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21 juin 2020 7 21 /06 /juin /2020 07:33
La mort de Zeev Sternhell, historien antifasciste - Vadim Kamenka, L'Humanité, 21 juin 2020
La mort de Zeev Sternhell, historien antifasciste - Vadim Kamenka, L'Humanité, 21 juin 2020
La mort de Zeev Sternhell, historien antifasciste - Vadim Kamenka, L'Humanité, 21 juin 2020

Nous avons aujourd'hui eu la nouvelle du décès du grand intellectuel israélien Zeev Sternhell, historien spécialiste du fascisme, est mort. Celui qui en 2018 avait souligné que « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts », avait, en 2008, été victime d'un attentat perpétré à son domicile par un colon, dont il n’a échappé que par miracle.
 

À lire absolument cet entretien qu'il a accordé à L'HUMANITÉ en 2018.

 

Dimanche, 21 Juin, 2020

La mort de Zeev Sternhell, historien antifasciste

Vadim Kamenka - L'Humanité

(Mise à jour le 21 juin 2020).

Le quotidien Haaretz annonce la mort, à 85 ans, de Zeev Sternhell. Historien israélien, spécialiste de l’histoire du fascisme, membre de l’Académie israélienne des sciences et lettres, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, Zeev Sternhell nous avait accordé cet entretien le 3 mai 2018, entretien que nous republions, revenant sur un certain pourrissement de la société israélienne, marqué par la colonisation des territoires occupés et un régime d’apartheid.

HD. Comment réagissez-vous aux événements qui ont lieu dans la bande de Gaza ?

Zeev Sternhell. La réponse israélienne face à cette « marche du retour » a été bien trop violente… Il faut la condamner. Mais cette idée du retour des réfugiés peut être comprise par les Israéliens comme si les Palestiniens n’acceptaient pas non seulement les résultats de la guerre de 1967, ce qui est normal, mais la fin de la guerre de 1948-1949, ce qui est totalement inacceptable. Cela fait cinquante ans qu’on est là. Cinquante ans que, depuis la guerre des Six-Jours, Israël occupe la Cisjordanie. Et cela peut durer encore cinquante autres années. C’est donc une situation inextricable, sans solution. Bien évidemment, la riposte de l’armée israélienne est trop brutale.

HD. Pourquoi n’y a-t-il pas eu davantage de mobilisation en Israël pour dénoncer ce qui se passe à Gaza ?

Z. S. La société israélienne s’est révoltée au sujet du problème des réfugiés. En ce qui concerne les Palestiniens et l’occupation de la Cisjordanie, une majorité d’Israéliens pensent qu’il n’y a pas de solution. Ce qui est dramatique, car elle existe. Mais il faut une volonté politique d’acier pour y parvenir. La solution des deux États n’est pas encore impossible. On peut encore y arriver, si une volonté politique existe, avec une majorité gouvernementale. Mais c’est une illusion de penser que nous le ferons tout seuls. Nous avons besoin de l’aide et de l’intervention des États-Unis et de l’Europe. Il faudra aussi compter avec la Russie, qui est désormais un acteur important dans la région, en Syrie notamment. Ce pays ressemble à un protectorat russo-iranien. La Russie aura donc son mot à dire dans le dossier israélo-palestinien. Mais plus le temps passe et plus cela devient compliqué. L’Israélien moyen, si on lui laisse le choix entre une guerre avec les Palestiniens et se lancer dans une guerre civile qui serait le produit du retrait de la Cisjordanie, fera rapidement son choix. Car, en Cisjordanie, se trouvent plus de 350 000 colons. L’opinion publique israélienne a une bonne raison de ne pas bouger. Mais la responsabilité essentielle de cet échec des négociations de paix est bien la nôtre, en tant que puissance occupante.

HD. Alors, comment relancer le processus de paix ?

Z. S. La politique gouvernementale est aujourd’hui très claire : gérer la situation sans bouger. Donc, quel que soit le résultat d’une démarche dynamique, cela ne peut pas être pire que la situation actuelle. Depuis une décennie, les dirigeants israéliens ne font rien car ils estiment que c’est ce qu’il y a de mieux. Je n’ai jamais compris pourquoi l’ancien président des États-Unis Barack Obama, avec toute son intelligence, n’avait pas réalisé que Benyamin Netanyahou se moquait de lui, en entretenant faussement le processus de paix. John Kerry a passé près d’un mandat dans un avion entre Washington et Tel-Aviv. L’idéal pour les dirigeants israéliens est de laisser les choses en place, sous couvert d’une situation temporaire. Après tout, comme c’est temporaire, ils n’ont pas besoin de faire avancer le processus.

Mais je suis persuadé que, si on présentait un projet de paix réaliste à la société israélienne, la droite serait battue. Mais les Palestiniens devraient abandonner leur idée de droit au retour, accepter les frontières de 1948-1949 et discuter sur la Cisjordanie et du problème des colonies, en échange de compensations. Faut-il envisager qu’une partie du Sinaï égyptien soit rattachée à la Palestine ? Les possibilités d’un accord existent encore. Il faut une volonté politique. La société israélienne ne bougera pas tant qu’un vrai projet ne lui sera pas présenté. Elle ne se lancera pas dans l’aventure.

HD. La gauche, les partis progressistes peuvent-ils faire évoluer cette situation complètement bloquée que vous décrivez ?

Z. S. Le problème est qu’ils ne proposent aucun véritable projet auquel les Israéliens pourraient adhérer. Ils n’arrivent pas à se faire entendre. Le Parti travailliste, qui est de centre gauche, fait l’erreur depuis quarante ans de croire que, en se rapprochant de la droite, il aura davantage de chances de remporter les élections. Ce parti ne formule aucun projet, ni sur le conflit israélo-palestinien, ni en ce qui concerne la politique économique et sociale. C’est un non-sens et une erreur stratégique. À l’exception du parti Meretz, qui demeure la seule formation réellement de gauche en Israël, tous les autres n’ont aucune politique alternative au gouvernement. Ils ne parlent pas des territoires occupés. Et, forcément, les électeurs ne leur font pas confiance, car ils s’attendent à subir la même politique, quel que soit le gouvernement. Aujourd’hui, il est vrai que, pour ces partis, il leur faudra une coalition pour gouverner, et compter avec diverses formations religieuses. Le moins pire qu’on puisse espérer en Israël, c’est une politique moins dure que celle de la droite. Pour obtenir une politique totalement différente, alors il faudra une intervention des Européens et des États-Unis. Lors des dernières années de son deuxième mandat, l’administration Obama a compris que Netanyahou ne bougerait pas. Seulement, il était déjà trop tard.

La vérité, c’est que le conflit israélo-palestinien n’intéresse plus. Ni les Français, ni les États-Unis, ni les Britanniques ne s’en soucient. Alors, qui va s’en occuper ? L’Italie, l’Allemagne ? Du point de vue de l’Élysée, de la Maison-Blanche ou du 10, Downing Street, on se préoccupe davantage de la Syrie. Et déjà ils n’osent pas y intervenir, alors, pour quelques Palestiniens… Quel pays, quel gouvernement va prendre le risque d’un échec pour 50 morts palestiniens ? Pour eux, ce n’est plus important, et les Palestiniens n’ont rien à offrir. Même les pays du Golfe ne s’intéressent pas à leur sort. Il n’y a aucune charte de solidarité entre les pays arabes à leur égard. Et, finalement, les seuls qui s’intéressent à eux, ce sont les Israéliens. Et, en attendant, la colonisation et l’occupation pourrissent notre société.

HD. Que voulez-vous dire avec cette expression de « pourrissement de la société » ?

Z. S. Les gens s’habituent à tout. Et le nationalisme israélien, le nationalisme juif, se durcit depuis de longues années. Mais il y a eu une nette accélération, lors de ces dernières années, qui est le produit de l’occupation. Il y a un sentiment de supériorité ethnique qui se développe au sein de la droite israélienne. Cela n’a jamais existé par le passé. Jamais le mouvement sioniste n’avait développé un quelconque sentiment de supériorité envers les Arabes. Aujourd’hui, on parle de droits sur la terre fondés par la parole divine. Nous sommes les maîtres du pays. Et, dans le meilleur des cas, les ­Palestiniens n’auraient que la possibilité d’y vivre ou d’y survivre, plus exactement. Toute la question des droits de l’homme, du droit à l’indépendance, à la souveraineté, à la justice, n’est ancrée dans aucune réalité. C’est ce que la droite aujourd’hui dit ouvertement. Il y a vingt ans, elle ne faisait que le penser. Désormais, elle l’applique avec ce gouvernement. En même temps, elle s’emploie à modifier les structures institutionnelles. Cette démarche est antidémocratique et antilibérale, mais la droite la met en œuvre lentement et progressivement. Comme nous n’avons pas de Constitution écrite, le Parlement peut désormais légiférer en contournant la Cour suprême. Car le Parlement représente la souveraineté nationale face à une institution non élue. Il y a une infériorité de la troisième branche du pouvoir face à l’exécutif et au législatif. Cette démarche présentée par la droite se veut démocratique. C’est totalement faux ! La démocratie n’est pas restreinte à la loi de la majorité. Les droits de l’homme, la séparation des pouvoirs garantissent son fonctionnement. La société comprend mal ce statut de droits de l’homme et beaucoup mieux la loi de la majorité. C’est un élément fondamental que produit la colonisation. En territoires occupés, c’est le régime de l’apartheid qui prévaut. Et cela suinte sur la société israélienne. Car, ce système de colonisation est au bout de notre rue.

HD. Ce pourrissement de la société israélienne explique-t-il une immigration plus importante ?

Z. S. Cela a toujours existé. La situation à Tel-Aviv n’est pas insupportable, ni à Jérusalem. On n’y voit pas ce qui se passe de l’autre côté de la rue. Cela n’intéresse personne aussi longtemps que la situation économique reste bonne, que le chômage reste faible et qu’on assure aux classes défavorisées des satisfactions d’ordre moral. Aussi longtemps que le nationalisme remplace la justice sociale, les gens sont contents. Il ne faut pas se faire d’illusions. Les choses ne changeront pas du jour au lendemain.

HD. Le nationalisme en Israël résonne-t-il avec celui qui progresse aussi en Europe et dans les sociétés dites occidentales ?

Z. S. En effet, la droite israélienne est contente de voir qu’elle dispose de relais un peu partout et de mouvements proches d’elle en Europe, comme en Autriche, en Hongrie, en Pologne… Le nationalisme dur fait partie intégrante de notre culture et de notre civilisation. On pensait que l’Union européenne favoriserait les idées de la social-démocratie. Mais force est de constater que le nationalisme n’a pas été balayé en 1945, après la guerre. Il fait partie du paysage idéologique et intellectuel européen. En période de crise, il progresse et peut prendre des formes diverses, culturelles, économiques, sociales. Il n’y a pas de hasard. Le nazisme n’a pas commencé avec Hitler, mais à la fin du XIXe siècle. Le régime de Vichy n’est pas tombé du ciel et s’inscrit dans la suite du boulangisme et de l’affaire Dreyfus. C’est toujours là et toujours présent. En Israël, les cinquante années d’occupation ont développé des problèmes qui étaient relativement marginaux. Hélas, ils sont désormais au centre de notre espace culturel et politique.

entretien réalisé par Vadim Kamenka, L'Humanité


Citations de Zeev Sternhell :
« En Israël, il n’existe qu’une seule droite, la droite extrême, nationaliste et raciste. » Tribune dans « le Monde » du 12/03/2018.

« En Israël, pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts. » Tribune parue dans « le Monde » du 18/02/2018.

« Si on ne stoppe pas l’occupation, ce sera tout simplement la fin de l’État d’Israël. » Entretien du 21 novembre 2014 sur www.humanite.fr.


Ouvrages:

« Aux origines d’Israël : entre nationalisme et socialisme », traduit de l’hébreu par Georges Bensimhon avec le concours de l’auteur, Paris, Fayard, 1996 ; Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2004.

« Les Anti-Lumières : une tradition du XVIIIe siècle à la guerre froide », Fayard, « L’espace du politique », 2006 ; Gallimard, coll. « Folio Histoire » (édition revue et augmentée), 2010.

Zeev Sternhell était un historien très stimulant sur l'histoire de l'extrême-droite française et européenne et un intellectuel de gauche israélien courageux...

Il manquera au monde des idées, ainsi que l'exprime l'historien Henry Rousso:

" Zeev Sternhell n'est plus. Les mots sont parfois difficiles à trouver pour rendre compte d'une amitié aussi profonde. Zeev a été l'homme d'une thèse déclinée en deux temps : l'idée fasciste est née en France par la rencontre du nationalisme et du socialisme et la France des années trente a connu une forte imprégnation fasciste qui explique le régime de Vichy, lui-même avatar non circonstanciel du fascisme. Je ne partageais pas toutes ses thèses, notamment la dernière, car le fascisme ne peut se réduire à une idée et les idées ne suffisent pas à expliquer toute l'histoire. Nous en avons parlé durant quarante ans, à mots feutrés, sans jamais creuser ces divergences, peut-être par la crainte réciproque d'un risque de brouille. Zeev était un bretteur, un homme tout entier pris dans ses convictions aussi bien politiques que scientifiques, un homme qui pouvait se fâcher à vie pour un désaccord intellectuel. Mais c'était aussi un homme d'une grande fidélité avec un sens très fort de l'amitié. Nous nous étions rencontrés aux rencontres de Pétrarque de Montpellier, vers la fin des années 1980. Bien que mon ainé de près de vingt ans, j'avais pris sa défense sans hésiter car ses premiers livres m'avaient profondément inspiré alors que je commençais mes recherches sur l'Occupation. Il était déjà attaqué de toutes parts, y compris par de grands historiens dont la plupart furent mes maîtres (René Rémond, Serge Berstein, Michel Winock) avec une virulence qui ne trompe pas. Quelles qu'aient été le caractère abrupt de certaines de ses thèses historiographiques, il avait touché un point hautement sensible de l'imaginaire national. Or le simple fait de faire semblant d'ignorer ce qui pouvait nous séparer, et sur un sujet central comme l'histoire du régime de Vichy, a suscité chez moi une admiration et une affection sans bornes.
Par ailleurs, Zeev a été bien plus qu'un historien. C'était un "super sioniste" qui s'est fait le farouche défenseur des Palestiniens. Il était classé à la gauche de la gauche et pourtant tout entier inscrit dans l'humanisme des Lumières. C'était un patriote universaliste, engagé dans tous les guerres de son pays sous son uniforme d'officier. Zeev, le jeune rescapé de la Shoah, l'enfant caché, était un homme du XXe siècle, un combattant, un résistant, adepte de la tolérance malgré les apparences, et sans doute mal à l'aise dans ce nouveau siècle identitaire et victimaire" - hommage de l'historien Henry Rousso

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9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 09:35
Une Bible qui met le feu à un mythe : à la Libération le France n’a pas été "épurée".

Jacques Marie BOURGET

Nos têtes sont parfois un bric-à-brac digne du vide grenier. Beaucoup d'idées fausses, ou tordues, ou vermoulues. Même pour un homme généreux ou "bien intentionné", la répétition des mensonges à la cadence du langage pic-vert, finissent par nous faire croire (un peu) à trop d'odieuses sottises sur la Résistance, la Libération, l'Epuration. A un moment où le communisme, le progressisme, sont en voie d'interdiction par décret européen, le bouquin d'Annie Lacroix-Riz est une tente à oxygène.

A l’approche de la Toussaint si le Parlement européen ne sait plus quoi faire, ne sachant auxquels de tous ces saints il doit se vouer... si Bruxelles se retrouve donc subitement en état de de crise en thèmes, je lui suggère une urgence. Et je m’étonne, dans la foulée de son vote sur l’interdiction du communisme en Europe, que les frères de Juncker n’y aient pas pensé : il faut interdire l’historienne Annie Lacroix-Riz. La brûler (si possible ailleurs que sur la place du Vieux Marché à Rouen, cité bien assez enfumée).

Lacroix-Riz étant récidiviste, le sursis tombe. Avec elle, inutile de prendre des gants ou des pincettes à foyer : au bûcher ! L’historienne qui fait des histoires. De l’Histoire. Naguère cette ennemie de l’intérieur a déjà révélé que, pendant la Seconde guerre la France a produit du Zyclon B. Le gaz qui a alimenté l’extermination dans les camps de la mort. Ecrire qu’en toute connaissance de cause, avec un génocide au bout de la chimie, que d’aucunes de nos élites industrielles tricolores aient pu prêter la main à Eichmann ne relève-t-il pas d’un délit majeur, celui de l’anti-France ? C’est vous dire si Annie Lacroix-Riz est adorée aux péages du capitalisme, sur les autoroutes du pouvoir. Universitaire mondialement reconnue – mais jamais conviée à s’exprimer – Lacroix-Riz tire son savoir, ses révélations fulgurantes, de sa puissance de travail, de son courage. Et du fait qu’elle dorme dans les cartons de salles d’archives, ce qui lui met les cotes en long, donc plus faciles à lire. Quand un imprudent lui oppose un argument boiteux, le malheureux, par exemple, prend sur la tête l’archive 77554 B, une sorte de kalachnikov du savoir, qui prouve tout le contraire de ce vient d’affirmer le hardi expert. La force de Lacroix-Riz c’est qu’elle n’écrit pas, elle tisse. Collés les uns aux autres les documents reprennent vie et font cracher la vérité à l’Histoire. Quand Annie Lacroix-Riz écrit quelque chose, il ne reste à ses contradicteurs qu’à fermer le cercueil à mensonges. C’est dire si cette statue de la Commandeuse est une emmerdeuse.

De son avant-dernier opus, Industriels et banquiers français sous l’occupation (éditions Armand Colin), je retiens une perle qui me plait beaucoup. Qui montre que les hommes nés dirigeants finissent toujours par diriger. Et survivent à tous les crimes afin de faire tourner le monde comme il leur convient. Le Xerox social, la « reproduction de classe » existe depuis l’invention de l’injustice. Et c’est cette loi fondamentale du capital qui a fait que, même criminel pendant l’occupation, le bien-né retrouvait vite sa splendeur après un petit moment d’ombre. L’anecdote que je retiens dans « Industriels et Banquiers » se rapporte à Pierre Taittinger, patriarche d’une dynastie qui, aujourd’hui garde toutes ses plumes. Taittinger, fondateur de la maison de champagne, président du Conseil de Paris nommé par Pétain, est un homme dont le butin n’est jamais assez lourd. Par la copie d’une lettre, Annie Lacroix- Riz nous montre ce Taittinger, le 3 février 1944, écrivant à son ami Lucien Boué, directeur général de « l’aryanisation des biens juifs ». De la lourdeur de sa plume, ce Taittinger s’en vient pousser les feux sous la fortune de son beau-frère Louis Burnouf. Il tance l’immonde Boué qui, dans l’administration des « biens juifs », n’a pas été assez généreux avec le beauf : « Ce qui lui a été réservé jusqu’ici constitue un ensemble de broutilles, plutôt qu’en occupation sérieuse ». Résumons en 1944, après de multiples demandes du même genre, ce Taittinger, lui-même ou par le biais d’amis, règne sur un vaste ensemble de biens volés aux juifs. Et que croyez-vous qu’il arriva, quand De Gaulle et la IIe DB parvinrent à Paris ? Pas grand-chose. Taittinger, l’admirateur de l’entreprise nazie va passer six mois au placard, être déchu de ses droits civiques et inéligible pendant 5 ans. Champagne !

Ici j’en arrive au nouveau bouquin de Lacroix-Riz : « La Non Epuration » toujours chez le courageux éditeur Armand Colin L’anecdote Taittinger est un bon miroir de l’ouvrage. La descendance Taittinger est toujours aux manettes du capitalisme, aux carrefours du pouvoir, à Sciences-Po par exemple. En 1978, dans un entretien donné à Philippe Ganier-Raymond, Darquier de Pellepoix, le Commissaire aux Affaire Juives, héros non épuré, a déclaré : « Á Auschwitz on n‘a gazé que des poux ». On pourrait paraphraser cette ordure d’hier, cette vieille ordure, et écrire avec les mots du Nouveau Monde : « Á la Libération on n’a épuré que des sans-nom, des gens-qui-n’existaient-pas » et pas grand monde au sein des deux cents familles. L’argument qui veut que le Général ait lui-même prêché pour une épuration épargnant les « d’élites » afin qu’elles structurent l’administration de la République, ne tient pas le coup. La prescription de De Gaulle est marginale. L’épuration n’a pas eu lieu parce que les hommes chargés de juger les collaborateurs étaient leurs cousins, leurs amis de lycée, leurs compagnons de conseils d’administration ou de Cour au tribunal. Des deux côtés de la barre, à quelques égarés près, se trouvaient les mêmes familles, en puzzle. Pas question de se bannir dans l’entre soi alors que les communistes, sortis des maquis avec leurs pistolets-mitrailleurs, étaient prêts, disait-on, à prendre le pouvoir. On retrouvait la consigne d’avant-guerre qui voulait qu’Hitler était préférable au Front Populaire, cette nous avions : « Mieux vaut les bulles de Taittinger que le rouge du PCF ».

Á la Libération si les hommes des maquis ont bien exercé cette forme de justice lapidaire, commencée durant la guérilla de la Résistance, elle fut faible. Le livre la décrit et la rétablit dans son rôle historique. Et opère une démystification salutaire puisque perdure l’idée fausse d’une épuration accomplie comme une « boucherie communiste ». Alors que les FTP, dans l’urgence du coup de commando, n’ont épuré que les traîtres les plus visibles, et accessibles. Vite désarmés en 1944, expédiés sur le champ de bataille en Allemagne, les héros des maquis ont été contraints de céder le nettoyage de la France vert de gris à des gens plus raisonnables qu’eux. L’épuration née dans le maquis a vite cédé la main à des magistrats professionnels, dont Annie Lacroix-Riz dresse un tableau qui donne la nausée. Rappelons-nous qu’en 1940 le juge Paul Didier fut le seul à refuser de prêter le « Serment de fidélité à Pétain ». C’est dire si les épurateurs relevaient, eux-mêmes, des sanctions qu’ils étaient en charge d’appliquer.

Au fil du temps cette épuration en caoutchouc mou a tourné à la mascarade. Pour Annie Lacroix-Riz, se plaindre de cette épuration fantôme n’est pas en appeler aux balles des pelotons, au fil de la guillotine. Une véritable épuration économique aurait été la mesure la plus juste et utile pour le pays. En commençant par la nationalisation de tous les biens, de toutes les fortunes des collaborateurs, parallèlement reclus pour une peine plus ou moins longue. Rien de tout ceci n’a eu lieu et la nationalisation de Renault est un petit arbre masquant l’Amazonie.

Très vite, les réseaux du pouvoir d’avant-guerre, non éradiqués, reprenant force et vigueur, se mettent en marche pour sauver la peau des amis collabos. L’urgence est de gagner du temps : chaque jour les tribunaux montrent une indulgence plus grande que la veille. Jusqu’en 1950, où ces crimes devenus lassants, rengaines, ont été étouffés sous les oreillers de l’histoire. En Corée les communistes montrent qu’ils veulent conquérir le monde. Le temps n’est plus à se chamailler pour des broutilles. Aujourd’hui d’ailleurs, l’Europe vient de nous dire que le communisme et le nazisme sont deux blancs bonnets. Et les épurés de 44-50 font, soixante-dix ans plus tard, figures de victimes ou de sacrés cons.

Le diabolique René Bousquet, l’ami de François Mitterrand, le responsable de la rafle du « Vel’ d’hiv », illustre aussi cette « Non Epuration ». En 1949 il est l’avant dernier français à être traduit en Haute Cour. Une juridiction devenue mondaine, où ne manquent que le porto et les petits fours. Bousquet est jugé pour avoir été présent à Marseille lors du dynamitage du Vieux Port par les nazis. Il est acquitté, juste convaincu « d’indignité nationale » et immédiatement relevé de sa sanction pour « avoir participé de façon active et soutenue à la résistance contre l’occupant ». Pas décoré, le Bousquet, mais le cœur y est. Bousquet va rejoindre la Banque de l’Indochine, financer les activités politiques de Mitterrand, parader à l’administration du journal de Toulouse La Dépêche du midi, et siéger au conseil d’UTA compagnie aérienne présidée par Antoine Veil, le mari de Simone.

Ce fiasco, celui de l’épuration, était programmé puisque le livre de l’historienne nous rapporte que dès l’établissement de son Etat-strapontin à Alger, la France Libre n’a jamais souhaité une purge massive de l’appareil économique, politique et militaire de Vichy. Annie Lacroix-Riz montre aussi que, si des « Commissions d’épuration » furent mises en place, ainsi que cela avait été prévu dès le début de l’occupation au sein de la Résistance, elles furent aussitôt réduites à l’impuissance. Le livre, bien sûr, n’oublie pas d’épingler ces collaborateurs devenus résistants par magie, juste à la vingt-cinquième heure. L’un avait « sauvé un juif », l’autre créé un réseau de résistance dont, hélas, personne n’avait entendu parler. Ainsi pour en revenir au destin exemplaire du sieur Taittinger, lors de l’instruction de son procès, il s’en sort en faisant croire que c’est lui qui a convaincu Otto Abetz de ne pas faire sauter tous les monuments de Paris... En la matière, le laborieux parcours de Mitterrand résistant donne un bel éclairage. La légende d’un Tonton résistant n’est entrée dans les esprits, de force, qu’après que le héros a été élu président. Avec le tapage des affidés, la caution de l’ambigu Frenay et le quitus de l’ami Pierre Péan. La journaliste Georgette Elgey, sur le passé de Mitterrand, veillant à la pureté des archives. Un statut de résistant, c’est aussi du marbre, et ça se sculpte aussi.

Le danger de l’épuration écarté, De Gaulle parti à Colombey, les puissants d’avant-guerre, les fans d’Hitler, se montrent plus à l’aise. Deviennent si puissants que le philosophe et résistant Vladimir Jankélévitch, prévoit qu’il est possible que « demain la Résistance devra se justifier pour avoir résisté ». Inquiétez-vous, nous avançons sur cette trace. Au risque de radoter le texte du Parlement européen qui renvoie dos à dos communisme et nazisme nous rapproche de la prédiction de Jankélévitch. Viendra le jour où les martyrs de Chateaubriant devront être extraits de leur mausolée. Dans un tir d’artillerie préparatoire, un révisionniste nommé Berlière et l’odieux Onfray ont déjà entamé une séance de crachats sur la mémoire de Guy Môquet.

La charge des mots est comme celle des canons des fusils, elle fait peur. Images de femmes tondues, de jeunes gens collés au poteau : pour un amateur d’histoire, même de bonne foi, l’épuration est donc décrite comme « sauvage ». Annie Lacroix-Riz démontre que tout cela est un mythe, et rapporte archives en main, que cela n’a jamais eu lieu, et que des femmes furent tondues pour des faits bien plus graves que celui d’avoir partagé le sommier des Allemands.

D’ailleurs, nous disent les historiens bénis au saint chrême du libéralisme, pourquoi « épurer » puisque la France ne fut pas vraiment collaborationniste. Un minimaliste affirmant sans crainte que seuls agirent en France de 1500 à 2000 « collaborateurs de sang ». Finalement c’est peu pour aider les Allemands à provoquer près de 150 000 morts. Puisqu’en mai 1947 « les pertes humaines » s’élevaient à 30 000 fusillés, 150 000 déportés « morts ou disparus », de 95 000 « déportés politiques » et de 100 000 « déportés raciaux ». Cruelle mathématique qui nous démontre que l’historien qui minore nombre des criminels devrait réviser son Histoire.

Assigner le rôle de la Résistance à l’action d’une troupe de vengeurs, sortis de maquis qui n’existaient pas, ou peu, pour dresser des poteaux d’exécution le jour de la Libération, et manier la tondeuse, est une sale besogne. Pourtant entreprise par quelques historiens sponsorisés qui parlent à la télé. Ces « chercheurs » sont fidèles à leur obsession : l’effacement du CNR, des FTP, de la France-Libre. Pour réécrire l’Histoire et nous convaincre que si nous sommes aujourd’hui libres, nous ne le devons pas à Stalingrad mais exclusivement à l’ami Américain.

Ici relevons une contradiction sortie de boites d’archives qui sont bien entêtées. Si la Résistance n’était rien que du pipi de chat, pourquoi, pendant l’occupation, Londres et Washington se sont-ils ligués pour annihiler la France Libre et De Gaulle ? Pourquoi un complot contre Jean Moulin ? Pourquoi ? Si ses hommes et leurs troupes sont négligeables ? Soudain dans « La Non Epuration » apparaît, sans tapage et avec modestie, un chapitre pourtant considérable. Justement il traite de la trahison faite à Jean Moulin. Des pages passionnantes, haletantes, un peu sacrées. Le travail d’Annie Lacroix-Riz permet enfin de clouer la porte aux fantasmagories envahissantes : René Hardy, l’anticommuniste maladif, a bien vendu Moulin. Mais pourquoi, pour qui ? Pour le compte d’une phalange d’extrême-droite. Un groupe cagoulard, c’est-à-dire à ses industriels et ses banquiers, soucieux d’éviter à la France de demain les dangers d’un régime trop rouge. Celui que Moulin et les FTP auraient pu soutenir.

Vous l’avez compris, une historienne qui écrit la vérité sur tous nos Taittinger, nos Renault, nos Wendel et autre homo-copies doit être karcherisée. La voyez- vous parler de ses recherches dans des médias dont quelques-uns sont encore entre les mains de fils et de filles dont les parents ont eu de la chance entre 40 et 45 ?

Son travail me fait penser à celui de la chercheuse britannique Frances Stonor Saunders. Qui a publié une étude inoxydable et jubilatoire sur le rôle de la CIA comme machine à soutenir, guider, aider, financer des milliers d’artistes et intellectuels européens et américains, avant et après la Seconde guerre. Investissement fou dont le but était de contrer les dangers « de la création soviétique ». Traduit en France et publié par Denoël en 2004, ce livre, Qui mène la danse, est aujourd’hui introuvable. Si rare qu’il coûte plus de 600 euros, d’occasion sur Internet. Pour une fois permettez moi de vous donner un conseil qui sort de mon champ, celui d’un boursier : achetez « La Non Epuration ». Si la politique totalitaire, maintenant en marche, progresse un peu, le bouquin d’Annie Lacroix-Riz se vendra sous le manteau. Et vous le revendrez alors très cher.

Jacques-Marie BOURGET

La « Non Epuration » éditions Armand Colin.

 

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6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 05:28

 

Un jour du monde (Chroniques de ce soir). 1939, jusqu’au pacte germano-soviétique Louis Aragon Delga, 465 pages, 22 euros.

Les Annales de la Société des amis d’Aragon et Elsa Triolet offrent à lire plus de 400 pages de chroniques écrites par le poète entre janvier et août 1939.

«Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses… » : pourquoi cette phrase de Rilke m’est-elle revenue en mémoire, à la lecture des articles d’Aragon ? Quel rapport entre cet éloge de la contemplation et la suractivité journalistique et militante d’Aragon à la direction de son journal, Ce soir ? Publié par les soins de François Eychart, ce second tome d’Un jour du monde accompagne cette fois l’année 1939, du 1er janvier à la fin d’août, quand la signature du pacte germano-­soviétique offre l’occasion au gouvernement français de suspendre les journaux communistes. Cet ensemble, qui passionnera aussi bien l’historien que le littéraire, comble un manque considérable.

« L’hospitalité française »

La frénésie du travail saisit, à traverser ces plus de 400 pages qui se lisent comme un roman – ou comme une tragédie dont nous savons la fin. Chaque jour, Aragon étudie l’actualité politique et culturelle, en extrait une chronique de six ou sept feuillets, nourrie d’une lecture exhaustive de la presse. Si l’on connaissait son engagement au service de la République espagnole, on découvrira son dévouement pour l’accueil des orphelins, forçant ainsi la main à un gouvernement français dont il montre la barbarie. Les réfugiés furent en effet enfermés dans des camps, ou sur des plages glacées, sous la garde de soldats maltraitants, dans la famine et la maladie – et ces pages concernant « l’hospitalité française » des exilés se recolorent d’une terrible actualité… Dénonçant le faux-semblant de la politique de « non-intervention » qui laissa l’Allemagne et l’Italie soutenir Franco, Aragon organise les collectes de fonds et condamne la complaisance à ­reconnaître le pouvoir franquiste, à lui restituer l’or de la République déposé à la Banque de France, non sans avoir expédié en mars à Madrid un ambassadeur dont le nom dit tout : Philippe Pétain.

De renoncements en renoncements, les conséquences des accords de Munich sont analysées et dessinent, d’un trait hélas fort net, la montée en puissance des fascismes. Aux yeux d’Aragon, le capitalisme français (et en particulier le ministre des Affaires étrangères, Georges Bonnet, cible incessante de ses attaques : « Bonnet brun et brun Bonnet » !) a fait son choix entre péril brun et peur du rouge. Un dossier précis prouve que l’alliance avec l’URSS fut « recherchée dans l’espoir qu’elle soit inefficace », que le « pacte-que-tout-le-monde-désire » était délibérément voué à l’échec.

Préambule de la résistance

On pourra à loisir reprocher des outrances d’époque : la foi jusqu’au bout dans l’antifascisme soviétique, ou la crédulité à déclarer traître le maréchal Toukhat­chevski, victime des purges staliniennes. Mais demeure une ligne forte et claire : l’appel à la fermeté et à l’unité nationales, préambule de ce qui sera la résistance. Aragon y croise des hommes éloignés de lui, comme dans la lutte antimunichoise le droitier Henri de Kérillis, capable d’écrire : « J’ai toute ma vie combattu le communisme. Mais je crois qu’actuellement la meilleure manière de le combattre est de ne pas permettre qu’il soit seul à avoir raison. »

D’un feu à l’autre, d’une première de théâtre à celle du film Espoir, sierra de Teruel, de Malraux, de New York à l’horreur de la frontière espagnole, Aragon a aussi, comme disait Rilke, été « auprès de mourants », « assis auprès des morts ». Fort de cette expérience, humaine et politique, à l’automne, après cinq années de silence poétique, il écrivait les premiers vers du Crève-cœur.

Olivier Barbarant écrivain et Poète

 

DOCUMENT. ARAGON, D’UN FEU À L’AUTRE (L’HUMANITE - Mardi 27 Août 2019 - Olivier Barbarant)

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5 septembre 2019 4 05 /09 /septembre /2019 05:30

 

Avec son roman d’anticipation, l’écrivaine anglaise de science-fiction prophétisait la Shoah dès 1937. Écrit sous un pseudo, oublié puis redécouvert dans les années 1990, Swastika night mettait le monde en garde contre le « Reich de mille ans ».

Jusqu’en 2016, Katharin Burdekin était totalement inconnue du public français. L’écrivaine a pourtant livré Swastika night, un des pamphlets les plus radicaux sur ce qu’allait devenir le régime nazi, et prédit la Shoah… en 1937 ! Un roman essentiellement féministe qui décrit le quotidien dans le Reich, sept cents ans après la victoire d’un Hitler déifié, dans lequel les femmes sont considérées quasiment comme du bétail, et le système de classification entre Übermensch et Untermensch imaginé par le régime nazi impose une séparation en castes, inviolable sous peine de mort. Il aura fallu attendre que l’œuvre, publiée sous le pseudonyme de Murray Constantine, soit redécouverte dans les années 1990 dans le monde anglo-saxon, et traduite en France, pour en mesurer l’impact et la portée prémonitoire.

Katharin Burdekin n’était pourtant pas destinée à écrire le premier roman d’anticipation sur l’Allemagne nazie. De la famille de la classe moyenne supérieure du Derbyshire, où elle naît en 1896, elle hérite un bon capital social et culturel. Mais la société victorienne finissante la bride : Katharin rêve d’intégrer l’université d’Oxford, comme ses deux grands frères. Ses parents s’y opposent. Son passage au Cheltenham Ladies’College, dirigé par la suffragette Dorothea Beale, la vengera un peu : après un mariage arrangé et la naissance de deux filles, un déménagement en Australie et son engagement comme infirmière durant la Première Guerre mondiale, elle quitte son avocat de mari et revient en Angleterre. Fortement influencée par les socialistes, Katharin commence à publier des nouvelles de science-fiction interrogeant la place des femmes dans la société des années 1920. C’est à cette période qu’elle rencontre sa compagne de vie et élèvera ses filles avec elle, mettant en pratique un féminisme radical qui restera intimement lié à son œuvre, y compris dans Swastika night.

« Elle montre la violence banalisée qu’induit le régime totalitaire et l’insensibilité qu’il génère »

Dans les années 1930, elle s’oriente vers une critique du fascisme et du nazisme. C’est là qu’elle prend, en 1934, un pseudonyme masculin pour protéger sa famille. Ce qui explique sans doute que son œuvre ait été si longtemps oubliée. Swastika night est pourtant une des premières dystopies (fiction qui décrit une utopie de cauchemar, une contre-utopie) de l’histoire, rédigée des années avant le 1984 de George Orwell. On y déambule dans le Saint Empire romain germanique, qui a soumis la moitié du monde à l’idéologie nazie. Un jeune Anglais y entame un pèlerinage à la chapelle de saint Hitler – un géant blond de deux mètres « explosé » de la tête de son père (sic) – où le lecteur est tout de suite mis dans le bain par la prière rituelle. Extrait : « De même que la femme surpasse le ver, l’homme surpasse la femme. De même que la femme surpasse le ver, le ver surpasse le chrétien. Ainsi, camarades, la chose la plus abjecte, la plus ignoble, la plus sale qui puisse ramper à la surface de la terre, c’est la femme chrétienne. La toucher est pour l’Allemand la pire souillure. Lui parler est une honte. Ils sont tous exclus : l’homme, la femme et l’enfant. Mes fils, ne l’oubliez point ! Sous peine de mort ou de torture, ou de bannissement hors du sang. Heil Hitler ! » Une traduction de la loi sur la protection du sang et de l’honneur allemands de novembre 1935. Si ce n’est que, dans la fiction, les juifs sont absents, exterminés depuis des siècles.

On le voit, l’auteure ne prend pas de gants. Certes, le texte n’est pas d’une grande portée littéraire, mais Burdekin y a « des fulgurances », notait en juillet 2017 la revue de science-fiction Bifrost : « Elle dit la nature totalitaire du régime, la stase mortelle qui suit la dictature réalisée, le culte de la personnalité, la reconstruction de l’Histoire. Elle montre la violence banalisée qu’induit le régime et l’insensibilité qu’il génère », comme « le caractère profondément homo-érotique de la praxis nazie et le virilisme qui est en l’essence ». Sans doute a-t-elle eu connaissance du programme Lebensborn, qui à l’initiative de Heinrich Himmler, dès 1935, portait la politique d’eugénisme et de natalité allemande jusqu’à faire engendrer par des SS inconnus des femmes estampillées « aryennes », logées dans des foyers, pour les faire accoucher anonymement et confier leurs enfants à la SS pour créer l’élite du « Reich de mille ans ». Parfois la réalité dépasse la fiction.

Grégory Marin

 

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24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 07:07
Histoire et Devoir de Mémoire - Résistance et Déportation : Dénaturalisés  - Les retraits de nationalité sous Vichy de Claire Zalc

La France aux Français » : ce fut l’une des premières mesures mises en œuvre par le gouvernement de Vichy avec la loi du 22 juillet 1940, qui prévoyait de réviser la naturalisation de tous les Français naturalisés depuis 1927. Plusieurs centaines de milliers de personnes,1 million peut-être, étaient visées et, même s'ils n'étaient pas cités dans le texte de la loi, les Juifs en premier lieu.

À partir d’une étude d’une ampleur inédite dans les archives, Claire Zalc livre une puissante analyse des effets de cette loi, depuis son application par les magistrats de la commission de révision des naturalisations, les préfets, et les maires jusqu’à ses conséquences pour ceux qui l’ont subie et se sont vus retirer la nationalité française. Au ras de la pratique administrative, elle établit comment se dessinent les visages des « mauvais Français », et comment ceux-ci ont tenté de protester contre l'arbitraire. Elle apporte une nouvelle pièce aux débats historiographiques sur l'antisémitisme de Vichy et son autonomie vis-à-vis des pressions allemandes, mais aussi sur la continuité des pratiques et personnels entre la IIIe République, Vichy et la IVe République.

Une analyse implacable des mécanismes, de la violence d'Etat et du fonctionnement d'une administration en régime autoritaire.

"Une enquête passionnante, exceptionnelle."

Annette Wieviorka

Claire Zalc est directrice de recherches à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS). Elle a publié Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, avec Nicolas Mariot (Odile Jacob, 2010) et Melting Shops. Une histoire des commerçants étrangers en France (Perrin, 2010). Elle a dirigé, avec Tal Bruttmann, Ivan Ermakoff et Nicolas Mariot, Pour une microhistoire de la Shoah (Seuil, 2012).

 

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21 août 2019 3 21 /08 /août /2019 05:39

 

Dans un livre compilant une grande part de ce qui s’est écrit sur le chef de l’État dès 2012, Éric Stemmelen brosse un autre portrait du président, soulignant combien une oligarchie a repéré un sujet brillant, et œuvré pour le faire émerger.

Éric Stemmelen - Docteur en sciences économiques, ancien directeur des programmes de France 2

Une compilation minutieuse, quasi jour par jour, de ce qui s’est écrit sur Macron, du 22 janvier 2012 à mai 2017. Avec Opération Macron (1), Éric Stemmelen, sans apporter de révélations, dessine néanmoins un entrelacs d’heureux événements, de rencontres opportunes, sans céder à l’explication d’un candidat qui aurait été juste chanceux. Pas avec autant de fées penchées sur son berceau politique… Entretien.

 

Pourquoi ce parti pris d’ordre chronologique ?

Éric Stemmelen Ça permet d’éviter ce que j’appelle le bouquin à thèse, de construire une théorie de l’ascension de Macron. Je me suis dit que la simple juxtaposition de dates, en retenant d’abord les faits, avec quelques commentaires, jour après jour, est beaucoup plus parlante. Je pense que son ascension s’est construite assez naturellement, grâce à une classe sociale qui n’a pas besoin de se consulter pour diriger des journaux, porter en avant un candidat. Un groupe connu, les premières fortunes françaises, qui pense pareil, a trouvé que cette personnalité pouvait être utile, et alors que Macron était peut-être destiné à un poste de premier ministre, les circonstances l’ont propulsé à l’Élysée. Toute une série de gens en général discrets jusqu’ici prennent ouvertement parti. On voit ainsi Claude Bébéar prendre la plume pour soutenir Macron. La chronologie en ce sens est le plus efficace pour le raconter. En 2014, Niel achète l’Obs, Drahi achète Libé, Arnault commence à acheter le Parisien. En 2015, Drahi achète l’Express, BFM et RMC. Cette oligarchie renforce son empire de presse, avec des articles louangeurs sur Macron – on parle sans arrêt de son couple également –, on a là une opération. Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est Bayrou, qui est loin d’être un adversaire de Macron, qui affirme à son propos sur BFM, le 7 septembre 2016 : « Je me suis toujours opposé au mélange entre la décision politique et le monde des grands intérêts, le monde de l’argent. Et il est absolument clair que c’est une opération de ce genre dont il s’agit. » Non content d’avoir le pouvoir financier, une classe tient à avoir le pouvoir politique de façon directe. Jusqu’à Macron, l’alternance entre une droite conservatrice et de pseudo-socialistes lui convenait. Aujourd’hui, un pivot, un extrême centre, convient mieux, en étant posé comme inamovible, et rejetant comme extrémiste tout ce qu’il a contre lui.

 

Pourtant, le 2 octobre 2014, Macron, rappelez-vous, n’est que le 58e sur 62 personnalités d’un baromètre politique. En 2015, son premier meeting, à Fresnes pour les départementales, est un bide, avec à peine 200 personnes.

Éric Stemmelen Il y a eu un tel flot de couvertures, d’articles, de sujets, que l’on s’y perd. En 2017, les macronistes expliquent cela par sa popularité. Or, le jour même où il est nommé ministre, en 2014, il fait la couverture de l’Express et de l’Obs. Ça commence fort, surtout si on y ajoute Closer quelques jours plus tard. On a fait en sorte qu’il devienne connu, par la répétition et la surexposition médiatique, qui précèdent de très loin sa popularité. Les sondages sérieux (Éric Stemmelen a été directeur d’études à la Sofres – NDLR) montrent alors qu’il est dans le tréfonds de la popularité, un Français sur deux ignore qui il est.

 

 

Vous pointez une singulière absence de curiosité et de vérification des journalistes, notamment sur les dates de la rencontre avec son épouse, un flou qui conduit d’abord la presse à resserrer par exemple leur écart d’âge, ou sur les années Rothschild.

Éric Stemmelen On a construit une belle histoire, enjolivant leur âge respectif à leur rencontre. Comment s’est évanouie sa fortune personnelle lorsqu’il était banquier, et justifiée aujourd’hui par sa dépense quasi totale : « J’ai remboursé des emprunts », dit-il. Un de ses conseillers dira que « pendant les années Rothschild, Emmanuel Macron a pas mal dépensé ». C’est mince, comme réponse. Emmanuel Macron, quand il est inspecteur des finances, encore célibataire, achète en juin 2007 un appartement à Paris pour une somme de 890 000 euros. Il gagne 3 300 euros net par mois, ne dispose d’aucun patrimoine personnel et doit, dira-t-il, 50 000 euros à ses parents. Il a réussi à obtenir deux crédits considérables en s’endettant très lourdement. On attend là encore une enquête approfondie sur cette question.

 

Votre éditeur est belge. Est-ce à dire que personne en France n’a voulu du livre ?

Éric Stemmelen Il se trouve que, durant un an et demi, le manuscrit a été proposé à des éditeurs français. L’un d’eux m’avait même donné une date de publication. Et puis plus rien… François Ruffin parle dans le prologue du livre de lâcheté. C’est le mot.

(1) Éditions du Cerisier, 240 pages, 16 euros. Préface de Gérard Mordillat, prologue de François Ruffin.

Entretien réalisé par Lionel Venturini

 

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20 août 2019 2 20 /08 /août /2019 05:26

 

Dans son dernier essai, Christine Le Bozec, maîtresse de conférences à l’université de Rouen en histoire moderne, étudie avec minutie la condition féminine à l’époque des Lumières et durant toute la période révolutionnaire en France.


 La Révolution française est un sentier très parcouru par les historiens. Qu’est-ce qui vous a décidée à vous arrêter sur cet événement, à vous pencher sur le rôle effectif des femmes dans cette période ?

Christine Le Bozec En effet, la Révolution française est un champ de recherche très prisé par les historiens, dont celui sur les femmes n’est, certes, pas absent mais récent, puisque les travaux pionniers ne datent que des années 1985-1989. Paradoxalement, ce qui a motivé ce travail est un profond agacement causé par la répétitivité, un psittacisme médiatique plus qu’historique et historiographique en vogue depuis quelques années, celui de rabâcher que les femmes des années 1770-1789 étaient libres et libérées et que la Révolution s’est attachée à leur rogner les ailes avant de les renvoyer dans leur foyer : les « salonnières » étant systématiquement montrées en exemple et montées en épingle, preuve et avant-garde de cette liberté. Alors, l’affirmer, le répéter est une chose, le démontrer en est une autre. Il s’est donc agi d’aller à leur rencontre pour dresser un constat « clinique » qui établit sans conteste que, ne jouissant d’aucun droit civil, elles ne constituaient qu’une minorité surexposée, une vitrine ne reflétant en rien une absence de statut juridique et qu’enfin ce battage autour de leur « liberté » n’était qu’un moyen de discréditer la Révolution française.

 

Les femmes françaises que vous étudiez étaient-elles des modèles pour d’autres qu’elles-mêmes ?

Christine Le Bozec Peut-on parler de modèle ? À partir de 1789, tout en reprenant des schémas anciens, elles innovent. Rappelons qu’elles ont toujours été présentes dans les luttes, parfois même à l’initiative des émeutes, des « émotions » populaires et des troubles antifiscaux ou frumentaires. C’est à elles qu’incombaient l’approvisionnement et la survie de la famille : rude épreuve en cas d’envolée des prix, de disette ou de lourde augmentation d’impôts. Sensibilisées, exaspérées, souvent en première ligne, elles n’hésitaient pas à faire le coup de poing. Au cours de la Révolution, elles renouvellent les pratiques lorsqu’un groupe de femmes, certes restreint, ne se limite plus à des revendications frumentaires mais pose de manière radicale des questions de type politique, social et sociétal. Pendant quelques mois, elles pèsent sur la vie politique : réunions, discussions, lectures de journaux, rédaction de pétitions, cortèges, participation aux travaux de clubs et des assemblées de section, assistance aux débats de l’Assemblée et création d’une Société de républicaines révolutionnaires. J’insiste sur le fait qu’il s’agit de mouvements minoritaires urbains mais très réactifs, voire parfois virulents. En revanche, la majorité des femmes demeure dans un attentisme frileux parfois bienveillant, et si certaines se contentent d’une attitude passive, d’autres entrent en opposition très active.

 

Qu’est-ce que les femmes doivent réellement aux salonnières dans la Révolution française ? Le salon littéraire est-il un lieu politique autant qu’un rendez-vous artistique ?

Christine Le Bozec Peut-être un mirage, celui créé par ces soixante-deux femmes qui tenaient salon à Paris dans les années 1770-1789, un leurre, celui de l’autorité intellectuelle et de la liberté : un semblant d’autorité et une liberté illusoire qui ne franchissaient pas la porte des salons, masquant la réalité de leur situation juridique, identique aux 14 millions de femmes privées de droits. À l’intérieur des salons, la vie culturelle, littéraire, scientifique et artistique était brillante, faite d’échanges fructueux contrastant avec la frivolité de la cour. De surcroît, à condition d’être adoubé par la maîtresse de maison, aucune barrière du privilège n’en limitait l’accès, autorisant des bourgeois d’y briller et d’y côtoyer l’aristocratie. Voltaire, Rousseau, d’Alembert, Holbach, Helvétius, Diderot, Condorcet, Cabanis, Destutt de Tracy, Morellet, entre autres célébrités, les fréquentaient. Progressivement, même si, à l’origine, ce n’était pas la vocation de ces lieux, les débats y prirent un tour politique, favorisant la naissance d’une opinion publique embryonnaire.

 

Les réclamations paritaires d’aujourd’hui prolongent-elles le cri féministe d’hier ?

Christine Le Bozec Le seul moment dans l’histoire où des femmes conquirent des droits et prirent toute leur place dans la sphère publique fut les années 1789-1795. Ensuite, c’est le silence, le rejet puis l’exclusion, avant le confinement dans la sphère privée, et ce, pour très longtemps. Il faut attendre avril 1944 pour obtenir le droit vote, juillet 1965 pour signer un chèque et janvier 1975 pour la légalisation de l’avortement. 2019, il reste encore bien du chemin à parcourir. Le seul exemple du combat pour l’égalité des salaires demeure toujours et encore une rude bataille à mener puisque, dans le secteur privé, les femmes touchent des salaires de 17 à 20 % inférieurs à ceux des hommes. Encore des luttes en perspective…

 

Les Femmes et la révolution 1770-1830. Passés composés/Humensis, 220 pages, 19 euros.

Entretien réalisé par Carla Fournet

 

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17 août 2019 6 17 /08 /août /2019 05:31

 

Après avoir démontré les effets ravageurs du libéralisme, Philippe Squarzoni s’est attaqué, dans Saison brune, au réchauffement climatique. Une enquête fouillée, publiée en 2012, qui détaille de façon aussi exhaustive que didactique les mécanismes. Et toujours d’actualité. Entretien.

 

Pouvez-vous revenir sur la genèse de Saison brune ?

PHILIPPE SQUARZONI Je finalisais Dol, consacré au bilan des politiques libérales du second mandat de Jacques Chirac, mais il me restait un passage à traiter, celui de l’écologie. Je voulais faire le tour de l’action, surtout de l’inaction politique sur cette question climatique. Je me suis aperçu que je ne connaissais pas grand-chose. C’est là que j’ai découvert l’ampleur du phénomène. Je le soupçonnais sans le connaître vraiment…

 

Le réchauffement, c’est quelque chose qui vous parlait ?

PHILIPPE SQUARZONI J’étais militant au sein d’Attac, mais pourtant, même en son sein, le sujet a émergé tardivement. Je sentais que c’était un gouffre, car se posait une série de questions d’ampleur : en termes de conséquences sur la société, de remise en question du modèle énergétique, de façon de penser… Mais je n’avais pas anticipé à quel point. On en a discuté avec mon éditeur, qui a accepté de me laisser travailler sur un album pas entièrement maîtrisé, sans date de sortie. Le livre est en quelque sorte devenu un prétexte pour m’informer : j’ai commencé à me renseigner, à lire de nombreux ouvrages. Un questionnement en amenait un autre. J’ai passé dix mois à faire des lectures. Au final, le plan du livre est assez simple : qu’est-ce que le changement climatique ? Quelles en sont les conséquences ? Quelles sont les réponses des gouvernements ? Comment faire pour préserver le climat et les valeurs de justice sociale ? En gros, c’est le plan du rapport du Giec, avec une dimension politique que cet organisme intergouvernemental ne peut pas se permettre.

 

Pourquoi avoir opté pour ce choix narratif, centré sur votre propre histoire ?

PHILIPPE SQUARZONI Comme je le décris dans le livre, je pars de ma propre prise de conscience comme procédé narratif. J’apprenais des choses au fil de mes lectures et de mes rencontres. Cela me permettait de faire part de mes questionnements et, en même temps, de mon désarroi. Et le mot est faible. Au fur et à mesure que j’emmagasinais des connaissances, j’en perdais le sommeil. Sans tomber dans le catastrophisme, c’est assez terrifiant de constater que nos modèles de production ont mis à mal la société. Me mettre en scène permettait aussi de me mettre au même niveau que le lecteur, de ne pas être dans la position du donneur de leçons.

 

L’ouvrage fait 480 pages. N’aviez-vous pas peur de faire un livre « indigeste » ?

PHILIPPE SQUARZONI Je voulais dire les choses de manière intéressante. J’ai avancé en gardant tout ce qui m’intéressait, du coup, je me suis retrouvé avec une montagne d’informations. Bien que le propos soit compliqué, j’ai essayé de garder ce qui était le plus compréhensible. Et j’ai utilisé tous les outils narratifs de la BD (métaphore graphique, dialogue, anecdote, etc.), ce qui permet de lire Saison brune sans avoir besoin de connaissances scientifiques précises. Parfois, dans certains livres, on a l’impression de passer à côté de choses. Là, je pense avoir réussi mon pari. Je me suis planté deux fois, j’ai fait des interviews trop techniques et me suis rendu compte que je ne pourrais jamais les retranscrire. Je n’ai pas eu de difficulté, pas rencontré de lassitude, ce qui n’était pas gagné, en effet, avec 480 pages et ce type de dessins…

 

Sept ans après, le sujet est toujours autant d’actualité, voire plus encore, n’est-ce pas ?

PHILIPPE SQUARZONI Les étés sont peut-être un peu plus rudes, les manifestations climat ont sensibilisé plus de personnes. Mais on vit dans une société où une actualité en chasse une autre. Le mouvement des gilets jaunes est une surprise et, en même temps, tellement logique. Et quand ça arrive, c’est sous le mandat d’Emmanuel Macron. C’est un cynique qui n’a rien compris. Le pire de tous. Il fait de temps en temps un discours enflammé. Mais, concrètement, il agit à l’inverse. Il affaiblit les corps intermédiaires, fait passer des mesures au forceps malgré les syndicats et, au final, crée de la colère à gauche comme à droite. La colère est toujours la même. Et, en plus, il y a ce flou idéologique qu’il a contribué à créer, ni de droite ni de gauche. Vouloir imposer une taxe écologique, c’est très maladroit. On ne peut pas faire d’écologie sans se soucier des plus pauvres. C’est une question de justice sociale. Si on ferme tous les robinets (retraites, cotisations sociales, accès aux hôpitaux, aux services publics, etc.) et qu’on continue à donner aux plus riches, cela ne va pas ruisseler… Qu’importe, lui, il fait le dos rond et attend que ça passe. Le problème, avec la question du réchauffement, c’est qu’il faut de la volonté politique, d’autres convictions. On est en train de rétropédaler alors qu’on a pris énormément de retard… En fait, il y a plein de sujets afférents que j’aimerais traiter. Probablement y aura-t-il une suite…

 

Saison brune, de Philippe Squarzoni, 480 pages, Éditions Delcourt, 2012.

Entretien réalisé par Alexandra Chaignon

 

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5 août 2019 1 05 /08 /août /2019 05:26

 

Avec son roman d’anticipation, l’écrivaine anglaise de science-fiction prophétisait la Shoah dès 1937. Écrit sous un pseudo, oublié puis redécouvert dans les années 1990, Swastika night mettait le monde en garde contre le « Reich de mille ans ».

Jusqu’en 2016, Katharin Burdekin était totalement inconnue du public français. L’écrivaine a pourtant livré Swastika night, un des pamphlets les plus radicaux sur ce qu’allait devenir le régime nazi, et prédit la Shoah… en 1937 ! Un roman essentiellement féministe qui décrit le quotidien dans le Reich, sept cents ans après la victoire d’un Hitler déifié, dans lequel les femmes sont considérées quasiment comme du bétail, et le système de classification entre Übermensch et Untermensch imaginé par le régime nazi impose une séparation en castes, inviolable sous peine de mort. Il aura fallu attendre que l’œuvre, publiée sous le pseudonyme de Murray Constantine, soit redécouverte dans les années 1990 dans le monde anglo-saxon, et traduite en France, pour en mesurer l’impact et la portée prémonitoire.

Katharin Burdekin n’était pourtant pas destinée à écrire le premier roman d’anticipation sur l’Allemagne nazie. De la famille de la classe moyenne supérieure du Derbyshire, où elle naît en 1896, elle hérite un bon capital social et culturel. Mais la société victorienne finissante la bride : Katharin rêve d’intégrer l’université d’Oxford, comme ses deux grands frères. Ses parents s’y opposent. Son passage au Cheltenham Ladies’College, dirigé par la suffragette Dorothea Beale, la vengera un peu : après un mariage arrangé et la naissance de deux filles, un déménagement en Australie et son engagement comme infirmière durant la Première Guerre mondiale, elle quitte son avocat de mari et revient en Angleterre. Fortement influencée par les socialistes, Katharin commence à publier des nouvelles de science-fiction interrogeant la place des femmes dans la société des années 1920. C’est à cette période qu’elle rencontre sa compagne de vie et élèvera ses filles avec elle, mettant en pratique un féminisme radical qui restera intimement lié à son œuvre, y compris dans Swastika night.

« Elle montre la violence banalisée qu’induit le régime totalitaire et l’insensibilité qu’il génère »

Dans les années 1930, elle s’oriente vers une critique du fascisme et du nazisme. C’est là qu’elle prend, en 1934, un pseudonyme masculin pour protéger sa famille. Ce qui explique sans doute que son œuvre ait été si longtemps oubliée. Swastika night est pourtant une des premières dystopies (fiction qui décrit une utopie de cauchemar, une contre-utopie) de l’histoire, rédigée des années avant le 1984 de George Orwell. On y déambule dans le Saint Empire romain germanique, qui a soumis la moitié du monde à l’idéologie nazie. Un jeune Anglais y entame un pèlerinage à la chapelle de saint Hitler – un géant blond de deux mètres « explosé » de la tête de son père (sic) – où le lecteur est tout de suite mis dans le bain par la prière rituelle. Extrait : « De même que la femme surpasse le ver, l’homme surpasse la femme. De même que la femme surpasse le ver, le ver surpasse le chrétien. Ainsi, camarades, la chose la plus abjecte, la plus ignoble, la plus sale qui puisse ramper à la surface de la terre, c’est la femme chrétienne. La toucher est pour l’Allemand la pire souillure. Lui parler est une honte. Ils sont tous exclus : l’homme, la femme et l’enfant. Mes fils, ne l’oubliez point ! Sous peine de mort ou de torture, ou de bannissement hors du sang. Heil Hitler ! » Une traduction de la loi sur la protection du sang et de l’honneur allemands de novembre 1935. Si ce n’est que, dans la fiction, les juifs sont absents, exterminés depuis des siècles.

On le voit, l’auteure ne prend pas de gants. Certes, le texte n’est pas d’une grande portée littéraire, mais Burdekin y a « des fulgurances », notait en juillet 2017 la revue de science-fiction Bifrost : « Elle dit la nature totalitaire du régime, la stase mortelle qui suit la dictature réalisée, le culte de la personnalité, la reconstruction de l’Histoire. Elle montre la violence banalisée qu’induit le régime et l’insensibilité qu’il génère », comme « le caractère profondément homo-érotique de la praxis nazie et le virilisme qui est en l’essence ». Sans doute a-t-elle eu connaissance du programme Lebensborn, qui à l’initiative de Heinrich Himmler, dès 1935, portait la politique d’eugénisme et de natalité allemande jusqu’à faire engendrer par des SS inconnus des femmes estampillées « aryennes », logées dans des foyers, pour les faire accoucher anonymement et confier leurs enfants à la SS pour créer l’élite du « Reich de mille ans ». Parfois la réalité dépasse la fiction.

Grégory Marin

 

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27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 6

Le matérialisme historique

Karl Marx (1818-1883)

"L'idéologie allemande" - Classes et idées dominantes (Manuscrit, 1845-1846)

" A toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante.  La classe qui dispose des moyens de production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle, si bien qu'en général, elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pensées dominantes ne sont rien d'autre que l'expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l'expression des rapports sociaux qui font justement d'une seule classe la classe dominante, donc les idées de la suprématie. Les individus qui composent la classe dominante ont aussi, entre autres choses, une conscience et c'est pourquoi ils pensent.

Il va de soi que, dans la mesure où ils dominent en tant que classe et déterminent une époque dans tout un champ, ils le font en tous domaines; donc, qu'ils dominent aussi, entre autres choses, comme penseurs, comme producteurs de pensées; bref qu'ils règlent la production et la distribution des idées de leur temps, si bien que leurs idées sont les idées dominantes de l'époque.

A un moment, par exemple, et dans un pays où la puissance royale, l'aristocratie et la bourgeoisie se disputent la suprématie et où, par conséquent, le pouvoir est partagé, la pensée dominante se manifeste dans la doctrine de la séparation des pouvoirs que l'on proclame alors "loi éternelle".

Or, la division du travail, dans laquelle nous avons déjà reconnu l'un des facteurs les plus importants de l'histoire, prend aussi, dans la classe dominante, la forme de la division du travail intellectuel et du travail matériel, de sorte que, à l'intérieur de cette classe, l'une des parties présente ses penseurs attitrés (les idéologues actifs et conceptifs dont le principal gagne-pain consiste à entretenir l'illusion que cette classe nourrit à son propre sujet), tandis que l'autre partie garde, à l'égard de ces idées et de ces illusions, une attitude plutôt passive et réceptive: ce sont, en réalité, les membres actifs de cette classe, et ils ont moins de loisir pour se faire des illusions et des idées sur eux-mêmes. 

Cette division peut même dégénérer, au sein de cette classe, en un certain antagonisme, une certaine rivalité entre les deux parties. Toutefois, cette opposition disparaît automatiquement dès qu'un conflit pratique met en danger la classe elle-même. On voit alors disparaître l'illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées des classes dominantes et qu'elles auraient une puissance indépendante du pouvoir de cette classe.

L'existence d'idées révolutionnaires à une époque déterminée suppose l'existence préalable d'une classe révolutionnaire...

Si l'on détache, en observant le déroulement de l'histoire, les idées dominantes de la classe dominante elle-même; si on les rend indépendantes; si l'on se persuade qu'à telle époque telles ou telles pensées ont prévalu, sans se préoccuper des conditions de production ni des producteurs de ces pensées; bref, si on fait table rase des individus et des circonstances mondiales qui sont à la base de ces pensées, on peut dire, par exemple, qu'au temps où l'aristocratie régnait, c'était les idées d'honneur, de fidélité, etc., qui prédominaient, tandis que sous le règle de la bourgeoisie, c'étaient les idées de liberté, d'égalité, etc. Voilà ce que la classe dominante elle-même se figure le plus souvent. Cette conception commune à tous les historiens, surtout depuis le XVIIIe siècle, aura nécessairement à affronter le phénomène que voici: ce sont des pensées de plus en plus abstraites qui prévalent, c'est-à-dire des pensées qui revêtent de plus en plus la forme de l'universalité. En effet, toute nouvelle classe qui prend la place d'une classe précédemment dominante est obligée, ne serait-ce que pour parvenir à ses fins, de présenter ses intérêts comme l'intérêt commun de tous les membres de la société; c'est-à-dire, pour parler idées, de prêter à ses pensées la forme de l'universalité et de les proclamer les seules raisonnables, les seules qui aient une valeur universelle".    

Karl Marx, Philosophie, "L'idéologie allemande" (Manuscrit, 1845-1846) - Folio Gallimard (p. 338-341)

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Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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