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19 août 2020 3 19 /08 /août /2020 06:16
Quand le couple fait révolution 2/5. Vladimir Maïakovski et Lili Brik L’Amour, la Poésie, la Révolution - L'Humanité, Loan Nguyen, 11 août 2020
Quand le couple fait révolution 2/5. Vladimir Maïakovski et Lili Brik L’Amour, la Poésie, la Révolution - L'Humanité, Loan Nguyen, 11 août 2020
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Mardi, 11 Août, 2020

Quand le couple fait révolution 2/5. Vladimir Maïakovski et Lili Brik L’Amour, la Poésie, la Révolution

Révolutionnaires jusque dans la relation amoureuse qui les a unis, le poète et sa muse se sont enthousiasmés pour l’innovation créatrice des débuts de l’Union soviétique puis consumés dans une liaison tumultueuse, jusqu’au suicide de celui-ci.

 

Tandem flamboyant et tragique de la révolution russe, Vladimir Maïakovski et Lili Brik n’ont en réalité jamais été un couple… ou alors dans une version bien éloignée de la définition classique que l’on peut donner à cette union. Né le 7 juillet 1893 à Baghdati, en Géorgie, le plasticien puis poète, devenu moscovite à l’adolescence, est l’un des meneurs du mouvement futuriste lorsqu’il rencontre Lili Brik, de deux ans son aînée, en 1915. Il est alors l’amant de la sœur cadette de celle-ci : Elsa Kagan – future Triolet et compagne d’Aragon. Lili est, elle, mariée au critique littéraire Ossip Brik depuis trois ans. Ce qui n’empêche nullement la passion d’éclore entre elle et Maïakovski.

Une égalité hommes-femmes avant-gardiste

La révolution alors encore en gestation s’accompagne en effet d’une aspiration à réinventer les relations amoureuses chez une partie de l’intelligentsia russe. Ossip et Lili Brik se rêvent alors à l’image du couple libre formé par Vera Pavlovna et Lopoukhov dans le roman de Nikolaï Tchernychevski au nom prophétique : Que faire ?. L’œuvre de 1863, qui dépeint une égalité hommes-femmes avant-gardiste sur fond de triangle amoureux, aura marqué Lénine au point de lui fournir le titre de son fameux pamphlet révolutionnaire.

Si Vladimir Maïakovski quitte Elsa pour Lili, le mari de cette dernière, loin de se formaliser de cette romance naissante entre sa femme et le poète, devient l’un des plus fervents promoteurs de l’artiste. L’année de leur rencontre, Maïakovski dédie à celle qui deviendra sa muse le Nuage en pantalon. « Votre pensée / qui rêvasse sur un cerveau ramolli / tel un laquais adipeux, vautré sur une banquette graisseuse, / je l’exciterai par la loque ensanglantée du cœur / me moquant tout mon soûl, insolent et caustique / Je n’ai pas un seul cheveu gris dans l’âme, / aucune tendresse sénile ! / Le monde retentit qu’entonnerre ma voix / et j’avance – beau / de mes vingt-deux ans. / Délicats ! » (1) clame-t-il en prologue de ce poème fondateur dont le premier éditeur n’est autre qu’Ossip Brik. Lili, de son côté, touche un peu à tous les domaines : actrice, réalisatrice, sculptrice, écrivaine, son œuvre n’aura jamais la postérité de celle de son célèbre compagnon.

Maïakovski et Ossip Brik fonde le Front de gauche des arts

La révolution qu’appelle de ses vœux le trio n’est pas que sentimentale, mais bien une partie intégrante d’un mouvement politique et civilisationnel total. Vladimir Maïakovski est membre, depuis 1908, du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) et suit la branche bolchevique de l’organisation au moment où elle se divise d’avec les mencheviks. Après la révolution d’Octobre, le poète fonde en 1923 avec Ossip Brik la LEF (Front gauche des arts), une revue d’avant-garde soviétique qui influencera toute une génération d’écrivains, et participe activement de la glorification de la démocratie ouvrière naissante à travers ses poèmes.

Mais sa relation au Parti communiste connaît quelques accrocs. Les autorités soviétiques sont parfois dépassées par l’audace créatrice de cette nouvelle génération d’artistes qui dynamitent les codes de l’esthétique classique. De son côté, Maïakovski se montre très critique de la NEP (Nouvelle Politique économique), qu’il voit comme une compromission de la révolution à des considérations bourgeoises.

Les deux amants ne cessent de se tourmenter

Parallèlement, sa liaison avec Lili Brik se montre tout aussi tumultueuse. Déchirés entre une soif de liberté sentimentale et sexuelle qui les pousse à vivre d’autres aventures et l’amour fou et exclusif qui les unit, les amants ne cessent de se tourmenter, comme en attestent les centaines de lettres qu’ils se seront échangées. « La barque de l’amour s’est brisée contre la vie courante. Comme on dit, l’incident est clos », écrit-il en 1930, en guise d’épitaphe, avant de se tirer une balle dans le cœur. Dans sa lettre de suicide, on trouve aussi cette supplication déchirante : « Lili, aime-moi. » Si la destinataire connaîtra de nombreux autres amants jusqu’à la fin de sa vie, celle-ci aura consacré ses jours à populariser l’œuvre de Maïakovski avant de finir par mettre fin à ses jours bien des années plus tard, à l’âge de 87 ans.

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(1) Le Nuage en pantalon, traduction de Charles Dobzynski, éditions le Temps des cerises.
Quand le couple fait révolution 2/5. Vladimir Maïakovski et Lili Brik L’Amour, la Poésie, la Révolution - L'Humanité, Loan Nguyen, 11 août 2020

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 06:19
Avec son exposition, « Sur la route des yeux du monde », accrochée dans la cour intérieure de la maison Penanault, Pierre Chanteau invite le public à un jeu de piste dans la baie de Morlaix.

Avec son exposition, « Sur la route des yeux du monde », accrochée dans la cour intérieure de la maison Penanault, Pierre Chanteau invite le public à un jeu de piste dans la baie de Morlaix.

"L’autre exposition, intitulée « Sur la route des yeux du monde », accrochée le 10 juillet dans la cour intérieure, invite à un jeu de piste dans la baie de Morlaix. On y part à la recherche des 113 yeux de céramique posés par Pierre Chanteau, dont treize dans la baie, tout premier site d’expérimentation de l’artiste. Jusqu’au 31 octobre, les clichés de quatre photographes, Jean-Marc Nayet, Philippe Grincourt, Georges Grosz et Quentin Fagart proposent ainsi un autre point de vue sur cette démarche"

 

Carantec. La dédicace de Pierre Chanteau a attiré de nombreux amateurs (Le Télégramme, 24 mai 2020)

 

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 06:16
Hommages à Max Jacob, poète né le 12 juillet 1876 à Quimper, décédé à Drancy en déportation le 6 mars 1944
Modigliani, Picasso et Max Jacob

Modigliani, Picasso et Max Jacob

Le poète, Max Jacob, est né le 12 juillet 1876 à Quimper. « Un poète cocasse comme le rêve » dira de lui, Jean Cocteau.
Arrêté en février 1944 par la Gestapo d’Orléans, il est déporté au camp de Drancy sous le n° 15872. Il y décède dans la nuit du 5 au 6 mars 1944. Le 17 novembre 1960, Max Jacob est reconnu officiellement « poète mort pour la France ». Pierre Seghers, dans son témoignage militant La Résistance et ses poètes, le consacre comme père de tous les « poètes casqués » de la Seconde Guerre mondiale et des générations futures.
Il écrit ce poème adressé au curé de Saint-Benoît pendant son transfert vers Drancy:
 
"Amour du prochain
Qui a vu le crapaud traverser une rue ?
C’est un tout petit homme : une poupée n’est pas plus minuscule.
Il se traîne sur les genoux : il a honte, on dirait… ? Non !
Il est rhumatisant. Une jambe reste en arrière, il la ramène !
Où va-t-il ainsi ? Il sort de l’égout, pauvre clown.
Personne n’a remarqué ce crapaud dans la rue.
Jadis personne ne me remarquait dans la rue.
Maintenant les enfants se moquent de mon étoile jaune.
Heureux crapaud ! Tu n’as pas l’étoile jaune"
Portrait de Max Jacob par Modigliani

Portrait de Max Jacob par Modigliani

Mardi, 16 Novembre, 2004 - L'Humanité

L'étoile jaune d'un poète

Quimper,

envoyé spécial

«Le paradis est une ligne de craie sur le tableau noir de ta vie, vas-tu l'effacer avec les diables de ce temps ?»

Max Jacob s'interroge en ces années 1943-1944, dans ce qui seront ses Derniers Poèmes. L'homme est retiré depuis 1936 à Saint-Benoît-sur-Loire, qu'il avait découvert dans les années vingt. Le zèle vichyste à devancer les mesures antisémites nazies rattrape le natif de Quimper. Et la police de l'État français veille depuis juin 1942. « Deux gendarmes sont venus enquêter sur mon sujet, ou plutôt au sujet de mon étoile jaune. Plusieurs personnes ont eu la charité de me prévenir de cette arrivée soldatesque et j'ai revêtu les insignes nécessaires », écrit-il dans une lettre.

La solidarité des religieux et de la population n'assure au poète qu'un calme précaire. Alors que la guerre est à son tournant, la menace sourde traverse des textes partagés entre son ironie mordante et un désespoir fondé.

Dans une forme sèche à la Félix Fénéon, il compose sur l'époque Folklore 1943 : « Ali Baba ou les quarante mille voleurs ». Ainsi du poème intitulé Amour du prochain, dédié à son ami Jean Rousselot : « Qui a vu le crapaud traverser une rue ? C'est un tout petit homme, une poupée n'est pas plus minuscule. Il se traîne sur les genoux : il a honte, on dirait... ? Non ! Il est rhumatisant. Une jambe reste en arrière, il la ramène ! Où va-t-il ainsi ? Il sort de l'égout, pauvre clown. Personne n'a remarqué ce crapaud dans la rue. Jadis personne ne me remarquait dans la rue, maintenant les enfants se moquent de mon étoile jaune. Heureux crapaud, tu n'as pas l'étoile jaune. »

Son frère Gaston et sa sœur Mirté ont été déportés de Bretagne à Auschwitz, où ils meurent en 1943.

Le 20 février 1944, il dit « Au revoir les enfants » à ses amis venus le visiter. Quatre jours plus tard, il sert la messe du matin. À peine sorti de la basilique, la Gestapo l'arrête au seuil de la maison où il est hébergé. Trois jours à la prison d'Orléans, avant d'être transféré à Drancy. Un gendarme postera une lettre à la gare d: « Cher Jean (Cocteau - NDLR), je t'écris dans un wagon par la complaisance des gendarmes qui nous encadrent. Nous serons à Drancy tout à l'heure. C'est tout ce que j'ai à dire. Sacha (Guitry - NDLR), quand on lui a parlé de ma soeur, a dit : " Si c'était lui, je pourrais quelque chose !" Eh bien, c'est moi. Je t'embrasse. Max. » Ses amis vont, cette fois, tout tenter. Le 6 mars, la Gestapo signe l'ordre de libération. Max Jacob est mort la veille, d'une maladie respiratoire. Il avait soixante-sept ans.

En cette année marquant le soixantième anniversaire tragique de sa mort, les musées des Beaux-Arts de Quimper et d'Orléans se sont associés pour présenter un hommage original ressuscitant la figure du poète. Ayant beaucoup oeuvré à la connaissance de son travail, ils ont choisi, sous la direction respective d'André Cariou et d'Isabelle Klinka-Ballesteros, de le faire vivre au travers des portraits qu'en firent ses amis artistes, rencontrés tout au long de sa vie, dans sa Bretagne natale, qui enflamma ses sentiments religieux et dont les légendes nourrirent son inspiration, puis à Paris, avec le groupe des surréalistes, dont Picasso, ou, plus tard, avec Cocteau et Jouhandeau. On sait, en peinture, que le genre « portrait » a toujours à voir avec « l'autoportrait » du peintre lui-même.

« un homme très chrétien »

Et en ce sens, l'exposition, par ces dizaines d’œuvres, évoque tout autant la présence fantomatique du poète assassiné qu'elle brosse la contribution de sa figure à une histoire de la peinture moderne. Les documents photographiques, quant à eux, illustrent au mieux le style de l'homme, qu'un Maurice Sachs - intellectuel juif plus tard fourvoyé dans la collaboration, avant de mourir, tué à Hambourg en 1945 - résume au mieux dans un des cartouches qui rythment l'ensemble en autant de témoignages écrits.

Max Jacob, dit-il, « était un homme très chrétien qui blasphémait à ses heures, un esprit très libre qui pouvait tomber dans toutes les formes de superstition, un anticlérical qui était parfois très cagot (faux dévot - NDLR), un anarchiste qui aimait beaucoup les honneurs officiels, un homme rude assez paysan de mœurs, se lavant peu, mais fou de parfum, qui ne craignait ni de se raser à l'eau froide ni la grave lame, mais à qui il arrivait de porter trois ou quatre pierres semi-précieuses dans ses poches. » Orgueil de pauvre, bien breton pour ce descendant de juifs lorrains, au plus fort de sa misère du Bateau-lavoir, que de manifester par le dandysme la puissance de l'esprit. « Les portraits de peintre ne sont jamais ressemblants, écrit Max Jacob à Man Ray le 22 septembre 1922, tandis qu'ici je suis moi-même ! Pas très beau ! Pas trop laid ! Pas rajeuni. Plus très jeune ! Avec un gros nez maternel et une bouche de femme pas mal démoniaque. Je suis ravi de vous et du portrait. » L'ensemble donne envie de se replonger dans l’œuvre, c'est là l'essentiel.

Une pièce, à l'initiative de la bibliothèque municipale de Quimper figurait dans cette exposition. Une création vidéo a été réalisée par le plasticien Pol Le Meur. Elle donne à voir le parcours en trois stations qu'a réalisé l'artiste sur les lieux qu'a habités Max Jacob, Quimper, Paris, Saint-Benoît. Mêlant scènes de rue d'aujourd'hui, fondus des recueils du poète, le film donne à entendre l'essentiel de l'activité du poète reclus, épistolaire en ces années de persécution. Une poésie rare émane de cette contribution dont on ne peut que souhaiter qu'elle puisse être reprise ailleurs.

« La plus vivace intelligence »

On verra aussi la très belle sculpture en bronze sensuel d'Henri Laurens, l'Archange foudroyé, restée depuis 1946 à l'état de projet de la sculpture destinée à saluer la mémoire de Max Jacob dans le jardin de la cathédrale de Quimper... Paul Eluard dira en mars 1944 : « Après Saint-Pol-Roux, Max Jacob vient d'être assassiné par les nazis. Comme Saint-Pol-Roux, Max Jacob a eu contre lui son innocence : la candeur, la légèreté, la grâce du cœur et de l'esprit, la confiance et la foi. La plus vivace intelligence, la véritable honnêteté intellectuelle. Il était, avec Saint-Pol-Roux, un de nos plus grands poètes [...]. On a pu dire de lui qu'il fut non seulement poète et peintre, mais précurseur et prophète : son œuvre, si diverse, où l'ironie laisse toujours transparaître la plus chaude tendresse et la sensibilité la plus fine, marque une véritable date dans la poésie française. Depuis Aloysius Bertrand, Baudelaire et Rimbaud, nul plus que lui n'avait ouvert à la prose française toutes les portes de la poésie. Entre les poèmes en prose du Cornet à dés et les poèmes en vers du Laboratoire central, entre les Œuvres mystiques et Burlesques du frère Matorel et le Terrain Bouchaballe, la poésie occupe le domaine entier de la vie parlée, dans la réalité, et en rêve. »

Michel Guilloux

Exposition « Max Jacob, portraits d'artistes ».

Samedi, 28 Janvier, 1995 - L'Humanité

Parce que c'étaient eux

RENCONTRE entre un pinceau et un stylo. La scène initiale se passe en 1901 dans la galerie d'Ambroise Vollard. Picasso, jeune peintre de dix-huit ans, expose. Max Jacob, critique d'art, s'enflamme. Début d'une amitié de quarante-trois ans. Le premier révèle au second sa vocation: «Il m'a dit que j'étais poète: c'est la révélation la plus importante de ma vie, après l'existence de Dieu.»

En 1944, Max Jacob mourait, interné par les nazis au camp de Drancy. Dix ans plus tard, Picasso s'interroge: «Que serait-il devenu si Apollinaire et lui avaient continué à vivre?». Faire traverser aux morts les années qu'ils n'ont pas vécues. C'est un peu le propos de l'exposition qui se tient au musée Picasso de Paris jusqu'au 6 février. Créée au musée de Quimper cet été, cette rétrospective singulière émeut à plus d'un titre. L'homme de lettres a l'amitié jalouse. Le plasticien la place sur un piédestal. Le succès et la fortune de ce dernier et la pauvreté de l'autre fragiliseront bientôt leur relation. En attendant, Max Jacob, poète et Juif breton, se fait baptiser, en 1915, dans sa petite chambre de la rue Ravignan. Picasso est son parrain et lui offre une petite édition de «l'Imitation de Jésus-Christ» - que l'on peut voir actuellement à l'hôtel Salé. Bouleversante, la dédicace: «A mon frère Cyprien Max Jacob, souvenir de son baptême, jeudi 18 février 1915. Signé: Pablo.» Il en résulte, pour le poète, une foi à déplacer les montagnes. Un an plus tard, Picasso expose à Lyre et Palette. On y lit des poèmes de Max Jacob et l'on y vend son portrait reproduit et accompagné d'un court poème du «Cornet à dés». 12 juillet 1917, le peintre épouse Olga. Max Jacob est son témoin.

Échanges épistolaires. Voyages ensemble et séparés. Les lettres que reçoit le poète sont ornées de dessins où l'Espagnol commente l'avancement de ses travaux. L'écrivain en vendra certaines pour ne pas mourir de faim. Nombreux rendez-vous poétiques illustrés. «Le Phanérogame» en 1918, et «la Défense de Tartuffe» en 1919. En retour, Pablo a intégré son ami dans son univers. Dès 1905, il apparaît déguisé en petit marin dans les dessins préparatoires aux «Demoiselles d'Avignon». 1937: ultime étincelle. Picasso rend visite à Max Jacob qui fait le guide à la basilique de Saint-Benoît en Bretagne. 21 mars 1944. Picasso assiste à la messe célébrée à la mémoire du poète, mort d'une pneumonie au camp de Drancy au début du mois.

L'exposition dit avec assez de clarté comment chacun s'est enrichi de l'autre. Le plasticien athée du poète mystique, et l'écrivain secret du géant prolifique. Sous les vitrines, des textes qui brûlent les doigts. On meurt d'envie de tourner la page des manuscrits exposés. La rencontre entre Max Jacob et Picasso n'a rien d'une production à quatre mains. On se prend à songer, en sortant de la visite, à cette phrase de Montaigne à propos de son ami La Boétie: «Parce que c'était lui, parce que c'était moi.»

Max Jacob et Picasso, musée Picasso, hôtel Salé (5, rue Thorigny, Paris 3e. Téléphone: 42.71.25.21). Jusqu'au 6 février. Catalogue: 380 pages, 390 francs.

ARNAUD SPIRE.

Mardi, 29 Mars, 2005 - L'Humanité

Max Jacob, poète et peintre

"Max Jacob n'avait qu'une seule école: la sienne. Elle resta figurative et n'eut qu'en de rares circonstances des velléités modernistes".

 

Max Jacob,

de Béatrice Mousli, Éditions Flammarion, 2005. 514 pages, 25 euros.

De tous les écrivains qui se sont adonnés à la peinture et au dessin (et dieu sait s'ils sont nombreux, de Michaux à Cocteau, de Montherlant à D. H. Lawrence, de Wyndham Lewis à William S. Burroughs...), Max Jacob ne compte pas parmi les amateurs. Parallèlement à son œuvre poétique, il a poursuivi un travail plastique qui, s'il n'atteint pas des sommets vertigineux, n'en est pas moins respectable. Sans doute parce que l'auteur du Cornet à dès s'est toujours montré assez modeste (dans un texte autobiographique, ne s'exclame-t-il pas : « Dans l'histoire de la peinture il n'y a pas de génie, hélas ! » ?). Ami intime de Picasso (qui fut son parrain quand il se convertit au catholicisme), il ne l'a jamais suivi, même de loin, dans le champ miné du cubisme. Ami intime de Modigliani, il s'est contenté de lui adresser un merveilleux poème (« Pour lui prouver que je suis poète »). Max Jacob n'avait qu'une seule école : la sienne. Elle resta figurative et n'eut qu'en de rares circonstances des velléités modernistes. Cela n'en fait pas nécessairement un mauvais artiste. Dans la bonne biographie qu'elle vient de lui consacrer, Béatrice Mousli ne semble pas prendre en considération les fruits de son art. Elle se contente de signaler ses expositions et les réactions qu'elles suscitent. Mais rien sur le créateur, comme si l'homme et le peintre avaient été dissociés sur la table de dissection du légiste (en l'occurrence, le biographe). C'est dommage, car l'entreprise est honnête et même utile. Mais il y a des légèretés : par exemple, elle rappelle les circonstances de l'arrestation de Max Jacob, son internement à Drancy, mais elle oublie de dire à quel point Picasso, Cocteau et Sacha Guitry se sont démenés pour obtenir l'élargissement du malheureux poète, qui est mort le jour où arriva l'ordre de sa libération, le 5 mars 1944. Par contre elle cite l'article nécrologique paru dans Je suis partout - « Max Jacob est mort. Juif par sa race, breton par sa naissance, romain par sa religion, sodomite par ses mœurs, le personnage réalisait la plus caractéristique figure de Parisien qu'on pût imaginer, de ce Paris de la pourriture et de la décadence dont le plus affiché de ses disciples, Jean Coteau, demeure l'échantillon également symbolique. » Heureusement, en avril, les Lettres françaises évoquent ce décès en d'autres termes : « Après Saint-Pol Roux, Max Jacob vient d'être assassiné par les Allemands. Comme Saint-Pol Roux, Max Jacob a eu contre lui son innocence. Innocence : la candeur, la légèreté, la grâce du coeur et de l'esprit, la confiance et la foi. La plus vivace intelligence, la véritable honnêteté intellectuelle. » Depuis lors, le poète est resté vivant dans nos mémoires. Mais le peintre, pas assez.

Gérard-Georges Lemaire

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 05:50
Albert Pennec (à gauche) et le poète morlaisien Jean-Albert Guennégan, lors l’ouverture de cette exposition de photos consacrées aux Gitans, durant tout l’été au Musée Yan' Dargent de Saint-Servais. | OUEST-FRANCE

Albert Pennec (à gauche) et le poète morlaisien Jean-Albert Guennégan, lors l’ouverture de cette exposition de photos consacrées aux Gitans, durant tout l’été au Musée Yan' Dargent de Saint-Servais. | OUEST-FRANCE

Ouest-France

Saint-Servais. Les gitans à l’honneur au Musée Yan’Dargent

Publié le 11/07/2020

Le Musée Yan' Dargent, à Saint-Servais (Finsitère) vient d’ouvrir ses portes au public. Jusqu’au 20 septembre 2020, il fera la part belle aux photos des Gitans, réalisées par le Landivisien Albert Pennec.

 

Si les travaux de l’église ne permettent pas cet été encore, la visite de l’édifice, le Musée Yan' Dargent offre toutefois aux visiteurs de découvrir tous les jours (sauf le jeudi), entre 14 h et 18 h, les trésors de l’enclos et de l’exposition consacrée aux photographies et ouvrages illustrés de Yan' Dargent. Notre coup de cœur est l’exposition Les Gitans, forte de 47 photos du photographe landivisien Albert Pennec. La plupart d’entre elles sont accompagnées par de superbes textes du poète morlaisien Jean-Albert Guennégan.

Amour pour un monde méconnu

À l’image du photographe, les visiteurs pourront faire voyager dans un monde méconnu. Comme Albert Pennec lui-même, dès 1976, lorsqu’il participa pour la première fois, pendant trois jours, à la convention que les gitans tenaient à Plounéour-Trez. Une rencontre qui déboucha sur de nombreuses autres, jusqu’aux pèlerinages aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en 2018 et 2019. Des milliers de photos, parmi lesquelles le Landivisien a choisi près d’une cinquantaine. Il multiplie les techniques, de l’argentique au numérique, en passant par les photos en noir et blanc ou en couleur, les scans et les montages. De la procession de Sara aux scènes de rue, égayées par les guitares et les danses, en passant par la vie dans les roulottes et de superbes portraits, Albert Pennec a su magnifiquement montrer tout l’amour qu’il portait à cette communauté. Il y a rencontré Pauline, une jeune gitane landivisienne, dont les visiteurs pourront apprécier la grâce, dans une danse photographiée lors d’un pèlerinage aux Saintes- Maries. Albert Pennec, lors de l’ouverture de cette exposition, s’est dit « fier des textes de Jean-Albert Guennégan, qui a parfaitement compris la nature des clichés que je lui ai proposés, et superbement traduit l’émotion que je ressentais en les faisant ».

Le photographe landivisien aura aussi une exposition cet été dans le parc de Créac’h Kélenn. Elle était officiellement programmée le 16 mai dernier dans le cadre de l’opération « Photos en poésie ». L’occasion de découvrir 41 clichés : portraits d’enfants, de jeunes ou de mariés, mais également des pardons et voyages à Haïti et au Maroc. « Un aperçu de 53 années à accompagner la vie des gens. »

https://www.ouest-france.fr/bretagne/saint-servais-22160/saint-servais-les-gitans-a-l-honneur-au-musee-yan-dargent-6903258

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16 février 2020 7 16 /02 /février /2020 08:47
Il naquit il y a cent ans - le poète communiste breton René Guy Cadou - Une vie de poésie intense (Ouest-France, 15 février 2020)

René Guy Cadou, une vie de poésie intense

Il est né il y a 100 ans. Mort à 31 ans, en 1951. Avec Hélène, qui lui a survécu soixante-trois ans, ils formaient un couple de poètes à (re)découvrir.

Une vie brève, tout entière habitée par la poésie. Un couple intense, avec une épouse, poétesse elle aussi, qui a consacré une partie de sa vie à cultiver sa mémoire littéraire…

René Guy Cadou est né le 15 février 1920, à Sainte-Reine-de-Bretagne, en Loire-Atlantique (on disait alors Loire-inférieure). Il est mort d’un cancer à 31 ans, en 1951. Hélène Cadou lui a survécu soixante-trois ans.

On ne devient ni riche ni forcément célèbre quand on fait métier de poésie (en plus de celui d’instituteur, comme son père : il faut bien manger). René Guy Cadou est pourtant quelqu’un qui compte dans l’histoire de la littérature du XXe siècle.

Il n’a que 16 ans quand il pousse la porte de la librairie de Michel Manoll, à Nantes. Manoll, lui aussi poète, l’encourage à écrire, l’introduit dans le monde littéraire, le met en contact avec des gens comme Max Jacob, Pierre Reverdy et bien d’autres. Manoll et Cadou font partie des fondateurs de l’École de Rochefort, groupe créé en 1941, en opposition à la poésie nationaliste prônée par le régime de Vichy, et prenant ses distances avec le surréalisme et André Breton.

Mais René Guy Cadou est avant tout un homme d’amitiés simples, qui n’a jamais voulu vivre à Paris, qui se plaît dans la compagnie de tonneliers ou de patrons de bistrots. Et surtout d’Hélène, la femme de sa courte vie, trois ans d’amour passionné, puis le mariage. Cinq années conjugales flamboyantes, comme s’il savait que sa vie finirait vite.

À quoi ressemble sa poésie ?  « J’écris comme je parle, en plein vent, et tiens à ce qu’on m’entende. Parle-moi du vin clair qu’on boit sans qu’on s’en aperçoive […] »,  disait-il en 1943, après avoir rencontré Hélène, « la désirable, la quotidienne, la présente ».

 

Mis en musique par Servat

Son écriture, proche de la nature, est accessible. Avec Hélène, il vit à Louisfert : « J’ai choisi ce pays à des lieues de la ville / Pour ses nids sous le toit et ses volubilis. » Mais il n’est pas benêt devant les petites fleurs. Dans Mourir pour mourir, il écrit : «   Ce serait beau de s’en aller un soir de mai / Parmi les chevaux blancs et les joueurs de palets […] Âgé ou peu s’en faut de nonante-dix ans. » 

Il joue. Voici Saint-Thomas :  « Poète ! René Guy Cadou ? Mais montrez-moi la trace des clous ! » Il est libre : « Vieil océan ! Ce n’est pas assez que Lautréamont t’ait chanté / Avec toute cette saloperie de littérature qui était sa propriété ». 

Il a été mis en musique et chanté par Gilles Servat et une vingtaine d’autres. Des rues, des écoles, des collèges, des bibliothèques portent son nom. La maison de Louisfert, en Loire-Atlantique, est devenue un petit musée, et le fonds littéraire est déposé à la médiathèque de Nantes.

À lire, Hélène ou le règne végétal, l’un de ses principaux ouvrages, toujours disponible aux éditions Seghers.

 

Il naquit il y a cent ans - le poète communiste breton René Guy Cadou - Une vie de poésie intense (Ouest-France, 15 février 2020)

CADOU René-Guy

Notice du Maitron: Guy Haudebourg

Né le 15 février 1920 à Sainte-Reine-de-Bretagne (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique), mort le 20 mars 1951 à Louisfert (Loire-Inférieure) ; instituteur, poète ; adhérent du Parti communiste français.

René-Guy Cadou était le fils de Georges Cadou et d’Anna Benoiston, mariés en 1910 à Piriac (Loire-Inférieure) où ils étaient instituteurs. Leur premier enfant, Guy-Georges, né en 1911, mourut à huit mois. Le premier août 1914, Georges Cadou partit pour la guerre où il fut blessé en octobre 1918. À l’automne 1919, avec sa femme, ils furent nommés à Sainte-Reine-de-Bretagne, village de Brière (Loire-Inférieure). Ce fut là que naquit René-Guy, le 15 février 1920, et qu’il fut baptisé le 5 avril. Il entra à l’école primaire dans l’école de ses parents, instituteurs à Sainte-Reine-de-Bretagne (Loire-Inférieure), avant de continuer ses études à Saint-Nazaire (Loire-Inférieure) où ses parents furent nommés en 1927. En 1930, son père fut nommé directeur d’une école primaire dans un quartier populaire de Nantes (Loire-Inférieure). La famille vint alors s’installer dans cette ville et, en octobre 1931, René-Guy Cadou fut inscrit au lycée Clemenceau de Nantes (Loire-Inférieure) où il poursuivit toutes ses études secondaires. Sa mère mourut en 1932 et son père se remaria en juillet 1934.
À Nantes, René-Guy Cadou devint l’ami de Michel Manoll qui le fit entrer en relation avec plusieurs poètes dont Max Jacob et Pierre Reverdy. En juillet 1936, il publia son premier poème dans une revue d’étudiants nantais. L’année suivante parut Brancardier de l’Aube. En septembre 1938, il passa la première partie de son bac après avoir redoublé sa première tout en continuant d’écrire et de publier. Après avoir raté la seconde partie de son bac philo en juin 1939, il l’obtint en septembre 1939 et entama d’éphémères études de droit. Pour se faire de l’argent, il devint trieur de courrier à la gare de Nantes. En janvier 1940, son père, retraité, mourut d’une maladie hépatique. René-Guy Cadou fut mobilisé dans le Béarn en juin 1940, puis fut hospitalisé avant d’être réformé en octobre 1940. Revenu dans la région nantaise, il décida de devenir instituteur tout en continuant la poésie et, le 16 décembre, fut nommé instituteur-suppléant (remplaçant) à Mauves-sur-Loire (Loire-Inférieure) où il resta vingt-cinq jours avant de rejoindre Bourgneuf-en-Retz du 10 janvier au 30 avril 1941. Le 1er mai, il fut nommé à l’école publique de Saint-Aubin-des-Châteaux (Loire-Inférieure), commune proche de Châteaubriant (Loire-Inférieure) où il fut renommé en septembre 1941. Le 20 octobre 1941, à la suite de l’exécution par de jeunes communistes du lieutenant-colonel Hotz, commandant allemand de la place de Nantes, cinquante otages furent désignés pour être fusillés à Nantes et à Châteaubriant. Le 22 octobre 1941, René-Guy Cadou croisa les camions emmenant 27 otages qui allaient être fusillés à La Sablière et assista à l’enterrement de certains d’entre eux à Saint-Aubin. Cet événement le marqua profondément - il écrivit un poème en leur honneur en octobre 1944 -, mais ce ne fut pas le seul drame dont il fut le témoin pendant la guerre puisqu’en juin 1944, il fut interpellé par une patrouille allemande qui encerclait le maquis de Saffré et qui allait massacrer la plupart des résistants.
Ayant passé sans succès le certificat d’aptitude professionnel d’instituteur en 1942, il continua à assurer des remplacements durant la guerre : Herbignac (Loire-Inférieure) à l’automne 1942, Saint-Herblon (Loire-Inférieure) de janvier à mars 1943, puis Clisson (Loire-Inférieure) d’avril à juillet 1943. C’est à cette époque qu’il fit la connaissance d’Hélène qui deviendra sa femme. Au début juin 1943, il fut maintenu réformé, ce qui lui permit d’échapper au service du travail obligatoire (STO). Lors des bombardements américains de septembre 1943, sa maison nantaise fut endommagée et Cadou échappa miraculeusement à la mort. En octobre, il fut nommé à Basse-Goulaine (Loire-Inférieure) où il resta jusqu’en avril 1944 avant de rejoindre Le Cellier (Loire-Inférieure) où il fit classe à des petits nazairiens repliés. Sa maison ayant été détruite lors de nouveaux bombardements, ce fut d’une mansarde qu’il assista à la libération de Nantes par les alliés le 12 août 1944. Enfin titulaire, à la rentrée 1945, il fut nommé instituteur-adjoint à Louisfert (Loire-Inférieure) près de Châteaubriant. René-Guy Cadou y resta jusqu’à sa mort en 1951 avec Hélène, devenue son épouse le 23 avril 1946, et devint l’ami du directeur de l’école, Joseph Autret*, résistant communiste qui le fit alors adhérer au Parti communiste (PCF). À partir de janvier 1947, René-Guy Cadou publia une critique littéraire intitulée « chronique du monde réel » dans Clarté, l’hebdomadaire communiste de Loire-Inférieure. En octobre 1947, Joseph Autret ayant quitté Louisfert, René-Guy Cadou devint directeur de l’école primaire et habita alors la maison d’école. Le 20 mars 1951, il mourut jeune, à Louisfert, d’un cancer qui durait depuis plusieurs années.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article18331, notice CADOU René-Guy par Guy Haudebourg, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 25 octobre 2008.

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8 janvier 2020 3 08 /01 /janvier /2020 08:19
La Mâle-mort entre les dents, Conlie, 1870, avec Tristan Corbière et Jean Moulin - l'écrivaine Fabienne Juhel, le vendredi 10 janvier à 18h à Dialogues Morlaix

L'écrivaine Fabienne Juhel sera sur Morlaix le vendredi 10 janvier à 18h, invitée de la librairie Dialogues, pour une causerie débat sur son dernier roman autour de Tristan Corbière et de la "Pastorale de Conlie". 

 

L’AUTRICE
Née à Saint-Brieuc, Fabienne Juhel est professeure de lettres dans les Côtes-d’Armor. Son premier roman, La Verticale de la lune, a été publié en 2005 par Zulma, les suivants au Rouergue, dans « la brune » : Les bois dormants (2007), À l’Angle du Renard (2009) pour lequel elle a obtenu le Prix Ouest France / Étonnants Voyageurs, Les Hommes Sirènes (2011), Les Oubliés de la Lande (2012), Julius aux alouettes (2014), La Chaise numéro 14 (2015) et La femme murée (2018).

En 1995 elle est nommée commissaire de l’exposition qui célèbre la naissance de Tristan Corbière et est chargée, en 2006, du contenu du site officiel du poète par la ville de Morlaix. En tant que spécialiste du poète, il lui a fallu de l’audace pour oser le placer au coeur du camp de Conlie, alors même qu’il n’y est allé qu’en imagination. Mais le génie de la romancière est là : elle qui tricote souvent ses livres avec le fil de l’Histoire, et adore les personnages écorchés par la vie sait nous faire ressentir la pulsation du poète au souffle de son indignation devant le massacre.

L’HISTOIRE
Novembre 1870, Conlie. Un jeune homme malingre, affublé d’un uniforme trop grand pour lui, se fait passer pour un soldat et pénètre dans le camp où l’armée de Bretagne est rassemblée. Tristan Corbière ne vient pas se battre, il vient pour dénoncer, avec sa plume de poète, la plus monstrueuse trahison qui soit. Les milliers de Bretons qui se sont mobilisés pour rejeter les Prussiens hors de France, croupissent ici, dans la boue et le froid, sans ravitaillement et sans armes, en proie aux maladies et au désespoir, abandonnés par le gouvernement français. Novembre 1930, Quimper : le sous-préfet Jean Moulin découvre, stupéfait, grâce à « La pastorale de Conlie » que Corbière écrivit, cette honteuse tragédie oubliée. Un roman poignant qui révèle une vérité brûlante au souffle de la poésie.

EXTRAIT
"– Je crois que tu es venu ici pour rien, Corbière. Veni, vidi… et nul vinci sur ta feuille de route, l’ami...
Mais tu n’es pas venu pour te battre, tu es venu pour voir. Tu es venu pour raconter Conlie, t’improviser journaliste de terrain ; journaliste poétique, correspondant de guerre, et croquer quelques dessins par là-dessus, écrire des couplets bien sentis.
Une diatribe pour crier à la trahison !
Le ver est dans le fruit.
La pomme est pourrie.
Le poète est dans la place...
D’ici peu, tu pourras dire :
– J’ai tout vu à Conlie, j’en suis sûr".

LE MOT DE L’ÉDITRICE chez Bruno Doucey

"– Le Breton est un peu le Nègre blanc du Français dit Tristan Corbière à Jean Moulin. Laisse-moi te conter le désastre de Conlie ainsi que la trahison des politiques, lui annonce-t-il.
Des jambes de sauterelles, une longue pipe, une barbichette bravache : la silhouette dégingandée du poète de Roscoff hante les pages de ce livre avec panache. Et l’on sent Fabienne Juhel jubiler de faire ainsi revivre Tristan Corbière, s’amuser d’oser le voir pénétrer dans le camp de Conlie, pour témoigner de l’intérieur de cette grande tragédie méconnue. Le poète maudit fut en réalité réformé, mais que diable le réel ! Il n’a évidemment pas pu croiser Jean Moulin, mais peu importe la chronologie !
Ce fantôme est si présent, si vivant, qu’il nous entraîne à ses côtés donnant à voir la boue, le froid, la faim, la souffrance, la mort mais aussi la colère et le désespoir des Bretons trahis par la République. Dans une langue aussi chatoyante et piquante que celle de Corbière, l’autrice nous offre une découverte haletante".

 

Lire aussi sur le Chiffon Rouge:

La Pastorale de Conlie - Tristan Corbière dénonce dans un poème de facture novatrice et populaire le martyre des soldats Bretons de novembre à décembre 1870 sur le plateau de Conlie

Tribut à Tristan - 1. Epitaphe

Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune

Tribut à Tristan - 3. Bohème de chic

Tribut à Tristan - 4. Le poète contumace

Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)

Tribut à Tristan - 6 : Le bossu Bitor (Gens de Mer, Les Amours Jaunes, 1873)

 

A noter que le poète morlaisien Jean-Albert Guénégan sera lui-même le 23 janvier à 17 h 30 à la MJC de Morlaix à propos de Corbière. 

Fabienne Juhel

Fabienne Juhel

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31 décembre 2019 2 31 /12 /décembre /2019 06:57
Cette semaine, l’écrivain Joseph Andras brosse pour L’Humanité les portraits de poètes en lutte. Ce lundi, le Salvadorien Roque Dalton, né en 1935, poète traqué, dramaturge et romancier communiste, farouche opposant aux régimes militaires de son temps.

Cette semaine, l’écrivain Joseph Andras brosse pour L’Humanité les portraits de poètes en lutte. Ce lundi, le Salvadorien Roque Dalton, né en 1935, poète traqué, dramaturge et romancier communiste, farouche opposant aux régimes militaires de son temps.

Roque Dalton « Au nom de ceux »

Lundi, 30 Décembre, 2019

​​​​​​​L’écrivain Joseph Andras brosse pour l’Humanité les portraits de poètes en lutte. Aujourd’hui, le Salvadorien Roque Dalton, né en 1935, poète traqué, romancier et dramaturge communiste, farouche opposant aux régimes militaires de son temps.

 

Qu’est-ce que la poésie ? Question par trop usée, à laquelle il est bon de répondre qu’on ne peut y répondre puisqu’elle est précisément ce que l’on ne saurait dire. Posons-la autrement : qu’est-ce que la poésie pour la bourgeoisie ? Puis convoquons la réponse qu’un poète proposa un jour : «  (L)e poète, pour la bourgeoisie, ne peut qu’être :/serviteur,/bouffon,/ou ennemi. » On se figure sans peine les deux premiers ; on lit plus avant pour embrasser la proposition dans son entier : le poète en butte aux détenteurs des moyens de la production sociale n’est salué qu’en «  persécutions, prisons, balles ». Pareil sort peut brider la rime. Il est donc des ministres de la Culture pour promouvoir la poésie.

Ce poète refusait que l’on prononçât son nom sa mort venue. Respectons sa volonté puisqu’il n’en manquait pas : se lancer, gueule refaite, dans une guérilla en Amérique centrale pour instaurer le socialisme autorise quelques fantaisies.

On ne naît pas révolutionnaire, on le devient pour ne pas mourir en vain. Ainsi notre homme, fils unique d’une infirmière et d’un bagarreur dont l’histoire conte qu’il aurait traficoté avec Pancho Villa dans quelque interlope affaire d’armes à feu, découvrit-il au Chili que le monde a mauvaise mine car l’humanité n’y existe pas : on n’y connaît que puissants et sans-le-sou. L’étudiant en droit se fit chrétien social à la faveur de ce séjour – de quoi provoquer l’ire de Rivera qui l’eût voulu marxiste. Départ pour l’Union soviétique (l’occasion de rencontrer Nâzım Hikmet en exil), retour au Salvador natal au mitan des années 1950 : il prit alors sa carte au Parti communiste tandis que Cuba rampait en dedans sa forêt. Marxiste, le jeune poète l’était désormais – mais l’être seul, songea-t-il, n’est d’aucun secours : il faut une organisation. « (L)es exclus, les mendiants, les drogués,/les Guanacos fils de la grande pute,/ceux qui purent revenir de justesse/ceux qui furent plus chanceux,/les éternels non identifiés,/les bons à tout faire, à tout vendre,/à manger n’importe quoi/[…] mes compatriotes,/mes frères. »

En ce temps, un militaire libéral avait pris la place d’un collègue tortionnaire ; trois ans plus tard, une junte renverserait le premier avec le concours du second. Le Salvadorien fut arrêté, à plusieurs reprises, et expulsé, pareillement ; il fit grève de la faim et frôla la peine capitale. Ses contemporains s’accordent à brosser un maigrichon rieur, séducteur et bouillonnant, bon footballeur et bon danseur. Se moquant de tout, lui compris. Sérieux sans contredit sous ses dehors cabots. La poésie, pensait-il, « est comme le pain, pour tous ». L’exilé se rendit au Mexique, à Cuba (pour prendre toute la mesure des responsabilités échues au métier d’écrivain : ne pas se voir comme « un Baudelaire marxiste » mais comme « fils d’un peuple d’analphabètes et de pieds-nus »), puis en Tchécoslovaquie (pour apprendre l’assassinat du Che, ange noir crevé d’avoir cru que le courage suffisait). « Au nom de ceux qui lavent les vêtements des autres/(et expulsent de la blancheur la crasse des autres)/[…] J’accuse la propriété privée/de nous priver de tout. »

Au Chili, Allende jurait qu’un socialisme démocratique était possible. Empanadas, vin rouge et costumes d’alpaga. Humanisme, dépassement sélectif du système. Au même endroit par d’autres chemins, avait naguère résumé le barbudo défunt. À l’invitation du gouvernement, le poète s’y rendit l’année qui verrait Pinochet prendre place au palais, bottes souillées du sang de Santiago. Ainsi s’éteignit, un temps, l’espoir d’une transformation radicale sans recours au feu. L’année précédant le coup d’État, un colonel avait supplanté un général à la tête du Salvador ; le poète n’avait pas attendu la défaite d’Allende pour reconnaître le bien-fondé du renversement du pouvoir oligarchique par la lutte armée – peut-être celle-ci renforça-t-elle à ses yeux celui-là. Il fit grief au Parti communiste salvadorien de son manque d’ambition révolutionnaire et souffrit de l’arrestation d’Heberto Padilla, poète tout aussi, soumis à l’autocritique publique par le régime castriste (« La “lune de miel de la Révolution” qui nous avait tant séduits est bien finie », se souviendrait Simone de Beauvoir dans Tout compte fait). Fin 1973, en âge de 38 ans, il rejoignit son pays sous nom d’emprunt – dentition, mâchoire et nez bricolés presqu’à neuf – pour intégrer l’ERP, l’Armée révolutionnaire populaire, fondée un an plus tôt.

On ne sait parfois qui, des capitalistes ou des révolutionnaires, est le plus grand ennemi de la révolution ; c’est que les seconds déploient force entêtement à négliger l’unité des premiers. Deux tendances s’affrontèrent au sein de l’armée : le poète redoutait, lui, l’échec de la guérilla sans l’appui des masses. Accusé d’être un révisionniste, un nuisible indocile, un intellectuel petit-bourgeois et un agent de la CIA comme de Cuba (rien moins), il fut exécuté par ses frères le 10 mai 1975. L’homme à la manœuvre basculerait à droite, allant, deux décennies plus tard, jusqu’à prodiguer ses conseils pour mater le Chiapas zapatiste – si le monde manque de vertu, au moins n’est-il pas dénué de logique.

À lire l’ONU, le corps du poète aurait été dévoré par des bêtes errantes aux abords d’un volcan.

« Ne prononce pas mon nom quand tu apprendras que je suis mort./Des profondeurs de la terre je viendrai chercher ta voix. »

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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 09:00

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

 

Lire aussi:

Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)

Tribut à Tristan - 4. Le poète contumace

Tribut à Tristan - 3. Bohème de chic

Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune

Tribut à Tristan - 1. Epitaphe

Tribut à Tristan - 6 : Le bossu Bitor (Gens de Mer, Les Amours Jaunes, 1873)

Le Bossu Bitor, Tristan Corbière

Un pauvre petit diable aussi vaillant qu'un autre,
Quatrième et dernier à bord d'un petit cotre...
Fier d'être matelot et de manger pour rien,
Il remplaçait le coq, le mousse et le chien ;
Et comptait, comme ça, quarante ans de service,
Sur le rôle toujours inscrit comme – novice ! –

... Un vrai bossu : cou tors et retors, très madré,
Dans sa coque il gardait sa petite influence ;
Car chacun sait qu'en mer un bossu porte chance...
– Rien ne f...iche malheur comme femme ou curé !

Son nom : c'était Bitor – nom de mer et de guerre –
Il disait que c'était un tremblement de terre
Qui, jeune et fait au tour, l'avait tout démoli :
Lui, son navire et des cocotiers... au Chili.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soleil est noyé. – C'est le soir – dans le port
Le navire bercé sur ses câbles, s'endort
Seul ; et le clapotis bas de l'eau morte et lourde,
Chuchote un gros baiser sous sa carène sourde.
Parmi les yeux du brai flottant qui luit en plaque,
Le ciel miroité semble une immense flaque.

Le long des quais déserts où grouillait un chaos
S'étend le calme plat...
Quelques vagues échos...
Quelque novice seul, resté mélancolique,
Se chante son pays avec une musique...
De loin en loin, répond le jappement hagard,
Intermittent, d'un chien de bord qui fait le quart,
Oublié sur le pont...

Tout le monde est à terre.
Les matelots farauds s'en sont allés – mystère ! –
Faire, à grands coups de gueule et de botte... l'amour.
– Doux repos tant sué dans les labeurs du jour. –
Entendez-vous là-bas, dans les culs-de-sac louches,
Roucouler leur chanson ces tourtereaux farouches !...

 
– Chantez ! La vie est courte et drôlement cordée !...

Hâle à toi, si tu peux, une bonne bordée
À jouer de la fille, à jouer du couteau...
Roucoulez mes Amours ! Qui sait : demain !... tantôt...

... Tantôt, tantôt... la ronde en écrémant la ville,
Vous soulage en douceur quelque traînard tranquille
Pour le coller en vrac, léger échantillon,
Bleu saignant et vainqueur, au clou. – Tradition. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais les soirs étaient doux aussi pour le Bitor,
Il était libre aussi, maître et gardien à bord...
Lové tout de son long sur un rond de cordage,
Se sentant somnoler comme un chat... comme un sage,
Se repassant l'oreille avec ses doigts poilus,
Voluptueux, pensif, et n'en pensant pas plus,
Laissant mollir son corps dénoué de paresse,
Son petit œil vairon noyé de morbidesse !...

– Un loustic en passant lui caressait les os :
Il riait de son mieux et faisait le gros dos.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout le monde a pourtant quelque bosse en la tête...
Bitor aussi – c'était de se payer la fête !

Et cela lui prenait, comme un commandement
De Dieu : vers la Noël, et juste une fois l'an.
Ce jour-là, sur la brune, il s'ensauvait à terre
Comme un rat dont on a cacheté le derrière...
– Tiens : Bitor disparu. – C'est son jour de sabbats
Il en a pour deux nuits : réglé comme un compas.
– C'est un sorcier pour sûr... –
Aucun n'aurait pu dire,
Même on n'en riait plus ; c'était fini de rire.

Au deuxième matin, le bordailleur rentrait
Sur ses jambes en pieds-de-banc-de-cabaret,
Louvoyant bord-sur-bord...
Morne, vers la cuisine
Il piquait droit, chantant ses vêpres ou matine,
Et jetait en pleurant ses savates au feu...
– Pourquoi – nul ne savait, et lui s'en doutait peu.
... J'y sens je ne sais quoi d'assez mélancolique,
Comme un vague fumet d'holocauste à l'antique...

C'était la fin ; plus morne et plus tordu, le hère
Se reprenait hâler son bitor de misère...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

– C'est un soir, près Noël. – Le cotre est à bon port,

L'équipage au diable, et Bitor...... toujours Bitor.

C'est le grand jour qu'il s'est donné pour prendre terre :
Il fait noir, il est gris. – L'or n'est qu'une chimère !
Il tient, dans un vieux bas de laine, un sac de sous...
Son pantalon à mettre et : – La terre est à nous ! –

... Un pantalon jadis cuisse-de-nymphe-émue,
Couleur tendre à mourir !... et trop tôt devenue
Merdoie... excepté dans les plis rose-d'amour,
Gardiens de la couleur, gardiens du pur contour...

Enfin il s'est lavé, gratté – rude toilette !
– Ah ! c'est que ce n'est pas, non plus, tous les jours fête !...
Un cache-nez lilas lui cache les genoux,
– Encore un coup-de-suif ! et : La terre est à nous !
... La terre : un bouchon, quoi !... – Mais Bitor se sent riche :

D'argent, comme un bourgeois : d'amour, comme un caniche...
– Pourquoi pas le Cap-Horn !... Le sérail – Pourquoi pas !...
– Syrènes du Cap-Horn, vous lui tendez les bras !...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au fond de la venelle est la lanterne rouge,
Phare du matelot, Stella maris du bouge...
– Qui va là ? – Ce n'est plus Bitor ! c'est un héros,
Un Lauzun qui se frotte aux plus gros numéros !...
C'est Triboulet tordu comme un ver par sa haine !...
Ou c'est Alain Chartier, sous un baiser de reine !...
Lagardère en manteau qui va se redresser !...
– Non : C'est un bienheureux honteux – Laissez passer.
C'est une chair enfin que ce bout de rognure !
Un partageux qui veut son morceau de nature.
C'est une passion qui regarde en dessous
L'amour... pour le voler !... – L'amour à trente sous !

– Va donc Paillasse ! Et le trousse-galant t'emporte !
Tiens : c'est là !... C'est un mur – Heurte encor !... C'est la porte :
As-tu peur ! –
Il écoute... Enfin : un bruit de clefs,
Le judas darde un rais : – Hô, quoi que vous voulez ?
– J'ai de l'argent. – Combien es-tu ? Voyons ta tête...

Bon. Gare à n'entrer qu'un ; la maison est honnête ;
Fais voir ton sac un peu ?... Tu feras travailler ?... –

Et la serrure grince, on vient d'entrebâiller ;
Bitor pique une tête entre l'huys et l'hôtesse,
Comme un chien dépendu qui se rue à la messe.
– Eh, là-bas ! l'enragé, quoi que tu veux ici ?
Qu'on te f...iche droit, quoi ? pas dégoûté ! Merci !...
Quoi qui te faut, bosco ?... des nymphes, des pucelles
Hop ! à qui le Mayeux ? Eh là-bas, les donzelles !... –

Bitor lui prit le bras : – Tiens, voici pour toi, gouine :
Cache-moi quelque part... tiens : là... – C'est la cuisine.
– Bon. Tu m'en conduiras une... et propre ! combien ?...
– Tire ton sac. – Voilà. – Parole ! il a du bien !...
Pour lors nous en avons du premier brin : cossuses ;
Mais on ne t'en a pas fait exprès des bossuses...
Bah ! la nuit tous les chats sont gris. Reste là voir,
Puisque c'est ton caprice ; as pas peur, c'est tout noir. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une porte s'ouvrit. C'est la salle allumée.
Silhouettes grouillant à travers la fumée :
Les amateurs beuglant, ronflant, trinquant, rendus ;
– Des Anglais, jouissant comme de vrais pendus,
Se cuvent, pleins de tout et de béatitude ;
– Des Yankees longs, et roide-soûls par habitude,
Assis en deux, et, tour à tour tirant au mur

Leur jet de jus de chique, au but, et toujours sûr ;
– Des Hollandais salés, lardés de couperose ;
– De blonds Norvégiens hercules de chlorose ;
– Des Espagnols avec leurs figures en os ;
– Des baleiniers huileux comme des cachalots ;
– D'honnêtes caboteurs bien carrés d'envergures,
Calfatés de goudron sur toutes les coutures ;
– Des Nègres blancs, avec des mulâtres lippus ;
Des Chinois, le chignon roulé sous un gibus,
Vêtus d'un frac flambant-neuf et d'un parapluie ;
– Des chauffeurs venus là pour essuyer leur suie ;
– Des Allemands chantant l'amour en orphéon,
Leur patrie et leur chope... avec accordéon ;
– Un noble Italien, jouant avec un mousse
Qui roule deux gros yeux sous sa tignasse rousse ;
– Des Grecs plats ; des Bretons à tête biscornue ;
– L'escouade d'un vaisseau russe, en grande tenue ;
– Des Gascons adorés pour leur galant bagoût...
Et quelques renégats – écume du ragoût. –

Là, plus loin dans le fond sur les banquettes grasses,
Des novices légers s'affalent sur les Grâces
De corvée... Elles sont d'un gras encourageant ;
Ça se paye au tonnage, on en veut pour l'argent...
Et, quand on largue tout, il faut que la viande
Tombe, comme un hunier qui se déferle en bande !

– On a des petits noms : Chiourme, Jany-Gratis,
Bout-dehors, Fond-de-Vase, Anspeck, Garcette-à-ris.
– C'est gréé comme il faut : satin rose et dentelle ;
Ils ne trouvent jamais la mariée assez belle...
– Du velours pour frotter à cru leur cuir tanné !
Et du fard, pour torcher leur baiser boucané !...
À leurs ceintures d'or, faut ceinture dorée !
Allons ! – Ciel moutonné, comme femme fardée
N'a pas longue durée à ces Pachas d'un jour...
– N'en faut du vin ! n'en faut du rouge !... et de l'amour !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bitor regardait ça – comment on fait la joie –
Chauve-souris fixant les albatros en proie...
Son rêve fut secoué par une grosse voix :
– Eh, dis donc, l'oiseau bleu, c'est-y fini ton choix ?
– Oui : (Ses yeux verts vrillaient la nuit de la cuisine)
... La grosse dame en rose avec sa crinoline !...
– Ça : c'est Mary-Saloppe, elle a son plein et dort. –
Lui, dégainant le bas qui tenait son trésor :
– Je te dis que je veux la belle dame rose !...
– Ç'a t'y du vice !... Ah-ça : t'es porté sur la chose ?...

Pour avec elle, alors, tu feras dix cocus,
Dix tout frais de ce soir !... Vas-y pour tes écus
Et paye en double : On va t'amateloter. Monte...
– Non ici... – Dans le noir ?... allons faut pas de honte !
– Je veux ici ! – Pas mèche, avec les règlements.
– Et moi je veux ! – C'est bon... mais t'endors pas dedans...

Ohé là-bas ! debout au quart, Mary-Saloppe !
– Eh, c'est pas moi de quart ! – C'est pour prendre une chope,
C'est rien la corvée... accoste : il y a gras !
– De quoi donc ? – Va, c'est un qu'a de l'or plein ses bas,
Un bossu dans un sac, qui veut pas qu'on l'évente...
– Bon : qu'y prenne son soûl, j'ai le mien ! j'ai ma pente.
– Va, c'est dans la cuisine...

– Eh ! voyons-toi, Bichon...
T'es tortu, mais j'ai pas peur d'un tire-bouchon !
Viens... Si ça t'est égal : éclairons la chandelle ?
– Non. – Je voudrais te voir, j'aime Polichinelle...
Ah je te tiens ; on sait jouer Colin-Maillard !... –
La matrulle ferma la porte...
– Ah tortillard !...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Charivari ! – Pour qui ? – Quelle ronde infernale,
Quel paquet crevé roule en hurlant dans la salle ?...
– Ah, peau de cervelas ! ah, tu veux du chahut !
À poil ! à poil, on va te caréner tout cru !
Ah, tu grognes, cochon ! Attends, tu veux la goutte :
Tiens son ballon !... Allons, avale-moi ça... toute !
Gare au grappin, il croche ! Ah ! le cancre qui mord !
C'est le diable bouilli !... –

C'était l'heureux Bitor.

– Carognes, criait-il, mollissez !... je régale...
– Carognes ?... Ah, roussin ! mauvais comme la gale !
Tu régales, Limonadier de la Passion ?
On te régalera, va ! double ration !
Pou crochard qui montais nous piquer nos punaises !
Cancre qui viens manger nos peaux !... Pas de foutaises,
Vous autres : Toi, la mère, apporte de là-haut,
Un grand tapis de lit, en double et comme-y-faut !...
Voilà ! –
Dix bras tendus halent la couverture
– Le tortillou dessus !... On va la danser dure ;
Saute, Paillasse ! hop là !... –
C'est que le matelot,
Bon enfant, est très dur quand il est rigolot.
Sa colère : c'est bon. – Sa joie : ah, pas de grâce !...
Ces dames rigolaient...
– Attrape : pile ou face ?
Ah, le malin ! quel vice ! il échoue en côté ! –
...Sur sa bosse grêlaient, avec quelle gaîté !
Des bouts de corde en l'air sifflant comme couleuvres ;
Les sifflets de gabier, rossignols de manœuvres,
Commandaient et rossignolaient à l'unisson...
– Tiens bon !... –
Pelotonné, le pauvre hérisson
Volait, rebondissait, roulait. Enfin la plainte
Qu'il rendait comme un cri de poulie est éteinte...
– Tiens bon ! il fait exprès... Il est dur, l'entêté !...
C'est un lapin ! ça veut le jus plus pimenté :
Attends !... –
Quelques couteaux pleuvent... Mary-Saloppe
D'un beau mouvement, hèle : – À moi sa place ! – Tope !
Amène tout en vrac ! largue !... –
Le jouet mort
S'aplatit sur la planche et rebondit encor...

Comme après un doux rêve, il rouvrit son œil louche
Et trouble... Il essuya dans le coin de sa bouche,
Un peu d'écume avec sa chique en sang... – C'est bien ;
C'est fini, matelot.. Un coup de sacré-chien !
Ça vous remet le cœur ; bois !... –
Il prit avec peine
Tout l'argent qui restait dans son bon bas de laine
Et regardant Mary-Saloppe : – C'est pour toi,
Pour boire... en souvenir. – Vrai ? baise-moi donc, quoi !...
Vous autres, laissez-le, grands lâches ! mateluches !
C'est mon amant de cœur... on a ses coqueluches !
... Toi : file à l'embellie, en double, l'asticot :
L'échouage est mauvais, mon pauvre saligot !... –

Son œil marécageux, larme de crocodile,
La regardait encore... – Allons, mon garçon, file ! –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est tout. Le lendemain, et jours suivants, à bord
Il manquait. – Le navire est parti sans Bitor. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus tard, l'eau soulevait une masse vaseuse
Dans le dock. On trouva des plaques de vareuse...
Un cadavre bossu, ballonné, démasqué
Par les crabes. Et ça fut jeté sur le quai,

Tout comme l'autre soir, sur une couverture.
Restant de crabe, encore il servit de pâture
Au rire du public, et les gamins d'enfants
Jouant au bord de l'eau noire sous le beau temps,
Sur sa bosse tapaient comme sur un tambour
Crevé...
– Le pauvre corps avait connu l'amour !

Marseille. – La Joliette. – Mai.


(Les Matelots)

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28 septembre 2019 6 28 /09 /septembre /2019 06:47
Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)
Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

 

Lire aussi:

Tribut à Tristan - 4. Le poète contumace

Tribut à Tristan - 3. Bohème de chic

Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune

Tribut à Tristan - 1. Epitaphe

Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)

Frère et sœur jumeaux (1873)

Ils étaient tous deux seuls, oubliés là par l'âge...
Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas,
Obliquant de travers, l'air piteux et sauvage...
Et deux pauvres regards qui ne regardaient pas.

Ils allaient devant eux essuyant les risées,
– Leur parapluie aussi, vert, avec un grand bec –
Serrés l'un contre l'autre et roides, sans pensées...
Eh bien, je les aimais – leur parapluie avec ! –

Ils avaient tous les deux servi dans les gendarmes :
La Sœur à la popotte, et l'Autre sous les armes ;
Ils gardaient l'uniforme encor – veuf de galon :
Elle avait la barbiche, et lui le pantalon.

Un Dimanche de Mai que tout avait une âme,
Depuis le champignon jusqu'au paradis bleu,
Je flânais aux bois, seul – à deux aussi : la femme
Que j'aimais comme l'air... m'en doutant assez peu.

– Soudain, au coin d'un champ, sous l'ombre verdoyante
Du parapluie éclos, nichés dans un fossé,
Mes Vieux Jumeaux, tous deux, à l'aube souriante,
Souriaient rayonnants... quand nous avons passé.

Contre un arbre, le vieux jouait de la musette,
Comme un sourd aveugle, et sa sœur dans un sillon,
Grelottant au soleil, écoutait un grillon
Et remerciait Dieu de son beau jour de fête.

– Avez-vous remarqué l'humaine créature
Qui végète loin du vulgaire intelligent,
Et dont l'âme d'instinct, au trait de la figure,
Se lit... – N'avez-vous pas aimé de chien couchant ?...

Ils avaient de cela – De retour dans l'enfance,
Tenant chaud l'un à l'autre, ils attendaient le jour
Ensemble pour la mort comme pour la naissance...
– Et je les regardais en pensant à l'amour...

Mais l'Amour que j'avais près de moi voulut rire ;
Et moi, pauvre honteux de mon émotion,
J'eus le cœur de crier au vieux duo : Tityre ! –
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et j'ai fait ces vieux vers en expiation.

Tristan Corbière

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25 septembre 2019 3 25 /09 /septembre /2019 06:02
Tribut à Tristan - 4. Le poète contumace

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

Le Poète Contumace, Les Amours Jaunes (1873) -

Extraits:
"Sur la côte d'ARMOR. – Un ancien vieux couvent,
Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent,
Et les ânes de la contrée,
Au lierre râpé, venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n'aurait pu trouver l'entrée.

– Seul – mais toujours debout avec un rare aplomb,
Crénelé comme la mâchoire d'une vieille,
Son toit à coups-de-poing sur le coin de l'oreille,
Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,

Fier toujours d'avoir eu, dans le temps, sa légende...
Ce n'était plus qu'un nid à gens de contrebande,
Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.

– Aujourd'hui l'hôte était de la borgne tourelle,
Un Poète sauvage, avec un plomb dans l'aile,
Et tombé là parmi les antiques hiboux
Qui l'estimaient d'en haut. – Il respectait leurs trous, –
Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte :
Pour vingt-cinq écus l'an, dont : remettre une porte. –

Pour les gens du pays, il ne les voyait pas :
Seulement, en passant, eux regardaient d'en bas,
Se montrant du nez sa fenêtre ;
Le curé se doutait que c'était un lépreux ;
Et le maire disait : – Moi, qu'est-ce que j'y peux,
C'est plutôt un Anglais... un Être.

Les femmes avaient su – sans doute par les buses –
Qu'il vivait en concubinage avec des Muses !...
Un hérétique enfin... Quelque Parisien
De Paris ou d'ailleurs. – Hélas ! on n'en sait rien. –
Il était invisible ; et, comme ses Donzelles
Ne s'affichaient pas trop, on ne parla plus d'elles.

– Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale...
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé là, soûl et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace...

Faisant, d'un à-peu-près d'artiste,
Un philosophe d'à peu près,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de l'humaine piste.

Il lui restait encore un hamac, une vielle,
Un barbet qui dormait sous le nom de Fidèle ;
Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
Un autre compagnon qui s'appelait l'Ennui.

Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve.
Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
Le flot qui descendait ;
Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre...
Attendre quoi... le flot monter – le flot descendre –
Ou l'Absente... Qui sait ?

Le sait-il bien lui-même ?... Au vent de sa guérite,
A-t-il donc oublié comme les morts vont vite,
Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
Cherche-t-il son follet, à lui, mal enterré ?

(...)
– Est-ce qu'il pouvait, Lui !... n'était-il pas poète...
Immortel comme un autre ?... Et dans sa pauvre tête
Déménagée, encor il sentait que les vers
Hexamètres faisaient les cent pas de travers.
– Manque de savoir-vivre extrême – il survivait –
Et – manque de savoir-mourir – il écrivait :

(...)

Penmarc'h – jour de Noël.

Tristan Corbière (1845-1875)

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