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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 08:49
Editions Futuropolis, 2015 - 218 pages - 24€

Editions Futuropolis, 2015 - 218 pages - 24€

Benoît Collombat, les auditeurs de France Inter, les lecteurs du Monde Diplomatique, ou de l'Histoire secrète du patronat français de 1945 à nos jours le connaissent bien: un excellent journaliste d'investigation qui n'a pas peur d'affronter les pouvoirs. 

Davodeau, c'est un des dessinateurs et auteurs les plus talentueux de la nouvelle bande dessinée française, porteuse d'un sens du récit et d'une ambition très fortes, s'adressant aux adultes, avec une collaboration avec Kris sur "Un homme est mort", sa très belle série "Lulu". 

La BD cher pays de mon enfance relate une enquête de Collombat et Davodeau sur le SAC, le Service d'Action Civique. 

Il y est d'abord question de l'assassinat du juge Renaud à Lyon le 3 juillet 1975, ancien résistant passé par la justice coloniale. Ce juge à poigne, flamboyant et anti-conformiste, enquêtait sur le casse du siècle de l'hôtel des Postes de Strasbourg le 30 juin 1971 (un butin de 11 millions de francs, soit 1,8 millions d'euros) par une équipe de la pègre lyonnaise liée au Service d'Action Civique, casse qui aurait pu servir à financer l'UDR, le parti de droite gaulliste. Ou au moins les activités du SAC, son service d'ordre et sa main armée. Le juge Renaud savait qu'il était sur un gros coup, qu'il risquait sa vie, il avait rendez-vous avec un ministre qui fut son supérieur dans la Résistance et en qui il avait confiance le lendemain. Pompidou avec son ministre de l'intérieur Marcellin voulaient neutraliser le SAC. Il y avait péril en la demeure et le juge a été abattu. L'enquête et la procédure judiciaire ont été opportunément encadrées pour ne pas mettre en oeuvre les liens du grand banditisme avec la droite institutionnelle et poser la question du financement du parti gaulliste et de ses liens avec la mafia. Quand le juge Fenech reprend l'instruction sur la mort du juge Renaud, elle aboutit aussi à un non-lieu. Pourtant, les assassins présumés du juge Renaud étaient connus, le réalisateur Yves Boisset a même fait un film à St Etienne sur cette affaire très peu de temps après avec Patrick Dewaere - "Le juge Fayard", ce qui lui a valu d'être menacé, lui et ses enfants, des enfants qu'il a dû cacher en Irlande dans une ferme fortifiée de l'IRA pour qu'ils ne risquent pas d'être abattus par des truands liés au SAC. 

Le SAC, Service d'action civique, était une association de loi 1901, constituée à l'origine de gaullistes, anciens résistants pour certains, qui voulaient accompagner le retour de de Gaulle au pouvoir - le quasi coup d'Etat de 1958 - pour un Etat fort pendant la guerre d'Algérie (et pour l'Algérie française à l'époque) et face à la menace "rouge" et décolonisatrice, et qui ont ensuite surtout mené, par fidélité à de Gaulle et leurs nouvelles positions de pouvoir dans l'Etat, la guerre civile qui ne disaient pas sans nom avec l'OAS, avec des enlèvements, des tortures, des disparitions de chaque côté. Après avoir aussi mené des opérations spéciales en Angérie contre le FLN, peut-être pas étranger par exemple à la disparition de Ben Barka.

Ce véritable "état dans l'état" était dirigé par Jacques Foccart, le Monsieur Afrique de De Gaulle, Monsieur Françafrique. Charles Pasqua était le n°2. Il était constitué par des anciens résistants de droite, des voyous qui voulaient se rapprocher du pouvoir pour continuer leurs affaires tranquillement, des truands liés aux jeux d'argent, à la drogue, à la prostitution, au trafic d'armes, le racket, à Marseille, en Corse, à Lyon, à Paris. Le SAC offrait ses services aux patrons au moment des conflits sociaux pour casser les grèves et les communistes, l'ennemi par excellence. Il protégeait les colleurs d'affiche de la droite, de l'UDR, puis du RPR. Il alimentait en fonds secrets les campagnes politiques du parti gaulliste. Il pouvait mener des opérations criminelles et secrètes à l'étranger pour des objectifs politiques, notamment en Afrique ou derrière le rideau de fer. 

Ni Pompidou, ni Giscard, n'étaient organiquement liés au SAC mais ils ont dû composer avec cet "état dans l'état", cette institution occulte puissante qui comptait dans ses rangs bon nombre de policiers, d'officiers des renseignements généraux, de préfets, de hauts fonctionnaires, des juges administratifs, et bien sûr des malfrats qui pour certains avaient des mandats politiques, comme Marcel Francisci, patron du parti gaulliste en Corse, conseiller général, membre du SAC, un des gros bonnets du milieu sur lequel enquêta le journaliste James Sarrazin dans "M...comme milieu", ce qui lui valut d'être menacé de mort. Ni Pompidou, ni Giscard n'allèrent au bout d'un démantèlement du SAC car, également, ils en avaient peur, l'organisation n'hésitant pas à pratiquer les attentats ciblés. C'est cet état profond qui porta l'ascension de Jacques Chirac, l'héritier. Toute une partie de l'argent du SAC et donc de la droite "gaulliste" transitait par la mafia belge, et notamment par Maurice Boucart, ancien collaborateur des nazis, mort d'un troublant accident de voiture alors que la presse d'investigation belge, plus "libre" de mettre en cause les liens entre la politique française, la police et la pègre, avait commencé à remonter la filière. Dans les années 70 et 80, beaucoup de victimes du SAC seront des membres du SAC eux-mêmes: tellement d'argent et de secrets d'Etat en jeu... 

"C'était quoi le SAC? dit le BD de Davodeau et Collombat à un moment donné (p 117)... Le SAC, c'était cette zone grise de la Ve République dont on n'aime pas vraiment se souvenir. Le temps a passé. Mais de nombreux membres du personnel politique français, d'une façon ou d'une autre, ont été formés par cette histoire et y ont gardé des attaches, plus ou moins avouées. Le gaullisme de la seconde guerre mondiale, celui de la guerre d'Algérie, celui de 1968, et ce qu'il est devenu après l'alternance de 1981 portent en eux l'histoire du sac. Et maintenant au XXI e siècle? La mémoire du gaullisme est célébrée par la "fondation Charles de Gaulle". Ses bureaux occupent l'ancien siège parisien du SAC. En 2015, son président est Jacques Godfrain qui fut, on l'a vu, trésorier du SAC. Sûrement une coïncidence."    

Pour la plupart des Français, en 1981, le SAC fait son entrée dans la lumière de la pire des manières qui soit, avec la tuerie d'Auriol, l'assassinat sauvage de Jacques Massié, chef de la section marseillaise du SAC soupçonné de vouloir se rapprocher du nouveau pouvoir socialiste, de sa femme, de son fils de 8 ans, de ses beaux-parents et d'un ami. C'en est trop, le pouvoir socialiste trouve là une justification et un encouragement pour s'attaquer à cette organisation politique mafieuse et dangereuse à travers la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire. Benoît Collombat et Etienne Davodeau, en étudiant les audiences de cette commission d'enquête, se sont d'ailleurs aperçus que les archives liés au SAC concernant les liens avec l'assassinat du juge Renaud et le casse de l'hôtel des postes de Strasbourg sont toujours inaccessibles, jusqu'en 2058, pour les chercheurs... 

L'action du SAC a aussi été importante sur le terrain de la répression du mouvement syndical et social. En 68, les hommes du SAC enlèvent et interrogent des étudiants manifestants, en les intimidant. "De véritables "milices patronales", nous rappellent Collombat et Davodeau, sont mises en place dans les entreprises afin de contrer l'influence de la CGT et de la CFDT, jugées trop "gauchistes". Il s'agit de maintenir la "paix sociale" à n'importe quel prix: surveillance des salariés, menaces, intimidations, tabassages... Ces "syndicats maison" sont soutenus par un patronat de choc qui craint un nouveau mai 68, et par des hommes de l'ombre, comme Georges Albertini, un ancien collabo, proche des milieux gaullistes, qui est à la tête d'une multitude d'officines anticommunistes. Ces milices patronales recrutent des gros bras du SAC, bien sûr, mais aussi chez les truands, chez les mercenaires, et même chez d'anciens membres de l'OAS. Tout ce petit monde se retrouve dans les usines pour faire le coup de poing. Le syndicat emblématique de ces "années SAC" est la CFT (Confédération Française du Travail) rebaptisé CSL (confédération des syndicats libres) en 1977, ce "syndicat patronal" est omniprésent dans l'industrie automobile".

Dans la BD de Collombat et Davodeau, des syndicalistes CGT de l'usine automobile de Poissy, à 30 km à l'ouest de Paris, aujourd'hui appartenant au groupe PSA, mais qui fut FORD, SIMCA, Talbot, puis Peugeot, témoignent du fait qu'au début des années 60, l'adhésion à la CGT ne pouvait qu'être clandestine - sinon, le patron, admirateur de Mussolini, employant des mouchards et des nervis infiltrés dans le personnel, faisant la promotion du syndicat patronal maison et combattant les syndicalistes de lutte, aurait viré les ouvriers. Les nervis témoigne le mécanicien ajusteur CGT Joseph Tréhel, qui fut ensuite maire de Poissy, puis conseiller régional communiste, c'était une "sorte d'unité spéciale", travaillant avec des anciens d'Indochine et des membres du SAC, qui de temps en temps quitter la boîte pour une mission spéciale: coller des affiches pour le parti gaulliste, faire le service d'ordre d'un meeting, escorter des personnalités, faire le coup de poing contre les syndicats ouvriers. Après mai 68 et les accords de Grenelle, la CGT obtient enfin le droit de distribuer des tracts devant l'usine, mais ces "nervis" anti-communistes à la solde du patron et plus ou moins mercenaires les intimident et parfois les frappent (la BD fait référence à un film documentaire, "L'agression", filmé par le réalisateur Paul Seban lors d'une distribution de tract de la CGT à l'usine automobile de Poissy, conservé au fonds audiovisuel du parti communiste), cherchent à les faire virer, enquêtent sur eux jusque dans leurs résidences privées, leurs immeubles. Peugeot finançait directement le RPR, imprimait ses tracts, et le noyau dur de la CSL, le syndicat jaune acquis aux intérêts du patron, et qui faisait le coup de poing contre les ouvriers membres de la CGT, était constitué de membres du SAC. C'était l'époque où ces syndicats patronaux faisaient appel à des sociétés d'intérim truffées de mercenaires, de gangsters, d'anciens membres de l'OAS. Où la police travaillait pour la droite et le SAC à faire les poubelles des syndicats pour les surveiller (témoignage d'un ancien responsable, de gauche, des renseignements généraux). A l'usine Peugeot de St Etienne, les directeurs du personnel, des anciens militaires, proches de l'extrême-droite, font intervenir 70 mercenaires en treillis armés de matraque et de chaînes pour briser une occupation d'usine. On est en 73. Un ancien de Framatome qui construit des centrales nucléaires racontent aussi comment les délégués du personnel CFDT (la CFDT de l'époque avait une culture de lutte et était de gauche) et CGT étaient harcelés salement par des fausses annonces, diffamations, montages avec leurs photos, par des membres du syndicat jaune liés au SAC.  

Benoît Collombat voit aussi la trace du SAC dans l'assassinat (et non le suicide) du ministre Robert Boulin le 29 octobre 1979, membre du RPR, gaulliste social, maire de Libourne, ancien résistant du réseau Navarre, adversaire politique à droite de Chirac et Peyrefitte, ce dernier membre du SAC, et son concurrent pour Matignon, lié à Chaban-Delmas. L'enquête saisie par le procureur Louis Bruno Charlet, "une barbouze judiciaire" selon un ancien flic, lié au SAC et aux services secrets, aurait été conduite de manière à éliminer tous les éléments contredisant la thèse officielle du suicide. Le procureur Charlet est mort ensuite lui aussi d'un accident de voiture. Il se serait endormi au volant...  La contre-enquête de Collombat, dont il a fait un livre autonome, est glaçante sur les complicités d'Etat, policières et judiciaires, de la dissimulation d'un assassinat. Robert Boulin a été retrouvé à genou, la tête dans un étang peu profond, mais il n'est pas mort dans cette position. Son visage portait des traces de coup que le maquillage post-mortem n'a pas réussi à dissimuler. L'assassinat est connu de plusieurs membres éminents de la droite, Chaban, Achile Peretti, le maire de Neuilly, Olivier Guichard, qui font tous bouche cousue par peur. Boulin, à qui a un proche de Focart a vendu un terrain dans le sud dans des conditions douteuses qui lui valent une campagne de presse à charge, connaît des choses sur les trafics de la Françafrique et de Focard, au service du clan Chirac: Elf, le Gabon, les malettes de billets entre Libreville et Paris, l'argent sale, les comptes en Suisse. Il peut servir la réélection de Giscard contre Chirac. Après l'assassinat, Achille Peretti, proche de Pasqua, qui a lancé la carrière de Sarkozy, essaie de faire taire la femme de Boulin, de l'acheter. Ses tentatives ont été entendues par le kiné de Boulin au domicile de Mme Boulin, et même enregistrées. Un journaliste de TF1, Jacques Collet, relance médiatiquement l'affaire Boulin en 1983 en évoquant l'hypothèse de l'assassinat - Colette Boulin lui confie l'enregistrement de la conversation avec Achile Perreti où celui-ci cherchait à faire chantage sur elle. Jacques Collet ne tarde pas à faire l'objet de pression de la part du clan chiraquien, lié à la Françafrique, et de menaces et tentatives d'intimidation. Il lâche l'affaire et part travailler comme correspondant en Jordanie. Le journaliste du Monde James Sarrazin est lui aussi menacé, suivi et intimidé alors qu'il enquête sur l'affaire Boulin. Bernard Fonfrède, assistant parlementaire de Gérard César, le député suppléant de Robert Boulin à Libourne, qui détruisit les archives de Boulin au ministère du travail avec des membres du SAC à la demande de Gérard César et témoigna sur les dossiers qu'il avait entrevus en 2003 au micro de France Inter et de Benoît Collombat fut victime d'une agression qui faillit le tuer et le plongea dans le coma suite à une intrusion chez lui. 

Pour écrire cette BD palpitante et terrible sur l'histoire secrète de la Ve République et de la droite, Benoît Collombat et Davodeau ont interrogé des policiers, des juges, des journalistes, des politiques, des syndicalistes, des militants de droite, d'extrême-droite et de gauches, des proches d'anciens responsables du SAC et des membres de la famille Boulin et de la famille Renaud, soit des deux victimes les plus connus de ces barbouzes du gaullisme.             

               

  

 

Jacques Foccart et Charles Pasqua, dirigeants du SAC, cet état profond de la droite gaulliste

Jacques Foccart et Charles Pasqua, dirigeants du SAC, cet état profond de la droite gaulliste

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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 06:24
"Le militaire: une histoire française". Un livre de réflexion de Claude Serfati à lire

Un sujet très important, et pourtant peut abordé......

Claude Serfati

Le militaire

Une histoire française

En France, l’armée joue un rôle essentiel depuis des siècles. Et bien que tous les États démocratiques contemporains trouvent leur origine et leur fonde­ment dans le monopole de la violence légitime, la Ve République a donné à l’institution militaire une place sans équivalent dans aucune autre démocratie et qui n’a cessé de se renforcer au cours des dernières décennies, quels que soient les partis au pouvoir.

Depuis 1991, les armées françaises ont mené sous des modalités diverses 111 opérations à l’extérieur de nos frontières, dont 25 pour la seule année 2015. L’activisme militaire serait-il une « passion fran­çaise », comme l’ont récemment suggéré les auteurs d’un rapport parlementaire ? Il est en tout cas évident que cet interventionnisme massif va bien au-delà des « guerres des présidents », que ses racines sont bien plus profondes et qu’il rend encore plus assourdissant le consensus par le silence qui submerge la société française.

Cet ouvrage souhaite fournir des éléments de réflexion à celles et ceux qui veulent comprendre les fondements du militarisme français et les raisons de son amplification au cours des dernières années. Il examine la place du militaire et de l’industrie de l’armement en France de l’époque de l’impérialisme à aujourd’hui, l’existence continuée de la Françafrique, et enfin le lien entre le regain militariste et le dispositif sécuritaire déployé sur le territoire depuis les attentats de 2015.

Claude Serfati

Claude Serfati est économiste, spécialiste de l’industrie et de l’innovation. Chercheur associé à l’Institut de Recherche économique et sociale et maître de conférence à l’Université Versailles-Saint-Quentin, il a notamment publié L’Industrie française de défense (2014) et La Mondialisation armée (2001).

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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 12:08
La griffe du chien de Don Winslow: un polar politique sur les faux-semblants de la guerre américaine contre la drogue et les guerillas communistes en Amérique Centrale

Si vous avez quelques longues soirées d'hiver à occuper, courez chez votre libraire pour acheter ce très grand polar de Don Winslow qui parcourt 30 ans la guerre américaine contre la drogue en Amérique Centrale et ses faux-semblants.

Cette plongée très documentée, ultra-réaliste, et de grande ambition au coeur de la lutte de l'Etat américain contre les cartels mexicains est un chef d'oeuvre. Le livre de Don Winslow, où le cynisme froid de ces grands capitalistes que sont les organisateurs du trafic de guerre, intégrés dans les oligarchies latino-américaines, le dispute à l'extrême-violence, montre notamment comment le pouvoir américain et la CIA, du temps de Reagan et Bush notamment, à participer à l'organisation du commerce de la drogue pour financer la lutte armée des milices d'extrême-droite au service des trafiquants de drogue et des gros propriétaires terriens, contre les groupes de guérillas communistes au Nicaragua, au Chiapas, au Salvador, envoyant comme instructeurs des membres de la mafia américaine et des anciens du Vietnam reconvertis en Mercenaires, véritables tueurs n'hésitant pas à assassiner des travailleurs, paysans, syndicalistes, prêtres un peu trop rouges, comment en retour les groupes rebelles marxistes ont été obligés eux aussi d'utiliser le contrôle d'une partie du commerce de la drogue pour s'armer, les grossistes mexicains jouant alors double jeu.

Ce livre présente le Mexique en narco-Etat contrôlé par les Etats-Unis et les cartels de la drogue, où les pires criminels sont les plus grands financeurs des campagnes électorales.

Ce roman montre bien en quoi le capitalisme financier et la spéculation a en grande partie des origines criminelles et comment la violence endémique et perpétuelle en Amérique Latine, mais aussi au Proche et Moyen-Orient, procède de stratégies de prédation capitaliste et impérialiste.   

A inscrire au livre noir du Capitalisme et de la lutte anti-communiste américaine. 

On ne s'ennuie pas en lisant ce livre haletant aux personnages de roman noir bien plantés, mais on peut, en se collant à la noirceur du monde, en nourrir quelques cauchemars.

Un extrait significatif de la toile de fond politique du livre:

"Les zapatistes du Chiapas sont plus actifs que jamais, les rapports signalent que leurs rangs ont récemment grossi du fait de l'afflux de réfugiés au Guatemala voisin. Le potentiel existe donc pour une insurrection communiste qui risque de s'étendre à toute la région.

Un nouveau groupe d'insurgés de gauche, l'EPR, le Ejercito Popular Revolucionario, l'Armée Populaire de la révolution, a fait son apparition en juin dernier, lors d'un service funéraire à la mémoire des paysans de Guerrero tués par les milices d'extrême-droite. Il y a quelques semaines, l'EPR a lancé des attaques simultanées contre des postes de police à Guerrero, Tabasco, Puebla et même Mexico, tuant seize policiers et en blessant vingt-trois autres. Le Viêt-Cong a démarré plus petit que ça, songe Hobbs. A ses collègues des renseignements mexicains, il a offert son aide contre l'EPR, mais les mexicains, encore et toujours sensibles aux interférences néo-impérialistes des Yanquis, ont décliné.

Stupidement, car il suffit d'un coup d'oeil rapide sur la carte pour constater que l'insurrection communiste se propage vers le nord à partir du Chiapas, alimentée par le désastre économique après la crise du peso et les délocalisations causées par la mise en oeuvre de l'ALENA.

Le Mexique vacille au bord d'une révolution, et tout le monde le sait, sauf les Autruches des affaires étrangères... Non les Mexicains ne peuvent accepter l'aide militaire américaine que sous couvert de la guerre contre la drogue... Le syndrome du Vietnam empêche le Congrès d'allouer le moindre sou au financement de guerres déguisées contre les communistes, mais les députés accepteront sans rechigner d'ouvrir leurs coffres pour faire la guerre à la drogue...".

(p. 650-651, La Griffe du Chien - Don Winslow, Points).       

 

Don Winslow en 2015: James Ellroy, le maître du roman noir (LA Confidential, le Dalhia Noir, Brown's Requiem, Le Grand Nulle part, White Jazz) dit de ce livre qu'il s'agit du "plus grand roman sur la drogue jamais écrit. Une vision grandiose de l'Enfer et de toutes les folies qui le bordent..."

Don Winslow en 2015: James Ellroy, le maître du roman noir (LA Confidential, le Dalhia Noir, Brown's Requiem, Le Grand Nulle part, White Jazz) dit de ce livre qu'il s'agit du "plus grand roman sur la drogue jamais écrit. Une vision grandiose de l'Enfer et de toutes les folies qui le bordent..."

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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 05:28
Devant le phare du Minou, l'équipage de la BD : Kris, Patrick Gourlay, Bertrand Galic et Damien Cuvillie (Le Télégramme)

Devant le phare du Minou, l'équipage de la BD : Kris, Patrick Gourlay, Bertrand Galic et Damien Cuvillie (Le Télégramme)

À partir d'aujourd'hui, Le Télégramme publie « Nuit noire sur Brest ». Illustrée par Damien Cuvillier, co-écrite par Kris et Bertrand Galic, cette nouvelle bande dessinée à suivre tout l'été propose une plongée dans le Brest d'avant-guerre, sur fond d'espionnage et de guerre d'Espagne.

Dimanche 29 août 1937. Victime d'une avarie, un sous-marin républicain espagnol fait surface au milieu de la rade de Brest. Un commando franquiste va alors tenter de s'en emparer en affrontant des militants communistes et anarchistes brestois.

Inspirée de faits réels, cette histoire a, depuis longtemps, été oubliée des Brestois. En 2013, lorsque le scénariste Christophe Goret, dit Kris, découvre « Nuit franquiste sur Brest », ouvrage de Patrick Gourlay publié chez Coop Breizh, il est « effaré » de ne jamais en avoir entendu parler ». Ce passionné d'histoire se penche alors sur le sujet et voit, là, une belle occasion de rendre hommage au Brest d'avant-guerre.

La liberté de la fiction

Son acolyte, Bertrand Galic, est, comme lui, immédiatement séduit par ce récit historique aux personnages clefs « très forts ». Car entre barbouzes et espions, les protagonistes ont parfaitement su garder leurs secrets, même 80 ans après les faits. « On ne sait, à peu près, rien d'eux », précise Bertrand Galic.

Pour construire leur récit, les auteurs ont dû adapter la réalité historique, comme le personnage X10, une « taupe » infiltrée chez les barbouzes. « Personne n'a jamais su d'où venaient les fuites », ajoute Kris, qui a enquêté dans les archives locales et nationales, ainsi que dans la presse de l'époque.

Fidèles à 90 % de l'histoire originale, les auteurs ont pourtant dû s'approprier les personnages, tout comme le dessinateur Damien Cuvillier, décidé à « ne pas être prisonnier des êtres vivants mais à les faire devenir des créatures de papier ». Une liberté qui permet un clin d'oeil à notre confrère Steven Le Roy, sous les traits de Stanislas Le Roy, journaliste à la Dépêche de Brest.

À plusieurs reprises, l'illustrateur Picard a fait le déplacement dans la cité du Ponant afin de s'imprégner de l'atmosphère de la ville : sur le port ou au cours Dajot mais aussi à bord d'un sous-marin nucléaire. Une visite après laquelle le dessinateur doit repenser son dessin, « avec des cadrages plus étroits et des focales plus courtes », afin de mieux rendre l'idée d'exiguïté ». Le trio s'est également lancé sur les traces du Brest disparu, dans des lieux comme l'Hermitage, fameux dancing de la rue Colbert. Une nouvelle épreuve pour l'illustrateur, qui n'a pas pu travailler à partir de photos, trop rares, mais grâce à une maquette réalisée par l'ancien propriétaire : « Même si la boîte de nuit actuelle, le Stendhal, ne ressemble plus du tout à ce que l'on met en scène, c'était intéressant de prendre la température des lieux, se souvient Damien Cuvillier. Cela permet de rendre le climat, de raconter une époque ».

Un « James Bond anarchiste »

En vue de développer certains points qu'ils n'ont pas pu aborder dans la BD, Kris et Bertrand Galic ont invité celui qui est à l'origine de tout, Patrick Gourlay, à réaliser un dossier à la fin de l'album.

Les coauteurs se retrouveront bientôt pour un nouvel album, « Sept athlètes », dans lequel il sera à nouveau question de la guerre d'Espagne. Les deux camarades espèrent pouvoir continuer de collaborer sur au moins un album par an, en fonction de leurs agendas respectifs. « L'idée, c'est d'avoir notre barque historique, politique et sociale », résume Kris, qui imagine déjà réutiliser le personnage de X10 afin de travailler sur l'espionnage politique : « Il pourrait nous servir à raconter beaucoup de choses. Un type comme lui aurait pu participer à tous les coups tordus des années 20 et 30 en Europe ». Une sorte de « James Bond anarchiste » qui servirait « une cause plutôt que les services secrets de sa majesté »...

Sortie le 15 septembre chez Futuropolis. Illustrations de Damien Cuvillier. Adaptation et dialogues de Bertrand Galic et Kris.


© Le Télégrammehttp://www.letelegramme.fr/bretagne/bd-la-guerre-d-espagne-s-invite-a-brest-30-06-2016-11128861.php#hUpMQ8m0aWeQhW5m.99

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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 06:57

 

 

Voici venu le temps de La contre-offensive, pour reprendre la main politique, idéologique et culturelle face à l’extrême droite et, parce que l’un ne va sans l’autre, face à toutes les forces néoconservatrices, aux tenants de l’ordre établi. Ce livre propose une démarche et des arguments pour faire reculer, ici et maintenant, le Front national de Marine Le Pen, son projet et son influence idéologique sur la société française, comme sa capacité, avec le Rassemblement bleu marine, à recomposer la droite à son profit afin de parvenir au pouvoir.

Une contre-offensive donc, pour retisser les liens de solidarité entre tous les dominés, pour refonder notre pacte républicain et laïc en repensant les formes du pouvoir et c’est sans doute le plus important, pour élaborer à des millions d’intelligences, le projet d’une nouvelle société d’émancipation humaine.

Alain Hayot, universitaire, est docteur en sociologie et anthropologie. Membre de la direction du PCF dont il est le délégué national à la culture. Conseiller régional PACA, il a été un acteur important du combat victorieux contre le couple Mégret à Vitrolles.

Élu maire-adjoint en 2002, il a contribué à y rétablir la démocratie.

www.editions-arcane17.net - 9 - sortie nationale : jeudi 13 février 2014.

Contact : Gérald Briant - 06 74 45 15 97 - gerald.briant@gmail.com

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 09:48

http://www.humanite.fr/sites/default/files/imagecache/une_article_vertical/le_modele_allemand_une_imposture.jpg

 

Samedi 25 janvier, l'équipe d' »On n'arrête pas l'éco », sur France Inter, partageait ses coups de cœurs. Le modèle allemand, une imposture, de Bruno Odent, en faisait partie. Chef de la rubrique Monde à l’Humanité et germaniste, son ouvrage est un travail pédagogique utile pour tous ceux qui ne désespèrent pas de la possibilité de réorienter l’Union européenne.

La critique de Jean-Paul Piérot sur le livre

Qui a oublié l’argument répété ad nauseam sur les plateaux de télévision, lors des débats de la campagne de l’élection présidentielle française de 2012 ? « En Allemagne… » Berlin était devenu la nouvelle Rome de l’empire eurolibéral, avec à sa tête Angela Merkel « über alles ». Nicolas Sarkozy a usé et abusé de sa proximité affichée avec la chancelière, sans pour autant bouder son prédécesseur, le social-démocrate Gerhard Schröder, le père des réformes libérales du début des années 2000. Mais plus récemment, à Leipzig, lors de la cérémonie du 150e anniversaire de la social-démocratie allemande, François Hollande a rendu un hommage appuyé aux réformes « courageuses » de l’ancien chancelier connu sous le sobriquet de « camarade des patrons ».

Rétablir la vérité sur le « modèle » allemand s’imposait, alors que la prégnance de Berlin pèse sur le cours de la politique de l’Union européenne – le peuple grec en vit l’amère expérience – et que notre voisin oriental est à son tour dans une campagne électorale, avec le renouvellement du Bundestag, le 22 septembre prochain. Le livre de Bruno Odent répond efficacement à cette attente. L’auteur, qui dirige le service international de l’Humanité, par ailleurs germaniste, connaît bien la société allemande. Il réalise là un travail pédagogique utile au débat politique, qui s’adresse à celles et ceux qui ne désespèrent pas de la possibilité de réorienter l’Union européenne.

On ne peut comprendre les débats qui agitent l’Allemagne d’aujourd’hui sans revenir sur les singularités de son histoire économique et sociale depuis l’avènement du premier Reich allemand, en 1870. Paradoxalement, c’est Bismarck, l’homme fort de la Prusse puis premier chancelier du Reich, qui introduit des lois sociales jusqu’alors inexistantes pour s’opposer à la montée en puissance d’un mouvement ouvrier influencé par les idées de Marx. Cette sorte de compromis visant à garantir la paix sociale en intégrant le mouvement ouvrier se prolongera, après 1945, en Allemagne occidentale, avec la cogestion (Mitbestimmung) et une plus grande indépendance des industries vis-à-vis des marchés boursiers. Le capitalisme rhénan a obtenu d’incontestables succès – chômage faible, salaires les plus élevés d’Europe, ouvriers bien formés…

Le livre rappelle les conditions de la réunification. « C’est la première fois qu’un pays développé et tout ce qui en constitue les structures sont aussi rapidement détruits pour être remplacés quasiment du jour au lendemain par le système de l’État voisin », résume Bruno Odent. Un chiffre illustre l’ampleur du gâchis provoqué par cette annexion opérée par la force du Deutsche Mark : le nombre d’emplois industriels sur le territoire de l’ex-RDA chute de 2 millions en 1991 à 762 000 en 1993. La réunification va coûter très cher : plus de 2 000 milliards d’euros de transferts sociaux jusqu’à aujourd’hui. Lourde addition pour les salariés et retraités allemands et pour les Européens.

Le modèle rhénan sera vigoureusement attaqué par le gouvernement de Helmut Kohl puis, plus systématiquement encore, par Gerhard Schröder, chancelier social-démocrate élu en 1998 après avoir fait campagne sur le slogan du « nouveau centre ». L’ère Schröder sera marquée par une série de lois – les lois Hartz –, véritable arsenal destiné aux démontages sociaux. La plus tristement célèbre, dite « Hartz IV », réduit à un an la durée des indemnités de chômage et instaure les « jobs à 1 euro ». L’auteur dresse le bilan de la décennie Schröder-Merkel, marquée par l’extension de la pauvreté, la paupérisation des seniors, un affaiblissement marqué de la cohésion sociale, une crise démographique qui va crescendo.

L’ouvrage se conclut par une réflexion sur l’avenir d’une construction européenne mise en danger par les pressions exercées par Berlin, rattrapé par la crise, pour imposer son propre modèle. Pourtant, note l’auteur, « le besoin de construction européenne est plus fort encore aujourd’hui qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale », et de citer « les défis sociaux, la protection de l’environnement, le climat, les partages scientifiques et techniques ». Une invitation à débattre et à réfléchir aux moyens d’empêcher les eurolibéraux, et pas seulement à Berlin, de conduire l’Europe dans le mur.

 

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Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix - dans A LIRE
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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 06:46

Médiapart - Martine Orange

Un contrat léonin souscrit au détriment des intérêts de l’État, des soupçons de favoritisme et de corruption, une taxe qui ne répond pas aux objectifs de fiscalité écologique... La mise en place de l’écotaxe en France tourne au scandale d’État.

Qui a signé le contrat de l’écotaxe ? Au lendemain de l’annonce de la suspension de la taxe sur les transports de poids lourds annoncés par Jean-Marc Ayrault, la pression politique monte au fur et à mesure que le gouvernement révèle les termes du contrat de partenariat public-privé dans lequel il se retrouve piégé.

L’État devrait verser 800 millions d’euros de dédit à la société privée Ecomouv, chargée de la mise en place de cette taxe, si jamais il revenait sur sa décision de l’implanter dans les conditions arrêtées par le contrat.

800 millions d’euros ! La somme a sidéré l’ensemble des Français. « Il n’y a pas un scandale de l’écotaxe, il y a un scandale Ecomouv », a dénoncé Joël Giraud, député radical de gauche lors de la séance des questions d’actualité. Le sénateur PS François Rebsamen demande une commission d’enquête parlementaire pour mettre au clair les conditions d'attribution de ce partenariat public-privé. Il avoue avoir des « doutes sur la création de cette société censée collecter l’écotaxe ».

Jusqu’alors déterminée à utiliser sur tous les tons politiques le thème du ras-le-bol fiscal, prête à dauber sur le énième recul du gouvernement, la droite se tient silencieuse. C’est elle qui a imaginé, porté, choisi les modalités de la mise en œuvre de l’écotaxe, accepté les termes de la société Ecomouv. Même si le contrat a été officiellement signé le 20 octobre 2011 par le directeur des infrastructures, Dominique Bursaux, la signature a été précédée d’un accord écrit de Nathalie Kosciusko-Morizet, alors ministre de l’environnement, Valérie Pécresse, ministre du budget, François Baroin, ministre de l’économie et des finances.

Mais, brusquement, les uns et les autres se dégagent de toute responsabilité. Tout semble s’être passé ailleurs, sans eux. « Nathalie Kosciusko-Morizet a bien signé. Mais elle ne s’en est pas occupée. Tout était déjà bouclé », assure sa porte-parole, éludant la question de savoir si elle aurait pu remettre en cause le projet. « Moi, je n’ai rien signé. Le seul texte que j’ai approuvé est le décret pour l’application de l’écotaxe, le 6 mai 2012 (le jour même du second tour de l’élection présidentielle - ndlr) », semble presque se féliciter Thierry Mariani, alors ministre des transports et normalement chargé de la gestion du dossier. Lui aussi dit qu’il n’avait aucun pouvoir de modifier les choses, « tout avait été arrêté avant ».

Tous les regards se tournent vers Jean-Louis Borloo, qui a occupé auparavant le poste de ministre de l’environnement. C’est lui qui a lancé l’écotaxe, seul résultat tangible du Grenelle de l’environnement. Très bavard au lendemain de la révolte bretonne, critiquant la mauvaise gestion gouvernementale, l’ancien ministre de l’environnement se tait désormais. Il n’a pas retourné nos appels. Quant à Dominique Bussereau, ministre des transports qui a supervisé lui aussi le lancement du projet, il a disparu des écrans radars.

Le jeu de défausse des responsables de droite traduit leur inquiétude. Les uns et les autres flairent le danger. Tout est en place pour un scandale d’État. Car il n’y a pas que les 800 millions d’euros de dédit qui sont hors norme. Des choix du contrat aux conditions d’implantation en passant par la sélection de la société, tout a été fait dans des conditions extravagantes, au détriment de l’État. Sous couvert d’écologie, le gouvernement de Nicolas Sarkozy et l’administration ont accepté des mesures exorbitantes du droit commun, allant jusqu’à revenir sur le principe républicain que seul l’État perçoit l’impôt. Chronique d’un naufrage.

Dans l’opacité du PPP

Cela n’a jamais fait l’objet d’un débat. D’emblée, il était évident pour Jean-Louis Borloo que la mise en place de l’écotaxe se ferait dans le cadre d’un partenariat public-privé. « Il y a un consensus dans la haute fonction publique sur ces contrats. Elle ne jure que par eux, avec toujours les mêmes arguments. D’abord, le privé est toujours mieux et sait toujours mieux faire. Et maintenant, l’État est ruiné. Il ne peut plus s’endetter pour mener les projets par lui-même. Désormais, tout passe par les PPP. Cela a coûté dix fois plus cher, comme l’a démontré la Cour des comptes, engagé la Nation et les finances publiques pour des décennies, et on continue. Depuis dix ans, on est ainsi en train de découper tranquillement tous les biens publics pour permettre à des privés de se constituer des rentes à vie », explique un ancien trésorier payeur général.

Dans le cadre de l’écotaxe, un autre argument est ajouté : celui de la technicité. Il faut implanter des portiques de détection, diffuser des équipements embarqués à bord des camions pour permettre de les identifier, gérer les données, percevoir la taxe. Tout cela demande des équipements, des hommes, des logiciels, des traitements de données. Qui mieux que le privé peut gérer une telle complexité s’interroge le ministre de l’écologie, qui pas un instant n’imagine faire appel à des prestataires de services au nom de l’État. Toute la charge doit être déléguée au privé.

Il y a bien un problème, malgré tout. C’est la perception de l’impôt. Depuis la Révolution, l’impôt ne peut être perçu que par l’État. Mais si le privé n’est pas assuré de mettre la main sur les recettes, jamais il n’acceptera de participer au projet. Qu’à cela ne tienne, on habillera le procédé d’un nouveau terme en novlangue : on parlera « d’externalisation de la collecte de l’impôt ». Une grande première qui sera confirmée dans les articles 269 à 283 quater du Code des douanes. Jamais l’État n’a confié au privé la perception des impôts. « C’est le grand retour des fermiers généraux », dénonce Élie Lambert, responsable de Solidaires douanes, qui redoute le précédent.

Très tôt, le syndicat s’est élevé contre les conditions obscures et léonines de ce partenariat public-privé en décortiquant avec précision tous les enjeux de ce contrat, mais sans rencontrer jusqu’à maintenant beaucoup d’audience (lire ici son analyse). « Non seulement, ce contrat tord tous les principes républicains. Mais il le fait dans des conditions désastreuses pour l’État. En exigeant 240 millions d’euros par an pour une recette estimée à 1,2 milliard d’euros, le privé a un taux de recouvrement de plus de 20 %, alors que le coût de la collecte par les services de l’État, estimé par l’OCDE, est d’à peine 1 %, un des meilleurs du monde », poursuit-il.

Soupçons de corruption

Dès le 31 mars 2009, Jean-Louis Borloo lance donc un appel d’offres pour la mise en place d’un télépéage sur l’écotaxe, dans le cadre d’un partenariat public-privé. Mais il le fait dans le cadre d’une procédure spéciale, uniquement possible pour les PPP : le dialogue compétitif. Cette procédure, dénoncée par des parlementaires dès la première loi sur les PPP en 2004, permet tous les détournements de la loi. L’État et les parties privées ne sont plus tenus par rien, ni par le code des marchés publics, ni par la loi Sapin. Les offres peuvent évoluer au gré des discussions. Une solution proposée par un candidat peut être reprise par l’autre. Officiellement, cela permet à l’État de garder la main sur toute la procédure et prendre les meilleures idées partout. Dans les faits, cela peut donner lieu à tous les tours de passe-passe.

Vinci, premier groupe de BTP et premier concessionnaire autoroutier en France, qui était très attendu, choisit de ne pas répondre à l’appel d’offres « jugé trop compliqué » selon un de ses dirigeants. Trois candidatures demeurent : celle du groupe italien autoroutier, Autostrade, au départ tout seul ; celle de Sanef, deuxième groupe autoroutier français contrôlé par l’espagnol Abertis, accompagné par Atos et Siemens ; enfin un troisième consortium est emmené par Orange. Les enjeux sont si importants qu’ils vont donner lieu à une bataille féroce.

 

Soupçons de corruption

 

Le 13 janvier 2011, Pierre Chassigneux, préfet, ancien responsable des renseignements généraux, ancien directeur de cabinet de François Mitterrand, devenu président de Sanef, écrit à Jean-Paul Faugère, directeur de cabinet du premier ministre François Fillon. Il est inquiet. Par de multiples bruits de couloirs, si fréquents dans l’administration, la même information lui revient : la proposition de Sanef qui, jusqu’alors semblait en tête, est en train d’être distancée par celle d’Autostrade. Celui-ci fait maintenant figure de favori.

Dans sa lettre, Pierre Chassigneux met en garde le directeur de cabinet sur la candidature d’Autostrade, qui n’a aucune référence en matière de télépéage à la différence de Sanef. Il le prévient aussi qu’au vu d’un certain nombre de distorsion dans l’appel d’offres, son consortium n’hésitera pas à porter le dossier devant le tribunal administratif. Son courrier est explicite : « Ajouté au risque politique évident que présente déjà l’instauration d’une taxe poids lourds, celui d’un cafouillage de mise en place dû à l’incapacité de l’opérateur choisi, additionné d’un contentieux (…)  dont le résultat ne fait aucun doute, me paraît présenter une forte accumulation de facteurs négatifs. » Il ajoute : « Le groupe est tout à fait prêt à s’incliner devant une offre concurrente jugée meilleure, à condition que les règles de fair-play et de saine concurrence soient respectées, ce qui n’est hélas ici manifestement pas le cas. »

Car le consortium emmené par Sanef a noté tous les changements intervenus depuis le dépôt des candidatures à l’appel d’offres. Le groupe italien qui était tout seul au départ s’est « francisé » en s’adjoignant le concours de la SNCF, Thalès, SFR et Steria comme partenaires très minoritaires (Autostrade détient 70 % du consortium). De plus, l’État a introduit des critères très imprécis pour évaluer les offres, comme celui de la crédibilité. Il a  aussi changé les critères du coût global de l’offre. Enfin, le consultant extérieur, Rapp Trans, chargé d’aider l’État à évaluer les candidatures, est aussi conseiller d’Autostrade dans de nombreux projets. Cela fait beaucoup de transgressions par rapport aux règles usuelles.

Mais il y a un autre fait qui alarme Pierre Chassigneux. Des rumeurs de corruption circulent autour de ce contrat. Sanef se serait vu conseiller d’appeler un grand cabinet d’avocats, rencontré dans de nombreuses autres affaires, s’il voulait l’emporter. L’ancien directeur des RG décide alors, comme cela a déjà été raconté par Charlie Hebdo et Le Point, de faire un signalement auprès du service central de prévention de la corruption.

Tous ces faits ne semblent pas retenir les pouvoirs publics. Le 14 janvier 2011, le classement des appels d’offres, signé par Nathalie Kosciusko-Morizet, est publié : Autostrade, comme l’a annoncé la rumeur, est en tête. Sans attendre les deux mois de réflexion accordés par les textes, la ministre de l’écologie choisit de retenir tout de suite l’offre du candidat italien.

Furieux, le consortium emmené par Sanef  dépose une requête en référé devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise pour contester l’appel d’offres. Il reprend tous les griefs qu’il a déjà relevés pour souligner la distorsion de concurrence. Une semaine après, le tribunal administratif lui donne raison sur de nombreux points, notamment le changement de la candidature d’Autostrade avec l’arrivée de la SNCF, le caractère discrétionnaire des critères, le conflit d’intérêts avec le conseil de l’État, Rapp Trans, et casse l’appel d’offres.

Dans ses attendus, le tribunal administratif souligne notamment un point intéressant, celui du prix : « L’État ne paierait pas le prix stipulé dans l’offre du candidat mais un prix qui se formerait dans des conditions qu’il ne maîtrise pas et qu’un candidat peut, le cas échéant, manipuler ; que le critère du coût global a été privé de signification par le pouvoir adjudicateur en introduisant la modification tendant à ne plus rendre comme objectif obligatoire le pourcentage d’abonnés ; qu’ainsi des soumissionnaires tels qu’Alvia (nom du consortium dirigé par Sanef) ont été défavorisés », écrivent les juges.

Sans attendre, Thierry Mariani, ministre des transports, fait appel de la décision du tribunal administratif auprès du conseil d’État, au nom du gouvernement. Le 24 juin 2011, le conseil d’État casse le jugement du tribunal administratif, déclare l’appel d’offres valable et confirme la candidature retenue d’Autostrade. Ce jour-là, selon des témoins, Jean-Paul Faugère, ancien magistrat au conseil d’État, serait venu exceptionnellement assister à la délibération.

Affaire d'Etat

Mais tout ce remue-ménage a laissé des traces. Au ministère des transports et de l’équipement comme dans les milieux du bâtiment, on n’a guère apprécié les initiatives de Pierre Chassigneux. D’autant qu’après avoir saisi la direction de la prévention de la corruption, il a aussi signalé le dossier à la brigade de la délinquance économique. Dans le monde discret du BTP, ce sont des choses qui ne se font pas. Et on le lui fait savoir. « On a fait pression sur moi pour que j’arrête. Certains sont venus me voir en me disant de tout stopper, sinon (dixit) "des gens risquaient d’aller en prison" », raconte Pierre Chassigneux aujourd’hui. Un de ses amis préfets, proche du pouvoir, lui confirmera en juillet 2011 : « C’est une affaire d’État. »

Les représailles ne tarderont pas à son encontre. Dès le printemps, le milieu du BTP décide de le rayer de la présidence de l’association des autoroutes de France qui lui était destinée. Plus tard, profitant de ce que Pierre Chassigneux est atteint par la limite d’âge, l’actionnaire principal de Sanef, l’espagnol Abertis, qui a aussi des liens étroits avec l’italien Autostrade – ils voulaient fusionner en 2007, mais la direction de la concurrence européenne s’y est opposée –, optera pour un candidat nettement moins turbulent pour le remplacer : il nommera Alain Minc.

Lorsqu’il était président de la commission des finances à l’Assemblée nationale, Jérôme Cahuzac s’était intéressé aux conditions d’obtention du contrat de partenariat public-privé et avait auditionné Pierre Chassigneux. Il y fera référence lors d’un débat à l’Assemblée sur l’écotaxe le 17 juillet 2012  : « La régularité des procédures qui ont suivi l’adoption de la loi a été contestée devant les juridictions administratives. En première instance, l’appel d’offres qui avait attribué le marché à une entreprise italienne aux dépens d’une entreprise française, la société des autoroutes du Nord et de l’Est de la France, a été annulé. Le Conseil d’État a rétabli en appel la décision. Il ne m’appartient pas de juger les raisons pour lesquelles la Haute assemblée a désavoué la première instance, mais ceux qui s’intéressent à ce sujet seraient sans doute intrigués par certaines des modalités qui ont présidé à cette conclusion », déclare-t-il alors. 

Le ministère du budget, cependant, ne semble jamais s’être vraiment penché sur le sujet. Lorsque Pierre Chassigneux s’est enquis des suites données au dossier, un conseiller lui a répondu que c’était désormais dans les mains de la justice.

En juin 2011, le dossier a été transmis au parquet de Nanterre, territorialement compétent. À l’époque, ce parquet est dirigé par le juge Philippe Courroye. Depuis, il n’y a plus aucune nouvelle sur le sujet.

 

Un contrat en or

Au fur et à mesure des discussions avec l’État, le contrat de partenariat public-privé a beaucoup évolué par rapport à ce qui était envisagé au moment de l’appel d’offres. De dix ans au départ, celui-ci est passé à treize ans et trois mois. Comment ? Pourquoi ? Rien n’a été dit à ce sujet. Est-ce que cela seul ne remet pas en cause le contrat ?

Mais ce changement est tout sauf anodin : au lieu de 2,4 milliards, ce sont 3,2 milliards d’euros qui sont promis à la société Ecomouv, société formée par le consortium dirigé par Autostrade. Jamais l’État n’a signé un PPP aussi ruineux. À titre d’exemple, le contrat de PPP pour la cité judiciaire de Paris, fortement contesté lui aussi, prévoit une rétribution de 3 milliards d’euros pour Bouygues qui a gagné l’adjudication. Mais c’est sur une période de trente ans.

« Vous ne pouvez pas comparer la construction d’un bâtiment à un marché d’équipements où il faut des investissements, des remises à niveau, du personnel », objecte Thierry Mariani. Parlons-en justement des équipements, des investissements. Sous prétexte qu’il s’agit d’un contrat privé, peu de détails sont donnés. La société Ecomouv a pour mission d’assurer la surveillance de quelque 15 000 kilomètres de routes nationales. Elle affirme avoir investi 600 millions pour l’installation des portiques de télépéage, les boîtiers de géolocalisation, les logiciels. Un terrain a été acheté à Metz auprès du ministère de la défense pour installer des centres d’appels.

Mais la société va aussi bénéficier de l’aide des douaniers, comme le confirme Élie Lambert de Solidaires douanes : « Nous sommes dans une complète confusion des genres. D’un côté, cette société va percevoir l’impôt, aura le droit de mettre des amendes, ce qui est aussi du jamais vu dans l’histoire de la République. Mais de l’autre, les services de Douanes vont être requis pour poursuivre et arrêter les contrevenants. C’est-à-dire que la tâche la plus coûteuse et la plus difficile est mise à la charge du public, pour des intérêts privés. » 

Côté recettes, l’État s’est engagé à verser 20 millions par mois à la société à partir du 1er janvier 2014, quelle que soit la date de départ de l’écotaxe. « Il faut bien commencer à rembourser les investissements et les frais financiers », a expliqué Michel Cornil, vice-président du groupement au Figaro. Ecomouv n’a pas retourné nos appels.

On comprend que la société soit impatiente de réaliser très vite des rentrées d’argent. Car tout son montage financier repose sur une lévitation : une pincée de capital et une montagne de dettes. Créée le 21 octobre 2011, juste après la signature définitive du contrat, la société dominée par Autostrade – ils ont sept représentants sur dix – a constitué un capital de 30 millions d’euros. Pour un projet évalué autour de 800 millions d’euros, c’est peu. Il est étonnant que cet aspect n’ait pas attiré l’attention de l’État. Comment confier un tel projet à une société si peu solide même si elle a des actionnaires puissants derrière elle ? Que se passe-t-il si tout dérape ? Qui intervient ? On craint de connaître la réponse.

Dès la première année, compte tenu des pertes liées aux investissements de départ, elle n’avait plus que 9 millions de capital. Depuis, à notre connaissance, aucune augmentation de capital n’a été réalisée. En face, il n’y a que des dettes. Au 31 décembre 2012, la société avait déjà un endettement de 300 millions d’euros. Selon ses déclarations, celui-ci s’élève à 485 millions d’euros aujourd’hui.

L’effet de levier est donc gigantesque. Le financement est apporté par un consortium de banques emmené par le Crédit agricole, les banques italiennes Unicredit et Mediobanca, la Deutsche Bank, le Crédit lyonnais et la Caisse des dépôts. Le taux moyen est de 7,01 %. L’État, lui, emprunte à 2,7 %.

Goldman Sachs en percepteur ?

Le montage est conçu de telle sorte que la société qui va dégager une rentabilité hors norme – sur la base des versements prévus, les investissements seront remboursés en moins de trois ans – ne fera jamais de bénéfices. Enfin, officiellement. Ce qui lui permettra de ne jamais payer d’impôts. Un comble pour celui qui se veut percepteur au nom de l’État.

Un alinéa prévoit que Autostrade est libre de revendre toutes ses actions après deux ans de fonctionnement, après en avoir informé l’État qui n’a rien à dire sur le changement de contrôle, selon les statuts de la société. Là encore, pourquoi l’État a-t-il consenti une telle libéralité ? Compte tenu du dispositif, il n’est pas impossible que dans les prochaines années, Ecomouv repasse, avec fortes plus-values à la clé pour ses anciens propriétaires, dans d’autres mains attirées par cette rente perpétuelle. Un Goldman Sachs par exemple, qui prendrait ainsi un contrôle direct sur les impôts des Français. 

Curieusement, à entendre la société Ecomouv, elle n’a que des droits vis-à-vis de l’État. Il lui doit 800 millions de dédit si le contrat est cassé, 20 millions d’euros au 1er janvier 2014, même si l’écotaxe est retardée. Mais il n’est jamais évoqué ses propres engagements. Dans tout contrat, il est normalement prévu des dates de mise en exécution, des pénalités de retard ou si les recettes ne sont pas à la hauteur espérée, faute d’une mise en place satisfaisante. Dans celui d’Ecomouv, il n’en est jamais question.

Les retards pourtant sont nombreux. L’écotaxe devait être mise en place en avril 2013 en Alsace et en juillet 2013 dans toute la France. Cela n’a pas été possible. Ecomouv n’était pas prêt. Le système technique était toujours défaillant. Comment se fait-il que l’État n’invoque pas des pénalités de retard, des amendes pour manque à gagner des recettes, voire n’ait pas envisagé la mise en œuvre d'une clause de déchéance ? Faut-il croire que le contrat a été rédigé de telle sorte que l’État soit dépourvu de toute arme ? Dans ce cas, qui a accepté de telles clauses ?

Fin octobre, le système de télépéage n’a toujours pas reçu l’attestation de validation par l’administration. Cette attestation est espérée en novembre. De même, il était prévu afin que le système de perception fonctionne bien que 800 000 abonnements de télépéage soient souscrits au moment du lancement. Fin octobre, les abonnements ne dépassaient les 100 000. « La suspension de l’écotaxe décidée par Jean-Marc Ayrault est une vraie bénédiction pour Ecomouv. Car il n’est pas prêt pour entrer en service au 1er janvier. Cela lui permet de cacher ses défaillances », dit un connaisseur du dossier.

Une taxe qui n’a plus d’écologique que le nom

Il existe tant de problèmes autour de ce contrat de PPP que cela semble impossible qu’il demeure en l’état. Mais le pire est que l’écotaxe, telle qu’elle a été conçue, ne répond en rien aux objectifs d’une véritable fiscalité écologique souhaitée officiellement par l’État.

Lorsque Jean-Louis Borloo présente son projet d’écotaxe à l’Assemblée, le 17 juin 2009, le texte est adopté à une quasi-unanimité. À droite comme à gauche, chacun se félicite de cette avancée écologique. Chacun alors semble avoir compris qu’une nouvelle fiscalité écologique est en train de se mettre en place sur la base du pollueur-payeur, et que les recettes vont servir au développement des transports durables. Erreur !  Car le ministère des finances veille. L’écotaxe pour lui, ce sont des recettes nouvelles pour remplacer les 2 milliards d’euros évaporés à la suite de la perte des autoroutes, bradées au privé. Un moyen aussi de récupérer en partie la TVA sociale que le gouvernement n’a pas réussi à mettre en place.

« Quand l’Allemagne a instauré une taxe sur les transports routiers, les élus alsaciens ont vu tous les camions passer chez eux. Ils ont alors demandé l’instauration d’une taxe pour freiner les nuisances et compenser les dégâts. L’idée a soulevé l’enthousiasme. Taxer les poids lourds était une idée de financement qui circulait depuis 2000. Alors qu’il y avait des autoroutes payantes, les routes nationales restaient gratuites. Pour les camions, c’était un moyen d’échapper aux taxes. Dans l’esprit de Bercy, cette taxe devait être récupérée par les camionneurs et payée par les consommateurs. Ensuite, on habillait tout cela de vert », raconte un ancien membre de cabinet ministériel à Bercy. C’est bien cela qui s’est passé : on habillait de vert sur les routes gratuites jusqu’alors.

Lorsque le Conseil d’État approuve le 27 juillet 2011 le schéma futur de taxation du réseau routier soumis à l’écotaxe, il y a une première surprise : les autoroutes, principaux points de transit de tous les transports internationaux, n’y figurent pas. Motif avancé par les intéressés : les camions paieraient déjà la taxe au travers des péages. Dans les faits, ils ne paient rien du tout. Les sociétés privatisées d’autoroutes reversent juste une redevance d’utilisation du domaine public. Alors que la Cour des comptes dénonce l’opacité des tarifs et l’enrichissement sans cause des sociétés d’autoroutes, la redevance n’a jamais été réévaluée depuis leur privatisation : elle est de 200 millions d’euros par an pour 7,6 milliards de recettes en 2011. Le gouvernement vient de l’augmenter de 50 % pour la porter à 300 millions d’euros.

« Ne pas inclure les autoroutes, c’est donner une super-prime au privé. Tout est fait pour créer un effet d’aubaine et ramener du trafic sur les autoroutes privées, au détriment de l’État et des principes écologiques », dénonce Élie Lambert.

Mais il n’y a pas que cela qui choque dans le schéma retenu. La Bretagne, qui n’a aucune autoroute payante, se voit imposer une taxation sur l’essentiel de son réseau routier. Comme le relevait un excellent billet de blog sur le sujet, l’Aveyron, grand lieu de passage de camions s’il en est, se voit taxé en plusieurs endroits. En revanche, a pointé le député Joël Giraud, toutes les routes nationales empruntées par les camions entre la France et l’Italie, et qui sont un cauchemar pour certains villages, n’ont aucun portique de taxation. « Nous sommes dans un scandale absolu. Cette taxe qui devait servir à limiter les transports internationaux, réduire les nuisances, a été conçue et détournée de telle sorte qu’elle va en fait être payée par les seuls transporteurs locaux, tandis qu'une partie des transports internationaux en seront exemptés. Une fois de plus, le monde politique et le monde administratif tuent le pays réel », accuse Jean-Jacques Goasdoue, conseiller logistique.

La fureur des clients et des transporteurs est d’autant plus grande qu’ils se sentent totalement piégés. Dans cette période de crise, alors que la pression des clients et en particulier de la grande distribution est très forte, ils ne peuvent pas répercuter la taxe qui varie entre 3,7 % et 4,4 % en moyenne, quelle que soit la valeur de la marchandise transportée, et qui va venir s’ajouter au prix de transport. Autant dire que pour nombre d’agriculteurs et de transporteurs, c’est leur marge qui risque de disparaître dans cette taxe.

Le pire est qu’ils n’ont aucun choix. Depuis l’annonce de l’écotaxe en 2009, rien n’a été fait pour développer des transports alternatifs, mettre en place des solutions de ferroutage, de transport multi-modal. La faillite de la SNCF en ce domaine est pointée du doigt. « Nous sommes en matière de transport ferroviaire dans une situation pire qu’en 2007. Alors que le fret en Allemagne ne cesse de se développer, chez nous il régresse à vue d’œil », accuse Jean-Jacques Goasdoue. « En 2008, il y avait eu un accord entre Sarkorzy et Pepy (président de la SNCF). Le gouvernement aidait la Sncf à conforter son pôle marchandise, en regroupant le fret et les transports routiers sous l’enseigne Geodis. Geodis a été confié à Pierre Blayau. Ce président qui a déjà ruiné Moulinex dans le passé est en train de ruiner Geodis. Sous sa présidence, le fret n’a cessé de régresser. Il a supprimé le transport wagon par wagon, fermé certaines gares de triage. Il a été incapable de mettre en place une offre sur les grandes lignes, d’aider au développement du transport multi-modal », poursuit-il. 

Aucun changement ne se dessine. Les 750 millions d’euros de recettes que l’État est censé percevoir par le biais de l’écotaxe doivent normalement servir à l’amélioration des infrastructures de transport. C’est l’agence de financement des infrastructures de transports qui a la responsabilité de gérer cet argent. Une agence parfaitement inutile, a dénoncé la Cour des comptes, mais qui a tenu lieu de sinécure pour certains : Gérard Longuet puis Dominique Perben, ancien ministre des transports, en ont eu la présidence depuis sa création en 2005. C’est le maire de Caen, Philippe Duron, qui la dirige depuis novembre 2012.

Cette agence n’a aucun pouvoir de décision. Elle ne fait que verser l’argent à des projets qui ont été sélectionnés ailleurs. Dans son rapport sur le sujet, le député UMP Hervé Mariton ne cachait pas quelle serait la principale utilisation de cet argent : tout devait être fait pour conforter l’offre routière et autoroutière française. Pas étonnant que la fédération des travaux publics ait été la première à s’émouvoir de la suspension de l’écotaxe. Elle devrait être la première bénéficiaire de cette manne. Cette fédération est dominée par les grands du BTP, qui (hasard...) sont aussi, à l’exception notable de Bouygues, les grands bénéficiaires de la privatisation des autoroutes.

Pour l’avenir, Bercy a déjà un schéma tout arrêté sur le futur de l’écotaxe. « Dans l’esprit des finances, il est évident que les recettes de l’écotaxe sont appelées à augmenter. En fonction de son acceptabilité, il est possible de jouer sur différents leviers : son taux, son périmètre – on peut très bien imaginer inclure certaines départementales dans la taxe – et son assiette. Pour l’instant, la taxe est payée par les camions au-dessus de 3,5 tonnes, mais il est possible d’abaisser ce seuil, d’aller jusqu’aux fourgonnettes », dit cet ancien haut fonctionnaire des finances. Un vrai projet écologique !

 

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 17:43

 

C'est à la fête de l'Huma, par un beau dimanche matin en septembre dernier, que nous apprenions, devant le plateau de l'émission de Stéphane Paoli sur France Inter, 3 D, que Claude Chabrol, auteur prolifique d'une soixantaine de longs métrages, avait cassé sa pipe. Cinquante deux ans plus tôt, en 1958, Chabrol était présent à la Fête pour réaliser un reportage photographique sur la Fête de l'Humanité, qui était publié en dernière page du journal.

Claude Chabrol est un enfant de la moyenne bourgeoisie catholique, fils d'un pharmacien parisien qui fut résistant de la première heure pendant l'occupation et protégea son enfant en l'envoyant commencer ses années de collège dans un petit village de la Creuse. Après avoir été un élève brillant en classe de philosophie au lycée Montaigne de Paris, Claude Chabrol pensa surtout à s'amuser en fac de droit, où il il fut un compagnon de facétie de Jean-Marie Le Pen pendant trois ans, avant de se mettre à la critique cinématographique et à la mise en scène à la fin des années 1950. Chabrol fut à deux doigts d'adhérer au Parti communiste aux premières heures de la Cinquième République. Dans Un jardin bien à moi, le très beau livre d'entretiens qu'il signait en 1999 avec François Guérif, Claude Chabrol disait à sa manière sceptique et désinvolte: « (en 1958), je trouvais que les communistes étaient ceux qui avaient l'analyse la plus juste. J'étais d'accord sur le diagnostic, beaucoup moins sur la prescription...J'avais envie de m'inscrire au Parti communiste, ne serait-ce que pour essayer de leur expliquer l'absurdité du remède, ce qui était d'une naïveté absolument magnifique. Je me sentais plus ou moins comme un compagnon de route, qui voulait se rapprocher ».

Pourtant, les rapports de la gauche intellectuelle avec l'œuvre cinématographique de Claude Chabrol ont été longtemps très réservés, basés sur des procès d'intention et des malentendus: le sens de la farce et de la distance ironique de Claude Chabrol n'y est peut-être pas pour rien. Dans son deuxième film, Les Cousins (1958), Chabrol filme un petit groupe de jeunes cons débauchés contents d'eux, membres d'une Corpo de droit à Paris. On reproche à son film de trop sympathiser avec la bêtise de ses personnages, jusqu'à taxer Chabrol de dérive fasciste (Michèle Firk écrivait dans Positif: « Chabrol décrit avec tendresse un monde qu'il a l'air de bien connaître; Jeune nation, nazisme... » ). Dans ses films, basées sur une observation aigüe neutralisant les affects, Chabrol montre avec la méchanceté et l'acuité critique d'un moraliste du XVIIème siècle, le mal, la bêtise, la mesquinerie de l'homme et du monde social dans lequel il évolue. Ce qui fait qu'on peut avoir des doutes sur ses intentions et même croire qu'il témoigne de la complaisance vis à vis des saletés qu'il donne à voir, c'est qu'il souligne rarement la leçon morale de ses drames, se plaisant au contraire à rendre les victimes amorales ou antipathiques et les salauds presque sympathiques parce qu'ils sont tragiquement seuls contre tous ou parce ce qu'ils sont étonnamment bon vivants et moins ternes que leur entourage. On peut penser ici au médecin (Michel Duchaussoy) de Que la bête meure (1969) qui cherche à se venger de la mort de son fils tué dans un bourg de Cornouaille par un chauffard sans scrupule (Jean Yanne) et qui devient obsédé par une haine froide au point de rendre le salaud de riche patron garagiste qu'il traque plus humain et sympathique, dans sa connerie satisfaite d'elle-même et sa verve gouailleuse, que son ennemi qui instrumentalise la haine du fils du garangiste pour son père pour arriver à ses fins.

Contrairement à d'autres compagnons des Cahiers du Cinéma et de la Nouvelle Vague, tels que Godard, Rohmer, Truffaut, Chabrol refuse les charmes faciles du lyrisme et du romantisme qui déréalisent le monde social pour porter au pinacle l'individualité rebelle et l'amour-passion extrême. Il préfère explorer la complexité de l'âme humaine, faite de noirceur, de candeur, d'égoïsme sans borne et de soif d'absolu inassouvi, en allant au cœur de faits divers (réels ou d'emprunt littéraire) révélateurs des contradictions sociales dans lesquelles elle donne toute la mesure de ses possibles. Comme Balzac, Flaubert ou Simenon, il fabrique de la prose réaliste et tragi-comique avec le trivial des passions dévorantes et des bassesses de l'homme moyen, dans des milieux sociaux divers (bourgs ruraux, petite et grande bourgeoisie, monde des employés...) qu'il caractérise à merveille sans jamais réduire les personnages à leurs statuts sociaux et leur enlever leur dimension d'universalité et d'opacité (qui fait que leurs actes semblent toujours l'effet d'un libre-arbitre se manifestant dans la gratuité d'un geste spontané et imprévisible, et ne sont pas produits simplement par des déterminismes psychologiques ou sociologiques évidents), ni les salir ou les grandir à l'excès, ce qui fait qu'ils peuvent nous perturber et nous déranger parce que nous pouvons reconnaître en eux une partie (réelle ou potentielle) de nous-mêmes. « La rigueur de Chabrol, écrit Thierry Jousse dans Les Cahiers du cinéma en octobre 2010, c'est de regarder ses personnages avec une certaine distance sans pour autant s'extraire de leurs tourments existentiels, de leur contradictions profondes, le tout sans enseignement moral ou condamnation superflue ».

Sans être à proprement parler des films engagés ou sociaux, les films de Chabrol manifestent combien les individus peuvent venir à sombrer dans le crime ou le comportement le plus amoral en revendiquant une forme de reconquête de leur liberté, dans une société corsetée par des conventions bourgeoises souvent hypocrites et hostiles à l'épanouissement individuel, particulièrement celui des femmes. On pense ici à l'institutrice du Boucher, jouée par Stephane Audran, qui par amour va jusqu'au bout protéger le sensible, vulnérable et mystérieux ex-soldat de la guerre d'Indochine (Jean Yanne, magnifique dans ce film) arrivé peu avant au village, dont elle est tombée amoureuse, un peu sans doute par désir inconscient de protection maternelle, et qu'elle a découvert progressivement, après avoir tout fait pour se voiler la face, être l'assassin récidiviste de jeunes enfants qui terrorise ce village paisible mais inquiétant de Dordogne.

On pense aussi aux criminels amants des Noces rouges (1973, avec Michel Piccoli et Stephane Audran), inspirés du fait divers des « amants diaboliques de Bourganeuf » dans la Creuse, qui apparaissent curieusement anachroniques, vivants et sympathiques par rapport à la société petite-bourgeoise pompidolienne rassie et triste incarnée par leurs conjoints respectifs, la maladive et dépressive bigote que Michel Piccoli, son mari, finit par empoisonner, et le conseiller général véreux, ambitieux, sans orgueil et sens de l'honneur, qui consent à tolérer l'adultère de sa femme, Stephane Audran, et de son premier adjoint à condition que ce dernier l'autorise à effectuer une opération frauduleuse d'enrichissement personnel en vendant ses terrains pour la construction de nouveaux lotissements dans la commune. Cet éclairage sur la prévarication et l'affairisme en politique sera aussi renforcé plus tard par L'ivresse du pouvoir, le film inspiré de l'affaire Elf avec des personnages construits à partir d'Eva Joly, Le Floch Prigent, et Roland Dumas. Dans Les noces rouges, la haine de Stephane Audran pour son mari qui la conduira à le tuer avec son amant naîtra de l'abjection de ce marché sacrifiant tout affect (l'amour, la jalousie, la volonté de vengeance) à l'argent. A la sortie du film, Chabrol avait déclaré, bravache: « je déteste les bourgeois, mais j'en suis un alors je me venge. Je veux rendre les bourgeois malades, leur donner mal au cœur ».

Dans La femme infidèle (1969), on est confronté à une dialectique semblable entre sentiments et intérêt, et ce qui en ressort est le triomphe de l'attachement à la sécurité bourgeoise avec son vernis rassurant qui cache les plus grandes folies: la délicieuse femme de Chabrol à la ville à l'époque, Stephane Audran, joue, là encore, le rôle de la femme infidèle de Michel Bouquet (dont la prestation dans ce film est d'une qualité incroyable), chef d'entreprise nerveux et surmené que l'on nous présente comme un intrus dans sa propre famille, troublant par son esprit de sérieux sinistre la relation de camaraderie joyeuse entre sa femme et son fils. A la fin du film, en retrouve une forme de pitié et de sympathie pour ce bourgeois qui a tué froidement l'amant de sa femme après s'être entretenu avec lui là où cette femme, parfaitement maîtresse d'elle-même et fort peu passionnée, choisit, pour ne pas compromettre les intérêts de sa tranquillité, de faire comme si elle ne savait pas que son mari était responsable de la mort de son amant.

Dans Merci pour le chocolat, la situation est symétrique: c'est le mari, le pianiste virtuose joué par Jacques Dutronc, qui choisit délibérément par faiblesse, désir de tranquillité, ou amour, de faire comme si sa nouvelle femme, Isabelle Huppert, n'avait pas, quinze ans plus tôt environ, prémédité la mort de son amie et rivale auprès du pianiste en la faisant avaler à la dérobée un somnifère qui a provoqué son endormissement au volant et son accident de voiture. Les héroïnes de Chabrol sont souvent criminelles ou bourreaux de leurs maris parce qu'elles sont « organiques en quelque sorte, au plus près de leurs pulsions vitales, comme débarrassées, pour le meilleur et pour le pire, d'une certaine culpabilité, et en même temps atteintes d'une forme de bovarysme qui les perdra » (Thierry Jousse). Par bovarysme, entendons, le mépris de la trivialité du quotidien et le rêve irréaliste d'une vie de roman et de faste qui rend incapable de supporter les contraintes de son état.

Même opposition entre l'individualisme radical et la volonté de mordre la vie et les valeurs gardiennes de d'ordre social bourgeois dans le plus beau des trois films de Chabrol sur la période de Vichy, Une affaire de femmes (1988), avec une Isabelle Huppert magnifique dans le rôle de la femme du peuple fantasque, ennemie de la routine, des contraintes du foyer, rêvant de grande vie, qui désespère de voir revenir son mari de captivité et d'avoir à supporter sa présence soupçonneuse et accusatrice, et qui, pour échapper à sa pauvreté sordide si contraire à ses espérances, gagne de l'argent, toujours plus d'argent, en pratiquant des avortements clandestins et en sous-louant son appartement à des prostituées, en couchant avec un jeune flambeur collabo, avant d'être dénoncée par son mari humilié et d'être condamnée à mort par un procureur de Vichy qui entend faire un exemple pour bien asseoir dans le sang l'Ordre Moral des cabotins de l'extrême-droite française. Dans « Une affaire de femmes », il n'y a comme le dit François Guérif, ni coupable, ni innocent (la jeune femme n'a aucune conscience morale mais elle agit selon des impulsions qui révèlent sa santé, son goût de la fête, du plaisir, son refus de la médiocrité et de la résignation à la frustration: se faisant, elle sacrifie à son bonheur à peine découvert ses enfants, son mari, l'honnêteté: mais en face, il y a des gens qui ne vivent pas et qui jugent, des gens que la haine et le ressentiment font agir), sinon le « régime immonde » de Vichy: « Le seul coupable est ce régime immonde, que des gens essaient encore de défendre. Que l'on puisse encore plaider pour Vichy, ce goût de la médiocrité et de la merde chez certaines gens, ça me fascine... Travail:je veux bien croire que Pétain ait travaillé dans sa jeunesse, mais il se reposait sur ses lauriers depuis un bout de temps. Famille: excusez-moi, Maréchal, mais vous n'en aviez pas; vous avez profité de l'époque pour épouser une divorcée et, à ma connaissance, vous n'avez jamais eu d'enfant. Patrie: elle était aux ordres d'un pays étranger. Tout cela était tellement immonde. Et tout ce qui est ordre moral, imposé d'en haut, me débecte » (Chabrol, Un jardin bien à moi).

Qu'elles soient victimes de bourgeois libidineux et pervers (La Fille coupée en deux, tourné il y a cinq ans où une jeune et jolie présentatrice de télé contractuelle- Ludivine Sagnier- se fait corrompre par un vieux beau libertin, écrivain à succès – François Berléand- qui abîme son innocence en la conduisant à des soirées échangistes avant de se faire assassiner par le jeune homme de bonne famille dégénéré que son amante éconduite consent à épouser par dépit, Benoît Magimel), assassins de bourgeois branchés, satisfaits d'eux-mêmes et condescendants dans leur bienveillance outrée (La cérémonie, le thriller sorti en 1995 et tourné dans la région de Saint-Malo avec Isabelle Huppert, la postière intelligente et impertinente, mais curieusement dépourvue de tout scrupule moral, qui exerce son emprise insidieuse, pendant le départ des employeurs en vacances, sur Sandrine Bonnaire, la femme de ménage à la limite de l'autisme...), en butte au machisme, à l'indélicatesse, et à la violence des hommes (Les Bonnes femmes en 1959: quatre jeunes et jolies employées d'une quincaillerie parisienne qui s'ennuient à mourir au travail et cherchent à trouver leur part de rêve dans des sorties collectives, la nuit, jusqu'à ce que l'une d'entre elles tombe par malchance amoureuse d'un romantique serial-killer...), les femmes du peuple chez Chabrol sont les personnages privilégiés pour évoquer, sinon la lutte des classes, comme Chabrol avait prétendu le faire dans La Cérémonie (qu'il avait qualifié de film « marxiste » dans sa tournée promotionnelle), du moins la violence des rapports de domination symbolique créés par les inégalités sociales et une société qui reste une société de castes.

L'idée d'une victime de l'arrogance et de la vulgarité bourgeoise qui se retourne contre les membres les mieux connus de la caste qui l'humilie se retrouvait déjà dans le premier grand film de Chabrol avec Isabelle Huppert, Violette Nozière, où Violette est la fille naturelle d'un homme politique important qu'elle fait chanter. Chabrol a le don pour construire des personnages de bourgeois salauds, froids et cyniques exploitant la simplicité des autres: on pense notamment au personnage inspiré par le présentateur de télévision Jacques Martin (tel qu'il aurait été s'il avait été un sordide escroc) joué par Philippe Noiret dans le très grinçant les Masques (1987), qui sous couvert de prévenance et de sentiments paternels cherche à escroquer sa nièce dont il a pris la garde à la mort de ses parents. La soif de l'or, l'intérêt sordide, sont souvent l'origine du mal qui peut passer par l'instrumentalisation des autres et l'imposture, l'escroquerie et le meurtre. « Le fric, disait Chabrol a François Guérif, a toujours eu une importance considérable dans notre univers. Je ne vomis pas le fric, il vaut mieux en avoir que ne pas en avoir. Ce que je vomis, c'est vivre pour le fric. C'est la sacralisation du fric, la monopolisation de la société. Et depuis qu'elle joue au Monopoly à longueur de temps, la société file le plus mauvais des cotons ». C'est dans La rupture (1970), dans le roman de Charlotte Amstrong, Le jour des Parques, que la dénonciation du pouvoir corrupteur de l'argent et du sentiment d'impunité de la bourgeoisie d'héritage est la plus marquée. Stephane Audran doit se séparer d'un mari (Jean-Claude Drouot) qui a sombré dans la drogue et la folie et a failli l'étrangler et tuer son enfant de quatre ans en le projettant contre un meuble. Son beau-père, le très riche et collet monté Michel Bouquet, lui reproche d'être responsable de la déchéance de son fils et veut lui retirer la garde de son petit-fils Michel, pretextant la vulgarité de l'état d'ancienne danseuse nue et de barman de son belle-fille. Pour cela, Bouquet décide de se donner tous les moyens de trouver des tâches dans la vie de Stephane Audran qui, lors du jugement prononçant le divorce, pourraient inciter le juge à remettre le petit Michel aux grands-parents. Pour ce faire, il emploie un parfait salaud, jouisseur cupide et fauché, menteur invintéré et sans scrupule, Paul Thomas (joué par Jean-Pierre Cassel), qui va chercher à abuser Hélène Régnier (Stephane Audran) et à l'accuser à tort d'avoir corrompu dans une sordide soirée pornographie la jeune fille handicapée et simplette des tenanciers de la pension de famille où s'est réfugiée Hélène à court d'argent. La Rupture est un film très noir, très pessimiste, où la plupart des personnages sont conduits par des motivations égoïstes, le désir sexuel ou la cupidité, Hélène Régnier (Stephane Audran) ayant fort à faire pour résister à toutes les tentatives d'instrumentalisation de son infortune.  

Il y autre chose chez Chabrol qu'une simple autopsie ou critique satirique des mœurs de la bourgeoisie, de ses rituels, de ses interdits et de ses codes- un don pour le grotesque et l'humour noir, un formidable talent de mise en scène et de direction d'acteurs, des interrogations morales et métaphysiques sur le mal et la cruauté, la liberté, la place du hasard dans le destin, l'aspiration à l'absolu, la dépendance et l'allergie à l'autre – mais force est de constater que sa vision du social et du politique a été loin d'être inoffensive pour la domination bourgeoise dont le réalisateur a révélé les jeux pervers dans l'arrière-cuisine.

 

Ismaël Dupont

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27 mai 2011 5 27 /05 /mai /2011 19:36

On a longtemps seriné que la construction européenne, œuvre de visionnaires humanistes qui ont su renverser les montagnes des litiges historiques et des égoïsmes nationaux, aurait rendu possible la paix et la prospérité en Europe pendant cinquante ans, et qu'elle pourrait encore, à condition d'être approfondie, accorder aux peuples européens plus de moyens de défendre leurs systèmes sociaux protecteurs construits dans la compétition mondiale.

 

L'essai d'histoire politique de François Denord et Antoine Schwartz, L'Europe sociale n'aura pas lieu (Raisons d'agir, 2009. 7€), permet de rappeler que l'Europe a d'abord été conçue parfaitement consciemment par ses initiateurs (dont les fondations et les entreprises de propagande étaient financées par les américains) comme un moyen de combattre le communisme et de promouvoir le libéralisme en rendant inoffensives pour le capital et la préservation du libre-échange les revendications sociales des peuples. Nicolas Sarkozy, cité en introduction de l'ouvrage, l'exprimait d'ailleurs sans détours devant ses amis de l'UMP en juillet 2008, soit en pleine période de crise du capitalisme financier et de remise en cause de façade des préconisations économiques néo-libérales: « Imaginons un peu ce qu'il serait advenu de la France et de son débat politique, lorsque nous avions des ministres communistes et des dirigeants socialistes au gouvernement de la France. Heureusement qu'il y avait l'Europe pour empêcher ceux-ci d'aller jusqu'au bout de leur logique. C'est aussi cela l'Europe ».

 

Cette opposition entre l'Europe intégrée en voie de construction et la démocratie sociale ne date pas d'hier, et pour s'en convaincre, suivons un peu l'émergence du projet de construction européenne. Dès mai 1948, des hommes politiques de premier plan et des hauts fonctionnaires démocrates-chrétiens, libéraux, se réunirent sous la présidence d'honneur de Winston Churchill dans le château de La Haye pour affirmer leur conviction qu'il était urgent de créer par des cessions de souveraineté des États-nations une union économique et politique en Europe pour assurer la sécurité (contre la contagion communiste ou le réveil nationaliste) et le progrès social. La résolution fondatrice du Mouvement européen créé à La Haye en 1948 invite les gouvernements à adopter la libre convertibilité des monnaies, à rétablir la liberté intégrale du commerce et claironne que « l'Union européenne devra par la suite assurer dans toute son étendue la liberté de capitaux, l'unification monétaire, l'assainissement concerté des politiques budgétaire et de crédit, l'union douanière complète et l'harmonisation des législations sociales ». Le programme économique du Mouvement européen écarte d'emblée le socialisme.

A la suite de ce congrès de La Haye, les européistes se réunissent au sein de plusieurs groupes de discussion et de pression associant des chefs d'entreprise et des hommes politiques: d'abord le Mouvement européen, puis à partir de 1955, le groupe de Bilderberg (forum de discussion réunissant le gratin de l'élite européenne et américaine: Guy Mollet, Denis de Rougemont, Antoine Pinay, René Pléven, Paul-Henri Spaak, les néo-libéraux Jacques Rueff, Robert Marjolin...). Dans un article lucide de la revue Esprit daté de novembre 1948, Jean-Marie Domenach constatait que le centre de gravité des croisés de l'idée européenne penchait nettement à droite: « la fédération des peuples d'Europe, l'abandon des souverainetés nationales était jusqu'à présent le rêve le plus hardi des hommes de gauche » mais « aujourd'hui, les États-Unis d'Europe ont pour eux toute la réaction...En réalité, ils ont tous d'abord en commun la haine du communisme, qui est haine intellectuelle du marxisme chez les uns et simple haine de classe chez les autres ».  

 

Le projet fédéral européen est soutenu financièrement au début des années 50 par la CIA sous les auspices d'Allen Dulles via un organisme appelé American Committe on United Europe (ACUE). « L'ACUE (par le biais des fondations Ford ou Shepard Stone) finance entre la moitié et les deux tiers des dépenses du Mouvement européen. Au total, les sommes allouées approcheraient les 4 millions de dollars sur la période 1949-1960 » (L'Europe sociale n'aura pas lieu. p.24) En 1950, c'est le socialiste belge de droite Paul Henri de Spaak, qui, nommé premier ministre en 1938, avait été le zélateur d'une politique d'apaisement et de conciliation à l'égard des puissances fascistes, et que l'hostilité viscérale contre le bolchévisme, habillée rhétoriquement en défense de l'Occident, recommande aux Américains, qui prend les rênes du Mouvement européen. L'ennemi de l'heure des européistes qu'il s'agit de discréditer, c'est le gouvernement travailliste anglais.

 

En effet, le gouvernement travailliste anglais très progressiste de Clément Attlee refuse en 1950 de s'engager dans le projet de construction européenne en anticipant bien ce qu'il allait devenir, du fait des motivations libérales de la plupart de ses initiateurs. Une brochure officielle du Labour Party, datée de mai 1950, insiste déjà sur l'incompatibilité entre la mise en œuvre d'une politique de transformation sociale structurelle au service du monde du travail et le renforcement de l'intégration européenne sous l'égide des dogmes libéraux: « le Parti travailliste ne pourrait accepter tout engagement qui limiterait sa liberté ou celle des autres de rechercher le socialisme démocratique, et d'appliquer le contrôle de l'économie nécessaire à sa réalisation...aucun parti socialiste ne peut accepter un système dans lequel des domaines importants de la politique européenne seraient livrés à une autorité européenne de nature supra-nationale étant donné qu'une telle autorité serait en permanence dominée par une majorité antisocialiste et souleverait l'hostilité des travailleurs européens ».  

 

Pour les États-Unis, la construction politique et économique de l' union européenne doit permettre de prendre le relais du plan Marshall (1948) visant à relever économiquement l'Europe de l'ouest et éviter que les communistes (en France et en Italie notamment) n'exploitent politiquement la misère sociale consécutive à la guerre. Elle doit aussi permettre aussi « permettre au Vieux continent d'assumer une part croissante du coût de la Guerre froide et de limiter l'engagement économique des États-Unis; surtout, le gouvernement américain souhaite la réalisation d'une union douanière entre ses partenaires européens et exige d'eux l'ouverture de leurs marchés afin d'y écouler ses marchandises et d'y faire fructifier ses capitaux. C'est la contrepartie de l'aide apportée par le tuteur américain . A sa demande, l'Organisation européenne de coopération économique (OECE), l'ancêtre de l'OCDE, fait ses premiers pas en avril 1948 » (idem, p.28). Le soutien aux défenseurs du projet de construction européenne est l'autre volet d'une politique d'élaboration d'une « Communauté atlantique » dressée contre l'URSS qui s'associe avec la création de l'alliance militaire de l'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord) suite au traité de Bruxelles de mars 1948. Les pères fondateurs de l'Europe – Churchill, De Gasperi, Monnet, Spaak, Adenauer – ont passé sous silence cet activisme des Américains pour soutenir les propagateurs de l'idée européenne: pourtant, Paul-Henri Spaak, Paul Van Zeland, Robert Schuman, Guy Mollet, Konrad Adenauer, ont généreusement été reçus en leur temps aux États-Unis pour faire des tournées de promotion du fédéralisme européen auprès des élites américaines. D'emblée, loin que l'intégration européenne soit le moyen de trouver une indépendance stratégique et économique par rapport à la puissance impériale américaine, l'oncle Sam est en réalité le parrain du projet européen qui accroît son influence sur l'Europe de l'ouest et préserve ses intérêts dans le cadre de la guerre froide. Le plan Marshall visait à relever économiquement et financièrement l'Europe, l'Alliance Atlantique et l'intégration européenne visent à accroître les forces du monde libre. Ainsi, soutenus par les européistes, les américains plaident en 1950 pour voir se reconstituer une armée en Allemagne de l'Ouest intégrée à une armée commune européenne. Malgré la pression américaine et l'activisme des européistes socialistes et conservateurs, le projet de CED (Communauté Européenne de Défense), associé à la première ébauche d'une Constitution européenne supranationale, avorte après avoir été rejeté en France en 1952 par les parlementaires communistes et gaullistes. En 1963, au moment où il s'opposait à l'adhésion de la Grande-Bretagne, présentée comme un cheval de Troie des intérêts américains censé réduire l'Europe à une vaste zone de libre-échange privée de toute autonomie politique vis à vis des Etats-Unis, de Gaulle dénonçait une Europe intégrée échappant au domaine de la politique dont le le fédérateur était les États-Unis, dont les États européens eux-mêmes.

 

En 1950, la tournure prise par la construction européenne en devenir se précise avec le plan Monnet, le projet d'un marché commun qui serait la première étape vers une fédération européenne. Les réalisations concrètes des effets de premières formes d'intégration, de coopération et d'harmonisation économique entre les États européens, sont censées donner du crédit et de la popularité au projet fédéral européen dans le plan Monnet. Sa déclaration de 1950 propose la création d'une « Haute Autorité » composée de « personnalités indépendantes » chargées de chapeauter la mise en commun de la production du charbon et de l'acier. François Denord et Antoine Schwartz constatent que, d'emblée, « un parfum d'antidémocratique imprègne le projet » Monnet: « Ne s'inspire-t-il pas d'une sorte de despotisme éclairé lorsqu'il entend confier la gestion d'un secteur clé de l'économie aux bons soins d'une institution de caractère supranational dirigée par des experts non élus et « indépendants », c'est à dire politiquement irresponsables, mais dont les décisions engageront pourtant les États? Une telle perspective fait dire au Premier ministre anglais Attlee que « la démocratie ne peut abdiquer entre les mains de quelques personnes censées compétentes, et dont les décisions peuvent comporter des conséquences sortant du cadre de leurs attributions et débordant largement sur le plan politique. » » (L'Europe sociale n'aura pas lieu, p. 36). Le journal Le Monde ne s'y est pas trompé qui estime en décembre 1951 que les abandons de souveraineté liés à l'instauration du pool charbon-acier conduit à « bâtir la première place forte d'une nouvelle technocratie ».

 

Dans la note qu'il adresse le 3 mai 1950 à Robert Schuman et au président du conseil George Bidault, Monnet justifie son plan, non seulement comme un moyen de préserver la paix entre la France et l'Allemagne, mais comme un moyen de renforcer les pays d'Europe de l'Ouest dans l'horizon de la guerre Froide, la prospérité censée nous protéger du communisme étant assurée par une modernisation économique garantie par le libre jeu d'une concurrence réglée aux effets bénéfiques et un rejet du protectionnisme. Autour de Jean Monnet, l'économiste Pierre Uri et le juriste Paul Reuter, anciens hauts fonctionnaires de Vichy, dessinent avec l'ingénieur Étienne Hirsch, les contours de la future communauté européenne. Le parcours personnel de Monnet le prédestinait à être le père de cette Europe atlantiste des marchands et des banquiers. Jean Monnet est l'héritier d'une dynastie de négociants en cognac (de Gaulle dira au Président Eisenhower qui ne tarissait pas d'éloge sur lui: Jean Monnet? « Il fait un très bon cognac. Malheureusement, cette occupation ne lui suffit pas) et il s'initie dans sa jeunesse aux affaires de son père. Pendant la première guerre mondiale, il rencontre Viviani et se fait nommer à un poste de responsabilité dans la coordinnation auprès des Alliés. Dans les années 1920, après avoir démissionné de son poste d'adjoint du secrétaire général de la SDN pour gérer la fortune et les activités commerciales de sa famille, il intègre Blair and Co, une firme d'investissement américaine. A partir de 1929, il devient une autorité à Wall Street: vice-président du holding Transamerica et de la Bancamerica Blair à San Francisco. Il abandonne ensuite cette activité pour se muer en conseiller de Tchang Kaï-chek, puis pour rejoindre Londres pour soutenir de Gaulle et superviser auprès des Américains la question clé des fournitures de guerre. De Gaulle, à la Libération, nomme commissaire au plan de modernisation et d'équipement celui qui, dès 1943, considérait que dans la future Europe, il serait « essentiel que soit empêchée dès l'origine la reconstitution des souverainetés économiques » (L'Europe sociale n'aura pas lieu. p.34).

 

Le 25 mars 1957, sous l'influence des champions de la construction économique et politique de l'Europe, soutenus par les Américains, est signé le traité de Rome qui donne naissance à la CEE (qui se compose à l'origine de 6 pays: Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, RFA) et à des formes inédites de coopération dans les domaines de l'agriculture et des transports. A aucun moment, il n'a été question pour ses initiateurs de concevoir un nouveau bloc protectionniste pour protéger spécifiquement les intérêts de l'industrie et des salariés européens. Au contraire, le marché commun européen est conçu comme un premier pas et un levier pour l'instauration de la libre circulation des capitaux et des marchandises dans le monde, la suppression des entraves politiques et étatiques au libre-échange. Ainsi, l'article 110 du traité de Rome précise qu' « en établissant une union douanière entre eux, les États membres entendent contribuer, conformément à l'intérêt commun, au développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et à la réduction des barrières douanières ». Le patronat allemand joue un rôle décisif dans les négociations préparatoires au Traité de Rome et les ministres allemands écartent toutes les velléités françaises d'exiger une harmonisation sociale comme contrepartie au libre-échange. Le traité de Rome inscrit déjà dans le marbre l'objectif d'une « concurrence non faussée » et, pour le mettre en œuvre, il contient des articles qui fonctionneront comme des bombes à retardement contre les monopoles publics et les aides d'État à l'industrie, soit contre des politiques d'intérêt général par la promotion des services publics et la défense de l'emploi: l'encadrement très strict des aides d'État (article 90, 92 à 94), la surveillance contre les abus de position dominante.

 

 

Dès 1957, Jean Duret, directeur du Centre d'études économiques de la CGT, prévoit lucidement les suites du traité de Rome (cf. L'Europe sociale n'aura pas lieu, p.65): « Le Marché commun, écrit-il, conduit infailliblement, à plus ou moins brève échéance, à la disparition des solidarités nationales, à la création d'un super-Etat européen » dominé par la puissante économie allemande. La philosophie du projet de traité, qui repose entièrement sur « l'action bienfaisante de la libre concurrence » ainsi que les modalités de sa mise en œuvre permettent d'affirmer que « les intérêts du monde du travail, dans une série de pays et de régions, seront sérieusement menacés...On invoquera les dures lois de la compétition internationale pour démontrer qu'un niveau d'emploi élevé ne pourra être assuré que si les travailleurs se montrent « raisonnables » ».

 

Pour le patronat, qui accepte les contraintes de la libre concurrence si elle renforce le statut quo social, le traité de Rome peut être perçu comme un moyen de contenir l'augmentation des « charges » et des salaires. Selon le néo-libéral Jacques Rueff, proche d'Hayek et de Milton Friedman, le traité de Rome, qui donne naissance au marché commun en 1968, a marqué « l'aboutissement et le couronnement de l'effort de rénonvation de la pensée libérale » en construisant politiquement la toute-puissance d'un marché s'auto-régulant indépendamment des décisions politiques et des contraintes étatiques.

 

Ainsi, rappellent François Denord et Antoine Schwartz, « Pierre Mendès France souligne dès 1957 que la seule solution « correcte et logique » aurait été d'exiger fermement à Rome « l'égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l'intérieur de tous les pays du marché commun ». Y renoncer et remettre entre les mains d'une autorité internationale le pouvoir d'imposer à une nation sa politique économique, ce n'est ni plus ni moins, selon Pierre Mendès France, que de déclarer « l'abdication » de la démocratie: « Car au nom d'une saine économie, on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, et finalement une « politique », au sens le plus large du mot, nationale et internationale ».

 

« L'Europe est une machine à reformer la France malgré elle » (Denis Kessler, La Tribune, décembre 2000).  

 

Dans les années 1960-1970, les dispositions libre-échangistes et hostiles aux aides d'État constituant des entorses à la concurrence contenues dans le Traité de Rome, sont contrées par une certaine tolérance de la CEE qui laisse les États protéger leurs champions nationaux en subventionnant leurs industries et en définissant des règles de sécurité et viabilité des produits qui leur permettent de limiter les importations d'industries concurrentes. Mais en 1979, « l'arrêt Cassis de Dijon » (qui donne raison à un importateur allemand de liqueurs de cassis françaises qui s'était vu refuser l'accès au marché des alcools du land de Hesse pour cause de non-conformité de ses produits français au titrage en alcool standard en Allemagne) donne des armes à tous ceux qui en Europe rejette totalement le protectionnisme. Cet arrêt « limite la capacité des États à opposer des normes techniques nationales aux productions venues de pays concurrents » et « il laisse imaginer une construction communautaire qui ne procède pas par l'imposition de lois générales mais par la mise en concurrence des droits nationaux » (l'Europe sociale n'aura pas lieu, p.83).

 

Au début des années 1980, la construction économique libérale de l'Europe à la sauce monétariste allemande va se préciser avec les renoncements à la transformation sociale des socialistes français.

En février 1983, lorsque la lutte contre l'inflation qui passe par le blocage des salaires et l'austérité budgétaire devient une priorité, Mitterrand confie: « Je suis partagé entre deux ambitions: celle de la construction de l'Europe et celle de la justice sociale ». L'alternative est ainsi clairement formulée. Alain Touraine, le sociologue préféré de la « deuxième gauche »  tire toutes les conclusions du choix mitterrandien le 22 janvier 1984 sur RTL quand il déclare sans détour: « le mérite essentiel du gouvernement de gauche est de nous avoir débarrassés de l'idéologie socialiste » puis quand, quinze ans plus tard, il reconnaît que le rêve européen à servi d'alibi à la conversion libérale du PS: « En France, le mot libéralisme était imprononçable, alors on en a trouvé un autre l'Europe » (revue Cultures en mouvement n°17, mai 1999). Ce choix des socialistes et de Mitterrand a été clairement une trahison du Programme commun, cosigné par le PCF et les radicaux, puisque celui-ci n'éludait pas du tout la question de la compatibilité entre des politiques sociales ambitieuses et le renforcement de la communauté européenne. Il appelait en effet à défendre un double objectif à l'égard de la Communauté européenne: d'une part, « participer à la construction de la CEE, à ses institutions, à ses politiques communes, avec la volonté d'agir en vue de la libérer de la domination du grand capital, de démocratiser les institutions, de soutenir les revendications des travailleurs et d'orienter dans le sens de leurs intérêts les réalisations communautaires »; d'autre part, « préserver au sein du Marché commun sa liberté d'action pour la réalisation de son programme politique, économique et social ». Sur le plan monétaire, le Projet socialiste indiquait que le PS n'entendait pas « cautionner le système monétaire européen actuel, c'est à dire l'alignement des monnaies les plus faibles sur le Deutschemark », indiquait que pour lui, « la liberté des échanges n'était pas un dogme », insistant au contraire sur la « reconquête du marché intérieur » et les « mesures n »cessaires pour que la reprise de la demande soit satisfaite par la production interne ».

 

Ministre des finances de la gauche en 1981, déjà partisan d'un recentrage, d'une politique de rigueur et d'une pause rapide dans les réformes sociales, Jacques Delors va incarner pendant 10 ans, de 1985 à 1995, en tant que président de la commission européenne, cette Europe à finalité libérale, libre-échangiste et dérégulatrice qui déçoit toutes les attentes de la gauche en termes d'harmonisation sociale et fiscale par le haut et de protection des emplois et des systèmes sociaux construits dans l'après-guerre dans le cadre d'une mondialisation caractérisée de plus en plus par une concurrence féroce. Dans L'Unité d'un homme. Entretiens rédigé en 1994, Delors avoue a posteriori avec franchise que ses ambitions premières possibles de construire une Europe sociale ont fait long feu dans une commission dominée par les libéraux: « J'ai dû me rabattre sur un objectif pragmatique correspondant aussi à l'air du temps, puisque à l'époque il n'était question que de dérégulation, de suppression de tous les obstacles à la compétition et au jeu du marché ».

 

Ainsi, Delors va endosser le projet de marché unique élaboré par le lobby patronal, European Round Table of Industrialists (ERT), lancé par les commissaires européens Etienne Davignon et François Xavier Ortoli (futur président d'honneur du MEDEF international), et comptant dans ses rangs les patrons de Volvo, de Fiat, de Nestlé, de Philips, de Siemens, de Shell, de Saint Gobain, de Lafarge, Danone, tout comme Lagardère... Au conseil européen de juin 1985, le Livre blanc sur l'achèvement du marché intérieur dénonce la persistance d'État des aides à l'industrie dans les pays européens et les attitudes de protection des marchés nationaux. En 1986, l'Acte Unique, qui fixe l'échéance 1992 pour la création du marché unique, entérinne les préconisations du Livre Blanc. Et augmente les pouvoirs de la Conseil des Ministres européens comme gardien des dogmes économiques libéraux du Traité de Rome en mettant en avant la règle de la majorité qualifiée, au détriment de l'unanimité qui permettait à des pays aux intérêts sociaux divergents de bloquer la progression des politiques d'harmonisation libérales. En revanche, « pour satisfaire les desiderata britanniques, l'unanimité reste requise dans le domaine de l'harmonisation fiscale, de la libre circulation des personnes et des droits et intérêts des travailleurs. Dans la philosophie du nouveau traité (l'Acte unique), la dimension sociale fait office de pièce rapportée » (F.Denord et A.Schwartz., p.97). Or, laisser les capitaux circuler librement sans harmonisation fiscale préalable, équivaut  à laisser aux marchés le soin de réaliser cette harmonisation vers le bas:« L'instauration d'une compétition fiscale entre les États aboutit non seulement à réduire considérablement leurs marges de manœuvre budgétaires, mais menace aussi les systèmes de redistribution et de protection sociale ».

 

Cette libéralisation du marché intérieur n'est pas non plus là pour protéger les économies européennes contre la compétition internationale, mais davantage pour les adapter, selon le principe darwinien de la survie des plus aptes, qui ne prend pas en compte les intérêts humains et sociaux mais la seule rentabilité économique, à une compétition internationale féroce. « J'ai toujours pensé, disait Delors en 1986, qu'en France, il n'y avait pas assez de marché et que l'État était, pour des raisons historiques, omniprésent et trop souvent étouffant et dominant. La plupart des Français n'ont pas encore acquis cette mentalité d'ouverture au monde sans laquelle nous ne pouvons pas édifier une nouvelle économie ». De fait, en 1988, le Conseil européen de Rhodes définit la finalité du marché unique – libéraliser l'économie mondiale: « Le marché intérieur ne se fermera pas sur lui-même. L'Europe de 1992 sera un partenaire et non pas une « Europe forteresse ». Le marché intérieur sera un facteur décisif contribuant à une plus grande libéralisation du commerce international ». De fait, c'est le bras droit (directeur adjoint des finances) de Jacques Delors en 1981, et son directeur de cabinet chargé d'organiser les G7 à la commission européenne, le camarade Pascal Lamy, qui va négocier l'Accord Général sur le Commerce et les Services (AGCS) au sein de l'OMC au début des années 2000, et c'est grâce à lui que l'Union Européenne va devenir l'acteur international le plus agressif dans le domaine de la libéralisation des services à l'échelle mondiale (service de l'eau, de la gestion des déchets, de production d'électricité, de transports publics et de marchandises...). L'OMC, machine, non à réguler l'économie mondiale, mais à déréguler autoritairement les économies nationales, a été créée en 1994 à l'initiative des Européens et du lobby patronal très écouté de la Commission européenne, l'ERT (European Round Table), regroupant les 45 multinationales les plus importantes ayant un siège en Europe et pesant, en 2003, un chiffre d'affaires de mille milliards d'euros.

 

Le traité de Maastricht que Mitterrand et Delors vont vendre au peuple de gauche en France comme une avancée civilisationnelle vers une ère de paix, de tolérance et d'échanges multi-culturels, sera lui-même une traduction des désirs et des intérêts de ce lobby patronal. Les fameux critères de convergence impliquant la maîtrise des déficits (pas plus de 3% du PIB annuellement) et du poids de la dette publique (pas plus de 60% du revenu national) sous peine d'amendes et d'admonestations visent clairement, comme le refus de toute forme d'inflation et la politique des taux d'intérêt et des taux directeurs élevés, à préserver la rente et le capital contre les conséquences de politiques économiques keynésiennes trop inspirées par des préoccupations sociales. La conséquence des politiques monétaristes et de rigueur imposées, sous l'influence du néo-libéralisme allemand notamment, à tous les États européens en route pour l'Euro par le traité de Maastricht en 1992, cela a été le marasme économique et l'acceptation du chômage élevé, faute de relance par l'investissement public et les facilités d'accès au crédit. Citons encore François Denord et Antoine Schwartz: « Les partisans du traité de Maastricht ont beaucoup menacé: en cas de refus, le ciel s'abattrait sur le village gaulois. Ils ont également beaucoup promis: « que la monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité » (Michel Rocard), que « ce sera plus d'emplois, plus de protection sociale, moins d'exclusion » (Martine Aubry), et même qu' « on rira beaucoup plus » (Bernard Kouchner). Pourtant, les injonctions libérales du traité et le choix de la monnaie pèsent très lourd sur les salaires et l'emploi en déprimant l'investissement. Elles ne créent pas, à proprement parler, le marasme économique du début des années 1990: la Réunification allemande avait déjà occasionné un choc profond du fait d'un manque de coopération entre les pays membres du Système monétaire européen. Mais les critères de convergence contribuent à pérenniser cette situation de crise. Les peuples européens payent un tribut d'autant plus lourd que la rigueur rend les critères difficilement atteignables. Au moins est-on sûr ainsi que les États ne se lanceront pas dans des dépenses inconsidérées: leurs marges de manœuvre se réduisent à peau de chagrin. Le « Oui » à Maastricht n'impliquait pas seulement l'abandon de souverainetés démocratiques: l'Europe sonnait l'heure de la revanche sociale » (p.106-107).

 

Avec l'ordre institutionnel créé  par le traité de Maastricht -indépendance de la banque centrale gardienne de la monnaie unique, discrédit sur toute forme de politique de relance et d'investissement public- gouvernements de droite et de gauche paraissent étonnement substituables: « le traité de Maastricht, constatait Alain Madelin, agit comme une assurance-vie contre le retour à l'expérience socialiste pure et dure ». L'économiste Jean Pisani-Ferry écrit lui en 2005 que « L'Europe a été notre programme d'ajustement structurel... De l'ouverture des frontières à l'ouverture des marchés de services à la concurrence, en passant par la désinflation et la réduction des déficits budgétaires, la France a fait joué à l'intégration européenne le rôle que les pays mal gouvernés confient au FMI ou à la Banque mondiale ». En faisant croire que les politiques de dérégulation, de suppression des protections sociales et de rigueur venaient des technocrates de Bruxelles, et non des décisions non assumées à 100% des hommes politiques français, de droite et de gauche...

 

A la fin des années 90, la gauche à été majoritaire dans les États européens et au Parlement européen, mais c'était déjà une gauche séduite par le social-libéralisme, qui est un véritable néo-libéralisme, de Tony Blair et Gerard Schröder, une gauche qui pensait avant tout flexibilité et compétitivité accrues, détaxation du capital, de l'actionnariat salarié, du travail, lutte contre l'assistanat, et qui n'a réorienté d'aucune manière les politiques économiques et sociales européennes.

 

L'introduction de l'euro en 1999 et le choix d'accepter l'adhésion dans l'union de pays aux systèmes sociaux moins développés et protecteurs que ceux d'Europe de l'ouest (en 2004, adhésion, après la Finlande, la Suède et l'Autriche, en 1995, des Pays Baltes, de plusieurs pays de l'est, de la Chypre et de Malte, suivis par la Bulgarie et la Roumanie en 2007) ont vidé de tout contenu social et démocratique la construction européenne, celle-ci se réduisant à un vaste marché concurrentiel organisé pour servir les intérêts des grandes entreprises en mettant en concurrence les salariés et à un système de découragement de toute politique de reprise en main démocratique de l'économie et de la finance verrouillé par les Traités, la Commission, la BCE indépendante, et le Conseil des ministres européen dominé par la droite.

 

Comme l'écrit Patrick Le Hyaric dans son récent essai consacré à décrypter et dénoncer le Pacte euro plus, « le Traité de Maastricht, puis celui du « Pacte de stabilité » (traité d'Amsterdam en 1997) imposant des politiques macroéconomiques identiques à tous les pays qui ont des situations différentes, aggravent les différences de croissance entre les pays. La rigidité monétaire et budgétaire fait porter le poids de l'ajustement sur le travail avec l'incitation à la flexibilité et à la précarité, la pression à la baisse des salaires, la réduction de la part des salaires dans les richesses créés ». Dans cette course au moins disant social, l'Allemagne écrase ses voisins et les lois sur le travail négociées en Allemagne de concert par le SPD et la CDU qui diminuent les rémunérations, augmentent la flexibilité et la précarité, joints aux performances de l'appareil industriel allemand, confèrent un avantage commercial énorme à cette plus grande puissance économique et démographique de l'Europe, d'autant que plus de 80% des importations des États européens viennent d'autres États européens.

 

Depuis 2005, les gouvernants européens ont utilisé les intérêts de l'intégration européenne comme une justification inattaquable pour piétiner la démocratie et les droits sociaux des peuples. Le Traité Constitutionnel Européen a été rejeté par une majorité des électeurs en France, en Irlande, en Hollande: qu'importe, ce n'est pas à ces petits peuples grincheux mal éclairés par leurs élites sur la nécessité d'en finir une fois pour toute avec les vieilles lunes de l'étatisme et du socialisme qui vont paralyser cette Europe libérale que l'on nous présente comme la fin de l'histoire... Dans les autres pays, on s'est dispensé de référendum, ce qui limitait les risques de rejet du Traité. Néanmoins, comme l'unanimité était requise, on maquille le traité constitutionnel rejeté là où on l'avait présenté à la population (sauf en Espagne, si je me souviens bien) en traité de Lisbonne qui met tout autant l'accent sur les valeurs de concurrence libre, de refus des monopoles publics dans les services, et sur la nécessité d'alléger les charges et les contraintes légales pesant sur le marché du travail pour rendre les économies européennes plus compétitives.

 

Crise financière de 2008: on accepte en 2009, 2010, 2011, de prêter plusieurs dizaine de milliards aux Grecs, aux Portugais, aux Irlandais, aux Islandais car il faut bien qu'ils puissent rembourser les banques britanniques, françaises et allemandes à qui ces États, par mauvaise gestion ou trop grande confiance dans les vertus de la dérégulation et de la financiarisation de l'économie pour gonfler artificiellement la croissance, doivent de l'argent... Mais en échange, on leur impose des véritables purges qui vont laisser ces pays à terre pendant des années: privatisations, hausse des frais de scolarité, suppressions massives de postes dans la fonction publique, élévation de la durée du travail, diminution des allocations chômage et des allocations familiales, des pensions de retraite, des salaires, du salaire minimum. Cela ressemble étrangement aux plans d'ajustement structurel imposés par le FMI aux pays d'Amérique Latine dans les années 1980-1990-2000 ou encore à l'Asie du Sud-Est après la crise financière de la fin des années 1990. Mais Sarkozy à grand renfort de rodomontades expliquait en 2009 qu'il avait réussi à obtenir de l'Allemagne et des autres pays européens la création d'un mécanisme de solidarité européen qui pourrait financer, comme le FMI, l'aide d'urgence à un pays attaqué par les agences de notation qui, en jugeant mal de sa capacité à rembourser sa dette, l'empêche d'emprunter à des taux acceptables.

 

Qu'à cela ne tienne: pour bénéficier de ce mécanisme de solidarité, il faut d'abord signer le pacte pour l'euro plus « qui est équivalent à une mise sous tutelle des budgets et des politiques des Etats en difficulté: politiques d'austérité, relèvement de l'âge de départ à la retraite, flexibilisation du marché du travail, ouverture des professions protégées, freins de dettes dans les constitutions et les cadres budgétaires » (Patrick Le Hyaric, Le Pacte des Rapaces)... Voilà comment on nie purement et simplement la souveraineté des peuples dans la définition des politiques économiques et sociales dont dépendent nos vies quotidiennes.

 

C'est tout bonnement l'avènement de la dictature de la finance en Europe! Nous ne pouvons accepter cela.

 

 

Ismaël Dupont.

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Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix - dans A LIRE
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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 16:44

 

André Chassaigne, ancien professeur et proviseur, a été découvert par le grand public avant de postuler à la candidature Front de Gauche pour les présidentielles 2012 après son remarquable score de 24% à la tête d'une liste Front de Gauche élargi à des Verts antilibéraux et au NPA au deuxième tour des élections régionales dans le Limousin. Il a aussi mené avec intelligence et efficacité la résistance parlementaire jusqu'à obtenir au printemps 2008 le vote d'une motion de procédure qui rend caduque le texte autorisant les cultures OGM en France.

 

Cet essai très documenté, écrit avec élégance, modestie et sens des réalités mêle à une réflexion de fond sur les enjeux de l'alimentation mondiale, de l'accès à l'eau, des transports et de l'habitat écologiques, de l'énergie et des biotechnologies, la chronique de ses années d'activité de parlementaire et le récit d'expérimentations locales d'un autre mode de développement.

Sa préoccupation pour les dégâts causés par nos modes de vie coûteux en ressources naturelles et polluants et le capitalisme mondialisé vient d'abord d'un sentiment d'appartenance à une terre dont notre vie tire sa beauté, mais qui ne saurait être réduite à un rôle purement instrumental, « sentiment des grandes forces cosmiques, l'eau, le vent, les grands chênes » que l'homme du sud-ouest qu'est André Chassaigne éprouve comme Jean Jaurès en son temps. Enfant d'une cité ouvrière et communiste depuis longue date, l'auteur a nénmoins longtemps conçu la nature comme ce qui devait être exploité, rentabilisé indéfiniment au service du progrès social et grâce au progrès technique mais, ses conversations avec des amis Yves Cochet (député Vert et ancien ministre de l'environnement) ou Jean Lassale (Modem), de même que ses propres travaux parlementaires quotidiens, l'ont amené à rééxaminer de manière critique « la culture productiviste » que le parti communiste partageait, au nom du développement humain, avec beaucoup d'autres composantes politiques. Cette évolution peut même le pousser à partager l'idée qu'il existe une harmonie dans les écosystèmes dans lesquels s'enracine toute vie que l'homme doit s'efforcer de ne pas saccager par la démesure de ses appétits et de ses passions, ce qui est sensible quand il reprend à son compte la parole aux résonances panthéistes retranscrite en 1854 du Chef indien Seattle:

 

 « Ceci nous le savons: la terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre. Toutes les choses sont liées entre elles comme le sang est le lien entre les membres d'une même famille. Nous ne tissons pas la toile de la vie. Nous ne sommes qu'un fil dans la toile de la vie. Ce que nous faisons à la toile nous le faisons à nous-mêmes. Toutes les choses sont liées entre elles... »

 

Quelles sont les grandes idées, les analyses et les propositions les plus significatives mises en valeur cet ouvrage riche et stimulant?

 

I. Les principes qui doivent gouverner notre conciliation de l'ambition sociale et du souci écologiste (chapitre II).

 

1) Il ne faut pas se leurrer sur l'efficacité d'une « écologie apolitique » et toute écologie politique implique une remise en cause du modèle libéral et capitaliste dominant.

Pour exemple, « trier son papier, éteindre la lumière et fermer le robinet doivent devenir des mécanismes...mais reconnaissons, écrit A. Chassaigne, que l'impact sera minime si on ne fait pas bouger les politiques industrielles d'entreprises obsédées par l'appât du gain » (p. 17). L'idée qu'il peut et doit y avoir un consensus trans-partisan sur des réponses écologiques à l'épuisement des ressources naturelles et à la pollution est un mythe, A. Chassaigne n'hésite pas à l'affirmer, et un mythe qui sert objectivement les intérêts du système et des entreprises responsables de la crise écologique: Promue par des personnalités complices du libéralisme telles que Nicolas Hulot ou Yann-Arthus Bertrand, « cette écologie hors du politique fait le pain béni des adeptes d'un libéralisme sans limites. Pensez-donc, une écologie sur le seul terrain de la morale, qui n'implique pas de s'attaquer aux racines du problème (à savoir le système économique, les modes de production, les habitudes de consommation) pour au contraire faire peser toute la responsabilité environnementale sur l'individu, le citoyen, le consommateur acculé à relayer une pollution déjà produite bien loin en amont ».  

 

 

2)Le capitalisme vert peut certes, guidé par la capacité des acteurs de l'économie à s'adapter à de nouvelles conjonctures pour maintenir leur taux de profit, créer des technologies écologiques innovantes, mais il ne saurait être la solution à privilégier face aux crises écologiques et il est absolument nécessaire que l'Etat lui aussi investisse dans la recherche et la mise en œuvre des nouvelles technologies écologiques.

André Chassaigne s'indigne comme Mélenchon du nouveau marché de la pollution carbone qui est en train d'être créé lors d'accords internationaux sur l'environnement et qui implique la création de véritables bourses de permis à polluer car si la pollution a un prix fixé par le marché comme cela existe au niveau européen dans le Système Communautaire d'Echange de Quotas d'Emissions Carbone (SCEQE), cette pollution acquiert également une légitimité. De plus, « dans ce nouveau champ du libre-échange, qui pourra interdire d'accumuler, de stocker, de vendre, de faire de l'argent sur cette pollution? » (p.26). La pollution pourrait alors devenir source de profit en elle-même. Par ailleurs si des technologies vertes telles que de nouvelles voitures moins polluantes ou plus économes de carburants engendrent une surconsommation, elles ne résoudront en rien les problèmes environnementaux. Les solutions techniques peu coûteuses au niveau de la réorientation de nos modes de vie ne peuvent suffire s'il n'y a pas dans les esprits et les lois une remise en question globale de nos modes de développement et de consommation.

 

3)Promouvoir une forme de décroissance est une nécessité rationnelle à condition de ne pas abandonner l'objectif d'émancipation humaine et de ne pas diaboliser le progrès technique et l'activité transformatrice de l' homme en général.

 Sachant que le bien-être n'augmente pas mécaniquement avec la consommation de biens matériels et que les modes de vie des occidentaux modernes exigeraient 5 terres pour trouver un équilibre tant ils sont dispendieux en énergies et en ressources naturelles, on ne peut faire l'impasse d'une réflexion sérieuse sur la théorie de la décroissance. En effet, comme A. Chassaigne la caractérise bien, « bien que non unifiée, elle est la critique la plus radicale qui soit du productivisme. Elle prône une réduction du volume de l'activité économique mondiale pour rendre celle-ci écologiquement tenable, et une réorganisation de la production et de la consommation pour répondre non pas à des exigences de profit, mais aux besoins des êtres humains. C'est une critique qui va bien au-delà de l'économie: elle dénonce un système qui déshumanise en poussant à la consommation, qui détruit l'homme comme la nature, en le forçant à aller vers toujours plus, encore plus de possessions matérielles. La théorie de la décroissance déconstruit un idéal de progrès qui serait une marche mécaniquement bénéfique des sciences et des technologies, et elle construit en contrepoint un mouvement collectif de responsabilité envers notre planète » (p.29).

 

II.  Le besoin de régulation et d'investissement étatique pour faire face aux grands défis écologiques.

 

1)La gestion de l'eau.

« En France, hormis quelques exceptions, la desserte en eau potable est assurée dans de bonnes conditions sous le contrôle des collectivités locales. Mais si la loi fait obligation aux communes de gérer les services d'eau, ils sont délégués à des entreprises privées dans 71% des cas, représentant 45 millions d'habitants » (p.58). Or, l'eau est un bien commun qui devrait échapper à toute logique de marchandisation. Mais, comme elle est rare dans beaucoup de partie du monde et souvent impropre à la consommation à l'état brut, elle nécessite partout dans le monde pour être rendue potable des travaux d'assainissement et de recyclage qui requièrent des technologies coûteuses. Pour l'instant, seules les multinationales de l'eau se positionnent dans l'innovation technologique du fait du retrait des Etats de la gestion de ces secteurs et par carence de la recherche publique. Or, elles le font avec des objectifs exclusifs de rentabilité alors qu'il s'agit de satisfaire des besoins fondamentaux des hommes en leur garantissant une eau de qualité en quantité suffisante. Il est nécessaire donc de ne pas laisser aux multinationales de l'eau telles que Véolia ou Suez-Lyonnaise des eaux qui en France emploient jusqu'à 33000 salariés l'exclusivité de la maîtrise des techniques de traitement et d'assainissement des eaux.

 

 

2)La question de l'énergie.

Chassaigne rappelle qu'en France c'est la maîtrise par la nation de la production énergétique à travers EDF qui a permis d'atteindre l'auto-suffisance en développant un parc de production nucléaire (75,2% des sources d'électricité en 2009) et hydroélectrique (11,9% en 2009). Or, au nom de la prise en charge de la filière par le privé recommandée au niveau européen et acceptée par nos responsables politiques, on organise la désorganisation, multiplie les recours à la sous-traitance, accroît les risques environnementaux. Le dernier avatar de cette logique ultra-libérale de l'union européenne est la loi NOME (Nouvelle Organisation des Marchés de l'Electricité) qui impose à EDF de mettre à disposition des opérateurs privés tels que GDF Suez 25% de sa production d'électricité d'origine nucléaire en leur permettant de faire des profits sur le dos des usagers et des contribuables, ce que le député du Havre Daniel Paul a dénoncé dans un débat houleux à l'Assemblée Nationale. En réalité, on est en train de privatiser le produit de 60 ans d'investissements publics qui ont eu des retentissements sur les factures passées des usagers. Il n'est pas sûr non plus que l'Etat maintienne son monopole à EDF pour gérer et créer des centrales nucléaires, GDF Suez s'étant déjà positionnée sur cette question. Même s'il ne pense pas que l'on puisse rapidement faire du nucléaire une source d'énergie secondaire, Chassaigne rappelle qu'à niveau de consommation inchangée, on ne disposerait que de 30 années d'uranium récupérables en dessous de 80 dollars le kilo et que l'accès à cette ressource peut être rapidement l'objet de conflits internationaux d'ampleur. Par rapport aux besoins qui s'expriment à l'échelle du monde (dessalement de l'eau de mer), compte tenu du changement climatique accéléré par les émissions de carbone et du déclin inévitable des productions mondiales de pétrole et de gaz naturel, il est néanmoins impensable de sortir du nucléaire à moyen terme, même s'il ne faut pas négliger les dangers liés à de possibles accidents et à la durée de dangerosité très longue des déchets.

Ce qu'il faut travailler essentiellement, c'est l'économie d'énergie dans l'habitat et les secteurs d'activité économique et la production d'énergie à partir de l'utilisation de déchets et de ressources inépuisables. Au chapitre 6, Chassaigne discute ainsi des avantages et des inconvénients de l'incinération des déchets qui fait si peur aux riverains, puis met en avant l'émergence de bâtiments pouvant produire leurs propres énergies.

Réduire les émissions de gaz à effet de serre passe aussi par une promotion du fret ferroviaire pour les transports de marchandises et d'un transport collectif accessible à tous par sa desserte du territoire et ses tarifs. Or, la privatisation et l'ouverture à la concurrence du fret et du transport de voyageurs, la gestion comme une entreprise privée de la SNCF qui sont les conséquences des dogmes néo-libéraux promus au niveau de l'UE rendent ces objectifs d'intérêt général fort difficiles à atteindre (chapitre 9).

 

3) La question de l'alimentation.

 Aujourd'hui, si 1 humain sur 6 est sous-alimenté, cela est largement dû à l'application universelle des politiques libérales et au lobbying efficaces des grands groupes agro-alimentaires, notamment ceux spécialisés dans les « agrocarburants, ce pétrole vert qui creuse les ventres ». Deux principes essentiels doivent guider les accords internationaux en matière de gestion ressources alimentaires: la souveraineté alimentaire et la sécurité alimentaire. L'application de ces principes suppose une relocalisation des productions, la suppression du primat des monocultures d'exportation. Or, les industries agro-alimentaires et la grande distribution tendent de plus en plus à délocaliser les productions qui nécessitent de la main d'œuvre.

Au chapitre 7, Chassaigne cite ainsi un exemple édifiant donné par Gerard Le Puill: « En surgelés, une poêlée de légumes bien de chez nous avec le logo de Bonduelle peut provenir d'une demi-douzaine de pays. Les choux-fleurs arrivent de Pologne, car leur prix de revient est inférieur à 30% à celui des choux-fleurs bretons. Les choux brocolis viennent du Guatemala, les poivrons de Turquie, les asperges du Pérou, les haricots verts du Kenya, les petits pois et les champignons de Chine...»

Et la même dérive est à l'œuvre pour les produits carnés:  les ministres de l'agriculture européens décidaient ainsi de multiplier par 5 en mai 2009 les volumes d'importation ouverts au bœuf américain qui est élevé avec des exigences sanitaires bien moins fortes. Actuellement, après avoir sabordé la paysannerie des états du Tiers Monde en forçant ces derniers à supprimer leur protectionnisme pour accueillir des produits européens à bas coût subventionnés par la PAC, l'UE est en train de sacrifier l'agriculture européenne au sein de l'OMC pour ouvrir de nouveaux débouchés, notamment à l'industrie aéronautique, à l'automobile, aux services. La protection des marchés intérieurs est essentielle pour garantir une agriculture à la fois productive et garante du maintien de la fertilité des sols, d'un environnement sain, et du maintien de l'emploi rural.

 

En conclusion de cette présentation des thèses d'André Chassaigne, on peut citer un beau paragraphe qui nuance un peu l'adhésion au respect quasi religieux de la terre nourricière du chef indien Seattle invoquée en introduction et qui combat ceux qui s'en tiennent à une simple dénonciation morale et anti-humaniste de l'agression de l'environnement naturel: « Il nous faut briser l'image d'Epinal d'une nature indemne de toute intervention humaine, d'une nature « naturalisée »...Car ce n'est pas l'homme qui tue la nature, ce sont les rapports des hommes entre eux qui lui nuisent gravement ». (p.163).

 

Compte-rendu réalisé par Ismaël Dupont le 21/01/2011

 

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