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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 07:01
Lucien Sève - Photo : Pierre Pytkowicz

Lucien Sève - Photo : Pierre Pytkowicz

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L’ouvrage de Lucien Sève, « Le Communisme » ? (La Dispute, 2019), ne peut être discuté en détail dans un article aussi bref que celui-ci. Nous n’envisagerons que deux points qui se trouvent développés dans la seconde partie de l’ouvrage. La première partie, consacrée à l’histoire du mot et du mouvement communiste au XIXe siècle est d’une grande importance, tant par l’érudition dont elle fait preuve et qui n’a pas d’équivalent, que pour l’image neuve qu’elle donne à voir de Marx. Nous nous concentrerons néanmoins sur la seconde partie.

Socialisme réel/Communisme.
L’une des thèses centrales du livre de Lucien Sève est la distinction nette entre socialisme et communisme. Ce qui s’est nommé « socialisme réel » au XXe siècle n’a rien eu de communiste. « Pas un seul des pays dirigés par des partis se réclamant de cette visée n’a jamais été un pays communiste, écrit Lucien Sève, à ce jour il n’en a jamais existé nulle part » (p. 338). Ce qui caractérisait les pays socialistes, c’était « leur flagrant non-communisme ». Les nommer « communistes » relèverait du « calembour historique » (p. 347). Qu’est-ce que Marx et Engels entendaient par communisme ? « Communisme, pour eux non seulement se différencie de socialisme, mais s’y oppose sur des points aussi importants que l’exigence de la complète égalité sociale, qui n’est pas l’égalitarisme fruste, le nécessaire dépérissement de l’État, inconciliable avec les illusions du démocratisme petit-bourgeois, l’essentielle dimension individuelliste de l’émancipation sociale » (p. 297). De ce point de vue, socialisme réel, héritier du vieux socialisme, et communisme seraient extérieurs l’un à l’autre.
On pourrait commencer l’analyse de cette thèse en partant d’un passage du livre précédent de Lucien Sève, Capitalexit ou catastrophe (La Dispute, 2018): « Aujourd’hui au contraire du postcapitalisme s’est formé, s’expérimente et s’enrichit au sein même de ce qui le contredit violemment en des pays comme le nôtre, de la gratuité des soins médicaux à la retraite par répartition, du salaire à vie des fonctionnaires à la gratuité du don du sang, de l’initiative des lanceurs d’alerte à l’expérience gestionnaire des coopérateurs » (p. 103).
Une partie du postcapitalisme dont il est question dans cette phrase est le résultat de luttes sociales, dont il faut absolument rappeler le contexte : le défi que constituait l’existence du « camp socialiste ». La menace soviétique a contraint les bourgeoisies occidentales à de nombreuses concessions : sécurité sociale, possibilité de négociation sur les salaires, services publics, etc. Mais le défi socialiste a produit des effets bien au-delà. Récemment dans le magazine Jacobin, la féministe Jenny Brown pouvait écrire : « Ce qui a vraiment aidé dans les années 1960 dans la lutte pour l’avortement, c’est que la plupart des pays socialistes pratiquaient déjà l’avortement légal. Vous pouviez aller en Pologne et vous faire avorter pour 10 $. […] Les femmes quittaient le “monde libre” pour aller se faire avorter en Pologne pour pas cher. […] Cela a mis beaucoup de pression sur le monde capitaliste. […] Le gouvernement fédéral a donc dû intervenir [contre les gouvernements des États] pour améliorer la situation. Nous n’avons pas ce moyen de pression aujourd’hui » (https://www.jacobinmag.com/2019/10/abortion-wi­thout-apology-reproductive-rights).
Par ailleurs, le démantèlement de l’État raciste dans le sud des États-Unis au XXe siècle n’est pas sans rapport avec le défi que constituait le socialisme. L’historien américain George M. Fredrickson montre comment la lutte contre l’URSS au nom de la liberté et de la démocratie se montrait de moins en moins compatible avec le traitement réservé aux Noirs aux États-Unis : ségrégation et exclusion des droits civiques.

« Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être de sortir de l’alternative extrêmement tranchée à laquelle nous sommes confrontés : soit le socialisme réel est le seul et unique visage possible du communisme, soit, à l’inverse, il ne partage absolument rien avec lui. »

Quelle conclusion tirer de ces deux exemples ? Le postcapitalisme dans nos sociétés, autrement dit le communisme-déjà-là mentionné par Lucien Sève, doit son existence en partie aux régimes socialistes et au défi qu’ils représentaient. Il n’y a donc pas extériorité radicale entre socialisme réel et communisme en ce sens que l’existence du premier a rendu possible, dans le camp opposé, l’existence d’éléments de communisme.
Mais aussi bien, le postcapitalisme évoqué ci-dessus a existé dans les pays socialistes. Cela ne veut pas dire que ces pays étaient communistes ; cela veut seulement dire qu’il y avait des éléments de communisme dans le socialisme réel. Un exemple parmi d’autres : « l’assurance de l’emploi », c’est-à-dire l’existence quotidienne sécurisée. Les Allemands de ex-RDA, auxquels l’historien Nicolas Offenstadt donne la parole dans Le Pays disparu (Stock, 2018), reviennent sans cesse sur ce point selon eux central. Ce rappel n’implique pas la nostalgie de l’Allemagne de l’Est ; mais il n’est pas non plus un détail qui n’aurait aucune importance. La sécurisation du quotidien, rarissime dans l’histoire du capitalisme, n’est-elle pas une part de la visée communiste ? On pourrait parler aussi, autre exemple important, de la condition des femmes dans ces pays et des régressions importantes sur ce sujet dans l’est de l’Europe après la chute du socialisme réel. Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être de sortir de l’alternative extrêmement tranchée à laquelle nous sommes confrontés : soit le socialisme réel est le seul et unique visage possible du communisme, soit, à l’inverse, il ne partage absolument rien avec lui.
Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être aussi de maintenir l’existence d’un questionnement et d’une réflexion critique sur ces expériences. Nicolas Offenstadt écrit ceci : « Pour nous, jeunes étudiants de gauche, les pays de l’Est étaient une grande gêne, et une interrogation. Une vraie gêne car on ne pouvait identifier l’avenir de la gauche à leurs scléroses, à ces mornes dictatures ; une interrogation car ils représentaient malgré tout un ailleurs “de gauche”, autre chose que le capitalisme que nous ne voulions pas, et puis, aussi, une forme d’héritage, même détourné, même abîmé, des luttes du mouvement ouvrier » (p. 16). Affirmer qu’il y a eu du communisme dans le socialisme n’a rien d’une apologie de ce dernier. L’affirmation ne supprime pas la « gêne » mais permet de maintenir ouverte « l’interrogation », chose de la plus haute importance. Car toute cette histoire, rien moins qu’un pan de l’histoire du XXe siècle, s’efface peu à peu des mémoires. Il faut en effet bien mesurer ce qui sépare les années 1970 des années 2020. Il y avait des débats passionnés sur l’URSS et son histoire, en particulier à gauche, et ils étaient relativement informés. Ils s’appuyaient sur une connaissance minimale des conditions d’apparition et d’existence de ces régimes. La situation a radicalement changé depuis. Peuvent témoigner de cette évolution radicale les propos du réalisateur Olivier Assayas au sujet de son film Après Mai (2012) : « J’ai dû renoncer à des choses qui me tenaient à cœur pour que le film ne soit pas caricatural aux yeux des jeunes d’aujourd’hui. Notamment tout ce qui concerne les débats théoriques qui divisaient les groupes gauchistes. C’était impossible à reproduire. […] Les jeunes acteurs n’arrivent pas à le jouer. J’avais écrit un dialogue entre Gilles, qui représente la tendance libertaire, et Jean-Pierre, son copain trotskyste, qui portait sur la révolution russe et les marins de Kronstadt. À l’époque, ça n’était pas la moitié d’un enjeu ! J’aurais aimé filmer cet échange comme une scène de comédie, avec des répliques qui claquent et qui vont très vite… Mais les jeunes acteurs n’arrivaient pas à croire que deux jeunes aient pu s’engueuler sur un sujet pareil. Je ne l’ai finalement pas tourné. » Après les années 1970, la discussion sera de moins en moins informée et ne dépassera guère l’apposition de l’étiquette « totalitarisme ». Réduction de l’analyse à la condamnation morale sans connaissance aucune du fonctionnement réel de ces régimes. La critique sera de moins en moins déduite d’une connaissance mais posée d’emblée. Sous pilonnage médiatique incessant, ces expériences complexes seront tout entières ramenées à leur pire visage. Exit la réflexion sur les alternatives qu’elles ont pu proposer parfois, l’attention à leurs réussites comme à leurs échecs.

« Poser qu’il y eut des éléments de communisme dans le socialisme invite au contraire à chercher dans ces “ailleurs” des choses qui ont pu être intéressantes. Non pour faire des bilans et des comptes à propos d’hier, mais pour affiner des perspectives aujourd’hui. »

D’un point de vue politique, cette méconnaissance est catastrophique. Ce qui caractérisait jusqu’ici le mouvement ouvrier au sens large, c’était l’extrême importance qu’il accordait à la réflexion sur sa propre histoire. Marx méditant l’échec de 1848, Lénine, celui de la Commune, Gramsci méditant 1917 et sa stratégie. Réflexion de Lucien Sève aujourd’hui sur la prétendue révolution par les urnes, etc. Sans cette méditation incessante, les luttes patinent, reproduisent les mêmes erreurs, perdent un temps précieux à résoudre des difficultés auxquelles d’autres avaient pourtant déjà été confrontées. La question de l’autogestion par exemple anime beaucoup de secteurs de la gauche. Pourtant, les publications sur l’expérience yougoslave d’une mise en œuvre à grande échelle de l’autogestion ne sont pas légion (l’une des références incontournables sur le sujet est l’ouvrage de Catherine Samary, Le Marché contre l’autogestion : l’expérience yougoslave, La Brèche, 1988). Il ne s’agit pas de proposer cette expérience comme un modèle mais de réfléchir à ses succès comme à ses échecs et d’en apprendre le plus possible. Au lieu de cela et trop souvent, les discussions se déroulent dans l’ignorance complète de cette histoire. Ces discussions peuvent être intéressantes, elles n’en demeurent pas moins abstraites puisqu’elles n’ont presque plus à composer avec les impératifs du réel.
Bien sûr, Lucien Sève n’est pas de ceux qui ignorent l’histoire ; son livre en est la preuve. Mais la thèse d’une extériorité radicale entre communisme et socialisme réel pourrait avoir cet effet fâcheux de décourager « l’interrogation » : « Si tout ceci n’a finalement rien à voir avec nous, à quoi bon s’y arrêter ? » Poser qu’il y eut des éléments de communisme dans le socialisme invite au contraire à chercher dans ces « ailleurs » des choses qui ont pu être intéressantes. Non pour faire des bilans et des comptes à propos d’hier, mais pour affiner des perspectives aujourd’hui.

Verticalité/Horizontalité
Pour Lucien Sève, le socialisme serait hanté par « la redoutable mythologie de l’État » (p. 188). L’hypertrophie de l’État en URSS viendrait tout droit de la mythologie en question. Un héritage venu de la social-démocratie allemande, de Ferdinand Lassalle en particulier, que Marx aurait quant à lui combattu. Lucien Sève rend à la thèse de Marx sa complexité : « La nécessaire disparition de l’État de classe n’est bien entendu pas la suppression des pouvoirs publics, appelés au contraire à se développer dans le communisme de façon tout autre que sous l’hégémonie du capital » (p. 289). La désétatisation ne signifie rien d’autre que l’appropriation citoyenne réelle des pouvoirs publics dans tous les domaines.
On peut discuter cette thèse – « l’idéologie étatiste engendre l’étatisme réel » – par exemple en niant de façon nette la dimension idéologique de toute cette affaire. C’est par exemple ce que propose Frédéric Lordon dans son dernier ouvrage (Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent… La Fabrique, 2019) : « Il y a quelque part un seuil d’intensité du conflit qui détermine la forme politique à basculer irréversiblement du côté étatique centralisé ou bien à pouvoir développer une forme politique qui ne soit pas aussitôt dans l’orbite d’un appareil de force. » En d’autres termes, la verticalité démesurée de l’URSS n’est pas un héritage intellectuel mais le produit de la guerre civile qui a vu naître le régime. « C’est l’entière réquisition par les enjeux de vie ou de mort qui étouffe tout, sature tout, et laisse ensuite sa marque profonde, irréversible peut-être – en URSS, elle l’a été : “Notre État a toujours fonctionné sous le régime de la mobilisation, dès les premiers jours. Il n’était pas conçu pour la paix”, explique à Svetlana Alexievitch un haut responsable du Kremlin de l’époque Gorbatchev » (p. 202). C’est donc le niveau d’hostilité que doit subir une expérience révolutionnaire, et non l’idéologie de ses dirigeants, fût-elle résolument anti-étatiste, qui détermine le degré de verticalité de son pouvoir d’État. Un très haut niveau d’hostilité de l’environnement implique un pouvoir militaire ultra-centralisé. Une hostilité « modérée » (Frédéric Lordon, « On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clefs », L’Humanité du 8 novembre 2019) comme au Chiapas ou hier au Rojava, laisse la possibilité d’expérimenter des institutions plus souples et plus horizontales. Frédéric Lordon néglige-t-il la dimension subjective du problème en renvoyant tout le problème de l’étatisation aux conditions objectives de la guerre civile et de l’agression extérieure ? Sa thèse est plus complexe et mériterait développement : il y a une place pour le subjectif (soit les volontés et pensées des masses et des organisations) mais il existerait un « seuil d’intensité du conflit » au-delà duquel ce subjectif ne compte plus devant les nécessités de la lutte à mort.
Mais la thèse de Lucien Sève peut se discuter encore autrement. Le philosophe Domenico Losurdo a bien en vue le poids écrasant des circonstances dans l’extrême verticalisation du pouvoir soviétique. Il considère cependant que la pression extérieure ne saurait l’expliquer entièrement. L’étatisation lourde a aussi des causes idéologiques. « Évidemment, il ne faut pas perdre de vue l’encerclement impérialiste, écrit-il. Mais à la donnée objective se mêle une limite subjective considérable due à la formation politique et culturelle des dirigeants bolcheviques » (Fuir l’histoire ? La révolution russe et la révolution chinoise aujourd’hui, Delga, 2007). Cette formation politique et culturelle est-elle déterminée en dernière instance par la « mythologie de l’État » dont parle Lucien Sève ? C’est tout le contraire, estime Domenico Losurdo. Les dirigeants soviétiques auraient été pris dans une « vision anarchique et messianique » d’une société sans conflit où les institutions n’auraient plus de rôle à jouer, la vision d’une société sans verticalité. Ce type de vision ne les a pas du tout préparés à gérer convenablement la verticalité qui revenait très fortement dans les circonstances que l’on sait. En d’autres termes, ce qui favorise la verticalité écrasante, ce n’est pas seulement la mythologie du vertical, c’est aussi et paradoxalement la fascination pour l’horizontal parce qu’elle laisse démuni intellectuellement face au vertical qui fait retour tragiquement.
On peut citer de nombreux textes révélant la prégnance de cette humeur anti-institutionnelle dans le marxisme. August Bebel, dirigeant respecté du SPD jusqu’à sa mort en 1913, écrit par exemple à propos de la société future : « Avec le gouvernement aura aussi disparu tout ce qui le représente, ministres, parlements, armée permanente, police, gendarmes, tribunaux, avocats, procureurs, système pénitentiaire, administrations des contributions et des douanes, bref l’appareil politique tout entier. Les casernes et autres bâtiments militaires, les palais de justice et d’administration, les prisons, etc., attendront alors une meilleure destination. Des milliers de lois, d’ordonnances, de règlements seront mis au rancart et n’existeront plus que comme curiosités, n’ayant de valeur que pour l’histoire de la civilisation ancienne. Les grandes – et pourtant si mesquines – luttes parlementaires, où les héros de la langue s’imaginent gouverner et mener le monde par leurs discours, n’existeront plus » (August Bebel, La Femme et le socialisme, p. 185). La dissolution de toutes ces institutions verticales accompagnera la disparition de l’argent et du commerce. Par ailleurs, « la religion s’évanouira d’elle-même, sans secousse violente ». Bien des années plus tard, « le jeune Bloch attend des Soviets la “transformation du pouvoir en amour”. En Russie soviétique, des dirigeants du Parti socialiste révolutionnaire tiennent des discours semblables. Ils proclament que “le droit est l’opium du peuple” et que “l’idée de Constitution est une idée bourgeoise” » (Domenico Losurdo, Fuir l’histoire ? op. cit.). Ces exemples donnent à voir une tradition plutôt horizontaliste ; et si elle parle encore de la nécessité de l’État, c’est provisoirement, pour briser la Terreur blanche. Passé ce moment inaugural, l’horizontalité sera de mise.
Sauf que les choses ne se sont pas passées ainsi, le vertical ayant perduré soixante-dix ans, ce qui n’est peut-être pas sans lien avec ladite tradition. En effet, le pouvoir, le vertical, l’État, les institutions, etc., ces réalités toujours susceptibles de s’autonomiser n’ont guère été prises au sérieux d’un point de vue théorique. Pourquoi l’auraient-elles été puisqu’elles allaient bientôt s’évanouir d’elles-mêmes ? Cette conception condamnait le jeune pouvoir soviétique à devoir improviser l’organisation des pouvoirs dans un contexte d’encerclement, dans un pays sans tradition libérale, au lourd passé de commandement tsariste.
Par ailleurs, et de façon plus générale, une structuration horizontale fonctionne d’autant mieux que deux conditions se trouvent réunies : une échelle de fonctionnement relativement réduite et un contexte relativement pacifique. L’horizontalité, bien qu’il faille se garder d’une vision enchantée (small is beautiful) qui minimiserait les dominations en son sein, est plus facile à mettre en œuvre à petite échelle et lorsque l’extérieur ne se montre pas trop agressif. (L’horizontal est souvent en réalité traversé par des rapports de pouvoir. On sait bien que les plus diplômés ont l’avantage dans une assemblée par exemple. De même, les femmes s’expriment moins pour des raisons qui ont trait à la domination masculine, etc. Bref, les dominations sociales ne s’arrêtent pas aux portes de la structure horizontale.)
Mais passé une certaine échelle et un certain niveau de tension, la verticalité, la délégation, la représentation, la séparation, font retour pour toutes sortes de raisons, qui ne sont pas toutes mauvaises. Ainsi, que quelqu’un fasse à ma place, même lorsque le temps est calme, n’est pas nécessairement une situation problématique de confiscation de pouvoir. Il peut y avoir de bonnes raisons de le vouloir : vouloir se consacrer davantage à ses enfants, à ses amis, à telle ou telle activité qui n’est pas directement politique. Bref, le désir d’implication du militant n’est peut-être pas facilement universalisable. Pas sûr d’ailleurs que les actuelles critiques de la représentation visent la représentation en son principe ; peut-être sont-elles pour partie des critiques d’une représentation qui représente mal.
Si on suit le fil de cette analyse, la question se reformule alors, en dehors de l’opposition verticalité / non-verticalité, de la manière suivante : quelles formes de verticalité peuvent être acceptables ? C’est peut-être parce qu’elle ne pose pas ce type de questions que la pensée de l’horizontal nous prépare peu à affronter la verticalité exigée par des circonstances où les contradictions s’aiguisent.
Le livre de Lucien Sève n’est pas achevé, c’est pourquoi il est difficile de le discuter sans possiblement être injuste. Les deux remarques exposées n’enlèvent rien à l’importance de l’ouvrage et ne doivent pas faire oublier la très stimulante distinction qu’il propose, à partir de Marx, entre socialisme et communisme.

Florian Gulli est philosophe. Il est membre du comité de rédaction de Cause commune.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

 

Lire aussi:

Table-ronde à l'Agora de la fête de l'Humanité: Lucien Sève - Jean Quétier - Bernard Vasseur - Isabelle Garo: le communisme pour dépasser le capitalisme (L'Humanité, 27 septembre - Pierre Chaillan)

"Octobre 1917: Une lecture très critique de l'historiographie dominante" par Lucien Sève (éditions sociales, 14€)

 

Cause commune - La revue d'action politique du PCF

Cause commune - La revue d'action politique du PCF

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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 05:01
Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Dostoievski

Dostoievski

Victor Jaclard

Victor Jaclard

Fédor Dostoïevski, né le 30 octobre 1821, est le fils d'un médecin militaire issu d'une vieille famille noble russe. Son père, devenu alcoolique et violent après la mort de sa mère, fut assassiné. Au milieu des années 1840, Dostoïevski, l'auteur du récit Les Pauvres gens, devient socialiste. Associé à un "complot" de la gauche intellectuelle révolutionnaire autour du groupe de Pétrachevski par le régime réactionnaire et policier du tsar,  Dostoïevski est condamné à mort en 1849, mais sa peine est commuée en déportation au bagne au dernier moment. Dostoïevski sera emprisonné à Omsk de 1850 à 1854, puis déporté dans les steppes kirghizes, non loin de la frontière chinoise, où l'ancien bagnard renaît à la vie. En 1862, quand l'écrivain termine ses Souvenirs de la Maison des morts, commencés en 1856, Dostoïevski est déjà autorisé à reprendre une vie normale dans toute la Russie depuis 1859. Il publie Humiliés et offensés en 1861, voyage en Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie et en Suisse en 1862-63. En 1862, Dostoïevski rencontre le révolutionnaire Bakounine, banni définitivement de Russie en 1844, à Londres chez son ami Herzen. Il joue au casino à Baden-Baden et à Turin et perd beaucoup d'argent, met une bague de sa compagne Souslova en gage. C'est la matrice de son court roman Le Joueur, un chef d’œuvre, qui paraîtra en 1866. Il fut dicté en 26 jours au moment où le grand écrivain composait Crime et Châtiment. En 1863 toujours, Dostoïevski commence à brûler ce qu'il a adoré et à critiquer le socialisme dans ses Mémoires écrits dans un souterrain. Il semble se venger sur les chefs spirituels du socialisme utopique russe, Biélinski et Pétrachevski, des dures années passées au bagne.  Dostoïevski repousse alors comme une chimère en raison de la nature irrationnelle, chaotique, individualiste de l'homme, la possibilité d'organiser la société selon un plan établi à l'avance. 

En 1864, le comité de rédaction de L’Époque, la revue où travaillait Dostoïevski, reçoit d'un village perdu de la région de Vitebsk deux nouvelles signées Youri Orbélov. La première nouvelle traitait d'une histoire au romantisme classique: une jeune fille de la bonne société éprise d'un étudiant pauvre réfrène son sentiment mais, après la mort du jeune homme, comprend qu'elle a laissé passer le bonheur. La deuxième nouvelle abordait un thème plus complexe et original, la crise morale d'un jeune et riche gentilhomme touché par l'idée de la perfection morale et que ses recherches de vérité conduisent dans une cellule de couvent, avant qu'une rencontre avec une jeune princesse fasse naître en lui la nostalgie d'une autre vie. Il abandonne alors sa cellule et part en quête du sens supérieur de l'existence mais, profondément déçu, il retourne vers son ermite et meurt accablé de désespoir, convaincu qu'il est impossible de vivre en juste. 

Dostoïevski répondit avec chaleur à l'auteur inconnu dont il admirait le talent naissant et fit alors la connaissance de l'auteur qui se dissimulait derrière le pseudonyme de Youri Orbélov. C'était une femme: Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa, sœur de la future mathématicienne Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaï, futur professeur à l'académie de Stockholm, auteur de mémoire sur les équations aux dérivées partielles, les anneaux de Saturne, et les intégrales abéliennes. Son mari traduit Darwin en russe avant de se suicider.  Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaï est aussi l'auteur d'un roman partiellement autobiographique : Une nihiliste (1890).

Sa sœur aînée, l'auteur des nouvelles,  Anna Vassilievna, va devenir une des femmes les plus douées et remarquables qui ont séduit Dostoïevski. Grande, mince, avec un visage aux traits fins, de longs cheveux de lin et des yeux verts étincelants, "elle avait été accoutumée dès l'âge de sept ans à être la reine de tous les bals d'enfants" (mémoires de sa sœur, Sophie Kovalevskaïa). Dostoïevski publie deux récits envoyée par cette fille d'un lieutenant général d'artillerie, riche propriétaire foncier à Palibino - Le Rêve et Le Novice (titre que la censure cléricale avait fait transformer en Mikhaïl, puisqu'il était question d'une histoire d'amour avec un aspirant prêtre) et lui envoie ses honoraires par la poste au château des Kroukovski, au grand scandale du père d'Anna.

"Mais on organisa tout de même une lecture en famille des nouvelles, et le général fut touché par le talent de sa fille. Bientôt, il l'autorisa à poursuivre sa correspondance avec Dostoïevski et à faire personnellement la connaissance de l'écrivain quand elle se rendrait à Petersbourg. 

- Souviens-toi seulement, ajouta t-il en se tournant vers sa femme, que c'est toi qui en porteras la responsabilité. Dostoïevski n'est pas un homme de notre monde. Que savons-nous de lui? Seulement qu'il est journaliste et ancien forçat. Merveilleuse recommandation! Rien à dire!" (Leonid Grossman, Dostoïevski, Paragon, 2003, p.289). 

La première rencontre avec les filles Korvine-Kroukovskaïa est organisée en présence des parents en février 1865. "Elle ne fut pas couronnée de succès. En présence des parents guindés, Dostoïevski se sentait mal à l'aise, il avait l'air vieux et malade; il "tiraillait avec nervosité sa maigre barbiche châtain et se mordait les moustaches; tout son visage était agité de tics. Mais au cours de la visite suivante, Dostoïevski se trouva seul avec les deux sœurs et les relations se resserrèrent aussitôt. Bientôt l'écrivain devint un familier de la maison. Il s'éprit profondément de la sœur aînée et devint de manière inattendue l'objet du premier amour de la plus jeune, la jeune Sofia, qui conserva pour toujours un sentiment de profonde amitié "envers le premier homme de génie qu'elle rencontra sur son chemin".  Dostoïevski, mal à l'aise dans le salon des Korvine-Kroukovskaïa, jaloux des jeunes hommes élégants qui tournaient autour de Anna, irritable, très critique envers le nihilisme qui attirait les deux jeunes sœurs, ne tarda pas à lasser Anna, mais pas la petite Sophie, amoureuse de lui, qui avait appris à son intention la sonate Pathétique de Beethoven. Quand elle l'interpréta, elle vit Dostoïevski qui déclarait sa flamme à Anna, à demi désespéré.

"Mais la sœur aînée avait déjà pris conscience de ses sentiments. Elle savait déjà qu'on pouvait éprouver une grande estime envers un homme pour son talent et ne pas vouloir se marier avec lui. Avec une profonde intuition féminine, cette jeune fille de dix-huit ans sentait que la femme de Dostoïevski devrait se consacrer entièrement à lui, lui donner toute sa vie, renoncer aux sentiments personnels. Au cours de ces trois mois de relations, elle avait déjà compris que le nerveux, l'exigeant Dostoïevski s'était emparé d'elle totalement, comme "l'aspirant vers lui", la privant de toute possibilité d'être elle-même. A la demande de mariage de Dostoïevski, elle ne pouvait répondre que par un refus. Bientôt à la fin de la saison d'hiver, la famille Kroukovski quitta Pétersbourg. Et à la fin de l'automne de la même année, Anna Vassilievna apprit les fiançailles de Dostoïevski avec "une jeune fille étonnante, dont il était tombé amoureux, et qui avait accepté de l'épouser. 

Mais son tendre sentiment pour l'aristocrate nihiliste avait laissé une trace en lui.

- Anna Vassilievna est l'une des meilleures femmes que j'aie rencontrées dans ma vie, dira par la suite Dostoïevski à sa seconde femme, Anna Grigorievna. Elle est extrêmement intelligente, cultivée, érudite, et elle a un cœur d'or. C'est une jeune fille aux hautes qualités morales; mais ses convictions sont diamétralement opposées aux miennes, et elle ne peut y renoncer, elle est trop droite. C'est pourquoi je doute que notre mariage eût pu être heureux.

En 1869,  Anna Vassilievna partit faire ses études à l'étranger et elle se maria bientôt avec le révolutionnaire français Victor Jaclard (1840-1903), disciple de Proudhon proche de Blanqui, membre de la 1ère Internationale fondée en 1864. Victor Jaclard reste en exil à Genève jusqu'à la chute de Napoléon III en 1870. Il s'y rapproche des cercles de Bakounine. Nommé commissaire par les ouvriers révoltés, il est largement impliqué en septembre 1870 dans le soulèvement de Lyon. Envoyé à Paris, Jaclard est ensuite chargé de coordonner l'action entre la Commune de Lyon et la Commune de Paris. Avec son épouse, il participe alors activement à la Commune de Paris, en tant que représentant de la Première Internationale au Comité central de la Garde nationale. Commandant du 158e bataillon de la Garde Nationale Jaclard prend part à l'insurrection du 31 octobre 1870. En novembre, il est nommé adjoint à la mairie du 18e arrondissement. En février 1871, Jaclard se présente sans succès aux élections législatives. Ex-chef du 138 bataillon de la garde nationale, il est nommé colonel de la 17e légion fédérée (ou 18e suivant les sources) et inspecteur général des fortifications. Pendant la Commune de Paris, Anna Vassilievna - Jaclard fut membre du comité central de l'Union des femmes, prit la parole dans les réunions, écrivit des articles et servit comme infirmière dans des hôpitaux.

Victor Jaclard combat durant la Semaine Sanglante, se battant sur les barricades aux Batignolles et à "Château d'Eau" jusqu'à la toute fin. Capturé en uniforme par les troupes Versaillaises, Victor Jaclard est condamné à mort par un tribunal militaire français. En octobre 1871, Victor Jaclard parvient toutefois à s'échapper grâce à la présence à Paris de Sophie Vassilievna et de son mari, Vladimir Kovalevski, paléontologue, nihiliste, comme elle, à rejoindre Londres, où il s'installe avec son épouse Anna. Les époux Jaclard entretiennent de bonnes relations avec Karl Marx, qui les aide sur place. En Suisse, il reprend ses études médicales, passe son doctorat, soutient sa thèse sur l'herpès ophthalmicus (1874). En 1874, les époux Jaclard s'installent en Russie, où Victor devient professeur de français. Grâce à Anna, il est introduit dans le cercle des Naridniks, publiant des articles dans les journaux d'opposition "Slovo" et "Delo". Pourtant athées et "nihilistes", les époux Jaclard ont des relations amicales avec Dostoïevski, pourtant devenu conservateur, partir de 1879, quand les deux familles vivaient à Staraïa Roussa, à 100 km de Novgorod. L'écrivain Anna Vassilievna qui avait débuté dans L’Époque en 1864 termina son activité au Messager du Nord, revue politique et littéraire paraissant à Pétersbourg entre 1885 et 1898, où fut publié son dernier récit. Elle travaillait à ce moment-là à des souvenirs sur le siège de Paris et la Commune qui ne nous sont pas parvenus. 

Anna Korvine-Jaclart mourut à Paris en 1887. Quatre ans après, en 1891, sa sœur Sophie, ou Sofia, s'éteignait à Stockholm. C'était la première femme du monde à porter les titres de professeur et de membre correspondant de l'Académie des Sciences, cette Sophie Kovalevskaïa qui, à quatorze ans, était tombée amoureuse de l'écrivain bagnard Dostoïevski.

I.D

Sources:

Leonid Grossman, Dostoievski - Paragon, 2003 

Articles Wikipedia

https://www.parisrevolutionnaire.com/

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 16:25
Roland Gori, psychanalyste : Les gens voient la vie de leurs proches exposée, ils ne le pardonneront pas aux libéraux (L'Humanité, 25 mars 2020)
Mercredi, 25 Mars, 2020 -L'Humanité
Roland Gori, psychanalyste : "Les gens voient la vie de leurs proches exposée, ils ne le pardonneront pas aux libéraux"

"Distanciations sociale", inégalités de traitement, mondialisation en accusation... Le philosophe et psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie clinique, éclaire les débats que suscite la crise liée au coronavirus et analyse les effets du confinement sur les individus et sur nos sociétés. Un entretien décapant de la directrice de rédaction avec le président de l'appel des appels.

 

Le pays vit sous confinement depuis plus d’une semaine. Quelle analyse le psychanalyste que vous êtes fait-il de cette « distanciation sociale » imposée pour juguler le coronavirus ? Quels peuvent en être les effets à moyen terme, tant au niveau individuel que collectif ?

Roland Gori. Le terme de « distanciation sociale » est inapproprié et maladroit. Bien au contraire, il convient d’inviter à la proximité et à la solidarité sociales, tout en exigeant une « distanciation physique ». Il ne s’agit pas de se replier individuellement mais au contraire de mettre à profit ce temps suspendu pour être affectivement et socialement ensemble. De ce point de vue, les nouvelles technologies sont un moyen formidable pour « être seuls, ensemble ». Ce qui est péjoratif en temps normal est formidablement palliatif en période d’épidémie. Sinon, on finira par devenir dingues, persécutés et phobiques pour les uns, hypocondriaques graves pour les autres, désespérés et suicidaires pour certains, transgressifs et compulsivement en prise de risques pour d’autres encore. Il faut relire le récit de Thucydide de la peste à Athènes au Ve siècle avant J.-C. sur les risques qui menacent une cité en temps d’épidémie : chaos, panique, dégradation morale, terreur religieuse, compulsion à jouir sans entrave pour conjurer l’échéance fatale… Le risque qui menace chacune des cités ou chacun des pays en proie à une grave épidémie, c’est l’anomie, la perte des normes et des lois qui les régissent pour réguler les comportements sociaux et intégrer les individus. C’est l’heure de vérité de tout gouvernement, de son potentiel à réagir au choc. Faute de confiance dans le gouvernement, la peur s’installe, durablement. C’est une émotion morale et politique dont Hobbes, celui du Léviathan, fait le principe fondateur de toute religion et de tout État. Que l’on adhère ou pas à ses analyses, il nous faut reconnaître que toute terreur, quelle que soit son origine, pandémique, climatique, sociale, économique ou militaire, est un défi pour un État et ne peut le laisser indemne. Toute la question est de savoir ce qu’il en sortira…

Comment cette crise révèle-t-elle la violence des inégalités ?

Roland Gori. À toutes les époques, la menace de mort met à nu les inégalités sociales et les conditions d’existence des individus. Thucydide déjà le remarquait pour la peste à Athènes : « Chacun se livra à la poursuite des plaisirs avec une audace inégalée (…). Nul ne montrait un empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête. (…). Nul n’était retenu par la crainte des dieux, ni par les lois humaines. » Voilà la tendance indécente des individus face au chaos, devenir un « autoentrepreneur » de sa survie et jouir sans entrave des moyens dont chacun dispose. Heureusement, une autre tendance existe, la philia, l’amitié qui considère que cela ne sert à rien de survivre si on reste seul. Même Robinson ne saurait exister sans son Vendredi…

La société française est terriblement fracturée. Cette crise sanitaire peut-elle néanmoins recréer un sentiment de « destin commun », dans la mesure où l’épidémie ne connaît ni les frontières, ni les classes sociales ?

Roland Gori. Tout dépend de la manière dont la situation va être gérée. C’est bien d’être transparent et de donner toutes les informations. Mais il y a un risque d’« infobésité » qui provient de l’avalanche d’informations non triées, non expliquées, contradictoires et sans hiérarchisation. C’est la catastrophe des médias/spectacles, qui livrent une information qui n’a de valeur qu’au moment où elle émerge et produit ce symptôme des « sociétés du spectacle » (Guy Debord), où « le vrai n’est plus qu’un moment du faux ». Par contre, le virus ignore les frontières des nations et des classes sociales, et rappelle à chacun la finitude de la condition humaine. Les emblèmes du pouvoir et de la richesse se révèlent ridicules face à la maladie et à la mort, mais ils peuvent aider à mieux s’en préserver.

Vous dénoncez régulièrement dans vos livres la « dégradation du langage » par le pouvoir macroniste. Fallait-il utiliser le mot de « guerre », comme l’a fait le président ?

Roland Gori. Si nous sommes en « guerre » (sept fois répété), pourquoi est-ce que ceux qui sont au front n’ont pas de munitions ? Qu’est-ce qui fait que le gouvernement n’a pas sanctionné cet état-major pitoyable qui a oublié de nous préparer à une guerre annoncée ? Pourquoi ne sanctionne-t-on pas plus sérieusement les arnaqueurs et les pilleurs qui tentent de profiter de la situation ? Je n’invite pas à punir, j’essaie de montrer la légèreté d’une communication qui employant ce terme de « guerre » n’en tire pas les conséquences. En psychopathologie, cela s’appelle « une parole à responsabilité limitée ».

« Le néolibéralisme est mort mais ils ne le savent pas », affirmiez-vous, il y a quelques mois. Que dit cette crise sanitaire du capitalisme mondialisé ?

Roland Gori. La pandémie a révélé les promesses fallacieuses de la mondialisation et les mensonges des États néolibéraux responsables de la mort de milliers de personnes, faute d’avoir pris les mesures qui s’imposaient, pour avoir massacré les dispositifs de santé et avoir fait prévaloir l’économie financiarisée sur l’humain. On a écrit des milliers de pages, prononcé des millions de mises en garde, et cela n’a rien changé ! Margareth Thatcher et Ronald Reagan ont initié une colonisation néolibérale des mœurs que les autres gouvernements ont poursuivie et, comme dans toute colonisation, il y a destruction des biens et des personnes, des crimes véritables. Ainsi, cette pandémie démontre expérimentalement l’aberration des réformes entreprises par les néolibéraux. Les peuples ont vu la santé et la vie de leurs proches exposées, ils ne se soumettront pas. L’augmentation de la cote de popularité du président reflète davantage une attente qu’une confiance, elle plébiscite davantage ses paroles que l’action de son gouvernement. C’est la faillite du « en même temps » ! Vous superposez l’allocution présidentielle du jeudi 12 mars et les propositions de la ministre du Travail, et il ne vous reste plus qu’à demander au gouvernement de déposer le bilan ! Les gens veulent sauver leur peau et leur travail, ils ne pardonneront pas aux néolibéraux, quels que soient les masques dont ils s’affublent, d’avoir mis l’un comme l’autre en danger.

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 07:09
La matrice d'une fresque internationaliste à Nantes: Soutien à toutes et tous. Solidarité internationale
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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 06:00
Ordonnances, aides au patronat, chômage partiel… Ce que Philippe Martinez compte bien dire à Emmanuel Macron (L'Humanité, 27 mars
Vendredi, 27 Mars, 2020
Ordonnances, aides au patronat, chômage partiel, prime de 1 000 euros… Ce que Philippe Martinez compte bien dire à Emmanuel Macron

Entretien. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, analyse la stratégie du gouvernement pour faire face à la crise et avance ses propositions, comme par exemple que « les salariés forcés de rester chez eux ne perdent pas un centime de salaire ». Emmanuel Macron doit réunir ce vendredi les organisation syndicales et patronales.

 

Augmentation de la durée hebdomadaire du travail dans certains secteurs, réduction du temps de repos… que pensez-vous des ordonnances prises par le gouvernement pour « faire face à la crise » ?

Philippe Martinez. Nous n’en pensons que du mal. Il est scandaleux de prendre ce type de mesures, qui dérogent très largement au droit du travail. Le gouvernement nous explique qu’il s’agit de faire face à la crise, mais nous avons appris que ces ordonnances devaient être appliquées jusqu’à fin décembre : en réalité, ce sont bien des mesures d’après crise ! Cela fait dix jours que nous bataillons avec le gouvernement pour qu’il dissocie activités essentielles – qui doivent continuer de fonctionner – et activités secondaires. Or, la plupart des ministres, Bruno Le Maire en tête, considèrent que cette distinction n’a pas lieu d’être. C’est absurde. Nous continuons de fabriquer des avions, des navires de croisière… En avons-nous un besoin urgent pendant la période ?

Appelez-vous à interrompre ces activités ?

Philippe Martinez. Oui. Il faut stopper d’urgence toutes les activités non essentielles à la survie du pays. C’est ce que nous réclamons au gouvernement depuis des jours. Maintenir coûte que coûte ces entreprises ouvertes pose un double problème : cela met en danger les salariés et cela accapare du matériel de protection qui fait cruellement défaut aux soignants, et à l’ensemble des travailleurs en première ligne, comme la grande distribution, par exemple. La loi du marché ne doit pas primer sur la santé. Dans un entretien récent à l’Humanité, le philosophe Roland Gori disait en substance : « Nous sommes en guerre, mais ceux qui sont en première ligne n’ont pas de munitions. » Cela résume malheureusement très bien la situation.

Les mesures de soutien économique mises en place par le gouvernement (chômage partiel, prêts aux entreprises, report du paiement de cotisations sociales, etc.) vous paraissent-elles à la hauteur ?

Philippe Martinez. Que l’on vienne en aide aux entreprises pendant la période me semble normal, mais il ne faut pas le faire n’importe comment. S’il s’agit d’aider les grands groupes à rattraper les profits qu’ils ne pourront pas engranger pendant la crise, cela ne va pas. J’ai eu des retours de petits employeurs qui ont du mal à accéder aux aides gouvernementales. Ce sont pourtant les petites entreprises qui en ont le plus besoin.

Il y a d’autre part un décalage entre les montants mis sur la table pour les entreprises et pour les salariés. Le gouvernement insiste sur l’effort fait pour le chômage partiel, mais je rappelle que les salariés ne sont toujours indemnisés qu’à hauteur de 84 % de leur salaire net : c’était déjà le cas avant, il n’y a donc pas d’effort supplémentaire. Nous sommes en état d’urgence sanitaire : nous réclamons que tout soit mis en œuvre pour que les salariés forcés de rester chez eux ne perdent pas un centime de salaire. Nous pouvons tout à fait mettre à contribution les assurances privées pour cela.

Des primes de 1 000 euros commencent à être distribuées à des salariés en première ligne, comme dans la grande distribution. Est-ce une bonne chose, selon vous ?

Philippe Martinez. Je comprends parfaitement que des salariés mal payés ne crachent pas sur des primes qui, souvent, doublent leur salaire ! Mais on voit bien que l’enjeu est plus important. Le gouvernement « redécouvre » ces millions de travailleurs essentiels au pays, mais qui sont d’ordinaire invisibles. En général, ils sont payés au SMIC. C’est pourquoi, au lieu de se contenter de primes, nous appelons à une revalorisation urgente du salaire minimum. On a été capables de faire voter une loi de finances rectificative dans l’urgence, on pourrait tout à fait procéder de même pour le salaire minimum.

Quel est le rôle d’un syndicat comme la CGT dans une telle crise ?

Philippe Martinez. Il est encore plus fondamental dans ce genre de période. On reçoit tous les jours des appels de salariés, pas forcément syndiqués, qui nous demandent des informations. Ils se renseignent sur les possibilités de droit de retrait, sur la nature des protections disponibles… Nous devons aussi leur expliquer le contenu des ordonnances, les règles pour les arrêts maladie, etc. Nous continuons par ailleurs à épauler les salariés qui se mobilisent dans les entreprises.

Le pouvoir a annoncé un plan d’investissement « massif » pour l’hôpital, sans en préciser le montant, ni les modalités. Comment faire pour tirer toutes les leçons de la crise actuelle ?

Philippe Martinez. Le président de la République l’a en effet annoncé, mais il reste à savoir quelle forme prendra ce plan. Les soignants se bagarrent depuis des mois pour obtenir des moyens supplémentaires : créations d’emplois, arrêt des fermetures de lits, revalorisation salariale… C’est terrible qu’il faille en passer par une crise d’une telle ampleur pour entendre des engagements de la part du gouvernement. Mais nous restons vigilants. Les promesses formulées en temps de crise s’envolent parfois très vite après. Nous avons en mémoire les conséquences de la crise de 2008. Les peuples ne devront pas payer la note, une fois encore.

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 14:43
Fabien Roussel - photo L'Humanité, 23 mars 2020

Fabien Roussel - photo L'Humanité, 23 mars 2020

Ordonnances gouvernementales : "Le pouvoir profite de la crise sanitaire pour s'attaquer aux droits des salariés » (Fabien Roussel - PCF)

Les ordonnances adoptées par le conseil des ministres confirment ce que laissait craindre le projet de loi sur l'état d'urgence sanitaire que les parlementaires communistes n'ont pas voté.

Alors que tout appelle à protéger les salariés, du public comme du privé, à confiner les salariés qui risquent la contamination dans des secteurs non indispensables, le gouvernement décide de s'en prendre à leurs droits et à leurs conditions de travail. Il encourage notamment les employeurs à recourir massivement aux heures supplémentaires, à remettre en cause les congés payés, à l'indemnisation partielle du chômage technique.

Pire, Le Président Macron et son Premier ministre Edouard Philippe laissent au patronat le pouvoir de gérer la crise selon ses seuls critères, en laissant à des négociations de branche la mise en œuvre de ces dispositions. Et ils ne mettent aucune limite de durée aux dispositions annoncées comme dérogatoires, mais dont le risque est qu'elle devienne la règle avec la crise économique qui s'annonce.

Des années de politiques d'austérité contre les services publics, et particulièrement contre l'hôpital public, de cadeaux à la finance et aux grandes fortunes ont lourdement affaibli notre pays au moment où il doit affronter l'épidémie de Covid-2019. On en voit chaque jour les effets sur notre système de santé publique, dont les personnels doivent aujourd'hui assumer toutes les carences, comme à travers les difficultés que rencontre notre appareil de production pour répondre au défi de la crise actuelle.

Face à la crise sanitaire, face à la catastrophe économique qui se dessine, c'est à une toute autre logique qu'il faut immédiatement mettre en oeuvre. Les recettes du passé, celles qui ont permis aux
banques de reprendre leurs activités spéculatives après la crise de 2008 et aux actionnaires des grands groupes de se goinfrer en désintégrant notre tissu industriel, n'ont que trop duré.

Le PCF demande le paiement des salaires à 100 %, le maintien des congés des salariés, l'indemnisation à 100 % du chômage partiel et le recours à l'embauche plutôt qu'au développement des heures supplémentaires. Pour financer ces mesures exceptionnelles, le PCF propose de mettre à contribution les multinationales, les assurances, le secteur bancaire et les moyens de la BCE.

Comme l'ont fait ses parlementaires dans les deux Assemblées, le PCF propose ainsi que tous les moyens nécessaires soient dégagés orientés vers la protection de la population, la défense des droits
des salariés, l'emploi et le soutien à l'activité économique utile au pays, vers le renforcement de nos services publics, à commencer par nos hôpitaux.

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, député du Nord,

Paris, le 26 mars 2020.

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 14:36
Adieu Michel Hidalgo, entraîneur mythique de l'équipe de France des Platini, Giresse, Tigana, Rocheteau, Bossis

Merci Michel ...

Pour les femmes et les hommes de ma génération, il représentait le football à visage humain.
Michel Hidalgo nous a quittés. Je suis triste. Pendant neuf années, de 1975 à 1984, il fut celui qui dirigea l'équipe de France de football et sut patiemment la faire progresser, la mener au plus haut niveau européen, jusqu'à ce titre de champion d'Europe en 1984, le premier grand titre de notre sélection nationale.
Des images affluent... Celle de la demi-finale de la coupe du monde 1982 à Séville, celle de la demi-finale de l'Euro 1984 contre le Portugal à Marseille...
Bien sûr, ces années furent marquées par l'immense talent des Giresse, Tigana, Platini, Rocheteau, Bossis et tous les autres.
Mais comment oublier l'apport décisif de Michel Hidalgo, son sens du dialogue, son respect des joueurs, son intelligence du jeu. Il compte parmi les grands sélectionneurs de notre sélection nationale, celui, en tout cas, sans lequel rien de ce qui advint ensuite n'aurait été possible.
Chapeau bas Michel. Et merci....

Pierre Laurent

 

MICHEL HIDALGO EST MORT...
TOUTE NOTRE JEUNESSE
Ce jeudi 26 mars, en début d'après-midi, Michel Hidalgo est mort à l'âge de 87 ans, à Marseille. Il avait entraîné l'équipe de France pendant huit ans, guidant notamment les Bleus vers le titre à l'Euro, en 1984, avec Platini et les autres. Il était une sorte d'Amis de l'Humanité, il venait souvent à la Fête pour participer à des débats. Hidalgo, c'était le foot "à l'ancienne", avec une haute conception du sens collectif. Il aimait former des hommes, pas seulement des sportifs... 

Jean-Emmanuel Ducoin - écrivain, journaliste à L'Humanité

***

Article du Ouest-France, 26 mars 2020

[ Michel Hidalgo : Le sport est un vaccin social.]
Brillant sélectionneur de l’équipe de France de foot, Michel Hidalgo est la fierté des normands.
Salarié de l’usine de sidérurgie de la (SMN) à Colombelles (14) il sera aussi un sportif de haut niveau. Il signera son À 1er contrat pro au Havre.
Au moment où il nous quitte, son sourire profondément chaleureux et humain restera une belle image.

Décès de Michel Hidalgo. L’enfant du Plateau rêvait « encore de France – Allemagne 82 »

Michel Hidalgo est décédé ce 26 mars à Marseille, à l’âge de 87 ans. En septembre 2013, à l’occasion de son retour sur le Plateau, l’emblématique sélectionneur des Bleus des années 80 nous avait confié sa joie de lui donner son nom, s’était souvenu avec émotion de son enfance au pied de la SMN, et nous avait confié « rêver encore de France – Allemagne 82 », ce fameux match entré dans la légende du foot aux dépens des Bleus.

On habitait le plateau, rue des Marguerites, à Giberville. Lors du Débarquement, la maison a été détruite par un obus. On s’est exilé en Mayenne. Mon père est resté. Dans un jardin, il a construit une baraque en bois à Mondeville, à côté de la nouvelle église. On est revenus en 1946. J’ai chaussé mes premiers crampons dans l’équipe du patronage paroissial et à l’US Normande avec mon frère jumeau Serge, hélas disparu.

À 18 ans, vous signez votre premier contrat au Havre AC…

Oui, on venait de les battre 6-4 en finale de la Coupe de Normandie juniors. J’avais marqué 5 buts et Serge le 6e. Le lendemain, le président du HAC est venu me recruter. Mon père lui a répondu : « Mes deux fils ou rien ».

J’y ai joué deux ans avant de rejoindre le Reims de Kopa et Jonquet. On avait sept joueurs de l’équipe de France. Trois ans magnifiques sous les ordres d’Albert Batteux, le meilleur entraîneur de tous les temps selon moi. On a manqué de gagner la Coupe d’Europe 1956. On perd 4-3, j’avais marqué de la tête le 3e but, on menait 3-2.

« Après France – Allemagne, 90 % de l’équipe voulait arrêter »

Ça rappelle un peu ce fameux France – Allemagne de 1982…

Ma plus grosse déception ! On la méritait cette finale. J’en rêve encore… Après ce match, 90 % de l’équipe voulait arrêter. Heureusement qu’il y avait l’Euro qui se profilait deux ans après. C’était une génération magnifique : Platini, Giresse, Tigana, Trésor… On a décroché deux ans plus tard le premier titre de l’histoire des Bleus. Là, j’ai décidé de rendre mon tablier. J’ai refusé de repartir pour trois ans.

1982, c’est aussi votre grosse colère contre le Koweit lors de ce Mondial…

Descendu sur la pelouse, le frère de l’émir fait annuler un but tout à fait valable. La police espagnole m’a repoussé. Le soir, l’émir m’a appelé en me disant que ce n’était pas de sa faute. Il m’a invité avec toute l’équipe chez lui. On est devenus amis.

« Le sport est un vaccin social, c’est parler avec ses tripes, mais écouter avec son cœur »

Pourquoi avoir refusé le ministère des Sports en 1984 ?

Un samedi soir, la police m’attendait chez moi avec un téléphone sécurisé. Laurent Fabius m’a fait cette proposition et voulait une réponse pour lundi. Je lui ai dit « non » avec « un grand merci » le lendemain à 10 h. Aujourd’hui, je regrette. C’est une expérience que j’aurais aimé connaître.

Que dîtes-vous aux enfants qui vont fréquenter la salle qui porte votre nom ?

Le sport est un vaccin social. C’est parler avec ses tripes, mais écouter avec son cœur. Le bonheur, il faut aller le chercher. L’extraordinaire se trouve sur le chemin de gens ordinaires comme moi.

Chemin qui vous a fait passer de la SMN au rang de légende du foot…

La SMN, c’est tout un symbole. J’y ai travaillé un an après mon diplôme d’ajusteur à la cartoucherie à Mondeville, dans l’atelier d’essai sur moteurs électriques. Mon père y a œuvré toute sa vie, il était chef de charge aux fourneaux.

 

 

 

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 14:25
Ces 17 années qui ont mis l’hôpital public à genou - L'Humanité, 27 mars 2020
Vendredi, 27 Mars, 2020
Ces 17 années qui ont mis l’hôpital public à genou

Le « plan d’investissement massif » du chef de l’État constitue un aveu d’échec des politiques d’austérité. La crise sanitaire révèle les failles du système hospitalier, sous pression depuis plus d’une décennie et sommé de se transformer en entreprise.

 

«   C’est dramatique, violent et douloureux qu’il ait fallu une crise de cette ampleur pour espérer un simple geste du président de la République. » En première ligne dans l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, le neurologue David Grabli accueille avec amertume le discours d’Emmanuel Macron. Aux personnels essorés, lessivés, le chef de l’État a promis, mercredi, depuis l’hôpital militaire de Mulhouse, qu’ « à l’issue de cette crise, un plan massif d’investissement et de revalorisation de l’ensemble des carrières sera construit pour notre hôpital ». Sans préciser les contours et le montant, il s’est engagé à « majorer les heures supplémentaires sous forme d’une prime exceptionnelle ».

Des mesures à appliquer d’urgence pour affronter l’épidémie

À l’écoute de ces annonces, le corps médical oscille entre prudence et colère. « Nous n’avons pas besoin d’un beau discours compassionnel, il faut des actes, estime Christophe Prudhomme (CGT), porte-parole de l’Association des médecins urgentistes (Amuf). Or, les promesses sont floues, non chiffrées, elles ne sont pas à la hauteur de la crise. Le chef de l’État promet des primes alors que nous réclamons une hausse des salaires pour tous les personnels. » Hugo Huon, président du Collectif Inter-Urgences, nuance de son côté : « C’est positif. Mais après tous les plans que l’on nous a proposés et qui étaient en deçà de ce qui était nécessaire pour les soins, on attend de voir. » Tous martèlent leurs revendications : une augmentation des salaires des paramédicaux de 300 euros, des effectifs suffisants pour maintenir et rouvrir des lits. Soit une augmentation de 5 % du budget des hôpitaux correspondant à une enveloppe de 4 milliards d’euros.

Des mesures à appliquer d’urgence pour affronter l’épidémie, qui aggrave la situation des établissements devenus de vraies Cocotte-Minute. Depuis plus d’un an, le monde hospitalier est secoué par une crise sans précédent. Parties des services d’urgences, des grèves très suivies, d’une longévité historique, se sont ensuite diffusées à tous les étages des établissements. Pour la première fois, la colère a fédéré toutes les catégories de l’hôpital. Infirmières, aides-soignantes, médecins, psychiatres, chefs de service… tous ont alerté sur l’état catastrophique de l’hôpital public. En vain. Raison pour laquelle, en janvier dernier, 1 100 médecins ont démissionné de leurs responsabilités administratives pour ne plus participer à la gestion du manque de moyens. Silence radio du gouvernement Macron, toujours. Qui n’est d’ailleurs pas l’unique responsable des politiques de santé mortifères. Celles de ses prédécesseurs ont bien préparé le terrain.

La loi HPST de 2009 a été une catastrophe

Car le traitement de choc prescrit à l’hôpital remonte à plusieurs années. En 2009, la loi hôpital, patients, santé, territoire (HPST) a bousculé la gouvernance des établissements au détriment des soignants. Le directeur s’est alors retrouvé dans une position de patron. « C’était la première fois qu’il y avait des manifestations aussi importantes de médecins, rappelle Christophe Trivalle, chef de service de gériatrie à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif (Val-de-Marne), membre de la Commission médicale d’établissement (CME) centrale de l’AP-HP, l’instance où siègent les représentants élus des médecins. Cette loi a été catastrophique. Tous les pouvoirs ont été donnés au directeur. Son seul objectif, c’est d’assurer l’équilibre financier. Or, l’hôpital est d’abord là pour soigner. » Ce membre du Collectif inter-hôpitaux ajoute : « L’autre catastrophe, ce sont les regroupements en pôles, qui ont entraîné des destructions de services, une diminution des lits, donc des effectifs. Sans oublier une souffrance du personnel soignant et médical. »

Depuis des années, les budgets hospitaliers sont asphyxiés

Pris dans des plans d’économies, le secteur se transforme en hôpital-entreprise. C’est d’ailleurs l’esprit de la tarification à l’activité (T2A), votée fin 2003. Ce système obéit à une volonté de rationaliser les modes de financement des établissements. « La T2A a été un instrument pervers : les hôpitaux sont rémunérés en fonction des activités effectuées en leur sein, précise David Grabli, médecin. Ce qui incite à augmenter la productivité. Or, les tarifs hospitaliers baissent, notamment en raison d’un Ondam (Objectif national des dépenses d’assurance-maladie – NDLR) fermé », voté chaque année au Parlement. Frédéric Pierru, sociologue de la santé, relève qu’ « en 1990, la part hospitalière était de 46,6 % dans les dépenses courantes de santé, contre 38,3 % en 2017. On a perdu 8,3 %, quand l’Allemagne ne perd que 3 % » .

Alors que l’épidémie menace aujourd’hui de faire s’écrouler le système hospitalier, tous exigent un investissement massif dans l’hôpital. Comme l’assène le sociologue, « à force d’avoir réduit les capacités hospitalières, en particulier en soins intensifs, particulièrement coûteux, nous sommes désormais à la merci de la moindre pandémie ». Pour lui, « on voit le désastre de ces choix budgétaires à court terme devant nos yeux. Et de cela, nos élites devront rendre des comptes, une fois la pandémie passée. »

Lola Ruscio
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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 06:55

 

Notre pays, comme le reste du monde, fait face à une épreuve majeure. 

Le nombre de personnes mortes des suites du coronavirus augmente de jour en jour de manière exponentielle. 

Nous avons affaire à un défi historique, qui appelle la mobilisation de la nation tout entière.

 

 

C'est d'ailleurs dans cet esprit que le PCF a d'emblée proposé la création d'un comité d'urgence nationale, où se réuniraient des représentants du gouvernement, du comité scientifique, des partis politiques, des associations d'élus locaux, des organisations syndicales, du monde économique.

Quoi qu'ils subissent, les Français font face. Ceux qui travaillent dans nos services publics, souvent maltraités, sont aux avant-postes, dans les hôpitaux, dans les communes, dans les collectivités ou encore pour assurer la sécurité. Dans le privé aussi, ils sont nombreux à monter au front, dans les supermarchés, dans les Ephad, dans l'agriculture, dans les transports... Oui, de belles solidarités s'organisent dans tout le pays car le monde du travail est solidaire.

Les communistes et leurs élu·e·s, dans le même état d'esprit, se sont mis à la disposition du pays. Partout, ils s'emploient à construire les actions d'entraide et de solidarité que requiert la situation, à apporter l'aide indispensable aux personnes les plus fragiles comme aux professions en première ligne. 

Nos parlementaires ont demandé que tous les salariés au contact avec du public puissent bénéficier de tous les moyens de protection dont ils ont besoin : masques, gel, gants... Ce qui suppose que tout soit mis en oeuvre pour permettre à l'industrie de les produire en quantité suffisante.

Ils ont aussi appelé à un confinement général bien plus strict que celui mis en place par le gouvernement, puisque c'est le seul moyen, en l'état actuel, de lutter contre la propagation du virus, préconisé l'Organisation mondiale de la santé. Les entreprises qui ne sont pas indispensables à l'activité du pays doivent s'arrêter. Il n'est pas admissible que 45% des salariés continuent de travailler dans des secteurs non essentiels à la gestion de l'urgence sanitaire. 

L'état d'urgence sanitaire que le gouvernement vient de faire adopter par les assemblées ne répond pas à ces exigences d'intérêt général. C'est pourquoi nos parlementaires n'ont pas voté les projets de loi qui l'instauraient.

Non seulement notre appel à une mobilisation des forces vives du pays n'a pas été pris en compte, mais le gouvernement s'est arrogé tous les pouvoirs. Il s'est affranchi du contrôle du Parlement afin d'agir par ordonnances pour déréglementer le droit du travail. Les premières décisions viennent de tomber et elles sont édifiantes : les entreprises pourront faire travailler leur salariés jusqu'à 60 heures par semaine au lieu du seuil maximum légal de 48 heures !

Enfin, notre pays doit aussi faire appel à la mobilisation de toute la société, y compris les multinationales, les compagnies d'assurances, les géants du numérique ou les grandes fortunes. A ce jour, rien n'est prévu de ce côté-là. C'est pourtant là que nous trouverons les ressources nécessaires pour surmonter cette crise inédite. Si les forces du travail sont aujourd'hui mobilisées, celles du capital doivent l'être aussi !

La bataille des « jours d'après » commence maintenant. Faisons monter de toutes parts l'exigence que l'intérêt de l'humain et celui de la planète passent avant ceux de l'argent et des logiques de profit.

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF.

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 06:49

 

Jusqu'ici méconnue du grand public, la coopération médicale internationale cubaine se révèle, dans la lutte mondiale contre la pandémie du Covid-19, une actrice incontournable de la solidarité internationale.

 

 

Face aux replis nationaux et l'hétérogénéité de stratégies des pouvoirs publics qui caractérisent pour l'heure la situation et les actions des gouvernements des pays membres de l'Union européenne, plusieurs pays comme la Chine et Cuba font figure d'exception en s'engageant sur le plan international.

La coopération médicale internationale est un axe essentiel de la politique internationale de Cuba depuis les années 1960. Elle a permis de former à La Havane des milliers de praticiens de nombreux pays, de porter assistance aux populations de pays ravagés par la guerre ou privés d'infrastructures sanitaires. En 2016, Cuba comptait plus de médecins et personnels médicaux en mission dans le monde que la seule Organisation mondiale de la santé (OMS). Déployés au Brésil jusqu'à l'arrivée de Jaïr Bolsonaro qui les a expulsés, au Venezuela, au Nicaragua ou en Bolivie, là aussi jusqu'à la prise de pouvoir de l'extrême droite en novembre dernier, les missions médicales cubaines ont permis de renforcer la solidarité régionale latino-américaine sans pour autant délaisser les autres continents, l'Afrique notamment, et de sauver des millions de vie.

L'expertise médicale cubaine mais aussi ses équipes de recherche scientifique comptent aux premiers rangs internationaux et ont contribué à assurer au peuple cubain l'accès gratuit et universel à un système de soins performant. Cela a - au passage - permis à Cuba d'atteindre quelques-uns des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) énoncés par l'ONU dans la lutte mondiale contre les inégalités sociales et économiques entre les peuples. Longtemps cet état de fait a été minimisé en Occident; à présent il s'avère que ce choix de la santé pour tous était le bon... pour tous.

« La solidarité internationale, la situation l'illustre avec force, est indispensable »

Aujourd'hui et malgré le blocus américain imposé par Washington depuis 1962 qui entrave Cuba dans son développement, c'est en Italie que se sont déployés, à la demande des autorités italiennes, les personnels médicaux de l'Île afin d'aider les Italiens qui vivent un cauchemar.

À Cuba même, dont les frontières n'ont pas été fermées par les autorités, la situation est maîtrisée malgré l'embargo économique et commercial, et 10 cas étaient recensés au 18 mars et suivis (pour l'essentiel, des touristes ou des Cubains revenant d'Espagne ou des États-Unis), le pays déplorant son premier mort, un touriste italien. Tout en maintenant la priorité de sa politique à la protection de sa population, Cuba répond aux demandes de solidarité et aide internationales.

À côté de l'Italie, c'est encore la Grande-Bretagne, dont la stratégie du Premier ministre Boris Johnson a livré à eux-mêmes ses concitoyens pendant des semaines, qui appelle elle aussi à l'aide la coopération médicale cubaine. Ainsi, c'est Cuba qui, il y a quelques jours, a autorisé l'entrée au port d'un bateau de croisière de plus de 1000 passagers, et plusieurs cas de contaminés, alors qu'il avait été refoulé par La Barbade et les Bahamas.

Alors, combien de temps, encore, faudra-t-il attendre, combien et quelles épreuves pour le peuple cubain et les peuples du monde entier pour décider de lever immédiatement et définitivement le blocus contre Cuba qui répond présent à toutes les demandes d'aide, y compris des pays industrialisés. La solidarité internationale, la situation l'illustre avec force, est indispensable pour aider ici à produire ou pour acheminer masques, tests, appareils respirateurs, denrées de première nécessité à toutes les populations touchées par la pandémie.

La solidarité internationale est un engagement réciproque et c'est le moment de mettre fin au blocus de Cuba dont le rôle dans l'éradication du virus s'avère crucial. Il en est de même, dès aujourd'hui, quant aux sanctions économiques et embargos qui frappent des populations d'Iran ou du Venezuela comme pour les territoires palestiniens. Comme à l'échelle nationale, on ne sort pas d'une épidémie en sacrifiant froidement une part de la population. Nous ne sortirons pas de cette pandémie mondiale si des peuples entiers subissent la double peine des sanctions et du Covid-19.

Collectif Amérique latine

 

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