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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 06:47

"– Va : toi qui n’es pas bue, ô fosse de Conlie ! 
De nos jeunes sangs appauvris, 
Qu’en voyant regermer tes blés gras, on oublie 
Nos os qui végétaient pourris" (...)

La Pastorale de Conlie, de Tristan Corbière.

 

Suite à la défaite de Napoléon en septembre 1870, un gouvernement républicain tente de contenir et repousser la progression de l'armée prussienne. Gambetta, ministre de l'intérieur et de la guerre, ordonne "la résistance à outrance". Il pense repousser l'ennemi en levant une armée de volontaires. 
En octobre 1870, rapporte l'historien Joël Cornette, Gambetta accorde la formation d'une "armée de Bretagne" autonome, afin de renforcer l'action des armées de Loire et du Nord. Pour empêcher l'entrée des troupes ennemies en Bretagne, Emile de Kératry, promu "chef militaire provisoire" de cette armée de défense composée de volontaires, choisit le plateau de Conlie, au nord-ouest du Mans, pour installer ses troupes. Plus de 70 000 hommes sont ainsi rassemblés. Mais ils se voient condamnés à l'inactivité pendant près de trois mois, dans la boue et les pluies froides de l'automne puis de l'hiver, quasiment abandonnés à leur sort dans les conditions d'hygiène détestables d'un camp "inondé défoncé au point que certaines tentes ont été envahies par l'eau" (Kératry)". 
Le lieu prend vite le nom de "Kerfank", la ville de la boue. 
Les soldats désoeuvrés et torturés par les intempéries et les maladies (dont la variole) ont à peine à manger: une ration de 25 cl de bouillon de boeuf par jour. 
"Dans son numéro du 20 janvier, "L'Océan" fait paraître en première page la lettre indignée qu'Armand Fresneau, "ancien représentant d'Ille-et-Vilaine", vient d'écrire au général Chanzy:

"Savez-vous que, couchés ou plutôt ensevelis dans la neige, la boue, et sans autre vêtement qu'une blouse de serge brûlée, sans une chemise de rechange, nos mobilisés recevaient deux petites bottes de paille pour huit hommes, et que cette paille, bientôt réduite en fumier, servait sans être renouvelée pendant plusieurs semaines? 
Savez-vous que ces tortures se sont prolongées plus d'un mois dans ce camp de 50 000 à 60 000 hommes; et que le quart des compagnies nombreuses qui les ont subies a péri ou gît dans un grabat? 
Savez-vous lorsque, par malheur, un bataillon changeait de campement, il restait quelquefois vingt-quatre, et même quarante-huit heures sans manger?..."

Des journaux rennais parlent de 20% de soldats qui seraient restés dans la boue de Conlie.
En réalité, il y eut beaucoup moins de morts liés aux maladies, au froid, à la malnutrition, mais tout de même plus d'une centaine. 2000 des 60 000 soldats qui sont passés à Conlie ont dû être envoyés à l'infirmerie.

Les archives font état de 143 morts parmi les 60 000 hommes passés au camp de Conlie. À peu près autant à Sillé-le-Guillaume où les soldats sont envoyés en soin. "On est bien loin du génocide", écrit l'historien Yves Jézéquel, un "génocide" dénoncé plus tard par les nationalistes bretons, après Camille Le Mercier d'Erm. "Cependant, ajoute Jézéquel dans un article en ligne pour la BCD Bretagne avec le Conseil régional de Bretagne, l’état pitoyable des mobiles lors de leur retour à Rennes a soulevé l’indignation et une commission d’enquête parlementaire fera un rapport sur le camp, l’année suivante. La première des responsabilités incombe à Napoléon III qui a engagé la France dans une guerre alors qu’il reconnaît lui-même son état d’impréparation. Gambetta et Freycinet sont plus hantés par la crainte d’une nouvelle Chouannerie que soucieux de sauver la France. « Déplorable de gaspillage » avait écrit Gambetta en décembre 1870 au vu de rapports sur le camp. « Vous êtes un charlatan ! » lui lancera Jules Grévy, un de ses collègues du gouvernement. Keratry, plus velléitaire que compétent, donnant sa démission puis la reprenant à diverses reprises, s’est révélé ambitieux mais indécis et peu réaliste. L’incapacité à prendre des décisions cohérentes résulte surtout de l’impéritie d’un gouvernement provisoire, noyé – à l’instar des Bretons dans la boue de Conlie – dans des problèmes qui le dépassent, quand les responsables se laissent guider par leurs préjugés, leurs passions ou leurs ambitions".

Certains considéreront donc que Gambetta et les officiers de la République naissantes auraient traîné volontairement pour engager les Bretons dans les combats, voulant les éloigner de Paris et se méfiant de leur tempérament de "chouans" dans un contexte où l'on aurait craint une contre-révolution et le retour des impériaux.

La plupart des historiens qui s'intéressent à la question aujourd'hui mettent plutôt en avant la désorganisation de l'armée républicaine et des erreurs de commandement dans un contexte chaotique.

En tout cas, le résultat est là, la vie du soldat n'a guère de prix.

La désorganisation touche aussi le domaine purement militaire: les soldats ont des armes abîmées et obsolètes issues de l'écoulement des stocks de la guerre de sécession américaine, terminée en 1865.

Furieux d’être placé sous le commandement de Benjamin Jaurès, capitaine de vaisseau promu général, Keratry démissionne le 27 novembre. « Si j’avais su que je n’aurais pas d’armes je n’aurais pas levé d’armée » regrette-t-il alors. Marivault, nommé le 7 décembre, fait un rapport accablant : « 43 000 hommes dont la moitié à peine est armée de fusils de 11 modèles différents ». Dans une dépêche du 17 il annonce la démission du médecin Cuche impuissant à soigner les malades dans l’eau et conclut : « On meurt silencieusement mais la mesure est comble ». Il propose de replier une partie des mobilisés vers Rennes, puisque l’on n’a rien à leur offrir, ni entraînement, ni armes. Gambetta préfère les garder à Conlie. Des mobilisés crient d’ar gêr « à la maison ! », ce que Marivault, ignorant le breton, prend pour « à la guerre » ! Il prépare l’évacuation, contre les ordres de Gambetta.

Et c'est avec des effectifs décimés et des soldats éreintés, que les Bretons vont finalement être engagés dans la bataille du Mans le 11 janvier 1871, avec des armes presque inutilisables, et vite contraints au repli vers Laval face aux prussiens.

Tristan Corbière témoigne de sa colère et de sa sensibilité humaine face au sort pathétique des soldats bretons de Conlie dans ce très beau poème en forme de conversation désabusée:

 

La Pastorale de Conlie 
par un mobilisé du Morbihan

Moral jeunes troupes excellent. Off.

 

Qui nous avait levés dans le Mois-noir – Novembre – 
Et parqués comme des troupeaux 
Pour laisser dans la boue, au Mois-plus-noir – Décembre – 
Des peaux de mouton et nos peaux !

 

Qui nous a lâchés là : vides, sans espérance, 
Sans un levain de désespoir ! 
Nous entre-regardant, comme cherchant la France… 
Comiques, fesant peur à voir !

 

– Soldats tant qu’on voudra !… soldat est donc un être 
Fait pour perdre le goût du pain ?… 
Nous allions mendier ; on nous envoyait paître : 
Et… nous paissions à la fin ! 


– S’il vous plaît : Quelque chose à mettre dans nos bouches ?… 
– Héros et bêtes à moitié ! – 
… Ou quelque chose là : du cœur ou des cartouches : 
– On nous a laissé la pitié !

 

L’aumône : on nous la fit – Qu’elle leur soit rendue 
À ces bienheureux uhlans soûls ! 
Qui venaient nous jeter une balle perdue… 
Et pour rire !… comme des sous.

 

On eût dit un radeau de naufragés. – Misère – 
Nous crevions devant l’horizon. 
Nos yeux troubles restaient tendus vers une terre… 
Un cri nous montait : Trahison !

 

– Trahison… c’est la guerre ! On trouve à qui l’on crie !… 
– Nous : pas besoin… – Pourquoi trahis ?… 
J’en ai vu parmi nous, sur la Terre-Patrie, 
Se mourir du mal-du-pays.

 

– Oh, qu’elle s’en allait morne, la douce vie !… 
Soupir qui sentait le remord 
De ne pouvoir serrer sur sa lèvre une hostie, 
Entre ses dents la mâle-mort !… 

– Un grand enfant nous vint, aidé par deux gendarmes, 

– Celui-là ne comprenait pas – 
Tout barbouillé de vin, de sueur et de larmes, 
Avec un biniou sous son bras.

 

Il s’assit dans la neige en disant : Ça m’amuse 
De jouer mes airs ; laissez-moi. – 
Et, le surlendemain, avec sa cornemuse, 
Nous l’avons enterré – Pourquoi !…

 

Pourquoi ? dites-leur donc ! Vous du Quatre-Septembre ! 
À ces vingt mille croupissants !…

Citoyens-décréteurs de victoires en chambre, 
Tyrans forains impuissants !

 

– La parole est à vous – la parole est légère !… 
La Honte est fille… elle passa – 
Ceux dont les pieds verdis sortent à fleur-de-terre 
Se taisent… – Trop vert pour vous, ça !

 

– Ha ! Bordeaux, n’est-ce pas, c’est une riche ville… 
Encore en France, n’est-ce pas ?… 
Elle avait chaud partout votre garde mobile, 
Sous les balcons marquant le pas ? 

 

La résurrection de nos boutons de guêtres 
Est loin pour vous faire songer ; 
Et, vos noms, je les vois collés partout, ô Maîtres !… 
– La honte ne sait plus ronger. –

 

– Nos chefs… ils fesaient bien de se trouver malades ! 
Armés en faux-turcs-espagnols 
On en vit quelques-uns essayer des parades 
Avec la troupe des Guignols.

 

Le moral : excellent – Ces rois avaient des reines, 
Parmi leurs sacs-de-nuit de cour… 
À la botte vernie il faut robes à traînes ; 
La vaillance est sœur de l’amour.

 

– Assez ! – Plus n’en fallait de fanfare guerrière 
À nous, brutes garde-moutons, 
Nous : ceux-là qui restaient simples, à leur manière, 
Soldats, catholiques, Bretons…

 

À ceux-là qui tombaient bayant à la bataille, 
Ramas de vermine sans nom, 
Espérant le premier qui vint crier : Canaille ! 
Au canon, la chair à canon !… 


– Allons donc : l’abattoir ! – Bestiaux galeux qu’on rosse, 
On nous fournit aux Prussiens ; 
Et, nous voyant rouler-plat sous les coups de crosse, 
Des Français aboyaient – Bons chiens !

 

Hallali ! ramenés ! – Les perdus… Dieu les compte, – 
Abreuvés de banals dédains ; 
Poussés, traînant au pied la savate et la honte, 
Cracher sur nos foyers éteints !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

– Va : toi qui n’es pas bue, ô fosse de Conlie ! 
De nos jeunes sangs appauvris, 
Qu’en voyant regermer tes blés gras, on oublie 
Nos os qui végétaient pourris,

 

La chair plaquée après nos blouses en guenilles 
– Fumier tout seul rassemblé… 
– Ne mangez pas ce pain, mères et jeunes filles ! 
L’ergot de mort est dans le blé

Tristan Corbière, 1870

 

Voir aussi cette illustration de Jean Moulin, alias Romanin, de "La Pastorale de Conlie" qui ne peut qu'évoquer les charniers des camps de la mort nazis même si cette eau-forte présente au Musée des beaux-arts de Quimper a été réalisée une dizaine d'années plus tôt.

 

 

Carte postale souvenir de l'armée bretonne levée par la République - camp de Conlie

Carte postale souvenir de l'armée bretonne levée par la République - camp de Conlie

La Pastorale de Conlie », Jean Moulin. Eau-forte pour illustrer « Armor » de Tristan Corbière. (Musée des beaux-arts de Quimper)

La Pastorale de Conlie », Jean Moulin. Eau-forte pour illustrer « Armor » de Tristan Corbière. (Musée des beaux-arts de Quimper)

Tristan Corbière

Tristan Corbière

Lire Tristan Corbière (juillet 1845-mars 1875), le Rimbaud breton à la destinée pathétique, est une expérience unique, parfois difficile car certains poèmes font une grande place à la langue populaire et argotique oubliée de l'époque, ou sont au contraire savants et précieux, mais une expérience magique souvent, quand on tombe sur les pépites au milieu du pot-pourri, car Tristan a une vraie modernité dans son goût du paradoxe et de l'auto-portrait, dans l'observation et le sens du concret, le refus du lyrisme facile, et un sens de la formule remarquable. 
Fils d'Edouard Corbière, notable morlaisien, écrivain d'aventure maritime à succès, patron de la compagnie de navigation Morlaix-Le Havre, Tristan a grandi entre les manoirs de son père à Morlaix et Roscoff. Atteint de rhumatisme articulaire ou de tuberculose, sa maladie le marque physiquement à l'adolescence et lui empoisonne l'existence. 
Adepte de l'auto-dérision, de l'humour noir, de l'intrusion du trivial, du parler populaire, dans la poésie, c'est un peu le Gainsbourg tragique et malheureux de l'époque. 
Le poète d'un recueil "Les Amours Jaunes" éclectique et sombre, entre auto-portrait désabusé, satire sociale, célébration de la mer, des coutumes et parlers de la Bretagne bretonnante, eut des amours malheureux, mais une capacité de transcender la tristesse en rire et grotesque. 
Il s'abîma à Paris et n'y connut pas la gloire littéraire courtisée, écrivant et dessinant des caricatures pour une presse satirique de droite anti-communarde. 
Apollinaire et les surréalistes firent justice à son talent et sa poésie chercheuse et novatrice, et Jean Moulin, sous-préfet de Châteaulin, fut fasciné par cette figure tragique et ses poèmes, particulièrement ceux sur les Bretons du peuple, pleins de tendresse, lui qui réalisa des gravures magnifiques inspirées par la poésie de Tristan Corbière au milieu des années 30.

Allez, pour se faire plaisir, quelques vers de Triste-en-Corps-Bière le facétieux poète maudit, triste, drôle, nihiliste à la manière d'un fou du roi de Shakespeare, marin et dessinateur, polisseur de mots ,de formules et d'images à la trajectoire si éphémère:

"Épitaphe

Il se tua d'ardeur ou mourut de paresse. 
S'il vit, c'est par oubli; voici ce qu'il laisse: 
-Son seul regret fut de n'être pas sa maîtresse.-

Il ne naquit par aucun bout
Fut toujours poussé vent-de-bout, 
Et fut un arlequin-ragoût, 
Mélange adultère de tout.

Du je-ne-sais-quoi. - Mais ne sachant où; 
De l'or, - mais avec pas le sou; 
Des nerfs - sans nerf. Vigueur sans force; 
De l'élan, - avec une entorse;
De l'âme, - et pas de violon; 
De l'amour, - mais pire étalon. 
- Trop de noms pour avoir un nom. -

Coureur d'idéal, - sans idée; 
Rime riche, - et jamais rimée; 
Sans avoir été, - revenu; 
Se retrouvant partout perdu.

Poète, en dépit de ses vers; 
Artiste sans art, - et à l'envers
Philosophe, - à tort et à travers.

Un drôle sérieux, - pas drôle. 
Acteur, il ne sut pas son rôle; 
Peintre: il jouait de la musette; 
Et musicien: de la palette.

Une tête! - mais pas de tête; 
Trop fou pour savoir être bête; 
Prenant pour un trait le mot très. 
- Ses vers faux furent ses seuls vrais.

Oiseau rare - et de pacotille; 
Très mâle... et quelquefois très fille; 
Capable de tout, - bon à rien; 
Gâchant bien le mal, mal le bien. 
Prodigue comme était l'enfant
Du Testament, - sans testament. 
Brave, et souvent par peur du plat, 
Mettant ses deux pieds dans le plat.

Coloriste enragé, - mais blême; 
Incompris... - et surtout de lui-même; 
Il pleura, chanta juste faux; 
- Et fut un défaut sans défauts.

Ne fut quelqu'un, ni quelque chose
Son naturel était la pose.
Pas poseur, - posant pour l'unique; 
Trop naïf, étant trop cynique; 
Ne croyant à rien, croyant tout. 
- Son goût était dans le dégoût.

Trop cru, - parce qu'il fut trop cuit, 
Ressemblant à rien moins qu'à lui, 
Il s'amusa de son ennui, 
Jusqu'à s'en réveiller la nuit. 
Flâneur au large, - à la dérive, 
Epave qui jamais n'arrive...

Trop Soi pour se pouvoir souffrir, 
L'esprit à sec et à la tête ivre, 
Fini, mais ne sachant finir, 
Il mourut en s'attendant vivre
Et vécut, s'attendant mourir.

Ci-gît, - cœur sans cœur, mal planté, 
Trop réussi, - comme raté".

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16 avril 2017 7 16 /04 /avril /2017 09:35

Parole, Jacques Prévert était « celui qui rouge de cœur »

CAROLE AUROUET UNIVERSITAIRE
VENDREDI, 7 AVRIL, 2017
L'HUMANITÉ
Jacques Prévert, à Paris, en 1968. Toute sa vie, il s’est comporté en poète. Rajak Ohanian
Jacques Prévert, à Paris, en 1968. Toute sa vie, il s’est comporté en poète. Rajak Ohanian
 

Le 11 avril 1977, meurt le poète révolutionnaire. Né en 1900, l’anticonformiste créateur lègue des textes populaires et sonores repris par tous les genres artistiques (théâtre, cinéma, chanson, etc.) et dans toutes les langues.

Jacques Prévert est un braconnier révolutionnaire. Révolté et corrosif, il a bousculé l’ordre établi avec une lucidité cruelle et sensible, créant des œuvres qui exaltent la vie, l’amour et la liberté, contre la religion, la guerre, la famille bourgeoise et le capitalisme. Toute sa vie, il s’est comporté en poète. Au sens étymologique du terme, soit action de faire et création. Au sens aussi où Apollinaire l’entendait : « Celui qui découvre de nouvelles joies, fussent-elles pénibles à supporter », ajoutant que l’« on peut être poète dans tous les domaines : il suffit que l’on soit aventureux et que l’on aille à la découverte ».

Né en 1900, Prévert vit une enfance bercée par l’amour de ses parents et ponctuée par les aléas financiers familiaux qui l’exposent aux dures réalités de la vie. L’enfant n’est pas mauvais élève mais il pratique l’école buissonnière, faisant ainsi ses humanités dans la rue. Durant son service militaire, il rencontre Marcel Duhamel – futur créateur de la collection « Série noire », titre d’ailleurs soufflé par Prévert – et le peintre Yves Tanguy. De retour à Paris, ils habitent 54, rue du Château et participent dès 1924 au surréalisme, dont Prévert s’exclut en 1930 en signant le pamphlet contre André Breton, « Mort d’un Monsieur » dans Un cadavre. La question de l’engagement politique se pose à lui avec l’adhésion des surréalistes au PCF en 1926. Prévert confie que s’il était « révolutionnaire à 7 ans », il a « toujours été incapable d’ouvrir un livre de Marx », car cela l’« emmerde ». Et d’ajouter : « Il serait pour moi facile d’adhérer au Parti communiste mais je crois que cela n’aurait aucun sens. » Il n’a jamais pris la carte d’un parti mais il est toujours resté clair sur son positionnement : « J’aime mieux la gauche, c’est la main de l’ouvrier, c’est celle qui peut le plus, même s’il n’est pas gaucher. »

Les paroles de Prévert fredonnées dans le monde entier

À partir de 1932, Prévert écrit pour le groupe Octobre. Dans les usines en grève comme dans la rue, cette troupe de la Fédération du théâtre ouvrier traite de l’actualité. C’est le théâtre de l’agit-prop. À Moscou en 1933, le groupe participe à l’Olympiade internationale du Théâtre révolutionnaire avec une pièce de Prévert, opposé à la guerre, la Bataille de Fontenoy. En 1936, l’auteur écrit le Tableau des merveilles, texte mis en scène par Jean-Louis Barrault. Ses écrits, Prévert les donne à ses proches ou les publie parfois dans des revues. René Bertelé décide de les réunir et de les éditer : Paroles paraît en 1946 et rencontre un succès fulgurant. Le recueil est détonnant : antimilitariste et anticlérical, il aborde les thèmes du quotidien et rompt avec les règles de versification classique, rendant hommage au langage populaire et révolutionnant la poésie. Suivront Spectacle (1951), la Pluie et le Beau Temps (1955), Choses et autres (1972)…

Prévert écrit également pour le cinéma, qu’il considère comme un art populaire et anticonformiste. Réalisés par Marcel Carné (le Quai des brumes, les Enfants du paradis…), ses scénarios le sont aussi par son frère Pierre (L’affaire est dans le sac, Voyage surprise…), Jean Renoir (le Crime de monsieur Lange), Jean Grémillon (Remorques, Lumière d’été), Claude Autant-Lara (Ciboulette), André Cayatte (les Amants de Vérone), Paul Grimault (le Roi et l’Oiseau…), Jean Delannoy (Notre-Dame de Paris)… Pour créer, Prévert s’entoure d’amis : Arletty, Maurice Baquet, Pierre Brasseur ou Jean Gabin, à qui il écrit des rôles, Joseph Kosma à la musique, Mayo aux costumes, Alexandre Trauner au décor.

Théâtre, littérature, cinéma… et chanson ! Les textes de Prévert sont mis en musique par Christiane Verger, Wal-Berg, Kosma… Femmes et hommes les chantent : Agnès Capri, Marianne Oswald, Juliette Gréco, Yves Montand, Marcel Mouloudji, Serge Reggiani… Des Feuilles mortes aux Enfants qui s’aiment, en passant par Barbara, les paroles de Prévert s’envolent pour être fredonnées sur les lèvres du monde entier. Abolissant toute notion de genre, Prévert s’illustre aussi par l’image. Outre ses collaborations avec les photographes (Doisneau, Brassaï, Izis…) et les peintres (Picasso, Miró, Braque…), il confectionne des collages qui déstructurent le réel pour recomposer une image hybride pertinente. Il les associe à ses textes de façon novatrice dans Fatras (1966) et Imaginaires (1970). Quittant son appartement surplombant le Moulin-Rouge (où Boris Vian fut son voisin), Prévert rejoint son ami Trauner à Omonville-la-Petite, petit bout du monde normand où les volutes de fumée des cigarettes l’emportent le 11 avril 1977. Il repose désormais dans le cimetière du village, non loin du jardin dans lequel ses amis lui ont rendu hommage : Barrault a planté une azalée, Mouloudji un eucalyptus, Arletty du lierre, Montand des pins, Doisneau un tilleul, Carné une euphorbe rouge, Gréco un rhododendron rouge… pour « celui qui rouge de cœur », comme le qualifiait André Breton.

Carole Aurouet est auteure de Prévert et Paris. Promenades buissonnières, éditions Parigramme et de Prévert et le cinéma, les Nouvelles Éditions Jean-Michel Place.
Critique de la presse aux ordres

La liberté de la presse est l’objet d’une vigilance constante de la part de Jacques Prévert. En 1932, écrite pour le groupe Octobre, sa pièce Vive la presse attaque avec véhémence la presse, accusée de mensonges et de servilité, manipulée par ceux qui ont le pouvoir et l’argent. Le protagoniste principal est le Capitaliste. Les autres personnages sont des journaux de l’époque, en l’occurrence l’Ami du peuple, la Croix, l’Œuvre, le Matin et le Temps. Prévert endosse le rôle de l’Ami du peuple. Un général commande le silence dans les rangs afin que le Capitaliste puisse faire l’appel des journaux… En 1937, prévu pour Jean Grémillon, son scénario non tourné le Grand Matinal propose une satire du journalisme qui met en avant des réseaux qui corrompent les informations pour manipuler l’opinion.

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4 février 2017 6 04 /02 /février /2017 09:31
Hommage à Jacques Prévert, né le 4 février 1900, par Robert Clément

Hommage à Jacques Prévert par Robert Clément: 

Jacques Prévert, né le 4 février 1900
JACQUES PREVERT n'est pas mort!

Il suffit de tendre l'oreille pour s'en convaincre:

"Qu'il est dur le bruit de l’œuf dans la tête de l'homme qui a faim."

N'y a-t-il pas là un peu du SDF que nous croisons tous les jours?

Et ceci encore:

"Etranges étrangers, vous êtes de la ville, vous êtes de sa vie."

N'est-ce pas comme un lointain écho de la lutte des sans-papiers?

On a là un discours qui ne s'épaissit ni ne rentre calmement dans son époque. Sans parler de l'allure de Prévert, le clope au bec, au bout de son regard, comme un ajout ou un collage, et sa veste en jean. Il n'a pas vieilli.
Il est bien difficile de retracer sa vie et son œuvre. Un parcours, dense, qui traverse les divers courants artistiques côtoyés par Prévert, à commencer par le surréalisme dans les années vingt et la rupture consommée avec Breton après la parution du "Second Manifeste". Puis le théâtre avec le groupe Octobre, lequel, dans les années trente, mêla l'agit-prop et les chéurs parlés. C'est aussi le cinéma, avec les plus grands, Carné, Renoir, Grémillon.

Ne fut-il pas le tout premier dialoguiste du cinéma français et un scénariste magistral? Il n'est qu'à voir (ou revoir) "Drôle de drame" (1937), "le Quai des Brumes" (1938), "les Visiteurs du soir" (1942) ou "les Enfants du Paradis" (1943) pour s'en persuader. "T'as d'beaux yeux tu sais", c'est lui. Sans compter le projet maudit de "l'Ile des enfants perdus".
Prévert, auteur multimédia avant la lettre?

Son éclectisme est là pour le prouver puisqu'il s'attaqua aussi à la chanson avec des interprètes comme Mouloudji, Reggiani, Montand Ä il le lança Ä, Gréco, Capri.

Ce sont aussi des écrits avec "Paroles", "Histoires", "Spectacle", mélange de gouaillerie populaire et d'images insolites...

Puis ses collages dès les années cinquante, et enfin des correspondances multiples à quatre mains et en amitiés heureuses avec les peintres Picasso, Ernst, Braque, Miro, Léger, Calder, les photographes Doisneau, Izis, Brassaï, Villers, Ronis, pour ne pas tous les citer, les illustrateurs de textes, Jacqueline Duhême, Elsa Henriquez, André François.
Le tout a des allures d'inventaire, mais ne s'y résout pas. Il ne s’agit pas seulement de retracer l'itinéraire d'un homme libre pendant ce siècle, ni simplement de gérer son œuvre, mais aussi ses engagements.

Sans être encarté, ni "mis en cellule" comme il disait, Jacques Prévert a soutenu toutes les luttes depuis l'anticolonialisme jusqu'aux problèmes dans les usines. Il était, à l'époque, le poète le plus lu par les militants communistes.

Aragon le sut bien... Il avait une parole de révolte, laquelle se doit d'être entendue.

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 07:00
Neruda en 1951

Neruda en 1951

" J'accuse" par Pablo Neruda. 

Alors qu’il siégeait au sénat chilien sous les couleurs du parti communiste depuis 1945, le poète et prix Nobel de littérature Pablo Neruda, fut banni par le régime de Gonzalez Videla en 1947 pour avoir commis un brûlot contre l'oligarchie qui gouvernait le Chili d’alors.

Dans ‘’J’accuse’’, un poème dont le titre s’inspire du fameux ‘’J’accuse’’ de Zola, le poète qui écrivait souvent à l’encre verte (couleur de l'’espérance) a gravé dans nos consciences engourdies des mots aux couleurs de sang.
 

“ Ils se sont promus patriotes.
Ils se sont décorés dans les clubs.
Ils ont aussi écrit l’histoire.
Les parlements se sont remplis de faste 
Après quoi ils se sont partagés la terre,
La loi, les plus jolies rues,
L’air ambiant, l’université, les souliers.

Leur prodigieuse initiative
C’est l’Etat ainsi érigé,
La mystification rigide.
Comme toujours, 
On a traité l’affaire avec solennité
Et à grand renfort de banquets
D’abord dans les cercles ruraux,
Avec des avocats, des militaires.
Puis on a soumis au Congrès
La Loi suprême, 
La célèbre Loi de l’Entonnoir
Aussitôt votée.

Pour le riche, la bonne table,
Le tas d’ordure pour les pauvres.
La prospérité pour les riches
Et pour les pauvres le turbin.
Pour les riches la résidence.
Le bidonville pour les pauvres.
L’immunité pour le truand,
La prison pour qui vole un pain.
Paris pour les fils à papa,
Le pauvre, à la mine, au désert !
L’excellent Rodriguez de la Crota
A parlé au Sénat
D’une voix mélliflue et élégante.
’Cette loi, établit la hiérarchie obligatoire
Et surtout les principes de la chrétienté.
C’est aussi indispensable que la pluie.
Seuls les communistes, 
Venus de l’enfer comme chacun sait,
Peuvent critiquer notre charte de l’Entonnoir,
Savante et stricte.
Cette opposition asiatique,
Née chez le sous homme, 
Il est simple de l’enrayer :
Tous en prison, tous en camp de concentration,
Et ainsi nous resterons seuls,
Nous les messieurs très distingués
Avec nos aimables larbins
Indiens du parti radical’.

Les applaudissements fusèrent
Des bancs de l’aristocratie :
Quelle éloquence, quel esprit,
Quelle philosophie, quel flambeau !
Après cela chacun courut
A son négoce emplir ses poches,
L’un en accaparant le lait,
L’autre escroquant sur les clôtures
Un autre volant sur le sucre
Et tous s’appelant à grands cris Patriotes !
Ce monopole du patriotisme,
aussi consulté dans cette Loi de l’Entonnoir.”

Pablo Neruda

 

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18 novembre 2016 5 18 /11 /novembre /2016 18:06
Il y a 64 ans, mourrait Paul Eluard: hommage d'Anne Musso à l'occasion de la sortie du livre d'Odile Nguyen-Schoendorff

Paul Éluard, décédé le 18 novembre 1952

Dans l’étoffe du poète Paul Éluard, un article d’Anna MUSSO, publié le 21 janvier 2016, à l’occasion de la sortie du livre d’Odile Nguyen - Schœndorff, « Ce risque d’oubli", consacré à Paul Éluard et préfacé par Jack Ralite.

 

(lu sur l'excellente page Facebook de Robert Clément, un camarade communiste parisien)

 

Le 22 novembre 1952.

Au cimetière du Père-Lachaise, le gouvernement n’accordera pas d’obsèques nationales au poète communiste, figure du surréalisme et de la Résistance littéraire, Paul Éluard.

Aragon eut ces mots :« Nous ne faisons que commencer à comprendre ce qui nous est enlevé. »

Avec cette biographie, rédigée à la première personne comme l’exige la collection de l’éditeur lyonnais Jacques André, la philosophe Odile Nguyen-Schœndorff s’est glissée avec délicatesse dans la peau d’Éluard pour corriger « ce risque d’oubli », selon la belle formule de l’ancien ministre Jack Ralite, qui signe la préface.

Une forme d’écriture originale qui a le mérite d’offrir un récit vivant, intime et accessible. Documentée et nourrie d’échanges avec la fille du poète, Cécile, et l’Association des amis de Paul Éluard, l’auteure met en scène, sans la trahir, la vie privée, publique, artistique et politique du poète.

L’essentiel de l’existence et de l’œuvre de l’auteur de Capitale de la douleur ou des Poèmes pour la paix, Liberté, pour ne citer qu’eux, y est ainsi raconté avec beaucoup d’affection par la philosophe elle-même engagée et auteure de poèmes. Ponctué de citations et illustré de photos, l’ouvrage permet d’assister à l’éclosion littéraire et de suivre le cheminement politique, inextricablement liés, du petit Eugène Émile Paul Grindel, qui adoptera le pseudonyme Éluard, du nom de sa grand-mère maternelle : « Je garderai ainsi la sonorité “el”, ou “aile”, que j’aime bien », développe Paul sous la plume d’Odile…

Ainsi de sa naissance, le 14 décembre 1895 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), à sa mort, à 57 ans, le lecteur, précipité dans la peau de celui dont « la poésie est l’étoffe de sa vie », traverse son enfance heureuse et son adolescence maladive, goûte à son coup de foudre avec Gala, en 1913, sa muse initiatrice, éprouve ses chagrins amoureux, (re)découvre ses premiers poèmes, expérimente sa mobilisation durant les deux guerres…

Bouleversé, gazé, Éluard témoignera de l’horreur de la guerre dans plusieurs recueils, dont le Devoir et l’Inquiétude.

Chacun(e) revit son combat contre le nazisme, le fascisme et le colonialisme, son engagement au Parti communiste en 1927, l’aventure surréaliste aux côtés de Breton, Soupault, Aragon, ses amitiés fécondes et complexes avec Ernst, Picasso, Desnos…

Un récit haletant, empli d’amour et d’engagements, qui se lit d’un souffle.

Il y a 64 ans, mourrait Paul Eluard: hommage d'Anne Musso à l'occasion de la sortie du livre d'Odile Nguyen-Schoendorff
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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 05:53
"Laisser le poète à notre solitude": un article de Marina Da Silva dans les pages littéraires du Monde Diplomatique sur Mahmoud Darwich et le recueil "Présente absence"

Le Monde Diplomatique, août 2016

Laisser le poète à notre solitude

par Marina Da Silva

Cette Présente Absence (1) au titre percutant, publiée pour la première fois en 2006, renvoie à la désignation israélienne des Palestiniens ayant dû fuir leur foyer en 1948 : les « présents-absents ». Elle se révèle prose poétique testamentaire : c’est l’avant-dernier livre paru du vivant de Mahmoud Darwich. Il y pressent sa fin proche et fait défiler le film de sa vie. Depuis l’exil de l’enfance et de la patrie vers le Liban, jusqu’au retour en Cisjordanie occupée et au siège de Gaza. Une vie d’errance pour lui et pour son peuple. Vingt chapitres qu’il adresse à son double créateur et au lecteur, dans une intimité troublante. Jamais on n’avait eu autant le sentiment que le poète se confiait et se livrait, dans ses fragilités et ses tourments, ses espoirs et ses aspirations. Après la Nakba (« catastrophe » en arabe) de 1948, séisme historique et personnel, plus rien ne sera jamais comme avant. « Tout ici était comparaison douloureuse avec ce que fut là-bas. » En plus de la terreur du massacre de Deir Yassin (avril 1948), l’homme va se lester de l’encerclement de Beyrouth (juin 1982), des massacres de Sabra et Chatila (septembre 1982), d’une souffrance sans fin, jusqu’à un retour où « l’occupant est sorti de la chambre à coucher mais se vautre au salon et dans toutes les autres pièces ».

Le voyage dans cette mémoire introspective, personnelle et collective, parcourue par fragments, échappe à tout déroulé chronologique. Il se construit par associations de fragrances, douloureuses ou lumineuses, selon que Darwich est hanté par la perte des êtres chers, le souvenir-morsure de la prison, ou vivifié par la brûlure de l’amour. L’amitié — à laquelle on doit cette traduction que signent Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar — est aussi l’une des valeurs cardinales de son univers poétique. Qui sert de rempart à toutes les trahisons : « Si tu savais en partie ce que je sais, tu aurais abjuré la langue arabe. » Méditations politiques, philosophiques, esthétiques : après sa disparition, Darwich demeure toujours vivant et sa parole n’en finit pas d’éteindre notre solitude.

« Pourquoi choisissez-vous le métier de journaliste ? — Pour pouvoir un jour interviewer Mahmoud Darwich. » Ivana Marchalian, journaliste libanaise d’origine arménienne (2), jubile donc lorsqu’elle réussit à forcer la porte du poète-icône, en 1991, alors qu’il ne donnait plus d’interviews depuis quatre ans. Cette entrevue sera le prélude à une amitié que la journaliste-écrivaine relate dans le détail, fascinée autant par la stature de Darwich que par sa

propre prouesse, qu’elle se complaît à mettre en scène. Malgré cette faute de style, ce livre nourri d’un échange riche se lit avec plaisir et apporte de nouveaux éclairages sur la vie et l’œuvre d’un poète dont on ne se lasse pas. On y découvre un Darwich généreux et plein d’empathie, qui se laisse embarquer dans l’aventure, non sans humour : « Je soussigné, M. D., m’engage en toute conscience, au nom de toutes valeurs morales et sacrées, à remettre l’entretien journalistique avec Mlle Ivana la Terrible, dans son intégralité, à quatre heures de l’après-midi du 28 décembre 1991. » Marchalian s’engage de son côté à ne publier le texte qu’après sa disparition. Accompagné du manuscrit en arabe, ce long entretien, qui interroge le poète sur sa relation à la mère et à la terre, à l’exil et à la guerre, à l’amour et à la vie, parcourant l’œuvre et les questions esthétiques et politiques qui la traversent, vient nourrir la somme des apports prolifiques du poète palestinien, qui manque à notre poésie intérieure.

Marina Da Silva

Journaliste.

ette Présente Absence (1) au titre percutant, publiée pour la première fois en 2006, renvoie à la désignation israélienne des Palestiniens ayant dû fuir leur foyer en 1948 : les « présents-absents ». Elle se révèle prose poétique testamentaire : c’est l’avant-dernier livre paru du vivant de Mahmoud Darwich. Il y pressent sa fin proche et fait défiler le film de sa vie. Depuis l’exil de l’enfance et de la patrie vers le Liban, jusqu’au retour en Cisjordanie occupée et au siège de Gaza. Une vie d’errance pour lui et pour son peuple. Vingt chapitres qu’il adresse à son double créateur et au lecteur, dans une intimité troublante. Jamais on n’avait eu autant le sentiment que le poète se confiait et se livrait, dans ses fragilités et ses tourments, ses espoirs et ses aspirations. Après la Nakba (« catastrophe » en arabe) de 1948, séisme historique et personnel, plus rien ne sera jamais comme avant. « Tout ici était comparaison douloureuse avec ce que fut là-bas. » En plus de la terreur du massacre de Deir Yassin (avril 1948), l’homme va se lester de l’encerclement de Beyrouth (juin 1982), des massacres de Sabra et Chatila (septembre 1982), d’une souffrance sans fin, jusqu’à un retour où « l’occupant est sorti de la chambre à coucher mais se vautre au salon et dans toutes les autres pièces ».

"Laisser le poète à notre solitude": un article de Marina Da Silva dans les pages littéraires du Monde Diplomatique sur Mahmoud Darwich et le recueil "Présente absence"
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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 10:24
C'était en juin 2014 (en haut à gauche), lors de l'hommage à Georges Perros. En bas, Georges Perros dans sa « piaule » (photo Michel Thersiquel, avec l'autorisation du Port-musée de Douarnenez), et, à droite, l'une des oeuvres de Georges Perros (collection particulière Catherine Marchand-Frédéric Poulot). | Georges Perros

C'était en juin 2014 (en haut à gauche), lors de l'hommage à Georges Perros. En bas, Georges Perros dans sa « piaule » (photo Michel Thersiquel, avec l'autorisation du Port-musée de Douarnenez), et, à droite, l'une des oeuvres de Georges Perros (collection particulière Catherine Marchand-Frédéric Poulot). | Georges Perros

Gaël HAUTEMULLE.

« Je suis toujours ce que je vais devenir » est un entretien de l'écrivain, paru aux éditions Dialogues.« Georges au Sporting » est une pièce radiophonique à paraître en novembre.

L'événement

Mon premier est un fort joli livre paru aux éditions Dialogues. Il s'agit de la réédition d'un entretien de Georges Perros avec le journaliste Michel Kerninon.

La librairie et maison d'édition brestoise a eu le goût de rééditer cet entretien de mai 1973 dans sa collection « La Petite Carrée », enrichi d'une quinzaine d'illustrations inédites de l'écrivain, pour certaines mis au jour par la famille après sa mort.

« À la fin de ses jours, mon père dessinait de plus en plus, confie Frédéric Poulot. Dans sa petite piaule, cela prenait plusieurs formes, des dessins, des peintures, du collage. »Quelques-uns de ces dessins ont d'ailleurs été exposés lors de l'ouverture de la médiathèque de la Ville, il y a dix ans. Un anniversaire dont on reparlera.

L'entretien date de mai 1973, écrit Michel Kerninon, dans un court texte de préambule. « La matinée est ensoleillée. Une belle lumière blanche éclaire la baie. [...] Le port du Rosmeur est paisible. Du bistrot sur le quai lieu du rendez-vous, Georges Perros nous conduit à la pièce sans confort et secrète où il lit, dessine, écrit. Sa piaule. »

« [...] Celle-ci se trouve au-dessus du port. [...] La pièce est sommairement arrangée, hermétique au dehors. Au sol, des journaux, des piles de livres, d'autres sur des étagères où sont disposés des dessins et des photos. »

Voilà pour le décor. Entièrement toiletté, l'entretien est passionnant, de la première question, « Georges Perros, qui êtes-vous ? », à la dix-neuvième, qui lui fait répondre sur « sa manière d'être présent ».

Yann Paranthoën

« C'est à cause de cette espèce de fréquentation entre complices que j'aime de moins en moins quitter Douarnenez, parce qu'après tout, on est ensemble, et que ce n'est peut-être pas si mal d'être ensemble »

Douarnenez et, donc, « son rapport aux autres, dans la rue, dans les cafés, chez soi, cela constitue tout de même un semblant de fraternité efficace », confie-t-il un peu plus tôt. Mais, aussi, la religion, la poésie, les femmes, la Bretagne, son enfance, la politique même : au fil de l'entretien, le poète se livre avec une touchante sincérité sur des questions personnelles, ou pas, « en parlant comme il écrit, souligne Frédéric Poulot, et, souvent, d'ailleurs, avec humour. »D'ailleurs, l'entretien est ponctué de quelques rires.

Une fraternité que l'on pourra entendre de nouveau, cette fois sur la pièce radiophonique de Yann Paranthoën, « Georges au Sporting ». Ce disque du maestro de la maison de la Radio (disparu en 2005), que l'on appelle le tailleur de sons, date de 1983.

Une centaine de chanceux ont déjà pu l'entendre en juin 2014, quand la médiathèque municipale a rendu hommage à Georges Perros, en partenariat avec l'Institut national de l'audiovisuel (Ina). Pour fêter les dix ans du lieu culturel, la Ville a eu l'heureuse idée de coéditer la pièce (Prix de la société des Gens de lettres) avec l'association Ouïe-Dire. Un très joli cadeau d'anniversaire.

Je suis toujours ce que je vais devenir, entretien de Georges Perros avec Michel Kerninon, aux éditions Dialogues (14 €).

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15 juillet 2016 5 15 /07 /juillet /2016 11:59
Paul Eluard

Paul Eluard

Regardez travailler les bâtisseurs de ruines
Ils sont riches patients ordonnés noirs et bêtes
Mais ils font de leur mieux pour être seuls sur cette terre
Ils sont au bord de l'homme et le comblent d'ordures
Ils plient au ras du sol des palais sans cervelle.

On s'habitue à tout
Sauf à ces oiseaux de plomb
Sauf à leur haine de ce qui brille
Sauf à leur céder la place.

C'est le début d'un poème de Paul Eluard sur les massacres fascistes de la guerre d'Espagne.

On pense aussi en ce jour aux mêmes mots pour qualifier notre sentiment par rapport au nouvel attentat terroriste de Nice.

Et la suite du poème:

Parlez du ciel le ciel se vide
L'automne nous importe peu
Nos maîtres ont tapé du pied
Nous avons oublié l'automne
Et nous oublierons nos maîtres...

Ville en baisse océan fait d'une goutte d'eau sauvée
D'un seul diamant cultivé au grand jour
Madrid ville habituelle à ceux qui ont souffert
De cet épouvantable bien qui nie être en exemple
Qui ont souffert
Que la bouche remonte vers sa vérité
Souffle rare sourire comme une chaîne brisée
Que l'homme délivré de son passé absurde
Dresse devant son frère un visage semblable
Et donne à la raison des ailes vagabondes.

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17 mai 2016 2 17 /05 /mai /2016 11:46
Georges Perros (1923-1978), photographié devant les halles par son ami Pichavant (1929-2009).

Georges Perros (1923-1978), photographié devant les halles par son ami Pichavant (1929-2009).

Les éditions Dialogues rééditent « Je suis toujours ce que je vais devenir », un entretien de Georges Perros avec le journaliste Michel Kerninon, enrichi par des illustrations de l'auteur. Il évoque l'écriture, la religion, les femmes... Et Douarnenez, bien sûr.

C'est un long entretien réalisé dans un café du Rosmeur en mai 1973 et paru dans les années 80 dans un relatif anonymat. Où Georges Perros se confie longuement à l'un de ses amis, le journaliste Michel Kerninon, abordant des tas de thèmes, du plus personnel au plus universel. « Je suis toujours ce que je vais devenir » vient de resurgir grâce aux éditions brestoises Dialogues, dans sa collection « La Petite Carrée » qui voit des écrivains partager un bout de leur Bretagne avec des textes mêlés à des illustrations.

À l'oral comme à l'écrit


« On peut parler d'un demi-inédit, tant le texte original est passé inaperçu : Michel Kerninon m'a relancé pour le rééditer, et ses relations avec les éditions Dialogues ont permis cette sortie », explique Frédéric Poulot, le fils aîné de Georges Perros. Il souligne ce que les lecteurs connaissant bien l'oeuvre de son père remarqueront vite : Perros parle comme il écrit, son style se retrouve immédiatement dans ces propos. « Avec plus d'humour », note Frédéric Poulot.

L'écrivain aborde dans cet entretien un tas de thèmes : son parcours, sa façon d'aborder l'écriture, son choix de venir à Douarnenez, son rapport à la religion (« on peut être un homme à peu près normal sans se foutre des béquilles de cet ordre »), à la politique, sa fascination pour les femmes... « La femme reste le miracle quotidien. Ce qui m'étonne, c'est qu'elles ne soient pas si étonnées d'être des femmes », dit-il. Pourquoi Douarnenez ? Son coeur a balancé un moment avec l'île de Sein, rappelle son fils. « Mais pour des raisons pratiques et personnelles, il choisit le Douarnenez magique des années 50 comme lieu d'inspiration après sa fuite parisienne ». Georges Perros saura s'entourer de complices Penn Sardin ! « C'est à cause de cette espèce de fréquentation entre complices que j'aime de moins en moins quitter Douarnenez parce qu'après tout, on est ensemble, et que ce n'est peut-être pas si mal d'être ensemble », indique l'écrivain dans l'ouvrage.

Peinture inédite


Celui-ci est superbement enrichi de dessins et petites peintures de Perros. Des créations griffonnées ou plus élaborées, oeuvres plutôt de la fin de sa vie. « Je les ai découvertes après sa mort, notamment une superbe toile restée par terre et à l'envers dans une cave pendant trente ans, présentée en inédit dans le livre », précise Frédéric Poulot. L'un des secrets à découvrir dans ce bel objet.

Pratique
« Je suis toujours ce que je vais devenir », éditions Dialogues. 102 pages, 14 €.
© Le Télégrammehttp://www.letelegramme.fr/finistere/douarnenez/georges-perros-un-livre-d-entretien-sort-de-l-oubli-17-05-2016-11070651.php#86tqZ6Zt0f5rQBPp.99

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19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 18:10
"La grande table" de Caroline Broué sur Mahmoud Darwich (France Culture)

Une magnifique émission à réécouter... sur le grand Mahmoud Darwich.

Présentation de l'interview d'Elias Sambar et de Farouk Mardam-Bey sur le site de France Culture:

Il est considéré comme l’un des plus grands poètes arabes contemporains. L’avant-dernier recueil de Mahmoud Darwich, «Présente absence» a été traduit par Farouk Mardam-Bey, directeur de la collection Sindbad, et Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine à l'UNESCO.

En 2006, Mahmoud Darwich fait paraître son avant-dernier livre, un recueil de poèmes qui flirtent avec la prose, dans lequel il s’adresse à son autre moi. Il y retrace sa vie, depuis sa petite enfance en passant par l’exil, et jusqu’à cette mort qu’il sait proche.

« Mahmoud Darwich est unique dans la littérature arabe du 20eme siècle : c’est la rencontre entre une demande sociale très forte et un grand talent poétique. » Farouk Mardam-Bey, La Grande table

Ce livre à valeur testamentaire, intitulé en français Présente absence (Actes Sud, avril 2016), a été traduit à quatre mains par deux de ses amis, que nous recevons aujourd’hui pour parler de ce poète engagé : Farouk Mardam-Bey, éditeur franco-syrien, directeur de la collection Sindbad chez Actes sud, et Elias Sanbar, poète, essayiste et ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco.

Sons diffusés :

  • Mahmoud Darwich dans "L'Humeur vagabonde", France Inter, 2004
  • Mahmoud Darwich lit "Fleur d'amandier"
  • "Ouhibouki", chanson du nouvel album de Marcel Khalifé
  • Mahmoud Darwich lit le poème "Sur cette Terre", avec la musique de Trio Joubran
  • "Elegie" en Ut mineur de Gabriel Fauré, avec Henri Demarquette au violoncelle
  • Lecture de la première page de Présente absence par Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar

La sortie de l’album « Andalusia of Love » du musicien et chanteur Marcel Khalifé, qui chante les poèmes de Mahmoud Darwich, et dont la sortie est prévue pour le 29 avril.

(Ré)écoutez ici la deuxième partie de l'émission, avec le climatologue Jean Jouzel.

Intervenants

  • Farouk Mardam-Bey : directeur de la collection Sindbad aux éditions Actes Sud
  • Elias Elias Sanbar : ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco et essayiste, traducteur du poète Mahmoud Darwich
"La grande table" de Caroline Broué sur Mahmoud Darwich (France Culture)
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