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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 09:13

 

 

Blocage des prix, baisse de la TVA, nationalisation… Face à l’envolée des prix du gaz de 12,6 % prévue ce vendredi, nombre de propositions se sont invitées dans le débat. Le premier ministre s’est contenté d’annoncer jeudi un « lissage » des tarifs sur les mois à venir.

C’est la goutte de trop. Une goutte qui ne pèse pas moins de 12,6 % sur les factures de gaz à partir de ce vendredi. Un nouveau record qui porte le total de la hausse des tarifs réglementés, depuis janvier, à 57 % ! Sans compter le prix de l’essence qui se rapproche des 2 euros le litre, et le coût des produits agricoles et alimentaires en augmentation de 8,2 % cet été. Mais ce n’est pas tout. La ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, a déclaré, avant l’intervention de Jean Castex ce jeudi, que la prochaine élévation des prix de l’électricité serait « aux alentours des 12 % ».

Face à cette situation intenable pour des millions de Français, le premier ministre a annoncé jeudi soir au journal télévisé de 20 heures que le gouvernement a décidé de « bloquer » les augmentations à venir… sauf celle prévue pour le gaz ce vendredi. L’explication est laborieuse : « Les experts prévoient à nouveau 30 % d’augmentation du prix » d’ici la fin de l’année, a commencé l’hôte de Matignon. Et de poursuivre : « Les mêmes experts expliquent que l’on va avoir à partir du printemps une forte baisse des prix du gaz. » Conclusion de l’exécutif : les Français paieront bien la facture mais étalée sur l’ensemble de l’année. « Nous répercuterons la hausse d’aujourd’hui sur une moindre baisse après », résume Jean Castex.

Début d’un casse-tête pour la Macronie

Une façon de donner le change, juste avant l’échéance, alors que la pression monte depuis des jours sur un exécutif hanté par le spectre des gilets jaunes et soucieux des élections à venir. « Je demande une chose au président de la République, il peut le mettre en œuvre tout de suite : bloquer les prix de l’électricité et du gaz », a lancé le candidat à la présidentielle Fabien Roussel, dès le 23 septembre. Mais le député du Nord a dénoncé une « charlatanerie » à propos de l’annonce du premier ministre. Les autres forces de gauche ne sont pas en reste. Mardi, à l’occasion des questions au gouvernement, les interpellations se sont multipliées. « Alors que 8 millions de Français font déjà la queue à l’aide alimentaire, combien d’autres devront arbitrer cet hiver entre le loyer, le chauffage, les repas afin de payer les factures ? » a interrogé le député FI Loïc Prud’homme. Seulement quelques minutes après la réponse de la ministre Emmanuelle Wargon, se réfugiant derrière « la crise mondiale », la socialiste Christine Pirès Beaune enchaîne : « La colère gronde, le feu couve et il est de votre responsabilité, Monsieur le premier ministre, de l’éteindre avant qu’il ne se propage. » Le lendemain, l’offensive ne se relâche pas au Sénat : « Consentez-vous à mettre à contribution, par exemple, Engie, qui annonce avoir engrangé un bénéfice de 2,3 milliards sur les six premiers mois de l’année et envisage d’accroître encore son résultat ? » lance la sénatrice communiste Céline Brulin. Une pression encore accrue par les associations de consommateurs et les syndicats. « Nous sommes vent debout contre ces augmentations, d’autant qu’elles étaient prévisibles », rappelle notamment Arnaud Faucon, de l’Indecosa-CGT.

De quoi, dès mardi, pousser le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, à assurer que l’exécutif, outre l’augmentation de 100 euros du chèque énergie, « réfléchit évidemment à d’autres mesures ». Le début du casse-tête pour une Macronie où chacun tente de pousser ses pions. L’hypothèse d’une baisse de taxe à peine évoquée…, « ce n’est pas la solution mise sur la table », réplique Bruno Le Maire. Et le ministre de l’Économie d’ajouter : « On n’a pas de marge de manœuvre. La seule, c’est le chèque énergie. » Une solution qui agrée au secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, plaidant pour « l’augmenter encore » et « l’élargir ». Mais qui est loin de faire l’unanimité. Le premier ministre a choisi le ni-ni : ni chèque énergie supplémentaire, ni baisse de la TVA pour le moment. « Si je ramène la TVA de 20  % à 5 %, cela permettra une hausse de 15 % au lieu de 30 » comme prévu, a-t-il justifié. Mais si le cours ne baissait pas en avril, alors il actionnerait cet « outil ». Concernant l’électricité, en revanche, l’objectif est bien de limiter « la hausse de l’électricité à 4 % » via une réduction du montant des taxes.

Les solutions ne manquent pas

Face à l’urgence, beaucoup défendent pourtant l’usage du levier fiscal dès aujourd’hui. « À très court terme, dans le projet de loi de finances 2022, le gouvernement peut reconnaître l’énergie comme un produit de première nécessité en lui appliquant un taux de TVA à 5,5 % », assure Fabrice Coudour, de la CGT mines-énergie. « Une TVA à 0 % pour les produits de première nécessité et une TVA plus forte pour les produits de grand luxe », avance même Adrien Quatennens (FI), tout en proposant une « loi d’urgence sociale » pour « le blocage des prix sur les produits de première nécessité ».

Surtout, pour en finir avec ces envolées dictées par la loi du marché, les solutions ne manquent pas. Alors que Bruno Le Maire promet de discuter, lors de la réunion des ministres européens des Finances, lundi prochain, des règles du marché unique de l’électricité, Fabien Roussel plaide pour une renationalisation d’EDF et Engie : « Si nous retrouvons la maîtrise de cette production, nous fixerons le tarif et nous refuserons d’aller nous mettre à table à Bruxelles avec ceux qui veulent à tout prix libéraliser notre électricité. » En attendant, les mesures avancées par Jean Castex jeudi soir pourraient ne pas suffire.

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 09:07

 

Il s’appelait Esteban Mosquera. Vingt-six ans. Symbole des luttes sociales en Colombie. La brutale répression des manifestations étudiantes de 2018 par l’Escadron mobile anti-émeutes (Esmad) lui avait coûté un œil. Durant la longue mobilisation du « paro nacional », du 28 avril à fin juillet 2021 (70 morts), il demeura un acteur de premier rang de la contestation [1]. Le 23 août, Mosquera a été assassiné par des paramilitaires à Popayán.

La mort de Mosquera passerait presque inaperçue. Bien d’autres ont subi le même sort. Johan Bonilla Bermúdez, 26 ans, l’un des leaders des manifestants de la« Primera Línea » (la première ligne) à Cali en 2021.Jesús Gutiérrez, lui aussi meneur des contestataires et pilier du Conseil d’action communal d’El Plateado, à Argelia (Cauca), disparu le 21 août, retrouvé mort le 25. Carlos Londoño Bautista, professeur à Fuente de Oro, membre de l’Association des éducateurs du Meta. María Dorfenis López Cordón, du Syndicat des travailleurs indépendants agricoles, également dans le département du Meta. Blanca Rosa Monroy, ex-guérillera des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), signataire des Accords de paix de 2016, assassinée le 2 septembre à Pereira. Un an auparavant, exécuté le 20 octobre 2020, Gustavo Herrera, directeur de la campagne présidentielle du candidat d’opposition Gustavo Petro dans le département du Cauca...

D’après l’Institut d’études pour le développement et la paix (Indepaz), cent douze dirigeants communautaires et sociaux ont été assassinés entre le 1er janvier et le 24 août 2021 ; plus de 1 200, auxquels s’ajoutent 285 ex-guérilleros des FARC, depuis la signature des supposés « accords de paix » de 2016. Rien de très nouveau ni de particulièrement original dans ce constat. Depuis des lustres, ainsi devrait débuter tout article digne de ce nom consacré à la Colombie.

Pour se maintenir au pouvoir, le gouvernement du président Iván Duque mène une guerre ouverte contre le mouvement populaire. Les explosions sociales de 2018 et 2021 ont érodé sa domination. Portée par le désespoir ou la révolte, surgie des quartiers populaires et des universités, une génération de jeunes rebelles a pris la rue au cri de « Uribe, paraco, el pueblo está berraco ! » (« Uribe, paramilitaire, le peuple est furibond ! »). Dans la perspective des élections législatives (13 mars) et surtout présidentielle (29 mai) de 2022, l’ « uribisme » (du nom de l’ancien président Álvaro Uribe, précédemment cité) a le dos au mur. Regroupée au sein d’un Pacte historique, une vaste coalition politique et électorale monte en puissance. Elle rassemble entre autres des partis de gauche – Pôle démocratique alternatif (PDA), Union patriotique (UP), Parti communiste (PCC), Force citoyenne (FC) – des formations de toutes natures – Alliance démocratique afro-colombienne (ADA), Mouvement alternatif indigène et social (MAIS) –, des organisations sociales – Marche patriotique (MP), Mouvement pour la constituante populaire (MPCP) – et la Colombie humaine (CH) du probable futur candidat, le sénateur (plus centriste que de gauche) Gustavo Petro.

Pointant du doigt « un plan criminel qui implique des dirigeants du Centre démocratique [parti d’Uribe et Duque], des agents du renseignement militaire, des campagnes des réseaux sociaux, ainsi que des journalistes et des médias pro-Uribe », le sénateur du PDA Iván Cepeda a dénoncé le 1er septembre l’existence d’une « campagne sale » destinée à freiner l’avancée des secteurs de la gauche et du Pacte historique. Quelques jours auparavant, le 26 août, à des milliers de kilomètres de Bogotá, le député français Adrien Quatennens avait pour sa part présenté aux « insoumis » réunis à Valence pour la première journée de leurs « Amfis 2021 » l’un des participants à un débat sur l’Amérique latine : « Je tiens à saluer la présence du colombien Carlos Caicedo, gouverneur du département du Magdalena, qui est avec nous aujourd’hui en France parce que, en Colombie, il a reçu des menaces de mort de la part de narcotrafiquants proches du gouvernement. »

Une nouvelle peu commune, même pour la Colombie. Un gouverneur obligé de s’exiler. Encore que… Leader du mouvement Force citoyenne, partie prenante du Pacte historique, Caicedo est le seul gouverneur de gauche parmi les trente-deux que compte son pays [2] ! De la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon à Bruxelles et l’Union européenne, qu’il gagnerait ensuite, le « proscrit » parcourait le vieux continent en compagnie de sa compagne et de leur bambin d’un an pour exposer son cas, en recherche de protection.

Bordé au nord par la chaude mer des Caraïbes, le département du Magadalena a pour capitale Santa Marta (près de 500 000 habitants), l’une des agglomérations les plus anciennes de la Colombie. Meurtres, enlèvements, torture, extorsions, déplacements forcés : pendant trois décennies et jusqu’à 2006, la région que domine l’imposante Sierra Nevada de Santa Marta (5 575 mètres d’altitude) a été le fief du Bloc de résistance Tayrona, commandé par le redoutable narco-paramilitaire Hernán Giraldo – alias « El Señor de la Sierra », « El Patrón » ou « Taladro » (« Perçeuse », en référence aux innombrables viols de mineures qu’il a commis) [3]. Après 2006 et la pseudo démobilisation des paramilitaires organisée par le gouvernement de leur proche ami Álvaro Uribe, plus d’une dizaine de structures criminelles plus ou moins liées à Giraldo et impliquées dans le trafic de drogue ont poursuivi leurs exactions.

Depuis février 2021, Santa Marta subit un flux de pamphlets menaçants attribués aux Autodéfenses conquérantes de la Sierra Nevada (ACSN). Succédant depuis deux ans à un autre groupe paramilitaire – los Pachenca – ces ACSN disputent le territoire au Clan du Golfe, également connu sous le nom d’Autodéfenses gaitanistes de Colombie (AGC) [4]. Lequel Clan, pour sa part, couvre les murs des secteurs populaires d’inquiétants graffitis.

C’est dans ce contexte que, fin avril, le corps sans vie du leader populaire Francisco Giacometto, cofondateurs de l’Union patriotique (UP) [5] à Santa Marta, a été retrouvé à son domicile, avec des signes apparents de torture et plusieurs coups de couteau au cou. Face à un tel climat de violence et de démence meurtrière, le gouverneur Carlos Caicedo est monté au créneau en déposant plusieurs plaintes et en demandant l’intervention des organes de sécurité de l’Etat contre ces groupes armés organisés (GAO) afin d’empêcher leurs activités criminelles, dont les cultures illicites qui détruisent la biodiversité de la Sierra Nevada.

 

« Je regrette et condamne l’assassinat du fondateur et militant de l’UP Francisco Giacometto Gomez. Je demande au Parquet général et à la police de Santa Marta d’agir avec célérité pour identifier les responsables »

 

La réponse n’a pas tardé. Le 14 août, Caicedo était prévenu par une « source hautement fiable » que les AGC et l’extrême droite préparaient une opération pour l’assassiner. Immédiatement transmise au commandant de la Deuxième brigade de l’armée et aux chefs de la police du Magdalena, l’information a été confirmée par ces derniers après qu’ils se fussent réunis avec la source en question. Au terme d’une rencontre, le 17, entre ces officiers, les autorités judiciaires locales et Caicedo, il fut décidé que, dans l’urgence et compte tenu du danger, la meilleure solution était un départ du pays.

Rencontré en France quelques jours plus tard, Caicedo, entre deux communications par téléphone portable avec sa terre natale, résumait ainsi une trajectoire qui n’a pas commencé avec ce voyage forcé : « A travers ses clans politiques et narco-paramilitaires, l’uribisme a tenté à plusieurs reprises de me liquider moralement et judiciairement ; ils m’ont injustement détenu ; ils ont fait toutes sortes de montages et de campagnes diffamatoires ; aucun n’a fonctionné. Maintenant, ils prévoient de m’assassiner. »

Depuis des lustres, Caicedo et ses équipes livrent dans le Magdalena une âpre lutte contre les partis, les clans traditionnels de la côte et les puissantes ramifications de l’ « uribisme ». A ce titre, son histoire constitue un vivant symbole de ce qu’est la vie politique en Colombie.

Originaire d’Aracataca, petite ville assoupie au pied de la Sierra Nevada dont s’est inspiré Gabriel García Márquez pour le Macondo de ses Cent ans de solitude, Caicedo a très jeune milité « à gauche ». Dirigeant étudiant, candidat de l’Union patriotique lors de la convocation de l’Assemblée nationale constituante de 1991, il fut trois ans plus tard, porte-parole du Courant de rénovation socialiste (CRS) lors de négociations de paix entre ce secteur dissident de l’Armée de libération nationale (ELN) et le gouvernement de César Gaviria. Comme il se doit dans ce pays des « accords violés », soixante-quatre membres de la CRS seront assassinés après la signature des accords.

Un temps conseiller pour le développement social dans le cabinet du gouverneur du Magdalena Jorge Caballero, Caidedo va surtout se faire remarquer par sa gestion de l’Université du Magdalena, dont il devient recteur, par concours, en 1997. Lorsqu’il en prend le contrôle, l’établissement est en faillite. Il redresse la situation, instaure l’attribution de bourses, fait passer le nombre d’étudiants de 2000 à 9000, transforme l’institution en l’une des meilleures du pays. Ce succès lui vaut d’être élu président de l’Association colombienne des Universités (ASCUN). Mais là commencent pour lui les vraies difficultés.

En 2004, au terme d’un scrutin dont il est le seul candidat – les autres s’étant gentiment désistés après qu’ait été déclaré « objectif militaire » quiconque se présenterait contre lui – un certain Trino Luna Correa est élu gouverneur. Le genre d’homme qui, lorsqu’il convoite quelque chose, tend la main pour se l’approprier. L’UniMagdalena dispose désormais de ressources. Trino Luna convoque Caicedo, réclame l’attribution de contrats pour telle ou telle entreprise, quelques postes rémunérateurs pour ses amis.

Moins docile qu’on pouvait l’espérer, le recteur blinde le budget de l’université pour le protéger de l’ingérence des mafias politiques. Trois dirigeants universitaires sont assassinés. On accuse de ce crime… Caicedo (toujours poursuivi à ce jour pour ces faits bien que, en 2007, Hernán Giraldo ait reconnu que lui et un autre chef paramilitaire, « Jorge 40 », ont été les auteurs des meurtres).

Autre front : en pleine confrontation avec le gouverneur, Caicedo est poursuivi pour une sombre affaire de « conciliation » avec des enseignants à qui étaient dues des indemnités de licenciement. En prime, Trino Luna l’accuse d’être membre du PC4, bras politique des FARC, et d’avoir participé à un enlèvement de sa mère. Ce qui est absurde. En retour, le recteur dénonce les liens du gouverneur avec le paramilitarisme. Ce qui est avéré. Frère du « paraco » Juan Carlos Luna Correa, alias « El Cóndor », Trino Luna sera condamné en 2007 dans le cadre du scandale dit de la « parapolitique » [6].

Entretemps, la « justice » locale s’est occupée du « cas Caicedo ». En octobre 2007, un juge du Tribunal du Magdalena le condamne à huit ans de prison pour l’affaire de la « conciliation ». Il fait appel. La procédure traîne, enterrée pendant dix-huit mois. Il faudra qu’au terme de multiples recours le cas soit délocalisé auprès du Tribunal supérieur de Bogotá pour que, en 2011, après quatre ans et huit mois d’incarcération, puis de détention à domicile, Caicedo soit enfin acquitté et libéré.

L’épreuve a été particulièrement éprouvante. Pour payer ses avocats, l’ex-recteur a dû vendre sa maison. « Quelqu’un comme moi n’est pas préparé à une situation de cette nature, confie-t-il avec le recul. Cela dégrade tout ce qui a été construit au fil des ans, le nom, la réputation, le modeste patrimoine, une position dans la société, la reconnaissance dans le milieu universitaire… Heureusement, nous nous en sommes sortis progressivement. »

Blanchi par la justice, rendu à la vie publique, Caicedo ne renonce en rien à ses idéaux. Il se lance dans la vie politique en annonçant sa candidature à la mairie de Santa Marta. Il a fondé Force citoyenne. Il n’a ni appuis politiques ni argent pour « acheter des votes ». On le traite de fou. Il obtient deux fois plus de voix que son opposant, soutenu par la caste des barons électoraux – les Díaz-Granados et les Cotes (connus sous le sobriquet de « capos du Magdalena »). Elu pour la période 2012-2015, Caicedo prône le changement, entreprend de moderniser la ville, comme il l’a fait avec son Université. Il met l’accent sur le « social ». Il affronte les mafias locales et en dénonce la corruption. Met en cause les noms d’ « intouchables », dont l’ex-juge de la Cour constitutionnelle Jorge Pretelt (condamné en décembre 2019 à six ans de prison pour « concussion »).

Son rejet des règles imposées par la violence, sa réticence à obéir aux ordres des satrapes propulsent la réputation de Caicedo au-delà des limites de Santa Marta. A ses ennemis locaux, se joint la crème de ce que la Colombie compte de pire : Álvaro Uribe en personne, Germán Vargas Lleras (vice-président de 2014 à 2017), les clans de la côte atlantique (Gnecco Cerchar, Araujo, Char [7]…). Procureur général de la Nation de 2016 à 2019, Néstor Humberto Martinez ré-ouvre le cas des trois assassinats de l’UniMgdalena – les témoins instrumentalisés pour accuser Caicedo admettront ultérieurement avoir été payés par le clan Cotes. En un mot : Caicedo subit une campagne de déstabilisation pire que celle qu’a connue Gustavo Petro lorsqu’il était maire de Bogotá [8].

Cette suite d’événements aisément déchiffrables rend Caicedo populaire au sein de la masse des Colombiens de la côte qui, comme la majorité de leurs compatriotes, comptent et recomptent en permanence chaque peso pour survivre, se loger et manger. Le 27 octobre 2019, déjouant une nouvelle fois tous les pronostics, il bat le candidat de la droite et de l’extrême droite Luis Miguel Cotes et est élu gouverneur du Magdalena avec 58 % des voix. Force citoyenne devient la première formation politique du Département.

Refusant la défaite, son adversaire ne décolère pas.Le père du vaincu,Álvaro Cotes, encore moins : « Caicedo est un meurtrier et un voleur ; il a gagné ce département avec l’aide des FARC (...) Ce type doit être remis à sa place, nous ne pouvons pas permettre qu’il soit gouverneur [9] »

En annonçant son plan de développement 2020-2023 intitulé « le Magdalena renaît », Caicedo n’en promet pas moins « une révolution de l’équité ». Dans ce Département classé au rang de quatrième plus pauvre du pays, il s’agit en substance de réduire la mortalité maternelle et périnatale, la malnutrition, le nombre de grossesses chez les adolescentes, d’améliorer la qualité des services de santé, de renforcer le réseau hospitalier public… Le Covid-19 s’abattant sur la Colombie, Caicedo lance une stratégie de soins primaires universelle appelée « Docteur dans votre maison ».

Ex-gouverneure, Rosa Cotes a immédiatement déclenché les hostilités pour étouffer son successeur et son projet. Arguant de « déficiences juridiques, administratives, sociales et financières » accumulées au cours des années précédentes, la Surintendance nationale de la santé enchaîne en prenant le contrôle de l’Hôpital universitaire Julio Méndez Barreneche, l’établissement de référence pour la région. « Ils n’ont même pas prévenu le gouverneur, s’insurge Caicedo. C’est un acte arbitraire de politique politicienne que de remettre cet hôpital à la classe politique du Magdalena. » Mais il n’a encore rien vu… D’autant qu’il passe son temps à « aggraver son cas »… Le 17 juillet 2020 n’a-t-il pas demandé l’assistance de Cuba et de ses médecins pour lutter contre le Covid-19 et inverser la courbe de la pandémie [10] ? Ministre de la santé, Fernando Ruiz opposera alors une fin de non recevoir : faire venir des médecins d’autres pays ne peut être envisagé « que dans des circonstances extrêmes », car leur inclusion « n’est pas sans risque »… La notion de risque n’étant bien entendu pas la même pour tout le monde : la Colombie comptera 126 000 morts au 15 septembre 2021 [11].

Le 11 octobre 2020, vingt-neuf des trente maires du Magdalena se réunissent dans la municipalité de Ciénaga – là où, en décembre 1928, a eu lieu « le massacre des bananeraies » (l’assassinat de plusieurs centaines de travailleurs grévistes de la United Fruit Company par les forces armées [12]). Seule manque Virna Jhonson, membre de Force citoyenne, qui a succédé à Caicedo à la mairie de Santa Marta. En revanche, un certain nombre de sénateurs, tous de droite, ont fait le déplacement : Honorio Henriquez (Centre démocratique), Eduardo Pulgar et Hernando Guido (Parti de la U), Fabián Castillo et Carlos Mario Farelo (Cambio Radical), Kelyn González (Parti libéral) [13]. En maître de cérémonie, opère Luis Tete Samper, maire de Ciénaga, féroce détracteur de Caicedo. Le Département national de la planification (DNP) et son directeur Luis Alberto Rodríguez ainsi que certains ministères, dont celui de la Défense, se tiennent discrètement en arrière-plan.

Sous le slogan « Pour le développement du Magdalena », les comploteurs annoncent leur intention de créer une « association de municipalités » et « d’unir leurs forces pour gérer les ressources avec le gouvernement de la République et le Fonds de redevances, pour la mise en œuvre de projets favorisant le progrès dans leurs régions et le Département ». En d’autres termes : il s’agit pour eux de se faire attribuer directement par le gouvernement, via le DNP, les ressources légalement destinées au Département – 320 milliards de pesos (environ 71 millions d’euros) [14] – divisées en quotas municipaux. Un détournement de fonds (et de la loi !) sans précédent qui remet en cause le régime politique et administratif entre nation, département et municipalités [15]« Cette stratégie a pour objectif d’isoler l’action institutionnelle du gouverneur, d’empêcher que les propositions faites lors de sa campagne et contenues dans son plan de développement « le Magdalena renaît » soient réalisées et d’empêcher que son gouvernement prospère en tant qu’alternative réelle et efficace de changement », analyse Caicedo en dénonçant ce « Pacte de Ciénaga ». « En réalité, ajoute-t-il, cette association malveillante ne cherche pas à promouvoir les projets à fort impact social ou économique dont la région a besoin, mais plutôt à piller les ressources des redevances afin que ses promoteurs et sponsors puissent financer leurs prochaines campagnes électorales. »

Malgré les obstacles semés en travers de sa route par cette camarilla infernale, le plan « le Magdalena renaît » recevra en mars 2021 les félicitations du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

A peine avait-il été élu gouverneur que Caicedo s’en prenait aux narco-paramilitaires qui terrorisent la région. Un gouvernement parallèle allant jusqu’à établir des péages dans les zones touristiques de Santa Marta. Le 21 mai 2020, dans le quotidien national El Tiempo, il n’hésite pas à mettre les points sur les « i » : « Ce groupe criminel [l’ACSN] reçoit des informations directes de la police et de l’armée, ce qui a facilité le développement de ses activités illicites et son renforcement. » Dans le même temps, il organise des conseils de sécurité pour tenter d’empêcher les AGC de s’emparer définitivement de la Sierra Nevada pour la couvrir de cultures illicites.

Les barbares liturgies de la mise à mort se mettent en branle. Caicedo doit quitter précipitamment la Colombie. Ce qui ne l’empêche pas de communiquer : « Je tiens le président et Uribe pour responsables si l’AGC attente à ma vie, lance-t-il sur Twitter le 26 août ; d’une part pour avoir créé un climat de mépris à l’égard de mon gouvernement et du peuple du Magdalena, en faveur de l’impunité des groupes paramilitaires, et de l’autre pour avoir attisé l’extrême droite contre nous et la gauche colombienne. » Publiquement, il met en cause le chef de l’Etat et ses ministres pour ne pas avoir activé un appareil de sécurité lui permettant de gouverner – « un clin d’œil silencieux que les paramilitaires et la narco-politique savent comprendre ».

A Bogotá, le général Jorge Luis Vargas, chef de la Police nationale, et le ministre de l’Intérieur Daniel Palacio affirment sèchement ne pas comprendre la « fuite inattendue » du gouverneur hors de Colombie dans la mesure où il dispose « d’un des meilleurs schémas de sécurité du pays ». Ce à quoi, depuis l’Europe, Caicedo rétorque ironiquement : « [Ils] ont dit dans les médias que je dispose d’un dispositif de protection permanent de trente-trois hommes avec des armes lourdes et légères… J’aimerais qu’on me les présente car je ne les connais pas. Ils doivent confondre avec un ministre ou un ancien président ! » Affirmation immédiatement confirmée par la maire de Santa Marta, Virna Johnson, et le secrétaire à l’Intérieur du Magdalena, Adolfo Bula : « Le gouverneur Caicedo ne dispose que de cinq membres de la police pour sa protection [16]. »

Il arrive que l’ubuesque s’ajoute au tragique – plus qu’ailleurs en Colombie. C’est par un communiqué quasiment « officiel » que le groupe hors-la-loi des Autodéfenses gaitanistes de Colombie a, tout en le critiquant vertement, très rapidement démenti être derrière les menaces contre Caicedo. Ce qui a amené celui-ci à réagir : « C’est un pamphlet qui se réfère à moi de la même manière que le gouvernement national et les clans politiques du Magdalena. Qu’un groupe paramilitaire s’exprime avant le gouvernement devrait nous faire honte à tous. » D’autre part, pendant son séjour en Europe, le gouverneur rebelle a dû expliquer qu’il effectuait ce séjour quelque peu forcé en utilisant… des « jours de congés » : « Je n’ai la permission de quitter la Colombie que jusqu’au 6 septembre et je ne peux pas rester au-delà. Si je n’avais pas utilisé ce reliquat de jours de vacances, j’aurais dû, pour sortir, attendre une autorisation administrative [de l’Assemblée départementale ou de la présidence de la République] au risque que le plan de me tuer soit exécuté. »

« Vacances justifiées ou abandon de poste ? » Déjà la machine à broyer médiatique entre en campagne sur cette « absence injustifiée » d’un gouverneur qui se distingue par son caractère « autoritaire et populiste ». Seulement, son cas commence à bénéficier d’un retentissement international. Depuis la France, Caicedo obtient du ministère de l’Intérieur colombien une autorisation de sortie du pays en « mission officielle » jusqu’à la date fatidique du 6 septembre (décret 1007 du 26 août). Reste, pour le gouverneur, une décision difficile à prendre : rentrer en Colombie, malgré les risques, ou renoncer à sa fonction et demeurer à l’étranger ? « Non, décide-t-il, évoquant cette dernière hypothèse, c’est exactement ce qu’ils voudraient. »

Fort des soutiens obtenus auprès de l’Union européenne, de la Cour interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH), de la représentation de l’ONU en Colombie, Caicedo est rentré le 7 dans son pays en lançant un appel au président Duque pour qu’il s’engage à affronter « les groupes illégaux qui effraient le Magdalena ». Car, qu’il s’agisse des AGC ou non, une structure criminelle a bel et bien menacé de l’éliminer.

Quel espace pour la gauche, ou même simplement la démocratie, en Colombie ? Lors de la flambée sociale qui a commencé le 28 avril de cette année, des civils ont ouvertement aidé les forces de l’ordre à réprimer mortellement. « Nous assistons à une paramilitarisation sans précédent du conflit social, a pu constater la chercheuse de l’Université nationale de Colombie Camila Esguerra, quand des images de collusion entre les forces armées de l’Etat et les civils armés sont enregistrées et diffusées en direct [17]. » Sous le coup d’une motion de censure pour répondre du nombre des victimes, le ministre de la Défense Diego Molano a été confortablement absous. « Ce qu’a fait le Sénat de la République, c’est cautionner l’assassinat de jeunes gens et le terrorisme d’Etat, a réagi à cette occasion Gustavo Petro. Les majorités de ce Congrès ont signé pour le massacre de leur propre peuple, et elles le font par corruption. »

Ce même ministre de la Défense vient d’annoncer la création d’un Front de sécurité citoyenne (FSC). Il existe certes de tels « fronts » organisés depuis 1997 pour lutter contre la délinquance dans les quartiers (fin 2020, on en comptait 980 à Bogotá). Mais Molano hausse sérieusement la barre en annonçant que ce FSC nouvelle mouture agira en étroite collaboration avec la Force publique et… les entreprises de sécurité privées. De sinistre mémoire, ainsi sont peu ou prou nées en 1994 les Coopératives de sécurité rurale (Convivir), particulièrement développées par un certain Álvaro Uribe lorsqu’il était (1995-1997) gouverneur du Département d’Antioquia. Organisés et coordonnés par les militaires, ces coopératives, après avoir servi de réseaux de soutien, se fondront rapidement au sein du complexe paramilitaire des Autodéfenses unies de Colombie (AUC).

Cerise sur le gâteau, à la demande de Claudia López, du Parti vert, première femme à occuper la mairie de Bogotá, 360 militaires patrouillent depuis le 15 septembre dans les rues de la capitale – 2 500 pouvant être appelés en renfort prochainement. Cette image de soldats en armes patrouillant dans les quartiers populaires et arrêtant les gens fait hurler la gauche et les démocrates tant sont présentes dans les consciences les innombrables violations des droits humains perpétrées par l’armée.

A quelques mois de l’élection présidentielle de 2022, la situation demanderait à être sérieusement prise en compte. D’autant que même la Commission des droits de l’homme de l’ONU vient d’interpeller le pouvoir. Toutefois, ce dernier a d’autres priorités. En visite en Espagne, où il a été cordialement reçu par le roi Felipe VI, le président Duque a une fois de plus exprimé son fort rejet des… négociations en cours à Mexico entre le gouvernement vénézuélien et son opposition radicale : « Toute solution qui perpétue la dictature ne fera qu’apporter plus de crises migratoires, plus de crises sociales et quelque chose qui a également été terrifiant, à savoir que le régime dictatorial du Venezuela protège sur son territoire des groupes terroristes qui ont fait beaucoup de dégâts dans des pays comme le nôtre et font partie de réseaux terroristes internationaux [18]. » D’où son insistance pour que soient amplifiées les mesures coercitives infligées à la population du pays voisin et pour que Madrid « maintienne la pression » sur Nicolás Maduro.

Pour sa part, la vice-présidente et ministre des Affaires étrangères Marta Lucía Ramírez a fermement demandé le 8 août au gouvernement haïtien de « fournir des garanties » aux dix-huit mercenaires colombiens, ex-militaires arrêtés pour leur participation à l’assassinat du président Jovenel Moïse et, des « irrégularités » entachant leur détention et l’assistance qui leur est due, « de se conformer aux traités internationaux relatifs aux droits humains [19] ».

Illustration : Carlos Caicedo, gouverneur du Magdalena.

 


[1Lire « Guerre totale contre le mouvement social » – https://www.medelu.org/Guerre-totale-contre-le-mouvement-social

[2La Colombie est divisée en 31 départements et un district (Bogotá). Les gouverneurs des départements sont élus au suffrage universel direct.

[3Démobilisé le 3 février 2006 avec 1 167 de ses hommes, Giraldo a été extradé en mai 2008 vers les Etats-Unis pour y répondre de crimes liés à l’exportation de drogues illicites vers ce pays. Après y avoir purgé douze années de prison, il est rentré en Colombie où il demeure incarcéré (pour viols commis entre sa démobilisation et son extradition).

[4Les AGC ont pour origine des membres du Bloc Elmer Cárdenas des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), qui ont refusé de se soumettre au processus de démobilisation convenu entre le gouvernement d’Álvaro Uribe et les paramilitaires entre 2003 et 2006 (loi Justice et Paix de 2005). Les AGC ont également été connues sous le nom de « Los Urabeños et « Clan Úsuga ».

[5Parti politique fondé en 1985, dans le cadre d’un accord avec le président Belisario Betancur, par diverses forces de gauche, dont des guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) démobilisés. Sous les coups des militaires et des paramilitaires, plus de 4 000 de ses membres et militants ont été tués ou ont disparu, dont les candidats à la présidence Jaime Pardo Leal et Bernardo Jaramillo, cinq membres du Congrès en exercice, 11 députés, 109 conseillers municipaux et huit maires élus.

[6Preuves rendues publiques démontrant qu’une fraction notable de la classe politique se trouvait sous l’influence des paramilitaires.

[7Lire « La Colombie aux temps du choléra », 24 mars 2020 – https://www.medelu.org/La-Colombie-aux-temps-du-cholera

[8A la tête de la mairie de la capitale depuis le 1er janvier 2012, Petro est destitué le 9 décembre 2013 par le procureur général Alejandro Ordoñez, inféodé au pouvoir, pour cause de « violation des principes constitutionnels de la concurrence » : en 2012, Petro a dépossédé du ramassage des ordures des entreprises privées se comportant en « mafia » pour le transférer à une entreprise publique. Après moult péripéties, il ne sera rétabli dans sa fonction que le 23 avril 2014 par le Tribunal supérieur de Bogotá.

[9https://noticierouniversal.com/colombia/familia-cotes-no-acepta-victoria-de-caicedo-en-magdalena/

[10La même démarche fut tentée par le maire de Medellin Daniel Quintero.

[11Johns Hopkins University Center for Systems Science and Engineering (JHU CSSE).

[12Lire Hernando Calvo Ospina, « En 1928, le massacre des bananeraies en Colombie », Le Monde diplomatique (« Les blogs du Diplo »)Paris, 16 décembre 2010.

[13Eduardo Pulgar est poursuivi par la Cour suprême de justice pour corruption d’un juge et Honorio Henriquez représente les intérêts des « terratenientes » – grands propriétaires – du Magdalena.

[14https://www.semana.com/nacion/articulo/la-oposicion-advierte-que-le-quieren-quitar-recursos-al-gobernador-caicedo/202044/

[15La Loi des redevances gère différents fonds, dont le Fonds de développement régional – réparti entre les départements en fonction de leur population et de leur pauvreté relative – et le Fonds de compensation régionale, dont 60 % sont distribués aux Départements, 30 % dans les communes les plus pauvres, et 10% dans d’autres communes.

[16https://www.elheraldo.co/magdalena/al-gobernador-caicedo-no-lo-protegen-33-policias-alcaldesa-de-santa-marta-845943

[17https://www.elsaltodiario.com/colombia/colombia-retorno-terror-paramilitar

[18https://www.elmundo.es/internacional/2021/09/15/614247b5fc6c83df188b45de.html

[19https://www.cancilleria.gov.co/newsroom/news/colombia-exige-garantias-colombianos-detenidos-haiti

 

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 05:50

 

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 05:49
Feyadin - Le combat de Georges Abdallah - le 6 octobre aux Studios à Brest à 20h, suivi d'un débat avec les réalisateurs du collectif Vacarmes

Le 6 octobre au cinéma les Studios, à BREST, projection du film sur George Ibrahim Abdallah, suivie d'un débat avec l'un des réalisateurs. A 20 h!

Fedayin, le combat de Georges Abdallah, une production du collectif Vacarme(s) film, retrace le parcours d’un infatigable communiste arabe et combattant pour la Palestine. Des camps de réfugié·e·s palestinien·ne·s qui ont forgé sa conscience, à la mobilisation internationale pour sa libération, nous allons à la découverte de celui qui est devenu l’un des plus anciens prisonniers politiques d’Europe.

Arrêté en France en 1984, Georges Abdallah est accusé de complicité d'assassinat de deux agents secrets, US et israélien. Il est libérable depuis 1999, mais l’État français, sous pression des États-Unis et d'Israël, refuse de le libérer malgré 8 demandes de libération et la requête de l’État libanais en 2012.

En dépit l’acharnement politique et judiciaire dont il est victime, des campagnes de presse calomnieuses, Georges Abdallah n’a jamais douté de la justesse de son combat

AFPS, groupe local de Brest

La mobilisation pour exiger la libération de notre camarade Georges Abdallah se poursuit, notamment pour que nous soyons toujours plus nombreux à la manifestation de Lannemezan du 23 octobre - alors que Georges Abdallah entrera, le jour suivant, dans sa 38e année de détention.
 
C'est en ce sens que la Campagne Unitaire pour la Libération de Georges Abdallah a été à l'initiative d'un mois international d'actions - du 24 septembre au 23 octobre - appelant à multiplier les initiatives partout où nous sommes - sur le plan national et international - pour rendre visible l'étendue du soutien à notre camarade et ne pas laisser libre une seul espace politique sans que le combat et la libération de notre camarade ne soient à l'ordre du jour.
 
Un texte d'appel appelant à s'engager durant ce mois a été rédigé et est d'ores et déjà signé par de nombreux collectifs et organisations. Merci à ces premiers signataires. Vous trouvez en pièce jointe le texte signé.
 
L'appel est naturellement toujours ouvert aux nouvelles signatures. Merci de nous faire savoir si vous êtes signataires par retour de mail : campagne.unitaire.gabdallah@gmail.com
 

APPEL AU MOIS INTERNATIONAL D’ACTIONS POUR LA LIBERATION DE GEORGES ABDALLAH

du 24 septembre au 23 octobre 2021

Le 19 septembre 2020 dernier, la Campagne Unitaire pour la Libération de Georges Abdallah appelait à un mois international d’actions pour la libération de notre camarade. Guidés par la ferme conviction que ce combat devait se mener sur le terrain politique puisque le refus par l’Etat français de libérer Georges Abdallah relève bien d’une décision politique, nombreux avaient été alors les organisations et collectifs à soutenir cet appel et à s’engager concrètement sur le terrain des luttes, partout en France et à l’international, afin d’amplifier la mobilisation et contribuer à faire connaître la situation et le combat de Georges Abdallah.

Cet appel reposait sur une ligne politique et une ligne de défense de notre camarade claires : l’identité politique que Georges Abdallah énonce lui-même dans ses déclarations. Une ligne rappelant que :

1. Georges Abdallah est un résistant arabe, communiste libanais, symbole aujourd’hui du combat contre l’impérialisme, le sionisme, le capitalisme et les Etats réactionnaires arabes.

2. Georges Abdallah est un combattant de la cause palestinienne qui s’est battu contre la guerre d’invasion du Liban par les sionistes et continue à se battre pour la libération de toute la Palestine.

3. Georges Abdallah est un prisonnier politique de l’Etat français depuis désormais plus de 37 ans et ce sous les applaudissements des Etats-Unis et de l’entité sioniste.

4. Nous nous reconnaissons pleinement dans le combat de Georges Abdallah. Nous nous reconnaissons dans son engagement révolutionnaire internationaliste sans faille durant ses trois décennies d’incarcération pour la fin du colonialisme à travers le monde, sous toutes ses formes, pour la fin du capitalisme et de l’exploitation et en soutien à la lutte des peuples contre toutes les oppressions.

5. Nous nous reconnaissons dans sa farouche détermination et sa conscience indéfectible à mener le combat pour sa libération non sur le terrain des « arguties judiciaires » d’une justice de classe mais bien au niveau des instances politiques – lieu véritable où l’on décide de la place et du poids du rituel judiciaire du moment où il est question des prisonniers politiques.

6. Nous partageons sa ligne de conduite quant au soutien à lui apporter pour sa libération : « C’est sur le terrain de la lutte que l’on peut et que l’on doit apporter le soutien le plus significatif à nos camarades embastillés ». Et en l’occurrence dans son cas, comme il le dit lui-même très clairement, « il ne suffit pas que l’État du Liban “exige” ou plutôt “demande” ma libération, il faut encore que le rapport de force réellement existant puisse faire comprendre aux représentants de l’impérialisme français que mon incarcération commence à peser plus lourd que les possibles menaces inhérentes à ma libération. C’est seulement dans ce cas que l’ordre de mon expulsion vers le Liban ne trouvera plus alors d’opposition. C’est pourquoi, cher·e·s Ami·e·s et Camarades, la solidarité la plus appropriée que l’on peut apporter à tout protagoniste révolutionnaire incarcéré, est celle que l’on développe toujours plus sur le terrain de la lutte contre le système d’exploitation et de domination ». (Lannemezan, le 19 octobre 2019).

Cette ligne de défense de notre camarade, sur cette base politique qui est la sienne, était la nôtre les années passées et le demeure toujours aujourd’hui.

Elle est plus que jamais d’actualité à l’heure où l’Etat français continue à maintenir Georges Abdallah en prison sans que soit signé par le Ministre de l’Intérieur l’avis d’extradition conditionnant sa libération. Elle est aussi plus que jamais d’actualité à l’heure où Georges Abdallah continue à faire face à ses geôliers, à ne rien céder, à résister et où la mobilisation pour sa libération se renforce toujours plus, jour après jour : partout en France, les initiatives pour exiger sa libération sont menées auprès des élus, au cœur des villes et devant les instances de l’Etat lors de campagnes d’affichage, de rassemblements et de tables tenues, lors de meetings, de repas et fêtes solidaires, par des appels à signatures et des courriers envoyés au plus haut représentant de l’Etat, lors des fêtes de partis politiques, et naturellement au sein des cortèges de toutes les luttes sociales et politiques. Georges Abdallah, au quotidien, est de nos luttes et pas un acte militant n’est mené sans que nous réaffirmions que nous sommes de son combat. Cet engagement en région et sur le plan national est désormais aussi large sur le plan international où Georges Abdallah compte des soutiens sur presque tous les continents (en Amérique latine - au Brésil, au Mexique, en Argentine, au Chili, aux Etats-Unis, au Maghreb et en Orient arabes - en particulier en Palestine et au Liban, en Inde, en Europe).

Temps est venu désormais de faire en sorte que Georges Abdallah ne soit pas seulement, comme le disait Leïla Khaled « un symbole pour les révolutionnaires à travers le monde » mais bien un symbole de la résistance unanimement reconnu dont tout un chacun exige la libération au nom du droit juste et légitime à se révolter et à résister. Temps est venu de faire reconnaître Georges Abdallah comme symbole unanimement reconnu de la résistance à l’heure où partout dans le monde, les contradictions certes s’aiguisent mais aussi les résistances des peuples, qui entrent désormais en confrontation directe avec le pouvoir et revendiquent par la révolte ce qui leur est dû ; à l’heure où la résistance du peuple palestinien, dans sa lutte de libération nationale, mène assaut sur assaut contre l’occupant sioniste portant ses coups jusqu’au cœur même des colonies les plus sécurisées ou de ses prisons de haute sécurité ; à l’heure où il est grand temps de réclamer des comptes et de faire en sorte que la peur change de camp !

Alors qu’au Liban vient de se constituer un nouveau gouvernement avec à sa tête comme Premier ministre M. Najib Mikati qui, en son temps, en 2012, avait revendiqué la libération de Georges Abdallah et réclamé son retour au pays en tant que citoyen libanais, temps est donc venu de durcir le rapport de force en amplifiant toujours plus la mobilisation pour la libération de notre camarade.

C’est en ce sens et pour toutes ces raisons - en restant fidèles aux principes d’action et à la ligne politique rappelés ici - que nous appelons aujourd’hui à un nouveau mois d’actions, du 24 septembre au 23 octobre 2021, pour que nous tous, les soutiens à notre camarade, nous ne laissions pas un espace politique libre sur le plan local, régional, national et international sans que soit mise à l’ordre du jour l’exigence de sa libération.

A Albertville, Amiens, Annecy, Aubagne, Aubervilliers, Besançon, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Gennevilliers, Grenay, Grenoble, Lannemezan, Lille, Lyon, Marseille, Montauban, Montpellier, Morlaix, Nanterre, Nîmes, Paris, Pau, Saint-Denis, Saint-Etienne, Tarbes, Thionville, Toulouse, Troyes ; dans les Alpes-Maritimes, en Corse, dans le Finistère, le Gers, en Gironde, en Haute-Marne, dans les Hautes-Pyrénées, l’Hérault, l’Ile de France, le Lot-et-Garonne, dans le Nord et le Pas-de-Calais, au Pays de Cornouailles, en Poitou-Charentes, au Puy-de-Dôme, en région Rhône-Alpes, en Seine-Maritime et dans le Tarn-et-Garonne. ; en Algérie, en Allemagne, en Angleterre, en Argentine, en Belgique, au Brésil, au Canada, en Espagne, en Grèce, en Inde, en Italie, au Kurdistan, au Liban, au Luxembourg, au Maroc, en Palestine occupée, au Pérou, en Pologne, en Roumanie, en Tunisie, en Turquie - partout en France et dans le monde où le combat de Georges Abdallah est relayé et l’exigence de sa libération portée, partout où nous sommes tous - soutiens solidaires actifs à notre camarade - , multiplions les actions de mobilisation et intensifions la pression sur les représentants et les lieux du pouvoir de l’Etat français pour qu’enfin soit signé par le ministre de l’Intérieur actuel l’avis d’expulsion conditionnant la libération de notre camarade et que soit gagné ce combat de mise à mort de cette perpétuité réelle inique.

Nous tous, - anarchistes, autonomes, antifascistes, anti-impérialistes, antisionistes, communistes, démocrates, écologistes, internationalistes, libertaires, marxistes-léninistes, marxistes-léninistes-maoïstes, républicains insoumis, révolutionnaires, trotskystes ; engagés dans des partis, syndicats, fronts, campagnes, associations, collectifs, comités, mouvements et réseaux multiples ; engagés aux côtés de notre camarade dans les luttes politiques pour la Palestine, en soutien à l’Intifada et contre la Normalisation ; pour la défense des luttes des peuples et de leurs résistances ; pour la défense des prisonniers politiques et des prisonniers révolutionnaires ; contre l’enfermement carcéral ; contre les violences policières ; pour la défense des immigrations et des quartiers populaires ; contre le racisme ; pour la défense des travailleurs, de leurs acquis et de leurs droits ; pour celle des gilets jaunes ; pour le combat de l’émancipation des femmes ; contre la torture et la peine de mort - mobilisons-nous une fois de plus, tous ensemble là où nous sommes, dans cette diversité qui est la nôtre, du 24 septembre 2021 au 23 octobre 2021 pour qu’à cette date, la onzième manifestation à Lannemezan soit la dernière et que nous puissions enfin être à ses côtés pour continuer la lutte.

Une, deux, trois, mille initiatives pour la libération de Georges Abdallah !

Il est de nos luttes, nous sommes de son combat !

Palestine vivra, Palestine vaincra !

La victoire ou la victoire !

Paris, le 19 septembre 2021 

campagne.unitaire.gabdallah@gmail.com


 

Premiers signataires : Campagne unitaire pour la libération de Georges Abdallah – Collectif pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah (CLGIA) – ANC (Association Nationale des Communistes) - Le Parti des travailleurs de Turquie (DIP) – Le Collectif Rouge Internationaliste pour la défense des prisonniers révolutionnaires (Le CRI Rouge) - Les Amis de la Palestine contre l’impérialisme et le sionisme (Turquie) - Comité d’actions et de soutien aux luttes du peuple marocain – Comité de défense populaire de Tunisie – Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie – Secours Rouge International – Secours Rouge de Belgique – Secours Rouge arabe – L’Appel belge pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah – Union syndicale solidaire – Collectif 65 pour la libération de Georges Abdallah – Réseau de solidarité des prisonniers palestiniens (Samidoun) – UL CGT Paris 18e – Collectif Palestine vaincra – L’Association Couserans-Palestine - Dimitri Konstantakopoulos, journaliste et écrivain, ancien membre du Secrétariat du Comité Central de SYRIZA (Grèce) – Comité international de soutien à la guerre populaire en Inde (Italie) - Proletari comunisti (Italie) - Soccorso rosso proletario (Italie) – Aline Pailler – L’AFPS 63 – Solidaire 31 – Ligue de la Jeunesse Révolutionnaire – A2C (Autonomie de classe) -


 

Feyadin - Le combat de Georges Abdallah - le 6 octobre aux Studios à Brest à 20h, suivi d'un débat avec les réalisateurs du collectif Vacarmes
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3 octobre 2021 7 03 /10 /octobre /2021 17:18
Quand Giacometti sculptait Rol Tanguy (Maurice Ullrich, L'Humanité, 1er octobre 2021)

Lire aussi:

Giacometti, forçat de l'art - à propos de la biographie de Catherine Grenier - Sabine Gignoux, dans La Croix, 16 février 2018

 

Giacometti et Rol Tanguy

Au moment de la Libération, l’artiste crée, à l’initiative de Louis Aragon, une série de portraits d’Henri Tanguy (1908-2002), dit Colonel Rol-Tanguy, militant communiste et héros de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale : chef des Forces Françaises de l’Intérieur de la région Île-de-France en 1943, il mène la Libération de Paris avant l'arrivée des blindés du général Leclerc. 

 Sa sensibilité de gauche antifasciste, ses liens avec les différentes mouvances du surréalisme et avec l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires seront ainsi rappelés par la série de six dessins politiques exécutés vers 1932 par le sculpteur, qui déclare alors dans une lettre à Breton : « Je ne conçois pas la poésie et l’art sans sujet. J’ai fait pour ma part des dessins pour La Lutte, dessins à sujet immédiat et je pense continuer, je ferai dans ce sens tout ce que je peux qui puisse servir dans la lutte de classes ». 

D’après Alberto Giacometti lui-même, les séances de pose avec Rol-Tanguy furent un moment fort dans les rencontres faites après son retour à Paris après la guerre : « Il n’a rien à faire avec le type du militaire, l’allure des jeunes généraux de Napoléon, il est très vif et intelligent, nous parlons de livres de guerre, etc. » 

(Fondation Giacometti)

 

Un document exceptionnel: Entretiens sur l'art actuel: Marie-Thérèse Maugis avec Alberto Giacometti

 

LES LETTRES françaises (n°1041, du 6 août au 19 août 1964)

Fondées en 1942 par Jacques Decour (fusillé par les nazis)

Directeur: Aragon

 
ALBERTO GIACOMETTI: "Moi, je suis à contre courant..."

Marie-Thérèse Maugis: Giacometti, pensez-vous que ce que représente sûrement une époque est son art?

Alberto Giacometti: Bien sûr. Que reste t-il de la préhistoire sinon des œuvres d'art? Que reste t-il de l'Egypte sinon des œuvres d'art? Dès que les peuples possèdent une écriture, il reste aussi une écriture... Si on parle de la Grèce, il y a la philosophie, la poésie et l'art. L'art est toujours l'expression de son époque.

Marie-Thérèse Maugis: Mais la connaissance que l'on a actuellement de l'art n'est-elle pas particulièrement développée?

Alberto Giacometti: Bien sûr aussi. A travers la photo et les voyages, on connaît tout l'art depuis toujours. Les impressionnistes, Cézanne, avaient une connaissance de l'art qui commençait avec la Renaissance. Pour eux, le reste, c'était l'archéologie. Pour les Vénitiens, pour les Flamands, l'art byzantin était à peine de l'art. Aujourd'hui, on possède une vision différente: on connait l'art nègre, l'art océanien, l'art préhistorique, etc... On sait qu'il subsiste des œuvres d'art de toute civilisation. On sait faire la différence entre une sculpture grecque et un chariot grec... Si une sculpture de n'importe quelle civilisation disparaît momentanément, elle peut resurgir et influencer l'art actuel. C'est ce qui s'est passé pour l'art archaïque il y a vingt ans. Ce n'est pas le même processus pour les objets: la voiture moderne abolit le char traîné par un cheval. Or, une oeuvre d'art, elle, n'est jamais dépassée. Dans ce domaine, on ne peut pas parler de progrès... Dire quel art aujourd'hui est l'expression de notre époque est bien difficile... Il y a des peintres qui reproduisent le Moulin-Rouge ou la place Saint-Marc, d'autres qui font des paysages de Bretagne ou des bouquets de roses, il y a des abstraits, des constructivistes, des tachistes, des sous-impressionnistes, des post-impressionnistes, tout cela a l'air contraire, à vrai dire tous sont l'expression de notre époque...

Marie-Thérèse Maugis: Pensez-vous que la multiplicité des expressions dites artistiques entraîne un intérêt plus grand pour ces activités?

Alberto Giacometti: Actuellement, ça va très mal. Les arts aujourd'hui deviennent de plus en plus informels. Il y a le pop'art en outre. Il y a aussi tous ceux qui exposent à la Palette, ceux qu'on appelle peinards et qui de nouveau plaisent à une certaine bourgeoisie rétrograde. Il y a l'art officiel aussi qui est l'art d'avant-garde. Mais depuis les cubistes, une très petite partie de la civilisation s'intéresse à l'art. Le reste s'intéresse aux cartes postales. Pour l'énorme majorité des gens l'art est bel et bien la télévision, le cinéma, une poupée, les affiches, les objets publicitaires, tout ce qui justement n'est pas considéré comme de l'art... J'ai fait partie du jury de la Biennale des Jeunes et je ne sais pas si vous vous souvenez qu'il y avait un Italien qui avait fait un tableau tout rouge. Bon. Deux ouvriers qui découpaient des planches là étaient stupéfaits. C'était une rigolade pour eux de voir des gens sérieux considérer ce tableau rouge et le juger... Lorsque Schoëffer fait des objets lumineux qui tournent, c'est bien dépassé, un juxe box en donne autant et davantage, c'est lumineux, c'est amusant, ça bouge. C'est je crois ce qui explique l'intérêt pour le pop'art. Le pop'art est plus intéressant pour le public que des taches sur une toile. Il met en valeur les affiches, les photos. Mais vous croyez que Rauschenberg peut continuer à coller des Kennedy sur une toile? Vous avez remarqué que le pop'art rejoint tout à coup le réalisme soviétique. A part le sujet, il n'y a qu'un pas d'écart. Vous allez voir les russes évoluer aussi... Il y a deux ans, un mouvement s'est amorcé avec la poésie. Vous allez voir faire des photos-montage d'ici peu...

Marie-Thérèse Maugis: Croyez-vous que ce bouillonnement d'activité artistique ou para-artistique soit une spécialité de notre temps?

Alberto Giacometti: L'art a toujours avancé à grande vitesse. Dans la sculpture égyptienne qui semble immobile pendant trois ou quatre millénaires, il est possible de distinguer des époques malgré la rigidité apparente des formes, on note un renouvellement extraordinaire de 50 ans en 50 ans. A l'inverse, on fait aujourd'hui comme s'il y avait un gouffre énorme entre les tableaux dévalorisés de La Palette, et les cubistes et l'art moderne. Ils sont beaucoup plus proches qu'on le croit... Par exemple, la vision des couleurs reste impressionniste. Les peintres n'ont pas fait un pas au-delà. Ils accordent tous une suprématie énorme à la couleur et donc mettent en couleurs.. Quant à moi, je regarde rigoureusement avec le même intérêt le tableau le plus pompier accroché dans un restaurant qu'une toile de ceux qu'on appelle les grands peintres d'aujourd'hui!

Marie-Thérèse Maugis: Vous pensez qu'ils appartiennent au même domaine de l'art?

Alberto Giacometti: Bien sûr qu'on doit limiter les domaines... Un vase, aussi beau qu'il soit, n'est pas une sculpture: c'est un objet. C'est un autre domaine. Ce vase ne se réfère qu'à lui-même. Mais quand on amène une peinture à ne présenter qu'elle-même, tôt ou tard elle disparaît. Lorsque Duchamp exposait une chaise, pour lui l'art était fini... (...)

Marie-Thérèse Maugis: Mais vous, Giacometti, qui peignez et sculptez des visages, des êtres vivants dont l'image vous poursuit, avez-vous le sentiment de représenter notre époque?

Alberto Giacometti: Pour moi, le problème est différent. J'ai commencé très jeune à faire des dessins et des sculptures parce que mon père était peintre. Je ne saurai jamais si je serais devenu ce que je suis, si j'aurais fait ce que je fais, si mon père n'avait pas été peintre. On en revient au problème du milieu, de la classe. Mais je n'ai jamais voulu faire de la peinture une profession.

Jusque dans ma jeunesse l'art c'était forcément la présentation du monde extérieur ou de quelque chose en tout cas. Il y a deux filons dans l'art. Soit tâcher de rendre le monde extérieur tel qu'on le voit, soit raconter des histoires... Et cela depuis toujours. Et ces deux filons sont aussi valables l'un que l'autre. Chez Rembrandt, un portrait qui est une image la plus fidèle, la plus ressemblante est tout aussi valable que les illustrations pour l'Ancien Testament. Rousseau qui faisait des forêts tropicales avec des singes est aussi valable que Matisse qui faisait le portrait de sa fille. Ces deux courants sont toujours valables. Ceux qui poussent leurs recherches uniquement d'un côté sont rares. Chardin, lui, à travers ses natures mortes, ne poursuit que la représentation la plus proche possible de la réalité. Delacroix ou Géricault sont déjà doubles. L'un peut peindre le "Radeau de la Meduse" ou faire le portrait d'une folle. Ces deux directions se continuent jusqu'à Picasso qui peut exécuter le portrait d'une personne précise ou représenter des scènes qui s'approchent de la mythologie. Je le répète: une direction vaut l'autre. Les impressionnistes, dans l'ensemble, restent uniquement orientés sur la vision du monde extérieur.

Marie-Thérèse Maugis: Mais vous, dans quel courant vous situez-vous?

Alberto Giacometti: Jusqu'en 1925, malgré mon intérêt pour l'art moderne, ce qui m'intéressait, c'était la vision du monde extérieur, strictement, au plus proche possible. En 1925, je me suis rendu compte qu'il m'était impossible de reproduire une tête. Influencé par l'art moderne, j'ai subi une évolution. J'ai été successivement exotique, surréaliste, abstrait... En 1935, ayant tout oublié, j'ai éprouvé de nouveau le besoin de faire des études d'après nature: je suis revenu à des travaux d'essai. Le problème pour moi est de savoir pourquoi il m'est impossible de faire ce que je veux faire. J'essaie tous les soirs de faire une tête et je n'y arrive pas. Tous les soirs, je tente de savoir ce que je vois et pourquoi je n'arrive pas à le représenter.

Une fois de plus, dans une certaine société, on ne me laisserait pas ces loisirs-là. Je ne travaille pas pour communiquer quelque chose aux autres, mais pour savoir si je pourrai un jour faire de la sculpture ou de la peinture. Ce que je fais est probablement périmé d'avance. Je ne suis pas sûr qu'il y ait un avenir dans la sculpture de cette façon là. Mais si je copie un modèle comme je le fais, même si je suis à côté, et étant donné que j'ai la possibilité de le faire, c'est pour la curiosité de savoir ce que je vois à travers une tête. Je suis obligé de faire la sculpture ou la peinture pour savoir ce que je vois. Je ne pense pas être ainsi l'expression de notre époque. Je ne peux même pas le dire...

Marie-Thérèse Maugis: Ces visages que vous copiez sans fin ne sont pas anonymes. Ils ne peuvent que vous donner, à travers eux-mêmes, une connaissance du monde actuel...

Alberto Giacometti: Sans doute, mais un visage vaut n'importe quel autre visage. Ceux que je peins sont choisis au hasard des rencontres. N'importe quel visage est bon. Et moi immobile devant un visage immobile, cherchant à savoir ce que je vois, cela pourrait se passer à n'importe quelle époque non? Entre votre tête devant ce mur et celles de la Préhistoire, il n'y a probablement aucune différence. La relation entre ce qui caractérise une époque et une autre est plutôt précaire. Moi je suis tout à fait à contre-courant. Je suis un des seuls qui ne s'essaye qu'à copier. Et ce que je copie est ce petit résidu qui me reste conscient à travers la vue. Copier est la chose la plus bébête du monde, copier un verre par exemple: il n'y a rien de plus difficile. D'ailleurs c'est impossible. Cézanne a dit à peu près, copier la nature c'est impossible on ne peut que l'interpréter. Cela ne l'a pas empêché de la copier jusqu'à sa mort... Comme je sais que je n'arriverai jamais à copier la tête comme je la vois, ça a l'air d'une aberration d'insister, ça l'est probablement d'ailleurs. C'est même une absurdité totale ce que j'essaye de faire. Ainsi il m'est impossible d'imaginer ce que serait un tableau fini et c'est en quoi je suis à contre-courant des autres peintres de l'art moderne qui finissent toujours leurs tableaux, et même dans une journée. Je sais que je peux travailler toute ma vie un tableau sans le terminer jamais. Et en admettant que je vive 300 ou 400 ans, je n'arriverai jamais à l'achever.

(...).

Avez-vous déjà vu des tableaux parfaits? Moi je n'en ai jamais vu. C'est une des caractéristiques de l'art d'ailleurs. Une hélice d'avion, pour fonctionner doit être parfaite, un verre à vin pour être utilisable ne doit pas être ébréché. Par contre, une oeuvre d'art n'est toujours qu'une vision partielle du monde extérieur, toujours précaire aussi. En peinture, en sculpture, ou en poésie, il ne peut y avoir de perfection. C'est cela qui fait leur intérêt, leur virulence, ou leur violence. Je vous l'ai dit mais les mauvais tableaux d'un peintre m'intéressent autant que les bons. Il n'y a pas pour moi de différence. De toute manière, on exagère l'importance que l'on donne à l'Art avec un grand "A". La majorité des vivants s'en passe royalement.

(...).

Mais oui, l'art n'est plus une nécessité. Les peintures vont directement de l'atelier au musée. C'est bien précaire comme parcours non? Et le petit cheval blanc publicitaire du whisky Withe est plus une nécessité que les œuvres d'art des grands artistes. Moi-même je ne me considère pas plus utile à la société que le petit bricoleur passionné dans son coin. Je ne donne pas une telle importance à ma peinture. Tout m'intéresse mais on ne fait bien les choses qu'en se limitant à l'extrême. Que ce que je fais serve ou non, c'est le dernier de mes soucis. C'est là aussi que j'ai une position opposée à celle des peintres actuels qui estiment avoir un rôle dans la société. Je suis aussi contre le chômage aux artistes: on ne fait de l'art qu'à ses risques et périls et je sais aussi que la société se passe largement de ce que je fais".

Alberto Giacometti: Les Lettres françaises, août 1964

Alberto Giacometti: Les Lettres françaises, août 1964

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3 octobre 2021 7 03 /10 /octobre /2021 16:59

L'UDB a proposé récemment lors de son congrès un statut ou un "permis de résident" en Bretagne, une idée bien étrange que le parti régionaliste a valorisé dans la presse régionale.

Cette proposition bien dans l'air du temps, justifiée aux yeux de ses promoteurs par la pression immobilière, notamment dans les villes bretonnes et sur les côtes, me semble être, dans sa dimension symbolique, un glissement particulièrement dangereux, et au fond une forme de décalque de la xénophobie française ambiante sur un chauvinisme breton qui existe lui aussi.

Les permis d'habiter et de circuler, les entraves à la libre circulation, nous ramènent aux assignations à résidence du monde ouvrier et populaire dans l'Ancien Régime et jusqu'au 19e siècle (livret ouvrier).

La Bretagne est depuis toujours une terre d'accueil, d'ouverture, de métissage. C'est ce qui fait sa richesse.

Les Bretons ont eux aussi beaucoup émigré, voyagé, et continuent à le faire. Avant bien souvent de "rentrer au pays" à un moment ou à un autre.

La Bretagne est jusqu'à preuve du contraire une partie de la nation française. Nous la chérissons particulièrement parce que c'est notre région, avec une identité propre et forte, des éléments culturels bien à elle, comme beaucoup d'autres régions de France, mais elle n'a pas besoin de recréer des frontières...

Franchement, il existe d'autres manières de permettre l'accès au logement des bretons aux revenus moyens ou modestes que le tri des acquéreurs en fonction de leur lieu de naissance ou de résidence principale... Il nous faut reconnaître et défendre le droit universel au logement par delà les invocations, soutenir le logement social, l'accès à la location, la construction de qualité et la rénovation énergétique.

Ismaël Dupont, secrétaire départemental du PCF Finistère 

3 octobre 2021

 
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3 octobre 2021 7 03 /10 /octobre /2021 16:55
La section du Pays de Morlaix du PCF appelle à  participer massivement à la manifestation syndicale du mardi 5 octobre à 11 h place des otages à Morlaix - Communiqué

Communiqué de la section du pays de Morlaix du PCF

3 octobre 2021

La section du Pays de Morlaix du PCF appelle à  participer massivement à la manifestation syndicale du 5 octobre à 11 h place des otages à Morlaix

Augmentez les salaires et les retraites !
C’est le slogan qui marquera la manifestation du 5 octobre pour les emplois, les salaires et les conditions de travail et d’études.
Et les raisons de manifester ne manquent pas quand on sait que le SMIC vient d’augmenter de 2% seulement quand la rémunération des grands patrons progresse de 30% et que celle des grands actionnaires est de l’ordre de 40%.
Les familles populaires ont déjà bien du mal à boucler les fins de mois mais elles subissent aujourd’hui des hausses insupportables : denrées alimentaires, tarifs de l’énergie avec une nouvelle augmentation de 12,6 % du prix du gaz au 1er octobre (soit une augmentation de 57 % depuis le début de l’année), augmentation du prix de l’électricité et envolée du prix des carburants à la pompe.
Le député communiste Sébastien Jumel vient de proposer d’appliquer un taux réduit de TVA sur le gaz comme sur tous les produits de première nécessité. Une telle mesure permettrait effectivement de soulager dans l’urgence des millions de familles.

A cela se rajoute l'ignominie de la réforme de l'assurance chômage ! Le Président de la République et son Premier ministre ont donc décidé d'imposer la mise en œuvre de la contre-réforme de l'assurance-chômage en ce 1er octobre, malgré l'unanimité qu'elle rassemble contre elle.

Selon les chiffres de l'Unedic, avec l'entrée en vigueur de celle-ci, 1,15 millions de personnes vont ainsi voir aujourd'hui leurs droits baisser drastiquement, en moyenne de 17 % et jusqu'à 40 % pour les 400.000 les plus précaires, dont de nombreux jeunes. 50% des allocataires touchent moins de 860 euros par mois : Comment oser dire que l'on gagne plus au chômage qu'en travaillant !
Cette décision est une ignominie à l'égard des salariés concernés, jugés coupables d'un chômage dont seuls sont responsables les gouvernements successifs et le MEDEF

5 bonnes raisons de manifester

EMPLOIS

- Pour exiger la suspension des plans de suppressions d'emploi
- Pour le conditionnement des aides publiques au maintien et à la création d'emplois stables
- Pour exiger la création des emplois nécessaires pour répondre aux besoins dans les hôpitaux, les Ehpad... et dans l'ensemble de la fonction publique

AUGMENTATION DES SALAIRES
- Pour donner les moyens à toutes et tous de vivre dignement de leur travail et relancer l'économie via la consommation des ménages

DEVELOPPEMENT DE L'INDUSTRIE

- Pour conditionner les aides publiques aux entreprises à des critères sociaux et environnementaux et en assurer leurs contrôles par les représentants des personnels
- Pour maintenir et relocaliser les activités stratégiques sur le territoire
- Pour relancer la recherche et l'innovation à hauteur de 3 % du PlB

SERVICES PUBLICS

- Pour gagner des moyens pour les services publics de l'éducation, la santé, les transports, l'eau, de l'énergie... afin qu'ils répondent aux besoins de la population et aux défis de
demain

CONDITIONS DE TRAVAIL

- Pour une baisse du temps de travail hebdomadaire
- Pour le droit à la déconnexion et à l'encadrement du télétravail
- Pour l'ouverture des droits à la retraite à 60 ans à taux plein
- Pour la reconnaissance de la pénibilité

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3 octobre 2021 7 03 /10 /octobre /2021 09:27

 

Entamée il y a quinze ans, l’ouverture à la concurrence a failli dans sa triple ambition : baisser les factures, améliorer les services et préserver l’emploi.

Officiellement, la libéralisation est un succès. Créée pour mettre en musique la libéralisation des marchés de l’énergie, la CRE, commission de régulation du secteur, comptabilise les consommateurs ayant rallié les offres concurrentes aux tarifs réglementés de vente (TRV) des fournisseurs historiques EDF et Engie (ex-Gaz de France) depuis la déréglementation du secteur en 2007.

Au 30 juin, côté électricité, un tiers des clients résidentiels s’étaient convertis à une offre de marché portée par un fournisseur concurrent d’EDF (près de 8,6 millions de foyers) ou même à une offre d’EDF et Engie elle-même concurrente à la TRV d’EDF (1,4 million, + 96 000). Côté gaz naturel, 7,6 millions de résidences sur 10,7 millions avaient elles aussi rallié le privé. La dérégulation de l’énergie semble donc plébiscitée. D’autant que, côté tarifs, la CRE fait étinceler les statistiques. Pour l’électricité, note-t-elle, « le prix de l’offre de marché avec prix variable, la moins chère, proposée à Paris était inférieur de 8 % au tarif réglementé de vente TTC pour un client moyen (…) et de 14 % sur le marché du gaz naturel ».

Un avantage aux concurrents d’EDF

Ces chiffres ne révèlent cependant pas que l’ouverture à la concurrence s’est faite en tordant le bras à l’usager pour le transformer en consommateur. Depuis le 8 décembre 2019, plus aucun client résidentiel ne peut souscrire une offre en tarif réglementé de vente du gaz naturel, condamné à disparaître en 2023. Le courant devrait suivre. Par ailleurs, ces mêmes TRV, de gaz ou d’électricité, sont calculés pour être structurellement plus chers que les offres des fournisseurs alternatifs. Les TotalEnergies, ENI et consorts ont en effet toute latitude de jouer sur le tiers du prix de la facture lié aux coûts de production et de commercialisation. Pas la TRV. Enfin, les concurrents d’EDF disposent d’un avantage concurrentiel. Le mécanisme de l’Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique) leur donne accès à un quart de la production du parc nucléaire français à un tarif de 42 euros par mégawatt. Alléchant quand le mégawatt se négociait à plus du double ce jeudi sur le marché de gros aux Pays-Bas.

Malgré ces arrangements, l’instauration de la concurrence est un échec. En 2019, 3,5 millions de personnes étaient en situation de précarité énergétique. Selon le médiateur de l’énergie, 671 546 ménages ont subi des réductions de puissance ou des coupures à la suite d’impayés (+ 17% par rapport à 2018). Et les prix flambent, singulièrement le gaz. La fédération mines et énergie CGT a d’ailleurs réévalué l’augmentation des tarifs depuis la privatisation de Gaz de France en 2004 : + 120 %, sans compter l’inflation (+ 22 %) ! L’électricité suit, à + 22 % depuis l’ouverture à la concurrence en 2007. Un calcul qui ne tient pas compte des + 12 % promis par la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili en février 2022. Les offres des fournisseurs concurrents devraient suivre rapidement. Lors du congrès du gaz, qui se tenait jeudi, un courtier évoquait une hausse de 70 % de leurs factures pour un renchérissement de 600 euros par ménage moyen.

Avec l’aval de l’État, actionnaire minoritaire heureux

« Il faut mettre en corrélation ces chiffres avec les produits qu’ont encaissés les entreprises gazières, souligne Frédéric Ben, responsable du secteur gaz à la FNME-CGT. Depuis 2006, les infrastructures de stockage et de réseaux ont permis à Engie et Teréga de faire remonter 24 milliards d’euros de dividendes. L’autre conséquence est que les usagers, devenus clients, doivent maintenant attendre plusieurs jours avant d’obtenir un dépannage, une installation. Car les effectifs de toutes ces entreprises ont fondu de 30 %. »

En plus des factures aux montants incontrôlés et du service dégradé, l’ouverture à la concurrence laisse une autre douloureuse, sociale celle-là. L’ex-Gaz de France est à ce titre un cas d’école. Entreprise relevant du service public transformée en société anonyme en 2004, fusionnée avec Suez en 2008, qui a vite fait disparaître les 18 milliards d’euros de réserves, GDF, devenue Engie en 2015, s’apprête à vendre plus de la moitié de ses effectifs (82 000 emplois), groupés dans sa nouvelle filiale de services Equans. Le tout avec l’aval de l’État, actionnaire minoritaire heureux de récupérer de nouveaux dividendes avant de revendre ses dernières parts (32 %) et achever la privatisation de ce qui reste d’Engie. « Le » restant « sera alors la cible idéale pour une fusion-acquisition (hors réseaux) par Total, qui a déjà fait part de ses velléités », dénonce la CGT. Le syndicat demande : « Pouvons-nous accepter ce démantèlement et cette perte de souveraineté énergétique alors que la transit ion énergétique et la gestion du mix énergétique français représentent un enjeu majeur pour les générations à venir ? »

 

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3 octobre 2021 7 03 /10 /octobre /2021 08:51

Les chroniques de Recherches internationales, août 2021.

 

 

Depuis trente années le XXIème siècle peine à s’affirmer dans ses contours internationaux. Nous crûmes d’abord qu’il avait commencé en 1991 avec l’effondrement du monde soviétique, raccourcissant, comme le suggérait l’historien britannique Eric Hobsbawm, le siècle précédent. Puis devant l’incapacité des États-Unis à maîtriser au tournant du siècle le cours de la mondialisation à travers son fameux triptyque – ouverture internationale, démocratie, marché -, on se dit que tout commençait sérieusement avec les attentats du 11 septembre 2001 et la grande aventure de la « lutte mondiale contre le terrorisme » prônée par Bush Junior et à laquelle nous étions sommés de nous rallier. Et bien non, c’est vingt ans plus tard, cette stratégie s’écroulant, que s’esquissent les traits du siècle à venir. 1991, 2001, 2021, les séquences s’enchaînent, le siècle bégaie, peine à se mettre en place, mais fraie son chemin.

L’issue de cette guerre afghane dépasse par sa portée le territoire de ce petit pays – le cimetière des Empires – et s’apparente au grain de sable dans la chaussure. Si la consternation et parfois la concertation dans le désordre s’installent entre les principales chancelleries, c’est que beaucoup de certitudes tenues pour évidentes viennent de basculer. Les grilles de lectures acquises vacillent tant la portée de l’événement bouscule. Car ce que la chute de Kaboul nous dit du monde qui s’annonce relève de la grande lessive. Quelques premières leçons peuvent s’imposer sans trop de risques d’erreurs.

Cette guerre est emblématique des conflits asymétriques qui ont surgi à travers le monde et qui se transforment en guerre sans fin, dont les objectifs s’érodent d’autant plus en cours de route qu’ils ont été mal définis ou volontairement occultés dès le départ. L’enlisement ne peut être qu’au bout du chemin et le prix à payer à l’arrivée dépend de l’ampleur de l’engagement, du coût initié, des pertes humaines, des divisions internes et de l’humiliation médiatique. Là, l’addition est phénoménale et envoie un signal fort aux autres conflits en cours. Alliés et adversaires l’ont compris. L’Empire est rentré chez lui et hésitera à en sortir, d’autant plus qu’il a fait savoir qu’il avait beaucoup à faire, notamment face au grand rival qui monte, la Chine. « Gulliver empêtré » nous disait déjà Santley Hoffmann il y a cinquante ans dans un autre contexte. Bien sûr, il ne reste pas désarmé et sans puissance et sera attentif à tout ce qui pourrait remettre en cause son hégémonie. Ingérences, surveillances, déstabilisations, embargos, saisies d’avoirs, mesures de contraintes ne seront pas remisés et s’appuieront sur les réseaux d’influences mis en place et la formidable technologie disponible, de la cyber-attaque aux drones.

Devant la défaite cuisante, l’équipe en place devra rendre compte de ses maladresses, de son manque de clairvoyance, de l’échec de ses services ou du refus de leur écoute. Il faudra trouver un bouc émissaire. Un séisme politique s’annonce qui sera plus difficile à surmonter que les péripéties de la fin de la guerre du Vietnam. L’heure du bilan a déjà commencé et il s’annonce ravageur, d’autant que les trois dernières équipes présidentielles sont concernées. Le déballage se fait devant le monde entier.

Dans une large partie de la planète on peut toujours considérer que le pouvoir est au bout du fusil selon la formule en vogue dans les années soixante et soixante-dix. Les conflits en cours vont trouver un formidable encouragement à leurs objectifs devant l’incapacité de la première puissance à façonner le monde à sa guise. Ce qui s’était esquissé au lendemain de la fin de la guerre froide, la multiplication de désordres échappant aux logiques anciennes, va retrouver une nouvelle jeunesse et encourager l’extension de zones grises laissant l’Occident spectateur impuissant face à l’anomie créée. Devant ces zones grises les instruments du monde ancien – armes nucléaires, engagements prolongés sur le terrain – seront inopérants. Il ne reste plus que modèle israélien vis-à-vis de Gaza, c’est-à-dire l’expédition punitive courte – pour éviter les retours d’opinions publiques – accompagnée pour le temps long de toutes les mesures d’asphyxie économiques, juridiques et financières que procure le statut de principale puissance encore dotée de l’hégémonie du dollar. Car la palette d’actions possibles reste loin d’être totalement affectée et on aurait tort de croire l’Empire totalement désarmé.

Le monde devra désormais vivre avec un islam radical buissonnant et conquérant dont l’ambition n’a cessé de croître depuis la chute, en 1979, d’un des pays le plus occidentalisé d’Orient, celui du Shah d’Iran. Ce retour du religieux, qui n’est pas que la marque de l’islam, fait son chemin depuis plusieurs décennies, ne peut qu’être dopé par la chute de Kaboul. L’influence intégriste s’étale déjà dans de larges parties de l’Asie et de l’Afrique et s’oppose au Sahel aux troupes occidentales désemparées, devant les faibles succès rencontrés, sur la stratégie à adopter. La responsabilité de l’Occident dans ces remontées est écrasante. Cet islam a été instrumentalisé pour éliminer les progressistes au Moyen-Orient, pour casser les expériences de construction nationale portées par les gauches nationalistes issues des luttes de décolonisation. Depuis le soutien américain aux Moudjahidines antisoviétiques d’Afghanistan qui essaimèrent dans maintes régions du monde, en passant par l’intervention en Irak qui entraîna la création de Daech et livra le pays à l’influence iranienne jusqu’à l’expédition en Libye dont le contrecoup déstabilisa le Sahel, l’Occident a créé l’objet de ses turpitudes. Et il ne peut, sans gloire, que proposer d’abandonner ces populations à la férule de régimes moyenâgeux qui devront seulement s’engager à ne pas laisser se développer de préparatifs hostiles à partir de leur territoire.

On est bien loin des projets devant refaçonner le Grand Moyen-Orient en démocratie. Ce n’est plus à l’agenda. La perspective est celle du retrait qui découle de la fin de la croyance qu’il était possible, par les armes ou les expéditions guerrières d’imposer la démocratie, les droits de l’homme ou le « nation building ». Les États-Unis ne nourrissent plus une telle ambition, qui n’a souvent été agitée que comme prétexte, tout à leur grande préoccupation de conserver leur première place face à un rival montant. Il y a un basculement des priorités que les alliés doivent comprendre et dont ils doivent aussi savoir que s’il leur venait l’envie de s’engager dans ce type d’aventure, ce serait sans appui.

Dans le domaine des idées, cette défaite nous fait faire retour aux propos de Samuel Huntington. Peu d’auteurs auront fait l’objet d’aussi nombreux commentaires, pour être décriés ou salués, que celui qui annonçait en 1993, dans un article de la revue américaine Foreign Affairs que nous étions désormais entrés dans l’ère du « choc des civilisations ». On mesure aujourd’hui combien il a mal été interprété et incompris. Connaissant le sort du messager qui apporte la mauvaise nouvelle, il a été fusillé. Et il a été trouvé plus confortable de se mettre la tête dans le sable plutôt que de l’entendre. Que nous dit-il ? Que le temps des grands conflits idéologiques susceptibles de dégénérer en guerres était terminé. Qu’ils feraient place à une nouvelle forme de conflictualité adossée à des civilisations fortement marquées par des religions, et que dans le contexte d’un Occident déclinant, il était vain d’aller guerroyer dans ces terres étrangères, car l’échec serait prévisible. Après s’être opposé à la guerre du Vietnam, il condamnera les interventions en Afghanistan et en Irak et prendra soin de se démarquer de la ligne bushienne des neocons de la « guerre globale au terrorisme » dont on a essayé de lui attribuer la paternité. Le temps est venu de le lire comme prédicteur et non comme prescripteur et de comprendre que ces guerres sans fin à l’autre bout du monde sont vaines.

Enfin, on feint de découvrir que ces conflits prolongés présentent partout la même conséquence. Ils précipitent les populations civiles dans la recherche d’un exil et poussent à la montée des flux migratoires. Les pays d’accueil sollicités étant rarement les pays responsables. Très tôt mobilisé, le président Macron nous met en garde. Les possibilités d’accueil sont limitées et devant la multiplication de ces zones grises à venir, il est impossible de ne pas réguler les flux migratoires. Chacun a compris que dans ce domaine le discours avait changé et que Kaboul marquera un tournant. Bref, il ne nous dit pas autre chose que les flux migratoires sont à la fois inévitables et impossibles et qu’ils interpellent les traditions d’internationalisme : aider à fuir ou aider à s’organiser et à résister lorsqu’un partage de valeurs est possible, car tout ce qui bouge aux confins de la planète n’est pas forcément rouge.

On n’a pas fini de digérer les leçons de la chute de Kaboul.

 

 

 

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3 octobre 2021 7 03 /10 /octobre /2021 07:28
Les débats de la Fête de l’Humanité. Communisme.s : quels horizons nouveaux ?
Vendredi 1 Octobre 2021 - L'Humanité

À l’Agora, la rencontre entre Bernard Friot, sociologue et économiste, Frédéric Lordon, philosophe et économiste, et Guillaume Roubaud-Quashie, historien et directeur de la revue « Cause commune », a fait événement. Face aux crises sociales, économiques, politiques, climatiques et sanitaires, ils ont débattu de l’urgence de construire un monde sur de nouvelles bases communistes devient une nécessité vitale pour l’humanité.

À la fin des années 2000, Alain Badiou et Slavoj Zizek entendaient réhabiliter le communisme. Pourquoi faut-il, aujourd’hui, dans un terrain si hostile, relever ce défi de l’émancipation humaine ?

Bernard Friot Je ne dirais pas que le terrain soit hostile. Dans les rencontres auxquelles je participe régulièrement, je ne trouve aucune hostilité. Dans ma génération, un contentieux fait que beaucoup trop font de l’autocensure et hésitent à mettre en avant le mot « communisme ». C’est une erreur manifeste : il y a une aspiration au communisme dans la jeunesse !

Frédéric Lordon Je suis content que cette question soit posée sous l’évocation du travail d’Alain Badiou. Il faut rendre à chacun ce qui lui revient. Pour ma part, je suis venu à l’appellation du communisme, à la nécessité de travailler à cette question assez tardivement. Je n’ai pas une longue expérience d’appartenance à un parti communiste comme Bernard Friot.

Dans ma vie intellectuelle, je me souviens que Badiou avait tenu très haut la bannière du communisme en traversant cet interminable désert commencé au milieu des années 1980 et jusqu’au tournant des années 2010. La sortie du livre "L'Hypothèse communiste" , en 2009, puis la tenue d’un colloque à Londres avaient réuni beaucoup de monde et, déjà, énormément de jeunes. Je m’inscris dans ce sillage, dont je ne suis pas à l’origine.

Badiou s’est exprimé sur le mouvement "Nuit debout", les courants insurrectionalistes, les gilets jaunes, etc. Il n’a pas complètement tort, mais il n’a pas entièrement raison non plus. Nuit debout, avec tous ses caractères de naïveté, n’en avait pas moins fixé une idée directrice : il fallait cesser de dire ce que nous ne voulons pas et commencer à dire ce que nous voulons. Encore fallait-il savoir ce que nous voulons affirmer ! Le communisme est le nom de cette affirmation.

Cela devient impérieux car nous vivons une phase assez typique de ce que Gramsci appelle une « crise organique », durant laquelle se décomposent les autorités institutionnelles (la politique, l’État, la science, etc.) et, corrélativement, tout un ordre symbolique et d’organisation signifiante. Qu’un ordre symbolique se défasse, ce n’est pas une mauvaise nouvelle en soi. Au contraire, même, il y a des ordres symboliques dont on souhaite très fort qu’ils disparaissent. Mais pour que la décomposition soit vraiment une bonne nouvelle, elle doit s’accompagner de la recomposition d’un autre ordre plus conforme à ce que nous voulons.

Pour l’instant, nous sommes un peu dans un entre-deux. Nous sommes devant une espèce de creux terriblement anxiogène, comme toujours quand les formations signifiantes menacent de se défaire et quand rien ne les remplace encore. La nature ayant horreur du vide, des propositions de substitutions apparaissent. Une proposition mortifère, fasciste, pointe son nez. On ne fera face à cette proposition fasciste qu’en avançant une proposition globale de recomposition d’ordre social. Communisme est le nom de cette proposition.

Bien sûr, communisme est un mot détérioré par l’histoire et de nombreux secteurs, de la société restent sensibles à cela. Je me suis moi-même longtemps interrogé : fallait-il mettre un autre nom à la place pour des raisons pratiques et tactiques ? À la fin des fins, j’ai choisi de l’utiliser, à défaut d’autre chose. Qu’y a-t-il d’autre ? Anticapitalisme ? Non, nous ne sommes pas anti, nous sommes pro quelque chose. D’autres comme écologie, social ou solidaire sont des mots qui font partie de la grammaire interne au capitalisme. Ce ne sont pas de bonnes propositions pour dépasser le capitalisme. Alors, disons communisme !

Guillaume Roubaud-Quashie © Albert Facelly

Guillaume Roubaud-Quashie Je saluerai le courage de personnalités du monde intellectuel et médiatique comme Alain Badiou de continuer à se réclamer du communisme. Dans le monde intellectuel moins médiatique, je veux citer Lucien Sève, malheureusement décédé en 2020 lors de la première vague du Covid, qui s’est battu tout autant pour ce mot. Le communisme n’est pas qu’une question intellectuelle ou académique. Elle concerne le Parti communiste. La question du nom s’est d’ailleurs aussi posée pour le Parti. Certains partis, tel le PCI, ont fait d’autres choix. Mais il y avait un problème de fond. Si nous étions dans une démarche communiste en visant à être dans un mouvement conscient et large et évitant la manipulation, nous ne pouvions pas nous-mêmes être dans la manipulation en usant d’un autre mot.

Je réagis maintenant au propos de Frédéric Lordon pour relever l’événement que nous sommes en train de vivre. Nous sommes sortis d’un moment de « timidité », comme le disait Bernard Friot. Aujourd’hui, des figures intellectuelles importantes avancent sur le terrain de l’affirmation en utilisant le mot « communisme » en positif. Je veux souligner ce travail sur des projections d’avenir et non plus sur un simple refus du monde tel qu’il est. Concernant cette perspective communiste, je soulignerai l’actualité de l’impossible. Dans le Capital, Marx a une formule : « Après moi, le déluge, telle est la devise de tout capitaliste. »

Quand on lit les rapports du GIEC, nous sommes vraiment confrontés à cette fuite en avant mortifère. Si on continue à laisser le pouvoir à quelques actionnaires guidés par la seule soif de profits, l’humanité va vers l’abîme. L’urgence de l’impossible appelle autre chose. Et quand on voit ce dont est capable l’humanité, on entrevoit l’urgence d’un possible autre. Sans être étranglés par les logiques d’une course au profit de quelques-uns qui ne cherchent qu’à accumuler, nous pouvons répondre à des défis considérables. Nous sommes dans ce moment précis où il est urgent d’en finir avec le capitalisme et où il est urgent et possible d’entrer dans un nouveau temps de l’histoire humaine. Le communisme est cette urgence.

Les crises que nous traversons sont structurelles. Dans celles qui assombrissent les horizons à court terme, il y a la crise climatique. Dans cette urgence, comment peut-on construire un rapport de forces politique permettant un déploiement du communisme ?

Bernard Friot Le rapport de forces ne peut se tenir que dans la souveraineté du travail. Je suis maintenant convaincu que c’est le seul lieu de notre puissance. Tant que nous accepterons de faire des boulots avec lesquels nous sommes en désaccord, rien ne changera. La conquête de la souveraineté sur le travail est le lieu décisif de la lutte des classes.

Regardez ce qui s’est passé à l’hôpital. Les soignants et soignantes ont été dépossédés de leur travail par les gestionnaires des hôpitaux depuis quarante ans. Et durant la pandémie, alors que ces gestionnaires étaient dans les choux, les soignants et les soignantes ont, eux, retrouvé la maîtrise en tant que professionnels.

Frédéric Lordon Là où la démolition de la classe ouvrière n’a pas suscité un seul battement de cils de la part de la bourgeoisie, la destruction de la planète, qui forcément la concerne un peu plus, commence à l’émouvoir. Avec la question climatique, nous retrouvons un levier politique, et même psychologique, affectif, puissant. Pour une fois, la politique de la peur pourra être maniée par d’autres instances que les pouvoirs capitalistes et impérialistes. Il ne va pas falloir s’en priver ! À condition de faire déboucher cette peur sur des figurations d’un avenir autre. Pour construire un nouveau rapport de forces, il faut d’abord ne plus être dans le déni. Je vise là les intellectuels. On ne peut pas penser la destruction de la nature sans mettre en cause le capitalisme. Pour sauver ce qu’il reste de la nature, cela revient à renverser le capitalisme !

Guillaume Roubaud-Quashie Notre débat est très instructif. Non seulement la perspective positive du communisme revient, mais une autre grande question, souvent dissimulée par ceux qui étaient effrayés par les échecs réels du XXe siècle, celle de l’organisation, peut être posée. Car, comment construire un rapport de forces sans organisation ? On me rétorquera que je fais un plaidoyer pour le Parti communiste. Pourtant, cette question se pose vraiment. Maïakovski disait :  « Malheur aux hommes seuls. » Il avait raison. Si l’on veut que les choses bougent, il y a besoin de mettre en commun les expériences, les réflexions, mais aussi les actions.

Bien sûr, les formes « parti » doivent s’améliorer pour être plus efficaces, pour être encore plus et mieux parti. Pour autant, nous ne parviendrons pas à faire grandir un rapport de forces si chacun bougonne devant son smartphone ou sa télévision. La seule manière d’y arriver, c’est de se coordonner et d’avancer ensemble. Ce n’est pas la réponse exclusive, mais elle est assez structurante : il faut renforcer les organisations de la classe de ceux qui ont tout intérêt au communisme. Cela passe aussi par la confrontation d’idées. À ce propos, le rôle que tient l’Humanité, avec sa Fête, est important.

Sur le travail, Bernard Friot, vous proposez un « salaire à vie ». Frédéric Lordon, vous parlez d’une « garantie économique générale ». Le PCF définit un système de sécurité d’emploi et de formation. Qu’est-ce qui distingue ces propositions ?

Frédéric Lordon Je me reconnais intégralement dans la proposition de « salaire à vie ». Je fais juste une variation nominale mais pas une distinction de principe. C’est l’une des questions dont nous avons beaucoup parlé, avec Bernard Friot, dans les conversations qui ont abouti à notre livre d’entretiens En travail (1).

Je lui explique le sens de l’évitement du terme « salaire ». J’ai bien compris ce qu’il avait en tête, mais j’ai eu l’impression qu’il cherchait les difficultés : le mot salaire étant intimement lié à l’ordre social capitaliste. Cet ordre s’établit sur une série de rapports sociaux du salariat, du travail, de la mise en activité humaine propres au capitalisme. Dessiner alors une perspective communiste en l’asseyant sur la catégorie du salaire me semblait un paratonnerre à objections et à malentendus ! C’est la raison pour laquelle j’ai contourné le mot salaire. Nous nous en sommes expliqués. En réalité, la re-convergence était très simple à opérer.

À l’issue de la discussion, une démarche de requalification conceptuelle paraissait logique. Bernard Friot l’avait déjà accomplie, notamment à propos de la valeur. Il n’y a pas le salaire tout court. Il existe le salaire capitaliste et le salaire communiste. La forme communiste du salaire n’a rien à voir avec sa forme capitaliste. Il suffit de qualifier le salaire et alors le malentendu disparaît.

Bernard Friot Merci, Frédéric, d’adopter le salaire communiste comme projet ! Le salaire capitaliste, c’est la rémunération d’une activité validée comme productive. Sa forme la plus centrale, c’est le travailleur indépendant. La rémunération capitaliste est ce qui reste de la valeur produite, une fois que le fournisseur, le prêteur et l’acheteur ont prélevé l’essentiel. Si le travailleur ne produit rien, il n’a rien.

Pendant le confinement, les travailleurs indépendants se sont ainsi retrouvés à la rue. Les fonctionnaires ont, eux, conservé 100 % de leur salaire. Les travailleurs qui avaient un CDI ont gardé 84 %. Les intermittents, les gens en CDD, les précaires : zéro ! Le confinement a constitué une formidable démonstration. Des fonctionnaires qui ont plus travaillé, comme les soignants, ont conservé leur salaire. Mais d’autres, qui ont moins travaillé, l’ont aussi conservé parce que c’est un attribut de la personne. C’est une immense conquête de la CGT à travers le statut de la fonction publique. Le salaire communiste dissocie le droit à ressource de la validation sociale de l’activité. C’est cela qu’il faut généraliser à tous ! Car, je suis d’accord : cela ne sert à rien d’être anticapitaliste. Il faut être pour, et donc être communiste.

Alors même que l’activité était en difficulté, les salaires ont été maintenus. L’activité a été heureusement dissociée du salaire et cela a été bénéfique. C’est le salaire communiste ! Il repose sur un attribut accordé à la personne afin de lui octroyer une « capacité à » et une « responsabilité de ». Chaque travailleur est titulaire d’une qualification. La personne n’est pas reconnue comme travailleur à travers un contrat de travail, mais au travers d’une qualification dont elle est porteuse. Un fonctionnaire de l’État est ainsi porteur d’un grade, qui ne s’éteindra qu’à sa mort. Lorsqu’il prend sa retraite, il continue à être titulaire de sa qualification, donc son salaire. Le communisme engage une mutation anthropologique du statut du travailleur. Il s’agit d’un statut communiste de la personne adulte. Être souverain sur le travail doit s’établir sur un droit à la personne. C’est bien différent d’une continuité de ressource qui serait obtenue par une continuité du contrat de travail.

Guillaume Roubaud-Quashie Je dois me positionner par rapport à la proposition théorique du salaire à vie avancée par Bernard Friot. Sur ce type de question politique, il y a besoin d’un investissement populaire large. Nous pourrions évoquer d’autres grands penseurs comme Paul Boccara, qui a développé la sécurité d’emploi et de formation. C’est aussi un projet important qui essaie de répondre à la question du chômage et en même temps à celle de l’efficacité sociale.

Plusieurs théories ont été élaborées par des intellectuels communistes. Durant leur congrès, les militants réfléchissent ensemble, confrontent et prennent des décisions. La position actuelle est en faveur du système actualisé de sécurité d’emploi et de formation. Le communisme est une question de classe : savoir qui décide ce qu’on produit et comment on le produit. C’est une question démocratique.

Pour y parvenir, quelle conceptualisation théorique faut-il adopter ? Nous avons intérêt à ouvrir le débat et continuer de travailler, et peut-être parfois tracer des chemins nouveaux. Entre théorie et politique, il existe des dangers. Le risque serait que le parti entre sur la scène théorique pour fixer une ligne politique, l’assène et close le bal. En tant que parti politique, nous ne devons pas entrer dans une démarche visant à estampiller telle ou telle théorie, mais au contraire stimuler l’effort théorique. En même temps, il y a besoin d’une validation pratique au fur et à mesure que l’action est menée.

(1) En Travail. Conversations sur le communisme, de Frédéric Lordon et Bernard Friot, La Dispute.
 
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