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31 juillet 2022 7 31 /07 /juillet /2022 08:00

Écrit par Montéhus, le chant fait l’objet d’un malentendu tenace. La faute à une construction volontairement équivoque, qui nous balade d’une butte à l’autre, de Montmartre à l’horreur des tranchées.

 
« La butte rouge, c’est son nom », nous dit sobrement la chanson. Mais des buttes qui peuvent prétendre au qualificatif, il y en eut plus d’une dans l’histoire : des défensives, à prendre ou peuplées de travailleurs…
Si bien qu’une ambiguïté s’est durablement installée quant à celle décrite par Montéhus en 1922. Il faut dire que l’équivoque est maintenue de main de maître par le chansonnier révolutionnaire. Elle sert ici de fil conducteur à la trame dramatique de ce chef-d’œuvre immortalisé par Yves Montand, Marc Ogeret ou encore Renaud. 

La valse enjouée de Georges krier

Dès les premiers vers, nous sont contés  « Paname » et sa butte Montmartre, avec son moulin de la Galette, ses « gigolettes » et « muscalins ». Mais le décor n’est planté que par la négative : non, la butte de la chanson n’est pas la butte aux plaisirs. Du Montmartre enchanté, nous voilà brutalement projetés dans un enfer indéterminé. Si la butte est rouge, c’est du «  sang d’ouvriers, sang de paysans » dont sa terre est gorgée. Par deux fois, un acte d’accusation est prononcé contre « les bandits qui sont cause des guerres ». L’enquête s’affine. Mais pourquoi exclure Montmartre ? Après tout, des communards y furent massacrés en masse. Au deuxième couplet, l’équivoque saute, toujours par antonymie : «  Sur c’te butte-là on n’y f’sait pas la noce/Comme à Montmartre où l’champagne coule à flots.  » Enfin, le dernier couplet renoue avec l’ambiguïté. Sur la butte rouge, désormais, on y «  r’fait les vendanges », on y « entend des cris et des chansons », on y échange « baisers » et « mots d’amour ». Mais le souvenir des « plaintes » et « gars au crâne brisé » y plane toujours ! Décidément, nous voilà perdus…

La musique composée par Georges Krier participe du stratagème. La valse enjouée évoque bien plus les divertissements du Paris populaire que les horreurs de la guerre. Les paroles, la mélodie et le rythme se fondent si bien qu’une oreille distraite s’y laisserait prendre. Comme celle de Maurice Pialat, pourtant réputé sourcilleux, qui se servira de la chanson pour illustrer le Montmartre de la Commune dans son film Van Gogh. L’autre trouvaille de génie du chansonnier réside dans l’usage d’une parabole eucharistique et baptiste qui devait résonner dans l’imaginaire d’une France à peine sortie du joug clérical. Le « baptême » se fait ici par le sang des martyrs et la promesse socialiste se réalisera par la transmutation du sang en vin ( «  Qui boira de ce vin-là, boira le sang des copains »).

La butte de la chanson ne serait autre que la butte Bapaume, théâtre de l’un des actes les plus sanglants de la bataille de la Somme, en 1916. D’autres la situent sur les bords de l’Argonne, dans la commune de Berzieux, qui reçut la médaille de guerre pour bons et loyaux sacrifices : du village marnais, il ne reste rien. Peu importe, au fond, quelle fut la véritable butte de la chanson. Tout son intérêt réside dans une ambivalence savamment orchestrée, qui, par effet de contraste, fait fusionner la butte de vie et la butte de mort.

Lorsqu’il écrit la Butte rouge, Montéhus a déjà une longue carrière derrière lui. Le pionnier de la chanson sociale, « révolutionnaire cocardier » comme il se définissait, est né Gaston Mardochée Brunschwig, à Paris en 1872, dans une famille juive à effectif pléthorique (22 enfants !). Il se fait connaître avec un répertoire engagé dont ont gagné la postérité le Chant des jeunes gardes, qui deviendra l’hymne de la Jeunesse communiste, Gloire au 17 e , écrite en l’honneur des régiments de soldats qui refusèrent d’ouvrir le feu sur les vignerons insurgés du Languedoc, ou encore la Grève des mères, qui lui vaudra condamnation pour « incitation à l’avortement ». Réputé antimilitariste, anticapitaliste et féministe, le chansonnier rachète un café-concert en 1907 et reçoit la visite régulière d’un admirateur, exilé russe à casquette qui lui propose d’hameçonner, en première partie de réunions politiques, un public prolétaire. Lénine, puisque c’est lui, regrettera plus tard de ne pouvoir encore « écouter Montéhus ».

Ironie de l’histoire, l’auteur de cet hymne pacifiste des plus célèbres épousera l’effort de guerre en patriotard vindicatif, composant plusieurs odes à la Grande Boucherie ( « Et maintenant tous à l’ouvrage. Amis, on ne meurt qu’une fois ! »). En disgrâce après la Première Guerre mondiale, il adhérera à la SFIO, soutiendra le Front populaire (Vas-y Léon !), portera l’étoile jaune et échappera à la mort grâce à quelques amitiés collaborationnistes, avant d’écrire des hymnes gaulliens et de mourir dans un parfait anonymat en 1952, à l’âge de 80 ans.

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27 juillet 2022 3 27 /07 /juillet /2022 09:01
L’Internationale, l’hymne de la classe ouvrière

Écrite par Eugène Pottier dans les affres de la sanglante répression de la Commune de Paris, en 1871, la chanson attendra près de trente ans avant de rencontrer le succès et de devenir une référence mondiale.

L’Internationale, l’hymne de la classe ouvrière

es canons tonnent, les versaillais sont entrés dans Paris. Nous sommes en mai 1871, les communards sont massacrés, arrêtés, déportés par milliers. Dans l’effroi de cette « semaine sanglante », l’un d’eux, poète ouvrier, en plus de participer aux combats, résiste à sa façon, plume en main et regard tourné vers l’avenir. Un avenir socialiste (au sens de l’époque, bien sûr) et plein d’espoir, où l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Il ne le sait pas encore, et ne le saura jamais, mais Eugène Pottier s’apprête à coucher sur le papier les paroles du plus célèbre des chants révolutionnaires. « Debout ! l’âme du prolétaire, écrit-il /Travailleurs, groupons-nous enfin./Debout ! les damnés de la terre ! /Debout ! les forçats de la faim !/Pour vaincre la misère et l’ombre/Foule esclave, debout ! debout ! /C’est nous le droit, c’est nous le nombre/Nous qui n’étions rien, soyons tout. » Vous y êtes ?

Même si la première version diffère de celle portée aujourd’hui encore dans les luttes, il s’agit bien de l’Internationale. Le refrain, lui, est semblable, c’est déjà « la lutte finale ». Clin d’œil amusant, au regard de la suite de son histoire, le texte est dédié à Gustave Lefrançais, un « collectiviste », partisan de Bakounine, autrement dit un anarchiste. « Ni dieu, ni césar, ni tribun »… tout s’explique.

Mais pour l’heure, le poème reste dans les cartons. Au fil des ans, paraissent plusieurs recueils de chansons de Pottier : pas de trace de l’Internationale. Il faut dire que l’auteur n’en est pas totalement satisfait. « Il ne s’est décidé à le publier qu’après l’avoir largement corrigé et remanié », explique l’historien Robert Brécy, soit en 1887. Des six couplets – oui, six alors que d’ordinaire désormais seuls trois sont fredonnés –, certains sont revus, d’autres totalement réécrits. Apparaissent alors des passages parmi les plus connus, dont le fameux « Du passé faisons table rase ». Mais le succès mondial n’est pas encore au rendez-vous lorsque Pottier meurt en novembre 1887. Pour cela, il faudra le concours d’un autre artiste ouvrier.

La consécration vient de Moscou

À l’époque, les chorales populaires font florès dans le Nord, et c’est pour celle de la Lyre des travailleurs que le dirigeant socialiste lillois Gustave Delory demande, en 1888, à Degeyter, de mettre en musique le poème pioché dans le répertoire des Chants révolutionnaires édité l’année précédente. Là naît un mystère. Car des Degeyter, on en compte deux : Adolphe, né en 1859, et son aîné de onze ans, Pierre. Chacun des deux frères revendique la paternité de la musique qui a largement contribué à la célébrité de l’Internationale. Un procès se tient en 1908. «  Adolphe Degeyter, défendu par Jules Uhry, fut ainsi reconnu par un jugement officiel comme le vrai père de l’Internationale », rappelle le Maitron. Mais la postérité se rangera du côté de Pierre. De son vivant, présumé auteur, il subit d’ailleurs les foudres du patronat lillois, qui le boycotte.

Mais, revenons à la chanson. Paroles et musique vont désormais de pair, et le retentissement du nouvel hymne de la classe ouvrière est presque immédiat. Il s’impose d’abord dans le Nord et, avant la fin du siècle, il est le chant de ralliement de tous les socialistes français. « C’est celui que peuvent chanter tous ceux qui se réclament du mouvement ouvrier, qu’ils soient socialistes, anarchistes, syndicalistes ou politiques », résume l’historien Roger Martelli. La consécration viendra de la Russie révolutionnaire, quand l’URSS décide de le faire sien, avant d’inviter Pierre Degeyter à Moscou pour célébrer son 40 e anniversaire. Mais son tour du globe débute en réalité quelques années auparavant, lorsqu’en septembre 1900 le congrès de la IIe Internationale l’adopte. « Alors qu’en 1891, rappelle Brécy, les congressistes avaient chanté la Marseillaise, considérée comme “hymne révolutionnaire international”. »

D’ailleurs, on dit parfois que Pottier a composé sa chanson avec en tête l’air de Rouget de Lisle. Si cela reste une hypothèse (mais vous pouvez faire le test, ça fonctionne), un lien étroit demeure dans les décennies qui suivent. « La force du Parti communiste, à partir du Front populaire, est de se rappeler que la Commune a en héritage la Grande Révolution, de mêler “les plis du drapeau rouge et ceux du drapeau tricolore”, de marier l’Internationale et la Marseillaise  », assure Roger Martelli. Encore aujourd’hui, les deux chants résonnent l’un après l’autre dans ses meetings. Comme un écho à un autre poème, celui d’Aragon : « Une autre chanson française/ À ses lèvres est montée/Finissant la Marseillaise /Pour toute l’humanité. »

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18 juillet 2022 1 18 /07 /juillet /2022 05:53
Jean-Jacques Rousseau, notre contemporain - par Jean-Paul Jouary, L'Humanité, 12 juillet 2022
Jean-Jacques Rousseau, notre contemporain

Le philosophe, auteur du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et du Contrat social, est né le 28 juin 1712. Son œuvre peut nous aider aujourd’hui à penser la démocratie.

Publié le Mardi 12 Juillet 2022 - L'Humanité
 

Trois-cent-dix ans après sa naissance, Jean-Jacques Rousseau continue de nous parler d’une façon étrangement actuelle. Pas seulement parce qu’il a définitivement démontré dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes que les inégalités sociales n’ont rien de « naturel », qu’elle n’ont donc rien d’une fatalité, que les dépasser relève du politique et que le peuple peut en faire son affaire, ce qui, plus encore qu’à son époque, concerne aujourd’hui toutes les sociétés. Pas seulement non plus parce qu’il critique déjà un système qui n’existe pas encore et que revendiquent la plupart des révolutionnaires de son temps : celui qui consiste à se donner des « gouvernants », même de façon démocratique, en leur transférant tout pouvoir entre deux élections, ce qui les institue comme des « dirigeants » qui prétendent tout décider sans que le peuple n’ait plus son mot à dire. Non, ce qui rend Rousseau extraordinairement actuel, c’est la façon qu’il a de concevoir un système politique dans lequel il est possible de conserver toute sa liberté, tout en obéissant aux lois instituées collectivement. C’est d’ailleurs entièrement l’objet du Contrat social, qui demeure à mes yeux le livre de philosophie politique le plus éclairant qui soit.

Penser la liberté du peuple

Bien sûr, il n’ignore pas que, pour qu’un peuple s’autogouverne en permanence sans instance de gouvernement, il faudrait un « peuple de dieux » qui n’existera jamais. Il constate aussi qu’aucun peuple ne pourra collectivement s’entendre sur ce qui est le plus juste pour lui : les habitudes acquises dans les systèmes corrompus, l’inclination nécessaire à faire prédominer ses intérêts particuliers, mais aussi l’impossibilité d’acquérir tous ensemble une culture, des concepts, des modes de raisonnement propres à bâtir un ensemble de lois « parfaites », tout cela rend utopique une démocratie parfaite. Cela d’ailleurs nourrit son pessimisme, sa conviction désespérée que jamais la « volonté de tous » (celle qui s’exprime concrètement dans les votes, les opinions qui existent réellement dans le peuple) ne coïncidera avec la « volonté générale » (ce que voudrait rationnellement le peuple s’il avait la connaissance absolue de ses intérêts communs). Il ne rêve pas le peuple, mais tient tout de même à penser sa liberté, en grand philosophe.

Critique de la représentation

La condition essentielle pour y parvenir, c’est de modifier la conception du « contrat » alors théorisée par des philosophes comme Hobbes, Grotius, Locke, et par l’essentiel de nos contemporains : celle qui le conçoit comme une sorte d’échange entre la liberté que le peuple transfère au pouvoir d’État, et l’ordre et la sécurité que celui-ci doit assurer en retour. Au terme de ce transfert de souveraineté, le peuple a aliéné toute liberté citoyenne. Rousseau lui oppose un contrat que le peuple passe avec lui-même (définition de la direction à prendre), et la nomination de ceux à qui incombera la tâche de l’appliquer, de gouverner (tenir le gouvernail, ce qui sur un bateau ne donne pas le droit de décider de la direction). Et, bien entendu, les gouvernants pourront donc être révoqués s’ils s’écartent de la direction qui a été fixée par les citoyens. Ainsi, en obéissant aux lois, le peuple s’obéit à lui-même et n’aliène donc pas sa liberté. Cela en dit long sur les sophistes qui aujourd’hui voient dans Rousseau l’ancêtre du totalitarisme, les mêmes qui voient dans tout adversaire de la monarchie présidentielle libérale un dangereux antirépublicain. Ce qui sous-tend cette pensée démocratique de Rousseau, et qu’il développe largement dans le Contrat social, c’est sa critique de l’idée même de « représentation ». Nul ne peut représenter le peuple au sens de s’arroger le droit de décider à sa place. Le peuple ne peut être représenté, répète-t-il, et le prétendre revient à lui ôter toute liberté.

Qui ne voit que cette affirmation alors théorique s’incarne dans la crise profonde de ce que nous appelons la « démocratie représentative » et qui, parce que le peuple est sans cesse trompé, dominé, réprimé, le conduit à s’abstenir ou à être tenté, par déception, de voter pour des adversaires de la démocratie ? En France et ailleurs. Cette crise profonde et menaçante découle d’un sentiment de dépossession, d’impuissance, qui provoque à la fois la désertion des urnes et l’explosion de colères, de haines, ou bien de vastes mouvements populaires pour de nouvelles conquêtes sociales et démocratiques.

C’est dans cette pluralité de possibles que nous vivons et agissons, et c’est tout l’intérêt de Jean-Jacques Rousseau de nous parler encore en termes neufs. La mise sous tutelle du peuple n’est pas une fatalité, même si, comme l’a bien vu Rousseau, elle se nourrit des traditions et habitudes de pensée, de la propagande des « maîtres » aussi. Lire Rousseau, ce n’est pas lire un auteur du passé, mais un philosophe d’avenir. 

Membre de l’association Rousseau à Montmorency et auteur de Vivre et penser dans l’incertitude (Flammarion, 2021).
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17 juillet 2022 7 17 /07 /juillet /2022 07:33
Un superbe roman à lire: Zoli - du romancier irlandais Colum Mc Cann
 Zoli, de Colum Mc Cann (2006, Belfond):
 
Ses parents et sa famille ont été décimés par les milices fascistes de Slovaquie dans les années 30, et les Nazis ont continué le travail contre sa communauté, pendant que certains tziganes survivants rejoignaient les partisans communistes dans les montagnes.
Poétesse rom à la voix de feu, Zoli fascine ceux qui l'approchent mais reste insaisissable.
Élevée sur les routes par son grand-père, qui a bravé l'interdit tzigane en lui apprenant à lire et à écrire, Zoli découvre très jeune le pouvoir des mots.
Mais coucher sur le papier l'histoire de sa communauté, c'est livrer aux "gadze" une partie de l'âme tzigane.
A la fin de la guerre, Zoli devient l'idole de deux intellectuels communistes qui voient dans sa poésie et son charme sauvage des diamants bruts. Adulée par le régime communiste avant de devenir paria, bannie par les siens pour avoir transgressé les règles, Zoli paiera sa liberté au prix fort...
Superbe roman d'amour, plongée dans l'histoire et la culture des Roms de Slovaquie, parabole sur l'exil, éloge de la différence, Zoli est le voyage sans retour dans l'Europe des années trente à nos jours, d'une femme à la volonté impitoyable, et, à travers elle, un hymne aux «errants du monde» que l'on veut à toute force sangler à la terre.
Colum Mc Cann, né en 1965 à Dublin, a également écrit un autre roman d'une ambition magnifique, Apeirogon (2020, Belfond) plongée dans le conflit israélo-palestinien à travers l'histoire d'amitié de deux pères, l'un israélien, l'autre palestinien, qui ont perdu leurs filles tuées par "l'ennemi", et qui redonnent un sens à leur vie à travers une volonté de paix et de compréhension réciproque.  Ce roman qui fait mesurer le quotidien et la brutalité de la colonisation a été préparé par plusieurs années d'immersion de l'auteur en Israël-Palestine et est inspiré d'une histoire vraie.
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16 juillet 2022 6 16 /07 /juillet /2022 07:58
Un roman à lire: Amours au temps du communisme - par Bessa Myftiu (Fayard, 2010)
Amours au temps du communisme - par Bessa Myftiu (Fayard, 2010)
 
Un roman plein de grâce, d'humour, de malice et de profondeur qui  rappelle l'ambiance des livres de Kundera.
 
Anila, Diana, et Monda, trois femmes se racontent leurs histoires et se découvrent pendant une nuit d'attente à l'aéroport de Rome liée à une grève avant de prendre l'avion qui les ramènera en Albanie et à Tirana.
 
Trois chapitres où les histoires s'emboîtent comme des poupées russes, avec une narration truculente et pleine de surprises, habitée par la nostalgie, et s'appellent les unes les autres comme dans les contes des mille et une nuits.
Histoires d'amours torrides, passionnées et contrariées sur fond de traditions d'honneur albanaises et de régime communiste stalinien en fin de course...
 
L'amour passionné d'Anila pour deux étudiants réfugiés kossovars, frères de sang, entre Tirana et Shkodra, deux étudiants qui vivront chacun à leur manière la guerre civile yougoslave, l'amour de Diana pour le beau albanais d'origine grecque, Thanass qui se coince la verge dans la fermeture éclair de son pantalon, l'amour fou de Monda pour son cousin, autant de matrices d'histoires à rebondissements évoquant souvent les drames et romances shakespeariennes où les interdits sociaux et les choix malheureux des personnages contrarient les aspirations personnelles et les sentiments.
 
Ce texte habité par la mélancolie et le rire, à la fois réaliste, lyrique et burlesque, exalte la vie, l'amour, plus fort que la mort, et est surtout une ode au désir et à la liberté.
 
Le tragique de l'existence est la toile de fond de ce roman qui exalte la fureur de vivre.
 
On y découvre avec intérêt aussi l'Albanie des dernières années de la dictature communiste, avec la paranoïa du régime et de la société, sa mise au ban des descendants de bourgeois, des groupes sociaux suspects, des étrangers, son contrôle politique, mêlés au poids de l'Islam et à l'oppression persistante des anciennes coutumes tribales et claniques. S'y esquisse aussi le chaos dans lequel la chute du régime a plongé le pays dans les années 90.
 
Bessa Myftiu, née à Tirana, est une romancière, poète, conteuse, essayiste, traductrice, scénariste, actrice, journaliste.
 
Fille de l'écrivain dissident Mehmet Myftiu, elle s'est s'établie à Genève en 1992 et a écrit en langue française:
 
-Des amis perdus, poèmes en deux langues, Éditions Marin Barleti [archive], Tirana
- Ma légende, roman, préface d'Ismail Kadaré, L'Harmattan, Paris
- Nietzsche et Dostoïevski : éducateurs!, Éditions Ovadia
- Confessions des lieux disparus, préface d'Amélie Nothomb, Éditions de l'Aube, sorti en 2008 en livre de poche
2010 : Amours au temps du communisme, Fayard, Paris
- Vers l'impossible, Éditions Ovadia, Nice
2017 : Dix-sept ans de mensonge
2018 : La dame de compagnie, Encre fraîche
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13 juillet 2022 3 13 /07 /juillet /2022 07:17
Le Puzzle Kanapa, un essai passionnant sur une des figures les plus fascinantes et influentes du PCF au XXe siècle, par Gérard Streiff

Gérard Streiff a publié l'an passé aux éditions "La déviation" un essai passionnant et passionné, admirablement écrit, sur une des personnalités les plus importantes et fascinantes du Parti communiste français de l'après-guerre: Jean Kanapa. Né en 1921, mort en 1978, cet intellectuel et dirigeant politique est un personnage emblématique de l'histoire du communisme français, alors à son apogée.

Gérard Streiff, le rédacteur en chef du journal Communiste.S, auteur de polars à toiles de fond historiques, de livres jeunesse, de L'Abécédaire amoureux du Communisme, est l'auteur d'une thèse d'histoire soutenue à Sciences Po Paris sur Kanapa, sous la direction de Jean-Noël Jeanneney (publiée en 2001 aux éditions L'Harmattan sous le titre Jean Kanapa 1921-1978 - Une singulière Histoire du PCF)  l'homme qui l'a fait rentrer à la Polex, le secteur international du Parti communiste (la section de politique extérieure), en 1973, pour y suivre les affaires de la commission européenne, alors que Streiff, militant à Strasbourg, où il sortait de Sciences-Po et de l'Institut des Hautes Études Européennes, rêvait d'engagement tiers-mondiste pour la Guinée Bissau.

"Le Puzzle Kanapa" est une plongée en profondeur dans les coulisses du Parti communiste français et de l'Internationale communiste, des relations du PCF avec le PCUS, des crispations, mutations, revirements, ruptures idéologiques et stratégiques du PCF, sur fond de contradictions entre les générations et les héritages au sein du mouvement communiste français. Bien mieux qu'une synthèse sur l'histoire du PCF dans la seconde partie du 20e siècle, cet essai permet de comprendre ce que furent les ressorts des choix des dirigeants, et leurs contradictions, ainsi que les débats et luttes d'influence au sein du PCF, liées au rapport à l'URSS, à la gauche, à la volonté d'exercer le pouvoir. 

Comment un jeune révolutionnaire bourgeois, fils de banquier juif de Neuilly scolarisé avec Jean-Paul Sartre en classe de philo, ami de Sartre puis anti-Sartre, brillant étudiant de philosophie à la Sorbonne, prof de philo agrégé en zone sud pendant la guerre, romancier en devenir (son premier roman "Comme si la lutte entière" paraît en 1946 - son dernier livre "Les choucas" où il évoque pour la première fois la question des camps staliniens, est publié en 1967) est devenu, après son adhésion au PCF en août 1944, le bras droit de Laurent Casanova, un proche d'Aragon, rédacteur des Lettres françaises, le symbole de l'apparatchik stalinien sans scrupule dans ses anathèmes gauchistes et sectaires contre les "intellectuels", les dissidents, les "humanistes"? "L'engagement communiste de Kanapa n'est pas exclusivement de nature politique, il est aussi d'ordre culturel, éthique, esthétique. Il partage en cela l'opinion d'un certain nombre de jeunes intellectuels communistes qui, sur les marges du parti, pensent que les espoirs nés à la Libération ne sont pas tenus, qu'il ne suffit pas de bousculer l'ordre politique ni même la société, c'est l'homme qu'il faut changer". (Gérard Streiff, Le Puzzle Kanapa, p.60)

Edgar Morin, faisant référence à sa période "stalinienne décomplexée" qui amènera Kanapa, directeur de la nouvelle revue La Nouvelle Critique, organe de guerre froide, à partir de 48, à défendre l'ouvriérisme sectaire, "le réalisme socialiste" en art comme "le procès des blouses blanches", participer au "procès" contre ses camarades Marguerite Duras, Dyonis Mascolo, Robert Antelme, brossa de lui ce terrible portrait: "Délégué à l'injure aveugle, Kanapa fut du même coup enfermé dans le plus mesquin de lui-même et promu aux grandes responsabilités politiques".

Kanapa est un personnage de roman: "Voilà un beau paradoxe de ce personnage: homme froid, ascète glacial, doctrinaire intimidant, Kanapa était la passion faite homme. Il ne peut croiser une femme sans tenter de la séduire. Il fréquenta des femmes fameuses, les Simone de Beauvoir ou Signoret; il connut l'amour-passion, pour Claudine qu'il enleva à sa famille et pour laquelle il se fâcha avec son père; il nourrira une sorte d'amour entravé pour la compagne de cet ami baroque, de Jouvenel; il fut amoureux fou d'une belle Bulgare, puis de Valia, jeune Soviétique, puis de Danièle, sans dernière compagne. Ses passions épousent souvent ses grandes séquences politiques (ou peut-être l'inverse?), habitent ses romans, le premier singulièrement. Trois fois marié, des dizaines de fois "fiancé". Ce caractère entreprenant lui vault moult dénonciations auprès des autorités communistes" (Gérard Streiff, Le Puzzle Kanapa, p. 19-20).

Le Monument d'Elsa Triolet en 1957 l'éloigne du stalinisme plus encore que le rapport Khroutchev. Dès 54, Kanapa avait épousé la nouvelle ligne - refus de l'ouvriérisme, culture nationale - avec entrain.

Kanapa a eu dans les années 60 et 70 une influence majeure sur le tournant du PCF vers le socialisme démocratique, la promotion des libertés, le renoncement à la dictature du prolétariat, la distanciation avec l'URSS, et la reconnaissance des vices du système et de son caractère autoritaire et liberticide.

Il sera le bras droit de Waldeck Rochet et de Georges Marchais, leur confident très proche, incarnant une rupture avec l'héritage thorézien, un des promoteurs de la ligne d'autonomie culturelle, artistique et intellectuelle d'Argenteil en 1966, de la stratégie d'union de la gauche et de programme commun avec Mitterrand et le PS, mais aussi de la stratégie eurocommuniste, de rapprochement avec le PCI de Berlinguer et le Parti communiste espagnol de Carillo pour une voie communiste européenne et démocratique vers le socialisme. En 1968, il sympathise avec les artisans du "Printemps de Prague" et dénonce le coup de force soviétique.

Homme de pouvoir et d'influence, Kanapa n'était pas un grand démocrate, et les mutations nécessaires du PCF ont souvent été imposées brutalement par lui et les dirigeants qu'il conseillait, quitte à provoquer de nombreux cas de conscience et crises d'identité chez les militants. Dans les années 70, par ses prises de distance répétées, il sera la bête noire des soviétiques, qui réagiront par un communiqué glacial à sa mort en 1978, des conséquences d'un cancer du poumon. C'était un très grand connaisseur du mouvement communiste international, de l'Europe de l'Est (il avait vécu à Prague à partir de 1958), de la Chine, de Cuba où il séjourne en 1961, de l'Union soviétique et du PCUS, ayant séjourné également de nombreux mois à Moscou, été marié à une russe, parlant couramment russe aussi bien qu'anglais, espagnol, allemand.

Kanapa aura aussi de l'influence sur Marchais et la ligne du PCF sur la nouvelle tolérance vis-à-vis de la force de frappe atomique assurant l'indépendance de la France, dans le cadre d'une volonté de s'émanciper de l'OTAN qui sera une des pierres d'achoppement de la tentative d'actualisation du programme commun.

Dans cet essai qui se lit comme un roman, un roman vrai palpitant résonnant des luttes et contradictions communistes du XXe siècle, Gérard Streiff nous brosse le portrait des différentes facettes de ce personnage paradoxal qu'était Jean Kanapa, un intellectuel de parti méprisant les "intellectuels" médiatiques et oppositionnels, un homme de pouvoir restant dans l'ombre des "chefs médiatiques", une sorte de Richelieu ou de Mazarin du parti communiste, subtil, travailleur, brillant, mais sans pitié pour ses opposants.  

Ce livre, assorti de nombreuses photographies d'archive, est loin d'être une hagiographie, malgré l'affection et l'admiration de l'auteur pour Kanapa, mais il nous parle d'un temps où la dimension intellectuelle était très présente et forte au PCF, et où le Parti communiste français pesait véritablement dans les possibilités d'évolution du communisme mondial, sans parler de la scène politique française.

Une lecture que je ne saurais que trop recommander aux lecteurs du "Chiffon Rouge", et à toutes les personnes intéressées par l'histoire du Parti communiste et du mouvement communiste international.

Ismaël Dupont - 13 juillet 2022

Le Puzzle Kanapa, Gérard Streiff, La Déviation, juillet 2021 - 20€

Le Puzzle Kanapa, un essai passionnant sur une des figures les plus fascinantes et influentes du PCF au XXe siècle, par Gérard Streiff
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10 juillet 2022 7 10 /07 /juillet /2022 05:46

 

La biodiversité à l'heure du COVID

 

En militant, élu, praticien, Hervé Bramy qui a été le président du Conseil départemental de Seine-SaintDenis montre le lien ténu entre l’apparition de virus dont le Sars-Cov-2 et la destruction de l’environnement. Il pointe l’urgente nécessité de préserver et d’améliorer le biodiversité qui « rend des services déterminant à la vie humaine ». Sa réflexion appelle la recherche d’alternatives sociales et écologiques, dépassant le système capitaliste exploitant l’Homme et la nature. L’auteur appelle à un nouveau choix de civilisation respectueux des exigences de développement de tous les «locataires» de la planète. 172 pages

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Sortir du capitalisme

 

 

Dans ce nouvel ouvrage, Bernard Vasseur démontre, exemples à l’appui, comment le capitalisme mène l’humanité dans le mur et menace la vie sur la planète. L’auteur donne surtout à voir combien le communisme est à l’ordre du jour et peut se construire chaque jour dans l’action. Cliquez sur l'image pour consulter la 4ème de couverture. Format 14x20 - 164 pages

 

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Les derniers jours des 27 de Chateaubriant

 

Les 27 de Châteaubriant nous accompagnent à jamais. C’était il y a 80 ans, un jour de grand beau temps dans la clairière. Ils nous manquent. Sans doute parce qu’ils n’avaient réclamé que le partage, l’amour et la liberté. Et aussi parce qu’ils n’ont jamais cessé de regarder leur bourreaux bien en face. Guy, Claude, Charles, Jean et tous les autres, ne cesseront jamais de nous accompagner. Comme ils nous manquent ! Depuis qu’ils sont tombés, depuis qu’ils ont crié une dernière fois, « vive la France », « Vive 1789 », ils nous tiennent la main sur le chemin de la dignité et du courage. Ils n’ont pas baissé la garde. Ils sont si proche de nous, les vivants d’aujourd’hui. Et nous les regardons. Nous prenons tout ce qu’ils nous ont laissé dans la carrière. Oui nous les regardons avec admiration. Cette beauté de vivre à en mourir. Ce livre est l'histoire de ce grand courage collectif. Le courage de la liberté contre toutes les barbaries. Format 13 x 19 - 88 pages

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La vérité est en marche, rien ne l'arrêtera

 

À l’occasion du 60e anniversaire des Accords d’Évian, ce livre retrace l’engagement de nombreuses personnalités et de l’Humanité dans ce qui a été baptisé « L’appel des douze». Éclairant les raisons pour lesquelles le « travail de vérité » sur la guerre d’Algérie ne s’engage officiellement qu’aujourd’hui, il revient sur des années de combat mené pour faire reconnaitre les exactions commises par l’État français en Algérie, et plus particulièrement le crime perpétré, le 21 juin 1957, contre le jeune mathématicien, militant du parti communiste algérien, Maurice Audin. Pierre Audin, fils de Maurice et Josette Audin, y signe une contribue inédite, qui, avec un point d’histoire de Gilles Manceron, de la Ligue des droits de l’Homme, et une introduction de Charles Silvestre, coordinateur de « l’Appel des douze » pour l’Humanité, font de cet ouvrage un livre indispensable à celles et ceux qui souhaitent enrichir leurs connaissances sur cette période de notre histoire. « La vérité est en marche, rien ne l’arrêtera », 156 pages, format 13x19

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5 juillet 2022 2 05 /07 /juillet /2022 06:37
Bon de commande de la biographie de Madeleine Marzin d'Alain Prigent aux éditions Manifeste! - 23€+3€ de frais de port

Bon de commande de la biographie de Madeleine Marzin d'Alain Prigent aux éditions Manifeste! - 23€+3€ de frais de port

Et voici la sortie à venir de la biographie de Madeleine Marzin (1908-1998) par Alain Prigent, historien, auteur et co-auteur de plusieurs livres sur les parcours de militants du parti communiste, la résistance ). Bretonne, Madeleine Marzin fut résistante et élue communiste de Paris. Son frère Francis a également été un résistant et militant communiste de la région de Carhaix, dans le Finistère. 
 
Militante syndicaliste et communiste, Madeleine Marzin organise pendant l'Occupation la mobilisation des femmes contre la vie chère. Sa participation, dans ce cadre, à une action rue de Buci en 1942, se termine tragiquement et lui vaut d'être arrêtée puis condamnée à mort. Après la guerre, elle est élue au Conseil de Paris puis à l’Assemblée Nationale dans le 20e arrondissement (1951-1956).
 
Lire aussi:
https://maitron.fr/spip.php?article120797
N'hésitez pas à commander le livre de notre camarade des Côtes d'Armor, collaborateur régulier du dictionnaire du mouvement ouvrier, Le Maitron. Avec l'avant-propos d'Amédée Perrot.
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21 juin 2022 2 21 /06 /juin /2022 06:19
Jean-Louis Trintignant disait aussi parlant du communisme !
- "Tu as raison, nous ne sommes pas prêts à être communistes. Pas encore, c'est trop tôt ! ..."
Il précisait :
"Je pense que le communisme, c'est ça ! Il était impensable que cette doctrine puisse triompher, mais s'il avait existé la moindre chance de réussite, ça aurait été tellement plus beau que toutes les autres idées politiques et économiques. C'est pour cela que j'ai pensé communiste. Cette idée me plaisait parce qu'elle représentait la solution, et même si je doutais qu'elle fût réalisable maintenant, elle valait la peine d'être défendue."
Cinéma - Jean-Louis Trintignant, la mort d'un immense acteur: Marie-Josée Sirach et Michaël Mélinard dans L'Humanité, 18 et 19 juin 2022
Disparition. Le charme discret de Jean-Louis Trintignant

L’acteur est mort vendredi à l’âge de 91 ans. Retour sur la carrière cinématographique et théâtrale aussi dense qu’improbable d’un homme libre, insaisissable et fascinant.

Publié le Dimanche 19 Juin 2022

Il émanait de Jean-Louis Trintignant un charme incroyable. Il était d’une beauté fascinante, troublante. Ses yeux semblaient scruter loin derrière la caméra et son sourire, à la fois séducteur et carnassier, ne laissait personne indifférent. Il n’a jamais joué les stars, préférant la discrétion et l’humilité aux paillettes. Son jeu était sobre, élégant, laissant entrevoir cette part de mystère qui ne l’a jamais quitté. Sa voix, sensuelle, veloutée, pouvait être soyeuse ou dure et cassante. Pilote de course, il courut les rallyes de Monte-Carlo et les 24 Heures du Mans, dans la vie comme au cinéma.

Et Dieu créa la femme le propulse sur le devant de la scène

La carrière de Jean-Louis Trintignant est à son image : inattendue, discrète et flamboyante. Il a marqué à jamais plusieurs générations de spectateurs, que ce soit dans des rôles de jeune premier ou certains, plus sombres et inquiétants. Il est étonnamment passé à côté de la nouvelle vague et s’est permis le luxe de refuser des films tels Apocalypse Now, de Coppola, The Servant, de Joseph Losey, Rencontres du 3e  type, de Spielberg, Casanova, de Fellini ou encore César et Rosalie, de Claude Sautet. Combien de fois n’a-t-il pas annoncé son retrait du cinéma pour mieux se consacrer au théâtre et à la poésie, aux poètes qu’il avait découverts très tôt dans sa jeunesse gardoise ? Mais il y revenait, toujours, parfois après de longues parenthèses.

Coup de foudre, passion amoureuse et incandescente

Jean-Louis Trintignant est mort et l’on se souvient du visage encore enfantin de ce « gamin » qui épouse envers et contre tous Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme. Roger Vadim, le réalisateur, a 28 ans ; Bardot 22 et Trintignant 26. Vadim filme comme vit la jeunesse d’alors, spontanément, joyeusement, tragiquement. Et si le film fit scandale auprès de toutes les grenouilles de bénitier et autres gardiens de la morale, il propulsa sur le devant de la scène deux jeunes acteurs alors presque inconnus devenus, lors du tournage, amants dans la vraie vie.

Jean-Louis Trintignant est alors rattrapé par la guerre, celle qui ne disait pas son nom, la guerre d’Algérie. Il refuse de partir se battre contre le peuple algérien. Il est alors envoyé en Allemagne, où l’armée lui fera payer cher son refus. Retour à la vie, retour au théâtre, un peu ; au cinéma beaucoup, où il enchaîne film sur film : les Liaisons dangereuses (1960), de Roger Vadim, Pleins feux sur l’assassin (1961), de Franju, le Fanfaron (1962), de Dino Risi aux côtés de Vittorio Gassman, le Combat dans l’île (1962), d’Alain Cavalier ; joue un poète improbable dans Merveilleuse Angélique (1965), de Bernard Borderie, rencontre pour la première fois Costa-Gavras dans Compartiment tueurs (1965).

1966… Sous la caméra tourbillonnante de Claude Lelouch, Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée vont incarner à jamais le coup de foudre, la passion amoureuse et incandescente aux rythmes fous d’allers-retours en voiture ou en train entre Paris et Deauville sous des pluies battantes. Un homme et une femme, malgré quelques critiques moqueuses, va marquer plusieurs générations de spectateurs en France et partout dans le monde, raflera la palme d’or à Cannes et se verra auréolé de deux oscars. Bon sang ! Qu’ils sont beaux tous les deux, qu’on a aimé ce happy end comme il n’en existe qu’au cinéma…

120 films au total, dont deux réalisations

On n’a jamais su très bien comment Trintignant choisissait ses films : était-ce le réalisateur, le scénario, le personnage, le hasard qui le séduisaient ? Il y a des affinités électives, avec Costa-Gavras, Alain Robbe-Grillet, Jacques Deray, Christian de Chalonge, Pierre Granier-Deferre, Jacques Audiard ; des affinités affectives, Claude Lelouch, Nadine Trintignant ; des « one shots », Alain Cavalier, Claude Chabrol, Éric Rohmer, François Truffaut, André Téchiné, Patrice Chéreau, Robert Enrico, Krzysztof Kieslowski ; sa période italienne, Valerio Zurlini, Sergio Corbucci, Giuseppe Patroni Griffi, Ettore Scola, Luigi Comencini, Bernardo Bertolucci… 120 films ou plus au total, dont deux qu’il a réalisés, Une journée bien remplie, en 1973, avec Jacques Dufilho, et le Maître-nageur, en 1979, à l’humour noir aussi grinçant que le premier. Enfin, deux films magistraux de l’Autrichien Michael Haneke, Amour en 2012 et Happy End en 2017, et des retrouvailles, cinquante ans après Un homme et une femme, avec Lelouch et Anouk Aimée dans les Plus Belles Années d’une vie, en 2021…

En parallèle de sa carrière cinématographique, Jean-Louis Trintignant a mené une carrière théâtrale. Celle-ci avait débuté bien avant le cinéma, au tout début des années 1950, années essentielles de formation. Il fréquente les cours de Charles Dullin puis de Tania Balachova, à Paris, avant de rejoindre Jean Dasté, l’un des pionniers de la décentralisation, à la Comédie de Saint-Étienne. À Avignon, Trintignant jouera La guerre de Troie n’aura pas lieu, dans la cour d’Honneur, mise en scène par le patron, Jean Vilar. Mais aussi sous la direction de Claude Régy, de Sacha Pitoëff, de Bernard Murat, de Claude Santelli, de Pierre Valde, d’Antoine Bourseiller… Jusqu’à se recentrer sur des lectures, celles des poètes, Aragon et sa Valse des adieux, celle du Journal de Jules Renard, de ses « trois poètes libertaires préférés », Jacques Prévert, Robert Desnos et Boris Vian, accompagné par l’accordéon de Daniel Mille sur des compositions d’Astor Piazzolla.

La mort de Marie l’avait brisé

Au crépuscule de sa vie, il n’avait pas renoncé. Lui qui avait voulu mourir tant de fois, anéanti par la mort de sa première fille, Pauline, puis celle de Marie dans d’atroces circonstances, malgré le cancer qui le rongeait, il avait su puiser au fond de son âme, toujours libertaire, indisciplinée et mélancolique, la force, le courage de retourner sur des plateaux de cinéma et de remonter sur les planches. La mort de Marie l’avait brisé. Ensemble, ils s’étaient aventurés dans la poésie d’Apollinaire, lisant, riant, pleurant à deux voix les Poèmes à Lou. Une admiration réciproque les liait, un amour infini tissait entre eux un voile protecteur invisible. Sa mort l’a plongé dans les ténèbres. Il s’est tu. Longtemps. Et puis est remonté sur scène, pour dire Prévert, Desnos et Vian. On a encore en mémoire le poème de Prévert : « Dans ma maison tu viendras… » Dans sa maison, celle de ses amis poètes, de ses filles, Trintignant s’en est désormais allé.

Jean-Louis Trintignant, l’acteur qui aimait les poètes 

Disparu le 17 juin à l’âge de 91 ans, le comédien a joué dans plus de 120 films et dans de nombreuses pièces. C’est l’une des grandes voix du cinéma français qui s’éteint.

Publié le
Samedi 18 Juin 2022

Jean-Louis Trintignant est mort deux fois. Une première en août 2003, lorsque sa fille Marie, périt en Lituanie sous les coups de son compagnon Bertrand Cantat. Une seconde, le matin du 17 juin à 91 ans, « paisiblement, de vieillesse, chez lui, dans le Gard, entouré de ses proches » selon un communiqué transmis par son épouse Marianne Hoepfner Trintignant. On peut accoler à Jean-Louis Trintignant une foule de superlatifs ou de clichés sans jamais parvenir à vraiment saisir son importance sur les scènes théâtrales et cinématographiques de France mais aussi d’Europe. Alors allons-y. Monstre sacré, mythe, géant, Trintignant c’est un peu de cela mais pas seulement, une sorte de vedette qui n’assume pas complètement, un timide oubliant ses complexes devant une caméra ou sur un plateau de théâtre. Jean-Louis Trintignant, c’est d’abord une voix unique, singulière, reconnaissable avec des intonations un peu désinvolte, à la fois douce et semblant parfois revenue d’outre-tombe. C’est aussi une belle gueule de jeune premier, puis d’homme mûr irradiant l’écran puis, avec les ridules de l’âge avançant, un visage et un regard expressifs, magnifiés par Michael Haneke dans Amour, œuvre capitale couronnant d’une Palme d’or, son retour inespéré sur grand écran. Une manière de boucler la boucle cinématographique entamée 60 ans plus tôt. Et si le comédien a refait quelques apparitions au cinéma par la suite – dans Happy End du même Haneke et dans le troisième volet d’un Homme et une femme avec Lelouch- cet Amour apparaît testamentaire.

Né le 11 décembre 1930, Trintignant commence sa carrière dans les années 1950. Comme Brigitte Bardot, il est révélé dans Et dieu créa la femme de Roger Vadim. . Mari à l’écran, amant à la ville, leur brève idylle fait le bonheur de la presse à scandale. Vadim a du flair puisque les premiers pas au théâtre du jeune homme de 26 ans n’ont pas ému grand monde. Le film est un succès monumental mais c’est surtout Bardot qui en ramasse les lauriers. Service militaire oblige, Trintignant est rattrapé par la guerre d’Algérie. De retour chez Vadim en 1959 dans les Liaisons dangereuses, c’est avec le Fanfaron qu’il explose. Ce n’est pas lui, le fan de course automobile qui incarne le séducteur et conducteur de belles bagnoles mais Vittorio Gassman dans ce chef-d’œuvre de la comédie italienne de Dino Risi. Lui est étudiant en droit, séduit et un peu dépassé par un quadra flamboyant et sans gêne. Puis c’est Costa Gavras une première fois dans Compartiment Tueurs, Lelouch et son chabadabada dans un Homme et une femme (1966) face à Anouk Aimée. Une palme d’or et un Oscar pour Lelouch, le rôle d’une vie pour Anouk Aimée et un peu plus d’éternité pour Trintignant. La belle histoire se poursuit entre cinéma d’auteur et cinéma populaire. Il est dans  Paris Brule-t-il de René Clément, un homme à abattre de Jacques Deray, Les Biches de Chabrol, face à son ex-épouse Stéphane Audran. Il enchaîne les grands rôles. Chez Gavras encore, en juge dans Z, confronté aux autorités dictatoriales. Il ajoute une ligne à son palmarès cannois avec un prix d’interprétation. Puis, c’est Ma nuit chez Maud, quintessence du film rohmerien.

Les années 1970 débutent avec ce qu’il considère comme son plus beau rôle. Il est le Conformiste de Bernardo Bertolucci, un homme faible qui tente de se reconstruire en adhérant au parti fasciste et en se fondant dans la norme. Il s’essaie à la mise en scène en 1973, dirigeant Jacques Dufilho dans un film au titre improbable, Une journée bien remplie, où neuf meurtres insolites sont commis dans une même journée par un seul homme dont ce n’est pas le métier. Les spectateurs le boudent. Il réitère l’expérience en 1979 avec Le maître nageur qui lui non plus ne trouve pas son public. Entre-temps, il a joué pour Granier-Defferre dans le Train, est revenu sur la Seconde Guerre mondiale dans Les violons du bal de Michel Drach, s’est glissé dans la peau du criminel Emile Buisson face à Delon dans Flic Story et a revisité le coup d’État de Pinochet dans Il pleut sur Santiago. Les années 1980 confirment sa place prééminente. Il retrouve Gassman dans le très beau film de Scola La Terrasse. En 1982, il est Duché, le commissaire antisémite du Grand Pardon, film qu’il a accepté, selon la légende, à cause de la ressemblance du réalisateur Alexandre Arcady avec le pilote de formule 1 Jacques Laffite. Il est dans Vivement Dimanche, le dernier film de Truffaut. Il apparaît aussi souvent dans les Lelouch, jusqu’à participer à une suite d’Un homme et une femme, vingt ans après.

Il fraie aussi avec les jeunes cinéastes. Ainsi, il participe aux deux premiers longs métrages de Jacques Audiard, Regarde les hommes tomber et Un héros très discret. Il accompagne aussi les premiers pas d’Enki Bilal au cinéma dans Bunker Palace Hotel et Tykho Moon. En 1998, il annonce sa retraite cinématographique après Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau. Le comédien entend se consacrer au théâtre. D’ailleurs, à cette période, il partage la scène avec sa fille pour interpréter les Poèmes à Lou d’Apollinaire. Enchantés par l’expérience, ils la réitèrent avec une pièce de Samuel Benchetrit, Comédie sur un quai de gare. La mort de sa fille le dévaste. Il continue de monter sur scène, mettant sa voix au service des poètes libertaires -Prévert, Vian, Desnos-, accompagné par l’accordéoniste Daniel Mille. Haneke le convainc de revenir au cinéma avec Amour, lui permettant de décrocher un césar (le seul !) du meilleur acteur. Lorsque Haneke reçoit la Palme d’or, il déclare sur la scène : « Et si on essayait d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple ». On va essayer très cher Jean-Louis. Mais que ce sera dur sans toi.

Michaël Melinard

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4 juin 2022 6 04 /06 /juin /2022 06:26
Femmes d'Alep, de Maha Hassan avec le concours d'Ismaël Dupont, Skol Vreizh, 488 pages, 22 €

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#femmesdalep - Femmes d'Alep dans les recommandations culturelles de L'Humanité
Récit Voix de femmes syriennes et douleur de l’exil
L'Humanité, Publié le Jeudi 2 Juin 2022

« Oui, je bois de l’alcool, je mange du cochon, je suis kurde et mon père était communiste. » Ainsi parle Maha Hassan, kurde née à Alep, écrivaine et journaliste de langue arabe, exilée en France en 2004, réfugiée en Bretagne. Femmes d’Alep, adapté par Ismaël Dupont, secrétaire départemental du PCF dans le Finistère et premier maire adjoint de Morlaix, nous plonge, via des voix de femmes, dans l’histoire moderne de la Syrie. C’est un ouvrage sur et par les femmes. Celles nées dans « cette société orientale tyrannique » qui témoignent de leurs expériences « dans ce monde définitivement perdu que fut la Syrie d’avant la révolution et de la guerre civile ». À ce propos, retenons par exemple le terrible récit de Shiraz Darwich et songeons à l’émancipation des femmes.

Valère Staraselski

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