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4 février 2025 2 04 /02 /février /2025 16:26
Roger Vailland, dandysme et communisme, libertinage, journalisme, littérature et lutte des classes

Roger Vailland, un écrivain communiste du XXe siècle, comme Aragon, Eluard, Duras un bref moment, Antelme, Charlotte Delbo, Semprun, Neruda, et tant  d'autres. Aujourd'hui, ce n'est pas celui dont on se souvient le plus et pourtant, ce fut un écrivain populaire à succès, plusieurs fois adapté au cinéma, doublé d'un journaliste aux multiples talents.

J'ai lu avec gourmandise un bel essai de Franck Delorieux découvert à l'espace librairie de l'Université d'été du PCF à Strasbourg: "Roger Vailland. Libertinage et lutte des classes". Épuisé depuis plusieurs années, le recueil d'essais de Franck Delorieux sur la vie et l’œuvre de Roger Vailland, initialement paru en 2008, reparaissait dans cette version à Manifeste! Editions en 2021. L'occasion de redécouvrir une page un peu oubliée de la littérature...

(Roger Vailland, Libertinage et lutte des classes de Franck Delorieux, Manifeste éditions, 2021, 12 euros).

J'ai connu Roger Vailland d'abord grâce à René Daumal, un jeune prodige néo-surréaliste, auteur de "Mugle", des " Mont Analogues", des "Pouvoirs de la Parole", de "L'évidence absurde", né en 1908 dans les Ardennes, comme Rimbaud, qui à dix-huit ans avaient déjà lu « Gide et Edgar Poe, Platon et Swedenborg, la Bhagavât Gita et le Tao Te King », et qui cramait sa jeunesse dans les expériences littéraires radicales à Reims avec Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Robert Meyrat.

Les écrits de jeunesse de Daumal, fortement spéculatifs, sont caractérisés par la séduction de la mort et de la folie, l'idée que la vie commune est illusion, que les valeurs traditionnelles sont des conventions superficielles, que la mystique orientale, l'ésotérisme et l'irrationnel nous rapprochaient davantage de la Vérité et de la progression spirituelle que le rationalisme cartésien.

Avec ses amis lycéens à Reims, Roger Vailland en tête, René Daumal créa le groupe des « Phrères simplistes », voulant retrouver les vertus de l'enfance, un groupe existentiel et littéraire inspiré de Jarry, de Rimbaud et des surréalistes. Ils travaillent d'abord autour de la revue « Apollo », "se révoltent contre la société et rêvent d'une vie hors-norme, loin de l'ennui bourgeois" (Roger Vailland, Libertinage et lutte des classes de Franck Delorieux, p.7).

Nés sous le signe d'un désespoir fondamental, issu de la Grande Guerre, ils ont seize ans, le groupe s'initie à l'alcool, au tabac, au noctambulisme, aux drogues. Ils cherchaient comme Rimbaud « le dérèglement de tous les sens », par la drogue, la roulette russe même), dans une recherche d'expérimentation radicale et auto-destructrice. Pour ses incursions psychiques ou par tendance auto-destructrice, Daumal manque plusieurs fois en 1925 de se tuer en utilisant le tétrachlorure de carbone dont il se sert pour tuer les coléoptères qu'il collectionne. Il a l’intuition qu’il pourra rencontrer un autre monde en se plongeant volontairement dans des intoxications proches d'états comateux (ressemblance avec ce que certains appelleront plus tard expériences de mort imminente). Daumal fume chez les opiomanes, se drogue même pendant ses cours.

Quand, à 18 ans, pendant l'hiver 1926, René Daumal écrit « Mugle », de la poésie en prose surréaliste hallucinée et philosophique dont les images ont une grande force évocatoire, vagabondage initiatique dans une ville d'apocalypse, gagnée par le désordre créateur des métamorphoses et confusions de la destruction, de la puissance du rêve et de l'absurde, "Roger Vaillant s'inscrit en hypokhâgne à Paris dans le but de préparer sa licence de Lettres à la Sorbonne. De provincial gauche et timide, il se transforme en dandy. Son condisciple Robert Brasillach le décrit ainsi: "Je me rappelle un garçon osseux, aux cheveux longs, volontiers porteur d'une pélerine qui lui donnait un air byronien (...) C'était Roger Vailland, à coup sûr un des personnages les plus extraordinaires de notre classe. Il nous apportait le Manifeste du surréalisme, Poisson soluble et les poèmes de Paul Eluard (...) Il nous chantait les mérites de l'acte gratuit - qu'il nommait acte pur - et l'écriture automatique. Il était le Lafcadio de Gide incarné pour nous, et bien qu'il soit rare d'admirer quelqu'un de son âge, il est exact que nous l'admirions" (cité par Franck Delorieux, p. 7-8)

Vailland sera hospitalisé en 1927 pour intoxication d'opium. En 1928, Daumal, réalisant la déchéance certaine à venir avec tous les intoxiqués autour de lui, décide de se reprendre en main. Il se met à un régime végétarien, s'abstient désormais de vin et mène une vie d'étude, d'écriture et de méditation plus saine. En 1928, Vailland, Daumal et Gilbert Lecomte fondent la revue "Le Grand Jeu" où dans un premier numéro ils dénoncent le colonialisme, consacrent un article à Rimbaud ("Arthur Rimbaud ou guerre à l'homme") et à "La bestialité de Montherlant".

Parallèlement, Vailland est engagé par Pierre Lazareff à Paris-Soir, grâce à son nouvel ami Pierre Desnos. Tout au long des années 30, il écrira avec talent et désinvolture pour Paris-Soir sur la vie mondaine, le sport, le cinéma, et la politique.

Breton et Aragon convoquent les jeunes écrivains du Grand Jeu et leur font un procès en bonne et due forme, s'attaquant tout particulièrement à Roger Vailland, lâché par ses camarades. La revue n'ira pas au-delà du troisième numéro. Daumal poursuit sa trajectoire mystique et Gilbert-Lecomte ne maîtrise plus sa consommation de drogue, sombrant dans une dépendance totale : « Lecomte était persuadé qu'une fatalité pesait sur lui, due à l'hérédité ; qu'il ne pouvait s'accepter tel qu'il était, se supporter, supporter la vie, sans la drogue », écrira Daumal en 1944.

Roger Gilbert-Lecomte est mort précocement du tétanos le 31 décembre 1943 à 36 ans. Il avait replongé dans la toxicomanie.

"En 1947, Vailland publiera aux Éditions sociales "Le Surréalisme contre la révolution", un pamphlet contre André Breton de retour de son exil new-yorkais. "Le dilettantisme de l'action ne résiste pas longtemps à la boue des champs de bataille ni, pour les clandestins, à la peur des tortures ou tout simplement aux attentes dans les gares ou les chambres d'hôtel pas chauffées. On peut jouer sa vie à pile ou face par humour, mais se demander jour et nuit, pendant des années, si la voiture qui freine devant sa porte n'amène pas les tortionnaires, hésiter en sachant les camarades pris les uns après les autres, implique qu'on attache du prix à sa cause. Ainsi de 39 à 44, à mesure que la charge se dérobait, la plupart des anciens surréalistes découvraient, en y prenant place, un monde dur, significatif et exaltant, exigeant et méritant que les hommes de cœur prissent part à ses luttes". 

Entre-temps, Roger Vailland qui vient d'un milieu de moyenne bourgeoisie s'est engagé à gauche, d'abord timidement, au moment du Front populaire. En 1937, il écrit un roman-feuilleton pour un journal de la CGT, "Un homme du peuple sous la Révolution" racontant l'histoire de Drouet, l'homme qui reconnut Louis XVI à Varenne. En janvier 35, Vailland a fait la rencontre d'une chanteuse de cabaret, André Blavette, dite Boule, dont il tombe passionnément amoureux. Ils boivent, se droguent, sortent dans les bordels et les boîtes de nuit. Il finira par divorcer en 47 et mettra à mort symboliquement son amour dans ses romans "Drôle de jeu" et "Les mauvais coups". Dans ce roman autobiographique "Les mauvais coups", écrit en 1948, reclus dans une maison du Jura, Milan, au nom de prédateur, sensible aux charmes de la belle Hélène, institutrice, et Roberte se haïssent d'avoir fait usage, au sein de leur amour, d'une liberté destructrice. Ils boivent, se surveillent, et se jugent. Roger Vailland a également adapté ce roman pour le cinéma dans un film de François Leterrier avec Simone Signoret comme actrice principale en 1961.

En 1941, replié à Lyon avec son journal, domicilié à La Chavannes, Vailland suit une cure de désintoxication et décide de rejoindre la Résistance. Il entre dans un réseau gaulliste fin 1942-début 1943, fait une demande d'adhésion au Parti communiste clandestin quelques mois plus tard, mais on se méfie de lui, du fait de son comportement qui ne correspond pas forcément à la "saine morale révolutionnaire", et le PC ne donne pas suite, dans l'immédiat. 

A la Libération, Vailland devient correspondant de guerre, participe comme observateur et journaliste à la bataille d'Alsace, assiste à la prise du château des collaborateurs français à Sigmaringen en avril 1945. Son premier vrai  roman, "Drôle de Jeu", retrace une expérience de résistance. Il est couronné du prix Interallié, l'année où une autre résistante, Elsa Triolet obtient rétrospectivement le Goncourt pour "Le Premier Accroc coûte deux cents francs".

Vailland écrit dans la presse progressiste depuis 1944, il fait une nouvelle demande d'adhésion au PCF qui n'aura pas de suite avant, en 1952, en pleine guerre de Corée, lors des manifestations organisées par le PCF contre la visite à Paris du général Ridgway, d'envoyer sa pièce de théâtre sur la guerre, Le Colonel Forster plaidera coupable, à Jacques Duclos qui accepte son adhésion au PCF. Vailland déclare alors: "Dans la résistance, d'abord, puis aux combattants et aux partisans de la paix, j'avais eu l'occasion de travailler avec les communistes, d'apprendre à les estimer, à les aimer. Preuve m'avait été faite année par année que le Parti communiste constitue réellement l'avant-garde du combat pour la paix, pour la liberté et pour le bonheur des hommes (...) Je suis très heureux de commencer à militer dans le parti, dans la ville où j'habite, Ambérieu-en-Bugey, parmi les cheminots, les paysans, les cheminots-paysans et les paysans-cheminots qui sauront certainement s'unir contre le nouvel occupant, les nouveaux collabos comme ils l'ont fait dans la résistance". (Franck Delorieux, Roger Vailland Libertinage et Lutte de Classes, p.23)

Franck Delorieux poursuit: "Vailland se lance dans le militantisme avec joie et ferveur. Il colle les affiches, distribue les tracts, participe aux réunions de cellule, intervient dans les meetings et sert de chauffeur lors des élections législatives de 1955 au candidat communiste Henri Bourbon pour les réunions de sa campagne électorale qui aboutira à son élection au poste de député de l'Ain".

Roger Vailland milite contre les tentatives de saisies sur les fermes des paysans endettés. Il participe aux conférences fédérales du parti en tant que simple militant. A l'époque il forme un couple libre et fêtard avec Elisabeth Naldi, comédienne italienne de Bologne, ancienne résistante elle aussi.  En 1950 paraît Bon pied bon œil. En 1951 Un jeune homme seul . Beau masque en 1954 et 325 000 francs en 1955. A chaque fois, des romans réalistes, sombres, nerveux, avec des héros prolétariens. Du réalisme-socialiste peut-être, mais avec des personnages qui sont réellement incarnés et qui ne sont pas que des icônes.

Le roman 325 000 francs de Roger Vailland était une commande du Parti Communiste Français (PCF), écrit pour les ouvriers mutilés d'Oyonnax, pour aborder les concepts centraux de la théorie marxiste : aliénation du travail, la course à la productivité, la parcellisation de l’action de l’ouvrier, augmentation des cadences, risque d’accident, exploitation à travers le salariat. Le roman fut lu en commun et discuté au sein des cercles de formation du PCF. 325 000 francs raconte l’histoire de Bernard Busard, un petit gars d'à peine dix-huit ans originaire de Bionnas, ville fictive. Bernard est manœuvre à l’usine Plastoform où il est chargé de déplacer les pièces entre les ateliers sur son vélo. Le roman s’ouvre sur la course cycliste régionale, à laquelle Bernard participe, mais qu’il ne remporte pas, chutant lourdement dans le final. Mais le cœur du roman, c’est l’histoire d’amour complexe entre Bernard et Marie-Jeanne, femme froide et distante, qui refuse de se donner facilement à lui, malgré sa cour assidue. Elle finit cependant par accepter, mais à une condition : qu’ils quittent Bionnas. Bernard trouve alors une opportunité : gérer un snack-bar à Mâcon, le long de l’autoroute de Paris à Marseille. Il se renseigne : il faut avancer une caution de 700 000 francs. Le couple a déjà 375 000 francs de côté. Il manque donc 325 000 francs. Pour trouver rapidement cette somme, Bernard va tenter l’impossible : assurer le service d’une presse à injection à deux pendant 187 jours en continu. Mais, pour cela, il lui faut un partenaire : ce sera le Bressan, son concurrent durant la course cycliste, un petit paysan de la plaine de Bresse, une vraie force de la nature. Le roman tient en suspens le lecteur : Bernard parviendra-t-il ou non à réaliser cet exploit physique ? Comme la chute finale à vélo, Bernard échouera lors du dernier roulement, et se fera broyer la main par la machine. La fin du roman est tragique : contraints d’abandonner leur rêve d’ouvrir un snack-bar, Bernard et Marie-Jeanne achètent le bar de la ville. Mais Bernard est persuadé que sa femme a couché avec le patron de l’usine Plastoform afin de gagner la différence qui leur manquait. Bernard devient irascible, aigri, violent et alcoolique, et passe sa journée à crier sur sa femme tout en buvant avec les clients. Criblé de dettes, il finira par être réintégré dans l’usine, travaillant d'une seule main. "325 000 francs" est adapté par Jean Prat au cinéma en 1961.

En 1957, Vailland obtient le prix Goncourt pour le roman "La Loi", inspiré de son amour pour Elisabeth Naldi. Le roman jugé trop esthétisant, dans un milieu aristocratique et décadent, est critiqué par la presse communiste mais Maurice Thorez le félicite. 

Vailland voyage aussi, en Indonésie (1950), en Égypte (1952), où il sera emprisonné comme espion communiste, à la Réunion (1958) ou en Israël (1961) où il couvre le procès Eichmann. Il travaille pour le cinéma où il signe plusieurs scénarios, notamment une adaptation des "Liaisons dangereuses" pour Roger Vadim avec Jeanne Moreau et Gérard Philippe. Il s'intéresse aussi à l'art, écrit sur Pierre Soulages. Dans les années 50, il achète une Jaguar: Vailland aime les sensations fortes et la vitesse. Et il étude le libertinage et Laclos, Suétone.

En 1956, Vailland signe la pétition de Sartre contre l'intervention en Hongrie de l'URSS. Il regrettera. "La direction du PCF le convoque, lui somme de faire son autocritique. Il s'exécute et, tandis que ses anciens camarades changent de trottoir quand ils le croisent, finit, en 1959, par ne plus reprendre sa carte du Parti. Vailland est fou de douleur. Il pense qu'il ne pourra plus écrire. ll est tenté par le suicide. C'est la fin d'une saison dont il dira qu'elle fut la plus heureuse de sa vie". (Franck Delorieux, Roger Vailland. Libertinage et lutte des classes, p.36)  

Dans une interview donnée au journal Le Monde en février 1963, suite à la parution du Regard Froid, Roger Vailland écrit: "Il n'y a eu ni démission, ni exclusion. Simple désengagement de ma part. Je me suis tourné vers d'autres activités".

Même après n'avoir pas repris sa carte au PCF, Roger Vailland continue à s'intéresser de prêt aux communistes, et à les soutenir, là où de nombreux ex-camarades retournèrent leur veste ou devinrent anticommunistes. Il meurt le 12 mai 1965.

Dans le recueil, "Un siècle d'Humanité 1904-2004" sous la direction de Roland Leroy, avec la coordination éditoriale de Valère Staraselski, paru au Cherche-Midi, deux beaux articles de Roger Vailland sont retenus pour illustrer l'année 1954 (celle de la fin de la guerre d'Indochine et du début de la guerre d'Algérie) et l'année 1956.

Julien Bourdon est mort au Vietnam- Roger Vailland, Humanité Dimanche, 20 avril 1954

et "J'ai fait un mauvais rêve", L'Humanité Dimanche, 11 mars 1956

Julien Bourdon est mort au Vietnam-

Roger Vailland,

L'Humanité Dimanche, 20 avril 1954

Julien Bourdon, fils cadet de la veuve Bourdon, cultivatrice dans un village de Bresse, vient d'être tué en Indochine. "Sauté sur une mine", raconte la lettre que le capitaine a écrite à la mère.

Il y a tout juste six mois que Julien Bourdon est parti comme volontaire pour la guerre du Vietnam.

Quand j'ai appris son engagement, je suis allé voir la mère, que je connais bien, son fils aîné Bernard Bourdon ayant travaillé avec moi pour la Résistance dans le même village de Bresse.

Alors, ai-je demandé, Julien a estimé nécessaire d'aller défendre le Sud-Est contre quoi? ... Et puis vous savez bien que Julien n'a rien contre les communistes...

Elle nous a regardés, qui étions réunis dans la cuisine - salle commune de la toute petite ferme.

- Vous savez bien, a t-elle repris, que Julien n'a rien contre nous...

Il y avait là Bernard Bourdon, le fils aîné, communiste, Simone Bourdon, la sœur, fiancée à un sympathisant d'un village voisin, et deux cousins que je ne connaissais pas, mais j'avais déjà remarqué à leurs mouvements de tête qu'ils devaient être d'accord sur bien des choses avec Bernard et avec le fiancé de Simone. Pourquoi, en effet, le fils cadet de la veuve Bourdon en aurait voulu aux siens?

- Voyez plutôt, m'avait encore dit la mère... Et elle m'avait emmené dans la petite chambre de Julien, au-dessus de la grange. Sur le mur, en face du lit, était épinglé le portrait d'Henri Martin, découpé dans un journal.

- Voyez, m'avait dit la mère, il n'avait même pas pensé à le retirer, quand Henri Martin a été libéré.

Je le raconte, parce que c'est ainsi, aussi extravagant que cela puisse paraître: il y avait, il y a sûrement encore le portrait d'Henri Martin dans la chambre de ce jeune paysan qui s'est engagé volontaire pour l'Indochine et qui vient de sauter sur une mine.

Alors la mère s'est mise à pleurer.

- C'est ma faute, avait-elle dit. Julien voulait se marier avec une jeune fille qui possède encore moins que nous. Ils auraient dû vivre ici et nous sommes déjà tellement à l'étroit. J'ai dit non...

La vieille femme avait pleuré et je commençais à me reprocher ma brutalité, lorsque Simone, la sœur, était intervenue avec véhémence:

- Non, maman, avait-elle dit, ce n'est pas de ta faute. Julien est un salaud... 

Je continue à répéter mot pour mot ce que j'ai entendu, parce que je pense que c'est utile - et que des scènes analogues se sont déroulées ou se déroulent aujourd'hui dans maintes maisons de France.

Et Simone avait montré la première lettre envoyée du Vietnam par son frère, et qui semblait provenir du delta tonkinois.

"Les gens d'ici, écrivait Julien Bourdon, ressemblent beaucoup aux gens de chez nous. En moyenne, ils ont encore moins de terre chacun pour vivre, mais elle est meilleure. La culture du riz, c'est comme du jardinage. Je ne parle pas leur langue, mais à les regarder vivre, je crois que ce sont de braves gens...

- Alors, s'était écriée Simone, de quel droit est-il parti tuer ces braves gens?...

Parce qu'on lui avait promis une bonne paie? Parce qu'on lui a dit que là-bas les Blancs n'ont qu'à lever le doigt pour avoir des filles? ... Et elle avait répété violemment: "C'est un salaud."

Là-dessus, Bernard, le frère aîné, celui qui avait été au maquis, est intervenu:

- Ce n'est pas si simple, avait-il dit. Certainement Julien a eu tort de s'engager. Il n'a même pas l'excuse de l'ignorance. Je lui avais assez expliqué que les paysans du Vietnam sont des travailleurs comme nous, comme qui dirait nos cousins, et qu'il serait forcément amené à se conduire là-bas comme les hitlériens se sont conduits ici. Mais il faut comprendre les circonstances. 

Bernard avait expliqué. Les Bourdon sont propriétaires de deux hectares de terre et en louent trois à quatre selon les années; ce n'est pas assez pour faire vivre la veuve, les deux fils et la fille. Et tout à fait impossible d'amener une bru à la maison. Julien avait donc cherché du travail ailleurs. Il avait voulu entrer sur un chantier hydroélectrique, mais les nouveaux chantiers prévus n'ont pas été ouverts. Il a fait des remplacement aux postes: ce qui lui a rapporté dans les 12 000 francs par mois et pour devenir facteur titulaire à 24 000 francs, il faut attendre des années.  Enfin, il avait trouvé de l'embauche dans une entreprise de travaux publics, comme terrassier: il avait gagné 750 francs par jour, exactement le prix de la pension que lui réclamait l'hôtelier de la petite ville où il travaillait; il devait emprunter de l'argent à son frère pour payer le voyage qui lui permettait de passer le dimanche au village.

Là-dessus était venu le temps du service militaire. Les dix-huit mois avaient approché à leur fin mais pas davantage d'espoir qu'auparavant. La fiancée, au demeurant, s'était montrée un peu garce; elle ne voulait plus attendre. Le garçon avait accepté le seul moyen d'"évasion" qu'on lui avait offert..

- Il a pensé faire un beau voyage, avait dit amèrement Bernard...

- C'est vrai, s'était écriée la mère, qui cherchait désespérément une excuse à son cadet. Quand il allait à l'école, il aimait tellement la géographie... Il savait par cœur les colonies... 

- Mon frère est une petite tête avait dit Bernard. Il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. Mais les salauds ce sont ceux qui ferment les chantiers d'électrification, pour en consacrer l'argent à une guerre où la France comme ils osent s'en vanter, n'a plus aucun intérêt.

Les salauds ce sont ceux qui ont envoyé mon frère au casse-pipe, pour pouvoir continuer à trafiquer sur les piastres ou à toucher des commissions sur les fournitures d'armes américaines; les salauds ce sont ceux qui ont acculé mon frère au désespoir et au crime...

Il y a trois mois, repassant par le même village, j'ai vu une nouvelle lettre que Julien Bourdon avait écrite à son frère: "J'ai honte, disait-il, parce que je fais le contraire de ce que tu faisais pendant la guerre".

... Après l'Indochine, l'Algérie, le combat contre les guerres coloniales continue. 

"Tu me comprends, je pense souvent au train allemand que tu as fait sauter. Moi aussi je sauterai un de ces jours."

Il vient de sauter sur une mine en protégeant la voie ferrée, dans le delta tonkinois, entre Hanoï et Haïphong.

La veuve a appris la mort de son fils dans le même temps qu'elle venait de vendre les deux hectares qui lui appartenaient et de liquider le fermage des trois autres.

C'est qu'avec l'écroulement du prix du bétail, des œufs et du lait, les toutes petites exploitations ne peuvent plus vivre. Simone s'est mariée. Bernard s'est placé, la mère tiendra comme elle pourra avec son jardin et en promenant sa dernière vache le long des routes.

Je n'ai eu aucun besoin de signifier à mes amis Bourdon que cela se tenait étroitement: leur fils et frère tué dans une guerre à laquelle le gouvernement refuse de mettre fin, et leur ferme ruinée, premier résultat des accords européens conclus par le gouvernement: "Aucune exploitation agricole de moins de 30 hectares ne sera plus viable en France, reconnaissent volontiers les "Européens". 

Ils savent exactement à quel point et de quelle manière tout cela est lié. Le peuple de France, après tant de luttes, pendant tant de siècles, et après la dure leçon de la libération trahie, est extraordinairement éduqué à la compréhension des problèmes politiques. Mais nos gouvernements sont-ils donc tellement incompréhensifs aux questions politiques qu'ils ne sentent pas la terrible colère qui est en train de s'amasser dans les campagnes et dans les villes de France? 

(Roger Vailland, Humanité Dimanche, 20 avril)

 

 

 

 

 

J'ai fait un mauvais rêve
Roger Vailland, L'Humanité Dimanche, 11 mars 1956
 
"J'ai fait un mauvais rêve, L'Humanité ne paraissait plus.
J'achetais des journaux, "de l'extrême-droite à la gauche" comme on dit dans les compte rendus de l'Assemblée, et aussi des journaux dits "de grande information". J'y lisais que les patriotes d'Algérie, de Chypre, de Malaisie sont des brigands, des hors-la-loi, des terroristes, et que les Français qui ne veulent pas que nos jeunes soldats se fassent tuer pour protéger les domaines des grands colons sont des complices d'assassins.
Je lisais que le gouvernement a bien raison de donner des subventions aux "écoles livres". Tant pis si les instituteurs sont médiocres et enseignent des balivernes. Un futur ouvrier en sait toujours assez pour se servir de ses cinq doigts. Trop d'instruction favorise l'éclosion des mauvaises idées.
Presque tous les journaux que j'avais achetés approuvaient. Les autres se bornaient à dire qu'il est dangereux de réveiller les vieilles querelles; mieux vaut dormir en paix. C'était exactement comme du temps de Pétain l'obscurantiste.
Je lisais que la productivité, en créant l'émulation, avait transformé le travail à l'usine en un véritable jeu, une éternelle partie de football, une course au gros lot. Et que les ouvriers de Paris faisait queue rue Mouffetard pour acheter des dindes, des perdreaux, des oies et des cailles toutes rôties.
Aucun des journaux que j'avais achetés ne protestait. On ne parlait plus de lutte des classes, ce dogme périmé. La productivité rapporte à tout le monde: un cheval au patron, une alouette à l'ouvrier.
Je lisais que le paysan français se réjouissait d'arracher ses vignes et de planter des pommes de terre à la place. Il touchait la prime et gardait les pommes de terre; quelle bonne affaire! Et par surplus, il assurait le salut de son âme en luttant contre l'alcoolisme.
Aucun journal ne répondait qu'il faut pour vivre bien plus d'hectares de pommes de terre que de vignes. L'essentiel n'est-il pas que le vin d'Algérie se vende? Il est juste que le paysan français se serre la ceinture pour faire plaisir aux gros viticulteurs d'Oranie, puisque l'Algérie, c'est la France (...)
J'ai rêvé que "l'Humanité" ne paraissait plus. Il fallait se chuchoter de bouche à oreille les directives du Parti communiste. Il fallait se passer sous le manteau les feuilles ronéotypées. (...)
Je me suis réveillé. Ce n'était qu'un mauvais rêve. On venait m'apporter "l'Humanité" du jour. Je lisais les gros titres: "Les colonialistes abattent leurs cartes..." "Maroc: la population manifeste sa joie après la proclamation de l'indépendance..." "Pour l'union des 500 000 métallurgistes parisiens" L'arme est là, bien aiguisée, qui allait, qui va servir pour les travailleurs pour tous les combats de la journée.
La semaine du 18 au 24 mars sera la semaine de "l'Humanité". Pendant toute la semaine, achetez, vendez "l'Humanité". Organisez des ventes de masse. Faites souscrire des abonnements. "
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4 février 2025 2 04 /02 /février /2025 08:03
A lire: Fils d'Humanité de Charles Silvestre, ancien journaliste, rédacteur en chef et éditorialiste à l'Humanité

Charles Silvestre, qui nous avait gratifié ces derniers temps de très beaux livres sur Jean Jaurès (Je suis Jaurès aux éditions Privat en 2015- Jaurès, la passion du journalisme aux éditions du Temps des Cerises en 2010), revient dans ce passionnant livre de souvenirs, un essai alerte et plein de profondeur, même si sa forme est celle des sauts de puce et des évocations par petite touche, sur son parcours de journaliste à l'Humanité et sa traversée d'évènements marquants et de bascule en tant que militant et journaliste communiste. Le livre publié aux éditions du Croquant (2018, 12€) avec une couverture de Baudoin et une maquette de Nina Léger, qui se lit vite, comme un roman, est suivi par une sélection de d'articles de reportage dans L'Humanité et L'Humanité Dimanche ainsi que par des tribunes importantes signées par Charles Silvestre.

- Saint-Nazaire, grèves des métallos, avril 67: "A Saint-Nazaire, quand deux cortèges se croisent, ils s'applaudissent"

- Paris 25 avril 1968: "Les causes les plus jeunes"

- Paris 14 mai 1968: "Le cauchemar de la rue Gay-Lussac"

- Boulogne Billancourt, 11 avril 1973: "La révolution des OS de l'île Seguin"

- Peugeot-Mulhouse, 29 septembre 1989: "Ma nuit dans la Forge"

Un titre si bien choisi "Fils d'humanité" pour un ancien rédacteur en chef et éditorialiste de l'Humanité qui fut et reste si plein d'humanité, de malice, de curiosité pour tout, de fraternité.

Cet ancien enfant de chœur de la paroisse de Saint-Véran d'Avignon, puis enfant de troupe à 11 ans, devient journaliste et militant après avoir été envoyé en Algérie. Ses premières armes en lutte des classes, il les fait à Saint-Nazaire, où il débarque en avril 1967, comme "envoyé spécial de l'Humanité", un journal dont à l'époque toute la rédaction est issue de la Résistance: Etienne Fajon, ancien déporté au bagne en Algérie, René Audrieu, issu des FTPF du Limousin, etc.

Charles Silvestre raconte ce mouvement social énorme à Saint-Nazaire:

"Printemps 67 à Saint-Nazaire. Éblouissement. Grève de rêve! Deux mois sans faiblir. Trois mille mensuels des chantiers de l'Atlantique, de Sud-Aviation qui font bloc. Six mille horaires lockoutés qui rejoignent les premiers. Face au directeur qui encaisse: "Je suis déçu par certains employés en qui j'avais mis toute ma confiance." Deux cortèges qui s'applaudissent en se croisant. "L'Internationale" qui s'élève à un carrefour et qui s'achève à un autre, chantée en canon par les gens de FO et par ceux de la CGT. C'est dans les gènes du pays.

Des grévistes qui, restant bras croisés, désarment les CRS. Il n'y a pas si longtemps, à chaque charge, suivie d'une furieuse mêlée, ces derniers se défoulaient sur les vélos rangés le long des murs. Des femmes, grévistes ou épouses de grévistes, ensemble, défilant à trois mille le premier jour, à cinq mille ensuite. Le flot de la population dans les rues qui enfle. La ténacité qui défie les fins de mois poches vides et la lassitude dans un cri: "Saint-Nazaire ne cédera pas!".

(...) 68 n'a pas commencé en 67, mais ce 67 a inspiré 68. Les grévistes de Sud-Aviation qui reprennent le travail, en cortège, et auxquels ceux des chantiers font une haie d'honneur, chantent à en donner le frisson "ce n'est qu'un au-revoir mes frères". Pour l'instant tout va bien. J'ai vécu un moment idéal avec mon journal. Dans la "double" de l'Humanité-Dimanche, datée du 15 avril, la photo de la jeune femme à l'imperméable, venue à la rencontre des ouvriers dont on ne voit que les mains accrochées à la grille de l'usine, me va droit au cœur".

Puis Charles Silvestre découvre un autre monde, à Longwy, loin de la douceur de la Brière, avec les grèves de Lorraine-Acier, Usinor, un monde plus dur.

L'auteur raconte comment le PCF et l'Humanité sont passés à côté de mai 68, même si lui, est au cœur des grèves ouvrières, auprès des OS de chez Renault Billancourt. Dans la chaleur de l'évènement, pour reprendre les mots d'Aragon, "on n'a pas toujours raison d'avoir raison". Waldeck-Rochet est plus préoccupé par le sort de l'évolution démocratique du communisme à Prague vers un "socialisme à visage humain" qu'il soutient, écœuré ensuite par la répression soviétique. C'est l'époque où le Parti communiste s'ouvre vers un idéal de liberté et d'émancipation, avec notamment le "Manifeste de Champigny". 

Cette expérience politique du défi démocratique du PCF mènera à l'eurocommunisme, à l'abandon du concept de dictature du prolétariat. Charles Silvestre raconte ce meeting historique avec Enrico Berlinguer, secrétaire général du parti communiste italien, le plus puissant d'Europe, et Georges Marchais, le 3 juin 1976, devant 100 000 personnes rassemblés à Paris, porte de Pantin. Un meeting jumeau avait eu lieu le 11 mai 1973 à Bologne. 

Suit la rupture avec le programme commun, quand le PCF craint d'être devancé par le PS, puis le rapprochement avec l'URSS, l'épisode du "bilan globalement positif" attribué aux pays socialistes qui suscitera la perplexité et la controverse à l'Humanité. En 77, Charles Silvestre préside à des grands entretiens de l'Humanité avec les écrivains fameux de l'époque, Simenon, Claude Simon, Jean Genet, etc, à qui l'Humanité demande "d'écrire" le pays.

En 1981, "l'espoir dure deux-trois années", et l'Humanité suit le travail des ministres communistes: Charles Fiterman (transports), Jack Ralite (santé), Marcel Rigoult (formation professionnelle), Anicet Le Pors (fonction publique) avant le tournant de la rigueur et l'insurrection de la Lorraine cœur d'acier, avec les socialistes qui lâchent la métallurgie française.  

Les années 80 de Charles Silvestre sont aussi consacrés à des grands entretiens avec des résistants, à la mise en lumière de destinées de résistants tombés au champ d'honneur, comme Joseph Epstein, et puis, sur le plan politique, il y a la nouvelle donne de la perestroïka, puis  de la chute du Mur, et de l'arrivée d'un nouveau modèle de dirigeant communiste, avec Robert Hue, vis-à-vis duquel les réactions à l'Humanité sont d'abord positives. 

Puis c'est le grand mouvement social de 1995, avec en figure de proue Bernard Thibault, le chef de file des cheminots CGT. L'Humanité est comme "un poisson dans l'eau" dans le mouvement grâce à sa proximité avec le monde ouvrier là où "Libération" de Serge July titre: "Juppé, le courage".

Juin 1997, c'est la dissolution et la victoire surprise de la gauche. Lionel Jospin devient premier ministre, avec quatre ministres communistes: 

"Lionel Jospin restera célèbre pour une formule prononcée à la télévision le 13 septembre 1999: "L’État ne peut pas tout". Ce "tout" fait référence à l'affaire Michelin: la multinationale annonce 7 500 suppressions d'emplois et... 15% d'augmentation du cours de ses actions en Bourse. Comme on dit, ça fait désordre... Une scène qui se joue sur Antenne 2 ne sera pas pardonnée ni à l'intéressé, ni à son équipe, ni à ce qu'on appellera la gauche de gouvernement. Mais cela, on le saura plus tard. Claude Sérillon qui présente le journal pose, en direct, la question: qu'allez-vous faire monsieur le Premier ministre? En vain. Le journaliste insiste. Il n'obtient de son interlocuteur que des réponses convenues: "Il ne peut y avoir de moratoire des plans sociaux". Ou, mieux encore: "C'est aux salariés de se mobiliser"... L'exercice du pouvoir est passé par là. Le conseiller en communication du Premier ministre, qui n'est autre que Manuel Valls, furieux, demande séance tenante à la présidence de la chaîne la tête de Sérillon et l'obtiendra!"

Charles Silvestre poursuit: "Le problème n'est pas seulement celui de Lionel Jospin et de son gouvernement qui compte quatre ministres communistes. Il est, du même coup, celui du Parti communiste lui-même et, par voie de conséquence, de son journal. Robert Hue, dans un premier temps, se fâche et convoque une manifestation pour le 16 octobre à Paris. Le défilé est impressionnant. "L'Humanité" en rend largement compte. Mais, tout de suite, une campagne de presse s'organise orchestrée par des sources aisées à identifier: le Parti communiste ne peut avoir vis-à-vis de la majorité, est-il dit, "un pied dedans, un pied dehors".

A ce chantage, il aurait fallu résister. Robert Hue, seul, ou en accord avec d'autres responsables, cède. Le croisant, je me permets de lui faire part sur place, en quelques mots, de mon sentiment: après une démonstration aussi réussie, et qui crée des attentes, surtout ne pas "lâcher". Il se contentera de proposer au Parlement, encouragé par Lionel Jospin, un amendement qui prendra le nom d'"amendement Michelin", destiné à interdire aux entreprises bénéficiaires de licencier, et qui se perdra dans les sables du temps. "La Croix", tirant les leçons de cet épisode, écrit: "La droite a son horizon idéologique quelque peu dégagé".  

Silvestre raconte comment on lui a demandé (Pierre Zarka, directeur de l'Humanité) d'adoucir le trait dans sa dénonciation de la privatisation de France Telecom par son ouverture de capital décidée par Lionel Jospin, tout à son entreprise de libéralisation des services publics pour complaire à la finance et à l'Europe libérale. Puis, quand Silvestre dénonce dans un autre édito de l'Humanité la politique d'absence de régularisation des sans-papiers de Chevènement, là encore, on lui fait comprendre par l'intermédiaire de Robert Hue et Pierre Zarka que le ministre en question et les socialistes sont irrités par son article. 

Silvestre raconte la restructuration du journal par le couple Pierre Laurent-Patrick Le Hyaric, succédant à Pierre Zarka et Claude Cabanes, à laquelle Silvestre survit car il n'est pas "d'abord" un politique, mais un journaliste, puis le combat pour la reconnaissance de la torture en Algérie au début des années 2000, après le témoignage de Louisette Ighilhariz dans le journal Le Monde le 20 juin 2000 sur les tortures que lui ont fait subir les sbires du général Massu et de Bigeard en décembre 1956, Louisette que Charles Silvestre fera intervenir à la fête de l'Humanité 2000, en présence de Jacques Derrida, avant de prendre l'initiative d'un appel pour que toute la vérité et la justice soit faite sur la torture en Algérie avec Germaine Tillion, Henri Alleg, l'Appel des douze dont l'Humanité et Charles Silvestre ont pris l'initiative et qui s'invitera dans la campagne électorale présidentielle de 2002.

Charles Silvestre en est convaincu, il ne faut  jamais consentir au désarmement social du monde ouvrier et des classes populaires qui ruine le crédit de la gauche, et plus particulièrement du Parti communiste. "Les classes populaires ont abandonné la gauche parce que la gauche les a abandonnés" disaient déjà les sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux en 2002.

Ismaël Dupont, le 4 février 2025

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3 février 2025 1 03 /02 /février /2025 16:37
La guerre civile en France, La Fabrique, 2018, Grey Anderson, 15 euros

La guerre civile en France, La Fabrique, 2018, Grey Anderson, 15 euros

"La guerre civile en France" est le grand texte d'analyse distanciée à chaud de Karl Marx sur la Commune de Paris. L'historien américain Grey Anderson, publié par l'excellente édition La Fabrique du regretté Eric Hazan en 2018 reprend ce titre fort et radical pour qualifier la séquence insurrectionnelle et de coups d’État réussis ou manqués qui se joue en plein cœur de la guerre d'Algérie et pour conjurer son destin annoncé, l'indépendance de l'Algérie et la fin de l'empire français, entre mai 1958, la fin de la IVe République sous la pression de l'armée qui oblige, sous la menace, au rappel du général de Gaulle, et l'avènement de la Ve République et de l'élection du président de la République au suffrage universel, président de la République désormais doté de pouvoirs exorbitants.

De la même manière que Marx revient brillamment sur le péché originel et la mer de sang à l'origine de la IIIe République, République parlementaire oligarchique née dans les massacres des Communards, Grey Anderson exhume lui aussi les cadavres dans le placard de la Ve République, qui continuent à embaumer l’atmosphère, 60 après, notamment avec le racisme anti-arabes hérité du colonialisme et de la guerre de décolonisation, mais aussi par la nostalgie d'un pouvoir personnel fort résolvant toutes les crises, et avec les logiques de pouvoir personnel consubstantielles à la Ve République, qui a fait de la démocratie française celle qui s'apparente le plus à une monarchie absolue.

Les quatre années de guerre civile qui s’écoulent entre la prise du gouvernement général à Alger le 13 mai 1958 et la fin de l’OAS au printemps 1962 n’ont rien que l’on aime se rappeler : une haine et une violence extrêmes, l’usage généralisé de la torture, les exactions policières contre les Algériens révoltés et ceux qui les soutiennent, le mensonge officiel qui présente le retrait d’Algérie comme une victoire et le complot initial comme le triomphe de la démocratie…

Écrit par un jeune universitaire américain, diplômé de Yale, ce livre issu d'un travail de thèse, remarquablement documenté, parfois ardu, car faisant appel à de nombreuses références, dévoile les mécanismes du refoulement de cette réalité douloureuse qui a façonné durablement l’État français et ses institutions.

La tragédie s'ouvre sur sa préhistoire, le 7 mai 1954, dans le chapitre un "Fin d'empire": la chute de Diên Biên Phu, tombée aux mains des forces nationalistes et communistes du général Vô Nguyen Giap, 15 000 hommes de l'armée française tués ou faits prisonniers. Le lendemain, en Algérie, l'anniversaire des neuf du massacre de Sétif est plus joyeux et optimiste que d'habitude.  L'inquiétude sur le déclin de la France, le péril rouge dans un contexte d'exaspération de la guerre froide, et de fantasmes sur la contagion communiste, hante l'armée, la bourgeoisie, les élites de droite, qui développe aussi une théorie sur les culpabilités, les "traîtres" et les "incapables" de l'intérieur, en même temps qu'un rêve de purge et de politique de force et de fermeté affranchie des cadres démocratiques. L'antiparlementarisme est à son comble. Début 1957 débute la bataille d'Alger. Lacoste, le gouverneur général nommé par Guy Mollet, donne tout le pouvoir à l'armée, y compris celui de la torture généralisée et de l'élimination des suspects, pour éradiquer la rébellion algérienne. Salan et autour de lui des officiers ayant servi en Indochine vont développer une tactique de contre-guerilla impliquant la population civile dans la guerre et mobilisant l'armée elle-même pour la guerre psychologique. L'armée devient un acteur politique, une puissance politique autonome et les succès sur le terrain, accompagnées par la crainte par l'armée d'une "trahison" ou d'une "faiblesse" politique à Paris, ou bien d'une opposition politique "libérale" et communiste qui, relevant la tête, les compromettraient et les annuleraient, alimentent les rumeurs de putsch. En tolérant et encourageant l'action illégale des tortionnaires, Aussaresses, Massu, Le Pen et consorts, les gouvernements de la IVe République donnaient à l'armée le goût du fascisme et la confiance en elle-même sans lui inspirer pour autant le respect des institutions démocratiques. La gauche au pouvoir, même sous les couleurs de la trahison des idées républicaines et progressistes avec Guy Mollet, restait mépriser de beaucoup d'officiers de l'armée, comme une IVe République qui avait conduit au désastre de Dien Bien Phu selon eux.  Les critiques de ce qui restait de gauche authentique en France et en Algérie contre la violence de la répression en Algérie, la pression des ultras de l'Algérie française, la paranoïa aussi par rapport à l'ONU et une communauté internationale jugée (à raison) favorable à l'indépendance de l'Algérie et à l'achèvement de la décolonisation, donnaient à l'armée des rêves de généralisation de l'état d'urgence et de la restriction des libertés.

"L'opposition de la gauche non communiste à la guerre, muette pendant l'année 1956, se fit plus bruyante à partir du printemps 1957, avec le retour en France des premiers appelés et réservistes. Le 29 mars 1957, l'Express publia une lettre ouverte du général Pâris de la Bollardière qui dénonçait les atrocités commises par l'armée en Algérie et appuyait le témoignage récemment publié par Jean-Jacques Servan-Schreiber qui avait servi sous ses ordres comme réserviste. Cette intervention sans précédent valut à de Bollardière, déjà relevé de son commandement le mois précédent, six mois de prison. La censure de la presse, personnellement supervisée par Lacheroy au ministère de la Défense, ne parvint pas à étouffer les révélations en cascade. Deux affaires éclatèrent pendant l'été: l'arrestation et la torture du journaliste Henri Alleg, communiste algérien, et la disparition de Maurice Audin, mathématicien travaillant à l'université d'Alger et membre lui aussi du Parti communiste algérien (PCA). Ces divulgations entraînèrent une forte mobilisation en métropole, bien au-delà des petits groupes habituels, les chrétiens de gauche ou les intellectuels des "Temps modernes". Certes, en dehors du PCF... il n'y avait en France qu'une minorité réduite pour prôner l'indépendance de l'Algérie, et encore moins de monde pour aider directement le mouvement nationaliste. Mais l'horreur de la torture avait créé un terrain commun entre les opposants dans la tradition dreyfusarde qui dénonçaient les crimes perpétrés en Algérie comme la trahison des idéaux républicains, et une extrême-gauche plus radicale."

De l'autre côté, à droite, et dans le mouvement gaulliste à la tradition antiparlementaire bien ancré, il y avait l'attente d'un gouvernement quasi dictatorial "de salut public", pour reprendre la terminologie révolutionnaire, pour gagner la guerre d'Algérie et régler les problèmes d'efficacité et de neutralisation des oppositions face à une situation de risque de déclin national.  C'est le projet en février 58 de Soustelle, Roger Duchet, George Bidault, André Morice, fondateurs de l'Union pour le salut et le renouveau de l'Algérie française (USRAF) qui ont soumis au Parlement un projet pour la constitution d'un gouvernement de salut public. Ces quatre mousquetaires de l'Algérie française représentent des traditions différentes de la droite - Républicains sociaux, Indépendants, MRP et radicaux. Salan et Ely, au nom de l'efficacité de la guerre psychologique, appelaient à la neutralisation des critiques de l'action de l'armée française en Algérie en métropole. A Alger même, l'ambiance complotiste et fasciste des milieux d'extrême-droite et ultras de l'Algérie française était à son comble avec d'anciens cagoulards comme Henri Martin, Pierre Lagaillarde, le colonel Thomazo, commandant des Unités territoriales, etc. 

A partir d'avril 1958, les réseaux gaullistes se mettent en action à Alger et en Algérie comme en métropole pour le retour au pouvoir du général, face à la "paralysie du régime". Le 13 mai 58, c'est la démonstration de force des partisans de l'Algérie française à Alger, avec l'appel de la foule des pieds noirs, au côté de l'armée, pour un gouvernement de salut public. D'autres manifestations ont lieu en métropole autour des monuments aux morts, dans 17 villes françaises, avec les associations patriotiques et d'anciens combattants. La foule algéroise, depuis le plateau des Glières, se lance à l'assaut du gouvernement général d'Algérie. Des cris sont lancés: "L'armée au pouvoir".  Massu lance un comité de vigilance militaire, soi-disant pour éviter les débordements du soulèvement militaire, mais avec un objectif: obtenir un gouvernement de salut public pour que l'Algérie reste l'Algérie française. "Dans le débat parlementaire cette nuit-là, comme on apprenait à Paris le rôle tenu par l'armée à Alger, le leader communiste Waldeck Rochet demanda que Massu soit démis de ses fonctions et que toutes les mesures soient prises "pour sauver la République". Quand la session reprit au petit matin du 14, Pfimlin répondit de façon très directe: "Il faut, mes chers collègues, que vous sachiez que nous sommes peut-être au bord de la guerre civile. Or, de cette guerre civile, les bénéficiaires seraient sans aucun doute ceux-ci (désignant les députés communistes à l'extrême-gauche), desquels rien ne saurait me rapprocher". La menace d'une révolution communiste et celle de la guerre civile pesaient lourd dans les délibérations finales de la IVe République - les deux étant évidemment liés". (La guerre civile en France 1958-1962, Grey Anderson, p. 86).

A la mi-mai, l'armée et les forces Algérie française menacent de faire sécession et réclament à cor et à cri un gouvernement qui garantisse le maintien dans le giron de la France de l'Algérie. D'Algérie, des plans sont échafaudés pour une éventuelle intervention militaire en France. La Corse est aussi en proie à l'agitation. Pendant quinze jours la République vacille jusqu'au moment où une majorité de circonstance à l'Assemblée nationale se range, par nécessité et sous la pression et la contrainte, derrière De Gaulle. Le 1er juin, celui-ci s'exclame à la tribune: "L'unité française est immédiatement menacée (...) L'armée, logiquement éprouvée par des tâches sanglantes et méritoires, est scandalisée par la carence des pouvoirs.... (...) En ce temps même où tant de chances, à tant d'égards, s'offrent à la France, elle se trouve menacée de dislocation, et peut-être, de guerre civile".  Puis de Gaulle pose ses conditions: pleins pouvoirs, révision de la Constitution, suspension du Parlement dans la période intermédiaire. De Gaulle est investi par 329 voix contre 224, le PCF vote contre comme la moitié des rangs de la gauche et du centre. 

Le 4 juin 1958, c'est le fameux "Je vous ai compris", les bras en V, sur le balcon du Gouvernement général à Alger. Mais De Gaulle ne précise pas ce qu'il fallait comprendre, ni ce qu'il avait compris...

Pendant deux ans, en Algérie, De Gaulle va conjuguer une guerre à outrance sur le terrain, avec les opérations Challe, les déplacements de village, le recrutement massif de harkis, et des timides débuts de discussion avec le FLN, De Gaulle violant un tabou en faisant l'offre d'une "paix des braves en Algérie". La pression internationale sur la France est intense, celle des Etats-Unis notamment, en faveur de l'autodétermination de l'Algérie, et de Gaulle comprend qu'il peut peut-être mieux dans l'état de fait établi sur le terrain concilier les intérêts de long terme de la France en devenant une puissance nucléaire militaire et en lâchant la souveraineté politique sur l'Algérie tout en conservant des accords. De Gaulle commence à envisager une Algérie postcoloniale liée à la France par des traités diplomatiques, commerciaux, militaires.

C'est alors que va s'engager un nouveau bras-de-fer en Algérie, avec les ultras de l'Algérie française, avec la semaine des Barricades en janvier 1960. L'épreuve de force est engagée qui conduira à la sédition d'une partie des officiers supérieurs, le "quarteron des généraux en retraite" Challe, Jouhaud, Salan, Zeller, en avril 61 sympathisant avec le fascisme jusqu'au-boutiste des ultras de l'Algérie française et la mise en place de l'OAS.  Grey Anderson raconte aussi dans cette époque d'ultra-violence le massacre sous les ordres du préfet Papon des manifestants algériens contre le couvre-feu à Paris à l'automne 1961 (des dizaines de cadavres furent repêchés dans la Seine, des centaines d'Algériens furent tués sous l'ordre de celui qui organisa les rafles de juifs pendant l'Occupation avant de d'organiser les équipes spéciales de fonctionnaires français et supplétifs chargés de réprimer les Algériens de Paris). Puis ce fut Charonne, un des derniers crimes de la guerre d'Algérie, et vu de France, sans doute un des plus frappants.

Un semblant de calme finalement revint finalement sur les braises encore fumantes de la guerre d'Algérie après 1962 et l'installation définitive de la 5e République. Mitterrand, qui s'est confortablement et jusqu'à l'extrême de l'arbitraire, du pouvoir personnel discrétionnaire, et des barbouzeries, installé dans les institutions de l'auteur "du coup d’État permanent", à partir de 1981, finit le travail de liquidation symbolique de cette mémoire traumatique en réintégrant les officiers rebelles et les proches de l'OAS dans les rangs de la réserve, bradant aussi l’impératif de justice face aux victimes innombrables de l'OAS, lui qui avait déjà bénéficié des reports de voix des partisans de l'Algérie Française à l'élection présidentielle de 1965, et du soutien de Tixier-Vignancour, tout à leur détestation de De Gaulle. 

Recension du livre par Ismaël Dupont

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31 janvier 2025 5 31 /01 /janvier /2025 12:26
La grande aventure d'Alger Républicain, par Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa

La grande aventure d'Alger républicain

aux éditions DELGA (2012, 17€), première édition aux éditions Messidor en 1987

Par Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa

"Alger Républicain" naît en octobre 1938 dans le quartier ouvrier de "Bab-el-Oued" dans un immeuble face au front de mer à l'angle de la rue Koechlin (Toumyat-Abderrahmane) et de l'avenue Malakof (Abderrahmane-Mira) au moment du Front populaire. Il fait partie d'un réseau de quotidiens libres, échappant à l'emprise des grandes fortunes capitalistes de la colonie. Il naît un peu plus tard que "Oran Républicain" et "Constantine Républicain" qui n'auront pas la même longévité ni la même évolution politique et ses actionnaires sont des hommes du peuple, français d'Algérie surtout, partisans du front populaire, hommes de gauche. On y trouve beaucoup de socialistes, des radicaux-socialistes, des "libéraux" (au sens "humanistes"), mais aussi des communistes, critiques de l'exploitation et de l'arbitraire en régime colonial sans être pour autant anticolonialistes. Dans le Conseil d'administration, sur 24 titulaires, on compte trois indigènes algériens, deux instituteurs et un commerçant.

Jean-Pierre Faure, le petit-fils d'Elie Faure, critique d'art et théoricien de l'art, et arrière-petit-fils d'Elisée Reclus, historien de la Commune, va diriger le journal assez vite, choisissant Pascal Pia comme rédacteur en chef. C'est Pascal Pia qui va recruter Camus à "Alger républicain". C'est à "Alger républicain" que le futur prix Nobel fait son apprentissage de l'écriture, à 25 ans. Après un court passage au Parti communiste, il a orienté plutôt ses sympathies vers les libertaires et les objecteurs de conscience. Camus va dénoncer la misère, les inégalités et injustices qui frappent les algériens "musulmans" sans pour autant remettre en cause la logique de la colonisation elle-même.   

A l'époque, Alger républicain milite pour l'égalité des droits sociaux et économiques, et se veut le journal des travailleurs, proche de la CGT, du Secours populaire algérie,  des organisations de gauche, des travailleurs français et "musulmans".  Avant guerre, Alger républicain paraît pendant onze mois, d'octobre 1938 à septembre 1939, devenant le journal progressiste qui dénonce les injustices coloniales, appelle aux réformes.

Pendant la période où le régime de Vichy contrôle l'Algérie, "Alger républicain" cesse de paraître, laissant toute la place aux grands journaux de la collaboration et du capitalisme colonial. Il reparaît en février 1943 après le débarquement anglo-américain en Afrique du nord. Une équipe de français d'Algérie de gauche partiellement renouvelée le prend en main, avec une sensibilité antifasciste, républicaine et anti-vichyste, mais le journal compte aussi quelques contributeurs algériens "indigènes" tel le communiste Ahmed Smaïli, condamné à mort par contumace sous Vichy, Abdelkader Safir, Aziz Kessous, et à partir de 1944, Boualem Khalfa, le père de Nazim Khalfa (1950-2018), ancien secrétaire de section du PCF à Carhaix, ancien responsable de l'AFPS, dont l'épouse, Colette Khalfa, est toujours adhérente à la section communiste de Carhaix-Huelgoat.

Boualem Khalfa était un ancien instituteur d'Orléansville (aujourd'hui Chlef) dont le père était déjà lecteur d'"Alger républicain", et notamment des articles de Camus. "Dans les escaliers aux marches ébréchées et mal éclairies de l'imprimerie, Khalfa croise de temps à autre un jeune de son âge, Henri Alleg, secrétaire de la Jeunesse communiste d'Algérie. Khalfa et Alleg se saluent au passage, sans se connaître et sans savoir qu'ils se trouveront réunis plus tard dans un long, difficile et exaltant combat à la tête justement d'"Alger républicain".

Membre du parti communiste algérien dès avant la guerre, Henri Alleg avait été condamné à mort par un tribunal de Vichy, puis libéré de prison après le débarquement des troupes alliées. A ses côtés vont travailler à l'imprimerie d'Alger républicain d'autres "libérés" des camps de concentration vichyssois d'Algérie, notamment des républicains espagnols.

Au moment des massacres de Sétif à la suite du 8 mai 1945, Alger Républicain, tout à la ferveur de la Libération nationale et en soutien d'un gouvernement officiellement "antifasciste", ignore partiellement la violence de la répression, même si dès juillet 1945 il s'en fera écho avec un reportage de l'ancien militant socialiste Michel Rouzé et de Jean Amrouche, écrivain kabyle d'origine et de langue française, et d'Abdelkader Moulfi, ami de Ferhat Abbas.  Ce reportage servira de base à l'intervention d'Etienne Fajon à l'Assemblée Nationale au nom du PCF qui pour la première fois, plusieurs mois après les évènements, dénoncera la brutalité de la répression dans la région de Sétif, Guelma et tout le Constantinois. Boualem Khalfa après le vote d'une loi d'amnistie pour les Algériens impliqués dans les évènements de Sétif écrira un article sur les tortures pratiquées par les Français dans "la villa des Oiseaux". 

En novembre 1946, "Alger républicain" va récupérer en vertu des lois contre les titres de presse de la collaboration les locaux de "La Dépêche algérienne" qui s'est distinguée par son zèle pro-nazi et anti-juif et il s'installe dans son cossu immeuble du boulevard Laferrière, en récupérant une imprimerie toute neuve. En juillet 1947, Michel Rouzé, qui s'apprête à quitter l'Algérie pour Paris où il rejoindra le journal "Ce soir" de Louis Aragon, passe un accord avec l'Union française d'information (UFI) qui gère l'administration des quotidiens communistes ou issus de la Résistance et proches du PCF et Alger Républicain devient désormais, avec plus de moyens (quoique bien inférieurs à ceux de la presse colonialiste et capitaliste algérienne) un journal communiste, ouvert et de rassemblement.  Karl Escure, survivant du camp de concentration nazi de Thelka, aux environs de Leipzig, ancien métallo lyonnais, qui a travaillé pour le journal de la JC "L'Avant-Garde" et pour "Regards", devient le nouveau dirigeant du journal "Alger républicain", avec pour mission d'aider "au développement d'un grand journal moderne, vivant, reflétant aussi largement que possible tous les courant démocratiques et anticolonialistes".  Boualem Khalfa, devenu communiste en juillet 1946, date à laquelle le Parti Communiste Algérien s'est prononcé pour une ligne de rupture nette avec le statut quo colonial, devient à 25 ans le rédaction en chef d'"Alger républicain". C'est le premier algérien à occuper une telle responsabilité dans un quotidien en Algérie. A cette époque, Gilles Lapouge collabore à Alger Républicain, comme le feront bientôt les grands écrivains algériens Mohamed Dib et Kateb Yacine.

A partir du début de la guerre froide, s'opposant résolument à la guerre d'Indochine, "Alger républicain" va faire preuve également d'une orientation anticolonialiste résolue en Algérie. En septembre 1949, la rédaction apprend que les gendarmes de Bordj-Ménaïel, en Kabylie, ont commis des exactions sur les civils dans le douar Sidi Ali Bounab. Boualem Khalfa se charge de l'enquête sur le terrain, accompagné du député communiste d'Alger, Pierre Fayet, de de Karl Escure, ainsi que d'Ahmed Mahmoudi, membre du bureau politique du PCA et de Georges Raffini, alors secrétaire du Secours populaire algérien. L'article qui paraîtra quelques jours après, le 9 octobre 1949, fera grand bruit, décrivant les vieillards molestés, les femmes bousculées, humiliées, violées, tout cela pour un paysan ayant refusé la conscription.  Le journal dénonce également dès cette époque les tortures systématiques sur les militants algériens nationalistes arrêtés. Le Gouvernement Général d'Algérie, que dirige le socialiste Marcel-Edmond Naegelen, dénonce des "calomnies antifrançaises" et inculpe Boualem Khalfa pour diffamation. 

"L'affaire est finalement évoquée à l'Assemblée Nationale. On y voit le ministre de l'Intérieur socialiste, Jules Moch, voler au secours de Marcel-Edmond Naegelen, son camarade de parti. Le gouvernement et sa majorité de "Troisième Force", dans lesquels sont associés droite "modérée" et gauche anticommuniste, couvrent les responsables du saccage et des viols de Sidi Ali Bounab comme ils couvriront les assassinats "légaux", les tortures et exactions de toutes sortes que les "forces de l'ordre" vont multiplier jusqu'à l'explosion insurrectionnelle du 1er novembre 1954. Par 396 voix contre 197, l'Assemblée refuse l'envoi d'une commission d'enquête en Algérie. Boualem Khalfa, quant à lui, est lourdement condamné. Les rédacteurs et gérants de "Liberté" et d'"Algérie nouvelle", organes du PCA, qui ont repris l'accusation sont également condamnés. Naegelen et Jules Moch ont veillé personnellement à ce que la "justice" fasse bonne mesure. En toute indépendance, comme il se doit!" (La grande aventure d'Alger républicain, éditions Delga, 2012, p.60-61). 

"Au début des années 50, la répression va frapper plus durement encore. Pas une semaine ne s'écoule sans qu'"Alger républicain" n'ait à signaler des poursuites intentées à des militants nationalistes et progressistes, des arrestations, des condamnations, des matraquages et des fusillades de grévistes et de manifestants. Quelques mots de solidarité en faveur du Viêt-nam en guerre, de la lutte libératrice des peuples marocain et tunisien, le mot "indépendance" utilisé dans un article ou un discours, et c'est l'inculpation en vertu du fameux "article 80" pour "atteinte à la sûreté intérieure de l’État". En mars 1953, l'administration coloniale monte une grande affaire autour de la prétendue entreprise de "démoralisation de l'armée et de la nation". Abdelhamid Boudiaf, Alfred Strich et d'autres militants du Parti communiste algérien, en même temps que quelques conscrits de l'armée française qui font leur service militaire en Algérie, sont arrêtés et emprisonnés. Parmi eux, Claude Lecomte, militant de la Jeunesse communiste de France (quelques années plus tard l'un des journalistes les plus connus et les plus appréciés de "L'Humanité"). On les accuse d'avoir rédigé puis distribué un tract appelant les jeunes soldats à exiger la paix au Viêt-nam. Une campagne de protestation, largement relayée par "Alger républicain", les arrachera (après huit mois de détention) à la prison sans qu'aucun procès n'ait jamais eu lieu par la suite". 

En février 1951, Henri Alleg a succédé à Karl Escure, rejoignant la France. A l'image d'une équipe de la rédaction du journal très jeune, Henri Alleg, le nouveau directeur, n'a pas trente ans, mais a déjà une solide expérience politique. Militant de la Jeunesse communiste algérienne clandestine sous Vichy, instructeur itinérant du parti communiste algérien, il a déjà parcouru toute l'Algérie, rencontré la plupart des dirigeants nationaux et locaux des différents partis progressistes, suivi la conduite de grèves et de mouvements sociaux et campagnes diverses. Il a été confronté à la misère algérienne et à l'oppression coloniale. Il n'est pas né en Algérie mais y a débarqué après le début de la seconde guerre mondiale après l'interruption de ses études de lettres à la Sorbonne. Aux côtés d'Ahmed Khellef, Hachi Djillali, Ahmed Akkache, Hamou Kraba, Malki Tayeb, et de jeunes "européens" comme William Sportisse, Henri Maillot, René Navarro, Alfred Strich, Georges Torrès, il a fait de l'Union de la jeunesse démocratique algérienne l'organisation de jeunesse de masse la plus ouverte et représentative qui soit à l'époque, et il est devenu membre du comité central du PCA il y a plusieurs années.

Au début des années 50, "Alger républicain" joue un rôle majeur pour l'éducation politique de millions d'Algériens. Zohra Drif, militante des groupes armées du FLN à Alger en 1956, figure de la bataille d'Alger, raconte dans ses "Mémoires d'une combattante de l'ALN - Zone autonome d'Alger" combien le quotidien "Alger Républicain", délivré sous le manteau par sa condisciple de lycée communiste Mimi Bensmaïnn, a contribué à sa formation politique, elle qui venait d'un milieu musulman très bourgeois (c'était la fille du Cadi rouge de Vialar), et a nourri sa culture des exactions et injustices de la domination coloniale. 

Yahia Briki, futur figure communiste de la lutte de l'indépendance à Alger lui aussi, ami avec le finistérien André Castel, compagnon de l'indépendance algérienne, originaire d'Akbou, dans la vallée de la Soumman en Kabylie, figure aussi parmi les rédacteurs d'"Alger Républicain", de l'équipe des rédacteurs de nuit, avec Elissa Rhaïs, Nicolas Zannettacci, ex-conseiller général et maire communiste d'Oran. Henri Maillot, futur héros et martyr de l'indépendance algérienne, militant du Parti communiste algérien ayant déserté de l'armée et volé un camion plein d'armes pour les remettre au maquis aux indépendantistes algériens, qui fut exécuté par l'armée française, travaille à l'administration d'"Alger républicain", le seul journal qui pratique la fraternité entre arabes/kabyles et français d'Algérie et qui soutient l'Algérie "qui travaille et qui lutte", apparaissant comme "le porte-parole et le lieu de rencontre privilégié de toutes les forces engagées dans la lutte contre le régime colonial". N'oublions pas qu'en juin 1951, encore, aux élections législatives, le Parti communiste algérien recueille 21% dans le premier collège, celui des européens. 

Au début des années 50, "Alger Républicain" est un lieu de discussion pour toutes les familles algériennes qui défendent un objectif de libération nationale et de sortie du colonialisme, y compris les nationalistes, les messalistes du MTLD notamment.

La réaction du journal "Alger républicain" après la "Toussaint rouge", dans l'éditorial du 2 novembre, détonne dans le paysage de la presse algérienne: 

"Plusieurs attentats se sont produits en Algérie dans la nuit de dimanche à lundi. Et pourtant, il y a seulement quelques semaines, des personnalités officielles - et tout dernièrement, même un ministre - prétendaient faire partager leur sérénité de façade à propos du "calme" qui régnait ici. A la vérité, elles ne faisaient que répéter ce qui avait été fait quelques mois auparavant pour le Maroc, quelques années plus tôt pour la Tunisie. Et puis, il y a eu les groupes de Tunisiens armées. Et puis il y a eu les attentats du Maroc. Et aujourd'hui, il y a les attentats de l'Algérie. 

"Mais que, cette fois, les intéressés ne jouent pas la surprise. Car ils auront été prévenus. Prévenus par les évènements de Tunisie. Prévenus par les évènements du Maroc. Et prévenus par l'opinion algérienne. Car, ici, comme dans le reste de l'Afrique du nord, compte tenu des particularités propres à chaque pays, il y a un problème: problème vital pour l'immense majorité des gens de ce pays, problème de la suppression de l'état de fait colonial, pour l'appeler par son nom

"Pendant de trop longues années, les hommes au pouvoir ont cru qu'il suffisait de le nier pour qu'il ne se pose pas. Puis, comme il se posait quand même, ils ont cru que la violence réglerait les choses. Mais rien n'y a fait: ni la politique de l'autruche, ni celle de la mitrailleuse? 

"Et aujourd'hui, rien de semblable ne réglera le problème. Ni des renforts de parachutistes et de police annoncés dans les communiqués officiels ni les arrestations arbitraires de militants progressistes comme à Batna, Khenchela, Biskra.

"Mais alors où est la solution?

"Elle est dans la reconnaissance de l'existence du problème algérien. Elle est dans la recherche d'une solution démocratique à ce problème. Elle est dans la fin des méthodes de coercition et de répression...".

Alger Républicain dénonce les jours suivants la dissolution du MTLD de Messali Hadj, la terreur des ratissages exercés dans les Aurès et le Constantinois par les compagnies républicaines de sécurité et les parachutistes coloniaux rapatriés d'Indochine. Mendès France et Mitterrand appellent à la fermeté contre tous les séditieux.    

Le 24 novembre, Henri Alleg est inculpé pour un article. En décembre Boualem Khalfa est condamné à 18 mois de prison et 250 000 francs d'amende, ainsi que 10 ans d'interdiction de droits civiques. Le harcèlement sera continu fin 1954 et toute l'année 55 sur "Alger Républicain" comme sur les autres journaux communistes algériens et leurs journalistes et militants jusqu'à ce que le 12 septembre 1955, le gouvernement français décrète l'interdiction du Parti communiste algérien et de ses "filiales". "Alger Républicain", bien qu'il n'est pas l'organe centrale du PCA, ne peut plus paraître. Beaucoup de ses journalistes militants vont alors rentrer dans l'action clandestine anticoloniale, jusqu'aux camps de concentration et aux prisons, aux chambres de torture et jusqu'à la mort parfois.

"Alger Républicain" ne connaîtra un nouveau départ qu'après 7 ans de guerre d'Algérie, à l'Indépendance, en 1962. A l'heure de l'indépendance, Henri Alleg, torturé par l'armée française, qui a exécuté son ami le mathématicien Maurice Audin, Henri Alleg l'inoubliable auteur de "La Question", est évadé de la prison de Rennes, où sera également enfermée Djamila Boupacha, défendue par l'avocate Gisèle Halimi, et réfugié à Prague. Boualem Khalfa est évadé, et clandestin en France. Abdelhamid Benzine a été fait prisonnier au maquis comme Jacques Salort. Le numéro 1 du nouvel "Alger républicain" est daté des mardis 17 et mercredi 18 juillet 1968. "Alger Républicain" a troqué son en-tête bleu d'autrefois pour la couleur nationale de l'Algérie indépendante: le vert. Le nouvel "Alger républicain" de l'Algérie nouvelle, toujours dirigé par Alleg et Benzine (Khalfa n'est pas encore rentré de France) tire à 80 000 exemplaires, un nombre d'exemplaires inégalé pour le journal progressiste, avant d'être de nouveau interdit au moment du coup d'Etat de Boumediene en 1965.

Compte rendu de lecture par Ismaël Dupont

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31 janvier 2025 5 31 /01 /janvier /2025 07:32
Thomas Deltombe - L'Afrique d'abord, Quand François Mitterrand voulait sauver l'Empire français - La Découverte, 2024, 22€

Thomas Deltombe - L'Afrique d'abord, Quand François Mitterrand voulait sauver l'Empire français - La Découverte, 2024, 22€

"L'Algérie, c'est la France. Et qui d'entre vous, Mesdames, Messieurs, hésiteraient à employer tous les moyens pour préserver la France" - François Mitterrand à l'Assemblée Nationale, 12 novembre 1954.

Ministre de l'intérieur, Mitterrand organise la répression dans les Aurès, épicentre de l'insurrection, en novembre 1954. Dès novembre 1954, la torture s'exerce à plein en Algérie contre les suspects qui sont raflés, et les exactions se multiplient en Kabylie.

Après l'insurrection lancée par le FLN dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, une soixantaine d'attentats faisant 8 morts, François Mitterrand va se faire le chantre d'une politique de répression implacable en Algérie contre les séparatistes. Le 6 novembre, le MTLD de Messali Hadj est dissous, ses militants arrêtés en masse. "Même les moins radicaux, à l'exemple d'Abderrahmane Kiouame, adjoint au maire d'Alger, et pourfendeur du "néo-colonialisme" mitterrandien, sont jetés en prison. Des centaines de "suspects" se retrouvent ainsi embastillés, sans, pour la plupart, avoir aucun lien avec les actions de la Toussaint rouge organisée par une faction dissidente du mouvement nationaliste. Ce qui ne fera qu'alimenter le vivier du FLN". 

Après la chute du gouvernement Mendès France, Mitterrand soutient la politique d'"intégration" de Jacques Soustelle en Algérie, contre toute idée d'autonomie ou d'indépendance de l'Algérie. En 1956, François Mitterrand redevient ministre pendant la guerre d'Algérie, de la Justice cette fois-ci, dans le gouvernement de Guy Mollet. Mitterrand se montre un partisan des "pouvoirs spéciaux" pour l'armée. Il signe les décrets les plus attentatoires aux droits fondamentaux. Les condamnations à mort de militants FLN recoivent leur décret d'application et c'est suite à l'exécution de Abdelkader Ben Moussa et de Ahmed Zabana avec la bénédiction de Mitterrand à la prison Barberousse d'Alger le 19 juin 1956, puis à l'attentat commis par les "ultras" de l'Algérie française rue de Thèbes et à l'incendie de la Casbah que la direction du FLN à Alger décide de répliquer en ciblant les colons civils (attentats du Milk Bar, à l'angle de la rue d'Isly et de la place Bugeaud et de la cafétéria en face de l'université d'Alger, exécutés par Zohra Drif et Samia Lakhdari, deux filles de notables algériens, descendantes de grandes familles). Sur 45 dossiers d'exécutés lors de son passage au ministère de la justice, Mitterrand ne donnera que huit avis favorables à la grâce. Dans 80% des cas, il choisit la mort pour les militants indépendantistes algériens avant la décision finale du président René Coty. C'est le cas notamment pour Fernand Iveton, communiste algérien, dont la bombe placée dans son usine à gaz n'a pas explosé et n'était pas destiné à faire de victimes. Condamné à mort par un tribunal militaire le 24 novembre 1956, il est guillotiné à la prison de Barberousse le 11 février 1957. Là aussi, Mitterrand a voté la mort. De même qu'il prête publiquement appui à Robert Lacoste pour justifier la torture contre les militants algériens. 

Solidaire de l'agression de l’Égypte et de l'intervention militaire de Suez en octobre 1956, Mitterrand ne trouve rien à dire aux pouvoirs de police exorbitants donnés à Massu et ses paras pendant "la bataille d'Alger". 

En mars 1958, Mitterrand écrit que "l'abandon de l'Algérie serait un crime".

Bien plus tard, après 1995, beaucoup ont été effarés par la responsabilité du président Mitterrand, dans le soutien au régime génocidaire rwandais, au nom d'une vision de la défense des intérêts français en Afrique qui transforme la vie des peuples en simple pions dans un jeu impérialiste.

Ce livre de Thomas Deltombe éclaire la préhistoire oubliée de cet animal politique, non pas celle de Vichy et de son passé d'extrême-droite, comme l'avait fait Pierre Péan, encore que Thomas Deltombe revient aussi sur cette histoire et sur les liens qu'a gardé tout au long de sa vie François Mitterrand avec des hauts fonctionnaires, Bousquet et ses proches (Jean-Paul Martin, Jacques Saulnier, Yves Cazaux), impliqués dans les rafles et la déportation des Juifs de France et la répression de la Résistance, mais sur celle de François Mitterrand l'ambitieux député et ministre de la IVe République, engagé dans un parti centriste et anticommuniste pivot pour constituer des majorités à l'Assemblée et des gouvernements en période de guerre froide, avec souvent la droite et les socialistes, pour qui l'Afrique va vite devenir un ressort d'ascension politique, et un domaine d'expertise qui lui donnera une stature d'homme d’État, avec une ligne directrice: celle de la grandeur impériale de la France et du maintien du lien "paternaliste" de tutelle de la France sur les peuples d'Afrique du Nord et de l'Ouest.

"Mitterrand l'Africain", s'il y a une dimension de socle idéologique chez Mitterrand, dont par ailleurs les idées professées épousent les intérêts de circonstances, en bon opportuniste soucieux essentiellement d'arrivisme, c'est celui d'un certain nationalisme rêvant la gloire de la France et passant par la défense du colonialisme ou du néo-colonialisme au nom des intérêts de la France et de son rôle civilisateur. 

Thomas Deltombe éclaire dans cet essai très documenté, à l'écriture alerte et plaisante, sa défense farouche, dans les années 1950, de la présence française en Afrique.

François Mitterrand fait son entrée dans la vie politique française en 1946, élu député de la Nièvre par un électorat conservateur et sur un programme anticommuniste: il devient le benjamin de l'Assemblée Nationale. Il se rapproche de l'Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), parti centriste anticommuniste qui sert d'appoint stratégique dans les coalitions précaires de la IVe République. 

"A seulement 30 ans, François Mitterrand intègre le premier gouvernement de la IVe République, formé par Paul Ramadier, comme ministre des Anciens combattants et des Victimes de guerre. (...) Il conservera son maroquin dans le cabinet de Robert Schuman, avant d'être nommé secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil dans les trois gouvernements suivants, au sein desquels il est chargé du porte-parolat gouvernemental et de la tutelle des organes d'information".

On est à l'époque du début de la guerre froide, de la guerre d'Indochine, et de la répression sanglante de la révolte de Madagascar, qui fera des dizaines de milliers de victimes. "François Mitterrand, porte-parole du gouvernement, se montre particulièrement véhément à l'égard du PCF et de la CGT, ce qui lui attire des critiques acides dans la presse communiste. "Ce sous-ministre aux airs de jeune premier fut l'un des premiers vichystes de France, ce qui lui valut de figurer sur la liste des dignitaires de la francisque (...). M. Mitterrand n'est pas un parjure, fidèle à son serment, il est toujours dans la tradition vichyste", lit-on par exemple dans "L'Humanité-Dimanche" le 14 novembre 1948" (L'Afrique d'abord! Quand François Mitterrand voulait sauver l'Empire français - Thomas Deltombe, p.50). 

En 1947, Mitterrand défend en Algérie le maintien des deux collèges électoraux dans le cadre de la départementalisation, synonyme de marginalisation politique des Algériens "musulmans": "un premier collège représente cet élément européen auquel s'ajoute une infime minorité de musulmans qui ont obtenu leur droit de vote, en mars 1944, en raison de leur "mérite" (fonctionnaires, titulaires de certains diplômes, d'une médaille militaire, etc). Un second collège, disposant du même nombre de sièges, est censé représenter une population huit fois plus nombreuse: la masse des musulmans jugés indignes de mélanger leurs votes aux précédents".

"Lors de son séjour en Algérie, en septembre 1947, le jeune ministre des Anciens combattants est logiquement accueilli avec les honneurs par les autorités officielles dans toutes les localités où il se rend: Alger, Tizi Ouzou, Constantine, etc. Mais cet enthousiasme n'est pas partagé par tout le monde. Le lendemain de son arrivée à l'aérodrome de Maison-Blanche à Alger, le journal d'obédience communiste "Alger-Républicain" publie la tribune acerbe d'un instituteur européen à la retraite, "ancien combattant" et "victime des lois de Vichy". Évoquant le statut de l'Algérie, il s'adresse directement aux anciens combattants algériens: "M. Mitterand (sic) était d'accord avec le projet gouvernemental qui vous éliminait des listes du premier collège, pour satisfaire aux exigences colonialistes imposant "pureté" des deux collèges électoraux algériens". Quant à "l'égalité des pensions proportionnelles et d'ancienneté, le ministre ne s'en préoccupe point, poursuit-il. Et l'on voit ainsi dans de nombreuses villes d'Algérie, le spectacle lamentable et poignant d'anciens combattants réduits à la mendicité".  (P.52-53)

François Mitterrand donne aussi un cycle de conférences en Afrique de l'Ouest en janvier-février 1950 à l'invitation de l'Alliance Française. Son journal de voyage montre son intérêt extrême pour la chasse de la grande faune sauvage africaine (chasseurs d'éléphants, d'hippopotames, chasseur de baleines dans le golfe du Gabon). Mais "l'aspect le plus frappant de ce journal est la quasi-absence des Africains. Alors que les femmes blanches sont décrites avec une violente minutie, les "noirs" apparaissent essentiellement comme un décor, au même titre que les arbres ou les animaux, comme une masse anonyme et informe". Dans sa tournée africaine, Mitterrand se désintéresse totalement de la répression par l'armée et l'administration coloniale du RDA en Côte d'Ivoire, le Rassemblement démocratique africain, mouvement panafricain autonomiste auquel se relient sept parlementaires africains de l'Assemblée nationale dont Houphouët- Boigny, alors associés au groupe parlementaire du Parti communiste, le PCF étant le seul parti à avoir soutenu le congrès de Bamako du RDA et à y avoir envoyé une délégation, les deux formations prônant "la sortie du colonialisme par l'accession à l'égalité des droits plutôt par l'octroi de l'indépendance".   

Thomas Deltombe rappelle qu'à la même époque, René Vautier, le cinéaste finistérien communiste, 22 ans, ancien résistant, missionné par la Ligue de l'enseignement, arrivé à l'été 49 en Afrique et resté 6 mois en AOF, en compagnie d'un autre cinéaste, Raymond Vogel, montre "une réalité que Mitterrand ne veut pas voir". C'est "Afrique 50", "le premier film anticolonialiste français". "Les deux cinéastes capturent les images de la répression en Côte d'Ivoire. "Nous avons vu, constaté et même filmé des atrocités dignes des plus hauts sommets de l'hitlérisme, dont peu de gens se doutent parce que l'administration cherche à les étouffer et sciemment, nous avons des preuves formelles", écrit Vogel dans un courrier rédigé d'Abidjan en décembre 1949. (...) Sur place, les deux cinéastes sont rapidement traqués par les autorités".

Entre 1950 et 1951, Vincent Auriol va débaucher Houphouët-Boigny, et à le séparer notamment de Gabriel d'Arboussier, de manière à ce que le RDA abandonne son alliance parlementaire avec le PCF, et sa ligne anticolonialiste, pour rejoindre l'UDSR, et une ligne d'affirmation néo-coloniale, de l'avenir de l'Afrique sous l'égide "bienveillante" du patron français.  Grand capitaliste et planteur lui-même, Houphouët-Boigny "a négocié le ralliement politique du RDA, dont il est le président, en échange d'un soutien économique aux planteurs africains de Côte d'Ivoire, dont il est le principal représentant".

Après le désapparentement de Houphouët et du RDA du PCF, Mitterrand deviendra un grand ami d'Houphouët-Boigny, qui sera un soutien indéfectible de la politique colonialiste française, en Algérie, au Maroc, en Tunisie, et en Afrique de l'ouest. "Ce qui scelle l'Alliance entre les deux hommes, c'est finalement leur combat contre leurs ennemis communs: les communistes et les nationalistes africains". Dans les années 50, Mitterrand deviendra une sorte de référent et de parrain des élus africains alignés sur les positions colonialistes du gouvernement, dans une version libérale et réformatrice visant à perfectionner le système colonial, à développer l'outre-Mer, quitte à remettre en cause certains privilèges des colons et l'étroitesse de leur racisme ségrégationniste. Il s'agit bien de "moderniser le colonialisme": "Alger, Dakar et Brazaville séparés de Paris, c'est un attentat contre la France" écrit Mitterrand dans Le Monde en octobre 1953, citation que Thomas Deltombe reprend en exergue de sa troisième partie. 

" La France du XXIe siècle sera africaine ou ne sera pas ", écrivait-il en 1952.
Trois décennies avant de devenir chef de l'État, François Mitterrand fut une brillante étoile de la IVe République

Ministre de la France d'outre-mer en 1950-1951, de l'Intérieur en 1954-1955, de la Justice en 1956-1957, le jeune politicien se passionna pour le continent africain. Avec toujours un préjugé de supériorité bien consubstantiel au colonialisme français et au racisme de ses élites politiques, économiques et administratives. 

Cherchant à moderniser les relations coloniales et à solidifier ainsi l'édifice impérial, l'ambitieux ministre plaça les questions subsaharienne, tunisienne et algérienne au cœur de ses stratégies politiques.
Loin d'avoir milité pour la " décolonisation ", comme il l'a prétendu par la suite, et loin d'avoir défendu l'" indépendance " des colonies, comme ses biographes et ses admirateurs l'ont longtemps cru, François Mitterrand fut au contraire l'un des précurseurs du néocolonialisme français.
S'appuyant sur des archives inédites, et un travail aussi sur la presse militante de la Nièvre, Thomas Deltombe raconte les brûlantes années africaines du futur président de la République et montre comment ce dernier a misé sur la sauvegarde de l'Empire français dans l'espoir de se hisser au sommet du pouvoir.

Voilà une histoire qui éclaire d'un nouveau jour la genèse de la Françafrique, ce néo-colonialisme français lié à une indépendance des anciens colonisés africains en trompe l’œil que Mitterrand a théorisé avec Houphouët-Boigny notamment, tout autant que De Gaulle, son ennemi intime, qui ira plus loin que lui dans l'audace en coupant plus tôt et plus lucidement que Mitterrand le lien avec le rêve de la préservation de l'empire colonial, sans évidemment renoncer aux moyens de la puissance, , par le contrôle économique, militaire et diplomatique des anciens peuples colonisés, au moins en Afrique de l'Ouest.

Ismaël Dupont, 31 janvier 2025

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25 janvier 2025 6 25 /01 /janvier /2025 08:05
Rencontre avec Sandrine Collette à la MJC de Morlaix ce 23 janvier 2025

Très belle rencontre avec Sandrine Collette jeudi 23 janvier à la MJC de Morlaix en présence de 70 personnes avec Lenaïg Jezequel de la Librairie Les Déferlantes, organisatrice du rendez-vous, pour animer cette rencontre pleine de profondeur et de grâce avec l'écrivaine Sandrine Collette, prix Goncourt des lycéens 2024 et prix Goncourt des détenus 2024, pour "Madeleine avant l'aube", un livre fort sur la révolte face à l'injustice.

Auteure d'une dizaine de livres puissants en dix ans, venue du Morvan, où elle réside en pleine nature, au milieu des bois, avec ses chevaux, Sandrine Collette, toute en naturel, en simplicité et en humour, a donné envie de rentrer dans son univers romanesque explorant la noirceur de la nature et de l'âme humaine dans une écriture forte et poétique.

Ismaël Dupont

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18 décembre 2024 3 18 /12 /décembre /2024 12:35
Photo sur la plaque de la tombe de Fernand Iveton à Bab el Oued, Alger

Photo sur la plaque de la tombe de Fernand Iveton à Bab el Oued, Alger

Fernand Iveton et ses parents sur sa tombe à Bab el Oued

Fernand Iveton et ses parents sur sa tombe à Bab el Oued

la plaque d'hommage à Fernand Iveton sur sa tombe à Bab el Oued

la plaque d'hommage à Fernand Iveton sur sa tombe à Bab el Oued

La tombe de Fernand Iveton au cimetière de Bab el Oued (Saint Eugène, désormais cimetière de Bologhine)

La tombe de Fernand Iveton au cimetière de Bab el Oued (Saint Eugène, désormais cimetière de Bologhine)

 
 
Gisèle Halimi, à propos de Fernand Iveton, seul algérien d'origine européenne
 
(communiste algérien partisan de l'indépendance) guillotiné pendant la guerre d'Algérie, dans "Le lait de l'oranger" (première édition en 1988, L'Imaginaire Gallimard).
 
 
"Le 11 février 1957, Fernand Iveton fut guillotiné à Alger. Ce jeune tourneur à l’Électricité et Gaz d'Algérie avait déposé dans l'usine du Hamma, où il travaillait, un engin explosif à retardement. La minuterie marquait dix-neuf heures trente. Une heure où les locaux étaient, à coup sûr, déserts. Les artificiers de la police désamorcèrent à temps la bombe. Il ne pouvait y avoir de sang, il n'y eut même pas de dégâts.
Dénoncé, appréhendé, torturé, Iveton avoua et s'expliqua.
Membre du Parti communiste algérien, alors dissous, il se battait pour l'indépendance du peuple colonisé.
"J'en suis, à part entière", lança-t-il avec courage à l’aréopage d'uniformes français qui le jugeait.
Il avait pris, comme chacun dans son groupe de "combattants de la libération", un engagement: "Nous avions promis que nous ne ferions un geste fatal à une vie humaine". Son acte, disait-il, "était destiné à attirer l'attention et cela seulement".
L'instruction révélera même qu'il avait publiquement condamné les attentats de la Cafétéria et du Milk Bar (commis à Alger le 30 septembre 1956: 4 morts et 56 blessés).
"Je suis algérien, je défends mon peuple, répétait-il lors de son procès, j'aime la France, mais je n'aime pas les colonialistes".
Quelques jours auparavant, je me trouvais à Alger en compagnie de Gaston Amblard, avocat communiste de Paris. Il me parla d'Iveton, qui lui demandait de le défendre: "Mais ils me l'interdisent", me dit-il bouleversé.
Ils, c'était le Parti. Une discipline qui exigeait de lui la désertion. Double. Avocat, il resterait sourd à l'appel d'un homme broyé par la répression. Communiste, il n'expliquerait par les raisons de ce "terroriste à l’œil juste", son camarade.
Le Parti n'a donc jamais tort?
Nous en discutâmes longuement ce soir-là, à l'hôtel Aletti où nous nous trouvions. Amblard, sous le choc, me devenait très proche. Par sa juste vulnérabilité, par son intelligence blessée, par cette sorte de grande fidélité humaine.
Dans l'histoire algérienne, la ligne communiste refusait l'imagination. Au prix d'ambiguïtés et d'erreurs, elle ne reconnaissait que les bons vieux mouvements de masse, pétitions, réunions, manifs. Pas question d'aider les "aventuristes", les partisans de l'action directe. Crainte de la provocation, hantise de l'interdiction et du ghetto politique sans doute.
Cette position reflétait d'ailleurs l'extraordinaire insensibilité de la classe ouvrière au drame algérien. Souvenons-nous. Pas une seule grève générale durant la guerre d'Algérie. A l'exception de celle qui rassembla plusieurs millions de travailleurs - et, malice de l'Histoire, De Gaulle y avait appelé: "Françaises, Français, Aidez-moi!" - contre le putsch des généraux le 21 avril 1961, à Alger.
Longtemps les communistes tentèrent de coller à cette distorsion. "Paix en Algérie", plutôt qu'"Indépendance algérienne" proclamaient leurs slogans. Le "fait national algérien" prendra son temps pour remplacer la "nation en formation".
Avec le FLN, ils entretenaient des rapports difficiles, heurtés. Des discussions, au sein des instances dirigeantes, mettaient en cause la représentativité du Front de libération, ses méthodes, son hétérodoxie marxiste. Faute de combattants, l'internationalisme prolétarien tournait de plus en plus au mythe. Aussi les communistes algériens furent-ils instamment priés de n'engager en rien la doctrine ou l'appareil du Parti. A cette condition, une aide discrète leur serait dispensée.
Un nombre croissant de militants, cependant, supportait mal cette inertie. Le fantasme d'un nouveau Front populaire, à travers le Front républicain, se perdait de plus en plus dans les méandres de la tactique.
Après le vote des pouvoirs spéciaux en 1956 et la répression qui s'ensuivit, les communistes s'enhardirent. Avec modération. Un accord tacite couvrait quelques actions témoins, mais jamais exemplaires, celles de déserteurs comme l'aspirant Henri Maillot, ou de soldats insoumis comme Alban Lietchi.
Pour Iveton, tout alla très vite. Arrêté en flagrant délit le 14 novembre 1956, condamné à mort le 25 novembre.
Amblard, rentré de Paris pour s'expliquer, essaya de convaincre les camarades, au plus haut niveau. Il ne fut pas écouté. Défense de défendre. Défense de se compromettre auprès d'Iveton.
Demeurée à Alger, une idée saugrenue me poussa à proposer à Iveton, par l'intermédiaire de militants incarcérés à Barberousse, de l'assister.*
Laisser cet homme seul, face à ses juges militaires, me paraissait indécent. Notre politique l'avait contraint à cet engagement, il devait s'exprimer. Je ne songeais même pas à une éventuelle condamnation à mort. Elle semblait tellement improbable! Après tout, Iveton n'eut jamais l'intention de tuer ou de blesser. Ni sang, ni dégâts, je l'ai dit, ne restait que la symbolique du geste.
Iveton me fit répondre combien mon offre le touchait. Mais selon lui, un militant communiste se devait, dans un procès politique, de ne choisir qu'un avocat communiste. Il refusa donc.
Le Tribunal militaire désigna, selon la loi, deux avocats du bureau d'Alger, un jeune stagiaire, Maître Smadja, et Maître Lainé, partisan de l'Algérie française. Ce dernier plaida techniquement, comme pour un crime de droit commun. On n'avait jamais, de mémoires d'annales judiciaires, infligé de peine capitale pour celui qui ne blessa, ne tua ni ne voulut le faire, soutiendra-t-il avec talent.
Iveton fut condamné à mort.
Son pourvoi en cassation rejeté, son recours en grâce soumis au Président de la République, René Coty, je n'entendis plus parler de cette affaire avant la nuit qui précéda l'exécution.
Les communistes ne se préoccupèrent d'Iveton qu'après l'arrêt de mort. Avec eux, avec la Ligue des Droits de l'homme, Mgr Duval, évêque d'Alger, et certains intellectuels engagés, moi aussi, en démarches désespérées.
Le téléphone sonna jusqu'à l'aube. Jusqu'à l'heure fatale.
Coty voulut faire un exemple. Le sens politique de sa décision n'échappa à personne. Il importait peu que le crime ne signifiât qu'une "explosion-appel", une "explosion-témoignage". Le premier européen mêlé au terrorisme algérien devait avoir la tête tranchée?
Et elle le fut, au petit matin, dans la cour de la prison de Barberousse.
Iveton marcha au supplice avec ses trente ans et le courage des grands".
 
( Gisèle Halimi, p.179-182).
 
* Gisèle Halimi venait de sauver 17 condamnés à mort dans l'affaire des meurtres d'européens à Philippeville (aujourd'hui Skida) en prouvant que leurs aveux avaient été obtenus sous la torture de l'armée française et correspondait à des constats de médecins légistes qui étaient faux et bâclés, l'exhumation des cadavres des victimes européennes le prouvant.
 
Lire aussi:
 
Fernand Iveton et Hélène Ksiazek, sa fiancée

Fernand Iveton et Hélène Ksiazek, sa fiancée

Gisèle Halimi à propos de l'exécution de Fernand Iveton dans "Le lait de l'oranger", ses mémoires de 1988

Gisèle Halimi raconte dans "Le lait de l'oranger" sa proximité avec le Parti communiste dans sa jeunesse. Elle milite pour le Parti communiste tunisien dans son adolescence et est accueilli à Paris par un couple de militants communistes, dans l'après-guerre, pour faire ses études de droit et de philosophie.

 

Gisèle Halimi, "Le Lait de l'oranger":
 
"C'est un peu plus tard que je me suis mis à fréquenter, avec Gaby, la maison de mon oncle Jacques.
Mon père me parlait avec colère de son frère et de sa "clique". Ce terme englobait, au-delà de l'épouse ("sa complice"), les "Arabes", les "pouilleux", et les "communistes", présents toutes les semaines sur les lieux, pour la réunion de cellule.
En secret, il admirait la culture politique de son frère - Marx, Staline, Maurice Thorez...- et sa détermination. S'avouer communiste, risquer d'être fusillé par les Allemands en 1943, accepter, revendiquer même sa marginalité, voilà qui méritait considération. Mais en même temps, ce Jacques le dérangeait.
Fortunée, elle, ne l'aimait pas.
Les raisons ne lui manquaient guère. D'abord Jacques se proclamait athée. "Dieu soit loué... et mes appartements aussi!" avait-il coutume de lancer en arrivant chez nous, sur le ton de l'incantation religieuse. Provocation qui la hérissait et nous faisait pouffer de rire, Gaby et moi.
Marcelle, ma tante, avait réussi une performance unique pour son époque. Bien que femme et autodidacte, elle régnait sur le cabinet d'un grand avocat comme premier clerc, en fait "homme" de confiance décidant de tout. De l'organisation même des affaires, de l'étude des dossiers, des audiences devant les tribunaux. Experte incontestée, elle se livrait avec Edouard à des joutes techniques, en jargon procédural de surplus, qui agaçaient Fortunée, de tempérament plutôt jaloux.
Enfin, inutile de le nier, l'oncle Jacques exerçait sur nous, les filles, une séduction dangereuse. Ne nous entraînait-il pas vers des fréquentations détestables avec ces communistes de peu de foi? Appréhensions qui se révélèrent quelque peu justifiées. Très vite, je lus des brochures, participai à des discussions avec les camarades, partageai - sommairement - avec eux un programme d'antiracisme, d'égalité et de justice sociale. La bataille anticolonialiste me motiva très tôt.
J'allais même jusqu'à vendre dans les rues l'hebdo du Parti.
Le dimanche matin, je sortais furtivement de chez moi, passais chez mon oncle, comptais mes journaux et me plaçais au grand carrefour de l'avenue Jules-Ferry, à l'angle même de l'immeuble de "La Dépêche tunisienne", organe, orgueil, et symbole de la présence française. Comme un camelot rompu à cette pratique, j'interpellais les passants: "Achetez "L'Avenir de la Tunisie", organe central du Parti communiste tunisien... Lisez L'Avenir! ... "
Des bras m'écartaient sans aménité, des lippes de mépris me toisaient, je ne perdais rien de mon assurance. Je martelais mon annonce d'une voix forte et fourrais d'autorité le journal sous le nez des promeneurs: "A-che-tez L'A-ve-nir de la Tu-ni-sie, or-ga-ne cen-tral du Par-ti com-mu-nis-te-tu-nis-sien". Je m'époumonais, sans complexe. Je voulais édifier les masses. Je discutais, avec les réticents ou avec ceux que le spectacle, insolite à l'époque, de cette gamine défendant sur la voie publique une cause difficile intriguait". (...)
Mon féminisme embryonnaire m'entraîna à fonder avec un petit groupe, et sous l'aile tutélaire des communistes, l'Union des jeunes filles de Tunisie. "
 
Gisèle Halimi, "Le Lait de l'oranger"
 
* On est en 1944, Jacques son oncle était résistant communiste contre Vichy et l'occupation allemande de la Tunisie, Edouard est son père, Fortunée sa mère, Gaby sa sœur.
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18 août 2024 7 18 /08 /août /2024 08:44
120 ans du journal L'Humanité: un livre et une revue à se procurer de toute urgence auprès de la fédération et des sections communistes du Finistère

Maud Vergnol le rappelle dans son avant-propos: "l'Humanité est un combat quotidien." Jaurès l'exprime aussi dans l'éditorial "Notre but" du premier numéro de l'Humanité le 18 avril 1904, il y a 120 ans, tout juste: "notre tentative serait vaine ou même dangereuse si l'entière indépendance du journal n'était point assurée... L'indépendance du journal est entière. Faire un grand journal sans qu'il soit à la merci d'aucun groupe d'affaires est un problème difficile mais pas insoluble".

Un problème difficile auquel s'attellent les directions de l'Humanité depuis 120 ans, et les communistes depuis plus de 100 ans. La publication de Hors-série, de numéros spéciaux et thématiques de l'Humanité, de beaux livres édités par l'Humanité, l'élan militant pour la vente de l'Humanité et obtenir des nouveaux abonnements, les efforts des journalistes pour se mettre à la page et s'adapter aux contraintes économiques et aux nouveaux besoins du lectorat font partie de l'équation, tout comme les fêtes de l'Humanité, dont la réussite financière est une condition sine qua non de la survie du journal dans des conditions acceptables et de sa qualité, le rôle des CDH, créés en 1930, des amis et lecteurs de l'Humanité, des nombreux donateurs à la souscription, principalement des adhérents communistes, mais aussi beaucoup de sympathisants et lecteurs de l'Humanité.

Un nouveau beau livre collector grand format de 275 pages est consacré à sonder avec originalité et en laissant une part à la subjectivité et à la diversité des approches du journal et de l'histoire qu'il reflète l'immense histoire du journal l'Humanité: "l'Humanité, 1904-2024: 120 ans, 120 unes, 120 regards"

Ce livre est disponible auprès de la fédération du PCF Finistère qui en a acheté plusieurs en lot pour diminuer les frais de port pour les militants, et des sections du PCF Finistère, au prix de 39,90€

Sa vente et son achat contribuent bien sûr aussi grand à soutenir le journal l'Humanité. Notre journal, un des moyens au centre de nos luttes pour l'égalité et la dignité humaine.

On y trouve des textes éclairant et commentant des Unes de journal, une pour chaque année depuis 120 ans d'existence du journal, correspondant à de grands évènements historiques à l'échelle nationale ou mondiale, ou des évènements moins connus mais significatifs de basculements que l'Humanité a mis en valeur plus que d'autres journaux de presse quotidienne: ainsi, le lecteur lira avec beaucoup d'intérêt en miroir d'évènements et de unes de l'humanité des textes ciselés de Fabien Gay, actuel directeur de l'Humanité, et sénateur communiste de Seine Saint-Denis, de l'ancien directeur de l'Humanité et député européen Patrick Le Hyaric, de Marie-George Buffet, de Pierre Laurent, de Fabien Roussel, , les trois derniers dirigeants du Parti Communiste qui se sont succédé depuis 20 ans, de Raoul Hedebouw, député et président du PTB (Parti du travail de Belgique), de Claude Askolovitch responsable de la revue de presse de France Inter et écrivain, de Christiane Taubira, du fondateur du groupe Zebda Moustafa Amokrane, des historiens Serge Wolikow, Alain Ruscio, Guillaume Roubaud Quashie, Roger Martelli, Nicolas Offenstadt, Patrick Boucheron, du sportif Lilian Thuram, du journaliste Daniel Mermet, de la journaliste Hajar Raissouni, de la déportée juive rescapée d'Auschwitz Ginette Kolinka, de l'ancien ministre communiste de la Fonction Publique Anicet Le Pors, du comédien, journaliste et écrivain François Morel, de l'astronaute Thomas Pesquet, de Ariane Ascaride, du cinéaste chilien Patricio Guzman (sur le coup d’état de Pinochet contre le gouvernement de Salvador Allende), des écrivains Lyonel Trouillot et Joseph Andras, de l'ambassadrice de l'OLP et de Yasser Arafat Leïla Shahid, ou de l'actuelle ambassadrice de la Palestine en France Hala Abou Hassira, de l'écrivain et journaliste Sorj Chalandon (sur la mort de Bobby Sands), de Rony Brauman, Hubert Védrine, Ian Brossat, Clémentine Autain, François Ruffin, Cédric Villani, de l'humoriste Guillaume Meurice, de la sociologue Monique Pinçon-Charlot.

Les éditions de "l'Humanité" publient aussi sous forme de revue souple papier glacé de 121 pages et moins onéreuse complémentaire pour célébrer ses 120 ans: "Instantanés d'Humanité. 120 ans d'un journal engagé". Il s'agit d'un regard d'historien coordonné par Alexandre Courbat et de journalistes sur le fonctionnement du journal l'Humanité, ses principes, son éthique, ses directions, sur son originalité dans le monde des médias, et sur la fête de l'Humanité. On y trouve aussi de nombreux documents d'archives magnifiques - photos, unes, qui montrent le lien du journal communiste avec la grande Histoire, à la fois témoin et acteur de cette Histoire du côté de la défense des dominés, des exploités, des damnés de la terre. Ce hors-série fait notamment la part belle aux engagements féministes et internationales, pour la paix et la décolonisation, du journal L'Humanité. Il est à vendre au prix de 9,90€ et la fédération du PCF Finistère en dispose là encore d'un nombre important d'exemplaires à disposition des camarades, sympathisants, lecteurs et amis de l'Humanité, ou tout simplement des passionnés d'histoire et de la presse.

Le livre et la revue Hors-Série ne font pas doublon mais se complètent très utilement et viennent aussi compléter sans redondance des livres tout aussi indispensables comme:

- La fête de l'Humanité, 80 ans de solidarité, de Valère Staraselski (Le Cherche Midi, 2010, 32€)

- "Un siècle d'Humanité 1904-2004" sous la direction de Roland Leroy au Cherche-midi toujours (2004, 18€)

ou d'autres livres monographiques de Alexandre Courban, Georges Cadiou, consacrés respectivement à Gabriel Peri, Marcel Cachin, grandes figures de l'Humanité des années 1920-1930.

A l'heure où l'invasion des idées d'extrême-droite dans les médias menace gravement notre démocratie (à l'image de beaucoup d'autres pays et régions du monde), ce qu'ont traduit les élections européennes et législatives de juin et juillet 2024, il est nécessaire de rappeler combien l'Humanité avec sa triple exigence d'engagement pour la transformation de la société et la cause des plus démunis et des travailleurs face aux capitalistes, de qualité et d'émancipation par l'éducation populaire, d'indépendance journalistique vis-à-vis des puissances d'argent, et son ambition d'exprimer l'originalité du point de vue communiste sur la société et le monde dans un esprit d'ouverture, d'intelligence, de débat et de rassemblement pour être utile au peuple, est une exception française et un patrimoine inestimable à préserver et faire fructifier pour défendre à la fois la République sociale, les valeurs universelles de l'internationalisme et des droits humains, et notre démocratie face aux coups de boutoir des Bolloré, Sterin, Elon Musk et consorts, ces forces du Capital qui sont prêts à nourrir la "bête immonde" du fascisme et du racisme pour mieux servir leurs intérêts.

Ismaël Dupont, 18 août 2024

120 ans du journal L'Humanité: un livre et une revue à se procurer de toute urgence auprès de la fédération et des sections communistes du Finistère
120 ans du journal L'Humanité: un livre et une revue à se procurer de toute urgence auprès de la fédération et des sections communistes du Finistère
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12 mai 2024 7 12 /05 /mai /2024 08:51
Conseil de lecture - Le nom sur le mur d'Hervé Le Tellier (Gallimard, 2024)

Le dernier récit d'Hervé Le Tellier, prix Goncourt en 2020 pour L'Anomalie, nous embarque, dans une forme de flânerie à la découverte des dessous de l'Histoire, dans une succession de digressions et réflexions sur l'Occupation, la Résistance, la Collaboration, les crimes nazis, et leur mémoire.

Une écriture élégante, des photographies et documents originaux insérés et commentés, une érudition toujours amenée avec finesse nous font croiser, en même temps que l'humble et touchante destinée d'André Chaix, résistant FTP de la Drôme, boulanger tué à 20 ans à Grignan lors d'un combat avec les troupes d'occupation allemandes, et de Simone Reynier, sa fiancée, qui perdit aussi son père résistant, Célestin Reynier, membre du groupe FTP Guion, bouilleur de cru rescapé de la première Guerre Mondiale, estropié dans les tranchées, exécuté par la Gestapo de Lyon après plusieurs jours de torture sous les ordres de Klaus Barbie.

L'écrivain oulipien y rappelle avec légèreté, comme pris par les hasards objectifs de l'association d'idée, les non-dits de l'histoire, les criminels de guerre non jugés, amnistiés, bénéficiant de la plus grande indulgence des temps de guerre froide où les ennemis du communisme redevenaient les amis des gouvernements d'union sacrée contre le communisme, des Américains et de leurs alliés, même s'ils avaient fricoté avec la Collaboration ou combattu avec les Allemands.

"De toute façon, après la loi d'amnistie du 6 août 1953 sur les crimes ou faits de collaboration, il n'y a plus dans les prisons françaises un seul condamné pour des délits liés à l'Occupation. Même les assassins de Tulle, de Figeac, d'Argenton-sur-Creuse, les bourreaux d'Oradour-sur-Glane et on en oublie, les rares qui ont été emprisonnés, tous, absolument tous, sont libres dès 1953. On n'a pas voulu emprisonner les "malgré-nous" alsaciens de la 2e division SS Das Reich, qui représentent pourtant les deux tiers des accusés. Le verdict accablant du procès de Bordeaux n'aura aucune conséquence, et quand les églises d'Alsace sonneront le tocsin à la suite des condamnations, l'amnistie viendra l'annuler. La pauvre Creuse rurale peut bien pleurer ses morts. Elle devra s'incliner devant la riche Alsace industrielle, seule région de France où jamais personne n'aura été nazi.

On se tromperait en croyant que beaucoup sont passés entre les mailles du filet. Il n'y avait plus de filet parce qu'on ne souhaitait pas qu'il y en eût. Les Etats-Unis, tout à la guerre froide contre les Soviétiques, mettaient en place l'Opération "Paperclip". Il s'agissait d'exfiltrer et de recycler les anciens nazis, certes excessifs dans l'antisémitisme, mais anticommunistes de première qualité." (p.59-60). 

Les références au cinéma de l'Occupation et de la propagande nazie, à Anne Sylvestre, à "Jules et Jim", écrit par l'ami du père de Stéphane Hessel, modèle de Jules, à Césaire, à Sénèque, font de ce livre un véritable "bouillon de culture", plaisant et stimulant, qui donne envie d'aller chercher plus loin...

On y lit aussi le nécessaire et éloquent rappel des origines du Front National, le parti des Le Pen annoncé aujourd'hui sous le nouveau nom trompeur de Rassemblement National à 33% aux élections européennes, le même score au presque que le Parti Nazi en 1933: 

"Cet automne 1972, alors que je lisais le livre de Primo Levi, un parti était fondé, le 5 octobre exactement, le "Front national". On parle évidemment du "nouveau", pas du vrai, celui de la Résistance, l'extrême-droite ayant toujours aimé brouiller les repères, défaire le sens des mots, et les salir au passage.

On y découvre, libres depuis longtemps, bien rescapés du radeau nazi: celui qui dépose les statuts, accompagné par un ancien député poujadiste plus présentable que lui et dénommé Jean-Marie Le Pen, s'appelle Pierre Bousquet. Bousquet est l'un de ces trois cent Waffen-SS de la division Charlemagne protégeant jusqu'au bout le bunker d'Hitler à Berlin, en avril 1945, des soldats de l'Armée Rouge.

Le premier secrétaire du FN s'appelle, lui, Victor Barthélémy: c'est le numéro deux du PPF, le parti de Doriot, et l'un des créateurs de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, cette fameuse LVF portant l'uniforme allemand, et qui fusionnera avec la Waffen-SS Charlemagne. Barthélemy, milicien, auxiliaire zélé de la police pendant la rafle du Vel'd'Hiv, se réfugiera en 1944 dans l'éphémère et sanglante République de Salo de Mussolini, tentera de fonder début 1945 un "maquis blanc" en France. Fait prisonnier, il obtient de passer devant un tribunal militaire, lui, le civil: un bon choix, il fera quelques mois de prison.

N'omettons pas André Dufraisse, cofondateur du FN, lui aussi engagé dans la LVF, puis dans une division blindée allemande sur le front de l'Est. Celui lui valait chez ses amis du Front national le surnom affectueux de "Tonton Panzer".

On pourrait étirer longtemps la liste de ces anciens nazis français présents à la fondation de l'ancêtre du Rassemblement national: Léon Gaultier, cofondateur du FN, quelques années plus tôt "saint des saints de la Waffen-SS" selon l'expression de Jean Mabire, hagiographe de ce corps d'armée. Roland Gaucher, membre de son comité directeur, qui écrivait en mai 1944 dans Le National populaire, sous son vrai nom de Roland Goguillot, que "la législation antisémite pèche par de grands défauts. Elle n'est pas suffisante, elle n'est pas appliquée". François Brigneau, premier vice-président du FN, propagandiste raciste et antisémite dans La Fronde, dont le "manifeste" refuse que des "nomades plus ou moins francisés par le Journal officiel (ne) fassent la loi chez nous". Pierre Gérard, secrétaire général du FN en 1980, et sous Vichy numéro deux de la Direction générale de l'aryanisation économique et directeur de la Propagande du Commissariat général de la question juive.

J'en oublie, mais j'en ai fini." (p.78-79)

On trouve encore d'autres pépites dans ce livre, dont ce bel hommage à Félix Germain, alias "Yves Morvan", qui a donné son nom à un bataillon de la résistance FTP, ouvrier marseillais, communiste, ancien officier de marine, ancien des Brigades Internationales, commandant plusieurs unités du maquis:

"Tout ce que j'ai pu lire sur Morvan m'étonne. Il avait un physique de gorille, un Mauser dans un étui toujours ouvert, et cinq ou six grenades qui brinquebalaient à son ceinturon, pendues par la goupille. Et surtout, ses hommes, qui le vénéraient, l'appelaient "Chicago" parce qu'il roulait dans une traction avant Citroën aux jantes peintes en rouge vif, une mitraillette entre les jambes. J'aime bien.". 

Bref, on ne saurait trop vous conseiller "Le nom sur le mur" d'Hervé Le Tellier, un livre qui, bien écrit, agréable et facile à lire, ouvre beaucoup de portes découvrant les maisons hantées de la mémoire française.   

Hervé Le Tellier, Le nom sur le mur, Gallimard, 2024, 160 pages, 19,80€

I.D

 

 

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6 mai 2024 1 06 /05 /mai /2024 06:00
Conseil de lecture: "La persistance de la question palestinienne" du professeur d'histoire politique jordano-américain Joseph A. Massad
"La persistance de la question palestinienne", publiée en France il y a 15 ans, en 2009.
 
Joëlle Marelli a traduit de l'anglais ce très stimulant essai de Joseph A. Massad publié en France en 2009 aux éditions La Fabrique (12€).
 
D'origine jordanienne, Joseph A. Massad (né en 1963) est professeur associé à l'université Columbia, à New York, où il enseigne l'histoire politique et intellectuelle arabe moderne.
 
Ce livre est d'une criante actualité.
 
Il montre comment, à la source du sionisme de Theodor Herlz, il y a une forme de reflet de l'antisémitisme et du nationalisme européen dont les juifs d'Europe ont été victimes et qui va métastaser au Proche-Orient dans l'image raciste du Palestinien que va construire le nationalisme et le sionisme israélien de manière à justifier la colonisation, la spoliation, l'apartheid.
Le Palestinien devenant ainsi une sorte de double du Juif de l'idéologie raciste européenne pour le sionisme à dimension raciste régnant chez une partie des israéliens.
Le sionisme de Herlz intériorise la vision antisémite des Juifs comme orientaux d'Europe et veut les transformer en Occidentaux d'Asie: le projet sioniste est pour Joseph A. Massad depuis Herzl celui d'une européanisation des Juifs en Asie, reportant sur le palestinien d'Asie les stigmates attribué par l'antisémitisme au juif de la diaspora, sans terre ni patrie, et cela en reproduisant les schémas racistes de l'antisémitisme, aussi bien dans le rapport avec l'identité juive qu'avec l'altérité palestinienne ou arabe, et en s'appuyant de manière opportuniste sur des forces réactionnaires antisémites en Occident, devenues compagnons de route du projet colonial sioniste pour des raisons diverses (religieuses, coloniales, impérialistes, racistes).
 
Morceaux choisis:
 
"Tout en faisant leurs les objections des "maskilim" et autres assimilationnistes juifs pour qui il s'agissait de faire disparaître la marque de l'altérité juive, le sionisme s'en distinguait en affirmant que les chrétiens européens ne permettraient jamais aux Juifs de prouver qu'ils pouvaient devenir Européens en Europe. La solution semblait alors évidente: le sionisme, pour reprendre les thèmes de Herzl, fonderait pour les Juifs un Etat qui constituerait "un morceau de rempart contre l'Asie, (...) la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie" (L'Etat Juif, Theodor Herlz, éditions de l'Herne).
Comme l'annonçait son roman Altneuland, cet État battrait les Européens à leur propre jeu civilisationnel. La colonie de peuplement serait le lieu de transformation des Juifs. Pour devenir européens, les Juifs devaient quitter l'Europe. Ils pourraient y revenir et en faire partie intégrante à condition d'en imiter la culture à distance géographique. Les Juifs avaient été asiatiques en Europe, ils deviendraient européens en Asie (Herzl, Le Pays ancien-nouveau)... La rencontre avec les Arabes palestiniens suscita l'expansion du projet transformateur. En cherchant à métamorphoser les Juifs en Européens, le sionisme déclencha un processus de métamorphose des Arabes palestiniens en Juifs, dans une géographie déplacée de l'antisémitisme. (...).
Le sionisme comprenait que pour devenir européens, les Juifs ne pouvaient plus s'identifier en termes tribaux ou religieux; il leur fallait désormais le faire en termes de race et de nationalité. C'est dans ce contexte que les origines religieuses du judaïsme devinrent des origines nationales et raciales et que les anciens rois hébreux devinrent les ancêtres des Juifs modernes... Ce sont les principes nationalistes européens "Blut und Boden" ("le sang et le sol") qui guidèrent l'invention sioniste des Juifs comme nation possédant sa propre terre."
 
"Dans la chaîne de représentations formée par les idéologies sionistes de Herzl à Menachem Begin et à Ariel Sharon, les Palestiniens figurent de différentes manières, toutes liées. Si Herzl les voyait comme des gens "sales", aux allures de "brigands", Menachem Begin, les considérait comme des "bêtes à deux pattes" (discours à la Knesset, 25 juin 1982). Noter l'impeccable coïncidence entre les adjectifs antisémites utilisés contre les Juifs européens et ceux que le sionisme utilise pour décrire les Palestiniens. Herzl souhaitait "transférer cette population misérable" vers les pays voisins, tâche qu'exécutèrent avec succès Ben Gourion et la direction sioniste en 1948, expulsant la majeure partie de la population palestinienne, et de manière plus mitigée en 1967, quelques centaines de milliers à peine. La tolérance des Juifs israéliens à l'égard des "sales étrangers" qui vivent parmi eux a ses limites. Dans un rapport de l'Institut israélien pour la démocratie publié en février 2004, "en 2003, plus de la moitié (53%) des Juifs en Israël disent clairement qu'ils sont contre l'égalité complète pour les Arabes; 77% disent qu'il devrait y avoir une majorité juive pour les décisions politiques cruciales (...) et la majorité (57%) dit que les Arabes devraient être encouragés à émigrer, référence voilée à l'expulsion ou au "transfert". (...)
 
Mais en dépit de ses vaillants efforts, le sionisme ne parvint pas à expulser tous les Palestiniens. Il fit de ceux qui restèrent en Israël des étrangers sur leur propre terre et les soumit de 1948 à 1966 à un système militaire raciste rappelant la vie des juifs européens sous les pires espèces de régimes antisémites... Depuis 1966, cette population vit sous un système civil raciste qui évoque les expériences moins extrêmes des Juifs européens sous des lois antisémites discriminatoires. Quant à la population palestinienne de Cisjordanie et de Gaza, occupées en 1967, ses terres et ses maisons sont devenues des ghettos assiégés, emmurés et entourés de meutes de colons et de l'armée israélienne.
(...)
Pour justifier ses efforts de colonisation de la Palestine auprès d'un monde européen non juif, le sionisme présenta les Juifs comme des vecteurs de la civilisation européenne dans un pays affligé d'une population barbare, "parasitaire", qui le négligeait et en faisait un désert. Ce que l'antisémitisme projetait sur les Juifs européens allait être en grande partie reporté sur les Arabes palestiniens, auxquels furent attribuées des caractéristiques jusqu'alors considérées, par le sionisme et par l'antisémitisme, comme spécifiques de la judaïcité diasporique. La question de la "négligence" des Palestiniens quant à la terre sur laquelle ils vivaient n'est pas très éloignée du poncif antisémite désignant les Juifs européens comme usuriers improductifs "parasitant" la société chrétienne d'Europe. "
 
"Herzl écrit dans son journal en 1895 que l'antisémitisme est "plus que compréhensible", qu'il est "salutaire" et "utile au caractère juif". Il va plus loin en expliquant que l'antisémitisme constitue "l'éducation d'un groupe par les masses". Il prédit qu'avec "l'école de la vie", "un mimétisme darwinien surviendra".
 
Plus tard, Herzl favorisa les alliances avec les antisémites de l'époque. Cette logique a persisté jusqu'à nos jours. (...) Le racisme du sionisme dérive clairement d'un antisémitisme antérieur qui a simplement changé de cible. (...) Le sionisme est d'abord et avant tout une idéologie nationaliste dans la tradition romantique européenne, bien qu'il soit tard venu dans cette tradition. L'influence du romantisme allemand (notamment de philosophes comme Herder et Fichte), le mouvement de jeunesse allemand (imité par le sionisme), ainsi que les idées "fin de siècle" de la pensée évolutionniste et des théories de la race et de la dégénérescence informent beaucoup de cette construction idéologique. Max Nordau, théoricien par excellence de la dégénérescence, fut l'un des pères philosophiques du sionisme, appelant à la régénérescence des Juifs dégénérés. Il avait pris soin de souligner:
 
"Nous ne deviendrons pas des Asiatiques là-bas (en Palestine, pour ce qui est de l'infériorité anthropologique et culturelle, pas plus que les Anglo-saxons ne sont devenus des Indiens en Amérique du Nord, des Hottentos en Afrique du Sud, ou des membres des tribus papoues en Israël (...)"
 
" Le sionisme est aussi un mouvement colonial rendu possible par un monde colonial européen qu'il espérait pouvoir à la fois seconder et étendre... Le fait de présenter comme une extension de l'Europe explique une part importante du soutien dont Israël a bénéficié auprès de l'Europe et de l'Amérique au siècle passé. Herzl ne l'avait que trop bien compris quand il prédisait que les antisémites seraient les meilleurs appuis du sionisme: "Les gouvernements des pays où sévit l'antisémitisme ont un vif intérêt à nous procurer cette souveraineté".
Allaient même, selon lui, contribuer à un fonds d'émigration destiné aux Juifs européens "non seulement les pauvres petits Juifs, mais encore les chrétiens qui veulent se débarrasser des Juifs"... On ne saurait comprendre plus clairement le rôle des antisémites dans les efforts sionistes. Herzl affirma sans détour que "les antisémites deviendront nos amis les plus fiables, les pays antisémites, nos alliés".
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