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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 05:33
L'histoire des Levy, une famille juive de Morlaix en partie sauvée et cachée par des justes protestants de Tremel ( Le Télégramme, 27 juin - Benoît Trehorel)

 

Sous l'Occupation, Marie et Guillaume furent leur bonne étoile

Ce dimanche, à la mairie de Trémel (22), Marie et Guillaume Le Quéré seront reconnus Justes parmi les Nations, à titre posthume, pour avoir caché une famille juive durant la Seconde Guerre mondiale. Le comité Yad Vashem, institut international pour la mémoire de la Shoah, met ainsi en lumière une histoire d’amitié restée jusque-là sous silence.

Un fil. Tout n’a tenu qu’à un fil. Le fil du rasoir. Le fil de l’histoire. Le fil blanc qu’on utilise pour coudre des vies entre elles. C’était l’automne 1943. Lundi 11 octobre, au matin. La

police nazie se rend au nº 95 de la rue Gambetta, à Morlaix (29), au domicile de la

famille Levy, réfugiée en France depuis 18 ans. Un seul objectif : arrêter tous les

membres de cette famille juive et les envoyer en déportation. Presque par chance,

peu sont présents à ce moment-là. Chacun vaque à ses occupations en ville. Les

grands-parents, peu vaillants, sont épargnés. La jeune tante, Esther, 22 ans, est,

quant à elle, conduite à Drancy, puis envoyée au camp d’Auschwitz par le convoi nº 66. Elle y sera gazée peu après son arrivée.

Le temps presse. L’angoisse a laissé place à la terreur. Les parents, Prossiadi et Bohor, et leur fils Jacques, se mettent alors en quête d’un nouveau havre. Des fermiers des

environs les hébergent quelques jours. Par crainte d’être eux aussi dénoncés et

arrêtés, la famille est sommée de partir. Son salut viendra de la communauté

protestante de Trémel, située à une vingtaine de kilomètres de là, dans le département

voisin des Côtes-du-Nord. Parmi ses membres, un certain Guillaume Le Quéré,

surnommé « Tonton Tom », colporteur-évangéliste. 

Les Levy deviennent les Leroy

« Le trajet qui mène la petite famille vers la mission baptiste est épique », écrit Jean-Yves Carluer, historien spécialiste du protestantisme en Bretagne, auteur de plusieurs

articles sur « Les Justes de Trémel ». « Ils sont véhiculés par François Le Lay,

boulanger à Plourin (29), cachés dans sa carriole à cheval sous une fournée de gros

pains. Ils sont arrêtés en chemin par un barrage allemand.

Le boulanger tend en souriant un pain à la patrouille qui remercie et les laisse passer ».

Sains et saufs, les Leroy (nom qui figure sur les faux papiers d’identité qu’on leur a

attribués) sont mis à l’abri dans une dépendance du temple, au lieu-dit Uzel. Ils y

resteront un an. Un an d’incertitudes, de privations et de solidarité absolue. « La

mission évangélique était pauvre », se souvient Jacques Levy, âgé de 15 ans à l’époque. « Pour aider, mon père s’occupait des vaches, ma mère était à la cantine,

et moi, je suis devenu moniteur pour les enfants de l’orphelinat ». À Paris, les rafles

se multiplient. La situation est devenue intenable pour les réfugiés toujours plus nombreux. Au printemps 1944, Mazalto, sœur aînée de Jacques, accompagnée de sa tante Lucie et

de son oncle Maurice, parviennent à rejoindre la mission protestante de Trémel. 

 

 

Dans la famille, ce n’était ni une histoire cachée, ni une histoire honteuse. On en parlait, sans plus.

Au cours des mois qui suivent, le danger est permanent. Trémel abrite des groupes

actifs de maquisards. Les collabos sont aux aguets. Des opérations militaires s’y

déroulent, avec leur lot de répressions et de représailles. La tension est extrême. Sous

la protection bienveillante de Marie et Guillaume Le Quéré, et des sœurs de ce dernier,

Anna et Émilie, la famille Levy dort dans un grenier. En cas d’urgence, le refuge ultime

est une pièce inhospitalière située entre le plafond et la toiture du temple. Jean-Yves

Carluer rapporte cette scène surréaliste décrite par Jacques : « Le dimanche, il n’était

pas rare de voir des Allemands venir prier au temple. On les voyait par les interstices

du plancher pendant l’office. Il ne fallait faire aucun bruit et se préparer à fuir ».

Octobre 1944, la France est sur la voie de la Libération. Les Lévy quittent Trémel et reprennent peu à peu leur commerce de tissu sur les marchés de la région. Cette

petite histoire qui rejoint la grande, Marie-Emilie Charlot la connaissait depuis son

enfance. 

"Cela faisait partie de la saga familiale. On en parlait de temps en temps, mais sans

plus », témoigne la petite-fille des époux Le Quéré, née en 1948. Jusqu’au jour où, en

2007, elle découvre un document d’archives de la mission évangélique de Trémel

(livre d’or des visiteurs) sur lequel on peut lire des remerciements très appuyés à

l’endroit de ses grands-parents, datés du 10 octobre 1944. Marie-Emilie est débordée

par l’émotion. Elle hésite. Elle ne fait rien. Le déclic interviendra le 9 janvier 2015, jour

de la prise d’otages au magasin Hyper Cacher, porte de Vincennes, à Paris. Un acte

à caractère antisémite qui fait cinq victimes. « Je me suis dit qu’il fallait parler des belles choses, des belles actions »

 

Elle contacte alors le comité Yad Vashem France, lequel dépend de l’institut

international pour la mémoire de la Shoah établi à Jérusalem, en Israël. En parallèle,

elle réussit à renouer le contact avec Jacques Levy. La rencontre se fait. Chacune des

deux familles apporte témoignages écrits et oraux de cet épisode ineffable qui les a

unies. L’enquête menée par Yad Vashem dure un an. Son verdict est sans appel :

Marie et Guillaume Le Quéré sont déclarés Justes parmi les Nations pour avoir sauvé

des juifs sous l’Occupation au péril de leur vie.

Une plaque portant leurs noms sera bientôt apposée au Jardin des Justes, à Jérusalem

, ainsi qu’au mémorial de la Shoah à Paris. Comblée, Marie-Emilie Charlot veut surtout

retenir le message délivré par ses grands-parents : « Ce ne sont pas des héros. Ce

sont des chrétiens qui ont mis leur foi en application, par des actes ».

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26 juin 2017 1 26 /06 /juin /2017 06:03
Guernica (1937)

Guernica (1937)

Article écrit d'après l'excellente biographie de Pierre Daix, ancien rédacteur en chef des "Lettres françaises", proche et témoin privilégié de la vie et de l'oeuvre de Picasso : Picasso, Tallandier, 2007  

 

L'engagement communiste de Picasso, qui à la différence d'autres artistes de la mouvance surréaliste n'avait pas franchi le pas dans les années 20 de l'engagement politique radical, prend sa source dans la guerre d'Espagne.  

Avant le bombardement de la ville basque de Guernica, Picasso, qui a été très proche de Breton, trotskiste anti-stalinien, partage le point de vue de Eluard qui se rapproche des communistes et voit dans l'URSS qui aide l'Espagne Républicaine un rempart contre le fascisme et l'allié naturel des démocrates progressistes, des prolétaires et anti-fascistes en Europe. Eluard, très ami avec Picasso, adhère au PCF clandestin en 1942 mais, dès le début de la guerre d'Espagne, il écrit des poèmes pour l'Humanité, renouant au passage avec Aragon, en particulier ce poème politique empli d'une colère splendide « novembre 1936 » écrit après les bombardements aériens de Madrid :

 

« Regardez travailler les bâtisseurs de ruines

Ils sont riches patients ordonnés noirs et bêtes

Mais ils font de leur mieux pour être seuls sur terre

Ils sont au bord de l'homme et le comblent d'ordures

Ils plient au ras du sol des palais sans cervelle

On s'habitue à tout

Sauf à ces oiseaux de plomb

Sauf à leur haine de ce qui brille

Sauf à leur céder la place »

 

Travaillant à « Guernica » en avril et mai 1937, Picasso fait, pour la première fois de son existence, une déclaration politique :

« La guerre d'Espagne est la bataille de la réaction contre le peuple, contre la liberté. Toute ma vie d'artiste n'a été qu'une lutte continuelle contre la réaction et la mort de l'art. Dans le panneau auquel je travaille et que j'appellerai « Guernica », et dans toutes mes œuvres récentes, j'exprime clairement mon horreur de la caste militaire qui a fait sombrer l'Espagne dans un océan de douleur et de mort ».

Installé dans le pavillon espagnol de l'exposition universelle fin juin 1936, « Guernica » déçoit malgré l'extraordinaire force et nouveauté de l'expression ceux qui en attendaient un appel aux armes.

A l'approche de la guerre, dans la longue agonie de la République espagnole, la peinture de Picasso est habitée par l'angoisse et la colère.

Les procès de Moscou et l'exécution de Boukharine amènent Breton, qui militait pour que Trotski soit accueilli en France, à rompre avec tous les surréalistes qui fréquent encore Eluard, lequel s'est refusé à dénoncer parce qu'il pense que seule l'URSS et les communistes peuvent faire obstacle au fascisme conquérant. Picasso refuse de se rallier à Breton, et d'arbitrer entre ses deux amis qui se déchirent désormais.

En avril 1940, après la déclaration de guerre, Picasso, qui a déjà deux enfants français, fait une demande de naturalisation française. Celle-ci a été connue que très tardivement grâce à Armand Israël et Pierre Daix, et à la cession par la Russie des archives de la préfecture de police de Paris saisies par les nazis en 1940 puis récupérées par les Soviétiques pendant cinquante ans. Les sympathies connues de Picasso avec les communistes font, dans un contexte d'interdiction et de persécution du PCF après le pacte germano-soviétique, que, suite à un rapport défavorable des RG, le plus grand artiste du XXe siècle se voit refuser la nationalité française.

 

Femme nue se coiffant - peint par Picasso après le refus des autorités de lui accorder la nationalité française en mai 1940

Femme nue se coiffant - peint par Picasso après le refus des autorités de lui accorder la nationalité française en mai 1940

Autoportrait de Picasso en 1940

Autoportrait de Picasso en 1940

Après la débâcle et l'invasion allemande, Picasso, qui a été invité au Mexique et aux Etats-Unis, se refuse, comme Matisse, a quitté la France occupée où son art va être considéré comme un exemple paradigmatique de la culture et de l'art décadents ayant conduit à la défaite. A l'inverse des Derain, Vlamink, Van Dongen, et de tant d'autres artistes, intellectuels et littérateurs, Picasso refuse pendant l'occupation tout compromis avec l'ordre nouveau et l'occupant. Il fréquente des milieux d'artistes et d'intellectuels acquis à la résistance et sa peinture exprime par sa noirceur et ses traitements tragiques son horreur des temps présents. Pour le reste, Picasso fait silence pendant l'occupation. 

Picasso aide financièrement le peintre juif Freundlich, réfugié en zone sud et qui mourra déporté. Il aide aussi le peintre allemand Hans Hartung à gagner le Maroc. En juin 1941, il rencontre le dirigeant du parti communiste clandestin Laurent Casanova, évadé d'un camp de réfugié, chez Michel Leiris et sa femme. Le 16 et le 17 juillet 1942 a lieu la grande rafle du Vel d'Hiv. Le 6 août, on inaugure à Paris un musée de l'Art moderne dont Picasso est exclu. Le même jour, Picasso peint la femme en gris, une de ses peintures de deuil les plus noires.  

la femme en gris (1942)

la femme en gris (1942)

Les amis poètes de Picasso sont arrêtés et déportés pendant les mois terribles de l'hiver 1943-1944: Max Jacob, interné comme juif au camp de Drancy, et qui y meurt d'une pneumonie cinq jours plus tard en février 1944, Robert Desnos arrêté le 22 février 1944 et qui meurt en déportation à Térezin quinze mois plus tard. Ses amis, Eluard et Zervos, sont dans la résistance. 

Le 19 mars 1944, "Le désir attrapé par la queue" une pièce de théâtre nourrie de poésie automatique et surréaliste de Picasso est jouée aux Grands-Augustins grâce à Louise et Michel Leiris avec une distribution étonnante. Albert Camus, metteur en parole, dirigeait Simone de Beauvoir et Sartre, Dora Maar, l'amante bientôt détrônée de Picasso, Raymond Queneau... 

A la Libération, Picasso, qui rêve toujours de défaire le franquisme en Espagne, adhère au PCF.

Il a soixante-trois ans. Il déclare au magazine américain New Masses:   

"Je suis allé au parti communiste sans la moindre hésitation, car, au fond, j'étais avec lui depuis toujours (....). Ces années d'oppression terrible m'ont démontré que je devais combattre non seulement par mon art, mais par ma personne. J'avais tellement hâte de retrouver ma patrie! J'ai toujours été un exilé. Maintenant que je ne le suis plus; en attendant que l'Espagne puisse enfin m'accueillir, le parti communiste m'a ouvert les bras et j'y ai trouvé tous ceux que j'estime (...) et tous ces visages d'insurgés parisiens si beaux que j'ai vus pendant les journées d'août sur les barricades. Je suis de nouveau parmi mes frères..."

Picasso devient ainsi le nouvel adhérent le plus brillant d'une campagne nationale de recrutement du PCF redevenu légal. Le nouvel adhérent est accueilli avec les honneurs par Marcel Cachin, Jacques Duclos, Maurice Thorez étant en URSS, le 4 octobre 1944 dans les bureaux de L'Humanité. Paul Eluard, Aragon, Pierre Villon le dirigeant du Front National sont présents.

A la veille du premier congrès légal du PCF depuis 1937, le 23 mai 1945, Picasso réalise un portrait de Maurice Thorez, le secrétaire général. 

Après la réalisation de son hommage aux victimes du nazisme, "Le charnier", Picasso participe à la célébration du cinquantième anniversaire de Dolorès Ibarruri le 9 décembre 1945 à Toulouse avec son ami Sabardès, la "Passionaria" qui incarne le PC espagnol en exil. 

Dans le cadre d'une exposition "Art et résistance" qu'il organise avec les oeuvres des artistes proches de lui, sous l'égide des FTPF, le PCF expose Picasso mais évite les toiles les plus abstraites, crédo soviétique du "réalisme" oblige. 

A  Antibes, en 1947, Picasso rencontre par hasard breton, le pape des surréalistes, qui lui demande des explications sur son adhésion au PCF. "Je tiens à mes opinions comme à un résultat de mon expérience, répond Picasso. Moi, je place l'amitié au-dessus des différences politiques". Breton refuse de lui serrer la main. Il refuse aussi pour des raisons politiques d'exposer Picasso à l'Exposition internationale du surréalisme qu'il prépare au printemps 1947 à la galerie Maeght, mais Dali, Giacometti, André Masson, Magritte, sont logés à la même enseigne. 

Picasso a depuis quelques mois une nouvelle compagne Françoise Gilot. Un de ses portraits d'elle, resigné en cyrillique avec une faucille et un marteau, servira de prix pour un film soviétique primé au festival de Cannes.

Des militants puritains, au PCF, voient d'un mauvais oeil le "libertinage" de Picasso, comme à la même époque celui de Marguerite Duras.  

Ses oeuvres formellement "révolutionnaires" et avant-gardistes ne cadrent pas avec l'esthétique réaliste communiste que peut porter à la même époque un Fougeron et qu'Aragon défend, alors très orthodoxe sur les options esthétiques politiquement et socialement recevables alors que lui-même, du fait de son retour à la poésie patriotique pendant l'occupation, n'est pas non plus en odeur de sainteté.  Roger Garaudy, ancien déporté, affirme lui dans son rappel à l'ordre du congrès de 1945, qu'il n'y a pas d'esthétique communiste: "Un communiste a le droit d'aimer l'oeuvre de Picasso, soit l'oeuvre de l'anti-Picasso". 

Picasso en réalité n'a jamais été reconnu et conforté dans ses recherches et inventions esthétiques par le parti auquel il a adhéré. En même temps, Picasso est très sollicité en vertu de son prestige pour des affiches, dessins pour les journaux communistes. 

En 1948, avec notamment le poète André Césaire, Picasso participe avec envie au congrès des intellectuels pour la paix qui se tient à Wroclaw, jadis Breslau, dans la Silésie devenue polonaise. Il y demande la liberté de son ami Pablo Neruda, alors persécuté au Chili. 

Au printemps 1949, Aragon demande au nom du PCF à Picasso de réaliser l'affiche du congrès mondial de la paix devant se tenir à Paris: Picasso à son atelier des Grands-Augustins lui montre le tas d'épreuves des lithos et lui dit de choisir. Evidemment Aragon brandit "La Colombe". Picasso rappelle en bougonnant que les colombes sont des oiseaux belliqueux, il le sait, il en a deux en cage... 

Après la congestion cérébrale qui atteint Maurice Thorez en octobre 1950, Picasso est affaibli par la mise hors course d'un de ceux qui le protégeaient des accusations contre le "formalisme décadent", accusation partagée outre-Manche par un Churchill et outre-Atlantique par bon nombre de politiques américains voyant dans l'art moderne une "subversion communiste". Fougeron devient le peintre officiel du PCF. 

C'est dans ce contexte que Picasso peint en janvier 1951 les "Massacres en Corée", son tableau le plus évidemment politique, pour y affirmer avec éclat ses convictions communistes. "Ce qui éclate toutefois, écrit Pierre Daix, c'est sa réaction la plus intime de père face à cette guerre lointaine. Il crée une science-fiction: un peuple de femmes enceintes et d'enfants, face à des guerriers robotisés". Mais ses "Massacres en Corée" échouent à séduire le public militant. On juge le tableau trop en décalage avec la réalité, ne valorisant pas la résistance et la gloire des combattants communistes. 

Malgré la pression croissante qui règne sur les critiques d'art, intellectuels et écrivains communistes "libéraux" et amoureux d'innovation en matière esthétique, Picasso obtient le prix Staline de la Paix en 1951. "En son absence, par un meeting, Fernand Léger y salue Guernica et La Colombe de la paix. Formulation officielle: Fougeron désormais se bat "à son créneau de communiste", Picasso à "son créneau de partisan de la paix". Un enterrement de première classe", écrit Pierre Daix (Picasso, Pluriel, p.456).   

Picasso réalise un album de luxe avec Eluard "Le visage de la Paix" au profit du Parti Communiste. Il participe à une grande campagne du PCF afin de tenter de sauver le dirigeant grec Beloyannis pour qui Picasso dessine "L'Homme à l'oeillet". Beloyannis est exécuté. 

Au paroxysme de la guerre froide, Picasso réalise d'autres colombes pour les congrès annuels de la paix. Il est expulsé d'Angleterre où devait se tenir, à Sheffield, le congrès de 1952, qui aura finalement lieu à Vienne. Picasso imagine un arc-en-ciel et dessine une colombe discontinue par un ensemble de collages. C'est une réussite mais le projet est refusé par la direction communiste. Picasso dessine alors une eau-forte de colombe dans l'arc-en-ciel et le PCF en sort convaincu de l'avoir poussé à rompre avec le formalisme. 

C'est alors que, le 18 novembre 1952, Pablo Picasso a la douleur de perdre son ami Eluard. Une deuxième fois, après la mort d'Apollinaire, la maladie lui ôte celui qui le comprenait le mieux. Picasso assiste au premier rang de la tribune officielle à l'enterrement que le PCF veut aussi grandiose que possible. 

En février 1953, Staline meurt et Aragon commande un dessin du dictateur communiste à Picasso. Picasso s'inspire de la photo d'un Staline jeune de 1903 et son dessin, publié dans les "Lettres françaises" et à "L'Humanité", jugé irrévérencieux, fait scandale. Le portrait de Staline par Picasso est condamné deux jours plus tard par le PCF "sans mettre en doute les sentiments du grand artiste Picasso dont chacun connaît l'attachement à la classe ouvrière". Le PCF contraignit Aragon à publier dans Les Lettres françaises un dossier de lettres de condamnation outragées. Picasso et Aragon étaient mis au banc des accusés par une direction communiste de formation stalinienne profitant du fait que Thorez, en URSS, n'était plus là pour protéger les intellectuels. Thorez, rentré d'URSS, fit savoir qu'il désapprouvait la condamnation du "Portrait de Staline". Une photographie titrée "Picasso rend visite à Maurice Thorez" en une de L'Humanité du 23 mars 1953 servit à cet effet. 

Mais le PCF et sa presse ignorent la première grande présentation publique en France de l'oeuvre révolutionnaire "Les demoiselles d'Avignon" (1907), inaugurant le XXe siècle artistique, lors de l'exposition de Jean Cassou au musée national d'art moderne "Le Cubisme 1907-1914".   

Suite à ce scandale du portrait de Staline, à l'arrestation de Beria et à la réhabilitation posthume des "Blouses blanches", médecins juifs ayant soi-disant conspiré contre Staline, Picasso, tout en restant adhérent communiste, le PCF étant plus attaqué que jamais, se mit en marge de la direction communiste et pris de la distance vis-à-vis de la notion d'art et d'artiste engagés. C'est le Parti Communiste italien qui consacre une grande exposition n'ignorant pas la période cubiste et abstraite à Picasso en 53 à Rome et à Milan. Moscou prête même de bonnes grâces des tableaux d'avant 1914. Picasso, qui abandonne Françoise Gilot et son enfant au grand dam d'Aragon et d'Elsa va rentrer en aménageant dans le sud de la France avec Jacqueline dans un renouveau créatif extraordinaire.

En 1956, à 75 ans, Picasso signe avec Edouard Pignon, Hélène Parmelin, le critique George Besson, une lettre au comité central du Parti rappelant que la tragédie qui se joue en Hongrie "pose aux communistes de brûlants problèmes que ni le Comité central ni L'Humanité ne les ont aidés à résoudre, et demandant la convocation d'un congrès extraordinaire. Il ne quitte pas le Parti ("on ne peut pas changer sa famille", dit-il à Pierre Daix) mais critique Thorez, Aragon et les autres, d'avoir dissimulé la vérité sur la nature du stalinisme.  

En 1964, il dira toutefois au critique d'art américain Carlton Lake (qui collaborera avec Françoise Gilot en 1964 à l'édition de ses souvenirs) que le communisme représente toujours pour lui "un certain idéal" dans lequel il croit.            

    

portrait de Maurice Thorez réalisé en mai 1945

portrait de Maurice Thorez réalisé en mai 1945

Maurice Thorez et Picasso

Maurice Thorez et Picasso

Le Charnier - Picasso, 1945

Le Charnier - Picasso, 1945

L'engagement communiste de Pablo Picasso
"Massacres en Corée" - Picasso (janvier 1951)

"Massacres en Corée" - Picasso (janvier 1951)

L'homme à l'oeillet - Picasso (le dirigeant communiste grec Beloyannis) - 1951

L'homme à l'oeillet - Picasso (le dirigeant communiste grec Beloyannis) - 1951

dessin de Staline par Picasso dans les "Lettres françaises" (février 1953)

dessin de Staline par Picasso dans les "Lettres françaises" (février 1953)

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23 juin 2017 5 23 /06 /juin /2017 06:12
Georges Marchais Humanité Dimanche - octobre 1971

Georges Marchais Humanité Dimanche - octobre 1971

Georges Marchais: clin d'oeil à l'ami Georges, l'homme à la cigarette et au regard rieur (1920-1997)
Georges Marchais: clin d'oeil à l'ami Georges, l'homme à la cigarette et au regard rieur (1920-1997)
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23 juin 2017 5 23 /06 /juin /2017 06:00
Notre Jeunesse, revue mensuelle de la jeunesse républicaine de France - avril 1945: numéro spécial 11e congrès de la fédération des jeunesses communistes de France
Notre Jeunesse, revue mensuelle de la jeunesse républicaine de France - avril 1945: numéro spécial 11e congrès de la fédération des jeunesses communistes de France
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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 14:17
Celticismes: les gaulois et nous! - par Francis Favereau (Skol Vreizh)

 

A lire de toute urgence chez Skol Vreizh, 25 euros...

FAVEREAU Francis


Enfin du neuf sur le gaulois !


Pendant des siècles, on a considéré que la langue gauloise, qui n’avait plus de locuteur,

avait disparu à jamais.


Faute de providentielle pierre de Rosette ou de texte conséquent en langue gauloise

l’affaire semblait entendue.


Cependant les inscriptions sur des poteries antiques, des gloses de manuscrits du haut Moyen

Age constituaient des indices qui ont orienté les recherches de quelques éminents

médiévistes et linguistes. Georges Dottin, François Falc’hun, Léon Fleuriot ont souligné la

proche parenté du gaulois avec les langues celtiques contemporaines (dites néoceltiques :

irlandais, gallois et breton armoricain) ; ils ont relevé de nombreuses traces du gaulois

dans le lexique des langues d’Europe occidentale, en particulier dans le français, ainsi que

dans la toponymie de plusieurs régions de France.


Pierre-Yves Lambert, Xavier Delamarre, poursuivant ces recherches, confirment les

hypothèses de leurs prédécesseurs.


Ce livre érudit de Francis Favereau séduira les amateurs de langues anciennes et celtiques

mais également toutes les personnes intéressées par l’origine des toponymes et patronymes

de Bretagne et de France.

384 p. ; 16 X 21 cm, couv. souple, intérieur : imp. bichromie, cahier couleurs.

 

 
  

 

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 05:00
Patrimoine religieux de la région de Morlaix: Skol Vreizh - La dynastie des Beaumanoir: une étude historique et technique de l'architecte Christian Millet (Le Télégramme - 19 juin 2017)

Le « style Beaumanoir » a marqué profondément et durablement le paysage des édifices religieux du pays de Morlaix. Christian Millet, passionné d'histoire, de patrimoine et d'architecture consacre un ouvrage à cette dynastie de maîtres d'oeuvre au temps de la duchesse Anne. 

Paolig Combot, président de Skol Vreizh, a confié que la nouvelle publication des éditions morlaisienne, la « 72e de la fameuse collection bleue », était très attendue par le public, amateur ou non d'architecture et de culture bretonnes. Christian Millet, passionné d'histoire, de patrimoine et d'architecture, vient de publier « Les Beaumanoir, une dynastie de maîtres d'oeuvre au temps de la duchesse Anne », ouvrage référence sur le modèle Beaumanoir, cette famille qui, devenue morlaisienne, a marqué profondément et durablement de son style architectural le paysage des édifices religieux du pays de Morlaix.

Le « style Beaumanoir »


L'étude réalisée par Christian Millet sur cette famille de maîtres d'oeuvre active et influente de la fin du XVe jusqu'à celle du XVIe siècle, permet de mieux comprendre pourquoi et comment églises et chapelles ont été construites selon le style Beaumanoir, ou Beaumaner puisqu'ils avaient bretonnisé leur patronyme. De tailleurs de pierre, ils sont devenus bâtisseurs et architectes, signe d'une réussite sociale et leurs marques de fabrique que sont les clochers, les tour-clochers, les porches-sud surmontés d'une chambre forte ainsi que les chevets très particuliers placés derrière le choeur, ont contribué à une importante notoriété en termes de qualité architecturale. Le livre, fort documenté et enrichi de nombreux plans et photographies, permet aussi de découvrir qui étaient les commanditaires de ces édifices religieux. 

Pratique 
« Les Beaumanoir », éditions Skol Vreizh, 41 quai de Léon à Morlaix.
 

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17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 06:24
Les communistes et la résistance: 17 juin 1940: la reconnaissance de l'appel de Charles Tillon
Les communistes et la résistance: 17 juin 1940: la reconnaissance de l'appel de Charles Tillon

Lu sur la page Facebook de Robert Clément: 

17 juin 1940 : la reconnaissance de l'appel de Charles Tillon

Charles Tillon, membre du Comité Central depuis 1932 et organisateur de la résistance des communistes à travers les FTP, lance un appel à la résistance depuis Gradignan, le 17 juin 1940.

Cet appel est intéressant pour de multiples raisons.
 

Cet appel a été lancé depuis le territoire national et invite à la résistance sur le sol français tous ceux qui refusent le « fascisme hitlérien », dans le droit fil de la stratégie du Front populaire pour laquelle le PCF s'était battu.

Il se distingue des deux autres appels connus à ce jour. Il se différencie de l'appel de Thorez et Duclos daté du 10 juillet 1940, qui est conforme à la ligne de la IIIème Internationale.

Celui-ci réduisait la guerre en cours à un affrontement inter-impérialiste et ne permettait pas de cerner la spécificité du phénomène fasciste.

Il est également différent de celui du général de Gaulle, qui lance son appel depuis Londres et qui demande aux Français présents en Angleterre de se rassembler autour de lui, et aux autres de le rejoindre.

Il faut rappeler que cet appel a fait l'objet d'une triple négation.

D'abord, de l'Etat français, qui préfère privilégier l'appel de De Gaulle, du 18 juin 1940. Du PCF lui-même, car si cet appel était reconnu, il « annulerait » celui de Duclos et Thorez. Et enfin de tous les anticommunistes qui affirment que les communistes ne sont entrés en résistance qu'en juin 1941, lorsque le pacte germano-soviétique est rompu.

Mais derrière ce genre d'accusations, c'est le rapport même des communistes au peuple français de l'époque qui est questionné et de leur engagement contre la montée du fascisme dans les années 30 et pour l'Espagne républicaine. L'appel de Charles Tillon permet de lever toute ambiguïté. Il prouve que l'engagement des communistes s'est fait indépendamment des directives de la IIIème Internationale. Il faut souligner que cet appel a rencontré un certain écho. Les kiosquiers de Bordeaux l'insèrent clandestinement dans les journaux locaux et parvient même jusqu'aux Chantiers navals de Saint-Nazaire.
Le combat pour cette reconnaissance est crucial dans un contexte où la droite la plus réactionnaire reprend le flambeau de la virulente campagne anticommuniste d'après-guerre dans le but de briser tout espoir de transformation sociale. Nous devons faire en sorte que cet appel soit connu et reconnu par tous, dans l'intérêt de l'histoire de notre parti et de celle de notre pays. Nous devons faire en sorte qu'une plaque soit posée sur ce bâtiment pour qu'elle rappelle à tous que cet appel a existé.
 

 

L’appel :


"Les gouvernements bourgeois ont livré à Hitler et à Mussolini : l’Espagne, l’Autriche, l’Albanie et la Tchécoslovaquie... Et maintenant, ils livrent la France.
Ils ont tout trahi.
Après avoir livré les armées du Nord et de l’Est, après avoir livré Paris, ses usines, ses ouvriers, ils jugent pouvoir, avec le concours de Hitler, livrer le pays entier au fascisme.
Mais le peuple français ne veut pas de la misère de l’esclavage du fascisme.
Pas plus qu’il n’a voulu de la guerre des capitalistes.
Il est le nombre : uni, il sera la force.
Pour l’arrestation immédiate des traîtres
Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du parti communiste, luttant contre le fascisme hitlérien et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes.
Peuple des usines, des champs, des magasins, des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, UNISSEZ VOUS DANS L’ACTION!"


Charles Tillon, Gradignan, 17 juin 1940


Antoine Porcu présente le texte de cet appel et en explique le sens dans L’Humanité: 
 

« L’appel de Charles Tillon est un appel à la résistance sur le territoire national, tandis que celui du général de Gaulle s’adresse d’abord aux français présents en Angleterre pour leur demander de se rassembler autour de lui. Par ailleurs, l’appel de Charles Tillon est explicitement lancé au nom de la lutte contre le fascisme.
Cela le différencie également de l’appel de Thorez et Duclos du 10 juillet 1940, conforme à la ligne de la IIIe Internationale. Celle-ci réduisait la guerre en cours à un affrontement anti-impérialiste. Cela ne permettait pas de cerner la spécificité du phénomène fasciste. À l’inverse, Charles Tillon en appelle au rassemblement du peuple dans l’action contre le « fascisme hitlérien », dans le droit fil de la stratégie du Front Populaire pour laquelle Maurice Thorez s’était lui-même battu.
Depuis la Libération, la propagande anticommuniste affirme que les communistes ne sont entrés en résistance qu’en juin 1941, lorsque l’Union soviétique est attaquée par les nazis. C’est une parfaite falsification. D’ailleurs, l’importance de ce texte a été appréciée par la direction clandestine du Parti Communiste, laquelle intègre Charles Tillon, à la demande de Benoît Frachon. Mais derrière ce genre d ‘accusation, c’est le rapport même des communistes au peuple français de l’époque qui est questionné. L’appel de Charles Tillon permet de lever toute ambiguïté. Il prouve que l’engagement des communistes s’est fait indépendamment des directives de la IIIe Internationale.
Car cet appel n’est pas une initiative purement personnelle. Lorsqu’il le rédige, Charles Tillon est mandaté par le Comité central pour réorganiser le parti communiste dans tout le Sud-Ouest de la France. Son appel y rencontre un certain écho. Les kiosquiers de Bordeaux l’insèrent dans les journaux. Il parvient même jusqu’aux chantiers navals de Saint-Nazaire. Le Parti communiste français a été traversé par de nombreuses et dramatiques contradictions. Mais il a toujours été avant tout un collectif de femmes et d’hommes mobilisés pour l’émancipation humaine. Le combat pour cette reconnaissance est crucial dans un contexte où la droite la plus réactionnaire reprend le flambeau de la virulente campagne anticommuniste d’après-guerre dans le but de briser tout espoir de transformation sociale. »
Antoine Porcu (1) dans un entretien donné à « l’Humanité » du 4 mars 2006

 

Lire aussi sur les mêmes sujets:

1978: Charles Tillon revient sur sa traversée du siècle et ses engagements avec Michel Kerninon dans la revue "Bretagnes" n°8 : "Désenchaîner l'espérance"

Onfray falsifie l'histoire: les communistes n'auraient parait-il commencé à résister qu'après l'invasion de l'URSS: Léon Landini, ancien résistant FTP-MOI, remet les pendules à l'heure

Les communistes français dans la résistance avant l'invasion de l'URSS en juin 1941: relisons Albert Ouzoulias et ses "Bataillons de la jeunesse"

Résistance et répression des communistes brestois de 1939 à 1943 (à partir des souvenirs et des enquêtes d'Eugène Kerbaul, résistant communiste)

 

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 19:54
Hommage à Jorge Semprun, disparu le 7 juin 2011

Jorge Semprun, disparu le 7 juin 2011 (lu sur l'excellente page facebook de Robert Clément)


Jorge Semprun était l’un des intellectuels emblématiques de son temps. Sa vie, ses convictions, son engagement ont rayonné en France, en Espagne et en Europe.
Jorge Semprun meurt le 7 juin 2011. En un éclair, l’histoire du siècle dernier a resurgi. La machine à remonter le temps s’accélère tant la figure de cet homme au parcours incroyable – exilé à douze ans, résistant à dix-sept ans, déporté à Buchenwald, militant et dirigeant communiste clandestin dans l’Espagne franquiste, écrivain prolixe, ministre de la Culture sous le gouvernement de Gonzalez – restera à jamais scellée aux tourmentes dramatiques du XXe siècle.
Buchenwald, matricule 44904. 
Tout commence avec la guerre d’Espagne. En 1936, le coup d’État franquiste contraint sa famille à l’exil. Jorge Semprun s’installe à Paris où il s’inscrit au lycée Henri-IV. En 1942, il entre en résistance contre l’occupant nazi au sein de la MOI (Main-d’œuvre immigrée). Arrêté, torturé, il est déporté le 29 janvier 1944 à Buchenwald. Il sera le matricule 44904 et portera, agrafé à son pyjama, le triangle rouge des prisonniers communistes. Ce n’est qu’en 1992, lorsqu’il retourne pour la première fois sur les lieux, qu’il comprend qu’il ne doit sa survie qu’à la supercherie d’un prisonnier allemand qui écrira « stukateur » sur sa fiche en lieu et place de « student ». Maçon plutôt qu’étudiant. Le 11 avril 1945, après « ces deux ans d’éternité glaciale, d’intolérable mort » (dans l’Écriture ou la vie), il revient à la vie, survivant parmi les autres survivants. Retour à Paris. Il se lance dans l’écriture, fréquente assidûment les milieux intellectuels de Saint-Germain, mais rien ne vient. « Il me faudrait plusieurs vies pour raconter toute cette mort », écrit-il. La mort le hante. Il veut vivre. Alors il lâche tout, ses amitiés, son confort, ses angoisses, ses tentatives d’écriture, et il retourne en Espagne où il devient clandestin. Il aura plusieurs identités, plusieurs adresses, et un seul objectif : coordonner la résistance anti - franquiste de l’intérieur quand la plupart de ses camarades sont morts, prisonniers ou en exil. En 1952, Federico Sanchez, pseudonyme qui a donné le titre d’un de ses ouvrages, devient permanent du PCE. Élu au comité central en 1954, il se voit confier des missions auprès de Dolorès Ibarruri, alors exilée à Moscou, puis aux côtés de Santiago Carrillo, en France. Lorsque ce dernier est élu secrétaire général du PCE en 1962, il s’empresse d’ôter toutes ses responsabilités à Semprun jusqu’à l’exclure, en 1964. La rupture est violente, totale. Semprun dénonce les dérives staliniennes de la direction en exil. La sanction sera sans appel.
Semprun revient à l’écriture. Vingt ans ont passé depuis ce 11 avril 1945 où il franchissait la grille de Buchenwald. En 1963, paraît le Grand voyage, où il évoque le compartiment à bestiaux qui le conduit avec plus de cent compagnons au camp. En 1969, il publie la Deuxième Mort de Ramon Mercader, qui obtiendra le prix Femina. Dès lors, il ne cessera d’écrire. Parmi ses très nombreux ouvrages, citons Autobiographie de Federico Sanchez (1977), Quel Beau Dimanche ! (1980) et, bien sûr, l’Écriture ou la vie (1994). Écriture mémorielle et documentaire dont on suit le cheminement, les allers-retours dans le temps, dans l’histoire pour retrouver des sensations, des images, des odeurs, des couleurs. Une œuvre majeure qui fait écho à celle de son alter ego Primo Lévi. Un livre rendu possible par son retour à Buchenwald en 1992, quarante-sept ans après sa libération. Il n’a jamais cessé d’y retourner. En avril 2010, il avait l’intuition qu’il ne reverrait probablement plus cette colline de l’Ettersberg qui dominait le camp. « Comment dire le souvenir de l’odeur de la chair brûlée ? Comment en parler ? Comparer ? L’obscénité de la comparaison ? J’ai à vif dans ma tête l’odeur la plus importante d’un camp de concentration. Et je ne peux pas l’expliquer. Et cette odeur s’évaporera avec moi comme elle s’est déjà évaporée avec d’autres », confie-t-il cette année-là.
Un combattant inlassable de la liberté
À sa mort, tous les amoureux de la liberté se sentent orphelins. On se souviendra de sa belle silhouette, de son sourire ravageur, de son regard perçant et chaleureux, et de cet accent unique qui faisait résonner un français au phrasé élégant et érudit. Sa droiture, sa noblesse, son combat pour l’humanité et la liberté sont indissociables de l’homme. Européen convaincu, il pensait que l’Europe se construirait sur les ruines de Buchenwald. Pour que l’horreur ne se répète pas. Lui qui aimait le cinéma (il a écrit plusieurs scénarios pour Costa-Gavras, Yves Boisset, Joseph Losey ou encore Alain Resnais) avait témoigné, dans le documentaire de José Luis Penafuerte, les Chemins de la mémoire. On le voit aux côtés de Marcos Ana, poète, grande figure de la résistance communiste au franquisme. Dos à la caméra, ils observent les pelleteuses détruisant l’emblématique prison madrilène de Carabanchel. Des gravats jetés rageusement sur la mémoire et l’histoire de ce pays. Dans ce Madrid qu’il aimait tant, dans ces villes d’Europe qu’il a arpentées, Athènes, Lisbonne, Istanbul, des jeunes gens ont, en 2011, redressé la tête.

Jorge Semprun

Jorge Semprun

Jorge Semprun: une personnalité d'exception et un grand écrivain dans le tumulte du XXe siècle

 

Et cet hommage, que j'avais rédigé il y a quelques mois, le 8 décembre 2016:

"Jorge Semprun, une personnalité d'exception et un grand écrivain dans le tumulte du XXe siècle" (Ismaël Dupont) 

" Mémorialistes et chroniqueurs n'ont pas coutume d'entremêler tendresses, confidences et débâcles du corps à l'évocation de leurs hauts faits. Les romanciers, eux, c'est leur travail, depuis Fabrice à Waterloo. Semprun croise les rubriques et donne une dimension romanesque à l'évènement réel. Il privatise l'Histoire tout en historicisant sa vie. La mémoire, on le sait, est un drôle de réfrigérateur: elle fait fondre les grandes lignes et conserve les détails au frais... Avec sa mosaïque en pointillé, Semprun annexe l'histoire à la mémoire".

Quelques lignes très justes de Regis Debray en avant-propos d'Exercices de survie, le dernier livre, publié à titre posthume, de Jorge Semprun, énorme romancier, grand intellectuel, dont le vécu aura épousé les tragédies, les espoirs et les désillusions du siècle: la guerre d'Espagne, la Résistance, Buchenwald et l'univers concentrationnaire nazi, le Communisme et son action clandestine en Espagne, le retour à la démocratie après le franquisme en Espagne.

Il faut lire et relire Jorge Semprun, le Marcel Proust de la mémoire douloureuse du XXe siècle et de Buchenwald, mêlant l'auto-fiction à l'exercice de remémoration et l'esthétique de l'existence à la méditation sur l'histoire. Un travail fascinant et obsessionnel sur les dédales de la mémoire et de l'oubli, la permanence et la beauté de l'instant, l'écriture et la vie, l'écriture ou la vie, la quasi impossibilité de traduire ce que fut l'expérience concentrationnaire, et qui fait qu'on s'arrête toujours au seuil.

Appartenant à une grande famille madrilène, petit fils par sa mère d'un chef de gouvernement, Antonio Maura, et neveu d'un ministre républicain modéré, fils d'un gouverneur civil de province devenu diplomate pendant la guerre d'Espagne et représentant de la République Espagnole à La Haye, Jorge Semprun arrive à Paris en 1939, à quinze ans. Son père est chrétien, proche des animateurs de la revue « Esprit ». Jorge Semprun est un élève ultra-brillant, qui maîtrise déjà très bien le français.

« Je l'avais connue en 1939 (Claude-Edmonde Magny, professeur de philosophie de dix ans son aînée qu'il retrouve pendant l'occupation et après la libération des camps), à l'occasion d'un congrès d'Esprit.Avant l'été, mais après la défaite de la République espagnole. C'était à Jouy-en-Josas, si je me souviens bien. Mon père avait été correspondant général du mouvement personnaliste de Mounier en Espagne. Il assistait à ce congrès, je l'avais accompagné. J'avais quinze ans, j'étais interne à Henri IV depuis la chute de Madrid aux mains des troupes de Franco ». (L'écriture ou la vie).

Semprun obtient le deuxième prix au Concours Général de Philosophie. Il fera une grande classe préparatoire à Paris en Lettres supérieures puis intégrera la Sorbonne pour y faire des études de philosophie où il se passionne pour Heidegger, Lévinas, Saint Augustin, Marx, Lukas, Wittgenstein, mais lit surtout beaucoup de littérature (Faulkner, Malraux, Giraudoux, Sartre) et de poésie (il fera des causeries sur Rimbaud organisées par l'appareil clandestin du camp à Buchenwald, récite à haute voix des centaines de poèmes) . Il fréquente la « meilleure société » parisienne, la jeune bourgeoisie intellectuelle bohème, enchaînant les surprise-parties dans les quartiers de l'ouest parisien, mais sa maturité intellectuelle, son exigence morale et politique, le conduisent aussi à s'engager.

Il aide par exemple un résistant juif des FTP-MOI à se cacher en 1943 chez une amie organisant une fête chez elle après que celui-ci, de son pseudonyme Koba, surnom de Staline, ait tué dans sa chambre d'hôtel un officier allemand (avec la prostituée qui couchait avec lui).

Auparavant, le 11 novembre 1940, Semprun participe à la manifestation patriotique à Paris des lycéens et étudiants, véritable défi à l'occupant, organisée notamment par l'Union des Étudiants communistes et les Jeunesses communistes. Il adhère au Parti Communiste Espagnol en 1941 et côtoie une agent communiste du Komintern, autrichienne des FTP-MOI, qui le forme politiquement et parle avec lui de Heine, Bertold Brecht. Mais ses contacts avec l'organisation communiste de résistance se rompent et il s'engage finalement dans la résistance, au groupe « Jean-Marie Action », dépendant du réseau Buckmaster mis en place par les services secrets britanniques. Ce réseau dirigé par Henri Frager, un homme de droite nationaliste, opère en Bourgogne en réceptionnant les parachutages d'armes et en les répartissant en Côte-d'Or et dans l'Yonne mais en ayant consigne de ne pas livrer d'arme à la résistance communiste. Dans le cadre de ses opérations, il se force à tuer dans un bois de Semur-en-Auxois avec son compagnon de résistance Julien, un beau et romantique soldat allemand, qui descendu de sa moto pour pisser auprès de la rivière, chantait "La Paloma". Un des récits inouïs et si tristes de ces temps atroces.

Semprun est arrêté par la Gestapo à Joigny en septembre 1943, dénoncé par un traître de la hiérarchie du groupe de résistance, et il est torturé pendant plusieurs semaines à la prison d'Auxerre. Il raconte cette expérience fondatrice de la torture dans son dernier livre, labyrinthique comme ses précédents, inachevé et posthume, « Exercices de survie », publié en 2012, alors que Semprun meurt en 2011 à l'âge de 88 ans.

Il est envoyé en déportation à Buchenwald depuis le camp de transit de Compiègne : quatre jours et trois nuits de voyage dans un wagon de marchandise cadenassé sans air et sans eau, avec cent vingt déportés à l'intérieur, expérience qu'il racontera, avec la libération du camp de Buchenwald, dans le « Grand Voyage » (1963), son premier écrit publié, son premier récit, à dimension philosophique, éthique et esthétique, sur l'expérience concentrationnaire. Il y raconte avec maestria presque les mêmes scènes, celles de sa vie, que dans « L'écriture ou la vie », que dans « L'écriture ou la vie » (1994) ou dans « Exercices de style » (2011), mais avec dans ces derniers cas des interprétations, des éclairages, des interpositions fictionnelles nouvelles.

A Buchenwald, quelques jours après la Libération du camp le 11 avril 1945, Jorge Semprun fait visiter le camp à des volontaires françaises candides de la « Mission France »:

« Les deux automobiles se sont arrêtées devant nous et il est descendu ces filles invraisemblables. C'était le 13 avril, le surlendemain de la fin des camps. Le bois de hêtres bruissait dans le souffle du printemps. Les Américains nous avaient désarmés, c'était la première chose dont ils s'étaient occupés, il faut dire. Ces quelques centaines de squelettes en armes, des Russes et des Allemands, des Espagnols et des Français, des Tchèques et des Polonais, sur les routes autour de Weimar, on aurait dit qu'ils en avaient une sainte frousse. Mais nous occupions quand même les casernes S.S., les dépôts de la division « Totenkopf » dont il fallait faire l'inventaire. Devant chacun des bâtiments il y avait un piquet de garde, sans armes. J'étais devant le bâtiment des officiers S.S. et les copains fumaient et chantaient. Nous n'avions plus d'armes, mais nous vivions encore sur la lancée de cette allégresse de l'avant-veille, quand nous marchions vers Weimar, en tiraillant sur les groupes de S.S. isolés dans le bois. J'étais devant le bâtiment des officiers S.S. et ces deux automobiles se sont arrêtées devant nous et il en est descendu ces filles invraisemblables. Elles avaient un uniforme bleu, bien coupé, avec un écusson qui disait « Mission France ». Elles avaient des cheveux, du rouge à lèvres, des bas de soie, des lèvres vivantes sous le rouge à lèvres, des visages vivants sous les cheveux, sous leurs vrais cheveux. Elles riaient, elles jacassaient, c'était une vraie partie de campagne. Les copains se sont tout à coup souvenus qu'ils étaient des hommes et ils se sont mis à tourner autour de ces filles. Elles minaudaient, elles jacassaient, elles étaient mûres pour une bonne paire de claques. Mais elles voulaient visiter le camp, ces petites, on leur avait dit que c'était horrible, absolument épouvantable. Elles voulaient connaître cette horreur. J'ai abusé de mon autorité pour laisser les copains sur place, devant le bâtiment des officiers S.S. et j'ai conduit les toutes belles vers l'entrée du camp.

La grande salle d'appel était déserte, sous le soleil du printemps, et je me suis arrêté, le cœur battant. Je ne l'avais jamais encore vue vide, il faut dire, je ne l'avais jamais vue réellement. Ce qu'on appelle voir, je ne l'avais pas encore vue vraiment. D'une des baraques, d'en face jaillissait doucement, dans le lointain, un air de musique lente joué sur un accordéon. Il y avait cet air d'accordéon, infiniment fragile, il y avait les grands arbres, au-delà des barbelés, il y avait le vent dans les hêtres, et le soleil d'avril au-dessus du vent et des hêtres. Je voyais le paysage qui avait été le décor de ma vie, deux ans durant, et je le voyais pour la première fois. Je le voyais de l'extérieur, comme si ce paysage qui avait été ma vie, jusqu'avant-hier, se trouvait de l'autre côté du miroir, à présent. Il n'y avait que cet air d'accordéon pour relier ma vie d'autrefois, ma vie de deux ans jusqu'avant-hier, à ma vie d'aujourd'hui. Cet air d'accordéon joué par un Russe dans cette baraque d'en face, car seul un Russe peut tirer d'un accordéon cette musique fragile et puissante, ce frémissement des bouleaux dans le vent et des blés sur la plaine sans fin. Cet air d'accordéon, c'était le lien à ma vie de ces deux dernières années, c'était comme un adieu à cette vie, comme un adieu à tous les copains qui étaient morts au cours de cette vie-là. Je me suis arrêté sur la grande place d'appel déserte et il y avait le vent dans les hêtres et le soleil d'avril au-dessus du vent et des hêtres. Il y avait aussi, à droite, le bâtiment trapu du crématoire. A gauche, il y avait le manège, où on exécutait les officiers, les commissaires et les communistes de l'Armée Rouge. Hier, 1é avril, j'avais visité le manège. C'était un manège comme n'importe quel manège, les officiers S.S. y venaient faire du cheval. Ces dames des officiers S.S. y venaient faire du cheval. Mais il y avait dans le bâtiment une salle de douche spéciale. On y introduisait l'officier soviétique, on lui donnait un morceau de savon et une serviette éponge, et l'officier soviétique attendait que l'eau jaillisse de la douche. Mais l'eau ne jaillissait pas. A travers une meurtrière dissimulée dans un coin, un S.S. envoyait une balle dans la tête de l'officier soviétique. Le S.S. était dans une pièce voisine, il vivait posément la tête de l'officier soviétique et il lui envoyait une balle dans la tête. On enlevait le cadavre, on ramassait le savon et la serviette éponge et on faisait couler l'eau de la douche, pour effacer les traces de sang. Quand vous aurez compris ce simulacre de la douche et du morceau de savon, vous comprendrez la mentalité S.S.

Mais ça n'a aucun intérêt de comprendre les S.S., il suffit de les exterminer.

J'étais debout sur la grande place d'appel déserte, c'était le mois d'avril, et je n'avais plus du tout envie que ces filles aux bas de soie bien tirés, aux jupes bleues bien plaqués sur des croupes appétissantes, viennent visiter mon camp... » (Le grand voyage, 1963)

Semprun finira par montrer l'empilement des cadavres sur la place derrière les baraques. On les entreposait là depuis que les fours crématoires s'étaient arrêtés de fonctionner, quelques jours avant que la majorité des bourreaux nazis ne quittent le camp devant la pression de l'avance alliée. Semprun raconte les survivants qui meurent d'avoir trop mangé avec leur organisme affaibli une fois le camp libéré par les Alliés. Il donne la main ainsi à un ancien de la guerre d'Espagne et du plateau des Glières, Morales, qui meurt "d'une dysentrie foudroyante provoquée par une nourriture redevenue trop riche" après avoir survécu à Auschwitz et à des mois de camp de concentration.

Les fours crématoires, dont certains firent des jeux de mot douteux, par où partirent en fumée beaucoup d'amis de Semprun, dans le professeur Maurice Halbwachs, à qui Semprun avant l'instant de basculement dans la mort récita les vers de Baudelaire :

« O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre »

 

« Étrange odeur », a écrit Léon Blum.

Déporté en avril 1943, avec Georges Mandel, Blum a vécu deux ans à Buchenwald. Mais il était enfermé en dehors de l'enceinte proprement dite du camp : au-delà de la barrière de barberés électrifiés, dans une villa du quartier des officiers S.S. Il n'en sortait jamais, personne n'y pénétrait que les soldats de garde. (…) C'est la rigueur de cette clôture qui explique son ignorance. Léon Blum ne savait même pas où il se trouvait, dans quelle région de l4allemagne il avait été déporté. Il a vécu deux ans dans une villa du quartier des casernes S.S. de Buchenwald en ignorant tout de l'existence du camp de concentration, si proche pourtant. « Le premier indice que nous en avons surpris, a t-il écrit au retour, est l'étrange odeur qui nous parvenait souvent le soir, par les fenêtres ouvertes, et qui nous obsédait la nuit tout entière quand le vent continuait à souffler dans la même direction : c'était l'odeur des fours crématoires. (…). Étrange odeur, en vérité, obsédante. »

- « Le crématoire s'est arrêté hier, leur dis-je. Plus jamais de fumée dans le paysage. Les oiseaux vont peut-être revenir !

Ils font la grimace, vaguement écœurés.

Mais ils ne peuvent pas vraiment comprendre. Ils ont saisi le sens des mots, probablement. Fumée : on sait ce que c'est, on croit savoir. Dans toutes les mémoires d'homme, il y a des cheminées qui fument. Rurales à l'occasion, domestiques, fumées des lieux-lares.

Cette fumée-ci, pourtant, ils ne savent pas. Et ils ne sauront jamais vraiment. Ni ceux-ci, ce jour-là. Ni tous les autres, depuis. Ils ne peuvent pas imaginer, quelles que soient leurs bonnes intentions.

Fumée toujours présente, en panaches, ou volutes, sur la cheminée trapue du crématoire de Buchenwald, aux abords de la baraque administrative du service du travail, l'Arbeitsstatistik, où j'avais travaillé cette dernière année.

Il me suffisait d'un peu pencher la tête, sans quitter mon poste de travail au fichier central, de regarder par l'une des fenêtres donnant sur la forêt. Le crématoire était là, massif, entouré d'une haute palissade, couronné de fumée.

Ou bien de flammes, la nuit.

Lorsque les escadrilles alliées s'avançaient vers le cœur de l'Allemagne pour des bombardements nocturnes, le commandement S.S demandait qu'on éteignît le four crématoire. Les flammes, en effet, dépassant de la cheminée, étaient un point de repère idéal pour les pilotes anglo-américains.

Krematorium, ausmachen ! Criait alors une voix brève, impatientée, dans le circuit des haut-parleurs.

« Crématoire, éteignez ! »

Nous dormions, la voix sourde de l'officier S.S. de service à la tour de contrôle nous réveillait. Ou plutôt elle faisait d'abord partie de notre sommeil, elle résonnait dans nos rêves, avant de nous réveiller. A Buchenwald, lors des courtes nuits où nos corps et nos âmes s'acharnaient à reprendre vie – obscurément, avec une espérance tenace et charnelle que démentait la raison, sitôt le jour revenu – ces deux mots, Krematorium, ausmachen ! qui éclataient longuement dans nos rêves, les remplissant d'échos, nous ramenaient aussitôt à la réalité de la mort. Nous arrachaient au rêve de la vie.

(…)

« S'en aller par la cheminée, partir en fumée » étaient des locutions habituelles dans le sabir de Buchenwald. Dans le sabir de tous les camps, les témoignages n'en manquent pas. On les employait sur tous les modes, tous les tons, y compris celui du sarcasme. Surtout, même entre nous, du moins. Les S.S et les contremaîtres civils, les Meister , les employaient toujours sur le ton de la menace ou de la prédiction funeste

Jorge Semprun, L'écriture ou la vie (1994)

  1. c'était aussi non loin des bourreaux Weimar, ses bois et ses douces collines, la maison de Goethe à deux pas de l'enfer et du mal radical, un lieu de sociabilité inouï dans les latrines où s'organisait la résistance du camp, les trafics, où l'on fumait à l'aise, un bordel et un groupe de jazz clandestin, le cinéma où les Allemands organisaient quelques projections à destination des déportés à base de films romantiques, une bibliothèque tenue par un communiste allemand sourcilleux sur le retour des livres, même après la libération du camp, où l'on trouve les livres de philosophie idéaliste allemande de Schelling et de Fichte. Ce sont les hauts-parleurs du camp d'où sort une chanson de Charles Trenet.

« Il s'appelait donc Widerman, le jeune déporté français tellement doué, qui bouleversait ses camarades en leur chantant les succès de Charles Trenet.

Ménilmontant, mais oui, madame…

Un dimanche parmi les derniers dimanches de cet hiver-là, le dernier hiver, le plus rude hiver de toutes ces années-là, nous avons entendu la voix du jeune Français sur le circuit des haut-parleurs du camp. Sans doute, l'un des Lagerältester, des doyens de Buchenwald – poste le plus élevé dans la hiérarchie de l'administration interne des déportés – ou quelque vétéran communiste allemand, peut-être le kapo de l'Arbeit, Willi Seifert – il en était bien capable ! - avait dû convaincre l'officier SS, le Rapportführer ,de laisser chanter Widerman, puisque tel était son nom.

Ce serait bon pour le moral des français, avait-il dû lui dire, d'entendre chanter dans leur langue, ça les changerait des sempiternelles chansonnettes allemandes de Zarh Leander ! Or ce qui était bon pour le moral était bon pour la productivité des déportés. (…) C'est probablement avec des arguments ou arguties de cette sorte, aussi spécieux, que le Lagerältester – peut-être Hans Eiden – avait réussi à persuader le Rapportführer de laisser Widerman chanter Ménilmontant sur le circuit des haut-parleurs. En tout cas, un dimanche, vers midi, alors que les déportés, par milliers, au garde-à-vous, se tenaient sur la place d'appel, soudain, l'un des derniers dimanches de ce terrible hiver, la voix du jeune Widerman avait éclaté : Ménilmontant, moi oui madame…

Une sorte de frémissement à peine perceptible, de halètement, de lourd sanglot de bonheur, a parcouru la foule des déportés. La plupart ne comprenaient pas la langue, certes : le sens exact des paroles leur échappait probablement. Mais c'était une chanson française : au rythme vif, entraînant, ça suffisait.

Aussi, soudain, pour ces milliers d'Européens, de toute origine – des russes, des polonais, des Tchèques, des Hongrois, des Espagnols, des Néérlandais, tous les Européens étaient là, en somme, il ne manquait que les Anglais, bien sûr, pour cause de liberté insulaire -, pour ces milliers de déportés, dans leur immense majorité combattant des maquis et des mouvements de résistance, la chanson de Trenet a soudain symbolisé la liberté : son passé de joie et de combats, son proche avenir victorieux ». (Jorge Semprun, Exercices de survie, 2012)

Plus qu'aucun autre, Semprun fait ressortir les éléments de sur-réalité ou d'irréalité d'un camp nazi. Peut-être à l'excès, comme quand il déclame des dizaines de poèmes à haute voix sur la place du camp ou à ses abords avec le lieutenant américain Rosenfeld, qui l'interroge sur le fonctionnement des S.S et l'administration du camp, car Semprun était affecté, grâce aux réseaux internationaux de la résistance communiste du camp, au bureau des entrées et sorties, ce qui lui permettait d'affecter par des inversions d'identité à des "bonnes places" des camarades prenant l'identité de prisonniers venant de mourir.

Semprun raconte aussi dans "L'écriture ou la vie" son difficile retour à la vie, à l'amour, sa volonté d'écrire et de faire oeuvre de ce vécu inouï et terrible, puis sa volonté d'oublier qui l'amènera à mettre presque quinze ans avant de commencer à raconter, la part de doute, de réinvention, de recomposition mémorielle dans la restitution de ce qui fut.

Ses récits pleins de paradoxe, où la beauté côtoie l'horreur, et la poésie la brutalité, sont composés par des détours, des retours successifs, des sauts temporels, des cercles concentriques autour de l'événement, entre l'association d'idées, le libre jeu de la mémoire et l'art du conteur qui suggère en omettant et dissimule en disant.

De 1945 à 1953, Semprun devient traducteur pour l'Unesco.

A partir de 1953, il coordonne les activités clandestines de résistance au régime de Franco au nom du Comité Central du Parti Communiste Espagnol en exil puis il entre au Comité Central et au bureau politique. De 1957 à 1962, il anime le travail clandestin du Parti Communiste dans l'Espagne de Franco sous le pseudonyme de Frederico Sanchez. En 1963, il publie "Le grand voyage". L'année suivante, il est écarté de la direction puis exclu du Parti Communiste par Santiago Carrillo en raison de divergences sur la ligne du parti. Il se consacre alors tout entier à son travail d'écrivain et de scénariste et en 1969, il reçoit le prix Fémina pour "La deuxième mort de Ramon Mercader" (l'assassin de Trotski), un livre d'espionnage à miroirs et à tiroirs où Semprun évoque aussi de manière détournée son rapport au communisme et son expérience de la vie clandestine. Dans "Exercices de survie", Semprun revient sur cette expérience de dirigeant clandestin du Parti Communiste espagnol avec un certain scepticisme, un jugement contrasté sur la portée effective des combats communistes et leur avenir. Son éloignement du communisme n'est pas non plus un reniement des idéaux humains, démocratiques du communisme et de la qualité de l'engagement des militants européens. Semprun restera attaché à un idéal démocratique de gauche jusqu'au terme de sa vie même s'il percevra le communisme comme un échec global et sans doute définitif. Après s'être rapproché du PSOE et de Felipe Gonzalez, il devient ministre de la culture du gouvernement espagnol de 1988 à 1991.

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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 05:18
Hommage aux résistants fusillés au Mont Valérien

Hier, comme chaque année, il y avait une cérémonie d'hommage et de recueillement au Mont Valérien organisée par l’Association pour le souvenir des fusillés. Les Nazis utilisèrent ce lieu pour assassiner essentiellement ceux dont les idées, les origines, les engagements philosophiques, politiques ou militaires désignaient comme les cibles à abattre de l’ordre fasciste du troisième Reich. Plus de mille résistants tombèrent dans la clairière. Ils étaient communistes, juifs, gaullistes, francs-maçons, etc. Leurs morts devaient servir d’exemple, leur sacrifice nous rappelle nos valeurs communes. Leur mort devrait aussi nous retirer toute légèreté et désinvolture face à la montée de l'extrême-droite (et à ses causes, essentiellement la désespérance sociale, l'abandon du peuple par les politiques au pouvoir, et le chômage) et d'autres idéologies totalitaires en Europe et en France. L'humanité et la démocratie sont des acquis fragiles. Ils sont morts pour les faire renaître, et, pour ce qui est des résistants communistes, pour une société du Pain, de la Paix, de la Liberté, de l'Egalité.  Il n'y a qu'à lire les lettres des résistants communistes brestois tués au Mont Valérien le 17 septembre 1943 pour le mesurer. 

Albert Rannou: Lettres de prison d'un résistant communiste brestois né à Guimiliau fusillé le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Dernière lettre de Paul Monot, résistant brestois fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 avec Albert Rannou et 17 autres résistants brestois dont André Berger et Henri Moreau

Dernière lettre à sa femme de Jules Lesven, dirigeant de la résistance communiste brestoise, ouvrier et syndicaliste à l'Arsenal, fusillé le 1er juin 1943,

Résistance et répression des communistes brestois de 1939 à 1943 (à partir des souvenirs et des enquêtes d'Eugène Kerbaul, résistant communiste)

Résistance: les derniers écrits d'un guimilien, Albert Rannou, dévoilés par Jacques Guivarc'h, de Pleyber-Christ (Le Télégramme, 3 mai 2017) - des lettres bouleversantes et une histoire de la résistance communiste de Brest à connaître à lire sur Le Chiffon Rouge

Un appel pour retrouver les photos de quatre résistants FTP brestois fusillés au Mont Valérien le 17 septembre 1943 (Ouest-France, 3 juin 2017)

 

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 19:00

Brest. L'appel pour retrouver la photo de 4 résistants

Ouest-France Brest 03/06/2017 Laurence GUILMO

http://www.ouest-france.fr/bretagne/brest-29200/brest-l-appel-pour-retrouver-la-photo-de-4-resistants-5037360
 

Pour honorer la mémoire des 19 Brestois fusillés au Mont Valérien, dont la stèle se trouve au Guelmeur, Gildas Priol et Roger Berthelot recherchent les photos de quatre résistants.
 

Ces jeunes Brestois font partie des 19 Francs-tireurs et partisans (FTP) exécutés par les Nazis, le 17 septembre 1943, au Mont Valérien. Pour honorer leur mémoire, des associations recherchent leurs portraits.

Une stèle

C'est un jardin dédié aux 19 Brestois fusillés au Mont Valérien. Il est situé au Guelmeur, près de l'école Diwan, à l'angle des rues Lacordaire et Georges-Melou. Une stèle s'y dresse, consacrée à ces résistants Francs-tireurs et partisans (FTP), exécutés par les Nazis, le 17 septembre 1943, à Suresnes, près de Paris, avec 991 autres combattants français. Le nom de chacun de ces Brestois y est gravé.

Une mémoire

Une deuxième action contre l'oubli est en cours à l'initiative de l'Association des anciens combattants résistants (Anacr) et de Fort Montbarey, le mémorial des Finistériens. Objectif : retrouver le portrait de chacun. « Nous avons déjà retrouvé quinze photos grâce à internet, via notre page Brest 44 sur Facebook, et aux archives municipales. Il en manque encore quatre ! En faisant appel à Ouest-France, nous espérons qu'une connaissance ou un proche reconnaîtra l'un de ces résistants, et nous contactera », explique Gildas Priol, 29 ans, animateur de la page et membre de l'Anacr.

Les associations veulent préserver la mémoire des résistants, en lien avec les jeunes générations. « Pour faire passer un message, l'image est primordiale », affirme le jeune homme. L'an prochain, le forum brestois de la résistance sera d'ailleurs consacré aux FTP.

Arrêtés par des Français

Pour la grande majorité, ces résistants étaient ouvriers à l'arsenal et membres du Parti communiste. Ils ont été arrêtés par la police française entre 1942 et 1943. Et « sauvagement torturés ! », ajoute Roger Berthelot, de l'Anacr. Ils ont été remis à la police allemande, puis emprisonnés. En août 1943, ils ont été condamnés à mort par un tribunal militaire allemand. La plupart ont été jugés pour des « actions de francs tireurs » (tracts, sabotages, etc.)et quelques-uns pouravoir entrepris de « recréer le Parti communiste illégal ».

Les quatre résistants dont il manque la photo

 
 

Lucien Argouach est né le 11 octobre 1921, au Relecq-Kerhuon. Il est le fils de Maria Piolot et d'Etienne Argouach. Arrêté en octobre 1942, il est décédé à 22 ans.

Paul Le Gent est fils de Paul Louis Le Gent et d'Anna-Marie Corvé. Il est né le 5 juin 1913, à Brest. Il s'est marié avec Yvonne Creff, avec laquelle il a deux garçons, Jean-Claude et Yvon. Il a été arrêté sur dénonciation en octobre 1942. Il a été exécuté à 30 ans.

Etienne Rolland est né le 10 novembre 1916, à Brest. Il est le fils d'Alexandre Rolland et de Marie Le Roy. Il s'est marié avec Yvonne Stéphant et est père de trois enfants. Il a été tué à 26 ans.

Charles Vuillemin est né le 28 mars 1918, à Brest. Son père est décédé lors de la Première Guerre mondiale. Le jeune homme a été officier radio dans la marine marchande. Il est devenu un des chefs locaux des FTP. Il prit part à l'attentat contre l'hôtel Moderne à Brest, siège de la Kreiskommadantur. Arrêté en 1943, il est décédé à 24 ans. À Saint-Marc, une rue porte son nom.

Dix fusillés avaient été oubliés

Pour rappel, dix Brestois faisaient partie des 19 FTP fusillés le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien, près de Paris. Mais leurs noms ne figuraient pas sur la cloche de ce lieu de mémoire. Cet oubli a été réparé en 2010.

Contact : 06 45 90 98 33 ; Facebook : Brest 44

 

Lire aussi: 

Albert Rannou: Lettres de prison d'un résistant communiste brestois né à Guimiliau fusillé le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Dernière lettre de Paul Monot, résistant brestois fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 avec Albert Rannou et 17 autres résistants brestois dont André Berger et Henri Moreau

Dernière lettre à sa femme de Jules Lesven, dirigeant de la résistance communiste brestoise, ouvrier et syndicaliste à l'Arsenal, fusillé le 1er juin 1943,

Résistance et répression des communistes brestois de 1939 à 1943 (à partir des souvenirs et des enquêtes d'Eugène Kerbaul, résistant communiste)

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