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27 octobre 2019 7 27 /10 /octobre /2019 07:04

Le travailleur alerte immédiatement l’employeur de toute situation de travail dont il a un motif raisonnable de penser qu’elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ainsi que de toute défectuosité qu’il constate dans les systèmes de protection. Il peut se retirer d’une telle situation. » Telle est, monsieur le Premier ministre, la définition exacte du droit de retrait, droit reconnu par le code du travail dans son article L. 4131-1.

C’est précisément ce qu’ont fait valoir les cheminots à la suite de l’accident ferroviaire survenu le 16 octobre, l’avant-veille des congés scolaires. (Murmures sur plusieurs travées des groupes Les Indépendants, UC et Les Républicains.)

M. François Grosdidier. Quel rapport avec les TGV ?

Mme Éliane Assassi. Pour rappel, un autorail TER a percuté un convoi routier, faisant onze blessés. Cet accident grave, et qui aurait pu l’être davantage encore sans l’esprit de responsabilité exemplaire du conducteur, pourtant blessé, a déclenché le droit de retrait de 17 000 cheminots sur les 23 000 conducteurs et contrôleurs, soit plus de 73 % d’entre eux. (M. François Grosdidier s’exclame.)

Ces agents ont considéré que les conditions de sécurité n’étaient pas ou plus assurées. Or ni le Gouvernement ni l’entreprise n’ont répondu à leur inquiétude légitime, préférant, par un écran de fumée, relancer un énième débat sur le droit de grève.

Monsieur le Premier ministre, votre gouvernement n’a pas eu de mots assez durs : « grève sauvage qui mérite des poursuites judiciaires », avez-vous dit ; « mouvement social choquant », a déclaré la ministre des transports ; « grève injustifiée et illégale », a affirmé le président de la SNCF.

M. Claude Malhuret. Ils avaient raison !

M. François Grosdidier. C’est vrai !

M. Pierre Louault. Honteux !

Mme Éliane Assassi. La pédagogie de la répétition peut avoir des vertus ; mais elle les perd quand elle consiste à asséner des contre-vérités. En l’occurrence, on ignore l’avis de l’inspection du travail, qui a considéré que le droit de retrait était caractérisé et justifié et rappelé que l’entrave à celui-ci constituait un délit, ce qui semble déplaire à Mme la ministre du travail.

Monsieur le Premier ministre, en tant qu’actionnaire unique de la SNCF, que répondez-vous aux inspecteurs du travail, qui recommandent le retour des contrôleurs dans les trains, dans l’attente d’une évaluation complète des risques ? (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE, ainsi que sur des travées du groupe SOCR.)

M. le président. La parole est à M. le Premier ministre.

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Madame la présidente Assassi, vous m’interrogez sur le mouvement, la perturbation très forte, l’accident…

M. Claude Malhuret. L’abandon de poste !

M. François Patriat. Scandaleux !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. ... survenus à la fin de la semaine dernière et pendant tout le week-end.

Ils ont suscité l’interrogation et l’inquiétude d’un certain nombre d’agents de la SNCF sur les conditions de sécurité, mais aussi un mécontentement et une incompréhension très grands de la part d’usagers de la SNCF qui, un jour de grand départ, se sont trouvés sans aucune information ni prise en compte des problèmes parfois compliqués qui leur étaient posés par ce mouvement non annoncé. Les usagers qui ont subi ces désagréments, vous ne les avez pas évoqués, madame la sénatrice, mais je sais que, au fond de vous-même, vous pensez également à eux… (Sourires et applaudissements sur les travées des groupes LaREM, Les Indépendants, RDSE et UC, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains. – Exclamations sur les travées du groupe CRCE.)

M. Pierre Ouzoulias. D’autant plus que nous prenons les transports tous les jours…

M. Édouard Philippe, Premier ministre. La question de la sécurité est prise au sérieux par les agents de la SNCF, les cheminots en général, par l’entreprise dans son ensemble, direction comprise, et par tout le monde ici. D’ailleurs, sitôt l’accident connu, l’entreprise et le Gouvernement ont pris les décisions qui devaient l’être : lancement d’un audit interne et saisine du bureau d’enquêtes sur les accidents de transport terrestre, pour déterminer exactement ce qui s’est passé, quelles procédures ont été ou non mises en œuvre et quelles conclusions doivent être tirées pour améliorer à l’avenir le niveau de sécurité. C’est ce qui se passe à chaque fois et c’est ce qui a été fait, parce qu’on ne transige pas avec la sécurité…

Mme Laurence Cohen. Dans ce cas, il faut plus de personnel !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. … et parce que chaque incident est une façon d’apprendre et d’éviter sa reproduction ou la survenue d’autres problèmes qu’on n’avait pas anticipés. Cela sera fait systématiquement.

À la suite de cet accident, plus de 15 000 conducteurs et personnels de la SNCF ont fait valoir ce que le droit prévoit sous le nom de droit de retrait. Il se trouve, madame la sénatrice, que nous n’avons pas la même appréciation de la façon dont s’applique le droit de retrait.

Personnellement, sans être nullement un spécialiste, j’ai du mal à comprendre comment, alors que l’accident intervient dans un contexte particulier et sur un type de trains particulier, des conducteurs d’autres matériels à d’autres endroits pourraient considérer que le même problème est susceptible de se poser à eux. (Applaudissements sur les travées des groupes LaREM, Les Indépendants, RDSE et UC, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)

M. Pierre-Yves Collombat. Peut-être parce qu’ils rencontrent les mêmes problèmes !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi les conducteurs de Ouigo et ceux de TGV ont estimé que, sur leur ligne, les mêmes problèmes se posaient. (Applaudissements sur les mêmes travées.)

Mme Éliane Assassi. Un accident, cela ne prévient pas !

M. Pierre-Yves Collombat. Monsieur le Premier ministre, quelle mauvaise foi !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Monsieur le sénateur, j’essaie de répondre, avec passion certes, mais dignement, à la présidente de votre groupe ; permettez que je poursuive…

Pourquoi un conducteur de TGV ou de Ouigo estimerait-il qu’il y aurait pour lui ou pour les passagers une menace grave et immédiate, alors que la question posée porte sur des lignes non affectées à la grande vitesse et intéresse exclusivement les conducteurs de TER ?

M. Pierre-Yves Collombat. Parce que c’est partout le même problème !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Mon analyse et celle de la direction de la SNCF, c’est que, à ce moment précis, dans le contexte de l’entreprise, quelque chose qui relève du détournement du droit de retrait a été fait.

M. Pierre Laurent. Par 15 000 personnes en même temps, vraiment ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Si un tel détournement du droit de retrait est utilisé pour ne pas respecter les obligations d’information en matière de grève dans les services publics, alors c’est en effet inacceptable – ce sont les mots que j’ai employés –, parce que cela fait peser sur les usagers, sur les familles, sur l’ensemble de notre pays des contraintes qui ne sont pas acceptables.

Je le dis calmement et sans rien méconnaître des impératifs de sécurité, mais aussi clairement : parce que nous ne pouvons pas accepter que ce droit individuel de retrait, qui existe et que je respecte, soit détourné de son objet pour provoquer un désordre maximal. Un désordre qui, vous le savez comme moi, peut être interprété de façons très différentes, dans le contexte de l’entreprise et même dans celui de discussions où les organisations syndicales ont des positions à faire valoir.

Telle est la position que je réaffirme, madame la sénatrice, tout en répétant que les questions de sécurité sont essentielles et que nous partageons cet impératif !

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27 octobre 2019 7 27 /10 /octobre /2019 07:02

 

Chili.  La réalisatrice Carmen Castillo décrit un mouvement horizontal, cristallisant le rejet d’un modèle inégalitaire et le refus, parmi les jeunes des classes populaires, d’endurer encore des conditions de vie indignes. Entretien.

L’écrivaine et cinéaste franco-chilienne Carmen Castillo a travaillé auprès du président Allende. Après le coup d’État de 1973, les militaires ont abattu son compagnon Miguel Enriquez, chef du Mouvement de la gauche Révolutionnaire (MIR) ; elle-même, gravement blessé, a trouvé refuge en France. Au cœur du soulèvement populaire elle porte aujourd’hui une « mémoire vivante ».

 

Quelle est l’atmosphère des marches populaires qui se succèdent au Chili ?

Carmen Castillo. C’est une ambiance extraordinaire, par la multitude des collectifs et des organisations impliqués, par l’originalité des pancartes brandies, pleines d’humour dans l’expression des demandes sociales, par le souffle que donnent à ce mouvement la jeunesse des quartiers populaires et les étudiants. Toutes les générations sont emportées par cet élan. Ce qui s’affirme, c’est le refus de céder à la peur, la détermination à tenir la rue. Personne ne se laisse prendre au festival de démagogie mis en scène par le discours, mardi soir, du président Sebastián Piñera, qui affiche un grand mépris devant les exigences exprimées par les Chiliens.

 

Les images du déploiement militaire face au mouvement populaire ont soulevé partout dans le monde une vague d’émotion, d’indignation. Quelles formes, quelle ampleur revêt la répression ?

Carmen Castillo. L’Institut des droits de l’homme, un organisme d’État, a recensé cette semaine 18 morts et plus de 1000 arrestations. Des cas de torture ont été mis en lumière. Mercredi matin, lors de la manifestation autour du métro Plaza Baquedano, au centre de Santiago, on a découvert les traces d’un centre clandestin de torture. Des investigations sont en cours. Des protestataires ont, semble-t-il, été torturés dans une aile de la station de métro. La maltraitance est manifeste, les arrestations d’étudiants se multiplient, le déploiement de l’armée est pesant. La population est en alerte, des témoins filment les scènes de violences. À ce jour, le ministère de l’Intérieur se montre incapable d’établir un bilan précis, et même de publier les noms des personnes tuées. Mais ce qui est frappant, pour nous qui vivons ces évènements, c’est que cette répression n’arrête rien. Ils ne parviennent pas à susciter le  repli. Le déploiement d’une armée prête à tirer ne produit pas l’effet recherché, celui de nous faire rentrer à la maison. Cette réponse répressive, la posture martiale du gouvernement, qui se dit « en guerre », a provoqué, au contraire, un regain de mobilisation. Mercredi, les protestataires ont franchi le périmètre interdit, la marche a continué son chemin.  Un groupe, en ce moment-même, danse la cueca sous les fenêtres du palais de la Moneda, malgré l’impitoyable répression en cours dans le centre-ville. Les Chiliens occupent la rue. J’ai subi le coup d’État, la dictature. Mon indignation de voir l’armée ainsi déployée ne produit en moi aucune paralysie, bien au contraire. Nous-mêmes, les plus vieux, sommes portés par cette disparition de la peur.

 

Comment expliquez-vous l’ampleur prise par ce mouvement qui, parti d’une révolte contre la hausse des prix des transports, semble mettre en cause le modèle néolibéral ?

Carmen Castillo. La hausse du prix du ticket de métro a allumé une révolte d’abord propagée par les étudiants. Le gouvernement leur a dit : « Vous ne payez pas les transports ». Ils ont répondu : « Nos parents, nos grands parents, eux, paient. Nous nous mobilisons pour eux ». Ces jeunes ont attiré dans la contestation des familles entières. Le 18 octobre, à 18 heures, le gouvernement a décidé d’arrêter le métro, bloquant au centre ville 100 000 personnes qui ne pouvaient plus rentrer chez elles. Voilà comment le mouvement a pris corps : il est né d’une prise de conscience, du refus de subir encore des conditions de vie indignes. C’est une explosion sociale, nationale, populaire, contre un système qui a cru pouvoir régler les affaires de la société par le marché, les abus, l’exploitation des plus pauvres. Le clivage social au Chili reflète une situation de lutte des classes, avec, d’un côté, les riches appuyés par un petit secteur des classes moyennes, et puis, de l’autre côté, les pauvres et la plus grande partie des classes moyennes, qui subissent de plein fouet le système. Cette société est coupée en deux.

 

Qui sont les manifestants sortis spontanément dans la rue ?

Carmen Castillo. Le moteur de ce mouvement, c’est une jeunesse transversale. Pas seulement les étudiants : tous les quartiers populaires sont dans la rue, avec cette jeunesse précarisée, sans emploi. Tout a commencé par un grand « ça suffit ! », avec le refus de payer si cher des transports en commun drainant chaque jour 2,5 millions de passagers. Le métro a été attaqué, incendié parce qu’il est le symbole même de ce système, d’une modernité bien réglée. On marche, on prend le métro, on subit des trajets de deux heures, on va travailler, on obéit. Et il faut payer, en prime, des prix exorbitants pour ceux qui perçoivent le salaire minimum. Le métro cristallise, comme les supermarchés, comme les pharmacies qui vendent à prix d’or les médicaments, le refus de la réponse de marché, de la corruption. Il y a une raison sociale à ces violences. Les grands médias fustigent en boucle le vandalisme, dans le but de faire refluer le mouvement. Sans succès : dans les quartiers populaires, les habitants se sont auto-organisés pour défendre les petits magasins, pour faire face à la délinquance, aux bandes domestiquées qui s’attaquent aux pauvres. Mais ce qui est complètement nouveau, c’est que les manifestations s’étirent jusqu’au  cœur des quartiers riches.

 

Comme celles des gilets jaunes en France…

Carmen Castillo. Oui ! Comme en France, les protestataires ont investi ces quartiers chics, c’est complètement inédit. Ce que nous vivons ici devrait d’ailleurs alerter le gouvernement français, et tous les gouvernements de la planète dévoués au néolibéralisme. Le Chili était, de ce point de vue, le système parfait. On ne pouvait pas s’attendre à ce qui est venu. Ici, dans ce laboratoire du néolibéralisme, ça fonctionnait très bien : le soi-disant ruissellement n’est jamais arrivé ; la population endurait l’oppression, elle était ligotée par la consommation, les cartes de crédit, l’endettement. Avec, bien sûr, une société pour les pauvres et une société pour les riches. Une éducation pour les pauvres, une éducation pour les riches. Idem pour le système de santé, les transports, etc. Au Chili, les gens subissent une immense cruauté. Les choses sont en train de bouger, même s’il est impossible de prédire l’issue de ce soulèvement. Ce qui est évident, c’est que l’évènement a eu lieu et que rien ne peut plus être comme hier. Je participe, avec mon collectif de l’école populaire de cinéma, à des actions, des micros ouverts, des projections d’images, des assemblées de quartier. Ces rendez-vous fédèrent tout le monde, autour de revendications sociales et du sentiment que la vie n’est plus vivable, qu’il n’y a plus rien à perdre. Il y a des syndicalistes, des écologistes, des féministes, des citoyens engagés dans des collectifs ou des groupes de quartiers, des gens seuls qui se retrouvent avec d’autres. C’est magnifique. Vous savez ce que l’on ressent quand on a le privilège de vivre un tel éveil…

 

Comment jugez-vous les premières réponses avancées par le président Piñera ?

Carmen Castillo. Elles sont stupides, burlesques. Au Chili, de toute façon, la classe politique ne fait plus de politique depuis longtemps. Ils pensaient pouvoir gérer cette situation en déployant l’armée, en décrétant le couvre feu en mobilisant la rhétorique de la guerre et de l’ennemi intérieur : ça ne marche pas. Une hausse du salaire minimum est envisagée, mais elle serait prise en charge par l’État ! Personne n’est dupe de ces petites mesures. L’aveuglement de ce pouvoir est celui de tous les pouvoirs néolibéraux au monde. Ils sont tous pareils. Ils ne savent pas comment vivent les gens, ce qu’ils pensent. Après un demi-siècle, bientôt, de néolibéralisme au Chili, les mots qu’emploient partout les gens dépourvus d’organisation, dans les lieux de rassemblement, tissent une parole authentique, d’une intelligence sidérante. On ne peut plus les berner. Ils n’ont pas réussi à occuper complètement les têtes avec leurs histoires de consommation, de marchandise et d’argent.

 

Ces dernières années, l’Amérique latine est devenue le théâtre d’une contre-révolution pour anéantir les politiques populaires expérimentées par la gauche. Les mouvements de protestation qui se développent aujourd’hui, au Chili et ailleurs, expriment-il le rejet de cette reprise en main par les tenants du néolibéralisme ?

Carmen Castillo. Je l’espère. Je ne peux parler que du Chili. Je suis cinéaste : j’ai besoin du tangible. Je suis en train de tourner des images avec des jeunes cinéastes, vidéastes, qui filment les évènements en cours. Ce qui surgit aujourd’hui, c’est l’inattendu, l’imprévisible de l’histoire. Je l’ai toujours répété, j’ai voulu le dire dans mon film « On est vivant » : il n’y a pas de fatalité, jamais, c’est nous qui faisons l’histoire. Il faut donc tenir, tenir contre l’impossible. D’innombrables mouvements sociaux ont précédé ce soulèvement. À chaque fois, nous perdions. Mais nous ne perdions pas tout : la preuve est là, ça ressurgit et ça prend. Les abus sont trop forts, la conscience de l’injustice est trop grande. Les luttes, depuis 2006, sont incessantes, elles se sont heurtées à ces gouvernements se prétendant de gauche, qui n’ont fait qu’administrer le modèle néolibéral de Pinochet. Bien sûr, on ne peut comparer les trente années écoulées à l’ère de la dictature mais les politiques conduites tout au long de cette période n’ont fait qu’aggraver l’injustice et le saccage. Au point que le Chili appartient totalement, désormais, aux multinationales. Elles possèdent tout : l’eau, les montagnes, la terre, l’océan, l’électricité, les transports. Tout ! La lutte pour l’eau, dans le Chili d’aujourd’hui, est une lutte profondément anticapitaliste. Le mot révolution n’a pas été levé ces jours-ci. Mais des lignes de perspectives apparaissent, avec la revendication d’une assemblée constituante, l’appel à une nouvelle constitution. Chaque jour, de nouvelles pistes sont défrichées. Le mot « égalité », ce mot formidablement dense, qui avait été évacué du vocabulaire politique au profit du mot équité, vide de sens, fait aujourd’hui son retour. Il est brandi dans les marches, avec le mot « liberté ». Au point où nous en sommes, ce que je ressens, c’est que ces archipels de luttes peuvent créer un continent populaire où la majorité des Chiliens pourra se retrouver.

 

Quelle place tiennent les organisations politiques, syndicales, dans ce mouvement horizontal ?

Carmen Castillo. Les syndicats y sont impliqués, ils ont lancé un appel à la grève, le pays est à moitié paralysé. D’autres organisations, actives depuis des années, sont engagées, comme le mouvement  « no mas AFP », qui demande l’abolition du système de retraite par capitalisation hérité de la dictature. Ses porte-parole sont dans la rue, à l’antenne des radios, sans être à la tête du mouvement. Le peuple mapuche vient de publier une déclaration très forte, avec un appel à élargir la mobilisation et à s’organiser dans les territoires indigènes. La parole mapuche est très importante dans le Chili d’aujourd’hui… L’attitude de Daniel Jadue, le maire communiste de Recoleta, au nord de Santiago, est formidable, il se tient au côté des protestataires, comme Jorge Sharp Fajardo, le maire de Valparaiso, militant de Convergencia social. Les députés communistes et quelques figures du Frente amplio disent « non » et refusent toute négociation en catimini. Mais ce n’est pas par là que ça passe. Des collectifs, des individus se retrouvent et marchent ensemble. On ne voit pas de dirigeants politiques dans la rue. Ce mouvement horizontal, sans leaders, trouve ses articulations à la base, hors des cadres traditionnels.

 

Les révoltés chiliens regardent-ils vers les soulèvements populaires en cours ailleurs dans le monde ? Ont-ils le sentiment de participer à un mouvement global ?

Carmen Castillo. Jusqu’ici, les protestataires s’exprimaient en marchant, en chantant, au travers de cacerolazos, avec peu de prises de parole. Ils commencent à prendre le micro et lorsqu’ils le font, la parole qui jaillit est intarissable. Certains font la connexion avec une crise planétaire du système néolibéral. Comme si le néolibéralisme n’arrivait pas à mourir, et que nous étions dans le temps long de l’agonie d’un monde, avec des sursauts du mouvements social contre ce système fondé sur l’exploitation, l’injustice et la cruauté. Mais la conscience d’un mouvement global n’est pas répandue pour l’instant. Elle viendra. Pour l’instant, nous en sommes encore à nous reconnaître entre nous, à vivre au jour le jour, à surmonter les tensions et les peurs pour faire perdurer cet élan. Cette conscience viendra, car il y a de frappantes similitudes entre les explosions sociales contre cette logique économique et son modèle de société.

 

Vous avez pris part, au côté d’Allende, à l’expérience de l’Unité populaire. Vous avez subi dans votre chair l’innommable violence de la dictature de Pinochet. Comment ce mouvement résonne-t-il aujourd’hui en vous ?

Carmen Castillo. Vous savez, quand on survit à tout cela, on porte en soi une mémoire vivante. Je ne ressens pas de nostalgie. Je regrette simplement que ma génération n’ait pas su transmettre assez cette histoire, la façon dont nous faisions de la politique dans ces années-là. Nous aurions du raconter davantage et mieux, aux Chiliens et au monde entier, comment Salvador Allende a consacré toute sa vie à la construction de cette alliance politique qui a gagné les élections. Il était tout le contraire d’un démagogue : c’était un éducateur du peuple, un homme d’un grand courage, porté par une éthique, une intelligence politique, un attachement profond à l’unité. Nous aurions du faire vivre la pensée de Miguel Enriquez, celle du pouvoir populaire et de l’action directe. Aujourd’hui, je suis habitée par eux, je suis avec eux dans la rue. Cette mémoire des vaincus reste une énergie qui s’incarne aujourd’hui dans ce mouvement populaire. En y prenant part, je ne pense pas au coup d’État. Ce n’est pas ça que j’ai en tête quand je traverse le couvre-feu. J’affronte, avec cette jeunesse révoltée, les enjeux d’aujourd’hui, avec l’expérience du passé. Ce que je porte en moi de Salvador Allende, de Miguel Enriquez et de mes amis assassinés, torturés, disparus, ce n’est pas leur mort. C’est leur vie.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

 

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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 12:32

Le gouvernement nous fait des leçons sur la dette qu'on va laisser à nos enfants tout en proposant que la réforme des retraites s'applique seulement à ces mêmes enfants. C'est honteux!

Fabien Roussel invité de la matinale de Public Sénat le 23 octobre 2019

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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 07:54

 

Les « sages » préconisent l’accélération de l’ouverture à la concurrence et la filialisation des transports régionaux.

La Cour des comptes a rendu public, ce mercredi, un rapport sobrement intitulé « Les transports express régionaux à l’heure de l’ouverture à la concurrence ». C’est en réalité à une lourde charge contre le service public ferroviaire que se sont livrés les « sages » de la rue Cambon.

Sous compétence des régions, les TER transportent chaque jour 900 000 voyageurs à bord de 7 000 trains (et 1 300 cars) sur plus de 20 000 kilomètres de voies ferrées. Un service public du quotidien qui souffre particulièrement du manque de moyens alloués à l’entretien des voies et de la politique de suppression massive de guichets, de gares et de lignes menée par la SNCF pour des motifs de rentabilité. Certes, la Cour des comptes reconnaît que la baisse sensible de fréquentation des TER s’explique en partie par la concurrence des « cars Macron ». Mais elle estime surtout que « les difficultés de gestion rencontrées par l’exploitant » sont dues aux « grèves de 2014, 2016 et 2018 » et aux « coûts d’exploitation en hausse constante » (4,1 milliards d’euros en 2017), dont elle attribue la responsabilité partagée aux régions et à SNCF Mobilités. « Les premières en maintenant un niveau de service en gare (guichets) ou à bord des trains (présence de contrôleurs) dont l’efficacité est discutable. La seconde (…) à cause d’une organisation du travail peu efficace, d’une trop faible polyvalence des agents et d’une augmentation trop automatique des salaires ». Le texte pointant au passage et très opportunément « le coût du régime spécial de retraite des cheminots ».

« Acharnement politique »

Une fois dressé son bilan, la Cour des comptes décline neuf recommandations, parmi lesquelles le transfert de la propriété des infrastructures aux régions qui le souhaitent, l’augmentation du prix du billet pour l’usager, la suppression de certaines lignes et leur report modal sur la route (cars, taxis, minibus…), l’accélération de l’ouverture à la concurrence et la filialisation totale de l’activité TER. Un « acharnement politique qui frise l’indécence et confirme la stratégie du gouvernement : en finir avec le train public », a immédiatement réagi la CGT cheminots. Pour le syndicat, la Cour des comptes, « véritable conseil en casse sociale auprès du gouvernement », égrène, une nouvelle fois, « les mêmes poncifs ». « La stratégie de la sulfateuse érigée en principe incontournable se poursuit donc alors même qu’un véritable débat public s’instaure sur la sécurité ferroviaire », relève la CGT. Le calendrier est parfois capricieux.

Marion d’Allard

 

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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 07:15
Henri Martin, dans la lutte pour la paix en Indochine (L'Humanité, Raymond Mourlon, 25 octobre 2019)
Henri Martin, dans la lutte pour la paix en Indochine
Vendredi, 25 Octobre, 2019

Histoire. Un temps, de 1950 à 1953, la France n'a parlé que de l'affaire Henri Martin, du nom de ce jeune marin communiste, maquisard FTP et militant anticolonialiste

 

En 1945, lorsque le territoire métropolitain est à peine libéré, Henri Martin, jeune communiste, maquisard FTP à 17 ans, s’était engagé dans la marine, afin de poursuivre le combat contre le militarisme japonais. Mais, sur place, ce fut une tout autre réalité qu’il découvrit : les Japonais vaincus, les coups de feu étaient échangés avec des maquisards vietnamiens. Dès lors, il voulut démissionner de la marine et témoigner de ce qu’il avait vu. Cette démission refusée, Henri Martin, de retour en France, affecté à l’arsenal de Toulon, prit contact avec son parti et entama une lutte, évidemment clandestine, au sein de la marine nationale : distributions de tracts, inscriptions à la peinture, discussions avec les soldats. Ce qui devait arriver arriva : il fut arrêté par la police militaire. Il fut l’objet d’un procès politique à grand spectacle. L’affaire Henri Martin, qui commença alors, avait tout pour être exceptionnelle : la disproportion entre l’acte – une simple activité, politique certes, contraire au règlement militaire – et la condamnation (cinq ans de prison !), la personnalité du jeune marin, qui ne baissa jamais les yeux devant ses juges, qui clama haut et fort le droit à l’indépendance du peuple vietnamien.

Commença alors, dans toute la France, une campagne intense, d’une variété et d’une amplitude exceptionnelles. Tous les militants communistes, mais aussi des organisations de masse, se mobilisèrent : collectes de pétitions, délégations auprès d’élus de tous bords, distributions de tracts par millions, inscriptions à la peinture dans les endroits les plus invraisemblables, débrayages dans les ateliers… Une troupe d’acteurs militants sillonna la France avec une pièce, Drame à Toulon, tout à la fois véritable spectacle et meeting politique permanent. Les intellectuels communistes s’engagèrent, Éluard dédia à Henri Martin un de ses poèmes, Picasso, Lurçat, Fernand Léger, Fougeron firent des portraits du jeune marin. La campagne fut internationale. Le grand écrivain vietnamien Nguyen Dinh Thi, l’immense Nâzim Hikmet lui dédièrent des poèmes. Et la campagne déborda largement les rangs communistes, avec les engagements de Jean-Paul Sartre, le premier, mais aussi de Vercors, d’Hervé Bazin, de Prévert.

De tous les combats internationalistes

Finalement, le 2 août 1953 au petit matin, Henri Martin fut libéré. Trois ans en prison pour la paix du monde, trois ans en prison pour la liberté d’un peuple.

Henri Martin, l’exaltation de la libération passée, reprit la lutte, une année durant, jusqu’à ce que le peuple vietnamien, après Diên Biên Phu, arrive enfin à se débarrasser du colonialisme français. Puis, il fut un dirigeant actif des Jeunesses communistes, notamment lors de la guerre d’Algérie. Après une nouvelle arrestation, le gouvernement hésita pourtant à lui faire un (nouveau) procès : il avait été échaudé.

Membre du comité central du PCF, Henri Martin fut ensuite de tous les combats internationalistes.

Henri Martin était venu s’installer, avec son épouse, à Pantin, en 1987. Il se trouve que j’étais son voisin. Mais aussi son camarade, dans la section du PCF de la ville. Henri imposa vite sa personnalité. Il était un militant du quotidien, un vendeur de notre journal comme les autres. Il ne parlait jamais de son activité passée. Ce sont les « anciens », dont mon père, qui évoquèrent l’affaire Henri Martin. Alors, après bien des hésitations, je me décidai à lui parler.

Un modeste, d’une grande culture

Et, timidement, à lui demander de se raconter. Ce furent, pour ma petite équipe et moi, des moments d’intense émotion. Entre le 31 janvier et le 21 février 2007, je le filmai quatre heures. Ce ne fut pas si facile que cela, car Henri était un modeste, et il fallait souvent le ramener à son affaire. De plus, sa grande culture nous amena souvent sur des chemins de traverse. Il me parla longuement de Victor Hugo, aborda l’écologie, « question politique majeure » à ses yeux. Il en résulta deux DVD.

L’étape suivante était toute tracée : une diffusion, modeste (car hors des circuits commerciaux) mais tenace. Avec Henri et notre ami commun Alain Ruscio, nous avons commencé un périple qui nous amena d’une classe de CM2 à une maison de retraite, mais également dans des cinémas, dont le Ciné 104 de Pantin. Henri, égal à lui-même, se prêta toujours avec la même gentillesse aux questions qui suivaient invariablement les projections. Il le fit tant que sa santé le lui permit. Et même au-delà : nous avons gardé le souvenir un peu triste de sa dernière apparition post-projection, alors que sa voix le trahissait déjà quelque peu.

C’est cet homme, qui aurait catégoriquement refusé qu’on l’appelât « grand », qui est honoré à juste titre par la municipalité de Pantin.

Raymond Mourlon Réalisateur

Pantin inaugure la rue Henri-Martin

La municipalité de Pantin donnera le nom d’Henri Martin à une rue de la ville, le mercredi 6 novembre, à 18 heures, quartier des Quatre-Chemins, entre les rues Berthier et Sainte-Marguerite. La cérémonie se déroulera sous la présidence du maire de Pantin, Bertrand Kern, en présence de l’ambassadeur de la République du Vietnam, du secrétaire national du PCF Fabien Roussel et de l’historien Alain Ruscio. L’événement sera suivi de la projection du film de Raymond Mourlon, Henri Martin, portrait d’un militant, à 19 h 30 au cinéma Ciné 104, puis d’un débat en présence d’Alain Ruscio et du réalisateur.

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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 07:11

Conférence de presse du PCF pays de Morlaix:

Municipales, nos objectifs pour les habitants du pays de Morlaix

– 25 octobre 2019

Le Parti Communiste est une force militante qui compte dans le pays de Morlaix.

85 adhérents dans la section de Morlaix, une centaine en tout à l'échelle de Morlaix-Communauté avec la section de Lanmeur et celle de Morlaix, une présence militante très régulière, un engagement pour la défense de l'hôpital du pays de Morlaix, les bureaux de poste, les Trésoreries et finances publiques, les déchetteries, pour les mardis de l'éducation populaire, la fête du Viaduc le 1er mai, des élus qui cherchent à servir au mieux la population et les idées de gauche à Morlaix, Plouigneau, Guimaëc, Plourin-les-Morlaix, dans l'opposition ou des majorités d'union.

Aujourd'hui, nous avons la possibilité de présenter des candidats à Morlaix, Plougonven, Plouigneau, Lanmeur, Guimaëc. Dans d'autres communes où nous avons des militants prêts à s'engager dans des listes municipales d'union, des contacts sont en cours.

Le Parti Communiste au niveau national, c'est 6700 élus, 600 maires. Une quarantaine d'élus dans le Finistère dont actuellement 5 dans le pays de Morlaix. Nous voulons en avoir davantage au sortir des élections municipales pour servir les intérêts des citoyens, et notamment un groupe au Conseil de Communauté de Morlaix-Co. Nous voulons surtout faire élire un maximum de majorités de gauche sur des projets qui vont dans le sens de l'intérêt du plus grand nombre.

Nos élus sont des élus de terrain qui travaillent dans la proximité et le dialogue au service des besoins des populations, qui défendent les services publics, le social et les solidarités, une vision de la démocratie de participation citoyenne, des élus qui rendent des comptes et n'hésitent pas à porter des causes (contre TAFTA et CETA, contre la privatisation d'ADP, la centrale à gaz de Landivisiau, pour un moratoire sur les compteurs Linky, pour les droits humains, les droits des prisonniers politiques palestiniens, l'accueil des migrants ... ) comme à porter le débat dans les assemblées, même quand ils sont minoritaires.

Pour nous, la présence communiste dans les conseils municipaux est une garantie pour aiguillonner la gauche dans la bonne direction et faire en sorte qu'elle ne s'éloigne pas des aspirations populaires, pour défendre aussi le personnel municipal et l'emploi public.

Aujourd'hui, le pouvoir macroniste impose au pays une régression sociale et démocratique sans précédent.

13 milliards d'euros de dotations retirés aux collectivités locales d'ici 2022, une casse du statut de la fonction publique territoriale, 4 milliards d'euros amputés au budget de la Sécu et des hôpitaux en 2020, un vaste plan de destabilisation des syndicats via une remise en cause des cadres de la démocratie sociale (CHSCT, commissions paritaires), une réforme ultra-libérale du droit du travail, des baisses d'indemnisations significatives pour 40 % des chômeurs, une casse du régime des retraites par répartition.

N'en jetez plus! 

Les candidats sous l'étiquette LREM, derrière les sourires de façade et de communication, et leurs différentes couleurs arborés (verte, rose, bleue) défendent cette politique humainement scandaleuse, aux conséquences profondes pour la population et notre lien républicain qui se délite.

Macron cherche aussi parallèlement en instrumentalisant le débat sur l'immigration et la laïcité, en favorisant ses apparitions télévisées, à se donner comme principal adversaire l'extrême-droite RN dans un paso doble mortifère, pour rééditer en 2022 le scénario de 2017.

Nous voulons empêcher ce scénario, redonner de l'espoir à gauche, résister au rouleau compresseur libéral comme à la progression des idées racistes et populistes d'extrême-droite. C'est pourquoi nous defendons le rassemblement à gauche des partis politiques et des citoyens de gauche, dans le Pays de Morlaix, comme dans tout le pays et le Finistère.

Nous voulons des listes clairement à gauche, unifiant les forces disponibles mais aussi très clairement ouvertes aux citoyens et habitants sans étiquette.

Dans le pays de Morlaix, il a été possible de travailler en bonne entente sur des objectifs partagés et une ambition majoritaire avec le PS et Génération.s mais nous sommes disponibles pour travailler avec tout le monde à gauche dans l'intérêt de la population. Avec l'UDB sur Morlaix, des discussions sont toujours en cours.

Ce que nous défendons :

- la participation citoyenne au niveau des communes et de Morlaix Communauté

- le soutien au monde associatif, à la culture et aux politiques sportives

- la laïcité, dans une vision non excluante ou instrumentalisée

- une politique d'égal accès effectif aux droits par des dispositifs qui favorisent les familles et personnes aux revenus les plus bas (accès aux cantines, garderies, loisirs, etc.)

- le maintien et l'amélioration des services publics de proximité

- les régies publiques pour les biens communs que sont l'eau, le stationnement, la mobilité

- la gratuité des transports en commun et leur extension

- une vraie prise en compte de la problématique du vieillissement et une politique d'accès aux droits et de lutte contre l'isolement et la précarité des personnes âgées en perte d'autonomie.

- une politique de rénovation de l'habitat, notamment social, mais aussi des propriétés en précarité énergétique, une prise en compte publique des dangers du radon

- une agriculture responsable, respectueuse de l'environnement et de la santé

Tract du PCF Pays de Morlaix pour les élections municipales - distribué déjà le 19 octobre sur le marché de Morlaix

Tract du PCF Pays de Morlaix pour les élections municipales - distribué déjà le 19 octobre sur le marché de Morlaix

Tract du PCF Pays de Morlaix pour les élections municipales - distribué déjà le 19 octobre sur le marché de Morlaix

Tract du PCF Pays de Morlaix pour les élections municipales - distribué déjà le 19 octobre sur le marché de Morlaix

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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 07:06
« Le grand danger est de suivre pour la pêche le même chemin que celui de l’agriculture dans les années 1960, avec une course au gigantisme et une réduction du nombre de pêcheurs. » (L'Humanité)

« Le grand danger est de suivre pour la pêche le même chemin que celui de l’agriculture dans les années 1960, avec une course au gigantisme et une réduction du nombre de pêcheurs. » (L'Humanité)

Sébastien Jumel : « La mer mérite un ministère de plein exercice »
Vendredi, 25 Octobre, 2019

Secteur maritime. Menacée par le Brexit, la pêche artisanale française doit être soutenue et développée, selon le député PCF de Seine-Maritime Sébastien Jumel, qui a présidé la mission d’information dont le rapport a été rendu ce mois-ci. Entretien.

 

Le rapport parlementaire sur la pêche indique que le Brexit fait peser de lourdes menaces sur la filière…

Sébastien Jumel Le pire scénario est bien sûr celui d’un Brexit dur. Nous avons 20 à 60 % des pêches françaises qui se font en zone britannique. Sans accord, la possibilité de fermeture de ces eaux et le report de plusieurs pays de l’UE sur nos côtes est très inquiétante. Il y a un risque de bataille navale, comme on en a déjà vu autour de la coquille Saint-Jacques, et de pillage de la ressource qui serait dramatique. Toute la filière dépend fortement de l’importation britannique, avec des menaces de délocalisation (notamment pour le premier site européen de transformation de poisson situé à Boulogne-sur-Mer – NDLR). Mais, même en cas d’accord, il y a énormément à faire en France. Cela fait trop d’années que la pêche n’est pas prise en compte à son juste niveau. Pendant les huit mois passés en mission d’information, j’ai sans cesse posé cette question : « Peut-on me citer un discours fondateur sur la pêche ? » Non. La France n’a pas de véritable politique de pêche. Les services sont éclatés et la gouvernance opaque. L’État a transféré à l’Europe et aux comités régionaux un grand nombre de compétences sans cohérence globale. Or la voix des quais mérite d’être portée au plus haut niveau. Il faut absolument créer un ministère de la Mer de plein exercice. Sans ça, on aura un ministère amer.

Vous avez interrogé le ministre de l’Agriculture cette semaine dans l’Hémicycle. Sa réponse vous a mis en colère. Pourquoi ?

Sébastien Jumel Il s’est contenté de dire qu’il était d’accord avec moi et qu’il avait envoyé des courriers mais ce n’est pas suffisant. Il faut prendre des décisions. Depuis quelques jours, des chalutiers de plus de 30 mètres armés de capitaux hollandais vident la Manche Est de nos poissons. Ce sont les mêmes qui ont détruit la ressource en mer du Nord. La bande des douze milles doit être interdite à ce type d’engins, et réservée à des bateaux immatriculés dans nos ports, surtout en cas de Brexit dur. À cela, le ministre n’a pas répondu. Nous attendons aussi des traductions législatives suite à notre rapport. Notre parti pris est de soutenir la pêche artisanale, à dimension humaine et respectueuse de l’environnement. C’est la meilleure façon de préserver la ressource, comme le soulignent les ONG. Le grand danger est de suivre pour la pêche le même chemin que celui de l’agriculture dans les années 1960, avec une course au gigantisme, une réduction du nombre de pêcheurs, une exploitation industrielle dangereuse et un achat des droits de pêche par de grands groupes financiers.

Quels sont les enjeux économiques ?

Sébastien Jumel Il y a 14 000 marins pêcheurs en France. Mais ce n’est pas tout : un emploi en mer, c’est trois emplois induits à terre. Or 5 000 pêcheurs vont partir à la retraite dans les trois ans à venir. Il est urgent de former les générations futures. Il faut créer un CAP « métiers du poisson » pour favoriser l’attractivité du mareyage, de la transformation et de la poissonnerie. Nous appelons à accorder plus de moyens aux lycées maritimes, avec un meilleur maillage et des bateaux-écoles, en métropole et dans les territoires ultramarins. Il faut aussi renouveler la flottille car nos bateaux ont une moyenne d’âge de 30 ans. L’UE considère que subventionner les petites flottilles revient à augmenter les captures, mais c’est possible à effort de pêche constant. Elle dit vouloir promouvoir la libre concurrence, mais, sans intervention politique, ce sera le règne du plus fort et de la concurrence déloyale.

Que propose le rapport pour aider la pêche responsable ?

Sébastien Jumel Il invite à préciser juridiquement la notion de « pêche artisanale » en droit français. Il faut isoler une part de quotas en faveur de cette pêche qui irrigue nos ports et nos criées, en liant les attributions à la performance sociale, environnementale, sanitaire et économique des navires. Une reconnaissance publique des labels de pêche durable privés est aussi nécessaire. Enfin, pour plus de visibilité pour les pêcheurs, il faut une programmation pluriannuelle des totaux admissibles de capture et une négociation pluriannuelle des quotas.

Entretien réalisé par Aurélien Soucheyre
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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 06:59

Nous présentons ce mardi 22 octobre à 18h en commission des affaires économiques et le lendemain mercredi à 15h en commission des finances un rapport sur les crédits « Industrie » du projet de loi de finances 2020. Notre rapport fait particulièrement le point sur les dispositifs destinés à accompagner les entreprises en difficulté. Il montre que plusieurs budgets sont en baisse, alors qu’ils devraient être maintenus, voire augmentés.

Rapport sur l’industrie : l’État prête à des entreprises en difficulté à des taux usuriers (Sébastien Jumel/Fabien Roussel)

Il révèle aussi que l’Etat, via le Fonds de développement économique et social (FDES), prête à des taux usuriers, de 10 à 20%, à des entreprises qui sont déjà en difficulté. La raison d’une telle aberration tient aux règles européennes. L’Etat doit en effet prêter aux mêmes conditions que les prêteurs privés impliqués dans le tour de table. Or en France, les banques font défaut, laissant toute la place à des fonds vautours qui prospèrent sur le dos des faillites d’entreprises.

C’est pourquoi nous proposons dans notre rapport trois pistes pour faire émerger de véritables investisseurs industriels :

  • création d’un label identifiant les fonds de retournement « responsables », c’est-à-dire ceux qui respectent des conditions strictes en matière de sauvegarde de l’emploi, de responsabilité environnementale et de maintien de l’activité en France;
  • création d’un fonds public-privé de retournement, abondé par l’Etat, les grandes entreprises et le secteur bancaire;
  • création de fonds spécialisés par filière, à l’image du fonds de modernisation des équipementiers automobiles, créé en 2009 et qui s’est avéré très utile pendant la crise.

Notre rapport insiste ainsi sur la nécessité d’élaborer une stratégie industrielle offensive, permettant l’identification de filières structurantes pour l’avenir de l’industrie française.

 

Sébastien JUMEL, député de Seine-Maritime,

Fabien ROUSSEL, député du Nord et secrétaire national du PCF

 

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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 06:00

 

Après une semaine de mobilisations, qui ont parfois dégénéré en émeutes, la colère sociale ne faiblit pas. Malgré l’arsenal répressif, les manifestants exigent la démission du président, Sebastian Piñera, et des changements structurels.

Le Chili s’est réveillé. La phrase revient en boucle, depuis l’explosion sociale du 17 octobre contre une nouvelle hausse du prix du ticket de métro de 30 pesos. Cette étincelle a mis le feu aux poudres, après plus de quatre décennies de frustrations sociales et de dépossession citoyenne. À l’image de ses homologues latino-­américains conservateurs confrontés à des soulèvements populaires, le président, Sebastian Piñera, a déclaré la guerre à ses concitoyens : couvre-feu, état d’exception, militarisation des rues. Le pays n’avait pas connu un tel arsenal martial depuis la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1990), artisan du modèle néolibéral que rejettent les manifestants. Méprisé par la rue qui exige sa démission, vilipendé par l’opposition de gauche et les organisations sociales, le multimilliardaire, qui occupe le palais de la Moneda depuis mars 2018 après un premier mandat (2010-2014), a été contraint de changer de ton. Le 22 octobre, il a procédé à une série d’annonces : l’augmentation immédiate de 20 % du salaire minimum, la création d’un impôt complémentaire sur les revenus supérieurs à 9 886 euros et la stabilisation des tarifs électriques… Un « saupoudrage » aux yeux des acteurs, et qui ne convainc guère, comme en témoigne l’impressionnante participation aux deux journées de grève et de manifestations des 23 et 24 octobre, à l’appel de la plateforme d’unité sociale. Après une longue dictature, et une démocratisation décevante, la peur a changé de camp, sous l’impulsion de la jeune génération, bien décidée à balayer l’héritage pinochétiste.

 

1. Le laboratoire du néolibéralisme

« Ce ne sont pas 30 pesos, ce sont ces trente dernières années », entend-on dans les rues de Santiago. Dès 1975, le dictateur Pinochet fait du Chili le terrain d’expérimentation du néolibéralisme conjointement avec les États-Unis et le Royaume-Uni de Margaret Thatcher. Il ne s’agit pas seulement d’en finir avec l’expérience socialiste de l’Unité populaire du président Salvador-Allende. Les généraux et les Chicago Boys de l’école de Washington élaborent un modèle économique qui consacre le marché libre et l’effacement de l’État. Le despote va jusqu’à graver cette règle dans la Constitution de 1980 qui, depuis, n’a été corrigée qu’à la marge. Le Chili devient le paradis rêvé des élites et des multinationales étrangères.

 

2. Les inégalités sociales en leur royaume

Pays stable, dynamique, prospère, le Chili, qui affiche une croissance économique de 2,5 %, est présenté comme un modèle de réussite. Tout dépend pour qui. Le pays est considéré comme l’un des pays les plus inégalitaires de la région. En 2017, 1 % des plus fortunés détenaient à eux seuls 26,5 % des richesses nationales tandis que 50 % des foyers n’en détenaient que 2,1 %, selon un rapport de la Commission économique pour l’Amérique latine et la Caraïbe. Le salaire minimum est de 380 euros ; 50 % des travailleurs chiliens perçoivent un salaire mensuel égal ou inférieur à 505 euros.

 

3. Vieux et pauvres à la fois

Le 24 juillet 2016, 750 000 Chiliens ont défilé contre leur système de retraites, les AFP (administratrices de fonds de pension). En 1981, les cotisants ont été contraints de choisir une des six AFP qui gèrent la bagatelle de plus de 150 milliards de dollars. Le mode de calcul a de quoi faire frémir ou, au contraire, inspirer les libéraux zélés. Le montant des pensions est déterminé par la valeur des cotisations versées et des intérêts perçus. Une fois l’âge de la retraite acquis, le salarié peut, au choix, opérer des retraits de son compte capital, selon son espérance de vie, ou s’acquitter d’une rente viagère auprès d’un organisme privé, bien sûr. Les précaires et travailleurs pauvres ont de fait été exclus de ce système par capitalisation. L’Institut national de statistiques (INE) estime que la moyenne des pensions est de 257 euros mensuels. La réforme des retraites, qui était une promesse phare de Sebastian Piñera lors de sa campagne électorale en 2017, est actuellement bloquée au Parlement. Pour rappel : le grand artisan de ce système conspué n’est autre que José Piñera, ministre du Travail de Pinochet et frère du chef de l’État.

 

4. Le « No Future » des jeunes Chiliens

« Non à la course au profit du modèle éducatif. » Le slogan a retenti comme un cri en 2011, lorsque les étudiants ont envahi les rues du pays pour dénoncer la marchandisation de l’éducation. Dans l’esprit des Chicago Boys, Pinochet et les siens ont autorisé en 1981 l’entrée massive des capitaux privés dans les centres d’éducation. « La liberté d’enseigner », selon la consigne dictatoriale, n’a pas de prix. En 2006, la révolution des Pingouins, surnom lié à l’uniforme noir et blanc des lycéens, était partie bille en tête contre la Loce (loi organique constitutionnelle de l’enseignement) qui a instauré de facto le désengagement de l’État et la privatisation du système éducatif public. Plus tôt, ils revendiquaient la gratuité des transports et de l’examen d’entrée à l’université (PSU). Pour s’asseoir sur les bancs de la fac, les étudiants doivent débourser en moyenne près de 100 euros de frais d’inscription et 5 000 euros par an, voire plus. En 2016, le gouvernement de la présidente socialiste, Michelle Bachelet, s’est engagé à financer l’université aux étudiants les plus pauvres du pays. Deux ans plus tard, en avril, un mois après l’investiture de Piñera, les étudiants se sont de nouveau mobilisés contre la décision du Tribunal constitutionnel de retoquer une mesure qui aurait empêché les universités de faire du profit. Ce même Piñera qui avait osé déclarer en 2011 que l’éducation était un bien de consommation comme un autre. 70 % des étudiants sont de fait endettés, parfois à vie, tout comme leurs familles. Selon une étude de la Banque centrale chilienne datant de ce mois-ci, 74 % des revenus des foyers sont destinés à rembourser des dettes. C’est « No Future » pour nombre de jeunes contraints d’abandonner leurs études sans pouvoir se délester de leurs prêts faramineux. L’entrée de plain-pied dans la vie active rime pour beaucoup avec précarité.

 

5. Eau, transports, électricité… le grand hold-up

Le prix du tarif dans le réseau public de métro de la capitale avait déjà connu une première augmentation en janvier. Selon une étude de l’université Diego-Portales, le Chili occupe le neuvième rang des transports les plus chers par rapport au revenu moyen de ses habitants sur un total de 56 pays. L’autre service de base très rentable, l’électricité. L’exécutif de Piñera, qui gèle désormais les tarifs, a acté une augmentation de 10,5 % en octobre. Quant à l’eau, pourtant considérée comme un bien national d’usage public, ses sources sont entre les mains d’entreprises privées depuis 1981, et gèrent l’or bleu selon les conditions qu’elles imposent aux usagers.

 

6. La santé, ce luxe qui n’a pas de prix

D’après une enquête de caractérisation socio-économique (Casen), 80 % des Chiliens souscrivent au Fonds national de santé (public), tandis que 20 % sont sous le régime des institutions de santé privé, dit Isapre. Absence de spécialistes, hôpitaux en nombre insuffisant, manque de prévention, les premiers doivent souvent patienter des mois, voire des années, sur des listes d’attente dans les établissements de santé. Les prix des médicaments figurent parmi les plus chers de la région et les pharmacies s’en frottent les mains. Les trois grandes corporations pharmaceutiques Fasa, Cruz Verde et Salcobrand se sont retrouvées au cœur d’un vaste scandale, lorsque le parquet a révélé que ces mastodontes s’étaient accordés pour augmenter les prix de 222 médicaments traitant dans leur majorité de pathologies chroniques, ramassant ainsi un pactole en milllions. Ces deux dernières décennies, la consommation d’antidépresseurs a explosé de plus de 470 %, les sociologues faisant un trait d’union entre cette béquille médicamenteuse et les inégalités sociales.

Cathy Dos Santos

 

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25 octobre 2019 5 25 /10 /octobre /2019 13:00
Chili. Morts, violences sexuelles, enlèvements de force…
Vendredi, 25 Octobre, 2019 - L'Humanité

L'arsenal répressif de l'exécutif de Sebastian Pinera a fait 18 morts, dont un enfant, des centaines de blessés et plus de 2400 arrestations.

 

Des militaires, fusils en joug, pointent une foule désarmée. Là, des visages ensanglantés, plus loin, des manifestants, aux blessures ouvertes, sont traînés de force, avec mépris. Le choc des chars envahissant la rue ne chasse pas les terribles images de la répression qui a cours au Chili depuis le 17 octobre. La Cour interaméricaine des droits de l’homme de l’Organisation des États américains a condamné, le 23 octobre, « l’usage excessif de la force ». « Les armes à feu doivent être exclues des dispositifs utilisés dans le contrôle des protestations », a-t-elle rappelé à l’exécutif de Sebastian Piñera qui, outre l’instauration du couvre-feu le 19 octobre et l’état d’exception, a rappelé en renfort l’armée pour mater le soulèvement populaire. La focale des médias mainstream sur les pillages et les saccages est un pathétique écran de fumée qui ne parvient pas à cacher les exactions perpétrées contre les manifestants pacifistes.

Un bilan officiel fait état de 18 morts. Le 23 octobre, l’Institut national des droits humains (INDH) a rendu publique une enquête inquiétante, faisant état de 535 blessés, dont 210 par armes à feu d’agents de l’État. Il estime que 2 410 personnes ont été arrêtées depuis le 17 octobre. Pas moins de 274 de ces détenus sont des mineurs. Après avoir entendu des témoignages effrayants, l’INDH a décidé de présenter plus d’une cinquantaine de plaintes devant la justice, dont 5 pour homicide et 8 pour violences sexuelles. « La violence politico-sexuelle a été une continuité dans notre pays durant les dernières décennies. Les appareils policiers ont été formés pour être des dispositifs patriarcaux. C’était vrai durant la dictature et la période post-dictatoriale », a dénoncé au média digital El Desconcierto, l’avocate du réseau chilien contre la violence faite aux femmes, Silvana del Valle.

Valentina Miranda a également porté plainte le 24 octobre contre des carabineros. La coordinatrice nationale des étudiants du secondaire (Cones) ainsi que deux autres militants des Jeunesses communistes ont été arrêtés durant la nuit de mardi, et sortis de force du lieu où ils étaient contraints de se réfugier en raison du couvre-feu. De bien triste mémoire, mais cela se passe aujourd’hui, au Chili. C. D. S.

Cathy Dos Santos
Chili: Morts, violences sexuelles, enlèvements... L'arsenal répressif de Pinera se solde par 18 morts, 2400 arrestations (L'Humanité, 25 octobre)
Carmen Castillo : « Les multinationales possèdent tout : la terre, les montagnes, l’océan… »
Vendredi, 25 Octobre, 2019 - L'Humanité

Chili.  La réalisatrice Carmen Castillo décrit un mouvement horizontal, cristallisant le rejet d’un modèle inégalitaire et le refus, parmi les jeunes des classes populaires, d’endurer encore des conditions de vie indignes. Entretien.

 

L’écrivaine et cinéaste franco-chilienne Carmen Castillo a travaillé auprès du président Allende. Après le coup d’État de 1973, les militaires ont abattu son compagnon Miguel Enriquez, chef du Mouvement de la gauche Révolutionnaire (MIR) ; elle-même, gravement blessé, a trouvé refuge en France. Au cœur du soulèvement populaire elle porte aujourd’hui une « mémoire vivante ».

Quelle est l’atmosphère des marches populaires qui se succèdent au Chili ?

Carmen Castillo. C’est une ambiance extraordinaire, par la multitude des collectifs et des organisations impliqués, par l’originalité des pancartes brandies, pleines d’humour dans l’expression des demandes sociales, par le souffle que donnent à ce mouvement la jeunesse des quartiers populaires et les étudiants. Toutes les générations sont emportées par cet élan. Ce qui s’affirme, c’est le refus de céder à la peur, la détermination à tenir la rue. Personne ne se laisse prendre au festival de démagogie mis en scène par le discours, mardi soir, du président Sebastián Piñera, qui affiche un grand mépris devant les exigences exprimées par les Chiliens.

Les images du déploiement militaire face au mouvement populaire ont soulevé partout dans le monde une vague d’émotion, d’indignation. Quelles formes, quelle ampleur revêt la répression ?

Carmen Castillo. L’Institut des droits de l’homme, un organisme d’État, a recensé cette semaine 18 morts et plus de 1000 arrestations. Des cas de torture ont été mis en lumière. Mercredi matin, lors de la manifestation autour du métro Plaza Baquedano, au centre de Santiago, on a découvert les traces d’un centre clandestin de torture. Des investigations sont en cours. Des protestataires ont, semble-t-il, été torturés dans une aile de la station de métro. La maltraitance est manifeste, les arrestations d’étudiants se multiplient, le déploiement de l’armée est pesant. La population est en alerte, des témoins filment les scènes de violences. À ce jour, le ministère de l’Intérieur se montre incapable d’établir un bilan précis, et même de publier les noms des personnes tuées. Mais ce qui est frappant, pour nous qui vivons ces évènements, c’est que cette répression n’arrête rien. Ils ne parviennent pas à susciter le  repli. Le déploiement d’une armée prête à tirer ne produit pas l’effet recherché, celui de nous faire rentrer à la maison. Cette réponse répressive, la posture martiale du gouvernement, qui se dit « en guerre », a provoqué, au contraire, un regain de mobilisation. Mercredi, les protestataires ont franchi le périmètre interdit, la marche a continué son chemin.  Un groupe, en ce moment-même, danse la cueca sous les fenêtres du palais de la Moneda, malgré l’impitoyable répression en cours dans le centre-ville. Les Chiliens occupent la rue. J’ai subi le coup d’État, la dictature. Mon indignation de voir l’armée ainsi déployée ne produit en moi aucune paralysie, bien au contraire. Nous-mêmes, les plus vieux, sommes portés par cette disparition de la peur.

Comment expliquez-vous l’ampleur prise par ce mouvement qui, parti d’une révolte contre la hausse des prix des transports, semble mettre en cause le modèle néolibéral ?

Carmen Castillo. La hausse du prix du ticket de métro a allumé une révolte d’abord propagée par les étudiants. Le gouvernement leur a dit : « Vous ne payez pas les transports ». Ils ont répondu : « Nos parents, nos grands parents, eux, paient. Nous nous mobilisons pour eux ». Ces jeunes ont attiré dans la contestation des familles entières. Le 18 octobre, à 18 heures, le gouvernement a décidé d’arrêter le métro, bloquant au centre ville 100 000 personnes qui ne pouvaient plus rentrer chez elles. Voilà comment le mouvement a pris corps : il est né d’une prise de conscience, du refus de subir encore des conditions de vie indignes. C’est une explosion sociale, nationale, populaire, contre un système qui a cru pouvoir régler les affaires de la société par le marché, les abus, l’exploitation des plus pauvres. Le clivage social au Chili reflète une situation de lutte des classes, avec, d’un côté, les riches appuyés par un petit secteur des classes moyennes, et puis, de l’autre côté, les pauvres et la plus grande partie des classes moyennes, qui subissent de plein fouet le système. Cette société est coupée en deux.

Qui sont les manifestants sortis spontanément dans la rue ?

Carmen Castillo. Le moteur de ce mouvement, c’est une jeunesse transversale. Pas seulement les étudiants : tous les quartiers populaires sont dans la rue, avec cette jeunesse précarisée, sans emploi. Tout a commencé par un grand « ça suffit ! », avec le refus de payer si cher des transports en commun drainant chaque jour 2,5 millions de passagers. Le métro a été attaqué, incendié parce qu’il est le symbole même de ce système, d’une modernité bien réglée. On marche, on prend le métro, on subit des trajets de deux heures, on va travailler, on obéit. Et il faut payer, en prime, des prix exorbitants pour ceux qui perçoivent le salaire minimum. Le métro cristallise, comme les supermarchés, comme les pharmacies qui vendent à prix d’or les médicaments, le refus de la réponse de marché, de la corruption. Il y a une raison sociale à ces violences. Les grands médias fustigent en boucle le vandalisme, dans le but de faire refluer le mouvement. Sans succès : dans les quartiers populaires, les habitants se sont auto-organisés pour défendre les petits magasins, pour faire face à la délinquance, aux bandes domestiquées qui s’attaquent aux pauvres. Mais ce qui est complètement nouveau, c’est que les manifestations s’étirent jusqu’au  cœur des quartiers riches.

Comme celles des gilets jaunes en France…

Carmen Castillo. Oui ! Comme en France, les protestataires ont investi ces quartiers chics, c’est complètement inédit. Ce que nous vivons ici devrait d’ailleurs alerter le gouvernement français, et tous les gouvernements de la planète dévoués au néolibéralisme. Le Chili était, de ce point de vue, le système parfait. On ne pouvait pas s’attendre à ce qui est venu. Ici, dans ce laboratoire du néolibéralisme, ça fonctionnait très bien : le soi-disant ruissellement n’est jamais arrivé ; la population endurait l’oppression, elle était ligotée par la consommation, les cartes de crédit, l’endettement. Avec, bien sûr, une société pour les pauvres et une société pour les riches. Une éducation pour les pauvres, une éducation pour les riches. Idem pour le système de santé, les transports, etc. Au Chili, les gens subissent une immense cruauté. Les choses sont en train de bouger, même s’il est impossible de prédire l’issue de ce soulèvement. Ce qui est évident, c’est que l’évènement a eu lieu et que rien ne peut plus être comme hier. Je participe, avec mon collectif de l’école populaire de cinéma, à des actions, des micros ouverts, des projections d’images, des assemblées de quartier. Ces rendez-vous fédèrent tout le monde, autour de revendications sociales et du sentiment que la vie n’est plus vivable, qu’il n’y a plus rien à perdre. Il y a des syndicalistes, des écologistes, des féministes, des citoyens engagés dans des collectifs ou des groupes de quartiers, des gens seuls qui se retrouvent avec d’autres. C’est magnifique. Vous savez ce que l’on ressent quand on a le privilège de vivre un tel éveil…

Comment jugez-vous les premières réponses avancées par le président Piñera ?

Carmen Castillo. Elles sont stupides, burlesques. Au Chili, de toute façon, la classe politique ne fait plus de politique depuis longtemps. Ils pensaient pouvoir gérer cette situation en déployant l’armée, en décrétant le couvre feu en mobilisant la rhétorique de la guerre et de l’ennemi intérieur : ça ne marche pas. Une hausse du salaire minimum est envisagée, mais elle serait prise en charge par l’État ! Personne n’est dupe de ces petites mesures. L’aveuglement de ce pouvoir est celui de tous les pouvoirs néolibéraux au monde. Ils sont tous pareils. Ils ne savent pas comment vivent les gens, ce qu’ils pensent. Après un demi-siècle, bientôt, de néolibéralisme au Chili, les mots qu’emploient partout les gens dépourvus d’organisation, dans les lieux de rassemblement, tissent une parole authentique, d’une intelligence sidérante. On ne peut plus les berner. Ils n’ont pas réussi à occuper complètement les têtes avec leurs histoires de consommation, de marchandise et d’argent.

Ces dernières années, l’Amérique latine est devenue le théâtre d’une contre-révolution pour anéantir les politiques populaires expérimentées par la gauche. Les mouvements de protestation qui se développent aujourd’hui, au Chili et ailleurs, expriment-il le rejet de cette reprise en main par les tenants du néolibéralisme ?

Carmen Castillo. Je l’espère. Je ne peux parler que du Chili. Je suis cinéaste : j’ai besoin du tangible. Je suis en train de tourner des images avec des jeunes cinéastes, vidéastes, qui filment les évènements en cours. Ce qui surgit aujourd’hui, c’est l’inattendu, l’imprévisible de l’histoire. Je l’ai toujours répété, j’ai voulu le dire dans mon film « On est vivant » : il n’y a pas de fatalité, jamais, c’est nous qui faisons l’histoire. Il faut donc tenir, tenir contre l’impossible. D’innombrables mouvements sociaux ont précédé ce soulèvement. À chaque fois, nous perdions. Mais nous ne perdions pas tout : la preuve est là, ça ressurgit et ça prend. Les abus sont trop forts, la conscience de l’injustice est trop grande. Les luttes, depuis 2006, sont incessantes, elles se sont heurtées à ces gouvernements se prétendant de gauche, qui n’ont fait qu’administrer le modèle néolibéral de Pinochet. Bien sûr, on ne peut comparer les trente années écoulées à l’ère de la dictature mais les politiques conduites tout au long de cette période n’ont fait qu’aggraver l’injustice et le saccage. Au point que le Chili appartient totalement, désormais, aux multinationales. Elles possèdent tout : l’eau, les montagnes, la terre, l’océan, l’électricité, les transports. Tout ! La lutte pour l’eau, dans le Chili d’aujourd’hui, est une lutte profondément anticapitaliste. Le mot révolution n’a pas été levé ces jours-ci. Mais des lignes de perspectives apparaissent, avec la revendication d’une assemblée constituante, l’appel à une nouvelle constitution. Chaque jour, de nouvelles pistes sont défrichées. Le mot « égalité », ce mot formidablement dense, qui avait été évacué du vocabulaire politique au profit du mot équité, vide de sens, fait aujourd’hui son retour. Il est brandi dans les marches, avec le mot « liberté ». Au point où nous en sommes, ce que je ressens, c’est que ces archipels de luttes peuvent créer un continent populaire où la majorité des Chiliens pourra se retrouver.

Quelle place tiennent les organisations politiques, syndicales, dans ce mouvement horizontal ?

Carmen Castillo. Les syndicats y sont impliqués, ils ont lancé un appel à la grève, le pays est à moitié paralysé. D’autres organisations, actives depuis des années, sont engagées, comme le mouvement  « no mas AFP », qui demande l’abolition du système de retraite par capitalisation hérité de la dictature. Ses porte-parole sont dans la rue, à l’antenne des radios, sans être à la tête du mouvement. Le peuple mapuche vient de publier une déclaration très forte, avec un appel à élargir la mobilisation et à s’organiser dans les territoires indigènes. La parole mapuche est très importante dans le Chili d’aujourd’hui… L’attitude de Daniel Jadue, le maire communiste de Recoleta, au nord de Santiago, est formidable, il se tient au côté des protestataires, comme Jorge Sharp Fajardo, le maire de Valparaiso, militant de Convergencia social. Les députés communistes et quelques figures du Frente amplio disent « non » et refusent toute négociation en catimini. Mais ce n’est pas par là que ça passe. Des collectifs, des individus se retrouvent et marchent ensemble. On ne voit pas de dirigeants politiques dans la rue. Ce mouvement horizontal, sans leaders, trouve ses articulations à la base, hors des cadres traditionnels.

Les révoltés chiliens regardent-ils vers les soulèvements populaires en cours ailleurs dans le monde ? Ont-ils le sentiment de participer à un mouvement global ?

Carmen Castillo. Jusqu’ici, les protestataires s’exprimaient en marchant, en chantant, au travers de cacerolazos, avec peu de prises de parole. Ils commencent à prendre le micro et lorsqu’ils le font, la parole qui jaillit est intarissable. Certains font la connexion avec une crise planétaire du système néolibéral. Comme si le néolibéralisme n’arrivait pas à mourir, et que nous étions dans le temps long de l’agonie d’un monde, avec des sursauts du mouvements social contre ce système fondé sur l’exploitation, l’injustice et la cruauté. Mais la conscience d’un mouvement global n’est pas répandue pour l’instant. Elle viendra. Pour l’instant, nous en sommes encore à nous reconnaître entre nous, à vivre au jour le jour, à surmonter les tensions et les peurs pour faire perdurer cet élan. Cette conscience viendra, car il y a de frappantes similitudes entre les explosions sociales contre cette logique économique et son modèle de société.

Vous avez pris part, au côté d’Allende, à l’expérience de l’Unité populaire. Vous avez subi dans votre chair l’innommable violence de la dictature de Pinochet. Comment ce mouvement résonne-t-il aujourd’hui en vous ?

Carmen Castillo. Vous savez, quand on survit à tout cela, on porte en soi une mémoire vivante. Je ne ressens pas de nostalgie. Je regrette simplement que ma génération n’ait pas su transmettre assez cette histoire, la façon dont nous faisions de la politique dans ces années-là. Nous aurions du raconter davantage et mieux, aux Chiliens et au monde entier, comment Salvador Allende a consacré toute sa vie à la construction de cette alliance politique qui a gagné les élections. Il était tout le contraire d’un démagogue : c’était un éducateur du peuple, un homme d’un grand courage, porté par une éthique, une intelligence politique, un attachement profond à l’unité. Nous aurions du faire vivre la pensée de Miguel Enriquez, celle du pouvoir populaire et de l’action directe. Aujourd’hui, je suis habitée par eux, je suis avec eux dans la rue. Cette mémoire des vaincus reste une énergie qui s’incarne aujourd’hui dans ce mouvement populaire. En y prenant part, je ne pense pas au coup d’État. Ce n’est pas ça que j’ai en tête quand je traverse le couvre-feu. J’affronte, avec cette jeunesse révoltée, les enjeux d’aujourd’hui, avec l’expérience du passé. Ce que je porte en moi de Salvador Allende, de Miguel Enriquez et de mes amis assassinés, torturés, disparus, ce n’est pas leur mort. C’est leur vie.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

Communiqué de la Jeunesse communiste du Chili (traduction Nicolas Maury, 23 octobre):

En tant que Jeunes communistes, nous dénonçons la détention illégale et arbitraire, ainsi que la persécution politique de nos dirigeants, Valentina Miranda, porte-parole du CoNES, Pablo Ferrada, responsable étudiant de la JC, et Anaís Pulgar, secrétaire politique de la JC à l'Université régionale de Santiago .

Cette détention s’est déroulée à l’intérieur d’un bâtiment, sans aucune provocation, sans violer le couvre-feu, ils ont été attaqués au gaz et emmenés au 3ème commissariat des carabiniers de Santiago.

Nous tenons Sebastián Piñera, Andrés Chadwick et le général Iturriaga pour responsables de ce qui arrive à nos camarades, leur sécurité au sein du commissariat n'étant pas garantie.

Nous déposons cette plainte publiquement car il est devenu évident que le gouvernement actuel ne ménage aucun effort pour réprimer la population, les plaintes pour torture et contraintes illégitimes se sont généralisées et les meurtres perpétrés lors des manifestations sont devenus une triste réalité.

Ce gouvernement a dépassé toutes les limites démocratiques, nous ne resterons pas silencieux et nous dénoncerons avec plus de force que jamais ce que le Chili vit actuellement avec la dictature.

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