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29 janvier 2023 7 29 /01 /janvier /2023 20:23
Quelques documents témoignages du terrible bombardement du 29 janvier 1943 (+ 80 victimes) transmis par Loïc Le Gall, avec les dégâts sur le Viaduc

Quelques documents témoignages du terrible bombardement du 29 janvier 1943 (+ 80 victimes) transmis par Loïc Le Gall, avec les dégâts sur le Viaduc

29 janvier 2023 - Il y a 80 ans le bombardement du Viaduc de Morlaix faisait 80 victimes dans notre ville
29 janvier 2023 - Il y a 80 ans le bombardement du Viaduc de Morlaix faisait 80 victimes dans notre ville

Il y a 80 ans, jour pour jour, le 29 janvier 1943, un bombardement anglais allié mal dirigé et peu économe en vies humaines visant le Viaduc avec 43 bombes larguées à haute altitude faisait près de 80 morts à Morlaix, sur la place des Otages, de la quartier de la Madeleine et des Venelles autour du Carmel, dont, sur la colline d'en-face, les 39 enfants de l'école Notre-Dame-des-Anges en contrebas de la gare de Morlaix.

Entendre le nom et l'âge de toutes ces victimes est une expérience très bouleversante.

Aujourd'hui, dans les différentes séquences d'une très émouvante demi-journée de souvenir, devant l'école, le Kiosque, et en mairie, nous avons rendu hommage, avec la mairie de Morlaix et celle Saint-Martin-des-Champs, les parlementaires, les parents des victimes et des survivants, les associations consacrées à la mémoire de cet évènement particulièrement tragique et traumatisant de la guerre pour notre ville, aux victimes de ces bombardements intensifs, avec une pensée émue pour ceux qui les subissent aujourd'hui en Ukraine, au Yemen ou ailleurs.

La guerre est une horreur et une matrice de monstruosités, à toute époque et partout dans le monde.

Un merci chaleureux à Jean-François Bodilis, fils d'une survivante de l'école Notre-Dame-des-Anges, et élu à Landerneau pour ses photos!

Ce jour sinistre du 29 janvier 1943 ouvrait une année terrible pour la ville de Morlaix, qui s'est terminée par la déportation des 60 otages arrêtés le 26 décembre 1943 à la suite d'un attentat de la résistance contre le foyer du soldat allemand, dont seule la moitié reviendront des camps de concentration nazis.

Ismaël Dupont

29 janvier 2023 - Il y a 80 ans le bombardement du Viaduc de Morlaix faisait 80 victimes dans notre ville
29 janvier 2023 - Il y a 80 ans le bombardement du Viaduc de Morlaix faisait 80 victimes dans notre ville
29 janvier 2023 - Il y a 80 ans le bombardement du Viaduc de Morlaix faisait 80 victimes dans notre ville
29 janvier 2023 - Il y a 80 ans le bombardement du Viaduc de Morlaix faisait 80 victimes dans notre ville
29 janvier 2023 - Il y a 80 ans le bombardement du Viaduc de Morlaix faisait 80 victimes dans notre ville
29 janvier 2023 - Il y a 80 ans le bombardement du Viaduc de Morlaix faisait 80 victimes dans notre ville
29 janvier 2023 - Il y a 80 ans le bombardement du Viaduc de Morlaix faisait 80 victimes dans notre ville
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14 janvier 2023 6 14 /01 /janvier /2023 06:48
Damas 227-Palmyre, gravure à l’eau -forte, 2021.Najah albukai

Damas 227-Palmyre, gravure à l’eau -forte, 2021.Najah albukai

 
Najah Albukaï, "Graver la mémoire", de Denis Lafay, éditions El Viso, 250 pages, 48 euros
Dessins de la terreur

Édition Denis Lafay évoque le parcours et l’œuvre éprouvante de Najah Albukaï sorti de l’enfer des geôles syriennes. Des gravures qui témoignent de l’innommable.

Publié le Mardi 10 Janvier 2023
 

Les comparaisons viennent vite devant les dessins et gravures de Najah Albukaï. L’Enfer de Dante, les planches des Désastres de la guerre de Goya, mais ce que le poète italien a imaginé, ce que le peintre a vu, l’artiste syrien, aujourd’hui en France, l’a vécu dans sa chair pendant des mois d’emprisonnement, de sévices et de tortures, en même temps que d’autres hommes dans les geôles de son propre pays.

Sous le titre Najah Albukaï. Graver la mémoire, le livre du journaliste Denis Lafay, publiant un long entretien avec le neuro­psychiatre Boris Cyrulnik, préfacé par l’historienne de l’art et membre de l’Institut Laurence Bertrand Dorléac, n’est pas de ceux qu’on parcourt pour des émotions ­esthétiques. Chaque image ici reproduite est une épreuve, un témoignage de l’horreur, de ce que des hommes dans les ­ténèbres de l’humanité peuvent faire subir à d’autres hommes. On devrait dire, bien sûr, à des femmes aussi, mais ce dont Najah Albukaï témoigne, c’est de ce qu’il a vu. L’entassement des corps, l’épouvantable promiscuité dans la crasse et la vermine, les corps pendus comme dans des boucheries, les supplices comme celui dit de la chaise allemande, importé dans la Syrie des Assad père et fils par le nazi Aloïs Brunner.

Une logique de déshumanisation

Né en 1970, à Homs, fils d’un fonctionnaire et d’une mère au foyer, cadet de trois frères qui deviendront cardiologue, archéologue, tapissier d’art, suivi par une sœur professeure de français, le jeune garçon montre très tôt des dispositions artistiques exceptionnelles. À 3 ans, il impressionne sa famille et les voisins en dessinant sur un mur blanchi à la chaux. La famille est unie, tolérante, cultivée mais ce n’est pas sans nuages. Il n’a que 4 ans quand son père, disparu pendant deux jours, revient avec la tête à demi rasée par les nervis du régime sur un simple soupçon. Il le verra par la suite dépérir, ravagé par la maladie. Adolescent, un homme respecté du quartier lui fait découvrir la musique mais c’est aussi un prédateur sexuel. Dans le climat de tension de la Syrie, après le coup d’État d’Hafez Al Hassad et l’instauration d’un régime policier exacerbant les rivalités ethniques ou religieuses, il parvient à intégrer l’École des beaux-arts de Damas. Il rencontre son épouse, poursuit sa formation artistique en France avant de revenir enseigner en Syrie. La suite recoupe l’histoire des printemps arabes. Il s’engage, est arrêté une première fois. « Il est, écrit Denis Lafay, jeté dans un camion ou croupissent d’autres jeunes rougis de sang, noircis de crasse, défigurés par les châtiments. » Ce sera le premier séjour dans un centre d’emprisonnement et de torture connu et ­redouté : le centre 227. À partir de là, entre corruption, pots-de-vin, libérations arrachées et aussitôt remises en cause, tentatives avortées de fuite hors du pays, il vit un calvaire de plusieurs années, toujours avec le soutien de sa femme et sans doute celui du dessin. Dans la logique de déshumanisation qui frappe chacun, il s’accroche : « Je suis un artiste. » Il parvient à dessiner, avec n’importe quoi, comme avait pu le faire à Buchenwald Boris Taslitzky, à qui on ne peut que penser.

Depuis 2015, Najah Albukaï, qui a réussi à quitter la Syrie, vit en France et travaille également pour partie en Espagne. Il poursuit ce que l’on doit, au-delà d’un témoignage, appeler une œuvre exceptionnelle.

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14 janvier 2023 6 14 /01 /janvier /2023 06:41
Littérature - décès du grand écrivain américain Russel Banks - Les sans-voix de Russel Banks, par Marie-José Sirach (L'Humanité, 10 janvier 2023)
Les sans-voix de Russell Banks

Disparition L’auteur états-unien est mort le 7 janvier, à l’âge de 82 ans. Il laisse une œuvre majeure, un portrait protéiforme d’un pays où ses héros sont les oubliés du rêve américain.

Publié le Mardi 10 Janvier 2023 - L'Humanité
 

Il est né prolo, dans le Massachusetts. Il est mort écrivain reconnu dans le monde entier, maintes fois récompensé. Mais il n’a jamais trahi les siens. Dans ses romans, on croise des gens de peu, des hommes et des femmes fatigués et malmenés par la vie, au parcours cabossé, des histoires d’amour qui finissent mal, des rêves inaboutis, des trahisons. Mais pourtant, quel plaisir de partager l’itinéraire de ces enfants peu gâtés par la vie, qui se débattent dans une société qui vend du rêve à vil prix, coincé entre le rayon de lessives et de jouets dans ces Walmart qui pullulent aux abords des villes. La périphérie, la marge, l’histoire mouvementée de son pays, comme ces grands espaces au bout du monde qu’il avait arpentés dans sa jeunesse, étaient la marque de fabrique de cet auteur qui ne s’est sûrement jamais posé la question du « transfuge ». L’ancien prolo qui fut tour à tour plombier, placeur de livres, vendeur de chaussures n’a eu de cesse d’écrire sur les sans-voix de son pays, tous ces laissés-pour-compte pour qui le rêve américain n’était qu’un mirage.

« La vie des gens ordinaires m’attire »

Russell Banks, l’écrivain, leur a redonné ce droit au rêve. En les incarnant, en en faisant des héros ordinaires qui se débattent dans des abîmes de contradictions mais tiennent bon et retrouvent un semblant de dignité. « La vie des gens ­ordinaires m’attire, confiait-il dans nos colonnes. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe ­sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit.» Il était parvenu à inventer une voix narrative, «  loin des préjugés bourgeois », s’amusait-il à préciser, pour parler « pour ceux qui n’ont pas de voix ».

Lorsque paraît, en France, Continents à la dérive (1987), le rêve américain en prend un coup. On découvre un écrivain qui ne craint pas de regarder dans les yeux les frustrations et le désespoir d’un père de famille ordinaire, réparateur de chaudières, qui gagne quelques centaines de dollars par mois et rêve d’une vie plus confortable pour les siens. Départ pour la Floride où il retrouve son frère. Plus dure sera la chute tant le rêve n’est qu’un mirage qui s’éloigne chaque fois qu’il pense l’atteindre. Dans Pourfendeur de nuages (1998), roman historique puissant, épique, qui se déroule lors de la guerre de Sécession, Banks trace le portrait de John Brown, fermier abolitionniste de l’Ouest américain. Une réflexion politique d’envergure sur les fondements de l’esclavage aux États-Unis, sur l’engagement poussé jusque dans ses retranchements.

Un récit narratif, « loin des préjugés bourgeois »

De beaux lendemains (1993) met en scène une tragédie, la mort de plusieurs enfants d’une même communauté à la suite d’un accident de car scolaire. Quatre voix vont porter tour à tour ce récit pour dire la douleur des familles à travers des flash-back qui vont au plus près des questionnements intimes. Quatre voix pour raconter, après la colère, le sentiment d’impuissance face à une justice de classe et une résilience collective et solidaire. Ce roman a été porté à l’écran par le réalisateur canadien Atom Egoyan, en 1997, et le film a remporté le grand prix au Festival de Cannes, ainsi qu’au théâtre, dans une belle mise en scène d’Emmanuel Meirieu.

Parmi les nombreux romans et nouvelles, citons American Darling (2005), l’histoire d’une femme, Hannah, qui fuit son pays, les États-Unis, en raison de ses engagements dans les années 1970, et se réfugie au Liberia. L’occasion pour l’auteur de mener de pair un récit introspectif sur l’Amérique, mais aussi sur ce petit pays africain, où retournèrent d’anciens esclaves des plantations américaines. Oh Canada (2022), son dernier roman, est un récit crépusculaire. Celui d’un homme en phase terminale, ­­cinéaste réfugié au Canada parce qu’il avait refusé de faire le Vietnam et qui se confie avant de mourir. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ce texte tout en tension et sans concession. Banks semble regarder dans son propre passé comme dans celui de son propre pays, avec ses parts d’ombre et de lueurs d’espoir, nous rappelant que le chemin n’est jamais droit, qu’il se fait en marchant.

Russell Banks se situe dans la lignée des Mark Twain, Melville, Faulkner ou Jim Thompson. Il aimait la littérature russe et française du XIXe siècle, admirait Joyce, Beckett ou Garcia Marquez. Écrivain et citoyen, il était de tous les combats progressistes dans son pays, contre la guerre en Irak, le Patriot Act, contre la politique des Reagan, Bush et Trump. Il aura présidé, de 1998 à 2004, le Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Bref, un type bien sous tous rapports.

Lire l’entretien réalisé par Muriel Steinmetz en 2017 sur humanite.fr
 
Littérature - décès du grand écrivain américain Russel Banks - Les sans-voix de Russel Banks, par Marie-José Sirach (L'Humanité, 10 janvier 2023)
Russell Banks : « C’est la vie des gens ordinaires qui m’intéresse et m’émeut »

Son premier roman, Continents à la dérive, publié en français, en 1986, reparaît dans une nouvelle traduction. Russell Banks nous parle de littérature et de l’élection aux États-Unis.

Publié le Jeudi 3 Novembre 2016 - Muriel Steinmetz, L'Humanité
 

La réédition en France de Continents à la dérive est plus que jamais d’actualité. L’un de vos personnages, une jeune Haïtienne, s’évade de son île pour vivre le rêve américain. Le bilan du cyclone Matthew donne à cela une acuité révélatrice. Plus de 900 morts en Haïti, quelques-uns aux États-Unis…

RUSSELL BANKS Haïti a été très durement touché. J’ai beaucoup d’amis là-bas. Le cinéaste Raoul Peck, qui m’est proche, a perdu sa maison familiale, entièrement détruite. Son village natal est dévasté. Je passe une partie de l’année à Miami. J’ai suivi les événements de très près. Il est en effet frappant de voir qu’un roman, écrit il y a trente ans, semble décrire une réalité d’aujourd’hui.

Savez-vous pourquoi, parmi vos nombreuses œuvres traduites en français, c’est justement Continents à la dérive qui fait l’objet d’une nouvelle publication ?

RUSSELL BANKS C’est le premier de mes livres à avoir été traduit en France. En 1986. Cela fait trente ans tout juste. On doit retraduire, car si le livre ne change pas, la langue, elle, se modifie. Jeune, j’ai lu en anglais les grands romanciers russes, dans la traduction de Constance Garnett qui date des années 1920. L’anglais, depuis, a beaucoup changé. Plus récemment, Tolstoï, Dostoïevski et d’autres ont été retraduits en anglais américain contemporain par Richard Pevear et sa compagne. Je souhaitais que Continents à la dérive soit traduit dans un français du présent, différent de celui de 1986, plus formel et académique, probablement moins influencé par l’anglais américain que ne l’est le français actuel. Pierre Furlan, qui s’est chargé de cette nouvelle traduction, possède une véritable intimité avec ma voix, mon ton, ma diction et mes intentions artistiques. Il comprend mon travail mieux que moi-même.

Vous alternez romans et nouvelles. Comment s’effectue le choix ? La nouvelle, pour vous, n’est-elle qu’un roman bref ou obéit-elle à des lois différentes ?

RUSSELL BANKS L’engagement est autre envers les personnages. Un peu comme ce qui différencie le mariage de la simple aventure. La nouvelle suppose une forme d’intimité extrêmement brève et intense, qui ne permet pas la vision d’ensemble. L’attention se concentre sur une seule journée, un unique événement, avec une relation au temps bien spécifique. Continents à la dérive requérait une temporalité longue, pour qu’il y ait rencontre avec les personnages principaux.

Vos personnages sont plus des anti héros que des héros selon l’acception habituelle. Est-ce parce que l’idéologie officielle des États-Unis repose sur l’optimisme triomphant où chacun a sa chance de devenir un héros ?

RUSSELL BANKS Je n’ai jamais souscrit à une idéologie officielle. Bien au contraire. Le devoir de l’artiste consiste à remettre en cause toute forme d’idéologie, en la confrontant à la réalité, celle, ici, de Bob Dubois ou de Vanise Dorsinville, soit leur vie d’êtres humains véritables.

Peut-on dire alors que votre œuvre, en son entier, s’attache à brosser le tableau d’une société à partir de ses laissés-pour-compte, en montrant que les gens simples, comme on dit, sont en fait très compliqués et, finalement, de bien meilleurs sujets pour la littérature ?

RUSSELL BANKS La vie des gens ordinaires m’attire et m’émeut plus que celle des gens extraordinaires. La majorité m’intéresse plus que l’élite. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit.

Acceptez-vous qu’on puisse définir votre œuvre comme appartenant au registre du « réalisme critique » ?

RUSSELL BANKS C’est pas trop mal ! (Rires.) Je préfère m’en tenir au simple réalisme. Le roman décrit le monde de la façon dont l’auteur le voit. Il est des visions étriquées et d’autres larges et englobantes. Mon point de vue est celui d’un Américain de gauche plutôt libéral. Je fais en sorte que cela ne déforme pas ma vision. Je ne suis ni propagandiste ni idéologue.

Dans le champ immense de la littérature universelle, quels noms mettez-vous au-dessus de tout ?

RUSSELL BANKS Jeune, j’ai beaucoup lu les classiques américains : Mark Twain, Melville puis Hemingway, Faulkner, plus récemment Nelson Algren, plus près de nous encore Toni Morrison et Louise Hardwick, une romancière indienne américaine, mais aussi Richard Ford et des Canadiens comme Michael Ondaatje. Je n’oublie pas les grands Russes. On dépend tous de ceux-là. Il y a aussi Flaubert, Zola, Maupassant… Je m’aperçois que je ne nomme que des écrivains réalistes ! Il serait préférable de citer ceux qui ne m’ont pas influencé : Joyce, Beckett ou Gabriel Garcia Marquez, même si je les admire énormément. Et je n’ai jamais eu d’inclination vers le surréalisme ou la littérature fantastique.

Quand écrivez-vous ? Tôt le matin ? Tard le soir ? La nuit ?

RUSSELL BANKS Le matin, jusqu’au milieu de l’après-midi. Je ne travaille pas chez moi mais dans un atelier où je ne fais rien d’autre. Je ne réponds pas au téléphone. Pas de courrier à ouvrir pour découvrir des factures à payer.

Avez-vous toujours un petit carnet de notes à la main ? Comment ça vient, tout ça ?

RUSSELL BANKS J’écris d’abord à la main avec un stylo Montblanc. Je commence toujours par prendre des notes sur un petit carnet noir, puis certains éléments se font jour dans un grand cahier noir en moleskine. Ensuite, je passe à l’écran.

Votre grand pays est ces jours-ci en proie à un grand spectacle politique féroce. Qu’en pensez-vous ?

RUSSELL BANKS Hillary Clinton va gagner au terme de l’élection la plus moche que j’ai jamais vue. Trump est le candidat le plus incompétent et dangereux qu’on ait jamais eu. Il exploite sans vergogne une situation qui a conduit beaucoup de gens, aux États-Unis, à se sentir exclus de tout. La candidature de Bernie Sanders répondait certes à un même état de fait, sauf que lui proposait un programme progressiste, éclairé et optimiste. Celui de Trump est violent, raciste, misogyne, plein de colère et de haine envers les migrants et les musulmans. Les désillusions qui se sont matérialisées au cours du dernier quart de siècle sont devenues une réalité à laquelle on ne peut plus échapper. Si je ne suis pas mécontent de voir une femme sur le point d’être élue à la présidence des États-Unis, je demeure profondément déçu parce qu’il s’agit d’une politicienne pragmatique on ne peut plus ordinaire. C’est le père de quatre filles qui vous parle ! J’espère que la Chambre des représentants basculera du côté des démocrates. Alors, seulement, des changements bénéfiques seront possibles, à commencer par les nominations à la Cour suprême. Obama a été empêché d’agir car le Sénat et la Chambre des représentants sont aux mains des républicains. Il n’a rien pu faire sur le contrôle des armes, la protection de l’environnement et la réglementation de l’industrie financière.

L’exploration des poches de misère des États-Unis

À partir des destins parallèles d’un petit Blanc insatisfait et d’une Noire vouée à l’exil, Russell Banks décrit sans peur un monde sans pitié.

Fils et petit-fils de plombiers, abandonné à l’âge de 12 ans par un père alcoolique, Russell Banks (76 ans), fervent partisan de Bernie Sanders avant de « devoir » soutenir Hillary Clinton, republie en France le roman qui l’y fit connaître il y a trente ans. L’histoire, qui court sur presque 500 pages, commence par une froide après-midi de décembre 1979 dans le New Hampshire, pour s’achever en février 1981 dans les quartiers glauques de Miami (Floride). Deux destins parallèles cheminent en permanence dans le texte, au fil de chapitres surmontés du dessin d’un « vévé » (sorte de symbole utilisé lors des cérémonies vaudoues) tracé par la main de l’auteur.

Il y a Bob Dubois, réparateur de chaudières dans l’Amérique blanche, rurale et périurbaine. Il est insatisfait et se montre timide « comme un gosse de la campagne ». « Je suis là, dit-il, à ramper dans des chaufferies et des sous-sols chaque putain de jour de ma vie ! » Un beau jour, sans crier gare, ce jeune ouvrier démonétisé décide de claquer la porte. Avec sa femme et ses deux filles, il part en Floride rejoindre son frère Eddie, débrouillard sans scrupule et raciste, qui lui promet monts et merveilles. Sur place, Bob voit « des Noirs en nombre pour la première fois depuis le service militaire ». Il bosse six jours sur sept en tant que magasinier dans le commerce de spiritueux de son frère, qui lui refile une arme, « au cas où un Negro voudrait braquer » la boutique.

Dans le même temps, l’Haïtienne Vanise Dorsinville, « à la peau très foncée, couleur de café juste moulu », flanquée d’un neveu et son nouveau-né dans les bras, quitte son île en proie à la pire des dictatures et ravagée par un ouragan. « Au-delà de la résignation », elle traverse la mer sur un rafiot de fortune, après avoir été violée à plusieurs reprises à fond de cale, par des passeurs, pour prix de son voyage. Pages insoutenables !

L’Amérique décrite il y a trente ans par Russell Banks ressemble terriblement à l’actuelle, avec son goût des armes et ses pulsions racistes. Le romancier adopte le parti pris narratif de la troisième personne. Cette convention empruntée à la littérature du XIXe siècle permet d’alterner le point de vue des personnages avec une vision extérieure en surplomb. Les laissés-pour-compte de tous bords sont passés au crible de leur être, par un auteur qui ne cesse de porter un regard lucide sur son pays. Il fouille ainsi sans peur les poches de misère, matérielle et spirituelle, des États-Unis d’hier et d’aujourd’hui. M. S.

  • Continents à la dérive, de Russell Banks, traduit de l’américain par Pierre Furlan. Actes Sud, 442 pages, 23 euros.
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26 décembre 2022 1 26 /12 /décembre /2022 06:53
Aragon et Elsa

Aragon et Elsa

Aragon dans les tourments du siècle

Il y a quarante ans, le 24 décembre 1982, disparaissait Louis Aragon. Sa vie, son œuvre épousèrent les espoirs et les désillusions du XXe siècle. Envers et contre tout, il demeure l’un des plus grands écrivains de son temps.

Publié le
Vendredi 23 Décembre 2022

Y a-t-il un mystère Aragon ? Quarante ans après sa mort, comment comprendre son œuvre littéraire sans se (re)plonger dans la tourmente du XXe siècle ? Son engagement en littérature, ce goût prononcé pour la modernité, celle qui marque des ruptures essentielles dans tous les arts comme en politique, sont indissociables. Sa vie fut aussi tumultueuse que le siècle qui le vit grandir.

Il découvre, à 20 ans, les horreurs de la Première Guerre mondiale. C’est au Chemin des Dames qu’il commence l’écriture d’Anicet ou le panorama, roman. Démobilisé, il retourne à Paris. Aragon fréquente les milieux littéraires. Entre des amours tumultueuses, contrariées ou trahies, il se lance à corps perdu dans l’écriture comme un remède à cette mélancolie teintée de rage qui traverse sa génération. Dadaïste, surréaliste, il s’insurge contre la littérature bourgeoise, qu’il veut jeter à la Seine, rien de moins. Période prolifique. Paraîtront le Paysan de Paris, le Con d’Irène (qui lui vaudra les foudres de la censure), des poèmes (Persécuté persécuteur), des essais (Traité du style). Avec André Breton, ils adhèrent au Parti communiste. Mais le climat entre les deux écrivains s’envenime. Breton quitte le PCF. Ils se retrouveront pourtant en 1931 pour dénoncer l’exposition coloniale, « ce carnaval de squelettes ».

Un engagement communiste couplé à un antifascisme viscéral

Aragon a rencontré Elsa Triolet, belle-sœur de Maïakovski, qui se suicide en 1930. Avec Elsa, ils séjournent fréquemment en Union soviétique. Les années 1930 sont constellées d’engagements politiques et esthétiques vigoureux, d’affrontements rudes alors que l’Europe sombre dans le fascisme. Le soutien aveugle et indéfectible à l’Union soviétique se conjugue cependant avec l’engagement antifasciste face à des droites qui préfèrent Hitler au Front populaire. Aragon est de tous ces débats. Il prend la plume comme journaliste à l’Humanité et à Ce soir. Il obtient le Renaudot pour les Beaux Quartiers en 1936.

En 1939, il est de nouveau mobilisé. Après la défaite, il entre en résistance. En publiant clandestinement les Lettres françaises, il rallie, bien au-delà de la sphère communiste, les intellectuels qui refusent de capituler. À la Libération, Aragon acquiert une nouvelle dimension. Après avoir été l’une des figures du surréalisme, le romancier engagé, le poète de la Résistance, il est consacré poète national. La guerre froide, les interventions soviétiques à Budapest, à Prague provoquent des ruptures sans retour parmi les intellectuels français. Aragon est souvent ébranlé mais ne renoncera jamais. En Mai 68, à la Sorbonne, il est chahuté par les étudiants. Une blessure de plus.

La politique, la littérature : Aragon a mené de front ces deux engagements. Avec le Roman inachevé, Olivier Barbarant estime qu’il « réintègre la communauté littéraire » (lire ci-contre). L’avait-il jamais quittée ? À la fin de sa vie, Aragon affiche son homosexualité, porte des masques. « Je ne suis pas celui que vous croyez », laisse-t-il entendre. Son œuvre est dense et cruelle, comme le siècle qui l’a inspirée, avec sa cohorte de trahisons et de désillusions, ses remises en question, y compris dans ses périodes les plus sombres. Et s’il revendique dans Épilogue « le droit au désespoir », il ajoute : « Le chant n’est pas moins beau quand il décline. Il faut savoir ailleurs l’entendre qui renaît comme l’écho dans la colline. »

Aragon, de la flamme à la brûlure

Acquis à la révolution russe et au soutien de l’URSS dès les années 1930, Aragon prend ses distances dans les années 1950, d’abord à mots couverts puis ouvertement, tout en restant fidèle au PCF dans une visée démocratique.

Publié le
Vendredi 23 Décembre 2022

Septembre 1968. Trois mois seulement se sont écoulés après le grand mouvement de mai avec, dans la rue, la jeunesse et les usines. Aragon est allé à la rencontre des étudiants malgré, pour une part d’entre eux, son image de stalinien. Un mois depuis l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes de l’Union soviétique et le pacte de Varsovie, mettant fin à sa démocratisation, pour, dit-on alors, un socialisme à visage humain. Dans les Lettres françaises, dont il est le directeur, Aragon publie un article sans concession contre cette intervention, qu’il intitule « J’appelle un chat un chat », reprenant une phrase de Boileau. C’est une réponse directe à la Literatournaïa Gazeta de Moscou commentant et critiquant une déclaration du Comité national des écrivains condamnant l’agression soviétique. « J’ai la certitude, écrit-il, que l’odieux est du côté de ceux qui donnent un nom mensonger à l’invasion brutale de la Tchécoslovaquie, à la rupture brutale de la fraternité entre les partis communistes, au recours à la force comme méthode de discussion. » Dans la période précédente, les Lettres françaises ont déjà apporté leur soutien aux écrivains Andreï Siniavski et Iouli Daniel, traduits en justice à Moscou pour des écrits satiriques sur la vie en URSS… Il soutient Rostropovitch, un ami personnel, le cinéaste Paradjanov.

Il n’en a pas toujours été ainsi. En 1931, alors qu’il a déjà adhéré au PCF, Aragon publie le poème Front rouge. Son excès de zèle révolutionnaire y éclate en formules chocs. « Descendez les flics, camarades, descendez les flics, feu sur les ours savants de la social-démocratie ! » L’Humanité désavoue le poème, qui fait crépiter aussi les lettres SSSR, comme un tir de mitrailleuses. Faut-il le dire, malgré ou avec ses excès, c’est en même temps un superbe poème, faisant écho à ceux de Maïakovski. « Quand les hommes descendaient des faubourgs / et que place de la République / le flot noir se formait comme un poing qui se ferme / les boutiques portaient leurs volets à leurs yeux pour ne pas voir passer l’éclair… »

Dès lors, toutefois, Aragon apparaît comme un écrivain dévoué à la révolution, telle qu’elle s’incarne alors dans l’Union soviétique, aux yeux de millions de communistes. Il a rompu avec André Breton et les surréalistes, voyage en URSS en 1934 avec André Malraux et Jean-Richard Bloch. Il marque cependant une distance avec le réalisme socialiste qui y prévaut désormais en parlant de réalisme français, de Courbet, Poussin, Flaubert… Résistant, il va faire circuler ses poèmes, renvoyant souvent à l’histoire même de la France, y compris avec ses figures emblématiques comme celle de Jeanne d’Arc, « quand Jeanne vint à Vaucouleurs » dans ses « chants de la France malheureuse »…

Les années d’après guerre voient le Parti communiste, grandi par son rôle dans la Résistance, à la première place des débats politiques et intellectuels. Le couple Aragon-Elsa Triolet en est un des phares. Bien au-delà de ses militants, l’Union soviétique et Staline jouissent d’un prestige considérable. Pourtant, peu à peu, les certitudes se fissurent. En 1953, Aragon et Elsa reviennent de Moscou en plein doute alors qu’y a lieu le procès de médecins juifs dit « du complot des blouses blanches », accusés du meurtre de dirigeants soviétiques. L’affaire tombera deux mois après la mort de Staline, cette même année.

« Pour ce qu’on a fait de nous /prenant tout pour de l’eau pure »

En 1956, Aragon publie, dans le recueil le Roman inachevé, le poème la Nuit de Moscou. « On sourira de nous d’avoir aimé la flamme / au point d’en devenir nous-mêmes l’aliment. » Un an plus tard, dans la Semaine sainte, il met sa désillusion dans la bouche du peintre Géricault et règle son compte au réalisme socialiste. En 1963, dans le Fou d’Elsa, œuvre aux entrées multiples, sa tristesse se lit de page en page : « Pour ce qu’on a fait de nous / prenant tout pour de l’eau pure. » En 1972, quand ferment les Lettres françaises, il écrit : « J’ai gâché ma vie et c’est tout. » Il n’en est pas moins et toujours membre du comité central du PCF, et s’implique pleinement dans ses débats, pour la liberté de création, l’ouverture, la diversité…

« Homme de demain, soufflez sur les charbons / À vous de dire ce que je vois. »

 Aragon dans les tourments du siècle - Marie José Sirach et Maurice Ulrich, L'Humanité, 23 décembre 2022
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24 décembre 2022 6 24 /12 /décembre /2022 07:37
Le Sang des Cerises, tome 2, Delcourt, 130 pages, 23 euros

Le Sang des Cerises, tome 2, Delcourt, 130 pages, 23 euros

Interview de François Bourgeon par Pierre Serna suite à la parution du chef d'oeuvre de la BD "Le Sang des Cerises", suite de la saga des "Passagers du Vent" dans le contexte de la commune de Paris
François Bourgeon. « Fraternité républicaine et sororité féminine vont ensemble »

Bande dessinée Le Sang des cerises, de François Bourgeon, 9e et dernier album de la saga des Passagers du vent commencée en 1979, est la parabole d’une utopie fracassée dans les massacres.

Publié le Jeudi 22 Décembre 2022 - L'Humanité

Après 9 albums, l’aventure se termine par le long voyage en train de deux femmes, Zabo et Klervi. La première raconte les suites judiciaires de la Commune. Les combattants condamnés, déportés, ont été mis au ban de la société, avant que la République ne les amnistie, en fait ne fasse tout pour les oublier. Au sommet de son art, lucide sur les combats à mener pour parvenir à l’égalité des femmes avec les hommes, François Bourgeon fait revivre cette mémoire enfouie, jusqu’au dénouement final entre Zabo et Klervi, comme une claire vie enfin retrouvée.

Le fil directeur des 9 albums est la volonté de confier à des héroïnes la conduite des histoires. C’est exceptionnel dans la bande dessinée française…

Oui, c’est une histoire par et avec les femmes. J’ai très tôt commencé à dessiner pour la revue Lisette destinée aux filles. Ce qui n’était qu’un gagne-pain est devenu un métier où je devais inventer des héroïnes pour de jeunes lectrices… Puis, 1968 est arrivé, avec ses luttes pour l’émancipation des femmes. C’est à ce moment que j’ai eu la chance de rencontrer Jean-Claude Forest, le père de Barbarella, une femme libre et forte. Quand le premier volume des Passagers du vent paraît, en 1979, rien n’est vraiment prémédité, mais depuis, j’ai voyagé en compagnie des femmes qui sont devenues les actrices principales de l’histoire.

On a l’impression de partager l’épopée d’une lignée de femmes courageuses, comme si l’Histoire, du milieu du XVIIIe siècle à la fin du XIXe siècle, pouvait s’écrire par le jeu de la filiation féminine.

Il est vrai que, d’Isa à Zabo, un lien de sang unit des femmes. Mais, plus que cela, une communauté de destins rassemble quatre générations de femmes. Elles doivent faire face à une adversité constante. Isa, dans la Fille sous la dunette (1979), subit une méprise de la part de sa famille et doit lutter seule. Zabo est fille de planteurs de Louisiane mais perd tout et affronte une guerre civile aux États-Unis et en France, à travers la Commune. Et puis, pour qu’il y ait généalogie, il faut qu’il y ait des hommes aussi ! Plus discrets, ils n’en sont pas moins importants. Je crois à la complémentarité masculin-féminin, surtout lorsqu’elle met davantage en valeur la place des femmes dans nos sociétés, au XVIIIe siècle, au XIXe siècle mais aussi au XXIe siècle. Ce qui m’intéresse dans des situations terribles (répression brutale, guerre civile, agression sexuelle, infériorisation des femmes dans l’ordre familial et patriarcal), c’est de décrire la solidarité féminine, indispensable pour faire front aux hommes brutaux. Les vrais combats ne se gagnent qu’à plusieurs. La complicité entre hommes et femmes est aussi déterminante dans la lutte. Fraternité républicaine et sororité féminine vont ensemble.

Entre l’Ancien Régime avec son commerce triangulaire inique et la Commune, suivie de la répression féroce du mouvement ouvrier, il y a la révolution de Saint-Domingue qui va voir la naissance d’Haïti.

L’aventure commence dans un vaisseau La Marie-Caroline, qui participe à la traite dans l’ancien Dahomey. Elle se termine presque sur un autre vaisseau négrier, La Virginie, transformé en bateau-prison transportant les hommes et les femmes en Nouvelle-Calédonie, condamnés après la Commune. Entre-temps m’est apparue l’énormité de l’esclavage et de ses méfaits, d’où Bois-Caïman. Je désirais effectuer des recherches pour comprendre dans quel espace-temps se mouvait Isa. Le livre de P. Verger, Flux et reflux de la traite des nègres entre le golfe de Bénin et Bahia de Todos Os Santos, m’a été précieux, tout comme les travaux de Simone Berbain, le Comptoir français de Juda au XVIIIe siècle, sans oublier le travail de Jean Boudriot, une mine pour saisir la rude vie à bord des vaisseaux. Qu’avait vu Isa, senti, goûté, touché ? En me posant ces questions, j’ai fait des recherches sur la faune et j’ai découvert l’existence du caïmitier, ce petit arbre fruitier tropical, bien aidé aussi par la Société pour l’étude et la protection de la nature en Bretagne. Pour faire entrer Isa dans la grande histoire des esclaves révoltés de Saint-Domingue, il m’a fallu poursuivre les lectures et inventer, de façon réaliste et cohérente, le parcours de ces femmes dans l’histoire des révolutions, de l’Amérique à l’Europe.

On vous sent vous-même révolté et surtout sensible à toutes les formes de soulèvement contre l’injustice…

Oui et cela fait partie d’une histoire familiale. Mon père avait rompu avec le Parti communiste au moment du pacte germano-soviétique, mais a de suite retrouvé ses camarades, dès le début de la guerre, pour organiser la résistance contre les nazis, dans une lutte à caractère universel. Voilà aussi pourquoi les 9 albums se situent entre la France, les États-Unis, la Caraïbe, l’Afrique, les océans Pacifique et Atlantique, jusqu’en Nouvelle-Calédonie. C’est l’histoire d’une révolution-monde qui m’intéresse avec la conscience politique qu’elle implique. Dans ma vie, ce choc politique a débuté de façon tragique, le 8 février 1962, à Charonne, lorsque, secouriste bénévole, j’ai vu de mes yeux la violence de la répression policière. Jamais je n’oublierai ce petit monsieur que nous avions secouru et qui est mort de ses blessures quelques jours après. Combien furent-ils dans son cas ? J’en ai tout de même retiré une leçon que la victoire est rare mais le combat permanent. C’est le sens de toute l’humanité en nous.

Ces propos très forts constituent une belle transition pour aborder le dernier opus, le Sang des cerises, belle parabole d’une utopie fracassée dans le sang et le massacre.

Et c’est encore une histoire de femmes. Je me souviens de ma grand-mère chantant le Temps des cerises. Je voulais porter ce récit, non seulement pour raconter le printemps 1871, mais au-delà, dans l’histoire de la répression juridique, avec les déportations en Nouvelle-Calédonie. L’espoir ne meurt pourtant jamais, dans ce cas, avec la poursuite d’un anarchisme renouvelé, qu’un Élisée Reclus incarne à merveille et qui m’a tant frappé dans son Histoire d’un ruisseau.

Cette violence faite au peuple, à sa mémoire, à son histoire prend aussi un autre visage. En 1979, Isa a été violée par une bande de libertins aristocrates et, en 2022, Zabo est violée par des soldats versaillais. On en revient aux risques que prennent les femmes pour mener leur combat.

Durant ces quarante-trois ans, de 1979 à 2022, j’ai voulu accompagner ces femmes qui s’exposent mais ne renoncent jamais, au risque de la blessure terrible, celle du viol. Mais il fallait décrire ces crimes, sans complaisance, cette violence insoutenable faite aux femmes dans tous les conflits. C’était ma façon de combattre auprès des femmes aujourd’hui.

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20 novembre 2022 7 20 /11 /novembre /2022 07:42
Guy Darol raconte Wattstax - le 22 novembre, mardi de l'éducation populaire - Le Télégramme, Monique Keromnès, 18 novembre 2022
Guy Darol raconte Wattstax - le 22 novembre, mardi de l'éducation populaire - Le Télégramme, Monique Keromnès, 18 novembre 2022

Guy Darol dans le Télégramme du 18 novembre et aux prochains Mardi de l'éducation populaire du PCF pays de Morlaix le mardi 22 novembre à 18h. Entrée libre, venez nombreux vibrer avec le Woodstock noir de Wattstax, une fierté noire

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20 novembre 2022 7 20 /11 /novembre /2022 07:41
Mercredi 23 novembre au bar associatif des Deux rivières à Morlaix - Lectures de Femmes d'Alep par la comédienne et chanteuse Eva Langlois
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3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 07:13
Lady Stanhope, l'amazone du Liban - par Laure Dominique Agniel (éditions Tallandier, 2021, 219 pages,  18,90€))

Lady Stanhope, l'amazone du Liban - par Laure Dominique Agniel (éditions Tallandier, 2021, 219 pages, 18,90€))

Laure Dominique Agniel, qui fut étudiante et reporter dans la guerre du Liban, et qui est l'auteure de biographies de Paul Gauguin et de Alexandra David-Neel, et réalisatrice du film Oublier Beyrouth (Arte), a publié chez Tallandier en 2021 un livre absolument passionnant qui nous emporte d'un bout à l'autre avec son souffle d'aventure et de tragédie et de reconstitution une reconstitution historique dans le sillage d'une femme exceptionnelle, énergique, indépendante, ignorant la peur et les préjugés: Lady Hesther Stanhope.  

Lady Stanhope est toujours un mythe au Liban, et soulève un écho intime, mêlée de nostalgie et de fascination, chez l'auteure, Laure Dominique Agniel: "Comme Esther Stanhope, écrit-elle dans l'Avant-Propos, j'ai vécu au Liban. J'y suis arrivée à vingt ans, étudiante à l’École des Lettres de Beyrouth. Je payais mes études en travaillant dans une petite librairie du vieux quartier de Bab Idriss, à côté d'une pâtisserie autrichienne célèbre dans toute la ville. Très vite, j'ai connu l'histoire de Lady Stanhope, dont les aventures se racontaient de génération en génération. Comme elle, j'avais quitté une Europe qui m'apparaissait trop prévisible, sans fantaisie, sans poésie. Comme elle, j'étais envoûtée par la montagne libanaise, la lumière dorée sur les maisons de terre de Deir-al-Qamar, l'austère beauté des palais druzes à Beiteddine ou à Moukhtara. J'ai suivi sa trace dans le sable de Palmyre, à la recherche de la reine Zénobie... Elle qui avait été, au début du XIX e siècle, le bras droit du Premier ministre du Royaume-Uni, elle qui avait vécu au 10 Downing Street à Londres, avait quitté l'Angleterre pour devenir reine de Palmyre, amazone du désert, astrologue, chercheuse d'or, et pour certains, sorcières au Liban. A deux cent ans de distance, sa rage de vivre, sa quête de liberté résonnent encore aujourd'hui."   

Hester Stanhope est née en 1776, enfant pendant la Révolution française, issue d'une des grandes familles de l'aristocratie anglaise, orpheline de mère, et doté d'un père, homme des Lumières nourri aux philosophies de Diderot et Rousseau, mathématicien libre-penseur et scientifique fantasque et précurseur (il imagine avant les autres les bateaux à vapeur), quitte Londres, à la mort de son oncle, le premier ministre William Pitt (premier ministre pendant près de 20 ans, à partir de 1783, avec une interruption entre 1801 et 1804) dont elle fit office de directrice de cabinet, habillée en homme.

Après la mort de son amoureux au Portugal, victime de la guerre avec les troupes napoléoniennes, et la mort de William Pitt, Lady Stanhope décide de se changer les idées et de quitter l'Angleterre où elle s'ennuie et déprime. Elle embarque de Porsmouth en février 1810 et ne reviendra jamais en Angleterre. Avec un jeune médecin, une dame de compagnie, elle rejoint Gibraltar, Malte, tombe amoureux d'un jeune étudiant anglais des Indes pendant la traversée, Michael Bruce, qui sera son compagnon, de dix ans plus jeune qu'elle, pendant des années. En 1811, ils sont à Constantinople, puis, voulant rejoindre l'Egypte, ils font naufrage au large de Rhodes.

Ils survivent miraculeusement, et, à Rhodes, Lady Stanhope prend l'habit turc et celui d'un homme.

Après l’Égypte, elle visite la Palestine, Jérusalem, Jaffa, Ramallah, puis s'établit durablement entre les montagnes du Liban et la Syrie, recevant l'hospitalité d'un cruel prince druze. Elle rencontre l'orientaliste suisse Johann Burckhardt, s'intéresse à la culture et aux croyances des druzes, des turcs, des bédouins, est reçue avec les honneurs par le pacha de Damas. Elle se présente à lui montant à cheval et armée et est admise dans la bibliothèque de la grande mosquée omeyyade à feuilleter des livres "qu'aucun chrétien n'a jamais vus". Elle rejoint ensuite Alep et monte une expédition avec une tribu bédouine pour traverser le désert syrien et rejoindre la mythique cité antique de Palmyre.   

Tantôt princesse, tantôt guerrière, elle brave tous les interdits et s'impose aux califes, aux émirs et aux pachas de l'empire Ottoman. Rien ne l’effraie.

Elle se retire finalement dans une quasi-solitude sur une des montagnes du Liban où Lamartine lui rend visite dans sa cité-jardin. Loin du monde, elle devient astrologue, chercheuse d’or, se passionne pour les sciences occultes, ouvre sa porte aux miséreux. Elle échappe plusieurs fois à la peste, vit dans un climat d'insécurité et de guerre, accueille des réfugiés dans sa retraite. 

Elle meurt ruinée en 1838, en princesse déchue, couverte de dette, abandonnée par le gouvernement britannique, entourée seulement de quelques servantes qui la volent, dans un château en ruine et en grande partie inhabitée du Mont Liban. C'est son médecin, fidèle entre tous, secrètement amoureux d'elle, Charles Meyron, qui publiera le journal qu'elle a tenu pendant 28 ans.

Pionnière et résolument indépendante, Hester Stanhope incarne ces femmes éprises de liberté, ayant le goût de l’aventure, refusant de se marier et luttant pour leur émancipation.

Et l'auteure, Laure Dominique Agniel, dans un récit alerte et enlevé qui ne se quitte pas et se lit d'une traite, rempli de souffle romanesque et historique, contribue aussi à nous dévoiler de nombreuses facettes d'un Proche-Orient compliqué et fascinant, qui deviendra une étape de choix des grands voyages initiatiques européens au XIXe siècle.

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31 octobre 2022 1 31 /10 /octobre /2022 08:34
Syrie: le pays brûlé. Le livre noir des Assad - 1970-2021" (Seuil, 820 pages, septembre 2022, 35€)

Syrie: le pays brûlé. Le livre noir des Assad - 1970-2021" (Seuil, 820 pages, septembre 2022, 35€)

Il faut lire "Syrie: le pays brûlé. Le livre noir des Assad - 1970-2021" (Seuil, 820 pages, septembre 2022, 35€), un livre qui croise les résultats de travaux universitaires et d'expériences de combats et de répressions de dizaines de chercheurs français et arabes, et de militants et intellectuels et écrivains syriens, pour faire comprendre le fonctionnement de la terreur et son évolution sous le régime des Assad, Hafez et Bachar, jusqu'au paroxysme de la violence et de la cruauté, des crimes de guerre et contre l'humanité, atteint lors de la répression de la révolte populaire et démocratique pour la liberté et la dignité de 2011 et la guerre féroce qui a suivi et qui n'est toujours pas terminée.

Cette série d'articles et d'extraits d'ouvrages compilés et commandés judicieusement sous la direction de Catherine Coquio, Joël Hubrecht, Naïla Mansour, Farouk Mardam Bey est extrêmement éclairante sur les 50 dernières années de l'histoire syrienne et le déroulement de la guerre en Syrie, les stratégies et fonctionnements du pouvoir des Assad.

C'est une autopsie clinique alliant la distance réflexive et la rigueur objective de l'enquête scientifique et la précision de détail dans l'exposé des horreurs et de leur fonction stratégique qui permettent de reconstituer en quoi la violence terroriste peut devenir un système de domination, et ses effets d'aliénation sur les bourreaux, les complices, comme sur les victimes. Les articles, d'entre 5 et 10 pages, sont denses et passionnants, renvoyant à des années de recherche, assortis de notes nombreuses et de références à des documents disponibles sur internet ou à des œuvres publiées en France, mais peuvent se lire séparément tout en entrant en résonance les uns avec les autres.

C'est le premier effort de documentation aussi exhaustive publié en France de l'ensemble des crimes commis par le régime tyrannique et sanguinaire des Assad (Hafez et Bachar) et la diversité de ces articles permet de comprendre le fonctionnement de ce régime, dans sa complexité, ses contradictions, et sa monstruosité ordinaire, tout en rendant justice à ses centaines de milliers de victimes alors que, sous protectorat russe et iranien, il continue à écraser son peuple, en grande partie exilé et décimé, et à faire ses affaires mafieuses en toute impunité. 

Dans le Prologue, on ne saurait guère mieux résumer le destin de la révolution syrienne que Mustafa Khalifé (arrêté en 1982 alors qu'il était membre de la Ligue d'Action Communiste, et relâché 12 ans plus tard simplement, en 1994), l'auteur de La Coquille, un livre puissant sur l'horreur carcérale et la terreur du régime vis-à-vis de ses prisonniers politiques sous Hafez al-Assad (aux éditions Actes Sud, 2007):

"Il est important de la souligner: la Syrie se trouvait en fait depuis 1966, et surtout 1970, en pleine guerre civile, mais une guerre larvée, muette, gagnée d'avance par le belligérant le plus puissant qui détenait l'appareil d’État et le monopole de la violence. Le feu est resté sous la cendre jusqu'à la confrontation armée, vers la fin des années 1970, entre le communautarisme assadien et celui des organisations islamistes djihadistes. La guerre civile encore silencieuse s'est alors bruyamment révélée au grand jour, et ses ravages pendant une bonne dizaine d'années ont marqué à jamais l'histoire du pays.

Depuis mars 2011, comme évoqué plus haut, les évènements se sont succédé en trois temps.

Les protestations pacifiques d'abord, passablement timides. Les Syriens savaient bien qu'ils avaient affaire à un régime sanguinaire. Ils se sont donc contentés, avec leurs mots d'ordre de liberté et de dignité, et en insistant sur l'identité nationale, de revendiquer des réformes qui amélioreraient leurs conditions de vie. C'est la réaction brutale du régime, ainsi que l'extension des manifestations à l'ensemble du pays, qui ont radicalisé le mouvement, six ou sept semaines après son déclenchement, et l'ont transformé en une véritable révolution populaire. Il n'était plus question de réforme du régime mais de sa chute, de l'émergence d'un nouveau pouvoir et de l'édification de l’État démocratique appartenant à tous les citoyens. Révolution qui est demeurée toutefois fondamentalement pacifique pendant au moins six mois, et malgré les premiers signes de sa militarisation, elle a gardé ses traits originaux jusqu'au milieu de 2012.

Dans les débats sur ce qui s'est passé en Syrie, on a parfois prétendu que la guerre civile n'était qu'une conséquence de la révolution. Il est pour moi évident, au contraire, que celle-ci, si elle l'avait emporté au terme de cette première étape, aurait mis fin pour de bon à la guerre civile menée par le régime depuis des décennies.

La deuxième étape a donc commencé vers le milieu de 2012 avec la militarisation, mais le paysage n'a changé de fond en comble qu'un an plus tard, quand les formations militaires djihadistes ont pris le dessus sur toutes les autres. Aux deux belligérants, le régime despotique d'un côté et de l'autre les forces révolutionnaires en lutte pour la démocratie, s'est ainsi ajouté un troisième, opposé certes au premier mais tout autant, sinon plus, au second. Totalement étranger aux mots d'ordre de la révolution, il n'a cessé de la combattre par les armes, réprimant ainsi avec férocité les militants civils qui lui tenaient tête dans les zones qu'il est parvenu à contrôler. Il n'est pas exagéré de dire qu'il s'est ainsi comporté comme un allié objectif du régime et que celui-ci a su tirer profit de ses exactions sur tous les plans.

Cette étape a duré jusqu'à la fin de 2015, c'est à dire jusqu'à l'intervention directe et massive de la Russie dans le conflit. Certes, les interventions étrangères, régionales et internationales, n'y étaient pas absentes, mais c'est à partir de cette date qu'elles sont devenues décisives et que la situation a définitivement échappé à toutes les parties syriennes en présence, y compris au régime de Bachar al-Assad. La Syrie est depuis lors un pays occupé par plusieurs puissances étrangères, défendant chacune ses intérêts avec le seul souci d'éviter un affrontement militaire avec les autres." (...)

"Syrie: le pays brûlé. Le livre noir des Assad - 1970-2021" (Sous la direction de Catherine Coquio, Joël Hubrecht, Naïla Mansour, Farouk Mardam Bey, Seuil, septembre 2022, p. 145 à 158).

Univers carcéral syrien, torture, et littérature de prison.
 
Extraits d'une excellent article de synthèse de Catherine Coquio:
 
"Le système carcéral, de Hafez à Bachar: violations et exterminations"
dans Syrie: le pays brûlé. Le livre noir des Assad - 1970-2021 (Sous la direction de Catherine Coquio, Joël Hubrecht, Naïla Mansour, Farouk Mardam Bey, Seuil, septembre 2022, p. 145 à 158).
 
"Selon le Réseau syrien des droits de l'homme (SNHR), en août 2020, 215 000 Syriens auraient été détenus depuis 2011 dans les geôles du régime (90% des détenus de la guerre dans les geôles du régime, 8,4% dans les prisons de Daesh et de Al-Nosra, et 2,7% dans celles des autres groupes armés), et 83 971 y auraient disparu, morts sous la torture. Dès 2012, Human Rights Watch appelait "archipel de torture" un réseau de 27 centres de détention (bâtiments, caves, hangars, hôpitaux et écoles réquisitionnés) géré par quatre services de renseignements différents, où les détenus subissaient torture, viol et famine, femmes et enfants compris. En juin 2019, le réseau syrien des des droits de l'homme avait identifié 14 227 personnes mortes sous la torture, dont 62 femmes et 177 enfants. (...). Le régime assadien a institué pour tous une culture de la cruauté dotée de méthodes dont la technologie artisanale - chaise allemande, pneu, shabah, câble tressé, jets d'eau glacé, brûlures, mutilations, coups de toutes sortes.. - s'accompagne d'un système d'offense morale qui passe aussi par le verbe: le juron, l'insulte obscène et la plaisanterie pornographique, la scène d'humiliation et d'abjection dégradante sont de mise et se retrouvent, constamment répétés, d'un témoignage à l'autre. Banalisée et ritualisée, la torture est d'ailleurs utilisée aussi contre les droits communs, mais à une moindre intensité: l'acharnement contre les corps et les âmes des dissidents est patent. (...). L'autre règle indifférenciée est celle de la violation et du viol. En décembre 2017, l'enquête d'Annick Cojean et Manon Loizeau, "Syrie, le cri étouffé", consacrée au sort des femmes dans les prisons syriennes montrait que dès 2011 le viol carcéral, très souvent infligé à un détenu pour en torturer un autre, avait été systématisé pour déchirer les familles et les solidarités, celui des femmes visant à briser les hommes comme celui des enfants vise à briser les parents. Il montre aussi, comme les rapports d'ONG, que cet usage de la violence sexuelle et de la violation psychique, loin d'atteindre les seuls opposants sunnites, s'est acharné contre ceux censés soutenir le régime, chrétiens, Kurdes, alaouites. (...).
Au sein de cette culture généralisée de la cruauté, certains lieux se sont spécialisés dans des formes de destruction plus radicale et massive, qui font de ce système concentrationnaire un instrument d'extermination et pas seulement de déshumanisation. En 2014, l'horrifique dossier "César" né d'une fuite faisait apparaître un usage des tortures et exécutions dont "l'échelle industrielle" et le degré de violence ont suscité la comparaison avec le système nazi: 53 275 clichés dont 28 707 personnes mortes, concernant 11 847 victimes, dont 6 786 étaient des détenus, 1 036 des soldats et 4 025 des civils non détenus, cadavres marqués, mutilés ou démembrés; ces clichés, pris essentiellement dans deux centres de Damas entre 2011 et 2013, avaient été exfiltrés par le policier photographe. En novembre 2015, Amnesty International qualifiait de "crime contre l'humanité" les disparitions forcées, qui ont fait parler de "guerre invisible", dont le chiffre, d'après le Réseau syrien des droits de l'homme (SNHR), s'élevait au début 2018 à 82 000 depuis 2011. (....)
Les arrestations sommaires et la torture n'avaient pas commencé en Syrie avec Hafez al-Assad. Utilisées sous le mandat français pour "pacifier" le pays, ces pratiques s'étaient développées après l'indépendance (1947) au gré des coups d’État, chaque régime incarcérant ses rivaux: à l'époque nassérienne (1958-1963), les communistes furent arrêtés, puis les nassériens après le coup d’État du Baath (1963); puis la seconde équipe baathiste (1966-1970) fit arrêter ses prédécesseurs et les communistes (voir Yassin al-Haj Salah, "Aperçu historique de l'arrestation politique en Syrie", dans "Récits d'une Syrie oubliée. Sortir la mémoire des prisons", Paris, Les Prairies ordinaires, 2015). Après le coup d’État de Hafez en 1970, une nouvelle étape fut franchie: l'institution des tribunaux d'exception destinés aux "ennemis de la révolution" et le programme d'"assainissement" sous le nom de "question publique et nationale" permirent d'envoyer en prison des civils de tous horizons: islamistes, communistes, baathistes irakiens, journalistes démocrates, opposants kurdes, ou encore simples citoyens dénoncés par tel voisin ou rival, dans une société qui comptait plus d'informateurs que de prisonniers. La population carcérale se composait donc des militants de tous les partis ou formations d'opposition: Frères musulmans, parti communiste-bureau politique (de Riyad al-Turk), parti de l'Action communiste, formations d'extrême-gauche, baathistes irakiens et rivaux politiques, rassemblés dans la catégorie des "ennemis" du peuple syrien.
Un véritable univers concentrationnaire s'installa, systématisant la détention arbitraire avant de déférer en justice, infligeant des peines de dix, quinze, vingt ans, parfois plus, qui venaient s'ajouter aux longues années déjà passées en prison à attendre son "procès". Les écrivains Moustafa Khalifé, Aram Karaber, Yassin al-Haj Saleh et Faraj Bayrakdar, ont fait respectivement douze, treize, seize et dix-sept ans de prison.(...).
La torture était partout, et elle allait fréquemment jusqu'à la mort. Selon Amnesty International, 17 000 personnes ont disparu dans les prisons entre 1980 et 2000: Frères musulmans, opposants de gauche, Palestiniens, Libanais (du fait de l'occupation du Liban entre 1976 et 2005). (...).
La violente répression des années 1980-1990 qui avait envoyé nombre d'intellectuels et artistes en prison, forçant les autres à l'exil et l'autocensure, fit que l'expérience carcérale, à moins de se raconter sous la forme d'entretiens et d'articles parus ailleurs, souvent après la mort des détenus, fut d'abord évoquée de biais, à travers ses effets intimes ou par paraboles, dans des fictions... En 1999 parut Le Cocon de Hassiba Abdel-Rahman, fiction autobiographique où une militante communiste, double de l'auteure, qui avait passé sept ans à la prison de Douma, racontait sa résistance à l'écrasement en s'efforçant de se soustraire à l'imagerie héroïque. L'auteure y utilisait un journal clandestin qu'elle avait rédigé durant sa détention et qu'elle avait pu faire sortir. Cette réécriture de notes griffonnées en prison s'est pratiquée aussi en poésie: Faraj Bayrakdar, arrêté pour son appartenance au parti de l'Action communiste au début des années 1980, dit avoir écrit sur du papier à cigarettes ou mémorisé et fait mémoriser à ses codétenus les poèmes qui ont formé la trame de "Ni vivant ni mort", recueil paru en France en 1998 alors que son auteur était en prison depuis onze ans. Un Comité international contre la répression avait réclamé sa libération: "Nous voulons l'entendre", avait dit Maurice Blanchot en 1997, à quoi l'ambassade de Syrie répondit de manière éloquente: "Faraj Bayrakdar n'existe pas". En 2006, un autre livre, "Les Trahisons de la langue et du silence", restituait par fragments la très lourde expérience carcérale de l'inexistant: trois arrestations, une détention quasi ininterrompue entre 1983 et 2000, dont quatre ans à Palmyre et treize ans à Saidnaya. "La poésie m'a aidé à emprisonner la prison", dit l'auteur.
(...) C'est une autre espèce de témoignage qui advient lorsque les détenus de l'ère Hafez, libérés à la fin des années 1990 ou au début des années 2000, sortis de leur militantisme premier par l'expérience de la prison, se mettent à écrire et chercher une langue. Entre 2007 et 2015 ont paru trois livres majeurs écrits en exil par d'ex-détenus communistes, qui, tout en dessinant une autre histoire du pays, témoignent d'une expérience carcérale vécue comme épreuve du pire mais aussi "révolution intime" (Yassin al-Haj Salah), qui leur fait nouer des rapports profonds avec le soulèvement révolutionnaire: en 2007, le très sombre roman La Coquille (Al Qawqa'a) de Moustafa Khalifé, publié en français avant de paraître en arabe au Liban avec le sous-titre original, "Mémoires d'un voyeur"; en 2009, Voyage vers l'inconnu d'Aram Karabet, paru à Alexandrie, avant de paraître en français en 2013 sous le titre Treize ans dans les prisons syriennes. Voyage vers l'inconnu; en 2012, Pour votre salut, les jeunes! Seize ans dans des prisons syriennes de Yassin al-Haj Saleh, paru en arabe à Beyrouth puis en français, en 2015, sous le titre Récits d'une Syrie oubliée. Sortir la mémoire des prisons. Ce dernier livre reprend des textes rédigés entre 2003 et 2011, et un précieux entretien mené en 2009 par l'avocate Razan Zaitouneh (...).
Leurs textes sont précieux, à plus d'un titre: documents historiques majeurs, ils témoignent aussi d'expériences de pensée vécues comme des actes de résistance et s'aventurent dans une sorte d'anthropologie et de philosophie en acte: en disant "je", les témoins font exister la prison comme monde singulier à l'intérieur du monde singulier qu'était cette Syrie bouclée sur elle-même. Ces grands témoins de l'ère Hafez, issus d'origine différentes (d'une famille arménienne pour Karabet, sunnite pour Khalifé et Yassin al-Haj Saleh, mais les trois auteurs refusent toute assignation identitaire), furent arrêtés en tant qu'activistes communistes, mais leurs textes rompent avec toute idéologie carcérale, y compris communiste (voir l'entretien d'Aram Karabet avec Pierre Barbancey dans L'Humanité du 12 août 2013*). Cette rupture passe par leurs choix d'écriture, qui rend compte de réalités corrosives par un effort de véridiction peu soucieux des tabous sociaux d'où qu'ils viennent: fiction ironique chez Khalifé, chronique testimoniale chez Karabet, essai critique chez Yassin al-Haj Saleh. Une tension nouvelle s'exprime entre témoignage et fiction. En jetant une lumière crue sur des réalités partagées, ces textes interrogent l'espèce humaine, les zones grises, la mutation des sentiments et la plasticité morale, de sorte qu'ils rejoignent les grands récits de Rousset, Antelme, Borowski, Levi, Améry, Chalamov..."

* Interview de Aram Karabet avec Pierre Barbancey dans "L'Humanité":

Aram Karabet "La révolution syrienne 
a échappé aux Syriens"

Communiste, 
Aram Karabet a passé treize ans dans 
les geôles du régime baasiste des Al Assad, dans la prison de Saydnaya. Une expérience qu’il raconte dans un livre. Il dénonce aujourd’hui les pressions régionales et internationales 
et la militarisation 
de la révolte. 

Aram Karabet, né en 1958 à Kamchli, au nord-est de la Syrie, est issu d’une famille arménienne. Membre du Parti communiste syrien-Bureau politique, dirigé par Ryad Al Türk, il est arrêté en 1987 de façon arbitraire. « Notre seul crime était de demander un changement de pouvoir, une Constitution démocratique », dit-il. Il est resté en prison treize ans. C’est ce qu’il raconte dans un livre émouvant: Treize Ans dans les prisons syriennes. Voyage vers l’inconnu, Aram Karabet, traduit 
de l’arabe (Syrie) par Nathalie Bontemps, Actes Sud. 19 euros.

Une expérience qui n’a fait que renforcer ses convictions.

Publié le Lundi 12 Août 2013 par Pierre Barbancey, L'Humanité
 

Vous avez écrit ce livre avant 
le soulèvement. Comment faut-il 
le lire aujourd’hui ?

Aram Karabet. Le livre montre jusqu’où peut aller ce régime dans sa répression. Mais il faut noter que toute cette période – ces années 1980 où des dizaines de milliers de Syriens sont passés en prison, ont connu la torture parce que le pouvoir voulait les « transformer en insectes » comme il disait – a déformé la société. Lorsque je suis sorti en 2000, la première fois que je me suis vu dans un miroir, je ne me suis pas reconnu. Toute la société syrienne était ainsi. Un visage défait, méconnaissable. Je veux montrer comment toute notre société a été minée par le despotisme durant ces quarante ans. Ceux qui veulent ­comprendre la violence en Syrie peuvent le faire en lisant ce livre. On a cherché à déshumaniser une grande partie des Syriens. Et cela se retourne contre le pays lui-même.

Vous avez combattu le régime, 
vous êtes un homme de gauche, laïque, démocrate. Comment 
voyez-vous ce qui se passe en Syrie depuis plus de deux ans ?

Aram Karabet. Le régime syrien est un régime particulièrement dur et coriace. Il y a donc de nombreuses raisons qui expliquent le soulèvement qui a commencé en mars 2011. ­Pendant des mois et des mois, ce soulèvement est resté pacifique et ses mots d’ordre n’avaient rien du tout de religieux ni de confessionnel. Je pense que le soulèvement syrien n’était dans l’intérêt d’aucune puissance régionale ou internationale. Le régime a évidemment ses propres soutiens. Mais ceux qui ont prétendu être les amis du peuple syrien n’ont aucun intérêt non plus à ce que celui-ci se libère par ses propres moyens et qu’il réalise un projet national et social de réforme du pays. Les Syriens ne sont pas intolérants sur le plan religieux. Ils sont habitués au pluralisme confessionnel. L’islamisation est essentiellement le fait d’interventions étrangères. Il est clair que c’était aussi dans l’intérêt des puissances occidentales. Parce que c’était le moyen de pousser la Syrie vers les extrêmes et de laisser les Syriens se massacrer entre eux, le but étant la destruction des infrastructures du pays, la destruction de l’armée syrienne. Ce qui ne pouvait que servir les intérêts israéliens. Ce à quoi on assiste est la rencontre d’intérêts à la fois de forces régionales et internationales qui, toutes – qu’elles se prétendent être du côté du régime ou au contraire être les amis du peuple syrien –, amènent les ­Syriens vers cette situation terrible dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui.

Que faire ? Quelle est la solution ?

Aram Karabet. Personnellement, je me suis opposé à la militarisation du soulèvement. Je savais que le régime était très dur et qu’il allait utiliser la force. Mais le fait de militariser le soulèvement ne pouvait que subordonner une partie de l’opposition à des forces régionales ou internationales opposées au régime de Damas. La révolution syrienne a, en réalité, échappé aux Syriens. D’un côté, les Russes et les Iraniens défendent leurs intérêts, soutiennent le régime et l’ont poussé à militariser la répression en envoyant l’armée régulière contre les opposants. De l’autre, les forces régionales (Qatar, Arabie saoudite, Turquie) et occidentales ont aidé à la militarisation du soulèvement. Aujourd’hui, il n’y a plus de solution syro-syrienne. La solution est aux mains de la ­communauté internationale.

Quand on est un militant politique 
en exil, quel combat peut-on mener dans ce contexte ?

Aram Karabet. Pour ma part, je souhaite le départ de toutes les forces, de toutes tendances, qui se sont introduites en Syrie, aidées par les services de renseignements des pays alentour. Et surtout, que l’opposition syrienne puisse s’unir sur un programme démocratique, pacifique, de transition. Mais je crains que notre destin ne nous échappe complètement. Nous, les opposants de gauche, laïques, qui avons un programme de justice sociale, ne pouvons pas remporter une victoire par la force. Au début de la révolte, il y avait une véritable fusion entre les gens qui nous laissait espérer une transition vers un régime qui, peu à peu, pouvait vraiment devenir démocratique. Maintenant, cela paraît difficile à imaginer.

Qu’est-ce qui empêche l’unité 
de l’opposition aujourd’hui ?

Aram Karabet. Il y a un divorce entre le soulèvement populaire syrien et l’opposition telle qu’elle se présente, toutes tendances confondues. Pourquoi l’opposition est-elle dans cet état ? À l’origine et durant de longues années, il y avait énormément de méfiance entre ses différentes composantes. Elle est due à l’absence pendant longtemps de libertés démocratiques, de dialogues. Je me souviens qu’en prison même, nous communistes, n’osions pas discuter avec les Frères musulmans ou avec ceux du groupe Action communiste. Chacun se méfiait des autres. Dans ces conditions, ils sont incapables, tous, de se présenter comme la direction d’un soulèvement d’un genre aussi neuf. D’où le divorce. De plus, une véritable direction révolutionnaire ne peut être à l’extérieur. Elle devait d’abord être dans le pays, ce qui lui aurait évité d’être soumise aux pressions régionales et internationales comme le sont les opposants exilés. Le régime syrien s’est toujours légitimé par la situation régionale et internationale et en se situant dans un camp contre dans un autre. Il a réussi à faire que l’opposition soit comme lui : qu’elle soit légitimée par ses alliances avec les pays du Golfe, la Turquie, la France ou autres.

(1) Treize Ans dans les prisons syriennes. Voyage vers l’inconnu, Aram Karabet, traduit 
de l’arabe (Syrie) par Nathalie Bontemps, Actes Sud. 19 euros.

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25 octobre 2022 2 25 /10 /octobre /2022 05:29
Un Fête de l'Humanité Bretagne 2022 - Rencontre et dédicace autour de Femmes d'Alep avec Maha Hassan et Ismaël Dupont
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Femmes d'Alep - Avec Maha Hassan et Ismaël Dupont, une très belle rencontre avec plus de 80 personnes à la Fête de l'Humanité Bretagne de Lanester ce dimanche 23 octobre et 44 livres dédicacés entre 11h15 et 12h30, et entre 14h et 18h.
Un vrai succès, donc, pour "Femmes d'Alep", à la fête de l'Humanité Bretagne et des échanges magnifiques avec les lecteurs, ceux d'hier qui ont déjà lu le livre, et ceux de demain!

Merci à toutes et tous pour tous ces échanges généreux.

Merci à la fête de l'Humanité Bretagne et son espace librairie chaleureux pour leur invitation.

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