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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 17:00

Cet après-midi, un documentaire accablant dénonçant l'insertion de l'agriculture dans la mondialisation financière et les logiques d'appropriation capitaliste des ressources naturelles a été projeté à La Salamandre avec un accès gratuit à l'occasion de la Semaine de la Solidarité Internationale et à l'initiative de l'association "Peuples Solidaires".

 

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Une soixantaine de personnes ont pu découvrir ce documentaire pédagogique et poignant d'Alexis Marant (diffusé préalablement sur Arte en avril 2010, 90 mn) qui nous a fait voyagé de la bourse de Chicago et du congrès de l'agro-business dans un hôtel de luxe à New-York aux campagnes éthiopiennes, uruguayennes, argentines, en voie de bouleversement profond, en passant par les salons ministériels d'Adis Adeba, d'Arabie Saoudite, et les bureaux parisiens de gestionnaires de fortune sans scrupules.  

 

On y voit comment après la crise des subprimes et les secousses financières de 2007-2008, les matières premières agricoles ont fait l'objet de toutes les convoitises des spéculateurs, ce qui a amené de gros entrepreneurs  à se positionner pour acheter des centaines de milliers d'hectares de terres cultivables dans les pays en voie de développement afin d'y déployer une agriculture intensive polluante visant l'exportation, en négociant des contrats hyper avantageux avec des Etats faibles, corrompus, et dirigés par des élites acquises au néo-libéralisme, quitte au passage à exproprier les paysans ou à bafouer le droit coutumier qui accordait la jouissance de terre pour leurs élevages, leur culture, leur vie ou leurs cultes, aux populations locales.

 

Le capitalisme a fait son entrée remarquée sur la scène historique en Angleterre au XVIème siècle avec le phénomène des enclosures dénoncé par Thomas More dans son Utopia, ce mouvement d'expropriation des paysans par les bourgeois ou nobles devenus gros propriétaires terriens en brisant la proprité collective traditionnelle. Par la suite, le capitalisme a toujours renforcé sa domination sur l'ensemble des pans de la vie humaine en absorbant ses marges, les zones de l'économie rustique ou de propriétés traditionnelles qui l'ignoraient. Ce mouvement historique atteint aujourd'hui un stade tragique pour les hommes et l'environnement avec la destruction programmée de l'agriculture paysanne vivrière auto-centrée par la décentralisation du néo-colonialisme, jusqu'ici l'apanage des occidentaux. La concurrence mondiale des économies et les objectifs d'augmentation de la production alimentaire justifient ces acquisitions agressives des entrepreneurs internationaux du foncier des pays pauvres.  

 

Comme ceux du Nord, les investisseurs des pays du sud parient actuellement sur le renchérissement des denrées alimentaires et de la terre liés aux coûts croissants des énergies, au développement des agro-carburants, à l'épuisement des capacités des sols et à l'augmentation de la population mondiale, en annexant des parties entières de pays qui comptent encore 60 à 80% de paysans, souvent déjà mal nourris, qui n'ont plus d'autres ressources que de travailler à la tâche pour des salaires de misère afin d'augmenter les profits d'investisseurs lointains ou de s'exiler en ville où ils auront le plus grand mal à acheter les denrées alimentaires importées ou vendues au prix du marché mondial.

 

On voit ainsi dans ce documentaire un gros capitaliste indien sans état d'âme qui produit dans de grandes serres en Ethiopie des centaines de milliers de roses pour le marché européen et se positionne également en louant des régions entières pour produire de l'huile de palme ou de riz basmati qui seront exportés jusqu'à des ports soudanais et stockés en attendant qu'ils aient acquis des prix intéressants sur les marchés mondiaux. Ces concessions sont accordées de manière gratuite les premières années par un gouvernement qui réprime les contestations des paysans-éleveurs et villageois et entend jouer à fond la carte de l'ouverture au libre-échange et aux investisseurs étrangers pour posséder (dit-il, mais on peut aussi penser à des dessous de table qui fluidifient les relations avec les investisseurs...) le capital et l'innovation technique nécessaires à l'industrialisation du pays.

 

L'Ethiopie, comme le Rwanda ou d'autres pays d'Afrique de l'est,  va jusqu'à répondre aux convocations sur son territoire des princes et hommes d'affaire saoudiens qui entendent s'approprier ses terres pour faire face à l'épuisement des nappes phréatiques en Arabie Saoudite du fait d'une agriculture utilisant des techniques d'irrigation intensives. Des gestionnaires de portefeuilles financiers en Europe, aux Etats-Unis, en Afrique, au Japon, en Australie, en Chine, et dans bien d'autres pays riches encore, achètent des propriétés immenses en Amérique du Sud pour y produire, avec des plantes transgéniques et une utilisation des sols qui les épuisent à court terme, quand elle ne conduit pas à de la déforestation massive, des aliments d'élevage (soja, maïs), mouvement d'acquisition foncière qui fait monter les loyers de la terre pour les agriculteurs locaux et les met au chômage du fait du court massif à la mécanisation.  

 

Ce business est logique, froid, rationnel, comme les hommes qui s'en servent pour s'enrichir: il conduit à l'exode rural, à la desespérance et à l'appauvrissement des ruraux des pays pauvres, comme à une insertion toujours plus grande des circuits alimentaires occidentaux dans les échanges mondiaux qui se fait au détriment des agriculteurs tout en dégradant de manière irréversible les écosystèmes. La souveraineté et la sécurité alimentaires des peuples sont bafouées dès lors que la moindre variation du marché mondial des matières premières les met à la merci des famines. L'augmentation des capacités de production n'est en aucun cas orienté vers les besoins des hommes les plus nécessiteux de cette planète.   

Les moyens de cette politique conduite quasiment mondialement qui condamne à la malnutrition un sixième des hommes sont l'impérialisme des Etats les plus puissants internationalement qui défendent à l'OMC ou dans des négociations bilatérales leurs investisseurs par les moyens d'une sacralisation du libre-échange et d'une condamnation sans appel de la protection des marchés intérieurs et de la défense de l'agriculture paysanne.  

 

On peut en retirer de ce film et de l'intéressant débat qui lui a succédé, animé par des bénévoles de peuples Solidaires, quelques réflexions:  

 

-dans le contexte actuel de domination des logiques capitalistes dans les Etats occidentaux ou les économies émergentes du sud (Chine, Inde, Brésil...), il semble illusoire d'attendre d'accords mondiaux, de conventions internationales, une protection de l'agriculture vivrière des pays pauvres et des intérêts des populations les plus déshéritées de la planète au nom de la lutte contre la faim. Ainsi, au sommet de Rome en 2009, organisé par la FAO et financé par l'Arabie Saoudite, le seul chef d'Etat du G20 présent était celui du pays hôte, et c'est à Khadafi qu'il est revenu de dénoncer le nouvel âge, agricole, de l'impérialisme... Bien nourrir la population mondiale ne nécessiterait pourtant en soutien à la recherche et aide publique qu'à peine 10% (si je me souvient bien de la proportion indiquée dans le film, mais c'est peut-être moins encore) des dépenses d'armement mondiales actuelles. 

 

L'aide humanitaire, la sensibilisation du consommateur et la promotion du commerce équitable, s'ils ne s'accompagnent pas de mesures contraignantes pour le développement des circuits courts, d'une agriculture écologique et relocalisée, et d'une régulation moins inéquitable du commerce des denrées agricoles, ne seront pas non plus d'une efficacité globale garantie. En particulier, les consommateurs ont tendance, surtout avec la crise, à aller toujours vers les produits à bas coût. Dès lors, seuls à mon sens les combats de lutte des classes (mais les paysans ont souvent du mal à s'organiser contre les élites urbaines pour faire valoir efficacement leurs intérêts ) et la défense politique des intérêts du grand nombre dans chaque pays, avec pour mot d'ordre le droit au partage de la terre et à la sécurité alimentaire, peuvent permettre de résister à cette annexion des biens publics pour le profit des investisseurs et des entrepreneurs de l'agro-business mondialisé. Dans des pays d'Amérique latine comme la Bolivie, le peuple a pu mettre dehors des gouvernements au service de l'oligarchie nationale et mondiale: c'est donc possible, et cela provoque des effets de contagion. Autre exemple: à Madagascar, en pleine période d'émeutes de la faim, le précédent président est tombé parce qu'il avait vendu pour une bouchée de pain (mais de grosses sommes d'argent virées sur son compte en banque par derrière) presque un tiers des surfaces cultivables du pays au groupe coréen Dawoo...   

 

L'enjeu de la terre et de l'alimentation peut donc amener les populations à se révolter contre des gouvernements n'ayant que peu ou pas du tout de sens de l'intérêt général.  

 

Remercions en tous cas la Salamandre et les bénévoles de l'association  Peuples Solidaires de Morlaix-Saint Pol de Léon pour avoir oeuvré à la prise de conscience de ce phénomène  d'accaparement des terres au niveau mondial, par le jeu d'un vaste monopoly financier qui ne fait que commencer, phénomène qui rappelle l'exigence de la lutte - et sa portée mondiale- contre ce système inhumain qui fait passer l'argent avant les besoins humains et les solidarités indispensables.

 

 

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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 12:50

 

 

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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 12:26

Communiqué du collectif Eau publique Morlaix-Saint Martin des Champs (dont le PCF Morlaix est membre).  

 

Face au mouvement de plus en plus large vers des collectivités vers la régie publique et à la sensibilisation accrue des citoyens à des décennies de pratiques opaques d'accaparement des entreprises à qui l'on avait délégué la gestion de l'assainissement et de la distribution d'eau, les " marchands d'eau " annoncent ces derniers temps des rabais extrêmement importants par rapport aux contrats précédents.
Avec la baisse du tarif de l'eau pour l'usager de 20% environ à Morlaix, de 25% à Saint Pol de Léon, les majorités municipales des villes concernées se félicitent de l'impact d'une concurrence inédite entre multinationales sur la baisse des tarifs de l'eau. Pourtant, parce qu'elles excluaient d'emblée une réappropriation sociale de la gestion de l'eau qui aurait permis d'affecter toutes les recettes de ces activités à l'amélioration du service, à la baisse de la facture pour l'usager et à un meilleur entretien des réseaux, elles n'ont vu aucune objection à faire confiance à nouveau à des entreprises - Véolia et La Lyonnaise des Eaux - qui pendant plusieurs décennies ont vraisemblablement gonflé leurs frais de fonctionnement pour justifier des tarifs très élevés pour l'usager.
Or l'importance de ces " rabais " justifiait une suspicion légitime sur la sincérité des comptes précédents. Les collectivités seraient donc fondées à leur demander des comptes ... et des réparations. Comme ces groupes ne sont pas devenus entre temps des philantropes on peut penser que leurs nouvelles offres, même si elles limitent les marges à condition d'être maintenues sur la durée, leur permettront encore de dégager des profits pour leurs actionnaires au détriment de la qualité de l'emploi et du service proposé aux usagers.

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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 12:51

Dans le cadre de son déplacement en Bretagne les 25, 26 et 27 novembre prochain pour être présent notamment à la Fête de l'Humanité Bretagne à Lanester le dimanche 27:  

Jean Luc Mélenchon sera présent à Brest le Vendredi 25 novembre à 20H à la salle des syndicats pour une rencontre dans le cadre d'une Assemblée Citoyenne.

 

 

Bandeau Melenchon-158c7

 

Je propose un départ de co-voiturage à partir de Morlaix et de la place du Pouliet vendredi 25 novembre (parking côté place de la résistance) à 18H45. Pour les personnes intéressées, possibilité d'un contact par mail: dupont.ismael@yahoo.fr   

 

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 16:05

Un lundi sur France 2, dans l’émission « Mots croisés » du révérend père Calvi on échangeait sur le thème : « Rigueur en campagne ». Invités principaux Pierre Moscovici, directeur de campagne de François Hollande candidat qui … « n’a pas encore de programme » et Bruno Lemaire chercheur d’idées d’un président, pas encore candidat ce qui ne l’empêche pas de battre la campagne.

 

Cravatés du dimanche, ces deux « responsables » devisaient de façon très urbaine, sur la potion qu’il faudrait bien administrer à notre peuple. Bien sûr, ils ergotaient de temps en temps sur telle ou telle formulation, sur les responsabilités de l’un ou l’autre camp dans la situation actuelle, sur l’inanité des propositions de l’un ou l’autre candidat .

 

Mais l’essentiel n’était pas là. Il s’agissait pour eux de prouver à qui de droit que leur poulain était le plus « raisonnable » et donc le plus à même d’accéder à la dignité de GRAND RIGORISTE au service et à la dévotion de la déesse FINANCE INTERNATIONALE.

 

Participait également à cette émission Dominique REYNIE, squater régulier de tous les plateaux télé où l’on parle de politique ou d’économie. Prof à Sciences Po il est également directeur général de la Fondation pour l’Innovation Politique, cercle de réflexion (think tank comme disent ceux qui veulent paraître dans le coup) proche de l’UMP et financé à 80 % par des fonds publics.

 

Fort de l’autorité de son statut de « spécialiste » invité dans toutes les émissions, ce personnage asséna la forte déclaration suivante : compte tenu de la situation de la France il faudra bien abandonner l’une après l’autre les garanties dont bénéficient les Français. Sous-entendu « dont ils abusent ».

 

Certes il ne faisait que reprendre à son compte la « pensée » de Denis Kessler, ancien vice-président du MEDEF, qui déclarait en 2007 : « il s’agit aujourd’hui de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la résistance ».

 

Aucun des deux invités principaux, représentant les candidats de droite et du PS à l’élection présidentielle, ne trouva opportun de rebondir sur cette déclaration, soit pour l’approuver soit pour la condamner.

 

Je mérite certainement une médaille car j’ai suivi l’émission jusqu’au bout. Et j’ai été récompensé. A un moment, parlant du programme qu’il est chargé de concocter pour Nicolas Sarkozy, Bruno Lemaire indiqua que,bien entendu, l’UMP demanderait l’avis de la CDU (la droite allemande) pour voir si ce programme ne mettait pas en cause la convergence nécessaire de leurs politiques.

 

Cette fois-ci Moscovici réagit pour dire… que le PS fera la même chose.

 

Un seul moment d’air frais lors de cette émission : lorsque Olivier DUHAMEL (un autre politologue) qui n’a pourtant pas la réputation d’être un dangereux révolutionnaire, déclara, à propos des propositions de Jean-Luc MELENCHON, qu’il n’était pas « anormal » que les électeurs de gauche demandent à un candidat de gauche, de défendre une politique de gauche ».

 

Etonnant ! Aucun des deux invités-vedettes ne jugea bon de rebondir sur cette remarque pourtant de bon sens.

 

Je tire de cette émission 4 conclusions :

 

1 – il n’y a pas de sortie possible de la situation actuelle sans remise en cause radicale de la domination sans partage de la finance.

 

2 – cette remise en cause suppose des mesures courageuses, à l’opposé de ce que les différents gouvernements ont mis en œuvre depuis des dizaines d’années ;

 

3 – à l’évidence les forces de gauche sont loin d’être sur la même longueur d’onde et sur les causes de la situation et sur les moyens d’en sortir et sur l’avenir.

 

4 – la victoire contre Sarkozy passe par la confrontation, devant le peuple, des positions des uns et des autres afin de lui permettre de faire entendre ses attentes et ses exigences et de participer à l’élaboration des réponses.

 

 

C’est la démarche du Front de Gauche, de son candidat à la Présidentielle (Jean-Luc MELENCHON) et de ses candidats aux législatives (Ismaël DUPONT et Marie HUON dans la 4ème circonscription) en proposant aux forces de gauche d’en débattre. Force est de constater qu’il n’y a pas une farouche volonté d’y répondre.

 

 

ENSEMBLE FAISONS MONTER L’EXIGENCE D’UNE DEMOCRATIE REELLE.

 

Alain DAVID  

 

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 07:15
Communiqué du PCF Morlaix envoyé à la presse le 11 novembre (mais non publié à ce jour à ma connaissance):  
 
Le développement du transport collectif pour les liaisons domicile-travail est une nécessité pour réduire les émissions de CO2 et atténuer les factures d'énergie des citoyens. Or, autour de la gare de Morlaix, il se pratique une véritable chasse au stationnement de fortune à coup de verbalisations intransigeantes. L'inadaptation de l'offre de stationnement existante devrait au contraire inciter à une certaine tolérance et encourager la mairie à signer, sans attendre la fin de l'aménagement du pôle gare, une convention avec la SNCF ou avec Reseau Ferré de France afin d'aménager un nouveau parking sécurisé à l'arrière de la gare. Il s'agit en effet d'accueillir les habitants de Lanmeur, Plougasnou, Pleyber, Plouigneau et consorts, actuellement pénalisés par l'absence ou l'irrégularité des arrêts TER dans leurs communes. L'extension de l'offre de stationnement à la gare peut être perçue aussi comme un moyen de dissuasion pour la circulation en centre-ville à condition de s'accompagner d'une liaison piétonne, mécanique ou non, avec le centre-ville.  Par ailleurs, nous regrettons que la mairie se dessaisisse de ses instruments de souveraineté en privatisant la gestion du stationnement payant, ce qui risque d'aboutir à une multiplication des PV, à une accessibilité moindre du centre de Morlaix pour les habitants des communes voisines et à une réduction et un éloignement de l'offre de stationnement gratuit.

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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 06:54

Il y avait le lundi 14 novembre un mouvement de grève nationale à Pôle emploi à l'appel de du SNU Pôle emploi, se rattachant à la FSU. Il s'agissait de protester contre:

- la suppression de 1800 CDD non reconduits cette année

- la stagnation du budget de Pôle emploi en 2012 alors que le nombre de demandeurs d'emplois enregistrés atteint un pic de 4 millions qu'il n'avait pas connu depuis 11 ans (depuis 3 ans, 680.000 demandeurs d'emplois nouveaux ont été enregistrés).

- l'application mécanique de la décision de non-remplacement d'un fonctionnaire sur 2 partant à la retraite qui a abouti à la suppression de 1600 emplois ces deux dernières années quand 2000 nouvelles suppressions de poste sont déjà programmées.

- une prise en charge des demandeurs d'emploi déshumanisée en raison du manque d'effectif, mais aussi des nouvelles normes de management, de la politique de la radiation, de la suspicion et du contrôle social vis à vis des chômeurs.

En moyenne, en 2008, un agent de Pôle emploi suivait 85 demandeurs d'emploi. Aujourd'hui, c'est plutôt 150, et en région Bretagne comme en région parisienne, le ratio est souvent plutôt de un agent pour 200 à 250 chômeurs... 

Les agents de Pôle emploi gèrent les flux comme ils le peuvent: les usagers doivent fatalement se sentir de plus en plus réduits à des matricules devant rentrer dans des cases en fonction de leur employabilité... Une salariée dénonçait hier dans la presse (article repris par le très pédagogique blog finistérien, réalisé par deux et ex-salariés de l'ANPE, dénonçant l'évolution du service public de l'emploi: La Fusion pour les Nuls) la "dictature du chiffre": "la direction n'attend que des données statistiques de son personnel", et surtout pas d'investissement réellement suivi et particularisé vis à vis des demandeurs d'emplois. "Nous sommes en pleine deshumanisation, déclarait hier une autre employée rentrée à l'ANPE en 2000. L'usager est devenu une marchandise. D'ailleurs, nos animateurs d'équipe s'appellent maintenant des responsables d'équipe de production. La production, quel terme horrible quand on parle d'accueil d'êtres humains". 

- De la même manière que l'on ne peut plus déplacer ou prendre un rendez-vous pour parler directement à un conseiller de pôle emploi en agence, il n'y a plus de ligne directe pour appeler une agence de Pôle emploi: le central d'appel est le seul moyen de contacter Pôle emploi. Au bout du fil, des employés en CDD remplacés tous les six mois avec seulement 4 jours de formation, excèdent les chômeurs en leur servant des discours pré-fabriqués et inadaptés. Le résultat, une syndicaliste SNU le rappelle: "les usagers débarquent dans les agences chargés de rancoeur et d'agressivité". 

- Cette rancoeur est entretenue aussi par le rappel constant de la radiation possible en cas d'absence à un rendez-vous téléphonique ou à Pôle emploi, de refus de plusieurs emplois successifs, mais aussi par l'allongement du délai d'attente à 2 mois pour pouvoir bénéficier d'un début de prise en charge. Cela a pour effet de multiplier les altercations, voire les agressions entre chômeurs et salariés de Pôle emploi.

Récemment, un chômeur a essayé de se suicider dans une agence de Saint Denis. Le 17 octobre, il y a eu une prise d'otage au Pôle emploi du XIème arrondissement de Paris. Les agressions ont augmenté de 20% depuis le premier trimestre 2011, conséquence des transformations des missions et des moyens des agents depuis la fusion ANPE-Unedic de 2008, mais aussi de la violence de la crise et de la prise en charge de plus en plus standarisée et repressive des chômeurs.

- A Pôle emploi, d'ailleurs, on recrute de moins en moins de travailleurs sociaux, alors qu'ils étaient majoritaires depuis les années 1970 à l'ANPE, et de plus en plus de commerciaux chargés d'optimiser, de vendre, ou d'adapter au besoin de l'entreprise les usagers-clients, mais aussi peut-être de les radier sans trop d'état d'âme s'ils sont trop rétifs à l'employabilité. La mise en place de plateformes régionales pour le contact avec les entreprises a de plus détruit le lien qui existait entre les sociétés locales et leur référent au sein des agences. Les agents Pôle emploi ne peuvent plus exercer vraiment leur rôle traditionnel d'intermédiaire entre employeurs et demandeurs d'emploi, se contentant désormais de faire passer les chômeurs dans des cases administratives pour les guider dans leur parcours du combattant. C'est un appauvrissement  de leurs missions que les agents supportent mal.    

 

Sur le blog La Fusion pour les Nuls, on peut lire un exemple des raisons du mécontentement des agents de Pôle Emploi, en l'occurence ceux de Saint Brieuc, qui expliquent à travers une liste de dysfonctionnements les raisons de leur participation à la grève départementale du 18 octobre, en solidarité avec les grévistes des agences de Brest, qui ont maintenu leur mouvement près d'une semaine:

 

- Rendez-vous pour les demandeurs d'emploi à plus de 30 jours.

- disparition des courriers par voie postale, remplacés par des SMS, courriels: non respect des procédures légales.

- indemnisation différée de 30 jours sans paiement des allocations.

-suivi professionnel inexistant: pas de renseignement sur l'indemnisation et pas de conseil sur le projet professionnel.

-les convocations virtuelles déclenchent des radiations réelles.

-les entreprises ne peuvent plus nous joindre, nous ne sommes plus en capacité de rencontrer les employeurs: il n'y a donc plus d'offres d'emploi à proposer.

 

Face à cet état de fait, le Front de Gauche demande d'autres objectifs, d'autres méthodes de gestion du personnel, et plus de moyens et de considération pour les chômeurs et les personnels au service public de l'emploi. Il se bat pour  la marginalisation, décidée dans la loi (5% d'emploi précaires dans les grandes entreprises au maximum, 10% dans les PME) des contrats précaires et des temps partiels imposés qui expliquent la faible indemnisation de certains chômeurs ayant des emplois irréguliers et des carrières en dent de scie. Mais aussi pour la prise en charge des jeunes sortant du système scolaire par une sécurité sociale professionnelle leur assurant l'autonomie avant leurs premières embauches. Parmi les centaines de milliers de chômeurs pauvres, les jeunes sont parmi les catégories les plus representées. Elever le niveau de qualification à l'école et par la formation professionnelle contenue prise en charge par cette sécurité sociale professionnelle est également un moyen de favoriser la lutte contre le chômage, à condition que l'on n'accepte pas d'emblée la désindustrialisation ou la disparition de toute économie productive au profit de la conversion à une économie de services qui repartit les salariés entre des emplois peu qualifiés, reconnus et dévalorisés (services à la personne, ...) et des emplois de cadres commerciaux.    

Notre solution pour augmenter les salaires et lutter contre les déficits de la caisse d'assurance chômage passe par des mesures résolues de lutte contre le chômage, non pas en s'attaquant une nouvelle fois aux charges patronales et salariales qui financent la protection sociale, au nom de la course à la compétitivité de nos entreprises, fausse solution qui a montré son inefficacité car on ne rattrapera jamais l'attractivité des chinois ou des roumains en termes de bas coût du travail, mais en imposant une rupture avec les recettes économiques néo-libérales appliquées depuis 30 ans pour le plus grand profit du capital.

Nous voulons ainsi agir contre le chômage de masse en rendant effective la réduction du temps de travail (suppression de la réduction des charges sociales sur les heures supplémentaires) avec les embauches qui doivent aller avec. Les autres moyens que nous proposons au débat public de combattre les politiques monétaristes de la BCE favorables aux rentiers mais non à la relance de l'activité, d'en finir avec le dogme sacro-saint en Europe du libre-échange- entendez la concurrence libre et faussée par le dumping social des salaires bas des pays émergents, le dumping écologique et fiscal- qui favorise les délocalisations et la désindustrialisation. Nous voulons également une réappropriation publique du secteur bancaire afin d'orienter le crédit vers l'investissement utile pour l'emploi, les solidarités, et la conversion écologique de notre économie.

Nous visons enfin la définition d'une nouvelle convention Unedic pour mettre fin aux radiations, cesser le contrôle suspicieux des chômeurs et rééavaluer les indemnisations chômage des précaires et des chômeurs de longue durée afin qu'elles ne puissent en aucun cas se situer en dessous du seuil de pauvreté. Ces mesures s'ajoutent à d'autres en faveur notamment d'un accès de tous à un logement décent, à la santé, au transport, à la culture, au sport...etc.   

 

Avant-hier, j'ai été interloqué à cet égard d'entendre sur France Culture que le député socialiste responsable de la commission parlementaire réfléchissant au devenir de l'assurance-chômage avait pu proposer de réduire la prise en charge des chômeurs d'un an pour faire faire de nouvelles économies à l'UNEDIC. François Hollande et ses lieutenants cherchent semble t-il davantage à se crédibiliser vis à vis des milieux d'affaire (Michel Sapin, le responsable du projet présidentiel socialiste, organisait hier un dîner de séduction avec les principaux gestionnaires de portefeuilles de France pour montrer que, non, décidemment, il n'y avait rien à craindre de François Hollande de ce côté là)  que des français qui sont exposés à la précarité et au mal être au travail.

 

De manière plus prévisible, ces derniers mois, l'UMP allume ses contre-feux à la progression des thématiques de gauche et détourne l'attention du public de la dictature de la finance qui s'installe en Europe, creusant la recession par l'austérité, en martelant un discours poujadiste irrespectueux des personnes en souffrance, ayant pour but de diviser les français et de désigner des boucs-émissaires qui éloignent le regard du travail non déclaré par les entreprises, des exonérations de charges patronales et des évasions fiscales qui grèvent bien davantage les comptes de l'Etat et des caisses de protection sociale. Ce discours est honteusement adossé à un objectif prétendu de défense de la protection sociale alors qu'il vise à la démanteler et à faire croire aux français que l'excès de protection sociale est responsable de la crise de la dette. On s'insurge ainsi contre les assistés, "cancers de la société" selon Wauquiez, sur les profiteurs de la France d'en bas, salariés tire-au-flanc, malades imaginaires, à qui serait dû, plutôt qu'aux allégements de charges sociales et au stress entrenu au travail pour une meilleure productivité et de plus grands profits, le déficit de la sécurité sociale. 

La droite ne promet cependant aucune mesure supplémentaire pour dissuader ou poursuivre réellement les abus isolés éventuels: elle transforme la maladie au travail en faute professionnelle, brise des droits collectifs et considère tous les salariés comme des fraudeurs en puissance, en leur enlevant, dans le public comme dans le privé, une journée de salaire en cas de maladie, ce qui est aussi un moyen de stigmatiser les salariés du public, honteusement avantagés jusqu'ici par rapport à ceux du privé, avec leur absence de délai de carence pour l'indemnisation par l'assurance maladie (sachant que les 3 jours de délais de carence du privé étaient généralement indemnisés par des mutuelles).

 

Les chômeurs sont eux aussi visés par ce discours stigmatisant visant à réduire les solidarités sous prétexte qu'elles réduisent la compétitivité de nos entreprises ou bénéficient parfois à des "fainéants profiteurs" dont elles "entretiennent la paresse".  Jean-Baptiste Say, l'économiste libéral de la restauration, disait déjà pour lutter contre l'assistance publique aux pauvres sans travail qu'il n'y avait pas de plus efficace stimulant pour l'activité que l'aiguillon de la misère et du spectacle de la misère des autres, ceux "qui ne se prennent pas en charge". En janvier 2011 et août 2011, Pierre Méhaignerie et Bruno Le Maire avaient ouvert une brèche pour réduire les allocations chômage et la durée d'indemnisation en s'appuyant sur une analyse tronquée de la spécificité de notre régime d'indemnisation par rapport aux autres Etats européens.

 

En France, rappelons que plus du tiers des demandeurs d'emploi sont en situation de pauvreté, que 40% d'entre eux ne sont indemnisés ni par l'assurance chômage, ni par l''allocation de solidarité spécifique versée à des chômeurs en fin de droit (l'ASS) et que le taux de demandeurs d'emploi indemnisés par l'assurance chômage n'est que de 50%. Les chômeurs ont droit à 23 mois d'allocation sans dégressivité à condition d'avoir travaillé autant de temps d'affilé au moins, le principe étant, qu'à partir de 4 mois travaillés, on bénéfice d'une journée d'indemnisation chômage pour une journée travaillée, la durée d'indemnisation étant calquée sur la durée du travail. La France s'écarte du modèle dominant en Europe en ayant le taux de cotisation pour l'assurance chômage le plus élevé (6,4% du salaire brut) et le plafond d'allocation le plus haut également (5800 euros nets par mois alors qu'il est plafonné ailleurs à environ 2500 euros mensuels) qui ne prend pas en compte la situation de famille de l'assuré. C'est que l'indemnisation chômage n'est pas conçue comme une assistance mais comme un droit obtenu grâce à une cotisation de type assurantielle permettant une mutualisation des risques. En termes de pourcentage de son ancien salaire, le taux d'indemnisation varie de 57% à 75%, contre 90% au Danemark, 80% en Suisse, 70 à 75% aux Pays-Bas.  Selon un article de Samuel Laurent dans Le Monde  démentant les mensonges de Méhaignerie en janvier 2011:" Notre pays n'est pas non plus le seul pays à offrir une durée du chômage sans dégressivité de presque deux ans.  Sur 11 pays européens en 2008, l'Allemagne, l'Espagne ou la Suisse indemnisent également vingt-quatre mois. Au Danemark, l'indemnisation est de quatre ans maximum. Au Pays-Bas ou au Portugal, elle peut aller jusqu'à trente-huit mois. De même, le système français d'indemnisation chômage, certes généreux, n'est pas le plus généreux d'Europe : avec un taux de remplacement de 57 % du salaire sur soixante mois, notre pays n'est que troisième, derrière l'Allemagne ou les Pays-Bas. Et en matière d'effort d'indemnisation, c'est-à-dire la part de richesse nationale consacrée au versement des allocations chômage, la France est au quatrième rang, derrière les Pays-Bas, l'Allemagne et la Belgique".

 

Ismaël Dupont.  

 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 22:38

 A l'initiative de l'ADESS (Association de Développement de l'Economie Sociale et Solidaire), du cinéma associatif La Salamandre et d'Attac Morlaix, un excellent documentaire politique du réalisateur canadien Richard Brouillette sorti en 2008 a pu être découvert ou revu ce dimanche 6 novembre par 76 spectateurs, une affluence remarquable par rapport à l'exigence et l'austérité du documentaire et son absence de notoriété en dehors des cercles militants.

 

Le film, intitulé L'encerclement. La démocratie dans les rets du néo-libéralisme est constitué de dix parties consacrées à pénétrer l'histoire et la logique profonde de cette idéologie au caractère totalitaire qui s'est emparée des esprits des élites dirigeantes des États un peu partout dans le monde à partir du début 1980. Il est façonné à partir d'entretiens réalisés avec des propagateurs de l'idéologie néo-libérale au Quebec et des intellectuels de la gauche critique – Noam Chomsky, Ignacio Ramonet (ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique), Susan George (co-fondatrice d'Attac), Normand Baillargeon (prof en sciences de l'éducation au Quebec), Omar Atkouf (professeur d'économie à Montréal), Michel Chossudovsky (directeur du centre de recherche sur la mondialisation), Bernard Maris (économiste et chroniqueur à Charlie Hebdo et France Inter). Qu'apprend t-on dans ce film?

 

 Avant d'être une technique de transformation du social au service des milieux de l'entreprise et de la finance, le néo-libéralisme est une idéologie qui a commencé à se former dans les années 1930-1940 autour d'économistes au profil généraliste et à l'ambition prescriptive tels que ceux de l'école autrichienne, Friedrich Hayek et Ludwig Von Mises, fortement conservateurs, anti-égalitaristes, élitistes, et d'autres intellectuels polyvalents partisans d'une démocratie neutralisée dans ses tendances à la surenchère sociale et dirigiste, gérée par un gouvernement des élites rationnelles, des technocrates soucieux de ne pas tomber dans « les travers » du socialisme, du dirigisme et du planisme d'état alors très en vogue du fait de la crise de 1929 (et du discrédit du libéralisme classique qui s'en est suivit), des progrès des mouvements ouvriers et de l'économie de guerre en voie de constitution.

 

 On peut citer à ce titre les participants du colloque fondateur du néo-libéralisme, le colloque Walter Lippmann de 1938 à Paris: outre Walter Lippmann, brillant intellectuel conservateur, juif germanophone émigré aux Etats-Unis, les deux économistes autrichiens précédemment cités, Jacques Rueff, le philosophe français Louis Rougier, les sociologues allemands von Rustow et Röpke, pères de l'ordo-libéralisme qui aura tant d'influence sur la construction de l'UE (et les statuts de la Deutschbank, puis de la BCE) et qui, avant cela, servira de base pour reconstruire le système économique allemand dans l'après-guerre.

 

Ces intellectuels sont unis par une méfiance profonde vis à vis de la démocratie, censée donner le pouvoir à une foule ignorante et incapable par manque de temps, d'intérêt, ou de lumières de saisir les enjeux des choix de gestion politique, une foule aisément manipulable qui tend à faire prévaloir les intérêts immédiats de la masse des pauvres et des classes moyennes en exerçant si besoin un pouvoir tyrannique sur les minorités plus aisées et les entreprises. Ils croient au pouvoir des cercles d'élites sociales pensantes mutuellement cooptées qui peuvent grâce à un travail d'influence idéologique au sein des institutions renverser les présupposés anti-libéraux des élites dirigeantes de cette époque.

 

 En même temps, ces gens-là veulent réformer et rénover la théorie du libéralisme classique basée selon eux sur une idée fausse, à savoir que le marché pourrait donner la pleine mesure de son efficacité en l'absence d'intervention étatique. Pour eux, il faut au contraire que le libéralisme s'appuie sur un volontarisme politique et une action publique prolongée pour adapter les sociétés au règne du marché et de la concurrence libre et non faussée des acteurs privés, défaire les entraves politiques, juridiques et sociales issues des traditions, de l'histoire, qui s'opposent à la domination nationale, puis mondiale du marché.

 

 Ce néo-libéralisme entend également s'appuyer sur un travail de conversion idéologique pour donner sa pleine mesure à l'efficacité du capitalisme et discréditer les projets de société qui prennent appui sur l'intervention étatique dans le champ économique et social et la redistribution des richesses par la loi et l'impôt.

 Louis Rougier, cité dans La nouvelle raison du monde. Essai sur la société libérale de Pierre Dardot et Christian Laval (La découverte, 2000), formule ainsi la conception remodelée à la sauce néo-libérale de ce que devrait être une démocratie délivrée des risques de la souveraineté du peuple: « Il faut que les démocraties se reforment constitutionnellement de façon à ce que ceux auxquels elles confient les responsabilités du pouvoir se considèrent non comme les représentants des intérêts économiques et des appétits populaires, mais comme des garants de l'intérêt général contre les intérêts particuliers (c'est à dire les intérêts matériels immédiats de la majorité de la population); non comme les instigateurs des surenchères électorales, mais comme les modérateurs des revendications syndicales; se donnant pour tâche de faire respecter par tous les règles communes des compétitions individuelles et des ententes collectives; empêchant que les minorités agissantes ou les majorités illuminées ne faussent en leur faveur la loyauté du combat qui doit assurer, pour le bienfait de tous, la sélection des élites. Il faut qu'elles inculquent aux masses, par la voix de nouveaux instituteurs, le respect des compétences, l'honneur de collaborer à une oeuvre commune (Les mystiques économiques) ».

 

 Le deuxième moment fondateur de la formation du néo-libéralisme est, au sortir de la guerre, en 1947, la création en Suisse de la Société du Mont Pèlerin autour d'Hayek et de 13 autres intellectuels et technocrates influents comme Bertrand de Jouvenel, Robert Marjolin (un des futurs concepteurs de l'Union Europénne), société à laquelle se joint Milton Friedman, le futur pape de l'école de Chicago, conseiller de Reagan et de Pinochet. Ce mouvement organisé ultra-élitiste défend une idéologie minoritaire à cette époque qui affirme la capacité de l'économie à s'auto-réguler, la nécessité de s'opposer aux nationalisations, monopoles publics, politiques d'assistance sociale, de réglementation de l'économie qui dénaturent la compétition économique des acteurs privés et en entravent ses effets positifs au niveau de la production des richesses.

 Les tenants les plus radicaux de cette idéologie néo-libérale qui va asseoir son audience au fil du temps grâce à ses courroies de transmission dans les différents Etats occidentaux, des « think tanks » financés par le patronat réunissant universitaires, patrons, hommes politiques, journalistes, sont les libertariens, adeptes de l'Etat minimal, l'état veilleur de nuit n'exerçant de pouvoir de coercition que pour protéger la propriété privée et l'indépendance des individus contre toute vélléité tyrannique du collectif. Dans le documentaire de Richard Brouillette, les deux intellectuels libertariens interrogés dévoilent tout à fait tranquillement et sans fards les tenants et aboutissants de leur idéologie extrémiste: les politiques de redistribution sont inefficaces en fait, l'aide aux pauvres entretenant les pauvres dans leur attitude d'assistés, et illégitime en droit car les biens publics n'existent pas et la seule justice sociale, c'est le respect de la propriété individuelle. Pour eux, la démocratie, c'est à dire la souveraineté du peuple, est essentiellement perçue comme un danger pour la seule valeur qui importe: la liberté de l'individu et son droit de jouir comme il l'entend de ses biens.

 

 Cette idéologie néo-libérale a valorisé dans les années 1960-1970 une conception de l'économie pensée comme science dure parfaitement neutre, formalisée et mathématisée à l'extrême, ne résolvant de manière définitive que des questions partielles et complètement dépourvue d'ambition d'une compréhension globale du monde sociale et des finalités de la production des richesses. En cela, souligne Omar Atkouf, les nouveaux économistes raisonnant à partir de modèles économiques abstraits sans penser l'économie à partir des finalités humaines et du social, comme le voulait l'étymologie du mot économie (Oikos et nomos: la loi de la maison, les règles qui régissent la production des biens à l'intérieur d'une société), mais en ne s'intéressant qu'à ce qu'Aristote appelait la chrématistique (du mot grec « chréma »-argent : l'art de la production de l'argent) et ce que nous appellerions aujourd'hui la finance, les moyens de faire fructifier l'argent, ont joué un rôle essentiel pour faire passer des préconisations politiques pro-capitalistes pour des réalités ou des lois économiques naturelles, intangibles, avec lesquelles il faut de toute manière composer.

 

Le propre de cette idéologie qui devient dominante à partir de la contre-révolution libérale rampante dans les années 60-70 (on se souvient de Pompidou et de Giscard défaisant l'héritage étatiste et social du gaullisme) et qui se manifeste dans tout son éclat en prenant le pouvoir sous une forme décomplexée et extrémiste au début des années 1980 avec Reagan et Tatcher est ainsi de faire passer ses partis-pris pour des évidences, qui s'imposent d'autant plus qu'elle est à peu près la seule à s'exprimer dans l'espace public, du fait de la conversion des élites, venant des mêmes milieux favorisés et formés dans les mêmes écoles sous l'influence de cette doxa, ainsi que du financement capitaliste des médias.

Cette idéologie a eu tendance et à toujours tendance (il suffisait pour s'en convaincre d'entendre ce matin à la radio Rocard louer le bilan de Sarkozy en matière de gestion de la crise financière internationale ou d'écouter Jerôme Cahuzac, le président socialiste de la commission des finances à l'Assemblée, réclamer 4 milliards d'économie supplémentaire par rapport au nouveau plan d'austérité s'ajoutant à celui de septembre à la hauteur de 6 milliards) à vider de contenu l'alternance politique. En effet, comme le rappelle le réalisateur de ce documentaire et les intellectuels qu'il interroge, la gauche social-démocrate ou social-libérale au gouvernement dans les années 80-90 a admis, elle aussi, que les licenciements boursiers étaient des réalités naturelles contre lesquelles on ne pouvait pas plus lutter que contre les aléas météorologiques, a privatisé les services publics et les entreprises publiques et dérégulé les activités financières à tour de bras, fait baisser les impôts redistributifs et ceux qui touchaient les entreprises pour financer la protection sociale au nom du réalisme économique, de la compétitivité, de la création d'emplois, a accepté que partout les normes de l'efficacité économique et de la rentabilité deviennent prévalentes par rapport aux choix collectifs et aux besoins humains. C'est pourquoi un mois avant les présidentielles de 1995 Ignacio Ramonet a pu inventer dans un éditorial du Monde Diplomatique le concept de « pensée unique » promis à une belle destinée et signifiant la réussite de ce travail d'infusion des esprits réalisé par le néo-libéralisme.

Cette « pensée unique » qui vante la mondialisation heureuse, les vertus de la « main invisible » du marché auto-régulé, les effets mutuellement avantageux de la concurrence internationale grâce aux « avantages comparatifs » (chaque société ayant intérêt à se spécialiser dans un production pour laquelle elle dispose de plus d'atouts que les autres), est basée sur les partis-pris anthropologiques du libéralisme économique classique, comme le rappelle Bernard Maris en commentant le concept de « main invisible » chez Adam Smith. Selon cette thèse héritière de l'idée d'une providence exploitant les défauts des hommes pour leur bien, l'homme est naturellement peu altruiste, sujet à entrer en conflit avec ses semblables parce qu'il veut les dominer, les épater, obtenir leur estime ou leur envie, mais le moindre de ses défauts et celui qui est le plus profitable à la société est sa cupidité, son désir de s'enrichir, qui l'amène à entrer dans une concurrence avec ses semblables, concurrence qui favorise les consommateurs et est source de justes rémunérations du travail et qui permet en outre surtout l'émulation et l'innovation productrice de plus de richesses et de productivité du travail. Ce présupposé anthropologique, qui sous-tend par la suite toutes les modélisations de l'économie néo-classique, ne prend pas en compte la place du don, du dévouement dans les différents édifices culturels bâtis par les hommes: il repose sur une conception appauvrissante de l'homme, celle d'un individu abstrait, séparé affectivement et culturellement de ses semblables, indifférent au collectif et à son avenir.

Surtout, le néo-libéralisme ne repose pas du tout sur l'ordre spontané produit par des individus ou des nations entrant dans une compétition mutuellement avantageuse pour s'enrichir. Le néo-libéralisme est en effet ce qui soumet l'ensemble des sociétés humaines aux intérêts de quelques « corporations » (Noam Chomsky), groupes financiers ou multinationales, la plupart ayant leur centre de gravité en Europe ou aux États-Unis, et plus précisément dans une grande bourgeoisie d'héritiers qui s'est gavée avec les mesures de dérèglementation, de défiscalisation, de privatisation des années 1980-2010. Ce néo-libéralisme s'impose dans le monde par la pression, la force, la contrainte, celle des Etats, celles des banques et des investisseurs qui étranglent les États hyper-endettés auprès d'eux et leur imposent avec la complicité des fondés de pouvoir du capital au niveau mondial – Banque Mondiale, FMI- des plans d'austérité radicaux, des mesures de dévaluation de leur monnaie, des privatisations massives, une ouverture aux capitaux et marchandises venus d'Occident, une spécialisation dans des productions d'exportation qui les mettent en concurrence avec d'autres pays pauvres et mettent sur la paille leurs paysans.

L'idéologie de la liberté des acteurs privés, de l'équilibre naturel et de l'efficience des marchés, de la mondialisation pacificatrice, de la supériorité de l'entreprise privée pour réduire la pauvreté, tout en se parant de brevets scientifiques accrédités par le statut de prix Nobel d'économie de bon nombre de ses promoteurs, n'est qu'un faux semblant, un instrument au service de puissants intérêts financiers plus gourmands que jamais qui décident désormais des politiques publiques du monde occidental. Michel Chossudovsky explique ainsi très bien comment les fonds d'investissement privés américains ont creusé considérablement en quelques semaines les dettes de pays comme la Thaïlande et la Corée au début des années 2000 afin de dévaloriser la monnaie de ces États, d'acquérir à vil prix les réserves de leurs Banques Centrales et leurs principaux champions industriels. Susan George explique quant à elle comment à l'OMC, les cycles de négociation multilatéraux de l'ouverture à la concurrence des services et activités économiques et de la suppression graduelle des douanières douanières et des monopoles profite avant tout aux entreprises privées du quatuor États-Unis, Japon, Union Européenne, Canada, les pays pauvres n'ayant pas réellement voix au chapitre, ayant peu de moyens pour se faire représenter par des ambassadeurs et étant soumis à des pressions colossales. Noam Chomsky montre, lui, comment, en particulier du temps des Bush et de Clinton, la guerre est devenu un moyen d'imposer au monde la domination du capitalisme occidental grâce à une importation d'un modèle économique et surtout une appropriation de ressources naturelles stratégiques. Le néo-libéralisme ne serait alors que le visage apparent et lisse d'une réalité plus brutale, qui a accompagné le développement du capitalisme mondial au XVIIIème et XIXème siècle, quand les Anglais et les Français, loin de tout « laisser-faire » libéral, imposaient par la violence l'emprise de leurs groupes financiers privés à la Chine et à l'Inde, notamment pour y organiser légalement le narco-trafic (cf. la guerre des Boers en Chine) ou l'achat forcé du textile britannique, comme à l'ensemble de l'Afrique et de l'Asie. Derrière le néo-libéralisme se cache dès lors l'impérialisme brutal ou le néo-colonialisme à la violence moins manifeste et il est frappant de voir que ses chantres, adeptes de la fin de l'histoire, venus parfois de la « nouvelle philosophie » (c'est une plaisanterie) anti-totalitaire et anti-communiste- les BHL ou les Gluksman par exemple chez nous, se font les apôtres d'un « humanisme militaire » (Noam Chomsky) d'une guerre pour le droit, la démocratie, la liberté, les droits de l'homme, la civilisation.

Le documentaire de Richard Brouillette s'attache aussi à dénoncer les effets catastrophiques de l'emprise grandissante du néo-libéralisme sur l'éducation, celle ne visant plus, en toute indépendance des milieux économiques, à former des personnes autonomes, curieuses et dotées de connaissances nécessaires pour participer à un monde commun transhistorique et penser, des citoyens critiques, mais plutôt des individus « employables », des serviteurs du système. Omar Alkouf, avec une pointe de hauteur désabusée, nous présente le tableau effrayant d'une école occidentale qui a délaissé l'ambition de former des intelligences critiques et créatives par la transmission des humanités ou plus simplement de la culture mais qui ne vise plus, au travers de la transmission de compétences opératoires et utilitaires, qu'à former trois types d'hommes, tous adaptés au besoin du système capitaliste néo-libéral: 1) des technocrates qui ont une intelligence calculatrice, combinatoire pour résoudre des problèmes mais non plus la culture, l'exigence intellectuelle et morale et le sens critique pour les reformuler, poser de nouvelles questions, chercher à comprendre globalement le monde et à s'interroger sur les finalités de l'action humaine: ressortent de ce type d'homme les PDG ou les cadres d'entreprise qui licencient sans état d'âme des milliers de salariés tout en se félicitant des bons chiffres d'affaire de l'entreprise et en s'augmentant. 2) des techniciens spécialisés qui font tourner la machine sans trop se poser de questions non plus 3) une frange de 30% à 40% de manoeuvres « à la limite de l'analphabétisme » dont on nourrit l'absence de vraie formation intellectuelle de peur qu'ils se révoltent et revendiquent des droits.

La démonstration à laquelle se livre ce documentaire a quelque chose d'effrayant tant on a le sentiment que ces croisés du néo-libéralisme ont fabriqué un monde, celui là même, invivable, que nous subissons, dont toutes les parties se tiennent et concourent à nous entretenir dans une passivité qui fortifie les intérêts d'un capitalisme de plus en plus agressif. En même temps, le fait que cet anti-modèle de société se soit imposé par un coup de force politique au succès improbable ou imprévisible au départ et qu'il ne repose en aucun cas sur les intérêts de la démocratie ou du grand nombre, a de quoi nous rassurer car ce triomphe du néo-libéralisme, forgé par les moyens de l'intrigue, de l'argent, et de la politique, n'a rien d'éternel et peut être défait, d'autant que depuis la crise d'une violence inégalée depuis 1929 du capitalisme financier mondial de 2007 - et c'est peut-être la lacune du propos de ce documentaire qu'on ne peut toutefois imputer à la responsabilité du réalisateur - la prise de conscience que ce capitalisme financier dégrade l'existence du grand nombre, le lien social, et la terre, gagne du terrain partout dans le monde et que d'autres voix, affirmant la possibilité et le désir d'une autre société, basée sur la démocratie réelle, la prise en compte prioritaire des besoins humains, de la solidarité, et la préservation de la nature pour une vie digne durable sur terre, se font entendre partout dans le monde et gagnent en pouvoir de persuasion devant l'évidence des faits.

Ismaël Dupont

 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 21:42

 

Communiqué des candidats du Front de Gauche aux législatives dans la circonscription de Morlaix (visé et approuvé par plusieurs membres du collectif citoyen):   

 

La Sica fait montre depuis un an d'une volonté d'expansion qui interroge quant à ses effets. Cela d'abord été la prise de participation majoritaire dans Combiwest, un opérateur privé de transport-combiné (rail-route), concurrent de la filiale de la SNCF, Novatrans. Si l'option de développer le ferroutage est à saluer pour sa cohérence économique et écologique, on peut regretter que la SICA ait décidé, encouragée peut-être par l'abandon des plans de développement publics du frêt, de s'engouffrer dans la mise en concurrence et la privatisation du rail décidées à l'échelle européenne plutôt que de faire appel à l'opérateur public de frêt ferroviaire. De même, la décision prise par la Sica de créer une gigantesque plateforme agroalimentaire de 7 hectares sur le site de Vilargren à Saint-Pol-de-Léon se substituant aux cinq dépôts implantés actuellement dans le canton a de quoi nourrir l'inquiétude sur le danger d'un trafic incessant de camions et de tracteurs sur les routes conduisant à ce nouveau dépôt pharaonique. Ce projet de modernisation pourrait également, du fait d'un recours plus important à la robotisation, aboutir à la suppression de nombreux emplois au conditionnement et à l'emballage des légumes. La SICA a t-elle réellement prévu une évolution de carrière, des plans de formation et de reconversion satisfaisants pour ses employés au conditionnement qui travaillent pour elle depuis des décennies? Nous craignons qu'ici encore, l'humain soit sacrifié au profit et si c'était le cas, nous serions au côté des salariés des dépôts exposés à la fermeture.

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 11:31

Une information:

 

A l'invitation d'Attac Morlaix, François Ruffin, journaliste à France Inter et rédacteur en chef de Fakir, animera une conférence-débat le jeudi 17 novembre à 20h30 à la salle du Cheval Blanc à Plourin les Morlaix sur le thème:

 

Contre le fatalisme, vive le protectionnisme?  

 

 

Voilà ce qu'on pouvait lire sous sa plume dans le dossier "Vive les douaniers" du Fakir n°50 de mai-juin 2011:

 

« C'est quoi, leur grande trouille? Leur peur bleue?

Il suffit de parcourir le site du Medef.

Le 17 octobre 2008, « d'une manière tout à fait exceptionnelle, Laurence Parisot a pris l'initiative d'organiser à Paris une réunion des patronats des principaux pays membres du G8 ». Et pour déclarer quoi? Que « nous attendons aujourd'hui des responsables politique et institutionnel...qu'ils écartent toute mesure protectionniste.(...). Nous sommes convaincus que nos économies retrouveront le chemin de la croissance à condition qu'elles écartent les mesures protectionnistes ». Préparant le G20 à Londres, quel est « le premier point » qu'aborde Laurence Parisot, en mars 2009, lors de sa conférence de presse? Ce « qui nous semble tout à fait essentiel est de dire clairement et le plus précisément possible à quel point il faut résister à toutes les tentations protectionnistes ». Le sommet n'est pas encore achevé, le 2 avril, que déjà elle respire: « L'appel à lutter formellement contre les tentations protectionnistes est fondamental pour nos économies, mais aussi pour nos démocraties ». Car taxer les importations, c'est bien connu, voilà le prélude au fascisme...

Ah, les charmes du monde « ouvert » - moins ouvert néanmoins pour le réfugié économique du Sud que pour les produits du nord... Ça fait réfléchir, quand même, non, que les braves patrons redoutent autant le « protectionnisme »? Voilà leur talon d'Achille.

Contre leur libre-échange, des barrières douanières. La grosse artillerie.

C'est notre dernière arme, j'ai l'impression. Les seules batteries qui les feront reculer. J'ai cru au reste. Ou j'ai voulu croire? Qu'il y aurait des trucs plus sympas, pour les arrêter: la consommation citoyenne, les rendez-vous altermondialistes, la concertation internationale, des luttes partout dans le monde, l'autodestruction du capitalisme, etc.

J'ai perdu ces illusions. Tant que leurs capitaux, leurs marchandises se baladeront tranquillement sur le globe, nous serons à genoux devant eux. A les supplier de rester: « D'accord, nous ne relèverons pas le SMIC... D'accord, vous pouvez rejeter votre CO2 dans l'atmosphère...D'accord, nous éliminerons la taxe professionnelle...Mais ne partez pas! » Ils disposeront toujours de cette menace.

Je tape « Tobin » sur le site du Medef:: « Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés ». Idem avec « taxe sur les transactions financières ». Alors que cette idée- qui a également mes faveurs- est reprise par Nicolas Sarkozy, par Christine Lagarde, le patronat ne déploie manifestement pas la même énergie pour la contrer. Et pourquoi? C'est que, à l'évidence, le danger est plus lointain: il faudrait que tous les pays du monde se mettent gentiment d'accord. Ça laisse du temps au temps... »

François Ruffin

 

 

Voici les réflexions que m'inspire pour ma part ce problème de l'opportunité du protectionnisme pour mener une politique vraiment de gauche.

 

Tout d'abord, un fait massif: il y a 60 ans, les produits manufacturés étaient taxés à hauteur de 20% au moins à leur entrée en France. Un taux qui est descendue à 2,5% aujourd'hui pour l'Union Européenne. Sur l'ensemble du globe, d'un cycle de négociation à l'autre au sein du Gatt, puis de l'OMC, les tarifs de douane moyens sont passés de 40% à 3,9%.

 

Le protectionnisme est-il de gauche?

 

Pas nécessairement: dans l'Angleterre ou la France du XIXème siècle, des conservateurs pouvaient défendre des politiques économiques protectionnistes pour défendre des intérêts financiers nationaux contre la concurrence d'industries ou d'agricultures étrangères. On peut plaider pour la protection des intérêts économiques nationaux, subventionner et protéger de la concurrence des « champions industriels », sans réellement défendre le salariat et l'intérêt général contre les intérêts privés du capitalisme local. La défense de l'emploi industriel et de la patrie en danger peuvent même être des diversions aux combats de lutte des classes.

 

Certains, adeptes de la « mondialisation heureuse » comme Strauss-Kahn ou Daniel Cohen diront, dans le sillage du libre-échangisme d'Adam Smith, que la concurrence libre et non faussée favorise la croissance, la spécialisation des sociétés dans les domaines économiques où elles peuvent prétendre à des avantages comparatifs et qu'elle est au final mutuellement avantageuse, permettant l'élévation du niveau de vie dans les pays riches comme dans les pays émergents ou en voie de développement. Être de gauche, ce ne serait pas, par chauvinisme ou simplisme, restaurer les frontières et les restrictions à l'activité économique privée et à la libre concurrence des acteurs économiques: ce serait d'abord être soucieux de redistribuer équitablement des richesses que seul le libéralisme est en mesure de maximiser...

Ce serait aussi penser aux intérêts du producteur chinois, africain ou roumain bénéficiaire des transferts d'activité et de l'arrivée des investisseurs dans son pays... et ne pas s'accrocher à des activités économiques non rentables en France en privilégiant le repli nationaliste et le refus de l'insertion dans la mondialisation pour lutter contre quelques délocalisations qui relèvent du mal nécessaire et creuseront bien moins le chômage et la misère dans notre pays que ne le ferait une fermeture de notre économie. De toute évidence, en restreignant notre marché intérieur aux produits et capitaux étrangers, on s'interdit également un accès aisé à d'autres marchés: or, il est loin d'être établi que les pays européens avec des normes sociales élevés pâtissent actuellement de la mondialisation libérale.

 

D'autres, dans la gauche radicale et marxiste y compris, plaident contre un protectionnisme qui préserve artificiellement des secteurs d'activité obsolètes ou nécessitant une restructuration au nom de l'internationalisme et de la nécessité de donner des réponses globales pour transformer ou dépasser le capitalisme en profitant préalablement de sa tendance endogène auto-destructrice, de sa propension à homogénéiser le statut des salariés dans le monde ou à créer des outils politiques de gouvernance économique à l'échelon international qui pourront être utilisés à l'avenir pour d'autres fins.

 

On peut citer Daniel Bensaïd le philosophe et militant de la LCR décédé l'an passé, dans l'ouvrage collectif coordonné par Clémentine Autain, Post capitalisme: Imaginer l'après (édition Au Diable Vauvert, 2009):  

"Devant la brutalité de la crise et l'explosion du chômage, des voix s'élèvent pour prôner des mesures protectionnistes, à commencer par un "protectionnisme européen"... Emmanuel Todd s'en en fait le champion. Le but serait de "créer les conditions d'une remontée des salaires" afin que l'offre crée enfin sur place sa propre demande... La question n'est pas de principe ou de doctrine. Protéger? Mais protéger quoi, contre qui, et comment? Si l'Europe commençait par adopter des critères sociaux de convergence en matière d'emploi, de revenu, de protection sociale, de droit au travail, par harmoniser la fiscalité, elle pourrait légitimement adopter des mesures de protection, non plus des intérêts égoïstes de ses industriels et financiers, mais des acquis sociaux. Elle pourrait le faire de manière sélective et ciblée, avec en contrepartie des accords de développement solidaire avec les pays du Sud en matière de migrations, de coopération technique, de commerce équitable. Sans quoi un protectionnisme de riche aurait pour principal effet de se décharger des dégâts de la crise sur les pays les plus pauvres".    

 

Les militants tiers-mondistes peuvent aussi se plaindre de trop de protectionnisme unilatéral et accuser les États occidentaux, les Etats-Unis notamment de trop protéger leurs agricultures et certaines de leurs industries, en pratiquant un libre-échangisme à géométrie variable qui ne permet pas aux États émergents ou en voie de développement moins puissants politiquement de continuer à se développer grâce au commerce extérieur et à leurs exportations.

 

En même temps, comment ne pas voir que le libre-échange promu par l'Union Européenne, les institutions financières internationales et les gouvernements néo-libéraux des principaux états mondiaux depuis 30 ans, produit une mise en concurrence des salariés pour le profit des actionnaires des grandes entreprises? La libre circulation des capitaux a renforcé leur volatilité et leurs exigences de rendement, ce qui a nourri les licenciements boursiers, le développement sans fin des opérations boursières spéculatives, porté préjudice à l'économie réelle et à l'investissement dans la recherche et le renouvellement de l'appareil de production, et servi de chantage au niveau des entreprises et des États pour faire pression sur les salaires et renforcer l'exploitation des salariés?

 

Aujourd'hui, c'est la menace des délocalisations et du déplacement des investisseurs étrangers vers des pays au « coût du travail » moins élevé, à l'économie moins réglementée et à la fiscalité « moins décourageante pour l'activité » que l'on agite à chaque fois qu'un mouvement politique exprime la volonté de mener une politique sociale ambitieuse par la loi afin de répondre aux aspirations populaires et de donner satisfaction aux luttes des salariés.

Dès lors, ne faut-il pas penser que seule est en mesure de donner les moyens d'une politique de gauche souveraine et efficace le développement, à l'échelle nationale et continentale, d'un investissement public massif dans des secteurs stratégiques d'intérêt général au travers d'entreprises subventionnées ou de services publics soustraits à la concurrence?

Ou encore qu'il faut en passer par l'instauration d'une restriction sévère à la libre circulation des capitaux et des marchandises, par le biais notamment d'une fiscalité freinant ou retardant les déplacements de capitaux d'une entreprise et d'un État à un autre, pénalisant les réimportations de productions délocalisées et taxant les marchandises produites dans des conditions écologiques ou sociales inacceptables? Augmenter les salaires, lutter contre la précarité par une politique sociale volontariste peut bénéficier dans un schéma de pensée keynésien à l'économie nationale à condition que les consommateurs ne se reportent pas mécaniquement sur des marchandises produites à bas coût à l'étranger, pourvu aussi que les investisseurs ne fuient pas tout en pouvant vendre sans problème leurs produits à nos salariés au pouvoir d'achat restauré.

 

Par ailleurs, si l'on veut que des États comme la Chine ou l'Inde fassent réellement profiter toute leur population- et pas simplement leur nouvelle bourgeoisie- des fruits de leur dynamisme industriel et commercial, ne faut-il pas que des restrictions à l'exportation les encouragent à se créer un marché intérieur et une large classe moyenne consommatrice?

Le protectionnisme n'est-il pas également un moyen d'aller dans les pays du Sud, à l'encontre du développement des monocultures d'exportation, vers la défense des agricultures paysannes et vivrières si nécessaires pour nourrir leur population et, dans les États occidentaux, vers des agricultures et des activités industrielles plus écologiques, des échanges commerciaux courts moins coûteux en énergies et en émission de gaz carbonique? Ne peut-il pas enfin être considéré comme un moyen de progresser (par l'augmentation des prix des biens de consommation produits par des salariés mieux retribués) vers moins de consommation superflue et irréfléchie et une certaine décroissance plus compatible avec le caractère fini du monde tout en privilégiant des modes de production plus solidaires et coopératifs?

 

Le protectionnisme, contrairement à ce qu'en disent ses détracteurs libéraux qui le rapprochent volontiers de la xénophobie ou de la fermeture totale des frontières, ne signifie pas le repli sur soi et l'égoïsme national exaspéré. Il n'exclut pas au contraire des coopérations mutuellement avantageuses entre les États, peuples, et régions du monde, sur la base de transfert de travailleurs qualifiés, de compétences, de moyens financiers et de matières premières décidés non par l'intérêt de groupes financiers mais par des accords politiques résultant du sens de l'intérêt général des sociétés.

On peut préférer la perspective d'une altermondialisation, un pilotage politique national et transnational des échanges économiques mondiaux qui ne vise pas simplement à renforcer la domination du capital sur les salariés et les profits des investisseurs privés, plutôt que celle, improbable de toute manière, d'une antimondialisation ou une démondialisation, pensées sous la forme d'un recentrage des activités économiques dans les frontières régionales ou nationales.

Cette altermondialisation est bien sûr compatible avec une plus grande circulation des hommes entre les États et les continents, alors que les frontières sont aujourd'hui scandaleusement plus fermées pour eux que pour les capitaux et les marchandises.

 

Ismaël Dupont.

 

 

 

 

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