Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
30 septembre 2022 5 30 /09 /septembre /2022 05:08
Décès du grand historien de l'Antiquité greco-romaine, Paul Veyne: hommage de Pierre Chaillan dans L'Humanité
Paul Veyne, la révolution de l’historien de l’Antiquité

Disparition Complice intellectuel de Michel Foucault, le professeur honoraire du Collège de France, chercheur aux théories novatrices, est décédé à l’âge de 92 ans.

Publié le
Vendredi 30 Septembre 2022

L’historien de l’Antiquité Paul Veyne, grand connaisseur des mondes grec et romain, est mort à l’âge de 92 ans, ont annoncé, jeudi, les éditions Albin Michel. Ce natif d’Aix-en-Provence est décédé à Bédoin (Vaucluse), village situé au pied du mont Ventoux, où il s’était installé pour sa retraite.

Issu d’un milieu modeste provençal, il est le premier de sa famille à obtenir son baccalauréat. Dès son enfance, atteint d’une malformation congénitale dite « Leontiasis ossea » qui lui relève en bosse la joue gauche, il est fasciné par les choses antiques, notamment par la découverte à 8 ans d’une pointe d’amphore romaine gisant dans la terre près de Cavaillon. Dans cette orientation, il est logiquement passionné dans son adolescence par l’Odyssée. En 1951, il entre à l’École normale supérieure. Reçu au concours de l’agrégation de grammaire, il devient élève de l’École française de Rome. Ce sont les années 1950 et nous sommes en pleine guerre froide. S’élevant contre l’usage de la torture par les troupes françaises dans les guerres coloniales, il prend sa carte au Parti communiste, qu’il quittera à la suite de Budapest, en 1956.

Après cette période étudiante, il débute son parcours d’universitaire à la Sorbonne comme assistant. Mais, il retrouve, en 1961, Aix-en-Provence et son université, où il achèvera sa carrière en tant que professeur. En 1975, il entre au Collège de France grâce à l’appui de Raymond Aron, qui, délaissé par Pierre Bourdieu, voudrait bien voir en lui un héritier. Mais Paul Veyne ne cite pas son nom lors de sa leçon inaugurale, ce qu’Aron ne lui pardonne pas. Le professeur y œuvrera de 1975 à 1998 en tant que titulaire de la chaire d’histoire de Rome.

interroger le passé à partir du présent

Historien mais aussi théoricien de l’histoire, il engage une réflexion sur le travail historiographique. Les plus importantes de ses thèses pour repenser l’histoire seront rassemblées dans son œuvre Comment on écrit l’histoire (Seuil, 1971). Son apport bousculera les façons de voir en interrogeant toujours frontalement le passé à partir du présent. Il soutient sa thèse de doctorat sur la pratique du don dans l’Empire romain et la publie sous le titre le Pain et le cirque (Seuil, 1976). Il va utiliser ses approches novatrices pour révolutionner l’histoire de l’Antiquité, notamment sur la mythologie grecque, sur le christianisme antique ou encore sur la société et la sexualité à Rome. Professeur émérite au Collège de France, l’historien deviendra une référence en science politique.

Complice intellectuel de Michel Foucault toute sa vie, il publie de nombreux écrits sur ce dialogue avec notamment Foucault. Sa pensée, sa personne (Albin Michel, 2008). En février 1979, le chercheur en histoire fait partie des 34 signataires de la déclaration rédigée par Pierre Vidal-Naquet pour réfuter la rhétorique négationniste de Robert Faurisson. Il est aussi un fidèle lecteur du poète René Char. En 2014, il reçoit le prix Femina de l’essai pour Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas (Albin Michel) et en 2017, celui de la Bibliothèque nationale de France pour l’ensemble de son œuvre.

Dans la dernière période, il rencontre un plus large public, notamment lors de la parution de son livre Palmyre. L’irremplaçable trésor (Albin Michel, 2015). Il a aussi participé à la série d’émissions l’Apocalypse (2008), de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, sur les débuts du christianisme, qui a aussi recueilli un grand succès après sa diffusion sur la chaîne Arte. 

Partager cet article
Repost0
30 septembre 2022 5 30 /09 /septembre /2022 04:56
Le sociologue Michel Pinçon est mort - Hommage de Fabien Roussel et de L'Humanité (Pierre Chaillan, 28 septembre 2022)

Une pensée émue d'apprendre le décès de Michel Pinçon, sociologue de la grande bourgeoisie, que nous avons écouté plusieurs fois à la fête de l'huma avec sa femme Monique, et dont nous avons lu avec beaucoup d'inttérêt les enquêtes richement documentées et plaisantes à lire dans plusieurs livres (Les ghettos du Gotha, Le président des riches, etc...).

Chapeau et merci à ce couple détonnant et attachant d'avoir éclairé avec son regard malicieux et attentif aux détails révélateurs la boîte noire de la société de caste qui subsiste en France, encore renforcée par le capitalisme financier.

Ismaël Dupont

Le sociologue Michel Pinçon est mort

Hommage. Référence en sciences sociales, avec son épouse Monique Pinçon-Charlot, pour ses travaux sur les classes dominantes, l’ancien directeur de recherche au CNRS est décédé à l’âge de 80 ans.

Publié le
Jeudi 29 Septembre 2022

Michel Pinçon est décédé lundi. Il avait 80 ans et était très affaibli depuis plusieurs années par la maladie. Dans la soirée de mardi, son épouse Monique Pinçon-Charlot a envoyé un message à une liste d’amis où elle exprimait son chagrin : « Je suis très triste de vous annoncer la mort de Michel, survenue le 26 septembre, à l’âge de 80 ans, des suites de la maladie d’Alzheimer. » L’équipe des éditions la Découverte, qui travaille avec le couple depuis de nombreuses années, a rendu publique l’information, ce mercredi, par ces mots en sa direction : « Nous adressons nos pensées amicales à son épouse et complice de toujours, Monique Pinçon-Charlot, avec qui il a partagé six décennies d’une vie studieuse, amoureuse et engagée. » Et, en effet, on parle très rarement de Michel Pinçon et de Monique Pinçon-Charlot séparément, tant leurs parcours et leurs travaux sociologiques sont liés depuis les années 1960. Et si l’ancien directeur de recherche au CNRS tire aujourd’hui sa révérence, leur œuvre commune reste une référence pour les sciences sociales.

Une rencontre décisive

Michel Pinçon naît le 18 mai 1942 dans la commune de Lonny (Ardennes), dans une famille d’ouvriers. Son père est un temps ouvrier polisseur à Nouzonville. C’est donc avec fierté que le jeune homme, une fois le bac en poche, rejoint l’université. Et c’est là, début novembre 1965, qu’une rencontre décisive a lieu : à la bibliothèque de sociologie de la faculté des lettres et sciences humaines de Lille, il parle pour la première fois à une jeune étudiante, Monique Charlot. Deux ans plus tard, Michel se marie avec elle. Ce mariage permet à son épouse de le suivre pendant la période de service national en coopération au Maroc, où tous deux enseignent le français, tirant de cette expérience un mémoire supervisé par le grand sociologue Jean-Claude Passeron. À leur retour, ils terminent leur formation à l’université libre de Vincennes. Le couple a un fils, Clément, qui naît à la clinique des métallos, les Bluets, en 1974. Les deux jeunes sociologues rejoindront le CNRS. Lui travaille sur le monde ouvrier, elle, sur la ségrégation urbaine. Fruit de ses premières recherches, Michel publie ainsi, seul, son premier ouvrage. Il s’intitule Désarrois ouvriers, familles de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociales (l’Harmattan, 1987). Nous sommes dans les années 1980, le couple compte parmi les auditeurs du cours de Pierre Bourdieu au Collège de France…

Et, dans ce mouvement critique des sciences sociales vis-à-vis d’une doxa néolibérale qui se veut triomphante, leurs importants travaux en commun et leurs études de plusieurs décennies sur les élites françaises et la ségrégation de classe opérée par les plus riches vont marquer les sciences sociales en cette fin du XXe siècle, puis au début de ce XXIe siècle. Pour la première fois, de longues enquêtes sociologiques sont engagées sur le terrain en s’introduisant au sein même de la haute bourgeoisie et du gotha parisien. Leur description de la véritable « guerre de classes » engagée par les riches et par les dominants n’en devient que plus éloquente. Ces enquêtes trouvent rapidement un écho bien au-delà du champ universitaire et ce, au travers de la parution d’ouvrages comme  Dans les beaux quartiers (PUF, 1989), la Chasse à courre, ses rites et ses enjeux (Payot, 1993), Voyage en grande bourgeoisie (PUF, 1997), Sociologie de la bourgeoisie (la Découverte, 2000) ou encore la Violence des riches (Zones/la Découverte, 2013). Dans leur dernier ouvrage en commun, Notre vie chez les riches (Zones/la Découverte, 2013), ils racontent leur « voyage dans une caste dont ils ne partageaient ni les codes ni les objectifs sociaux et politiques ». Cette mise en lumière des mœurs des classes dominantes leur vaut d’être souvent critiqués par les journaux et sites de droite extrême et d’extrême droite .

Dans les allées de la Fête de l’Humanité ou dans les colonnes du journal, ils sont respectés et leur analyse sur la lutte des classes dans les conditions d’aujourd’hui fait mouche. 

« Compagnons de route du PCF », ils sont des invités réguliers, avec le rendez-vous au stand des Amis de l’Humanité, et leur présence enthousiasme le Village du livre, où le public se presse pour se faire dédicacer leur dernier ouvrage. Charles Silvestre, vice-président des Amis de l’Humanité, témoigne : « Au travail, sans relâche, contre la monstrueuse inégalité sociale devenue béante, leur pro­duction de sociologues faisait un bien énorme. »

En septembre, Monique Pinçon-Charlot était venue seule. Affecté toujours davantage par la maladie d’Alzheimer, Michel Pinçon ne l’accompagnait pas. Ses obsèques auront lieu le 4 octobre, à 11 heures, au cimetière communal 27, rue de la Bièvre, à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine). L’Humanité présente ses condoléances à Monique, à la famille et aux proches.

Le secrétaire national du PCF Fabien Roussel a  adressé un message sur twitter : « C'est avec tristesse que j'ai appris le décès de Michel Pinçon. Je rends hommage à ce compagnon de route, grand sociologue, qui n'a eu de cesse, avec Monique Pinçon-Charlot, de décrypter les rapports de domination sous toutes ses formes. Mes pensées sont tournées vers Monique et sa famille » . 

Partager cet article
Repost0
25 septembre 2022 7 25 /09 /septembre /2022 13:22
Le Télégramme - 25 septembre 2022- Entretien avec Luc Blanvillain, écrivain, auteur de "Pas de souci"

DIMANCHE, C'EST TELEGRAMME & ENTRETIEN AVEC Luc Blanvillain:

Luc Blanvillain : « J’ai beaucoup pensé à Claude Chabrol quand j’ai écrit ce livre »

« Ce n’est pas du tout un livre qui se veut donneur de leçons car j’ai horreur de ça. J’ai du mal avec le sentimentalisme, ce qui risque, pour moi, d’apparaître un peu vite comme une mièvrerie », confie Luc Blanvillain (Photo Jacques Chanteau)

Auteur de littérature jeunesse, Luc Blanvillain écrit aussi des romans adulte, dont le troisième, « Pas de souci » (*), décrit une histoire haletante autour d’une jeune femme et de ses parents qui lui « cachent quelque chose ».

« Pas de souci » raconte deux histoires parallèles qui vont finalement se rejoindre. Il y a celle de Patricia, aide à domicile, qui partage son temps avec une vieille dame et un homme un brin troublant. Il y a aussi et surtout l’histoire de Chloé, qui aborde la trentaine et qui apprend, via une thérapeute, que ses parents lui « cachent quelque chose ». Chloé va donc se lancer en quête de découvrir ce « quelque chose ».

 

 

Partager cet article
Repost0
19 septembre 2022 1 19 /09 /septembre /2022 05:45
Histoire du Breton écrit des origines au XVIIIe siècle, Francis Favereau, Skol Vreizh, 2022, 18€

Histoire du Breton écrit des origines au XVIIIe siècle, Francis Favereau, Skol Vreizh, 2022, 18€

Les éditions Skol Vreizh viennent de publier une nouvelle étude de Francis Favereau, l'érudit au gai savoir, linguiste et spécialiste de la littérature bretonne et bretonnante, ancien agrégé d'anglais et enseignant de breton à l'Université, auteur en particulier d'un Dictionnaire de référence du breton, d'une Anthologie en 4 volumes de la littérature bretonne du XXe siècle (publiés de 2002 à 2020 chez Skol Vreizh), de "Babel et Baragouin - Le Breton dans la Mondialisation" (Skol Vreizh, 2006), ou encore d'un livre d'histoire et sociologique sur la société bretonne: Bretagne contemporaine : Langue, Culture, Identité ; Skol Vreizh (1993-2005).

Cette "Histoire du Breton écrit des origines au XVIIe siècle", superbement illustrée par des photos de manuscrits ou d'édifices et d’œuvres d'art du patrimoine, des cartes, des schémas, comme souvent les ouvrages de Skol Vreizh, nous fait voyager dans l'histoire de la langue bretonne armoricaine, langue britonnique comme le cornique (Cornouailles anglaise) et le gallois, elle-même langue celtique comme le gaulois (Belgique, France, Suisse, Nord de l'Italie, Galates de Turquie dans l'Antiquité), ou le gaélique d'Ecosse, d'Irlande, ou le manxois parlé à l'Ile de Man.   

La Bretagne apparaît au Ve siècle avec l'exil des Bretons de Grande-Bretagne, prêtres, nobles, et clans, au sein de l'Armorique gallo-romaine. La langue des bretons est très certainement très proche du gaulois et partiellement compréhensible pour ceux qui en auraient conservé la connaissance. Les premiers toponymes en Plou- (Ploe-), Lan-, Tre-, remontent à l'installation des Bretons en Armorique après 500. Ple-/ ou Plou- renvoie à une communauté rurale résolument chrétienne, Lan- à la notion de lande, d'ermitage, tre- à l'habitat. Loc- arrive plutôt au 9e siècle et renvoie au lieu de culte d'un saint (Lochrist, Loqueltas, Loctudy).

Les premières inscriptions écrites de la langue bretonne (vieux breton) sont gravées dans la pierre, outre Manche, en Cornouailles Britannique. On trouve aussi un étalon comparatif dans des transcriptions écrites de la langue des Galates d'Anatolie. Le premier manuscrit avec des commentaires écrits en breton est le manuscrit de Leyde conservé aux Pays-Bas, datant de la fin du 8e siècle ou du 9e siècle. C'est un traité de pharmacie...

Dans son "Histoire du Breton écrit des origines au XVIIe siècle", Francis Favereau passe en revue les traces de commentaires en langue bretonne au Moyen-Age dans les manuscrits latins des Abbayes du Moyen-âge (traité de médecine, cartulaires, évangiles). Ces traces écrites en langue bretonne au Moyen-âge sont rares, elles n'apparaissent qu'en marge de manuscrits rédigés en latin, la langue de l’Église, par des clercs bretonnants alors que le français n'est lui aussi à cette époque qu'une langue essentiellement orale.

Il traduit aussi les devises bretonnes de la noblesse du Moyen-âge, les inscriptions d'église et de cimetières.

Le Catholicon, premier dictionnaire breton, dictionnaire trilingue breton-latin-français, imprimé à Tréguier par Jehann Calvez, chanoine du diocèse de Tréguier, et dédié à Maître Auffret de Quoatqueveran, ancien recteur de Plourin-les-Morlaix, date lui de 1499, et est attribué à Lagadeuc de Plougonven. Le Catholicon contient 5000 mots du parler usuel breton armoricain entre Saint-Hernin ou Poullaouen jusqu'à Plougonven. Et le breton a assez peu changé depuis.

A la Renaissance et au 16e siècle, le breton va se généraliser dans la littérature écrite religieuse: hagiographies ou vies de saints qui témoignent d'une versification savante et d'une vraie maîtrise littéraire en breton. A partir du 16e siècle, textes religieux et profanes en breton se multiplient grâce à l'imprimerie, et à l'apprentissage de la culture qui progresse dans les campagnes. Les vies de saints, mais aussi les récits humoristiques, picaresques et grivois connaissent alors de vrais succès populaires.

Un des premiers ouvrages significatifs en prose bretonne, petit livre de 31 pages, de la Renaissance est Buhez an itron sanctes Cathell (Vie de Sainte Catherine), traduction du latin au breton imprimé à Morlaix au monastère Saint-François (aujourd'hui maison de retraite), en 1576. A la Renaissance (16e) siècle, le théâtre populaire s'écrit aussi en langue bretonne: mystères, tragédies laïques ou bibliques. "La Farce de Maître Pathelin" (1460) contient elle-même un bref dialogue en breton.

L'intérêt de ce livre de Favereau est qu'il donne à lire et à traduire les ouvrages bretons de la Renaissance et de l'Ancien Régime, qu'il multiplie les allers-retours comparatifs entre les univers culturels, qu'il contient énormément d'anecdotes truculentes et qu'il donne à lire la beauté d'une certaine littérature religieuse ou légendaire populaire. Toujours questionnant, cet essai approche certaines questions débattues sans toujours donner dans l'affirmation définitive. Il se termine par une présentation d'affiches et de placards révolutionnaires en breton, signe que si l’Église a choisi de faire du breton une langue officielle à des fins d'évangélisation et de généralisation de son enseignement, la langue bretonne appartient au patrimoine commun des Bretons (et même de l'humanité), et peut traduire tous les idées et sentiments, pas seulement ceux de la tradition ou de la conservation.   

Ismaël Dupont - 19 septembre 2022

Partager cet article
Repost0
18 septembre 2022 7 18 /09 /septembre /2022 11:35
Prison n°5", une BD sous forme de roman graphique coup de poing publié chez Delcourt (février 2021, 20€)

Prison n°5", une BD sous forme de roman graphique coup de poing publié chez Delcourt (février 2021, 20€)

Zehra Doğan - Prison n°5/ Nous aurons aussi de beaux jours, Ecrits de prison - Une immense artiste raconte son incarcération et le combat des Kurdes pour la dignité et la liberté
 "Nous aurons aussi de beaux jours. Écrits de prison" - Zehra Dogan (15 euros, 2019, traduit du turc par Naz Öke et Daniel Fleury), éditions Antoinette Fouque, des Femmes

"Nous aurons aussi de beaux jours. Écrits de prison" - Zehra Dogan (15 euros, 2019, traduit du turc par Naz Öke et Daniel Fleury), éditions Antoinette Fouque, des Femmes

Zehra Doğan est une artiste kurde engagée à la force intérieure et à la créativité incroyables, dont des œuvres documentant l'oppression du peuple kurde par le régime d'Erdogan, les massacres dans les villes et les villages kurdes, sorties clandestinement de prison et de Turquie, ont été déjà exposées deux fois dans le pays de Morlaix, à Plouézoc'h, sur Traon Nevez, à l'hiver 2017-2018, et au Roudour de Saint-Martin-des-Champs, à l'automne 2018. Une chance formidable pour les habitants de la région de Morlaix d'accéder à ces œuvres puissantes.

A l'époque, nous avions été très impressionnées par ses œuvres à la force expressive voire expressionniste étonnantes, produites avec des matériaux de récupération (journaux turcs, pigments sur les murs, sang, etc) et par l'histoire de cette jeune journaliste et artiste féministe courageuse, fondatrice de l'agence féministe JINHA, accusée une première fois d'être membre d'une organisation illégale et d'avoir fait un dessin d'un enfant se plaignant de n'avoir plus accès à son école rasée dans un quartier kurde par l'armée d'Erdogan, embastillée une première fois en 2016, puis une seconde fois en 2018, après son arrestation lors d'un banal contrôle routier alors qu'elle vivait dans la clandestinité à Istanbul, arrestation suivie d'une nouvelle condamnation à 2 ans, 9 mois et 22 jours de prison, le 12 juin 2017, une peine qu'elle va d'abord purger dans la prison de Diyarbakir, où tant de militants kurdes furent affreusement torturés. 

Entre 2015 et 2016, en Turquie, 11 villes et 49 localités kurdes furent mises sous couvre-feu, soit 1,8 millions de personnes. Des centaines de Kurdes de Turquie furent massacrés, et parmi eux de nombreux enfants, suite à la rupture des discussions de paix avec Abdullah Öcalan. Et des centaines d'élus et militants kurdes du HDP furent emprisonnés eux aussi, comme Selahattin Demirtas, Leyla Güven, etc.

Nous avons eu la semaine dernière le grand plaisir de la rencontrer à la fête de l'Humanité 2022, au village du Livre, où elle dédicaçait au côté de son amie Naz Öke deux livres très importants, les deux composés avec la complicité extraordinaire de son amie Naz Öke, "Prison n°5", une BD sous forme de roman graphique coup de poing publié chez Delcourt (février 2021, 20€), et ses lettres de prison à Naz Öke, publiées aux éditions Antoinette Fouque sous le titre "Nous aurons aussi de beaux jours. Écrits de prison" (15 euros, 2019, traduit du turc par Naz Öke et Daniel Fleury), deux livres complémentaires qui se lisent ensemble avec profit.

Outre la performance artistique, l’ouvrage "Prison n°5" présente la question kurde, entre autres, ainsi qu’une histoire sombre de la Turquie (déjà) entre les années 1980 et 1995. Il relate aussi le quotidien des prisons de femmes d’aujourd’hui et la lutte qu’elles y mènent contre les conditions carcérales. "La prison N°5" est la sinistre “Geôle d’Amed”, centre pénitentiaire de Diyarbakır, où Zehra Doğan fut aussi incarcérée, et qui fut centre de tortures et de sévices sous la dictature militaire. C’est un pan de l’histoire de la Turquie, qui explique tout autant le présent sous le régime Erdoğan.

Zehra Doğan raconte le quotidien de la prison, la solidarité et la sororité des prisonnières, l'histoire tragique de ses prisonnières dont plusieurs ont perdu des enfants, des maris, des parents, dans la lutte de libération des kurdes. Dont certaines sont condamnées à perpétuité pour avoir pris les armes contre l'oppression de leur peuple, en réflexe d'auto-défense. Elle évoque avec tendresse et tristesse la vie contre-nature des enfants en prison, que l'on soigne à peine quand ils sont malades, tout comme les prisonnières. Elle narre dans des pages d'une violence difficilement soutenable, mais qui correspond à l'horreur des faits, les tortures infligés aux militants du PKK et à d'autres militants de gauche par le régime de dictature nationaliste à partir du coup d’État militaire du 12 septembre 1980, les racines politiques et idéologiques de la terreur exercée par le régime d'Erdogan aujourd'hui.  

Récit d'un emprisonnement personnel, prison n°5 est tout autant l'histoire des combats pour la dignité et de la répression d'un peuple, en Turquie, le peuple kurde, qui subit la violence nationaliste depuis une centaine d'années.

"Nous aurons aussi de beaux jours", dont les éditrices font référence aux expositions des œuvres évadées de Zehra Doğan dans le pays de Morlaix, au sein du festival des Autres Mondes, produit la correspondance très émouvante de Zehra Doğan avec Naz Öke, son amie et soutien française de l'association Kedistan. Correspondance agrémentée de dessins, de tableaux, dont plusieurs vont intégrer l'album graphique Prison n°5, ou encore être exposés comme tableaux, sortis clandestinement de prison et de Turquie. On y lit les émotions et la sensibilité extrême de Zehra, sa profonde humanité, son exigence de justice, la justesse de ses descriptions des camarades autour d'elle, ses poèmes, ceux de ses écrivains favoris qui l'aident à tenir, ses espoirs et ses rêves, son analyse politique des évènements. Un document important sur le combat, pacifique dans le cas de Zehra, du peuple kurde, d'une artiste engagée singulière et qui est aujourd'hui une figure reconnue internationalement de l'art contemporain. 

Ismaël Dupont

Zehra Doğan - Oeuvre de l'exposition présentée à Traon Nevez - Plouézoc'h

Zehra Doğan - Oeuvre de l'exposition présentée à Traon Nevez - Plouézoc'h

Zehra Doğan - Oeuvre de l'exposition présentée à Traon Nevez - Plouézoc'h

Zehra Doğan - Oeuvre de l'exposition présentée à Traon Nevez - Plouézoc'h

Kurdistan. Les beaux jours de Zehra Dogan

L’artiste et journaliste kurde a passé près de deux ans dans les geôles d’Erdogan. Ses lettres témoignent du quotidien carcéral des femmes exposées à l’arbitraire d’un régime autoritaire et belliciste.

Publié le Vendredi 3 Janvier 2020 -https://www.humanite.fr/monde/kurdistan-les-beaux-jours-de-zehra-dogan-682592
Rosa Moussaoui - L'Humanité

Comment, privée de crayons, de peinture, de pinceaux, donner visage à ces femmes aux yeux grands ouverts ? Derrière les murailles de sa prison, Zehra Dogan changeait en pigment tout ce qui lui tombait sous la main : du sang, la chair d’une olive, le suc d’une grenade ou d’une griotte, les déjections d’un oiseau de passage. « De tout cela j’arrive à obtenir des couleurs. Alors, s’il te plaît, en prononçant le prénom de Zehra, n’imagine pas une Zehra désespérée et triste. Ici, je suis très heureuse. » Au fil des lettres échangées par l’artiste et journaliste kurde avec son amie Naz Oke, fondatrice en France du magazine Kedistan, un récit prend corps, vivant, alerte, sensible. Les Éditions des femmes publient cette correspondance (1) qui brosse le portrait d’une militante décidée, d’une jeune femme curieuse, parfois candide, à l’intelligence effervescente. Pilier de l’agence de presse féministe Jin News prise pour cible par le régime de Recep Tayyip Erdogan après le putsch manqué de 2016, Zehra Dogan fut l’une des premières journalistes à recueillir les témoignages de femmes yézidies ayant échappé à Daech. Dans la fureur répressive déchaînée par le despote d’Ankara contre les Kurdes, c’est un dessin figurant le désastre semé par l’armée turque à Nusaybin qui lui valut d’être arrêtée et accusée de « propagande pour une organisation terroriste ». Verdict : cinq mois de prison, une parenthèse de liberté sous surveillance, avant de retrouver encore sa geôle, pour vingt mois. Au total, six cents jours d’incarcération et le ciel retrouvé au début de l’année 2019, avant l’exil à Londres. Sur ses codétenues, qu’elle aime à écouter, à dessiner, elle pose dans l’épreuve commune un regard sororal.

« Nous partageons les mêmes valeurs de lutte »

Paysannes et bergères arrachées au grand air des montagnes et des hauts plateaux, combattantes aguerries ou mères de famille, elles affrontent ensemble l’arbitraire : « Nous avons une conviction commune et c’est elle qui nous tient unies. Nous partageons les mêmes valeurs de lutte. » Plusieurs fronts, un seul combat. Il faut en finir d’un même mouvement avec l’entrelacs des dominations que perpétuent le capitalisme et le patriarcat, répète l’artiste dans une langue crue : « Ce monde masculin pue des aisselles. Il vocifère de sa bouche putride. Il vomit sur nous ses guerres, son exploitation et la vie toxique qu’il nous impose en l’appelant “liberté”. Et chaque fois, c’est par les femmes qu’il commence. Parce que la guerre qu’il mène contre nous n’est pas une guerre des sexes, mais une guerre idéologique. » Ces missives disent toute l’obscurité d’un quotidien carcéral insupportable : la discipline déployée pour maintenir dans des cellules puantes une hygiène élémentaire ; les blessures infectées exposant les prisonnières privées de soin à l’amputation, l’inquisition de l’administration pénitentiaire. Dans cette grisaille et dans la promiscuité, Zehra Dogan décèle pourtant partout la vie : un chat, un chant, le babillage du bébé d’une détenue, le chuchotement de quelque confidence. « Que des femmes dont les éclats de rire rendent cette vie en gris chatoyante. Nous avons une amie qui s’appelle Halise. Avant notre arrivée à la prison, elle avait eu l’idée de décorer à la main les murs en utilisant de la peinture à l’eau qu’elle avait trouvée au quartier, relate-t-elle. Elle et ses amies ont aussi dessiné des papillons, des animaux. Une enquête disciplinaire a été ouverte contr e Halise qui en a endossé la responsabilité, mais peu importe, le lieu est maintenant de toutes les couleurs. » Par une meurtrière, le clair de lune prolonge à la nuit tombée ses lectures, troublées par les éclats de voix des soldats. Elle reconstitue en pensée les musiques qu’elle aime ; le dessous d’un lit lui tient lieu d’atelier. Elle dessine et peint allongée à même le sol, sous l’œil de ses compagnes d’infortune : « Si ça se trouve, quand je sortirai, je ne pourrai plus dessiner autrement. » De réminiscences enfantines en digressions politiques ou philosophiques, elle laisse voguer ses « étranges pensées quotidiennes », s’interroge sur l’union libre ou sur les empires sumériens. Par ses introspections, elle s’ouvre des horizons : « Je voudrais, en t’écrivant, me libérer un peu. »

Des « zones de sécurité spéciale » interdites aux civils

Le récit de Zehra Dogan, ceux de ses codétenues, qu’elle rapporte, jettent une lumière cruelle sur la guerre sans merci livrée au peuple kurde : bombardements, villages incendiés, langue interdite, militants torturés et l’ombre de la prison, toujours. Cette guerre ne connaît pas de trêve. Galvanisé par sa croisade dans le nord de la Syrie, prêt à déployer ses troupes en Libye, Erdogan porte toujours le fer et le feu dans ses frontières. L’armée d’Ankara multiplie ces jours-ci, au Kurdistan du Nord, les « zones de sécurité spéciale » interdites aux civils ; des maires sont destitués les uns après les autres ; les rafles se poursuivent dans les rangs de militants suspects de sympathies pour le PKK. « On me demande toujours pourquoi les femmes de mes dessins sont tristes. Je ne le fais pas exprès, écrit la prisonnière. Je les dessine et je me rends compte après coup qu’elles sont tristes. Quelle femme témoin de ce qui se passe sur ces terres pourrait être heureuse ? » Une conviction tenait debout la détenue, dans sa claustration, elle guide aujourd’hui la femme libre : « Le monde auquel nous aspirons verra le jour. »

Nous aurons aussi des beaux jours. Écrits de prison, Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2019, 15 euros.
Bande dessinée. « Prison n° 5 », traits libres

BULLES D'HUMANITÉ #8. L’Humanité Dimanche vous fait découvrir les huit finalistes de cette troisième édition de notre prix dédié à la bande dessinée, dont le lauréat sera récompensé en septembre à la Fête de l’Humanité. Dernier album en lice : « Prison n° 5 » (Delcourt), de Zehra Dogan. 

Publié le Samedi 4 Septembre 2021 -L'Humanité
 

Document incroyable, violent et percutant, « Prison n° 5 » est le témoignage précieux d’une journaliste kurde emprisonnée en Turquie. Feuille après feuille, Zehra Dogan a réussi à faire évader ses dessins pour dénoncer les conditions de détention des Kurdes. Le document s’apprivoise. Le crayonné est inégal, gratté sur un fond de papier kraft. Rehaussé de feutre ou non. Parfois maladroit, souvent percutant. Dur. Mais ce document est inestimable. Une fois que le lecteur se plonge dans ce texte incroyable, le dessin émeut, bouleverse, et l’œuvre révèle toute sa puissance.

Emprisonnée à plusieurs reprises, Zehra Dogan n’a jamais cessé de témoigner, de résister. Elle a cofondé l’agence de presse kurde Jinha, aux plumes exclusivement féminines. Fin 2015, quand le processus de paix entre la Turquie et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est abandonné, la rédactrice couvre la reprise des conflits. En octobre 2016, Erdogan ferme l’agence de presse. Zehra Dogan continue d’informer sur les réseaux au travers de photos, de témoignages et de dessins. Ce qui lui vaudra sa première arrestation. Libérée le temps du procès, elle est condamnée à deux ans, neuf mois et vingt jours de prison, mais entre en clandestinité. Elle n’échappera pas à sa condamnation. Découverte, Zehra est réincarcérée à la prison de Diyarbakir, dans l’est de la Turquie.

L’encre rouge du sang

Pas de quoi entamer sa détermination ni assécher son pinceau. Zehra dessine dans l’urgence, cache ses croquis, utilise ce qu’elle trouve. Des draps, des serviettes, de vieux habits lui servent de support. Des grains de café et du sang menstruel remplacent l’encre manquante. Chaque jour, son amie Naz Öke lui envoie des dizaines de pages. Le dos des lettres reste systématiquement vierge. Pendant un an et demi, l’envers immaculé du courrier permettra de coucher en secret ses planches. Feuille après feuille, les dessins parviendront à s’évader de prison.

Zehra y couche sa détention. « Dans ce lieu, j’apprendrai à créer à partir du néant », écrit-elle. Elle retrace la violence réservée aux prisonniers kurdes depuis les années 1980, la légende de la prison n° 5 de Diyarbakir : les sévices humiliants, les tortures mortelles, l’injection de déjections, l’hymne national imposé si l’on veut survivre, les grèves de la faim. Son dessin noir et blanc est réaliste, frontal, sans pudeur. Le sang rouge est la seule couleur. La cruauté et la résistance rappellent d’autres combats de prisonniers politiques.

Mais l’histoire kurde se conjugue aussi au féminin. Zehra raconte les premiers bataillons autonomes de femmes. Leur lutte avant leur reconnaissance au sein même de l’armée kurde. Et la sororité qui perdure dans ces prisons réservées aux femmes, où l’on transmet la mémoire des luttes, où l’on fabrique les jouets de chiffons des 800 enfants qui grandissent encore entre les barbelés. Où on s’apaise, tête sur les genoux accueillants des « mères de la Paix » écrouées.

Libérée, Zehra Dogan a rejoint l’Europe. Un jour de 2020, elle a croisé la route de Jacques Tardi et Dominique Grange. Grâce à eux aussi, ces dessins témoins sont devenus livre. Merci.

Naz Öke et Zehra Dogan, à la fête de l'Humanité 2022, village du livre, 10 septembre 2022 (photo Ismaël Dupont)

Naz Öke et Zehra Dogan, à la fête de l'Humanité 2022, village du livre, 10 septembre 2022 (photo Ismaël Dupont)

Zehra Doğan - Prison n°5/ Nous aurons aussi de beaux jours, Ecrits de prison - Une immense artiste raconte son incarcération et le combat des Kurdes pour la dignité et la liberté
Partager cet article
Repost0
4 septembre 2022 7 04 /09 /septembre /2022 15:39
Marivo, la vie de résistance de Marie-Claude Vaillant Couturier, par Gérard Streiff - un livre à lire!
Marivo, la vie de résistance de Marie-Claude Vaillant Couturier, par Gérard Streiff - un livre à lire!
Marivo, la vie de résistance de Marie-Claude Vaillant Couturier, par Gérard Streiff - un livre à lire!

Elle est la nièce des créateurs de Babar, la fille d'un patron de presse célèbre, la petite-fille d'un protestant marxiste et guesdiste... 

Elle part découvrir l'Allemagne au plus noir de la crise de 29.

Jeune photo-reporter dans le magazine de son père, "Vu", elle croise les plus grands noms de la photo de l'époque: André Kertesz, Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, Man Ray, Gerda Taro. 

En 1933, elle débute une liaison amoureuse avec le directeur de l'Humanité et maire de Villejuif, Paul Vaillant-Couturier, un des principaux dirigeants et intellectuels du Parti communiste et qui a l'âge de son père dont il est un des amis. Seule la mort brutale de Paul, à l'automne 1937, les séparera, quelques jours après leur mariage.

Elle est la première journaliste à photographier des camps de concentration nazis à l'occasion d'un reportage en immersion et clandestin en Allemagne en 1934. Ses photos de Dachau et d'Oranienburg feront date.

Juste après ses rencontres avec les opposants et résistants communistes aux Nazis en Allemagne, elle qui est née dans une famille très bourgeoise, quoique progressiste, prend sa carte au Parti communiste, sans en avertir Paul Vaillant-Couturier.

Comme journaliste, elle couvre la guerre civile espagnole sur le terrain.

Au début de la seconde guerre mondiale, alors que le PCF est interdit et ses militants traqués, elle tombe amoureuse de Pierre Villon, militant communiste d'origine juive alsacienne, qui deviendra un des chefs de la résistance et des dirigeants du CNR.  

A l'hiver 1942, elle est arrêtée pour résistance et activité communiste. Elle communique de manière codée dans sa prison de la Conciergerie avec sa voisine, la bretonne Marie-José Chombart de Lauwe, jeune résistante de la première heure.

Transférée à Romainville, elle est déportée avec 230 femmes dont Charlotte Delbo, Daniele Casanova, Maï Politzer, Hélène Solomon-Langevin, dans le convoi du 24 janvier 1943: une cinquantaine de ces résistantes seulement survivra au camp.

Elle ne sera libérée qu'en avril 1945, résistant à deux ans d'enfer concentrationnaire, grâce à son courage, à son sens de la dignité, et aussi sans doute à la solidarité des camarades et à sa connaissance de la langue allemande qui lui a permis de travailler au Revier, la "pseudo" infirmerie de son camp à Auschwitz.

Mais c'est le 28 janvier 1946, que Marie-Claude Vaillant- Couturier est "vraiment" entrée dans l'histoire et qu'elle a marqué le monde et la postérité quand, à la 44e journée du procès de Nuremberg qui juge les dirigeants nazis pour crimes contre l'Humanité, génocide, elle a plongé calmement ses yeux dans ceux des chefs bourreaux en col blanc - Hermann Göring, Rudolf Hess, et une vingtaine d'autres dirigeants - et que cette grande et belle femme, rescapée de plusieurs mois d'enfer à Auschwitz et à Ravensbrück, s'est fait la porte-parole des camarades de déportation broyées par la machine d'extermination et de déshumanisation nazie, parlant des expériences médicales, des chambres à gaz, de l'extermination systématique des déportés juifs, des exécutions sommaires, des mauvais traitements systématiques. 

  Dès octobre 1945, elle est devenue députée communiste, et elle restera parlementaire jusqu'en 1973, s'engageant dans les luttes pour les droits des femmes, la Paix, la décolonisation, le désarmement nucléaire, tout en travaillant pour la permanence de la mémoire de la Déportation et de ses victimes dans un esprit de fraternité et de sororité avec les anciennes résistantes et déportées issues d'autres familles politiques comme Geneviève de Gaulle Anthonioz, Germaine Tillion ou Marie-Jo Chombard de Lauwe.

Cette émouvante biographie de Gérard Streiff, rondement menée et très bien écrite, nous narre en 135 pages, avec des recontextualisations et des anecdotes passionnantes, la vie étonnante et d'une richesse incroyable de Marie-Claude Vaillant Couturier, cette grande dame qui fut jusqu'à la fin de sa vie notre camarade, décédée en 1996 à 84 ans. Présidente de la Fondation pour la mémoire de la déportation, témoin au procès de Klaus Barbie, elle laisse un héritage d'humanisme, de générosité humaine, et de combat contre les injustices et les inégalités immense.

Gérard Streiff nous rapproche de cette militante et femme hors du commun.

Son livre, avec une belle préface de Charles Fiterman, se dévore: il a été publié l'an passé, en 2021, aux éditions Ampelos, et peut se trouver au prix modique de 10 euros. 

A recommander pour tous les passionnés d'histoire!

Ismaël Dupont, le 4 septembre 2022

 

lire aussi:

Il y a 23 ans disparaissait Marie-Claude Vaillant-Couturier

"Une vie de résistante, Marie-Claude Vaillant-Couturier", de Gérard Streiff: elle a planté ses yeux dans ceux des nazis

Le Puzzle Kanapa, un essai passionnant sur une des figures les plus fascinantes et influentes du PCF au XXe siècle, par Gérard Streiff

Marivo, la vie de résistance de Marie-Claude Vaillant Couturier, par Gérard Streiff - un livre à lire!
Partager cet article
Repost0
2 septembre 2022 5 02 /09 /septembre /2022 07:15
Handicap. « L’État doit coconstruire avec les associations une loi de programmation ambitieuse »

Alors que se sont ouvertes lundi à Paris les universités d’été du Conseil National Consultatif des Personnes Handicapées, où Élisabeth Borne s’est rendue hier, Jean Louis Garcia, le président de l’APAJH pointe les carences de l’État en matière de soutien aux personnes handicapées.

Eugénie Barbezat

Regroupant 93 associations en métropole et outre mer, la fédération Association pour les Adultes et Jeunes Handicapés (APAJH) propose depuis 60 ans, via ses 700 établissements et services, des solutions d’accompagnement aux enfants, adolescents et adultes en situation de handicap mental, physique ou sensoriel ainsi qu’à leurs proches aidants. Son président détaille ses attentes vis-à-vis du gouvernement pour une vie digne et une meilleure inclusion des personnes handicapée dans la société.

Qu’attendez-vous de la seconde mandature d’Emmanuel Macron ?

J’attends une nouvelle façon de fonctionner qui respecte et écoute les corps intermédiaires que sont les associations et organisations de défense des droits des personnes handicapées. Cela n’a pas été le cas durant les cinq dernières années. Les nouveaux ministres de la santé, des solidarités, de l’éducation nationale et même un proche collaborateur de la première ministre ont décidé très promptement après leur nomination de rencontrer l’APAJH. C’est plutôt de bon augure.

Qu’allez vous leur demander concrètement ?

Je vais les féliciter pour la déconjugalisation de l’allocation adulte handicapé (AAH), avec la nuance qu’ils auraient dû le faire avant et que sa mise en place au premier octobre 2023 est trop tardive, nous réclamons son effectivité dès janvier prochain. Les ressources des personnes handicapées sont un sujet majeur. Leur allocation est encore en dessous du seuil de pauvreté, c’est intolérable. Il faut avoir pour objectif qu’à la fin du quinquennat l’AAH atteigne le niveau du SMIC. Un autre problème est la disparité des aides en fonction du département de l’allocataire. En métropole, il vaut mieux habiter le 92 que le 93. Pour les Outre mer, il faut travailler à un sérieux plan de rattrapage car la situation est catastrophique.

Les ressources des personnes handicapées sont un sujet majeur. Leur allocation est encore en dessous du seuil de pauvreté, c’est intolérable.

Concernant l’éducation nationale, la situation est dramatique sur tout le territoire national. On recrute des enseignants à la va-vite qui ne sont absolument pas préparés à recevoir des enfants qui auraient des attentes et des besoins particuliers. Pourtant l’éducation est un droit pour tous. Par exemple il est délétère que les enfants qui ont droit à un Accompagnant pour Élève en situation de Handicap (AESH) ne fassent pas leur rentrée en même temps que les autres, mais avec plusieurs semaines voire des mois de décalage. C’est doublement stigmatisant pour eux. Si on n’intègre pas des élèves différents, cela risque de produire de l’intolérance.

Pourquoi est il si difficile d’avoir un ou une AESH pour chaque élève qui y a droit, dès la rentrée ?

Même s’il y a eu quelques progrès quant à la formation et à la pérennisation des contrats de ces personnels, leur salaire reste largement insuffisant. Ce sont des temps partiels, souvent ces postes sont occupés par des femmes ayant des difficultés sociales. Il est donc bien normal que si elles trouvent ailleurs un temps complet, avec des horaires moins contraignants, elles quittent leur poste. Il faudrait pouvoir leur proposer de véritables carrières dans l’accompagnement qui leur permettent d’évoluer et d’avoir des salaires décents. Nous pouvons aider l’État à former mieux ces personnes, mais il faut qu’il ait la volonté de mieux les rétribuer.

Votre fédération a aussi mené une bataille pour que les personnels des Instituts Medico Éducatifs (IME)…

Oui, ces personnels qui travaillent dans ces centres pour personnes lourdement handicapées étaient les oubliés du Ségur de la Santé. Dans un premier temps ces salariés n’ont pas touché les 186 euros mensuels qui ont été accordés aux personnels des hôpitaux, puis des Ehpad. Cela a entraîné une fuite des salariés des IME. Ce n’est que le 18 février lors de l’assemblée des départements de France que le premier ministre d’alors a décidé d’enfin revaloriser les salaires de certains personnels des IME à partir du mois d’avril. Les premiers payements ont eu lieu en juin… Mais ce décalage a été mal vécu d’autant que le personnel administratif et technique est exclu de cette revalorisation. Nous allons pousser pour que cette injustice soit réparée.

Pour les personnes en situation de handicap mental il faut faciliter les passerelles entre le milieu protégé et le milieu ordinaire.

L’accès à l’emploi pour les personnes handicapées reste très limité, comment le favoriser ?

Il faut avoir une vision très globale du handicap dans toute sa diversité. Les handicaps sont invisibles à 80 %. il faut sortir du cliché de la personne en fauteuil et ne pas penser l’accessibilité qu’en termes d’escalier à franchir. C’est notamment vrai pour les entreprises qui préfèrent payer des amendes plutôt que d’embaucher des personnes porteuses de handicap. Il faut faire un travail de pédagogie vis-à-vis des employeurs. Les services publics devraient montrer l’exemple. Or le plus mauvais employeur de personnes handicapées c’est l’éducation nationale. Or cela permettrait à des élevés en situation de handicap de se projeter dans un avenir et une profession désirable…

Pour les personnes en situation de handicap mental il faut faciliter les passerelles entre le milieu protégé et le milieu ordinaire, de manière à ce que des personnes puissent quitter un Établissements ou service d’aide par le travail (ESAT) pour intégrer une entreprise classique, mais avec un retour possible en cas de difficulté. Nous avons un peu avancé juridiquement sur cette question ces dernières années, notamment avec la possibilité d’avoir un mi-temps en ESAT et un mi-temps en dehors. Il faut continuer en ce sens.

À combien chiffrez-vous les besoins pour une politique qui permettent à toutes les personnes handicapées de vivre dignement ?

Le conseil de la Caisse Nationale de solidarité pour l’autonomie CNSA a travaillé sur ce sujet. Le chiffre qui est avancé est de 30 milliards d’ici 2030. Nous réclamons une loi de programmation en ce sens. Ceci est d’autant plus nécessaire que la structure de la population française va mécaniquement conduire à un nombre de plus en plus important de personnes en perte d’autonomie nécessitant un accompagnement. C’est un enjeu central pour notre société. Il faut faire entendre aux décideurs que ce qu’ils font en direction des personnes handicapées est ou sera utile pour l’ensemble de la société.

Le droit aux vacances pour les personnes handicapées est il effectif ?

Non. À l’APAJE nous organisons des séjours pour tous ceux qui en sont privés car leur handicap est trop lourd. Cet été, pour la première fois, nous avons dû en annuler au dernier moment car nous manquions d’animateurs. C’est vraiment dommage car les vacances représentent beaucoup pour ces personnes qui sortent de leur contexte habituel. Et dans les villages où nous avons l’habitude d’aller, les habitants deviennent de plus en plus accueillants au fil du temps. Des liens se créent et le handicap est dédramatisé.

Que mettre en œuvre pour éviter la stigmatisation des personnes handicapées ?

Je compte beaucoup sur les jeux paralympiques de 2024 pour faire évoluer les mentalités. Il faut sensibiliser les élèves des écoles aux sports qui y seront présentés. Par exemple une association départementale de l’Hérault a proposé à l’inspection d’académie de consacrer une après-midi par mois à des activités ludiques de sensibilisation à la différence, dont bien sûr le handicap. C’est l’occasion pour des petits Biterrois de CM1 et CM2 d’entendre et d’expérimenter autre chose que les sornettes racistes du maire de leur ville. C’est à l’école d’aujourd’hui que se construit la société de demain.

Partager cet article
Repost0
1 septembre 2022 4 01 /09 /septembre /2022 07:00
Toujours plus de femmes tuées par leur conjoint

Violences sexistes En 2021, le ministère de l’Intérieur a dénombré 122 féminicides, soit 20 % de plus qu’en 2020. Ce retour à des chiffres d’avant le confinement montre le peu d’effet de la « grande cause nationale » décrétée par l’exécutif.

Le compte n’y est toujours pas. Cinq ans après le discours ­d’Emmanuel Macron faisant de l’égalité hommes-femmes la grande cause du quinquennat, 122 femmes ont été tuées par leur conjoint en 2021, selon le rapport publié le 26 août par le ministère de l’Intérieur. Ce chiffre, qualifié de «  glaçant » par Isabelle Rome, la ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, est en hausse de 20 % par rapport à 2020, année marquée par le confinement et les couvre-feux. Il retrouve en revanche un ordre de grandeur similaire à ceux d’avant le Covid : 146 en 2019, 121 en 2018, 130 en 2017. « Malgré les efforts sans précédent engagés par l’État ces cinq dernières années, les féminicides restent à un niveau trop élevé », a dû admettre la ministre.

Circonstances et profil des auteurs comme des victimes restent inchangés d’une année à l’autre. L’homme qui tue sa conjointe est « le plus souvent en couple, de nationalité française, âgé de 30 à 49 ans ou de 70 ans et plus, et n’exerçant pas ou plus d’activité professionnelle ». Le passage à l’acte est motivé par une dispute (31 cas), une séparation non acceptée (27 cas), la jalousie (25 cas) ou la maladie de la victime (21 cas) – qui, après 70 ans, devient la cause principale. Le meurtre, perpétré au domicile conjugal dans l’immense majorité des cas (78 %), est le plus souvent commis avec une arme blanche dans 37 cas, arme à feu dans 44 cas.

Négligences des services de l’État

L’étude souligne en creux l’incapacité de l’État à protéger les femmes, même quand les autorités ont été alertées. Deux victimes seulement faisaient l’objet d’une ordonnance de protection au moment du meurtre, alors que plus de la moitié des 32 % de femmes ayant subi des violences antérieurement les avaient signalées à la police et que, parmi elles, 84 % avaient porté plainte. La même négligence est observée du côté des meurtriers : un seul conjoint était sous contrôle judiciaire au moment de son passage à l’acte, alors que « dans 25 % des cas, l’auteur est connu des services de police et de gendarmerie pour avoir commis antérieurement des violences (36 auteurs), dont 75 % pour des faits de violences conjugales commis sur la victime et/ou une ex-­partenaire (27 auteurs) ».

Ces chiffres montrent les limites du Grenelle contre les violences conjugales organisé par le gouvernement en 2019. Les mesures adoptées à ce moment-là « n’ont pas été assez budgétées, elles ne peuvent pas être déployées partout : il n’y a pas assez de bracelets anti-rapprochement, ni de téléphones grave danger pour protéger les femmes », explique Pauline Baron, du collectif féministe #NousToutes. Alors que des ­adolescentes figurent dans ce ­décompte macabre, les organisations féministes pointent en outre l’absence, à l’école, de programmes d’éducation à la vie affective et sexuelle. Pour réduire les violences, il est urgent de donner aux jeunes filles des armes pour contrecarrer l’image du couple, encore trop souvent ­véhiculée, dans laquelle amour et possession se confondent.

Partager cet article
Repost0
21 août 2022 7 21 /08 /août /2022 10:13
Un livre à lire sur les combats de la Résistance en Bretagne après le débarquement et les SAS de la France Libre: "Chez nous, il n'y a que des morts" par Kristian Hamon (Les parachutistes de la France Libre en Bretagne - été 1944 - Skol Vreizh, 2021)
Note de lecture par Ismaël Dupont - 21 août 2022
 
Je viens recommande la nouvelle enquête historique de Kristian Hamon sur la seconde guerre mondiale et l'Occupation en Bretagne, après les passionnants "Agents du Reich en Bretagne" (2011, Skol Vreizh, 19€: sur les espions et collabos bretons travaillant pour la police et les services de renseignement allemands et les méthodes de ces derniers dans la traque de la résistance), "Les nationalistes bretons sous l'occupation" (2005, Yoran Embanner, 16,70€), , "Le Bezen Perrot" (2004, Yoran Embanner, 15€), un livre ambitieux au titre accrocheur "Chez nous, il n'y a que des morts!" (Les parachutistes de la France Libre - été 1944) publié chez Skol Vreizh en 2021 (20€).
 
Ce livre s'intéresse cette fois non plus à la collaboration bretonne mais à la Résistance de la France Libre qui va intervenir en Bretagne à partir du débarquement du 6 juin 1944, avec des parachutages d'agents de renseignement et de liaison, les SAS français de la France Libre formés en Angleterre et dans les combats d'Afrique du Nord, ces résistants de la France Libre qui vont combattre au côté des forces de la résistance intérieure, FFI et FTP, notamment à Duault et Saint-Marcel, dans des combats à l'issue tragique (les FFI y compris anciens FTP en Bretagne représentent 12 000 à 15 000 hommes au moment du débarquement, dont 9000 peut-être qui étaient armés). Ce livre très fouillé et documenté, appuyé sur des documents d'archives, de nombreux témoignages, commence par faire l'histoire des SAS et de leur première utilisation en Libye et en Égypte, de leur entraînement en Grande-Bretagne, des liens entre les services britanniques et gaullistes, et présente les hommes, leur origine sociale (on apprend notamment la présence d'un grand nombre de juifs dans la France Libre, originaires d'Algérie ou de France Métropolitaine, se heurtant parfois à l'antisémitisme de certains cadres des FFL), avant d'aborder les missions SAS en Bretagne après le débarquement, portant un nouvel éclairage sur la bataille de Saint-Marcel notamment.
 
Une lecture à recommander pour toutes les personnes intéressées par l'histoire de la résistance et de la seconde guerre mondiale en Bretagne.
 
***
Résumé de l'éditeur:
"“Chez nous, il n’y a que des morts !” Les parachutistes de la France libre en Bretagne – été 1944
Kristian Hamon
En juillet 1944, alors que les Alliés piétinent en Normandie, d’importants largages d’armes, de munitions, des parachutages de militaires de la France libre, chargés d’encadrer les maquis du Centre-Bretagne, sont effectués dans les secteurs de Duault (22) et de Saint-Marcel (56).
La libération de la Bretagne semble proche ; pourtant, l’occupant, avec l’aide de collaborateurs zélés, se livre alors à des actes de barbarie innommables : arrestations, tortures, massacres…
Chez nous, il n’y a que des morts : c’est par ces mots que le commandant Bourgoin, chef du bataillon de parachutistes de la France libre, les fameux SAS, informe ses supérieurs du déroulement de sa mission dans le secteur de Saint-Marcel.
Si les SAS ont fait l’objet de nombreux ouvrages, Kristian Hamon -l’un des meilleurs historiens de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne – apporte quelques révélations dans un livre remarquablement documenté : il nous apprend qu’un second débarquement en Bretagne a été envisagé par les Alliés, qu’un quart du bataillon SAS était composé de juifs séfarades…
Aboutissement d’années de recherche dans les archives privées et publiques, françaises et étrangères, de collecte de témoignages, ce livre important fait un sort aux rumeurs, aux mensonges, à l’ignorance et aux silences."
Date de parution : novembre 2021
ISBN : 978-2-36758-132-3
Nombre de pages : 372 pages
Format : 16,0 x 24,0 cm à l’italienne. Couverture souple, impression NB
Partager cet article
Repost0
19 août 2022 5 19 /08 /août /2022 08:00

RICHESSE Pandémie, inflation, réformes fiscales… L’économiste Lucas Chancel, principal auteur du dernier rapport sur les inégalités mondiales, codirecteur de la World Inequality Database et soutien de la Nupes, prône la volonté politique pour écrire un nouveau récit progressiste.

« Cette inflation va peser largement sur les très pauvres »

LUCAS CHANCELCodirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales à l’École d’économie de Paris

Co-auteur du « Rapport sur les inégalités mondiales 2022 », aidé d’une équipe de chercheurs internationaux, Lucas Chancel dresse un panorama des inégalités dans le monde. 50 % des plus pauvres se partagent aujourd’hui 2 % de la richesse créée à travers la planète. Un constat qui, avec la flambée des prix aujourd’hui incontrôlée, pourrait encore s’amplifier et « menacer de causer des tensions sociales majeures ». D’autant que « les mesures prises dans l’urgence par les États européens au cours des derniers mois apparaissent à la fois trop lentes, trop faibles et trop peu coordonnées », affirme l’économiste.

Avec le retour de l’inflation, le pouvoir d’achat des ménages recule, alors que le patrimoine et ses revenus ne cessent d’augmenter. Le patrimoine des grandes fortunes explose. Sommes-nous dans un cycle de très forte hausse des inégalités ?

Nous sommes peut-être à la fin d’un cycle qui dure depuis une quarantaine d’années, et nous vivons actuellement un moment historique marqué par une hausse des inégalités. Ainsi, chez les très, très riches, une forte concentration s’observe dans un laps de temps très court. Entre 2010 et 2020, le patrimoine des 500 personnes les plus riches de France est passé de 10 % à 30 % du PIB. En France, les 1 % les plus aisés possédaient 16 % du patrimoine total au milieu des années 1980, contre à peu près 27 % aujourd’hui. Cette hausse considérable signifie que nous poursuivons la même route que celle prise aux États-Unis. À savoir celle d’une société très fragmentée, très inégalitaire, avec des ghettos de riches et de personnes très modestes, voire très précaires. La France résiste mieux, mais la tendance se dessine.

La crise sanitaire a-t-elle accéléré cette tendance ?

Les crises sont des moments qui rebattent les cartes, avec un effet très fort sur ceux qui n’ont rien et sur ceux qui ont peu. Pour ceux qui n’ont aucune épargne, le moindre choc sur les revenus est impossible à absorber. De nombreuses personnes peuvent tomber dans une situation de grande précarité. Heureusement, nos systèmes de protection sociale ont été mis à contribution. C’est grâce à cet État social en France, en Europe mais aussi aux États-Unis, qu’on a réussi à éviter une catastrophe sociale majeure de l’ordre de celle qu’on aurait pu observer en 1929. Or, rappelons-le, la petite musique qui se répète depuis quarante ans était jusqu’ici que notre modèle social ne servait à rien, ne permettait pas le bon fonctionnement du marché et par conséquent qu’il fallait réduire les dépenses sociales, puisque le marché peut tout. La démonstration est désormais faite : dans les périodes de crise, nous avons besoin de dépenses sociales, de moyens pour l’hôpital, mais aussi de mécanismes de travail partiel généreux et efficaces. Cela a un coût. Pour financer les dépenses sociales, les États ont imprimé énormément de billets. Sauf que l’un des prix à payer pour cette politique monétaire expansionniste est cette inflation très forte, dont nul ne sait jusqu’où elle peut aller.

Quels en seront les effets sur le patrimoine des ménages ?

Cette inflation va peser largement et souvent de manière disproportionnée sur les très pauvres, les petits patrimoines, les petites retraites. Prenons l’exemple du livret A : son taux de rendement est passé de 1 à 2 %, mais, avec une inflation à 5 %, cela signifie que l’épargne va perdre 3 % de sa valeur chaque année. Autrement dit, pour un livret de 1 000 euros, après un an, la valeur réelle de cette épargne ne sera que de 970 euros. L’inflation correspond à une taxe très forte sur les petits patrimoines, alors que les très hauts vont croître plus rapidement que l’augmentation des prix, autour de 9 %. L’inflation a un effet négatif sur les petits porteurs. Cette augmentation des prix est un petit peu le prix à payer de ces politiques monétaires expansionnistes, que les États ont mises en place pour financer ces nouvelles dépenses, plutôt que des politiques fiscales.

Comment expliquez-vous ce frein politique à faire vivre un débat sur la fiscalité ?

Lors des campagnes électorales, cette question a été mise de côté au moment où il y a un énorme besoin d’argent public pour faire évoluer les sociétés vers plus de changements en matière d’environnement, d’éducation, de santé… Peut-être parce que nous avons été dans cette phase historique, exceptionnelle, qui était celle de l’endettement à taux 0, dans laquelle les États se sont dit, en partie à juste titre : « Si je m’endette à taux 0, voire à taux négatif, je peux emprunter sur les marchés et rendre moins pour financer ces dépenses. » Sauf qu’on voit ici que les taux d’intérêt sont en train de remonter et la question du « Qui paie ? Qui finance ? » devient essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’il y a une très forte hausse de l’injustice fiscale. Rappelons que, depuis quarante ans, les taux d’impôt sur les grandes fortunes et les multinationales ont dégringolé. C’est extrêmement marquant dans le cas des États-Unis. En France, il existe encore beaucoup d’opacité sur les très grandes fortunes, mais nous savons qu’en proportion de leurs revenus elles paient beaucoup moins que les classes moyennes et les classes populaires. Cette opacité est entretenue par ceux qui profitent de ce système. La deuxième raison est aussi que la gauche a été divisée dans un moment de bataille idéologique très forte. Selon les enquêtes d’opinion, la demande de plus de justice fiscale et de plus d’impôts sur les très très riches est très élevée. C’est aussi ce qu’on observe aux États-Unis. Avec 32 %, le niveau historiquement faible de la gauche pèse.

Est-ce l’enjeu de ce Laboratoire sur les inégalités mondiales que de nourrir le débat politique ?

Le travail que nous faisons au Laboratoire sur les inégalités mondiales est de regarder de manière dépassionnée, factuelle, ce qui se passe, dans le but d’avoir une analyse objective et chiffrée de la situation. Avec nos séries, nous démontrons que ce logiciel centré sur cette idée du ruissellement économique n’a pas fonctionné. Les baisses d’impôts pour les très riches et pour les multinationales n’ont pas engendré la prospérité promise. La mise à disposition des données sur les inégalités permet de montrer que ce ne sont que des choix politiques. Il n’y a aucune loi immuable en économie.

Le sujet des retraites a émergé pendant la présidentielle, avec derrière le financement de notre protection sociale…

Il n’y a pas vraiment d’impôt plus inégalitaire que de faire travailler les plus pauvres plus longtemps. C’est une sorte d’impôt sur les années de vie. Il y a déjà eu des réformes successives depuis vingt ans sur les retraites pour travailler 42 puis jusqu’à 43 annuités. Si vous avez commencé à travailler à 22 ans, vous allez déjà devoir travailler jusqu’à 65 ans. Et ainsi de suite. On est vraiment dans une logique très inégalitaire, très injuste notamment pour les catégories socioprofessionnelles qui ne rentrent pas dans le cadre de la pénibilité, mais dont le métier est extrêmement usant psychiquement ou physiquement. Si l’on regarde vraiment la question de l’équilibre du système, il n’y en a pas besoin, puisqu’en 2030 le système sera censé être à l’équilibre. Pourquoi cette réforme, alors ? Il y a une volonté de donner un message à l’électorat de droite, aisé. C’est un marqueur politique fort.

Outre les inégalités de richesses, vous montrez une multitude de fractures. En citant les inégalités de genre, environnementales, éducatives ou démocratiques, quelles sont les grandes tendances et comment ont-elles évolué dans le temps ?

Effectivement, les inégalités se superposent les unes aux autres, même si en général elles ne se recoupent pas toujours à 100 %. Ainsi, aux inégalités de patrimoine fortes, viennent s’ajouter les inégalités entre hommes et femmes, puisque les hommes ont plus de ressources que les femmes, de même que les inégalités de couleur : les populations non blanches ont moins de patrimoine que les populations blanches. À cela s’ajoutent les inégalités de reproduction de niveaux sociaux. Cela forme un cocktail inégalitaire multiple qui crée un cercle inégalitaire. Ceux qui bénéficient le plus du système vont cumuler beaucoup de revenus, beaucoup de richesses et vont entretenir la capacité politique de faire perdurer le système. Si vous avez beaucoup de patrimoine, vous allez pouvoir acheter une partie du temps politique pour diffuser des messages qui vont aller contre l’idée de mieux répartir les revenus. Ce cercle inégalitaire va perdurer. La bonne nouvelle, c’est qu’on commence à penser systémique. Par exemple, si le salaire minimum augmente, cela permettra à la fois de corriger les inégalités de revenus, mais aussi de contribuer à l’émancipation des femmes ou de certaines minorités qui aujourd’hui sont surreprésentées en bas de l’échelle de revenus.

Vous consacrez un chapitre aux multimillionnaires. Selon vos données, 51 700 adultes disposent d’une richesse 6 000 fois supérieure à la moyenne des patrimoines, contre 3 000 fois vingt-cinq ans plus tôt. Vous allez même plus loin, en 2100, puisque les 0,01 % détiendront plus de patrimoine que les 40 % les plus riches. Comment l’expliquez-vous ?

Ces projections nous racontent ce qui se passera si nous continuons sur cette lancée. Sans changement de trajectoire, c’est un retour à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle qui nous attend. Dans des sociétés en Europe où la démocratisation politique avait eu lieu, ce n’était pas le cas de la démocratisation économique. Or, ceux qui sont en bas et ceux qui sont au milieu peuvent s’unir pour exiger des réformes. C’est en tout cas ce qu’il s’est passé au début et au milieu du XXe siècle. Cela a permis la mise en place d’un État providence, financé par des impôts très progressifs. La situation aujourd’hui s’est toutefois largement compliquée avec la montée en puissance du vote identitaire, qui essaie de casser ces possibilités d’union. Une bonne partie de ce vote identitaire est une réaction aux politiques antisociales menées depuis une quarantaine d’années en France par la gauche et par la droite, avec les mêmes tendances en matière d’inégalités de patrimoine.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011