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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 06:51
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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 06:43

 

La filière laitière est en crise. On lui impose une course à l’industrialisation, au gigantisme, avec des effets néfastes pour l’environnement et les producteurs ; mais parmi ces derniers certains se battent pour la qualité de leurs produits. Les issues qui se dessinent ne sont pas équivalentes pour les éleveurs, les consommateurs et l’environnement.

*Gérard Le Puill est journaliste et auteur.

En France, et en Europe, les producteurs de lait ne gagnent plus leur vie. Pis encore, la concurrence entre les laiteries induit des investissements qui augmentent le prix de revient des produits laitiers tout en faisant croître leur bilan carbone, surtout quand ils sont exportés. Les incidences de ce productivisme sont désastreuses pour les humains comme pour l’environnement. Entre la fin de l’été 2020 et le 2 mars 2021, le prix de la tonne de tourteaux de soja importés pour nourrir les vaches laitières est passé de 320 € à 437 €. En 2019 et en 2020, les éleveurs laitiers ont été confrontés à deux étés successifs de sécheresse. Ils ont été contraints d’acheter du foin et de la paille, mais aussi davantage d’aliments composés riches en soja, ce qui augmente les coûts de production.  

La sortie des quotas avait été décidée dès l’année 2009 par les ministres européens de l’Agriculture. Six ans après, les conséquences sont les suivantes : une baisse sensible du revenu des producteurs de lait, bien que leur productivité ait augmenté; des importations croissantes de tourteaux de soja, favorisant la déforestation en Amazonie.

Mais le prix du lait payé par les laiteries n’a pas suivi l’évolution des coûts de production. Selon l’organisme parapublic FranceAgri – Mer, en novembre 2020 le prix payé aux producteurs de lait de vache en France était en recul de 2,6 % par rapport à no – vembre 2019. Selon le Comité national interprofessionnel des entreprises laitières (CNIEL), qui rassemble les producteurs et les transformateurs, le prix de revient de 1000 L de lait en zone de plaine, en intégrant une rémunération correcte des producteurs, s’élevait à 403 € en 2020. 

 

 

Les vaches prim’holstein représentent une part importante des cheptels de vaches laitières. 

 

Toujours en 2020, le prix payé, primes de qualité comprises, par les trois entreprises qui collectent les plus gros volumes, à savoir Lactalis, Sodiaal et Agrial-Eurial, plafonnait à 350 € dans le grand ouest du pays. Savencia et France Milk Board faisaient, elles, à peine mieux, avec 360 €pour1000 L. On reste sous les 370 € de prix moyen payé en 2014, juste avant la sortie des quotas. Ces derniers avaient régulé les volumes de production dans les pays membres de l’Union européenne entre le mois d’avril 1984 et le mois de mars 2015 inclus.  

Voilà donc une filière laitière qui a su allier la production de qualité avec une juste rémunération des producteurs de lait et un faible bilan carbone.

Dès l’été 2015, le prix moyen des 1000 L chutait à 320 €. Il tombait à 270 € en 2016, du fait de la montée des stocks de beurre et de poudre en France et en Europe. La sortie des quotas avait été décidée dès l’année 2009 par les ministres européens de l’Agriculture. La Commission leur proposait d’introduire plus de concurrence sur le marché européen et d’exporter davantage de produits laitiers vers des pays tiers. Six ans après, les conséquences sont les suivantes : une baisse sensible du revenu des producteurs de lait, bien que leur productivité ait augmenté; des importations croissantes de tourteaux de soja, favorisant la déforestation en Amazonie; des exportations accrues de produits laitiers européens vers des pays tiers, avec un bilan carbone désastreux et des investissements en capacités de transformation sous-utilisés dans les laiteries.

 

L’ÉCHEC DE LA FERME DES 1000 VACHES 

En 2015, la coopérative Les Maîtres laitiers du Cotentin investissait à Saint-Lô dans une unité de conditionnement de miniflacons de lait infantile que le groupe chinois Synutra promettait de commercialiser en Chine ; un contrat fut même signé. L’année suivante, à Carhaix, dans le Finistère, le groupe coopératif Sodiaal construisait une tour de séchage afin de produire du lait en poudre pour les bébés chinois. En août 2018, Synutra stoppait ses achats dans l’unité de Saint-Lô, mettant en avant des impératifs sanitaires ; l’année suivante, ses commandes de lait infantile à l’usine de Carhaix diminuaient sensiblement pour des raisons de prix de revient. Dans les deux cas, on avait découvert à Synutra que les produits laitiers de Nouvelle- Zélande revenaient moins chers que ceux de Bretagne et de Normandie. Du coup, le site de Saint-Lô mit sa chaîne de production à l’arrêt et celui de Carhaix tourne au ralenti, ce qui impacte le prix versé aux paysans qui livrent le lait. Avec la sortie des quotas, les firmes laitières européennes ont poussé les producteurs à surinvestir dans des grandes stabulations équipées de robots de traite. Le projet de la ferme des mille vaches en baie de Somme naquit en 2009, année de l’annonce de la fin des quotas laitiers pour 2015. La nouvelle ferme du patron en bâtiment qu’était Michel Ramery commença à produire du lait en 2014 et devait monter en puissance dès 2015. Mais cette concentration de vaches laitières connut de multiples problèmes sanitaires. La production, livrée en Belgique, ne fut jamais rentable et fut abandonnée en janvier 2021.

 

LE PRODUCTIVISME LAITIER ET SES EFFETS PERVERS

Cités en exemples au nom d’une « compétitivité » supposée sans égale en production laitière, les Pays-Bas – avec une superficie agricole de 2 millions d’hectares – sont passés de 10,5 milliards de litres de lait produits sur leur territoire en 2005 à 14,5 milliards en 2016. Avec 28 millions d’hectares de terres agricoles, la France est passée de 23 milliards de litres de lait de vache produits en 2005 à 25 milliards en 2015. Le lait des Pays-Bas est produit par le biais d’importations massives d’aliments pour le bétail. Sans même prendre en compte le bilan carbone imputable à la déforestation en Amazonie pour l’alimentation du bétail européen, un tableau comparatif publié par l’hebdomadaire Agra Presse du 4 janvier 2021 aboutissait à la conclusion qu’en France chaque hectare agricole consacré à l’élevage émettait moins de 3 t de gaz à effet de serre par an alors que les Pays- Bas frôlaient les 10 t.

 

 

Entre la fin de l’été 2020 et le 2 mars 2021, le prix de la tonne de tourteaux de soja importés pour nourrir les vaches laitières est passé de 320 € à 437

En France, comme en Europe, le productivisme laitier a multiplié les effets pervers via le coût des bâtiments d’élevage, le recul de l’accès des vaches au pré, le prix de revient élevé de la nourriture à l’auge, avec du maïs ensilé et de tourteaux de soja importés. Parallèlement, la sélection génétique d’un troupeau composé à plus de 70 % des vaches prim’holstein a fragilisé les laitières. Au point que, en moyenne, cette vache hollandaise fait naître moins de trois veaux avant d’aller à l’abattoir avant ses six ans. Il faut donc élever beaucoup de génisses pour renouveler le troupeau laitier. Or le coût de l’élevage d’une génisse est compris entre 1300 et 1600 € avant la première lactation, qui débute vers son 30e mois.

 

LA FILIÈRE DU COMTÉ PLUS PERTINENTE QUE JAMAIS

Six ans après la fin des quotas par pays, le bilan de cette dérégulation est donc catastrophique. En France, pourtant, la filière artisanale du comté démontre qu’il est possible et souhaitable de produire autrement. Une note d’Agreste, organisme dépendant du ministère de l’Agriculture, indique que le prix moyen des 1000 L de lait à comté était de 549 € en 2018 dans la zone d’appellation de ce fromage, contre un prix moyen de 362 € pour le lait conventionnel (non soumis au cahier des charges de ce fromage) produit dans cette même zone. Cette année-là, le prix payé aux producteurs de lait à comté avait progressé de 3,6 %, contre 0,6 % pour le lait conventionnel.

 

Pour la période qui va de 2021 à 2024, le Comité interprofessionnel de gestion du comté (CIGC) a adopté le 27 novembre 2020 ses règles de régulation de l’offre pour les trois campagnes à venir. Une ouverture de 2 % a été décidée, soit 1500 t supplémentaires par an. « Comme à l’accoutumée, ces volumes seront fléchés en priorité vers les jeunes agriculteurs, les nouveaux entrants dans la filière et encourageront aussi l’export et l’amélioration du taux de spécialisation des ateliers », précise le CIGC. 

 

UN CAHIER DES CHARGES POUR LA QUALITÉ

Le lait à comté devient un fromage dont l’affinage dépasse souvent les dix-huit mois, parfois même les trente mois. Les producteurs respectent un cahier des charges qui impose deux races bovines, dont la Montbéliarde, afin d’avoir un lait riche en protéines. S’y ajoute une alimentation à l’herbe et au foin, avec interdiction des aliments fermentés, comme le maïs issu de l’ensilage, ainsi qu’une limitation des tourteaux.

Les producteurs respectent un cahier des charges qui impose deux races bovines, dont la Montbéliarde, afin d’avoir un lait riche en protéines. S’y ajoute une alimentation à l’herbe et au foin.

Le volume annuel de lait que livre chaque producteur est également décidé d’avance. Mais comme le comté voit ses ventes progresser, le volume global de lait qui lui est destiné augmente un peu chaque année. Cela permet d’installer de jeunes agriculteurs et d’accueillir aussi des producteurs installés sur la zone d’appellation s’ils décident de quitter la filière conventionnelle pour adhérer au cahier des charges du comté. Ainsi, de 2009 à 2019, la surface agricole utile (SAU) des fermes en AOP (appellation d’origine protégée) Comté est passée de 250 000 à 290 000 ha. Voilà donc une filière laitière qui a su allier la production de qualité avec une juste rémunération des producteurs de lait et un faible bilan carbone. Mieux encore, la diversité des petites laiteries que l’on continue de nommer des « fruitières » assure aussi une diversité de goûts pour ce fromage régional issus de terroirs différents. Ce que constate Alain Mathieu, président du CIGC, qui, interrogé par les Nouvelles du comté, déclare : « La filière du comté est attachée au développement durable de son territoire. Elle s’appuie en cela sur la complémentarité de ses règles de régulation de l’offre et de son cahier des charges, offrant une promesse globale aux consommateurs intégrant à la fois l’environnement, le bien-être animal, le respect des traditions et la préservation d’un modèle artisanal de production. » Voilà un modèle à suivre dans d’autres régions, à commencer par la Normandie. Les producteurs normands livrent beaucoup de lait à Lactalis, qui le chauffe à 85 °C pour en faire des produits pasteurisés, dont le camembert Président. Ils seraient mieux rémunérés en privilégiant la vache de race normande et un cahier des charges précis pour produire du camembert au lait cru, du pont-l’évêque, du livarot, du neufchâtel, du beurre et de la crème sous des signes de qualité.   

Dernier ouvrage de Gérard Le Puill, Choses apprises en 2020, Souveraineté alimentaire, pour agir contre la faim, Éditions du Croquant, novembre 2020.

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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 06:37

 

Pour la cinquième et dernière fois du mandat, nous aurons la main sur l’ordre du jour de l’Assemblée nationale dans le cadre d’une journée d’initiative réservée, le 2 décembre prochain.
Nous avons souhaité mettre en débat des sujets qui sont au cœur des préoccupations de nos concitoyens. Sur le terrain, à leur écoute, nous savons à quel point l’avenir les inquiète. L’avenir de notre système de soins, l’avenir de notre planète, l’avenir de leurs enfants, telles sont leurs préoccupations premières, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire.

C’est donc à l’aune de besoins criants de notre société que nous avons choisi d’organiser l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le 2 décembre.

La journée débutera par l’examen d’une proposition de loi pour l’accès à la santé et la lutte contre les déserts médicaux. Nous défendrons des mesures concrètes pour permettre, au plus vite, de remédier aux difficultés d’accès aux soins rencontrées par des milliers d’entre nous.
Nous avons aussi choisi d’inscrire à l’ordre du jour une proposition de loi qui, si elle était adoptée, permettrait enfin de déconjugaliser l’allocation aux adultes handicapés dont le versement aux bénéficiaires reste aujourd’hui conditionné aux revenus du conjoint. Il s’agit d’une mesure d’humanité et de justice que nous défendons ardemment depuis 2018.
Cette journée sera également l’occasion d’ouvrir d’autres débats sur l’inéligibilité des personnes condamnées pour incitation à la haine, sur les inégalités scolaires et le manque de transparence du dispositif Parcoursup, sur le financement de la transition écologique, sur les problématiques de gestion de l’eau par les communes ou encore sur les manières de protéger nos biens communs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 06:33

 

Avec la cinquième vague de la covid qui déferle sur le monde et un variant omicron qui présente un risque très élevé selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il est urgent de répondre à la pandémie sur le plan international, en réunissant tous les pays, comme l’a souligné hier au Sénat le professeur Yazdanpanah, directeur de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes.

Les inégalités demeurent criantes à cause de l’égoïsme des grandes puissances : 60 % des personnes sont vaccinées dans les pays riches, contre seulement 3 % dans les pays pauvres. C’est une honte !

Monsieur le secrétaire d’État, allez-vous enfin entendre la demande de l’Inde et de l’Afrique du Sud, soutenue par 100 pays et de très nombreuses ONG, de lever les brevets et les droits de propriété intellectuelle, de partager non seulement les technologies sur les vaccins mais aussi les traitements et les tests anti-covid, afin de permettre à toutes et à tous d’être vaccinés ?

Cette demande a été défendue avec force hier lors des rassemblements dans toute l’Europe ; j’ai moi-même participé à un rassemblement à Paris à l’appel de nombreux syndicats, ONG et partis politiques. Allez-vous continuer à l’ignorer ? (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE, ainsi que sur des travées des groupes SER et GEST.)

M. le président. La parole est à M. le secrétaire d’État chargé des affaires européennes.

M. Clément Beaune, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé des affaires européennes. Madame la sénatrice Cohen, il faut être extrêmement précis et clair sur l’action de la France et de l’Europe en la matière. Vous avez raison, nous ne viendrons pas à bout de cette pandémie, comme nous le constatons chaque jour, si le monde entier n’est pas vacciné, autrement dit si le vaccin ne devient pas un bien public mondial.

C’est le Président de la République, dès le mois d’avril 2020, et l’Europe, emboîtant le pas à la France, qui ont depuis le début porté très concrètement cette exigence au niveau international. Le Président de la République l’a dit dès le printemps 2020, la propriété intellectuelle ne sera pas un obstacle à la diffusion du vaccin.

Je le dis là aussi très précisément, la stratégie portée par la France et l’Europe est complexe, car il ne suffit pas d’ouvrir le débat sur la propriété intellectuelle.

D’abord, je le rappelle, nous sommes le seul pays et le seul continent, par rapport à nos voisins et partenaires britannique ou américain, qui clamaient pourtant la solidarité internationale, à ne pas avoir prévu d’interdiction d’exportation. J’insiste, nous n’y avons jamais eu recours. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle c’est l’Europe aujourd’hui qui a exporté dans le monde le plus de vaccins – un milliard de doses au total – et qui en a donné d’ores et déjà plus de 100 millions, dont 67 millions pour la France – et c’est tout à notre honneur.

Nous sommes devenus la pharmacie du monde. C’est l’Europe qui vaccine le monde entier grâce à cette solidarité. (Marques de désapprobation sur les travées du groupe CRCE.)

Nous sommes le continent – nous devrions le célébrer ensemble, madame la sénatrice – qui en fait le plus, et nous avons débloqué au niveau européen 1 milliard d’euros pour développer des hubs de production industrielle en Afrique, sur place. Trois projets sont déjà en cours, en Afrique du Sud, au Rwanda et au Sénégal.

Avec le soutien de l’OMS, nous sommes actuellement en négociation avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Nous sommes favorables au mécanisme que j’appelle de « licence obligatoire » afin que les pays qui en ont besoin, moyennant une rémunération minimale ou nulle, puissent avoir accès aux vaccins, car, pour être très clair, c’est la propriété intellectuelle qui est le véritable obstacle. Voilà ce que défend l’Europe.

Je vous rappelle que ceux qui ont parlé de la levée des brevets il y a déjà quelques mois – je pense aux États-Unis en particulier – n’ont jamais fait de proposition en ce sens. Pour notre part, nous sommes concrets : solidarité, livraison de doses, production locale et levée de la propriété intellectuelle chaque fois que cela est nécessaire.

Cette négociation à l’OMC est aujourd’hui bloquée, non par l’Europe mais par d’autres pays. Nous sommes cohérents et nous faisons concrètement du vaccin un bien public mondial. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)

M. le président. La parole est à Mme Laurence Cohen, pour la réplique.

Mme Laurence Cohen. Monsieur le secrétaire d’État, vous êtes tellement cohérent que cela ne marche pas ! Il faudrait peut-être remplacer les paroles par des actes… Quand vous me répondez que nous exportons des vaccins, je vous redis que 75 % des doses de vaccin contre le covid sont uniquement utilisées dans dix pays. Il y a un problème : le dispositif Covax ne marche pas !

Je suis ravie d’entendre que, tout à coup, vous découvrez la licence d’office, car cela fait des mois et des mois que le groupe communiste républicain citoyen et écologiste vous fait cette proposition. Subitement, le Président de la République dit qu’il faut lever les brevets : tant mieux !

J’ai déjà posé cette question ici, en juin dernier. En attendant, la pandémie continue à se propager et cause des milliers de morts. Et que faites-vous ? Vous privilégiez les grands laboratoires. Il faut savoir que Pfizer, Moderna et BioNTech empochent 1 000 dollars de bénéfices par seconde : avec la troisième dose, ce sera le jackpot !

Alors, mettez en accord vos paroles et vos actes et faites vôtre la proposition d’un pôle public du médicament et des produits de santé : vous verrez, cela marchera mieux !

 

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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 06:42
Disparition. Rabhi, l’écologie spiritualiste et individualiste - par Jean-Baptiste Malet, L'Humanité, 6 décembre 2021
Disparition. Rabhi, l’écologie spiritualiste et individualiste
 
Lundi 6 Décembre 2021
 
Jean-Baptiste Malet
 
Saint laïc idolâtré par les libéraux, le fondateur des Colibris a su mobiliser l’imaginaire du paradis perdu et en faire un produit de consommation de masse. Il est mort à 83 ans.
 
En se répétant presque mot pour mot d’une apparition médiatique à une autre, Pierre Rabhi a ciselé durant plus d’un demi-siècle un récit autobiographique qui tient lieu à la fois de produit de consommation de masse et de manifeste articulé autour d’un choix personnel effectué en 1960 : celui d’un « retour à la terre ». Il est mort, samedi, à l’âge de 83 ans. Ses ouvrages centrés sur sa personne, ses centaines de discours et d’entretiens qui, tous, racontent sa vie ont abouti à ce résultat singulier : cet homme qui parlait continuellement de lui-même a incarné aux yeux de ses admirateurs et des journalistes la modestie et le sens des limites.
 
Né en 1938 à Kenadsa (région de Saoura), en Algérie, Rabah Rabhi perd sa mère vers l’âge de 4 ans et se retrouve dans une famille d’adoption, un couple de colons formé d’une institutrice et d’un ingénieur qui lui donne une éducation occidentale et bourgeoise. Fervent catholique, il adopte à 17 ans son nom de baptême, Pierre. Pendant la guerre d’Algérie, raconte-t-il, « (le) voici brandissant (son) petit drapeau par la fenêtre de la voiture qui processionne dans la ville en donnant de l’avertisseur : “Al-gé-rie-fran-çai-se” ».
 
Il gagne Paris à la fin des années 1950 et travaille chez un constructeur de machines agricoles dans les Hauts-de-Seine. Pierre Rabhi ne supporte ni la violence du monde industriel, ni les discours des syndicalistes de l’époque en faveur de la lutte des classes. Grâce au docteur Pierre Richard, ancien instructeur d’un chantier de la jeunesse près des mines de Villemagne (Gard), Pierre Rabhi rejoint, en Ardèche, une petite communauté de catholiques conservateurs plus âgés que lui et profondément influencés par le ruralisme du régime de Vichy. Il y fait la connaissance déterminante d’un écrivain d’extrême droite : Gustave Thibon. Entre le jeune néorural et le penseur conservateur se noue une relation qui durera jusqu’aux années 1990. Simultanément, Pierre Rabhi adopte les techniques agricoles pseudo-scientifiques de la biodynamie, puis débute une activité de conférencier dans les milieux tiers-mondistes.
 
Éloge de la pauvreté
 
Au cours des décennies suivantes, le fondateur du mouvement Colibris publie une trentaine d’ouvrages dont les ventes cumulées s’élèvent à 1,2 million d’exemplaires. Il dénonce les « excès de la finance », la « marchandisation du vivant » et l’opulence des puissants, mais ne prône comme solution qu’un retrait du monde, une ascèse intime, et se garde de mettre en cause les structures de pouvoir. Dans le Recours à la terre (éditions Terre du ciel, 1995), Pierre Rabhi fait l’éloge de la pauvreté, « le contraire de la misère » ; il la présente dans les années 1990 comme une « valeur de bien-être ». Quelques années plus tard, ce parti pris se muera en une exaltation de la « sobriété heureuse », expression bien faite pour cacher un projet où même la protection sociale semble un luxe répréhensible : « Beaucoup de gens bénéficient du secourisme social, a affirmé Pierre Rabhi. Mais, pour pouvoir secourir de plus en plus de gens, il faut produire des richesses. Va-t-on pouvoir l’ assumer longtemps ? »
 
Au cœur d’une société française en proie à un capitalisme destructeur et sans âme, le discours de Pierre Rabhi parvient à réconcilier grande distribution et sollicitude environnementale, grandes fortunes et spiritualité ascétique. En 2009, Pierre Rabhi participe à l’université d’été du Medef, puis rencontre des dirigeants de grandes entreprises comme Veolia, HSBC, General Electric, ainsi que le milliardaire Jacques-Antoine Granjon, le directeur général puis PDG du groupe Danone de 2014 à 2021 Emmanuel Faber et Jean-Pierre Petit, dirigeant de McDonald’s.
 
« En perdant Pierre Rabhi, la vie perd un de ses plus merveilleux avocats », a écrit Jacques Attali, à l’unisson sur ce point avec des figures politiques issues des rangs de la droite, de LaREM, du PS et d’EELV. En observant la procession de libéraux bigarrés pressés de rendre un dernier hommage à un auteur conservateur, d’aucuns songeront plutôt que, grâce à Pierre Rabhi, les analyses de Karl Marx à propos du rôle de la religion dans les sociétés industrielles n’ont jamais semblé si perspicaces.
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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 06:38

 

Les politiques de jeunesse sont depuis trop longtemps enfermées dans le seul objectif d’accélérer une transition entre système scolaire et marché du travail. Non seulement ces politiques échouent à atteindre cet objectif, mais elles sont totalement inadaptées sur le plan conceptuel, la jeunesse n’étant pas qu’une phase de transition précaire vers le salariat mais un moment de formation, d’épanouissement et de découverte. Une véritable politique de jeunesse devra prendre en compte et accompagner ses aspirations.

*HÉLÈNE BIDARD est adjointe à la maire de Paris, chargée de l’égalité femmes-hommes, de la jeunesse et de l’éducation populaire.

À l’approche des prochaines échéances présidentielle et législatives, la jeunesse occupe une place de choix dans le débat public. À juste titre, tant les deux dernières années de crise font écho, pour cette jeunesse, à la façon dont Baudelaire avait d’une plume mélancolique évoqué la sienne : «[…] un ténébreux orage traversé çà et là par de brillants soleils. »

L’« orage » a bien sûr une dimension conjoncturelle, avec la crise sanitaire, économique et sociale que les jeunes subissent de plein fouet. Les données du rapport de la commission d’enquête parlementaire présentée par Marie-George Buffet sont aussi éclairantes qu’inquiétantes : un(e) jeune sur six a arrêté ses études, 20 % de chômage chez les 18-25 ans, 30 % de jeunes ayant renoncé à l’accès aux soins faute de moyens…[1] Les problèmes des jeunes sont également psychologiques : 29 % des 18-24 ans ont connu une prévalence à la dépression pendant le premier confinement, 33 % à l’anxiété, et 80 % ont rapporté des troubles du sommeil généralisés[2]. D’autres sondages, comme celui de l’enquête « Nouvelle Vague » de février 2021, ont confirmé cette tendance, en soulignant que les jeunes filles, les lycéen(ne)s majeur(e)s et les moins de 20 ans sont les plus exposé(e)s au sentiment de déprime et à la dépression[3].

 

 

Le taux de pauvreté des 18-25 ans a augmenté de 50 % entre 2002 et 2018 »

Pour autant, et les mêmes études le démontrent, l’« orage » préexistait à la crise actuelle. Ainsi, le taux de pauvreté des 18-25 ans avait déjà augmenté de 50 % entre 2002 et 2018[4]. Plus globalement, Frédéric Dabi souligne dans la Fracture que les jeunes ont été, ces six dernières années, « ballotés d’une crise à l’autre – des attentats à l’urgence climatique en passant par les conséquence sanitaires et économiques du Covid-19 »[5]. Si la crise actuelle a ainsi catalysé les phénomènes de précarité, d’éco-anxiété, d’inquiétude des jeunes face à leur avenir, elle ne saurait en être l’unique responsable.

Il en va de même avec les « brillants soleils ». Ce sont ces nombreuses initiatives et mobilisations des jeunes sur des causes qui, pour certaines, sont directement liées à la crise – pensons à l’essor des initiatives de solidarité étudiante avec la mise en place de distributions alimentaires, ou encore aux nombreux jeunes bénévoles dans les centres de tests et de vaccination –, mais qui pour d’autres ne sont pas corrélées à la crise, et même la précédaient – pensons aux marches pour le climat, aux mouvements #MeToo, Black Lives Matter, etc.

La situation contrastée de la jeunesse aujourd’hui ne saurait donc s’expliquer uniquement par des aspects de conjoncture. Il faut pouvoir se pencher sur les rouages systémiques et structurels qui freinent l’accès des jeunes au bonheur et à leur épanouissement : seuls 19 % se disent « très heureux·(-ses) » en 2021, contre 46 % il y a vingt ans[6]. Comment inverser la tendance ? Comment redonner du pouvoir de vivre à la jeunesse ? Comment repenser les politiques publiques de jeunesse ?

POUR UNE AUTRE CONCEPTION DE LA JEUNESSE

« La jeunesse n’est qu’un mot », disait Bourdieu lors d’un célèbre entretien[7]. Par cette formulation lapidaire, le sociologue souhaitait rappeler que, même si d’une époque à une autre les frontières entre les classes d’âges sont poreuses, le terme de « jeunesse » permet surtout « [d’]imposer des limites et [de] produire un ordre auquel chacun doit se tenir, dans lequel chacun doit se tenir à sa place »[8].

Dans l’imaginaire collectif, en effet, dans le débat public comme dans les commentaires d’actualités, la jeunesse est représentée comme une « ressource » ou comme une « menace » pour l’ordre établi, selon qu’il s’agît de l’applaudir ou de la pointer du doigt. Tantôt apathique, tantôt idéaliste, tantôt visionnaire, tantôt délinquante, la jeunesse fait l’objet de diverses représentations sociales caricaturales, qui engendrent elles-mêmes des réactions publiques caricaturales, particulièrement dans le cas des représentations négatives. Après tout, quand la jeunesse voudrait nous sembler apathique et fainéante, ne suffirait-il pas simplement de l’aider à « traverser la rue » ? L’ordre établi, lui, ne saurait être remis en cause.

Le point crucial ici est que nous avons tendance à essentialiser de prétendues attitudes, pratiques et comportements types de la jeunesse, précisément parce que nous avons toutes les peines du monde à la concevoir, tant dans sa globalité que dans ses spécificités et dans les inégalités de genres, d’origines ou encore de classes qui la traversent. Le droit civil définit l’âge de l’enfance et celui de la majorité – avec des droits, des devoirs et des responsabilités qui y sont associés –, mais pas celui de la jeunesse. Le pourrait-il seulement ? La jeunesse est donc communément admise, par défaut, comme cette période de transition entre deux mondes : celui de l’enfant « dépendant » et celui de l’adulte « indépendant. »

Dès lors, les politiques publiques de jeunesse se donnent pour mission de faciliter cette transition, dans un objectif « d’accompagnement à l’autonomie » et d’insertion économique – de préférence le plus rapidement possible. En clair : il faut que l’enfant devienne adulte, et vite.

Ne devrions-nous pas cependant envisager la jeunesse plus largement, comme une période spécifique dans la vie, dont il s’agirait de permettre qu’elle soit pleinement vécue et reconnue en tant que telle ? Ne faut-il pas faire en sorte que jeunesse se fasse, c’est-à-dire se vive pleinement, plutôt que d’attendre que « jeunesse se passe » ?

L’objectif d’insertion socioprofessionnelle est certes des plus importants, particulièrement dans la période actuelle. Nous ne pouvons pas accepter, en France, que les jeunes au sortir de leurs études passent par un sas de précarité de dix ans avant de trouver une forme de stabilité. Une sécurité de l’emploi et de la formation devraient donc être prioritairement mis en place, et vue comme une composante essentielle d’une perspective plus globale destinée à redonner du pouvoir de vivre aux jeunes. Encore faut-il regarder de près ce qui freine structurellement les jeunes, particulièrement ceux qui se trouvent dans des conditions les plus précaires, dans cet objectif d’insertion professionnelle ; c’est notre premier propos. Nous proposerons par la suite une perspective politique qui permettrait, selon nous, de dépasser sans l’effacer cet objectif d’insertion professionnelle, afin de redonner plus globalement du pouvoir de vivre aux jeunes, au-delà du seul pouvoir d’achat, néanmoins nécessaire.

CHANGER LE PARADIGME DE L’ACTION PUBLIQUE

Depuis le tournant néolibéral des années 1980, nous assistons à un mouvement généralisé de déclin des États sociaux sur fond de montée en puissance de la logique de marché. Le système libéral dans lequel que nous vivons – pour ne pas dire que nous subissons – invite à baisser si ce n’est à supprimer certaines prestations et protections sociales afin de pousser les individus, qualifiés de « rationnels », à chercher plus efficacement un emploi, au lieu de perdre leur temps dans les loisirs. En matière de politiques de jeunesse, « ce paradigme a conduit à l’émergence du thème de “l’assistanat” qui s’oppose par exemple à l’accès au RSA dès 18 ans pour continuer à les inciter [les jeunes] à chercher un emploi », soulignent ainsi Chevalier et Grobon[9].

Les deux chercheurs proposent une grille de lecture intéressante des politiques de jeunesse actuelles d’insertion socioprofessionnelle, qui croise les stratégies politiques économiques avec notre modèle social d’État-providence bismarckien, pour en tirer des conclusions sur les conséquences en matière d’inégalités intragénérationnelles.

Par opposition à une stratégie économique inclusive – qui impliquerait d’investir dans le capital humain et les compétences des jeunes, en privilégiant un accès universel à la formation et en partant des besoins et des envies des jeunes (offre de travail) –, la France et le gouvernement actuel s’inscrivent dans une stratégie sélective, qui consiste à privilégier l’emploi « coûte que coûte », notamment pour les jeunes décrocheurs, quitte à abaisser la valeur de leur travail et à créer ou à renforcer le développement d’emplois atypiques et précaires pour répondre à la demande de main-d’œuvre « pas chère » des entreprises (demande de travail). Le projet, heureusement avorté, de contrat de première embauche s’inscrivait dans cette logique, tout comme s’y inscrit malheureusement aujourd’hui le plan macroniste « 1 jeune 1 solution », le nouveau contrat précaire à 500 € nommé « contrat d’engagement », et les nombreuses aides versées sans réelles contreparties aux entreprises de toute taille dans le plan de relance gouvernemental.

Par ailleurs, le modèle social de la France est très fortement familialisé, c’est-à-dire que la plupart des aides, protections et prestations sociales pour les jeunes passent par le cadre familial et les CAF, et sont le plus souvent fonction des ressources parentales – par opposition aux modèles sociaux des pays nordiques, par exemple, où les aides et prestations sont universelles et individualisées.

Le croisement de cette stratégie économique libérale, qui suppose une injonction à l’indépendance par l’insertion professionnelle coûte que coûte, avec notre modèle social familialisé qui sous-tend que les jeunes majeurs, hommes et femmes, restent de « grands enfants » sous la protection de leur famille (au moins jusqu’à 25 ans), a pour conséquence que les jeunes les plus précaires (NEETs [abréviation de l’anglais neither in education, employment or training : « ni en emploi, ni en éducation ou en formation »], travailleurspauvres, jeunes majeurs issus de l’ASE, etc.), dont les ressources familiales sont faibles ou inexistantes, constituent un angle mort des politiques publiques de jeunesse en matière d’insertion socioprofessionnelle. Bien que majeurs du point de vue du droit, ils et elles sont considérées comme des « mineurs sociaux ». Des aides ou dispositifs ont été pensés de façon individualisée et dérogatoire à notre modèle familialisé pour pallier cet angle mort : ainsi des allocations logements qui ne dépendent pas des ressources des parents, mais dont la portée a considérablement été entaillée par la récente réforme de janvier 2021, avec pour effet de diminuer les allocations des jeunes travailleurs·, des apprentis, des premiers de corvée en somme. Ainsi aussi du dispositif de garantie jeune qui cible spécifiquement les jeunes NEETs de 16 à 25 ans – dont la réforme récente introduit un certain critère d’autonomie des ressources des jeunes par rapport aux ressources parentales, mais qui aurait gagnée à être davantage réformée dans le sens d’un dispositif permettant un véritable droit universel à la formation et à l’accompagnement, ouvert plus largement aux jeunes en recherche d’un premier emploi ou en situation de vulnérabilité sociale comme les jeunes majeurs sortant de l’ASE. Ainsi enfin du compte personnel de formation, dispositif individualisé mais qui a ceci de « pratique » qu’il repose sur un mécanisme de cotisations, excluant de facto les jeunes travailleurs·et travailleuses pauvres dont les cotisations sont faibles, alors que les besoins en formation sont sans aucun doute les plus importants.

On peut comprendre, à la lumière de cette analyse, les diverses propositions qui traversent le débat public : extension des critères d’obtention des bourses ; ouverture du RSA aux moins de 25 ans ; allocation d’autonomie universelle ; revenu jeune ou étudiant universel ou progressif…

En synthèse, disons que repenser les politiques d’insertion socioprofessionnelle de la jeunesse implique nécessairement d’interroger notre modèle socioéconomique, dont le fonctionnement actuel est en grande partie responsable de la situation précaire de nombre de jeunes. De surcroît, ces politiques publiques s’appuient sur la vision d’une jeunesse comme simple période de transition, au lieu de la voir comme une étape de vie en soi. Il faut donc pouvoir dépasser ce seul objectif. Proposons ici une première trajectoire possible.

TEMPS LIBRE ET ÉDUCATION POPULAIRE

Pour que « jeunesse se fasse », c’est-à-dire se vive en soi, et à rebours de la « société du travail » que nous promet Xavier Bertrand, candidat à la candidature à droite à l’élection présidentielle, nous proposons d’envisager une « société du temps libre ». Un éphémère ministère du Temps libre a certes existé entre 1981 et 1983, mais son action s’est vite heurtée au paradigme néolibéral que nous avons évoqué et aux années dites de la « rigueur » qui ont suivi. Si bien que le changement – et à court terme du moins l’infléchissement – de ce référentiel de valeurs socioéconomiques évoqué ci-dessus est indissociable de la mise en place d’une société du temps libre.

Notons d’abord que le temps libre est une préoccupation majeure des 18-30 ans. 42 % des jeunes interrogés dans une enquête d’opinion citée et analysée par Frédéric Dabi dans son ouvrage estiment qu’avoir du temps libre est un facteur déterminant pour avoir une vie réussie. Ces jeunes n’étaient que 31 % en 2007 à mentionner le temps libre comme facteur fondamental. Notons, par effet miroir, que seulement 24 % d’entre eux dans la même enquête citent le facteur « faire une belle carrière professionnelle » comme déterminant pour avoir une vie réussie. Toute précaution prise par ailleurs vis-à-vis du phénomène de sondage, permettons-nous tout de même de douter dès lors de la pertinence de la « société du travail » promise par la droite au regard des besoins et aspirations des jeunes pour s’épanouir dans leur vie. De toute évidence, dans un monde qui ne cesse de s’accélérer en imposant la réussite économique comme l’alpha et l’oméga de l’existence, « la jeunesse est à la recherche de temps pour soi »[10], c’est-à-dire pour vivre sa jeunesse.

Précisons d’emblée que penser le temps libre ne revient pas à oublier ou à invisibiliser les enjeux liés à l’insertion socioprofessionnelle (pour les jeunes actifs·[-ives] ou en recherche d’emploi) ni même ceux liés à la scolarité (pour les étudiant[e]s et lycéen[ne]s). Il s’agit de placer différemment le curseur dans les politiques publiques de jeunesse, et de signifier par là même que le temps non étudié ou non travaillé est au moins tout aussi important pour développer son capital humain que le temps d’étude ou de travail l’est pour développer son capital social et économique.

Au contraire, d’ailleurs : dégager du temps libre revient nécessairement à avoir une réflexion sur le temps de travail, ce qui nous renvoie à la pertinence des propositions visant à le réduire, comme celles pour la semaine des 32 heures, la semaine de 4 jours, etc. Voilà une autre façon d’envisager le bénéfice d’une telle mesure : les heures ainsi libérées permettraient aux jeunes au chômage non seulement d’accéder à l’emploi, mais en outre de dégager du temps pour se construire, se développer et se socialiser autrement.

Cela étant précisé, qu’entend-on réellement par « temps libre » ?

Indiscutablement, le temps libre est à relier au droit aux vacances – dont nous rappelons au passage qu’il s’agit d’un droit reconnu comme fondamental par la loi depuis 1998[11] –, qui demeure cependant inaccessible pour nombre de jeunes, particulièrement les plus précaires[12]. Nous irons même jusqu’à affirmer qu’en cette période de crise, qui affecte durablement les jeunes sur le plan psychologique, permettre le départ en vacances des jeunes (par le temps libre, mais aussi des mesures budgétaires spécifiques pour lever les freins financiers ou encore une coordination renforcée entre les territoires) est un véritable enjeu de santé mentale. De surcroît, comme le dit le proverbe, « Les voyages forment la jeunesse ».

Cependant, le temps libre ne s’apparente pas exclusivement aux vacances, ni même aux loisirs. Le temps libre peut correspondre à un temps d’engagement associatif ou bénévole. Nous avons évoqué en introduction les causes dont les jeunes s’emparent. Leur donner du temps pour les porter, pour les défendre, c’est leur donner du pouvoir d’agir.

Le temps libre, ce peut être aussi du temps que les jeunes consacrent à se former et à découvrir d’autres univers, d’autres centres d’intérêts, peut-être des d’autres passions ; bref, ce qui fait le sel de la vie.

La notion de temps libre, reconnaissons-le, peut de prime abord effrayer, tant la jeunesse a toujours été l’objet de réflexions quant à son encadrement. L’Église, mais aussi l’État, de la conscription au service national universel, s’y sont intéressés de près, toujours dans cette même idée qu’il faudrait à tout prix éviter que la jeunesse, perçue comme tumultueuse par essence, ne se retrouve en roue libre dans une forme de hors-jeu social qui viendrait perturber l’ordre établi.

Le temps libre que nous proposons comme trajectoire pour les politiques de jeunesse ne rime pourtant pas avec anarchie. Nous proposons plutôt d’utiliser un outil que la France connaît bien depuis la fin du xixe-début xxe siècle, mais que les pouvoirs publics ont trop souvent négligé ces dernières décennies : l’éducation populaire. Celle-ci s’apparente à un processus permettant de faire évoluer les individus collectivement, de gagner en capital humain, en compréhension du monde pour pouvoir agir sur lui, et ce en dehors des cadres d’apprentissages traditionnels – donc en dehors de la scolarité, du travail, c’est-à-dire sur du temps libre. Concrètement, cela passe par le développement d’espaces d’expression, de débats, d’échanges pour les jeunes. Ce sont les colonies de vacances comme toute autre activité, culturelle ou sportive, permettant de développer son audace, son expressivité, sa capacité à être acteur et actrice du monde plutôt que de le subir. C’est la possibilité donnée aux jeunes de socialiser autrement et ailleurs, à leur manière, selon leurs aspirations et centres d’intérêts. Ce n’est pas les faire échapper à la réalité, c’est leur donner le cadre et la possibilité de prendre du recul sur celle-ci. A-t-on la tête à cela lorsque l’on recherche un emploi ou un logement ? Certainement pas dans le fonctionnement actuel de notre société. En parallèle de toute aide à l’insertion socioprofessionnelle, il est donc nécessaire d’instaurer un cadre de temps libre dans une logique d’éducation populaire, qui puisse venir atténuer les inégalités intragénérationnelles (de diplôme, de milieu social, etc.) qui traversent la jeunesse.

Y A-T-IL UN PILOTE DANS L’AVION « JEUNESSE » ?

Un prérequis nous semble indispensable pour conduire ce changement de trajectoire : un ministère de la Jeunesse et de l’Éducation populaire à part entière. Pas un vague secrétariat d’État sans moyens et sans budget, dans l’ombre et sous la coupe de l’Éducation nationale comme aujourd’hui – comme si toute la jeunesse était scolarisée !

 

Plutôt qu’un vague secrétariat d’État sans moyens et sans budget, sous la coupe de l’Éducation nationale comme aujourd’hui – il y a nécessité de créer un ministère de la Jeunesse et de l’Éducation populaire à part entière.

Un deuxième prérequis est la question des moyens budgétaires. Le projet de loi de finances en discussion pour 2022 prévoit 0,8 Md€ pour la jeunesse et la vie associative, ce qui comprend donc le volet vie associative. En 2021, ce budget était de 0,7 Md€, en 2020 de 0,66 Md€, en 2019 dans les mêmes proportions, et nous ne jugeons pas utile de mentionner les années 2017-2018, puisque le premier gouvernement Philippe n’avait de son côté même pas pris la peine de nommer un ministre, ministre délégué ou secrétaire d’État à la Jeunesse. Dans les budgets évoqués ci-dessus, on retrouve chaque fois la même répartition : 80 % du budget destiné aux dispositifs de services civiques et service national universel, laissant peu de place pour « tout le reste ».

Intéressons-nous à ce « tout le reste ». Hors périmètre vie associative, cela représente quelques miettes, à hauteur de 0,08 Md€, qui servent essentiellement à financer les CRIJ – centres régionaux d’information jeunesse –, dont l’organisation des actions d’information sur les métiers et les formations est de toute façon confiée aux régions. Il est certain que l’accès des jeunes à la formation et la lutte contre le non-recours à leurs droits sont essentiels. Or force est de constater, à la lumière de ces données, que les moyens ne sont pas à la hauteur de l’ambition, et que l’ambition n’est pas à la hauteur des enjeux que nous avons tenté de décrire. Et, malheureusement, le tutoiement des jeunes pour faire jeune sur les plateaux de télévision ne saurait remplacer une politique publique de jeunesse digne de ce nom.

 

 

Un exemple de CRIJ – centre régional d’information jeunesse – celui de la région Bretagne située à Rennes dont la mission est d’informer sur les métiers et les formations.

Avons-nous cependant besoin de réinventer l’eau chaude ? Des structures d’éducation populaire – fédérations, associations – existent aujourd’hui en France. L’État s’est, lui, déchargé progressivement de cet objectif d’éducation populaire au profit de ces associations, pour se concentrer sur l’action sociale, puis surtout sur l’action économique et l’intégration des jeunes dans le monde du travail. Aujourd’hui, l’action de ces organismes d’éducation populaire s’incarne surtout localement, par la gestion d’équipements publics locaux, dont le cadre des contrats publics relativement rigides et passés avec les collectivités – marché public ou délégation de service public, les seuls possibles en droit – est peu adaptée à l’amorce d’une dynamique d’éducation populaire – qui devrait être déconnectée de toute notion de recettes, par exemple, ce que n’implique pas une délégation de service public. En l’absence de dynamique nationale d’éducation populaire, ce cadre juridique et partenarial de droit commun est somme toute assez frustrant, tant pour les organismes d’éducation populaire que pour les collectivités elles-mêmes.

Voilà sans aucun doute un chantier de réflexion politique, juridique et budgétaire qui pourrait être mené au niveau national afin de permettre aux collectivités locales d’impulser, avec ces fédérations et associations, une véritable politique d’éducation populaire. Le maillage territorial est donc là – même s’il gagnerait sans doute à être précisé. Les organismes d’éducation populaire sont toujours là. Il manque à tout cela une colonne vertébrale, qui suppose un changement d’orientation politique nationale dans la façon d’appréhender et d’impulser les politiques de jeunesse en France.

Nous avons proposé une trajectoire pour donner du pouvoir de vivre à la jeunesse au-delà du seul pouvoir d’achat. Ce n’est sans doute pas la seule. Mais il nous semble essentiel, si nous souhaitons repenser les politiques de jeunesse, de travailler de front à la levée des freins structurels d’accès des jeunes au monde du travail et à la mise en place d’un cadre d’action publique d’éducation populaire sur du temps libre permettant à la jeunesse de retrouver ce goût du bonheur qu’elle semble avoir sensiblement perdu ces dernières années, voire décennies. C’est en ce sens qu’il nous faut envisager et construire un véritable pacte pour la jeunesse, en plaçant l’humain d’abord.

REFERENCES

↑1

« La jeunesse face aux défis du Covid-19 : soigner les maux, protéger les droits, redessiner l’avenir », commission d’enquête parlementaire, rapport d’information no 3703, déc. 2020.

↑2

« Les impacts du confinement et de la crise sanitaire sur la jeunesse. Constats, initiatives locales, préconisations », étude de la Banque des territoires, sept. 2020.

↑3

IFOP, enquête « Nouvelle Vague » citée dans la Fracture de Frédéric Dabi, éd. Les Arènes, 2021. L’enquête souligne que « 58 % des 18-30 ans déclarent avoir été concernés depuis le début de la crise du coronavirus par un sentiment de déprime ou de dépression », dont 62 % des femmes, contre 53 % des hommes, 64 % de moins de 20 ans et 71 % des lycéens majeurs, hommes et femmes.

↑4

Rapport d’information no 3703, ibid.

↑5

Frédéric Dabi, la Fracture, éd. Les Arènes, 2021, p. 34.

↑6

Frédéric Dabi, op.cit., p. 22.

↑7

Entretien avec Anne-Marie Métailié paru dans les Jeunes et le premier emploi. Association des âges, 1978.

↑8

Formulation citée et reprise dans l’article « La jeunesse n’est-elle qu’un mot ? », in Alternatives économiques, no 345, 1er avril 2015.

↑9

Tom Chevalier et Sébastien Grobon, « Où va la politique de jeunesse en France ? », in Revue française des affaires sociales, 2019/2.

↑10

Fr. Dabi, op. cit., p. 30.

↑11

Loi no 98-657 du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions.

↑12

Le 15e baromètre IPSOS / Secours Populaire de septembre 2021 montre par exemple que 62 % des jeunes de moins de 25 ans n’ont pas pu partir ni en vacances ni en week-end en 2021. À Paris, environ 13 % des jeunes Parisiennes et Parisiens ne partent jamais en vacances

 

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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 06:38
Eric Guellec, adjoint communiste aux Anciens Combattants à Brest, rend hommage au Mont Valérien aux 11 fusillés brestois du groupe de résistance Elie

ll y a 80 ans, en décembre 1941, Onze brestois étaient fusillés au Mémorial du Mont-Valérien pour actes de #Résistance. Ce jour, la ville de Brest leur rend hommage par la présence d'Éric Guellec qui a déposé une gerbe de fleurs, là où leurs vies se sont achevées. 🇫🇷

Pour en savoir plus sur le groupe Élie et la cérémonie à Brest du vendredi 10 décembre 2021: https://www.resistance-brest.net/evenement13.html

Gildas Priol

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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 06:31
15 décembre 1941 : 69 fusillés au Mont-Valérien - Bernard Fréderick, L'Humanité, 4 décembre 2021
15 décembre 1941 : 69 fusillés au Mont-Valérien
Samedi 4 Décembre 2021

Jamais la France occupée n’avait connu un tel carnage. À l’été, les communistes sont passés à la lutte armée ; depuis, la répression allemande s’abat sans mesure.

 

Dans le « carré national » du cimetière de Neuilly-sur-Seine se trouvent 12 tombes. Ce sont celles de 12 des 69 fusillés du Mont-Valérien, le 15 décembre 1941. Ce jour-là, 95 otages furent passés par les armes en France : 69 au Mont-Valérien, 13 à Caen, 9 à la Blisière, près de Châteaubriant, 4 à Fontevraud.

« Politique des otages »

À Neuilly, 9 tombes sont anonymes. Sur les 3 autres, des noms sont inscrits : ceux de Gabriel Bigot, Maïer Zauberman, émigré juif polonais, François Carcedo, un responsable de l’Université ouvrière, proche du PCF. Tous les trois sont communistes, comme ceux qui tomberont le même jour. Lucien Sampaix, journaliste et secrétaire général de « l’Humanité », à Caen ; Gabriel Péri, député d’Argenteuil et éminent rédacteur de politique internationale à « l’Humanité » ; Israël Bursztyn, journaliste également et administrateur du quotidien communiste en yiddish « Naïe Presse » (la Presse nouvelle).

La veille de cette fusillade, la plus massive depuis le début de l’Occupation et de la mise en œuvre, en août 1941, de « la politique des otages », le 14 décembre, Otto von Stülpnagel, le chef du Militärbefehlshaber in Frankreich (MBF, commandement militaire allemand en France, installé à l’hôtel Majestic à Paris), a fait placarder sur les murs un « avis » :

Icon QuoteCes dernières semaines, des attentats à la dynamite et au revolver ont de nouveau été commis contre des membres de l’Armée allemande. Ces attentats ont pour auteurs des éléments, parfois même jeunes, à la solde des Anglo-Saxons, des juifs et des bolcheviques et agissant selon les mots d’ordre infâmes de ceux-ci. Des soldats allemands ont été assassinés dans le dos et blessés. En aucun cas, les assassins n’ont été arrêtés.

Pour frapper les véritables auteurs de ces lâches attentats, j’ai ordonné l’exécution immédiate des mesures suivantes :

I. Une amende d’un milliard de francs est imposée aux juifs des territoires français occupés ;

II. Un grand nombre d’éléments criminels judéo-bolcheviques seront déportés aux travaux forcés à l’Est. Outre les mesures qui me paraissent nécessaires selon le cas, d’autres déportations seront envisagées sur une grande échelle si de nouveaux attentats venaient à être commis ;

III. Cent juifs, communistes et anarchistes, qui ont des rapports certains avec les auteurs des attentats, seront fusillés » (1).

Exécutions collectives

Les fusillades du 15 décembre 1941, si elles étaient nouvelles par leur ampleur et par leurs « innovations », comme on le verra, prenaient la suite d’un cortège déjà assez conséquent d’exécutions collectives d’otages. Le 6 septembre 1941, 3 au Mont-Valérien ; 5 à Lille, le 15 septembre et 20, le 26 septembre ; 27 à ­Châteaubriant le 22 octobre, 16 à Nantes et 5 au Mont-Valérien, le même jour ; 50 otages au camp de Souge, le 24 octobre.

Au total, d’après le dictionnaire des fusillés  du « Maitron » (2), sur les 243 otages qui tombèrent de septembre à décembre 1941, on recense 154 communistes non juifs, 56 juifs, dont une majorité de communistes, 17 considérés comme gaullistes, 4 reconnus coupables de violences contre des soldats, 5 pour détention illégale d’armes.

Dès le 15 août 1941, plusieurs jours avant que Pierre Georges, le futur Colonel Fabien, n’exécute au métro Barbès un officier allemand, le MBF avait menacé de la peine capitale tous ceux qui se rendraient coupables de « menées communistes ». Comme le note l’historienne Gaël Eismann, membre du conseil scientifique du Mémorial de Caen, « si on ne néglige aucune facette de la politique répressive conduite sous l’autorité du MBF, il apparaît que le processus de radicalisation de la répression allemande en France occupée ainsi que son orientation politico-raciste se sont manifestés très nettement avant la vague d’attentats individuels inaugurée, le 21 août 1941, par l’assassinat de l’aspirant de marine Moser et, à bien des égards, avant même le déclenchement encore hésitant de la lutte armée communiste au début du mois de juillet 1941 » (3).

À partir de juillet 1941, les Allemands procèdent à des milliers d’arrestations de communistes dans toute l’Europe occupée. En France, l’« ­Aktion ­Theoderich » conduit à l’internement de plus de 1 000 militants. Le 19 août, sur ordre du MBF, les affaires relatives aux « menées communistes » sont transférées aux tribunaux militaires allemands. Le 13 août, une manifestation avait eu lieu à la station de métro parisienne Strasbourg-Saint-Denis, à l’initiative des Jeunes communistes ; deux d’entre eux, arrêtés sur les Grands Boulevards, allaient être fusillés 19 août, à la Vallée-aux-Loups à Châtenay-Malabry : Samuel Tyszelman et Henri Gautherot.

À la demande d'Hitler

De juin 1940 à l’été 1941, on comptait 50 fusillés après condamnation à mort. L’été 1941 marquait un tournant. Les Allemands allaient se passer de la justice, même caricaturale, derrière laquelle ils se retranchaient pour réprimer en dehors de tout cadre légal. Le MBF annonce « qu’à partir du 23 août, tous les Français mis en état d’arrestation, que ce soit par les autorités allemandes en France, ou qui sont arrêtés par les Français pour les Allemands, sont considérés comme otages. En cas de nouvel acte, un nombre d’otages, correspondant à la gravité de l’acte commis, sera fusillé. (…) Pour le choix des personnes dont l’exécution est proposée, il y a lieu de veiller qu’elles appartiennent (sic), autant que possible, à l’entourage des auteurs identifiés ou présumés des attentats » (4).

Le 16 septembre, à la demande d’Hitler, le ­Generalfeldmarschall Wilhelm Keitel, chef du Haut Commandement militaire allemand (OKW, l’organe de commandement suprême des forces armées allemandes) fixe par décret le ratio à 50 ou 100 communistes exécutés pour un soldat allemand tué. En France, les règles sont fixées le 28 septembre par Otto von Stülpnagel dans un « Code des otages ».

« Des juifs communistes connus »

Les critères de sélection sont simplissimes : les communistes. Pour la première fois, en décembre 1941, on y ajoute les juifs, en précisant cependant, comme le fait lors d’une réunion le major Crome, en octobre 1941, « des juifs, et parmi eux essentiellement des juifs communistes connus » (5). Et ce sera le cas, puisque, sur les 53 détenus juifs extraits du camp de Drancy pour être fusillés au Mont-Valérien le 15 décembre 1941, la grande majorité (6) sont des militants communistes, membres pour certains de l’Organisation spéciale (OS), des Bataillons de la jeunesse ou de la section juive du PCF clandestine ou anciens des ­Brigades en Espagne, comme le jeune médecin de la Pitié-­Salpêtrière Alje Zajdorf.

Dans l’esprit des Allemands, les exécutions d’otages devaient à la fois faire peur et soulever l’indignation des Français face aux « crimes » de « judéo-bolcheviques ». Ce fut le contraire. Dans un rapport daté du 27 décembre 1941, quelque temps après les exécutions de la mi-décembre, on peut lire que « devant cette situation, les dirigeants communistes ont décidé de réagir énergiquement et d’exploiter au maximum l’indignation de la population. (…) Ils vont (…) tenter d’entraîner tous les Français à s’associer à leur action terroriste en les incitant à venger les victimes innocentes de la répression allemande et à venger les assassins. Cette propagande risque de trouver des échos favorables dans les milieux sociaux en raison du mécontentement et de l’hostilité que provoquent les méthodes de répression des autorités allemandes, et il faut s’attendre à une recrudescence des actes de terrorisme » (7).

« Dans le secret le plus absolu »

Otto von Stülpnagel lui-même alerte ses supérieurs sur les dégâts politiques de la « politique des otages ». Désapprouvé par Keitel, il démissionnera en février 1942. Mais von Stülpnagel n’en est pas pour autant un humaniste. Il proposait de remplacer ou de compléter les exécutions d’otages par des déportations massives à destination des prisons du Reich ou des camps d’internement. Le MBF fut comblé le 7 décembre 1941, quand le maréchal Keitel fit promulguer le décret Nacht und Nebel (NN, « Nuit et Brouillard ») sur la déportation, « dans le secret le plus absolu », par les auteurs d’actes que les tribunaux militaires ne pouvaient rapidement condamner à mort et exécuter.

C’est aussi sous von Stülpnagel que le Mont-­Valérien, situé à Suresnes au sud-ouest de Paris, devint, dès le mois de juin 1941, le principal lieu d’exécution en France. On y fusille d’abord les condamnés à mort par les tribunaux militaires allemands : 61 exécutions en 1941, plus de 200 en 1942, environ 180 en 1943 et plus de 180 autres durant les huit premiers mois de l’année 1944. Ce sera ensuite le tour des otages. Sur plus de 730 personnes exécutées en France de septembre 1941 à octobre 1943 dans le contexte de la « politique des otages », plus de 370 ont été mises à mort à Suresnes, soit un otage sur deux.

Les femmes étaient décapitées

Aujourd’hui 1 008 noms sont inscrits sur le monument du souvenir en forme de cloche en bronze, œuvre du sculpteur Pascal Convert, inauguré le 20 septembre 2003 par le premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin.

Mille huit noms. Tous des hommes. Les Allemands ne fusillaient pas les femmes, elles étaient envoyées dans le Reich et étaient décapitées. « 80 % des exécutés (résistants et otages) étaient communistes », indique Georges Duffau-Epstein, fils de Joseph Epstein, le légendaire Colonel Gilles, chef de l’ensemble des FTP de la région parisienne, lui-même fusillé le 11 avril 1944 au Mont-Valérien (8). Les Français d’origine représentaient 79 % des victimes, les juifs 17 %, naturalisés français ou d’autres nationalités ; les 4 % restants étaient des étrangers.

Dans la crypte du Mont-Valérien reposent 17 dépouilles de « Morts pour la France ». Parmi eux, deux compagnons de l’ordre de la Libération, rejoints le 11 novembre 2021 par Hubert Germain, une déportée, deux femmes engagées dans la Résistance, des combattants issus de l’armée régulière et des troupes coloniales – un tirailleur sénégalais, un soldat marocain, un soldat tchadien, un soldat tunisien. Tous censés représenter l’ensemble de la France combattante. Il n’y a aucun résistant communiste, ni français ni immigré.


(1) Avis reproduit dans « le Livre des otages. La politique des otages menée par les autorités allemandes d’occupation en France de 1941 à 1943 », de Serge Klarsfeld. Les Éditeurs français réunis, 1979.
(2) « Les Fusillés (1940-1944). Dictionnaire biographique des fusillés et exécutés par condamnation et comme otages ou guillotinés en France pendant l’Occupation », sous la direction de Claude Pennetier, Jean-Pierre Besse, Thomas Pouty et Delphine Leneveu. Éditions de l’Atelier, 2015. Voir aussi le site https://fusilles-40-44.maitron.fr, qui le prolonge et le complète.
(3) « Représailles et logique idéologico-répressive. Le tournant de l’été 1941 dans la politique répressive du commandant militaire allemand en France », de Gaël Eismann, dans « Revue historique », 2014/1 (n° 669).
En ligne : https ://www.cairn.info/revue-historique-2014-1-page-109.htm.
(4) Dominique Tantin, « 1941-2021. Quatre-vingtième anniversaire des premières grandes exécutions d’otages ».
En ligne : https://fusilles-40-44.maitron.fr/spip.php?article186137.
(5) Gaël Eismann, article cité.
(6) Vingt-quatre, selon la liste des fusillés du 15 décembre 1941 dans « la Résistance communiste en France. Le Mémorial », de Pierre Maury.
Le Temps des cerises, 2006.
(7) Cité par Denis Peschanski et Thomas Fontaine dans « la Politique des otages sous l’Occupation ».
En ligne : www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/la-politique-des-otages-sous-loccupation.
(8) Voir http://familles-de-fusilles.com/maille.


  • EXPOSITION

« (Dé)construire les mémoires. Récits, pratiques et acteurs au Mont-Valérien, de la Seconde Guerre mondiale à nos jours », Jusqu’à fin janvier 2022. Mémorial du Mont-Valérien, avenue du Professeur-Léon-Bernard, 92150 Suresnes.
Infos et réservations : info@mont-valerien.fr et www.mont-valerien.fr
Le catalogue de l’exposition présente l’état des recherches et regroupe l’ensemble des archives dévoilées dans l’exposition.

  • LIVRE

« Mont-Valérien, un lieu d’exécution dans la Seconde Guerre mondiale. Mémoires intimes, mémoire nationale », ouvrage collectif préfacé par Robert Badinter. Éd. Ouest-France, 2021. Richement iconographié, il présente les dernières recherches, études et analyses du principal lieu d’exécution d’otages et de résistants condamnés à mort en France. S’y ajoutent les portraits de 20 fusillés qui gravent ces histoires tragiques personnelles dans la Grande Histoire.

15 décembre 1941 : 69 fusillés au Mont-Valérien - Bernard Fréderick, L'Humanité, 4 décembre 2021
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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 06:26
PCF. Fabien Roussel veut 80 milliards pour l’école - Naïm Sakhi, L'Humanité, 6 décembre 2021
PCF. Fabien Roussel veut 80 milliards pour l’école
Lundi 6 Décembre 2021

Le candidat communiste à l’Élysée a tenu sa dernière rencontre des jours heureux à Vénissieux, vendredi, sur le thème de l’éducation et de la formation professionnelle. Il dévoilera son programme complet en janvier 2022.

 

Vénissieux (Rhône), envoyé spécial.

Icon Quote Regardez le titre : “Profs absents, Leboncoin à la rescousse”. Voilà la réalité de notre école ! » s’inquiète Fabien Roussel, une du Parisien daté du 3 décembre à la main. Depuis Vénissieux (Rhône), pour sa sixième et dernière rencontre des jours heureux, le candidat du PCF à la présidence affiche son ambition : « reconstruire une école de la République qu’Emmanuel Macron a totalement cassée ». Le député du Nord ironise  : « Parcoursup, c’est le Koh-Lanta de l’orientation, sans totem d’immunité et avec 90 000 jeunes bacheliers sans affectation. » Devant les quelque 500 participants, le dirigeant communiste a dévoilé ses pistes pour l’éducation nationale et la formation, issues d’un travail conjoint entre parlementaires PCF et syndicats. Une augmentation du budget de 45 %, pour atteindre 80 milliards d’euros, permettra notamment la mise en place d’une mesure phare : l’allongement du temps d’enseignement à l’école.

Prérecrutement de 90 000 professeurs

Un allongement qui passerait par le retour à la semaine de cinq jours en élémentaire, avec 27 heures d’enseignement hebdomadaire contre 24 aujourd’hui, et à 32 heures « en moyenne » dans les collèges et les lycées. « Dans les conditions actuelles, l’école est une course pour réaliser le programme », déplore le candidat. L’enjeu de cette mesure est donc de « faire l’école à l’école », sans devoirs à la maison, tout en « permettant d’élever les niveaux de connaissance de toute une classe d’âge, sans exception ». « On ne peut plus se satisfaire de la réussite, de temps en temps, d’un élève issu des catégories populaires », abonde Paul Devin, président de l’Institut de recherches de la Fédération syndicale unitaire (FSU).

Afin de « doter l’école primaire de plus de maîtres que de classes », tout en n’augmentant pas le temps de travail des enseignants, Fabien Roussel table sur le prérecrutement de 90 000 professeurs, avec un revenu au-dessus du Smic dès la sortie des études. « Avec cette mesure, nous voulons conserver la formation des enseignants à bac + 5 », assure Sébastien Laborde, membre de la direction du PCF. Ce prérecrutement serait conditionné à une obligation d’exercer au moins dix ans au sein de l’éducation nationale et viendrait concrétiser l’objectif de limiter le nombre d’élèves par classe à 15 en petite section, 20 en maternelle et primaire, et 25 en collège et lycée.

« Un salaire digne, une formation et un statut » pour les AESH

Interpellé sur la formation professionnelle par Séverine Brelot, cosecrétaire nationale du Snuep-FSU, le candidat plaide pour un « bac pro » en quatre ans, contre trois aujourd’hui, tout en rétablissant des enseignements culturels tels que la philosophie et la littérature. En outre, et répondant à une accompagnante des élèves en situation de handicap (AESH) présente dans la salle sur les conditions de travail, le candidat a assuré souhaiter leur « garantir un salaire digne, une formation et un statut ». Le député du Nord table également sur le recrutement de 90 000 AESH, mais aussi l’embauche « d’une agente territoriale spécialisée des écoles maternelles (Atsem) par classe », dans l’ensemble du pays « sans que les mairies aient à en assumer le coût ».

En développant ce programme pour l’école, Fabien Roussel clôturait vendredi le cycle de rencontres des jours heureux. Une page se tourne donc dans la campagne du communiste, qui prévoit de dévoiler son programme complet après les fêtes de fin d’année.

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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 06:24
L'écrivaine syrienne Samar Yazbek invitée à Morlaix le jeudi 9 décembre à 19h à la librairie Les Déferlantes
🌊 La rencontre avec Samar Yazbek c'est la semaine prochaine : JEUDI 9 DÉCEMBRE à 19h/ Pensez à réserver, merciii! 😉
 

« 19 femmes est le fruit d’une série d’entretiens que j’ai menés avec des Syriennes dans leurs pays d’asile, ainsi qu’à l’intérieur du territoire syrien. À chacune j’ai demandé de me raconter ‘‘leur’’ révolution et ‘‘leur’’ guerre. Toutes m’ont
décrit le terrible calvaire qu’elles ont vécu.
Je suis hantée par le devoir de constituer une mémoire des événements qui contrerait le récit qui s’emploie à justifier les crimes commis, une mémoire qui, s’appuyant sur des faits incontestables, apporterait la preuve de la justesse de notre cause. Ce livre est ma façon de résister. »
  SAMAR YAZBEK

Avec ce document unique, capital, sur le rôle des femmes dans la révolution, Samar Yazbek rend leur voix aux Syriennes, la voix de la résistance, la voix de l’espoir.

Traduit de l’arabe (Syrie) par Emma Aubin-Boltanski et Nibras Chehayed

 

L’héroïsme de femmes syriennes dans la guerre
Jeudi, 7 Novembre, 2019

19 femmes Samar Yazbek, traduit de l’arabe (Syrie) par Emma Aubin-Boltanski et Nibras Chehayed Stock, 425 pages, 22,50 euros
Grâce à des témoignages étayés, la romancière Samar Yazbek, délaissant un temps la fiction, fait entendre la voix de ses compatriotes, celles dont on parle peu, qui ont tant à dire sur ce qu’elles ont vécu.

 

Opposante à Bachar Al Assad, la romancière, poète et journaliste Samar Yazbek (née en 1970 à Jableh, en Syrie), plus d’une fois menacée de mort par sa propre communauté, les Alaouites – à la tête de l’appareil sécuritaire et militaire syrien –, publie un document poignant. Elle y donne la parole à ses compatriotes en première ligne durant la révolution de 2011. Leur calvaire, leur résistance acharnée, leur rôle au plus fort de la lutte constituent la chair de ce livre qu’on dirait écrit avec leur sang. Samar Yazbek s’efface derrière ces voix plurielles. N’est-elle pas la 20e femme de son livre ? Contrainte à l’exil en 2011 avec sa fille, elle retourne clandestinement en Syrie en 2012 et 2013, observant sur place la militarisation et la radicalisation à l’œuvre au nord du pays. En retrait de sa vocation de romancière, la voici greffière de la vie des autres, hors récit officiel, consignant par écrit « des faits incontestables ». La plupart de ces femmes sont aujourd’hui en exil en France, en Allemagne, en Hollande, au Canada, en Turquie, au Liban… Issues de la classe moyenne, elles font ou ont fait des études. Samar Yazbek s’est promis de recueillir bientôt les témoignages de Syriennes issues de classes pauvres et réfugiées dans des camps, et ceux de femmes kurdes, ainsi que d’opposantes au soulèvement de 2011. Œuvre de vérité en cours qui dessinera, à la longue, une terre en lambeaux éprouvée du dedans.

Elles exigeaient la fin d’une culture patriarcale étouffante

Ces 19 femmes, dès le début de la révolution de mars 2011, se sont dressées contre le régime dictatorial de Bachar Al Assad. Elles exigeaient la démocratie, des changements dans leurs conditions de vie, des droits élargis, ainsi que la fin d’une culture patriarcale étouffante. La plus jeune a 20 ans quand éclate la révolution, la plus âgée, 77. Sara, Mariam, Doucha, Souad, Amal, ­Hazami, Faten… sont alaouites, sunnites, chiites, druzes, chrétiennes… Peu sont alors politisées, hormis deux, dont l’une a été membre du « Parti de l’action communiste » interdit. Elles viennent de toutes les régions du pays. On les entend dans leur quotidien d’effroi. Toutes sont devenues activistes dans l’urgence. Elles ont essuyé les tirs de mortier, les bombes au chlore, le gaz sarin, armes chimiques aux dégâts extrêmes (« le sol jonché d’intestins », « On ne faisait que ramasser des cadavres déchiquetés »). Certaines ont dû recoudre des corps en charpie pour les rendre présentables. Elles se sont improvisées infirmières d’urgence. Beaucoup ont perdu un père, une mère, des frères. Elles ont organisé des centres d’éducation dans les sous-sols. Les hommes, y compris ceux de l’Armée syrienne libre, voyaient souvent d’un mauvais œil leurs initiatives. Elles ont été progressivement empêchées d’agir, d’abord par le régime, les conseils locaux, les brigades et enfin les djihadistes. On les humilie, on les jalouse. Qu’à cela ne tienne. « Invraisemblablement courageuses », elles alphabétisent, animent des ateliers clandestins pour former leurs sœurs à « l’autonomie économique », créent des bureaux d’aide psychologique. Elles filment et documentent les événements au péril de leur vie. Elles ont pour la plupart été torturées, ou prises en otage. Le corps capté par les hommes de tout poil, elles sont contraintes de se voiler de la tête aux pieds lorsque Daech gagne du terrain. « Tout ce qui touchait à notre présence et à notre apparence les rendait dingues », dit l’une d’elles.

L’ouvrage éclaire aussi sur les rivalités entre groupes rebelles, du sécularisme démocratique de l’Armée syrienne libre au « djihadisme gradué d’al-Nosra et de Daech » en passant par « le salafisme nationaliste » de Jaych al-Islam. Il analyse la flamme du confessionnalisme allumée par le régime, les collusions entre Assad et les brigades salafistes, le rôle délétère de l’argent saoudien… Zaina Erhaim dit : « Nous revendiquions plus de liberté et de dignité et nous n’avons obtenu qu’asservissement et humiliation. »

Muriel Steinmetz
L'écrivaine syrienne Samar Yazbek invitée à Morlaix le jeudi 9 décembre à 19h à la librairie Les Déferlantes
L'écrivaine syrienne Samar Yazbek invitée à Morlaix le jeudi 9 décembre à 19h à la librairie Les Déferlantes

Samar Yazbek entr'ouvre les "Portes de la terre du néant" en Syrie

Article de 2016 dans Le Chiffon Rouge:

Le monde est obsédé par l'Etat islamique, mais les avions d'Assad continuent à larguer des bombes sur les civils, dans les provinces d'Idlib, de Damas, d'Homs, d'Alep".

"Nous sommes dans une guerre entre le Beau et le Laid. Il faut lutter contre l'effondrement moral".

Samar Yazbek

Un livre beau, terrible et déchirant à lire d'urgence sur la guerre en Syrie, que l'on sent en lisant ce témoignage s'enfoncer dans l'absurdité, la confusion et le chaos le plus total.

Samar Yazbek a été trois fois clandestinement dans le Nord de la Syrie partiellement tenu par la rébellion depuis le début de la guerre: elle a suivi des combattants rebelles, vu et vécu les carnages causés par les bombardements des hélicoptères et avions de Bachar-al-Assad, ramassé des corps de victimes dans les décombres, écouté les témoignages des survivants des crimes de guerre des voyous sans foi ni loi qui terrorisent le peuple pour le compte du régime de Bachar-al-Assad. Elle a vu la volonté d'anéantissement des zones rebelles, certains villages ou petites villes pouvant recevoir cinq fois en une après-midi des salves de barils explosifs semant la mort de manière terrifiante. Elle raconte la dérive communautaire et sectaire d'un conflit opposant au départ une dictature à la majorité du peuple syrien entrée en rébellion pour sa dignité et ses droits bafoués, une évolution démocratique. Elle nous parle avec beaucoup d'humanité et un sens du détail qui résume des choses fortes et difficilement dicibles du courage et de la capacité de résilience d'une population civile qui survit et vit malgré tout dans les pires conditions, peut continuer à plaisanter, à pratiquer ses rituels quotidiens, à s'aimer, à manifester de la fraternité et de la solidarité collective, tout en étant confrontée aux agressions constantes des forces militaires et de sécurité criminelles de Bachar-al-Assad et des islamistes de Daech, souvent étrangers et méprisant pour la population autochtone, ou d'autres groupes, qui pratiquent les enlèvements, les exécutions, et tentent d'imposer une dictature sur les mœurs et les comportements à partir d'une conception de la morale et du religieux qui n'était pas du tout celle des Syriens, dont la vie sociale ressortait d'une vieille civilisation urbaine multiculturelle, non d'une politique religieuse sectaire, formaliste et essentiellement oppressive de l'individualité.

Ce livre est précieux pour comprendre l'insurrection du printemps 2011, mesurer la sauvagerie de sa répression par le régime pendant des mois, le cynisme et la cruauté du pouvoir, les raisons du déclenchement de la guerre civile, ses instrumentalisations, son évolution de moins en moins lisible, avec la multiplication des factions rebelles, en concurrence les uns avec les autres, parfois vénale, le morcellement du territoire, la progression de l'Etat islamique, mieux équipé, ayant plus de moyens, et bénéficiant de l'apport des djihadistes étrangers.

***

Voici de larges extraits d'une chronique du journaliste et écrivain Jean Hatzfeld, qui a lui-même magistralement raconté la barbarie humaine et la guerre au Rwanda et en Yougoslavie, dans "Le Monde des Livres" du 15 avril 2016.

Les Portes du néant (Bawabât ard al-adâm), de Samar Yazbek, traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara, préface de Christophe Boltanski, Stock, « La cosmopolite », 306 p., 21 €.

Les Portes du néant, à la frontière turque, s’ouvrent une première fois sur la route qui mène à la région d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie. Samar Yazbek les franchit en août 2012, en se faufilant dans un trou creusé sous des barbelés. Une voiture l’attend, qui traverse la nuit sur un fond sonore de bombardements, avec à l’intérieur Maysara et Mohammed, deux frères d’armes rebelles : ses anges gardiens.

A Saraqeb, le véhicule stoppe devant une vaste demeure envahie de familles, qui sera désormais le sweet home de Samar Yazbek où, de retour de ses chaotiques expéditions, elle retrouve une douceur complice auprès de gens un peu en vrac, notamment deux gamines, Rouha et Aala, dont elle écrit, une nuit de frappes aériennes : « Une nouvelle famille se joignit à nous dans l’abri. Aala, qui insistait toujours pour raconter une histoire chaque soir (…), me les montra du doigt : “Leur mère est de notre côté, mais le père soutient Bachar. (…) Mais ça fait rien. Elles doivent se cacher ici avec nous pour ne pas mourir.” Ma petite Schéhérazade avait les plus beaux yeux noirs que j’ai jamais vus. (…) Elle observait attentivement le monde autour d’elle mais paraissait toujours plus fragile chaque fois que nous descendions dans l’abri. Elle s'occupait de sa petite sœur Tala qui souffrait d('un déséquilibre hormonal causé par la peur et l'angoisse (...) Peu de temps avant que les frappes ne s'interrompent, elle saisit le morceau d'obus que tenait Tala en lui disant d'un temps calme: "ça, ce n'est pas pour les enfants". Elle avait à peine sept ans."

Pas de néant à l'horizon, mais une guerre, soudaine, contre Bachar-al-Assad que les rebelles mènent à la kalachnikov tandis que l'armée attaque du ciel en hélicoptère. Samar Yazbek la rejoint pour vivre l'après-Bachar: aider les femmes à monter des ateliers, distribuer des journaux, discuter à longueur de nuits, écrire.

Samar Yazbek est née dans une grande famille alaouite, à Lattaquié, dans la Syrie d'Hafez Al-Assad, le chef alaouite. Elle a vécu une enfance insouciante sur les bords de l'Euphrate. Caractère trempé, elle quitte les siens à 16 ans pour Damas, pour se vouer à la littérature.

Aussi, naturellement, chaque vendredi du printemps 2011, elle a marché dans la foule pacifiste, qui après celle de Tunis, du Caire, a célébré les révolutions arabes. Elle a publié des articles sur le vent de la liberté, dénoncé les violences de la répression. Les policiers l'ont tabassée en prison. Sous la menace des moukhabarat (services de renseignements), elle s'est réfugiée à Paris.

L'espoir d'une Syrie libre l'attire donc dans les bras de la guerre un an plus tard.

Elle écrit un hymne à la dignité des Syriens, note les graffitis des murs: "O Temps que tu es traître!"

Elle accompagne les combattants en expédition. Puis la guerre sombre dans un chaos radical qui imprègne son écriture.

Février 2013, deuxième porte: cette fois, Samar franchit la frontière à travers un village bédouin. Elle décrit magnifiquement les zones frontalières. Elle repart dans les villages. Les barils de poudre jetés d'hélicoptère remplacent les obus, les cadavres sentent fort sous les décombres. Les gamines Aala et Rouha sont parties. L'auteur observe les nouveaux visages:

"Une fille de seize ans était assise à l'entrée, coiffée d'un hijab. Elle était amputée des deux jambes, l'une coupée à la cuisse, l'autre au genou. Son regard était serein cependant. Elle m'a dit qu'elle apprenait à dessiner à ses frères et à ses sœurs, mais qu'elle manquait de matériel. (...) Après nous avoir regardés descendre vers le caveau où vivaient les siens, la tête penchée, elle continua à tracer des lignes dans la terre humide."

Le temps presse terriblement, Samar Yazbek choisit un style qu'elle veut efficace, parfois rude. Elle rapporte ainsi les mots d'un déserteur de l'armée:

"On entre dans un appartement et on casse tout sous les ordres de l'officier qui vocifère et jure. Il décrète qu'on doit violer une fille. La famille s'est réfugiée dans la chambre à côté. Il nous passe en revue le doigt pointé avant de s'arrêter sur mon ami Mohammed. Il lui donne une tape dans le dos... Mohammed tombe à genoux, baise les godasses du type: "Pitié, commandant! Ya sidi! Je ne peux pas. S'il vous plaît" (...) L'officier lui saisit les couilles en criant: "Tu veux que je t'apprenne comment faire?" Alors mon ami s'est redressé et rué sur lui, et c'était un costaud, je vous le jure (...) L'officier a tiré sur Mohammed, il l'a tué. Vous voulez savoir où il a visé?".

Samar Yazbek s'impose sur scène: "Je poussai un hurlement en croyant avoir touché une main douce et délicate sous les débris. Mon cri me trahit.(...) Un garçon de vingt ans à peine qui portait au front un bandeau noir sur lequel était écrit "Il n'y a de Dieu qu'Allah!" s'exclama: "Eloignez cette femme! Sa place n'est pas avec les hommes. Dieu nous pardonne!" Je lui aurais obéi si je n'avais pas su qu'il n'était pas syrien. Je le défiai du regard. C'était l'un des combattants étrangers de Daech. Je ne reculai plus d'un pouce comme il s'avançait vers moi. Au même instant, la voiture de mes amis s'arrêta devant nous (...)". (...)

Été 2013, revenue à Paris, on imagine Samar Yazbek à sa table, écrivant ses mois de guerre, le désespoir d'un pays perdu, le déracinement. Mais elle repart là-bas, à "la frontière où m'attendaient Abdallah et son frère Ali, qui venait de perdre un œil à cause d'une balle. (...) Chaque fois que je les quittais, j'avais le sentiment que je ne les reverrais plus, puis je revenais, et là, c'était comme si j'allais passer le reste de ma vie avec eux".

(...) Dans la Syrie en guerre, les journalistes ne voyagent plus comme au Liban ou en Bosnie. Leur tête, mise à prix, repose sur un cou fragile. Ils arpentent la frontière, parfois s'aventurent en de rapides incursions. Les réseaux sociaux pervertissent l'information qu'ils ne ramènent plus.

En Syrie, les villes sont écrasées, les champs dévastés; la guerre détraque les esprits. Elle dérobe la révolution. (...)

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