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21 août 2026 5 21 /08 /août /2026 07:00

Alors que les enfants sont de moins en moins présents dans l’espace public, le maître de conférences en sociologie à l’université de Lille, Clément Rivière, auteur de Leurs enfants dans la ville (PUL), revient sur les causes de ce recul.

Pierre Cazemajor

On entend souvent dire que les enfants sont aujourd’hui beaucoup moins présents et autonomes dans l’espace public aujourd’hui qu’il y a quelques décennies. Cette évolution est-elle bien établie ?

Clément Rivière

Sociologue

De nombreux travaux, menés dans différents pays par des sociologues, des géographes, des psychologues ou des spécialistes des transports, convergent. Depuis trois ou quatre décennies, l’âge des premiers déplacements autonomes recule, le rayon de mobilité des enfants diminue et le temps qu’ils passent seuls dans l’espace public se réduit. Des géographes parlent même d’« enfants d’intérieur » (indoor children), tant leur présence dans la rue est devenue soumise à la surveillance des adultes.

Comment expliquer ce recul de leur autonomie ?

Il s’agit d’une évolution complexe où plusieurs facteurs se combinent. Le premier est l’empreinte prise par l’automobile dans les villes au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Les voitures représentent un danger physique, mais occupent aussi une part considérable de l’espace, ce qui réduit les lieux disponibles. Un deuxième facteur tient à l’augmentation de l’anxiété parentale. Les inquiétudes se sont renforcées autour des accidents de la circulation et, plus récemment, de la figure de la « mauvaise rencontre » : l’enlèvement, la pédophilie ou l’agression. S’y ajoutent l’évolution des normes éducatives et la marchandisation croissante des loisirs pour les enfants.

Les médias jouent donc un rôle dans cette montée des inquiétudes ?

 

Tout à fait. Les chaînes d’information en continu, les réseaux sociaux et la médiatisation permanente des faits divers rappellent constamment aux parents leur responsabilité individuelle. Le message implicite est toujours le même : « Ne laissez pas votre enfant sortir seul. » À la suite de certaines affaires, les parents sont d’ailleurs mis en cause pour avoir laissé leur enfant se déplacer sans accompagnement. Pourtant, rien ne montre que les enlèvements ou les homicides d’enfants sont plus fréquents qu’autrefois. C’est surtout leur visibilité qui a fortement augmenté. Les médias ont donc une responsabilité dans la fabrication d’un climat de peur. Il suffit de regarder plusieurs heures BFMTV ou CNews pour avoir envie de se cacher dans un trou.

Ces peurs correspondent-elles aux risques auxquels les enfants sont réellement exposés ?

Pas complètement. Les recherches montrent que les enfants sont davantage exposés aux violences, notamment sexuelles, dans la sphère familiale ou auprès de proches que dans l’espace public. Il y a donc un paradoxe : on imagine l’extérieur comme le principal danger alors que les risques sont souvent ailleurs.

Les parents sont donc pris dans une injonction contradictoire ?

Exactement. Ils cherchent à protéger leurs enfants, tout en voulant les rendre autonomes. Or protéger excessivement peut empêcher l’acquisition de compétences essentielles : savoir se déplacer, rencontrer les autres, prendre confiance en soi. À long terme, cela peut paradoxalement les fragiliser.

La ville est-elle encore pensée pour les enfants ?

De moins en moins. La place de l’automobile y est pour beaucoup, mais elle n’est pas seule en cause. On observe aussi une marchandisation croissante de l’enfance. Les loisirs se déplacent vers des espaces privés et payants : laser games, escape games, trampolines, parcs de loisirs… Le temps de jeu est de plus en plus capté par des entreprises commerciales, souvent dans des lieux fermés. Les enfants disposent ainsi de moins en moins d’occasions d’occuper librement l’espace public.

Les espaces « no kids » sont le symptôme de cette évolution ?

Ils témoignent d’une évolution plus générale, mais la place qui leur est accordée dans le débat public me paraît totalement disproportionnée. Les lieux concernés sont essentiellement des hôtels de luxe ou des offres premium. Pendant que certains enfants dorment dans la rue ou que l’aide sociale à l’enfance traverse une crise majeure, faire de ces espaces la priorité me paraît très discutable. Je n’interdis évidemment pas leur existence, mais ils détournent l’attention de problèmes beaucoup plus importants concernant la place des enfants dans la société.

Tous les enfants vivent-ils ce recul de la même manière ?

Il existe de fortes différences sociales. Dans les quartiers populaires, on observe généralement davantage d’enfants dehors que dans les quartiers bourgeois. Les logements y sont plus petits, plus densément occupés et disposent moins souvent d’un jardin ou d’une terrasse. L’extérieur, c’est donc tout simplement la rue. Dans les quartiers favorisés, les logements sont plus vastes et les familles disposent davantage d’espaces privés, voire d’une résidence secondaire. La rue sert surtout à se déplacer, beaucoup moins à jouer et à grandir.

Les filles et les garçons sont-ils soumis aux mêmes restrictions ?

Non. Avant la puberté, les filles disposent parfois d’un peu plus d’autonomie, parce qu’elles sont perçues comme plus prudentes. Mais le regard parental change fortement à la puberté. Les parents anticipent alors les violences sexistes auxquelles elles pourraient être confrontées : être suivies, sifflées, interpellées, touchées ou agressées. Cela se traduit par un contrôle accru de leurs vêtements, de leurs horaires et des conditions dans lesquelles elles peuvent sortir. On leur transmet davantage de règles de prudence et de discrétion.

Que faudrait-il changer pour redonner une véritable place aux enfants ?

Il faut cesser de penser la ville uniquement à partir de la figure de l’adulte actif et automobiliste. Se placer à hauteur d’enfant signifie partir de leurs expériences et de leurs besoins. Cela suppose de réduire la place de la voiture, de développer les rues scolaires et d’associer davantage les enfants aux décisions d’aménagement. Il faut également défendre les commerces de proximité. Ce sont souvent les premiers lieux dans lesquels les enfants accomplissent seuls de petites actions, comme aller acheter du pain. Ils permettent des déplacements courts et autonomes et sont perçus par les parents comme des ressources de protection.

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13 août 2026 4 13 /08 /août /2026 05:49
Ce sont les pompiers qui encaissent les restrictions budgétaires subies par les services publics », déplore Laurent Guilloteau, représentant CGT Sdis

À l’appel des neuf organisations de l’intersyndicale, les agents des services départementaux d’incendie et de secours (Sdis) sont en grève ce 13 août pour demander que leur sécurité et leur santé deviennent une priorité. Retour sur les raisons de la colère avec Laurent Guilloteau, représentant CGT Sdis.

Hélène May

Pourquoi cet appel à la grève lancé par les neuf organisations syndicales de pompiers ?

Laurent Guilloteau

Représentant CGT Sdis

Toutes ces organisations partagent le même constat : notre modèle de sécurité civile n’est plus en cohérence avec nos missions. Nos effectifs et nos moyens n’ont pas évolué en adéquation avec l’augmentation du nombre d’interventions que nous devons réaliser et qui atteignent aujourd’hui 5 millions par an. Cette multiplication s’explique par la récurrence d’interventions majeures sur les feux d’espaces naturels ou sur des inondations, comme dans l’ouest de la France l’hiver dernier.

Mais il y a aussi les secours d’urgence aux personnes, c’est-à-dire les ambulances que l’on envoie auprès des personnes malades ou sur des accidents de la circulation. Or, ces derniers aussi ont explosé durant les dix dernières années, en raison de la disparition de la médecine de ville, de la fermeture de centres hospitaliers ou de services d’urgence, des fermetures de lits.

Les restrictions budgétaires subies par tous ces services publics, nous les encaissons aujourd’hui, avec des ambulances qui font de plus en plus de kilomètres pour trouver un établissement de soins, et des équipes assumant des missions qui ne sont pas liées à de l’urgence vitale mais qui relèvent de la médecine de ville.

Ces restrictions budgétaires touchent-elles aussi directement les services départementaux d’incendie et de secours (Sdis) ?

 

Oui, tous les syndicats sont d’accord pour dire que la politique d’austérité menée par le gouvernement Macron depuis des années, sur l’ensemble des services publics et en particulier sur la sécurité civile, a créé un vide financier pour les Sdis, qui n’arrivent plus à assurer leur budget annuel. Et comme ce qui coûte le plus cher, c’est la masse salariale statutaire, qui représente 80 % du budget de fonctionnement d’un Sdis, quand les budgets sont insuffisants, c’est elle qui est supprimée. Elle est remplacée par des sapeurs-pompiers volontaires, qui coûtent moins cher car ils ne bénéficient pas de cotisations sociales.

L’année 2022 avait montré les prémices de ces difficultés, mais là, c’est l’année de trop. Nous n’avons pas été écoutés et tout ce qui aurait pu être anticipé pour éviter des catastrophes n’a pas été fait. Le ministre de l’Intérieur peut toujours dire que tout va bien mais si nous nous étions préparés, nous n’aurions pas été confrontés à une pénurie de Canadair capables de voler le matin de la reprise du feu de Gironde, à des décès tragiques de collègues en service ou à la rupture capacitaire de départements qui ne pouvaient plus assurer leurs missions régaliennes.

Nous n’aurions pas non plus été contraints de faire appel aux mécanismes européens de protection civile et aux employeurs privés pour que des sapeurs-pompiers volontaires viennent renforcer les casernes. Tout cela révèle la faillite de notre gouvernement en matière de sécurité civile.

Que réclamez-vous en priorité ?

Pour commencer, nous ne voulons pas de médailles, mais juste pouvoir exercer notre métier dans des conditions acceptables, avec des ressources humaines et des moyens adéquats. Donc, notre priorité, c’est un financement pour les Sdis, principalement pour pouvoir augmenter la ressource humaine. Après les feux de 2022, Macron avait reconnu qu’il fallait augmenter les effectifs de sapeurs-pompiers. Mais il a ciblé les volontaires, et il n’y a pas eu de recrutements de sapeurs-pompiers professionnels supplémentaires.

Ce qu’il fallait, c’était au contraire des emplois statutaires, et continuer à créer des concours de sapeurs-pompiers professionnels pour pouvoir pallier l’absence des agents malades ou blessés, mais aussi anticiper la vague de départs à la retraite à laquelle on assiste aujourd’hui. Les embauches de 16 000 sapeurs-pompiers professionnels supplémentaires sur plusieurs années seraient nécessaires, selon les calculs de la CGT.

Pour les financer, je ne pense pas que taxer le citoyen soit la meilleure solution. En revanche, toutes les grandes entreprises qui émargent au CAC 40, qui font les super profits, et qu’on défend aussi lors des feux de forêt, pourraient peut-être mettre la main au portefeuille.

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13 août 2026 4 13 /08 /août /2026 05:00
A lire - Croisières et caravanes d'Ella Maillart, grande voyageuse suisse en URSS et en Asie

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt et de plaisir "Croisières et caravanes" d’Ella Maillart (1903-1997), aux éditions Payot Rivages (Petite bibliothèque des voyageurs, 2020) un récit de vie et d’aventures écrit en 1950, plein de souffle et d’énergie vitale, de fascination pour les vies autres qu’occidentales.
Ella Maillart, une femme au caractère bien trempé affirmait une liberté formidable dans les années folles.
Cette jeune suisse apprend la navigation et la régate sur son lac encore enfant avec sa meilleure amie Miette avant d’en faire son sport d’élection avec le hockey et le ski, et de naviguer avec sa copine en Méditerranée en vivant sur leur bateau commun sur la côte d’Azur ...
Le mariage de sa compagne de navigation l’amène à voyager en Grande-Bretagne en y donnant des cours dans une école privee avant de gagner Moscou et l’URSS pour y étudier les transformations de la société russe avec le communisme et le cinema soviétique en formation, avec le projet d’écrire un livre sur le cinema soviétique.

La rude vie de Moscou présente aussi ses plaisirs et est assumée en faisant du sport avec les jeunes moscovites.

Une rencontre avec des scientifiques alpinistes soviétiques l’amène à franchir les monts du Caucase, où elle filme les alpinistes, puis à entreprendre un voyage de plusieurs mois en Asie Centrale, dans le Turkestan de l’époque (Turkmenistan et Ouzbekistan), au Kazakhstan, dans les steppes du Kirghizistan, avec les nomades, franchissant tous les obstacles et les interdits avec une confiance et un courage extraordinaire qui l’amènent à se lier à des agents du Guepeou pour obtenir des permis de voyager et de résidence et surtout à être adoptée par les nomades.

Elle vit de presque rien, de l’argent de films et d’articles, de récits de voyage, elle qui ne se sent pas écrivaine mais qui ne tient pas en place et veut faire de sa vie un rêve. Elle séjourne a Boukhara, dans le Pamir tadjik, rentre en caravane de chameaux par la steppe en plein hiver en Russie avant de regagner la Suisse, d’y faire des conférences sur le pays des Soviets qui se veulent objectives mais qu’on trouve trop complaisantes pour l’Union soviétique, et rentre dans l’équipe nationale de ski feminine suisse avant d’engager un nouveau grand voyage en Chine, alors agressée en Mandchourie par le Japon, puis par caravane au Sing Chiang, au Tibet, zones interdites et pleines de rebelles et de brigands, et enfin au royaume ismaélien de Hunza, et au Cachemire.

Elle reviendra après la seconde guerre mondiale pour y découvrir les voies d’une exploration plus intérieure et y recevoir l’enseignement de Sri Aurobindo à Pondichery et d’un autre gourou inspire dans son ashram du Tamil Nadu, Ramana Maharishi, après un voyage éprouvant dans l’Iran du Shah et en Afghanistan en voiture depuis la Suisse ou elle dut faire face à la depression et aux tentatives de suicide d'une amie et compagne de voyage écrivaine et journaliste.

Une vie de voyages extraordinaires magnifiquement bien restitués dans leurs atmosphères inimitables.

I.D

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12 août 2026 3 12 /08 /août /2026 05:01
A lire - "Le Cercle des rêveurs éveillés" de Olivier Barde-Cabuçon: une enquête et un roman noir historique et politique dans le Paris des années folles
Paris 1926, le quartier de Montparnasse est le centre du monde... Un vrai plaisir de lecture procuré par le polar historique "Le Cercle des rêveurs éveillés" d'Olivier Barde-Cabuçon, enquête et roman noir à toile de fond historique dans le milieu mondain des années folles et des russes blancs à Paris, avec en personnages principaux, Alexandre Santaroga, psychanalyste genevois d'origine latino-américaine atypique, disciple émancipé de Freud et de Jung, et Varya une mystérieuse immigrée russe à Paris, jeune femme dont on apprend qu'elle a été très proche de la famille du tsar, et dont l'arrivée est associée à une série de disparitions troublantes. Entre Paris du plaisir, de la mode de l'occultisme et du surréalisme, du jazz, de la cocaïne, de l'émancipation féminine, de la bourgeoisie décadente, complot fasciste et nationaliste associant la bourgeoisie traditionaliste, les milieux d'argent, et les aristocrates russes finançant l'extrême-droite en France et en Allemagne, et élimination de ses ennemis contre-révolutionnaires et russes blancs en Europe par les agents de la tchéka stalinienne, conversion des désillusionnés du roman national dans les tranchées en artistes dadas, surréalistes et révolutionnaires communistes, on est un peu dans l'univers de l'excellente série de cinéma noir historique "Babylon Berlin" (série télévisée allemande dramatique et policière créée par Tom Tykwer, Achim von Borries et Hendrik Handloegten), mais à Paris. Le dénouement de l'histoire se termine un peu comme un Agatha Christie, avec le psy Santaroga, lui-même un brin ambigu et inquiétant, comme tous les personnages du roman qui laisse planer le mystère jusqu'au bout, en Hercule Poirot qui retourne les cartes au dernier moment grâce à la technique du jugement de Salomon...
 
Le Cercle des rêveurs éveillés (2022), Olivier Barde-Cabuçon, Folio Policier, 9,50€
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11 août 2026 2 11 /08 /août /2026 08:52
A lire - L'Orientaliste. Une vie étrange et dangereuse, du journaliste et historien américain Tom Reiss (Phébus Libretto, 2010)
A lire - L'Orientaliste. Une vie étrange et dangereuse, du journaliste et historien américain Tom Reiss (Phébus Libretto, 2010)
 
Cette histoire est tellement incroyable que je me suis longtemps demandé si Lev n’était pas un personnage de roman plutôt qu’un romancier et personnage célèbre en son temps... Se lisant comme un roman vrai et d'aventure du XXe siècle, une fascinante et passionnante biographie par le journaliste et historien américain, Tom Reiss, qui avait aussi écrit "Dumas, le comte noir", raconte l'énigme Lev Nussimbaum (1905-1942).
Son enquête tout en écrivant la vie de son personnage, se décrit elle-même également, elle qui s'étale sur plusieurs années de recherche dans les archives, de voyages, de rencontres avec les témoins et parents, ou parents de témoins et d’amis, avec notamment un fascinant chapitre sur le dernier descendant de la dynastie ottomane, marié à une princesse d'Afghanistan liée au dernier roi d'Afghanistan, dans son appartement à New-York.
C'est l'histoire d'un romancier dont la vie est elle-même un roman héroïque, tragi-comique et finalement définitivement noir, assis sur le volcan des révolutions rouges et brunes du XXe siècle.
Sous le titre "L'Orientaliste. Une vie étrange et dangereuse", Tom Reiss, consacre donc cette enquête au long cours, très ambitieuse dans sa restitution grand angle, inscrivant le personnage dans un contexte politique et culturel formidablement restitué (on apprend énormément de choses!) au très extravagant, brillant et contradictoire Lev Nussimbaum (1905-1942), alias Essad Bey, alias Kurban Saïd, juif d’Azerbaïdjan, fils d'une révolutionnaire marxiste russe, qui fréquenta Staline et Lénine, et d'un magnat du pétrole de Bakou né à Tiflis (Tiblissi, Géorgie). Essad Bey, une célébrité littéraire et mondaine en Allemagne, en Italie, en France et aux États-Unis dans les années 30, l’auteur du roman "Ali et Nino", une merveilleuse histoire d'amour ayant pour théâtre les rives de la Caspienne entre première guerre mondiale et révolutions.
Tom Reiss parvient à tirer de l’oubli ce romancier célébré de son temps, très prolifique, et cet essayiste influent, se voulant orientaliste et se sachant profondément anticommuniste, un régime qui a dépossédé la fortune familiale et qu'il a fui après la révolution bolchevique dans le Caucase, en Asie Centrale, puis en France et en Allemagne, jusqu'à devenir un sympathisant du fascisme et même du nazisme, auteur de biographies du tsar, de Staline, de Mahomet, d'essais dénonçant les crimes de la Guépéou et du stalinisme, d'essais culturels sur l'Asie Centrale et la culture musulmane.
" Je suis mahométan, monarchiste et oriental ", proclamait en 1934 Essad Bey à un journaliste du New York Herald Tribune venu l'interviewer à Vienne. Le jeune auteur, dont les ouvrages sur l'Orient et la Russie avaient acquis une renommée mondiale, posait alors en costume caucasien, le sabre à la ceinture.
Comment Lev Nussimbaum (1905-1942), un juif d'Azerbaïdjan ayant fui Bakou devant l'arrivée des bolcheviks, est-il devenu Essad Bey, prince musulman, flamboyante figure des milieux interlopes du Berlin de Weimar, puis Kurban Said, auteur des romans "Ali et Nino" et "La Fille de la Corne d'Or" ? Comment a t-il pu s'acoquiner avec des intellectuels fascistes et nazis allemands, italiens, américains? Comment a t-il pu se lancer dans une biographie de Mussolini qu'il avait rêvé officielle?
Comment, en brouillant les pistes sur ses origines et en jouant avec ses identités, a-t-il pu échapper aux premières persécutions antisémites en Allemagne et en Italie?
C'est le parcours de ce personnage hors du commun que retrace à la suite de 5 années de recherche Tom Reiss dans "L'Orientaliste", de l'Asie centrale à l'Italie en passant par Paris des années 20, Constantinople, Berlin et New York, à travers les bouleversements de la première moitié du XXe siècle.
Il brosse le portrait magistral d'un homme qui, dans la grande tradition des orientalistes, trouve dans un Orient rêvé une issue à la violence du monde moderne.
Au terme d'une enfance de riche en Azerbaïdjan, marqué par la tragédie du départ puis du suicide de sa mère, Lev Nussimbaum prend le chemin de l’Orient lorsque, fuyant Bakou en 1918, il trouve momentanément refuge au Turkestan et en Perse.
De retour à Bakou lors de la brève indépendance de l’Azerbaïdjan, Lev Nussimbaum reprend le chemin d'un exil définitif au lendemain de la soviétisation.
Plusieurs étapes jalonnent son parcours : à Constantinople en 1921, où il se fond dans la foule cosmopolite et bigarrée des réfugiés de l’Empire russe ; à Paris où les revenus des « âmes mortes », les concessions pétrolières de Bakou qui trouvaient encore des acheteurs, permettent aux Nussimbaum de mener grand train ; à Berlin où il poursuit des études de turc et d'arabe et se convertit à l'Islam, lui qui mène en parallèle des études au lycée dans un établissement d'élite pour immigrés russes, en majorité juifs.
Le juif orientaliste aux allures de dandy devient sous le nom d'Essad Bey un spécialiste médiatique mais discuté de l’Orient.
Gravitant dans les milieux antibolcheviks, Lev Nussimbaum fréquente alors, sans toutefois complètement adhérer à ses idées, les rassemblements du mouvement des Jeunes-Russes (Mladoross), il y croise la sœur de Nabokov (le futur écrivain faisant lui ses études à Londres).
Que Lev Nussimbaum se soit mis, à partir de 1936, à entretenir des relations suivies avec « un groupe de fascistes "libéraux" qui avaient gardé une grande influence auprès de Mussolini », qu"il ait été recommandé à Mussolini par Giovanni Gentile pour devenir le biographe officiel du Duce sont des faits que Reiss, qu'il ait été protégé par Ezra Pound, intellectuel et écrivain nazi, sont des faits étonnants qu'explique Tom Reiss en brossant un tableau magistral de l'époque, non dénué de partis-pris idéologiques discutables, notamment anti-communistes quand il dénonce les prétendues collisions entre les communistes allemands et les nazis, après avoir pourtant bien exposé la répression par les sociaux-démocrates de droite du mouvement spartakiste appuyée sur les corps francs d'anciens combattants proto-nazis.
Atteint de la gangrène, Essad Bey, le juif musulman, conservateur radical, s'éteint prématurément à Positano en 1942.
Cette histoire est tellement incroyable que je me suis longtemps demandé si Lev n’était pas un personnage de roman plutôt qu’un romancier et personnage célèbre en son temps...
Se lisant comme un roman vrai et d'aventure du XXe siècle, une fascinante et passionnante biographie par le journaliste et historien américain, Tom Reiss, qui avait aussi écrit "Dumas, le comte noir", raconte l'énigme Lev Nussimbaum (1905-1942).
Son enquête tout en écrivant la vie de son personnage, se décrit elle-même également, elle qui s'étale sur plusieurs années de recherche dans les archives, de voyage, de rencontres avec les témoins, avec notamment un fascinant chapitre sur le dernier descendant de la dynastie ottomane, marié à une princesse d'Afghanistan liée au dernier roi d'Afghanistan, dans son appartement à New-York.
C'est l'histoire d'un romancier dont la vie est elle-même un roman héroïque, tragi-comique et finalement définitivement noir, assis sur le volcan des révolutions rouges et brunes du XXe siècle.
Sous le titre "L'Orientaliste. Une vie étrange et dangereuse", Tom Reiss, consacre donc cette enquête au long cours, très ambitieuse dans sa restitution grand angle, inscrivant le personnage dans un contexte politique et culturel formidablement restitué (on apprend énormément de choses!) au très extravagant, brillant et contradictoire Lev Nussimbaum (1905-1942), alias Essad Bey, alias Kurban Saïd, juif d’Azerbaïdjan, fils d'une révolutionnaire marxiste russe, qui fréquenta Staline et Lénine, et d'un magnat du pétrole de Bakou né à Tiflis (Tiblissi, Géorgie) une célébrité littéraire et mondaine en Allemagne, en Italie, en France et aux États-Unis dans les années 30, l’auteur du roman "Ali et Nino", une merveilleuse histoire d'amour ayant pour théâtre les rives de la Caspienne entre première guerre mondiale et révolutions.
Tom Reiss parvient à tirer de l’oubli ce romancier de talent (parait-il, je ne l'ai pas encore lui), célébré de son temps, très prolifique, et cet essayiste influent, se voulant orientaliste et se sachant profondément anticommuniste, un régime qu'il a fui après la révolution bolchevique dans le Caucase, en Asie Centrale, puis en France et en Allemagne, jusqu'à devenir un sympathisant du fascisme et même du nazisme, auteur de biographies du tsar, de Staline, de Mahomet, d'essais dénonçant les crimes de la Guépéou et du Stalinisme, d'essais culturels sur l'Asie Centrale et la culture musulmane.
" Je suis mahométan, monarchiste et oriental ", proclamait en 1934 Essad Bey à un journaliste du New York Herald Tribune venu l'interviewer à Vienne. Le jeune auteur, dont les ouvrages sur l'Orient et la Russie avaient acquis une renommée mondiale, posait alors en costume caucasien, le sabre à la ceinture.
Comment Lev Nussimbaum (1905-1942), un juif d'Azerbaïdjan ayant fui Bakou devant l'arrivée des bolcheviks, est-il devenu Essad Bey, prince musulman, flamboyante figure des milieux interlopes du Berlin de Weimar, puis Kurban Said, auteur des romans "Ali et Nino" et "La Fille de la Corne d'Or" ? Comment a t-il pu s'acoquiner avec des intellectuels fascistes et nazis allemands, italiens, américains? Comment a t-il pu se lancer dans une biographie de Mussolini qu'il avait rêvé officielle?
Comment, en brouillant les pistes sur ses origines et en jouant avec ses identités, a-t-il pu échapper aux premières persécutions antisémites en Allemagne et en Italie?
C'est le parcours de ce personnage hors du commun que retrace à la suite de 5 années de recherche Tom Reiss dans "L'Orientaliste", de l'Asie centrale à l'Italie en passant par Paris des années 20, Constantinople, Berlin et New York, à travers les bouleversements de la première moitié du XXe siècle.
Il brosse le portrait magistral d'un homme qui, dans la grande tradition des orientalistes, trouve dans un Orient rêvé une issue à la violence du monde moderne.
Au terme d'une enfance de riche en Azerbaïdjan, marqué par la tragédie du départ puis du suicide de sa mère, Lev Nussimbaum prend le chemin de l’Orient lorsque, fuyant Bakou en 1918, il trouve momentanément refuge au Turkestan et en Perse.
De retour à Bakou lors de la brève indépendance de l’Azerbaïdjan, Lev Nussimbaum reprend le chemin d'un exil définitif au lendemain de la soviétisation.
Plusieurs étapes jalonnent son parcours : à Constantinople en 1921, où il se fond dans la foule cosmopolite et bigarrée des réfugiés de l’Empire russe ; à Paris où les revenus des « âmes mortes », les concessions pétrolières de Bakou qui trouvaient encore des acheteurs, permettent aux Nussimbaum de mener grand train ; à Berlin où il poursuit des études de turc et d'arabe et se convertit à l'Islam, lui qui mène en parallèle des études au lycée dans un établissement d'élite pour immigrés russes, en majorité juifs.
Le juif orientaliste aux allures de dandy devient sous le nom d?'Essad Bey un spécialiste controversé de l’Orient.
Gravitant dans les milieux antibolcheviks, Lev Nussimbaum fréquente alors, sans toutefois complètement adhérer à ses idées, les rassemblements du mouvement des Jeunes-Russes ("Mladoross"), il y croise la sœur de Nabokov (le futur écrivain, fils d'un dirigeant politique russe centriste de premier plan assassiné à Berlin  faisant lui ses études à Londres).
Influencé par les ligues, puis par « l’esprit des années 1930 », ce mouvement est un amalgame éclectique de la plupart des courants idéologiques européens de l’entre-deux-guerres : avec pour devise « le Tsar et les soviets », pour programme une « monarchie sociale » personnifiée par le grand duc Cyrille dans le cadre d"un « empire fédéré », il procède d'une idéologie composite où se côtoient monarchisme, corporatisme, « national-bolchevisme », patriotisme et orthodoxie.
Que Lev Nussimbaum se soit mis, à partir de 1936, à entretenir des relations suivies avec « un groupe de fascistes "libéraux" qui avaient gardé une grande influence auprès de Mussolini », qu"il ait été recommandé à Mussolini par Giovanni Gentile pour devenir le biographe officiel du Duce sont des faits que Reiss, qu'il ait été protégé par Ezra Pound, intellectuel et écrivain nazi, sont des faits étonnants qu'explique Tom Reiss en brossant un tableau magistral de l'époque, non dénué de partis-pris idéologiques discutables, notamment anti-communistes quand il dénonce les prétendues collisions entre les communistes allemands et les nazis, après avoir pourtant bien exposé la répression par les sociaux-démocrates de droite du mouvement spartakiste appuyée sur les corps francs d'anciens combattants proto-nazis.
Atteint de la gangrène, Essad Bey, le juif musulman, conservateur radical, s'éteint prématurément à Positano sur la côte italienne en 1942.
 
I.D
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9 avril 2026 4 09 /04 /avril /2026 05:21
« Le Cas Bugeaud » de Colette Zytnicki : le bourreau de l’Algérie « continue pour certains à droite d’incarner la France coloniale avec ses prétendus bienfaits »

À travers « le Cas Bugeaud », l’historienne Colette Zytnicki revient aux racines d’une colonisation parmi les plus sanglantes et met en lumière le parcours de ce chef militaire français, figure de la IIIe République et bourreau exemplaire, responsable des crimes de masse en Algérie.

Publié le 3 avril 2026

Nicolas Mathey

Il est le cas d’une mémoire coloniale brutale, encensée puis déboulonnée. Le maréchal Bugeaud (1784-1849) commanda la conquête militaire française en Algérie dans les années 1840, à coups de massacre, d’enfumade et d’expropriation. Figure de l’ordre honnie des oppositions républicaines, qui contestèrent ses méthodes, il est pourtant devenu un symbole de la IIIe République.

L’historienne Colette Zytnicki resitue son parcours d’homme girouette de l’extrême centre et plaide pour que l’histoire des premiers temps de la colonisation soit faite conjointement par les historiens des deux côtés de la Méditerranée, en expliquant le rôle de ce maréchal plutôt qu’en l’occultant.

Quel est le parcours de Thomas Robert Bugeaud ?

Colette Zytnicki

Professeur émérite de l’université Toulouse Jean-Jaurès, l’historienne a notamment mené des études sur le tourisme au Maghreb pendant la période coloniale et les débuts de la colonisation française en Algérie.

C’est un personnage qui illustre assez bien le destin des enfants de la petite noblesse française à la fin du XVIIIe siècle. Il est né en 1784 d’une famille originaire de Dordogne, et son histoire familiale est bousculée par la Révolution. Comme Guizot, Bugeaud en a conçu une solide aversion pour cet événement. Il s’engage à 20 ans, en 1804, dans les « vélites » de l’armée de Napoléon, lequel donnait le grade de sous-lieutenant à quiconque disposait de revenus annuels relativement importants, tout en disant détester la guerre…

Il participe à la bataille d’Austerlitz, est blessé en Pologne, puis est envoyé en Espagne, où il rencontre un autre type de guerre, la guérilla. Il en sort colonel et, en 1814, se rallie à Louis XVIII puis retourne à Napoléon lors des Cent-Jours et tente de revenir à Louis XVIII à nouveau, en vain.

 

Il est selon vous en cela « une girouette » de la Restauration, puis un pilier de la monarchie de Juillet. Il est un homme du milieu, et même de « l’extrême centre », pour citer l’expression de Pierre Serna, que vous reprenez…

Bugeaud fait en effet partie de ces gens prêts à s’allier aux régimes successifs tout en se définissant lui-même au centre : il détestait les républicains et les révolutionnaires mais aussi les royalistes légitimistes. Bugeaud, c’est l’homme du maintien de l’ordre à tout prix.

Il entend se situer en un centre politique à mi-chemin entre les ultras et les légitimistes d’un côté, et les révolutionnaires et les républicains de l’autre. L’un de ses derniers écrits est d’ailleurs une sorte de vade-mecum visant à s’opposer aux révoltes urbaines en France qui s’intitule « la Guerre des rues et des maisons ».

Dans les années 1820 a été publié un dictionnaire des girouettes qui se moque de ces changements de bord politique, lesquels en fait étaient très fréquents. Bugeaud n’est en effet pas le seul à avoir eu cette attitude bien décrite par l’historien Pierre Serna. C’était une manière de s’adapter à des environnements politiques brutaux. Il n’en reste pas moins que le gouvernement de Louis XVIII ne lui pardonnera pas son dernier revirement de 1815. Il est jusqu’à la monarchie de Juillet et les années 1830 un « demi-solde ». Il se replie sur ses terres en Dordogne et devient un gentleman-farmer qui s’occupe de la modernisation de son domaine.

En 1834, on le découvre « massacreur » de civils lors d’une émeute parisienne.

En 1830 il est un soutien du régime de Louis-Philippe. Nommé maréchal de camp, il se met au service du régime et devient ensuite le geôlier de la duchesse du Berry (qui avait tenté un soulèvement légitimiste), ce pourquoi les légitimistes lui voueront une grande haine. Sous les ordres d’Adolphe Thiers, ministre de l’Intérieur, Bugeaud devient dans l’opinion le massacreur de la rue Transnonain, à Paris, celui qui conduit les troupes chargées de réprimer les émotions populaires.

Le 14 avril 1834, lors d’un soulèvement républicain, sont massacrés des habitants d’un immeuble considérés comme des émeutiers. La célèbre caricature de Daumier montrant un homme en chemise de nuit assassiné dans son lit popularise l’événement. Bugeaud était donc détesté des républicains et des socialistes.

Bugeaud, c’est l’homme haï des deux bords, qui tient des discours-fleuves provocants à l’Assemblée, qui ferraille tous azimuts. Il fascine Thiers par sa connaissance de l’art militaire. S’il semble que Louis-Philippe ne lui ait pas été très favorable, Bugeaud était très utile au régime, et c’est pour cela qu’il est missionné en Algérie par Thiers et Guizot.

Il est donc envoyé en Algérie une première fois en 1836, alors que la présence française est contestée.

Bugeaud est envoyé pour vaincre les résistances de l’émir Abd el-Kader, qui ne se rendit qu’en 1847. La première mission de Bugeaud en 1836 est limitée : il est chargé de débloquer l’armée française acculée sur la côte non loin d’Oran. Il y parvient en quelques semaines. Puis il retourne en Algérie en 1837, mandaté par le gouvernement pour signer une paix avec Abd el-Kader. Ce sera le traité de la Tafna, qui met fin provisoirement aux combats, mais qui définit mal les frontières entre les deux parties.

Ce traité est ensuite entaché par un procès pour corruption d’un officier, procès qui révèle les méthodes peu conventionnelles de Bugeaud et de son entourage dans sa manière d’administrer l’armée. Lors de son troisième séjour en Algérie, Bugeaud est gouverneur général, de 1841 à 1847. Son rôle était non seulement de commander l’armée mais aussi d’administrer le pays. Mais, ce qui l’intéresse le plus, c’est de mener la guerre.

En 1844 et 1845, c’est le temps des enfumades et de la stratégie de la terreur. Cette répression sans limites préfigure-t-elle le Code de l’indigénat, qui sera mis en place en 1881 ?

La question des enfumades est liée aux razzias. Déjà pratiquées dans les années 1830 par l’armée française, ces razzias avaient pour objectif de couper l’armée d’Abd el-Kader de ses soutiens populaires : les soldats de Bugeaud fondaient sur des villages, brûlaient les récoltes, arrachaient des arbres… pour amener les populations à se soumettre. En 1844 et 1845, à l’ouest d’Alger ce sont des populations entières, les Sbéhas, puis les Ouled Riah qui ont été acculées dans des grottes, puis enfumées… Bugeaud aurait dit « Enfumez-les ».

es enfumades avaient à ses yeux pour objectif de semer la terreur et de forcer la soumission. Quelques jours après la dernière enfumade, la nouvelle parvient en France et provoque un tollé dans la presse. Le président du Conseil et ministre de la Guerre le maréchal Soult a dû rendre des comptes à l’Assemblée. Certains lycéens de Louis-le-Grand protestent. Ces critiques ne ciblaient pas la colonisation, mais étaient une dénonciation des méthodes brutales de Bugeaud.

« Par le glaive et par la charrue » : la devise de Bugeaud a-t-elle guidé sa politique de colonisation agricole militaire en Algérie ?

Bugeaud entendait s’appuyer sur une colonisation plus militaire que civile, en n’hésitant pas à pratiquer extorsions et déplacements de populations… Au XIXe siècle, ce qu’on appelait colonisation agricole passait par l’acquisition de terres mais surtout par l’expropriation ou la mise en séquestre des terres des Algériens et « leur mise en valeur » par des colons venus de France ou d’Europe.

Bugeaud avait une vision particulière : l’armée devait selon lui être le fer de lance de la colonisation agricole, alors que l’administration et le gouvernement parisiens comptaient plutôt envoyer du continent les plus pauvres pour exploiter les terres spoliées.

Que faire du « cas Bugeaud » ? Comment est-on passé des statues et de la légende sous la IIIe République aux déboulonnages actuels ?

Dès les années 1840, « le régime du sabre » a été critiqué. Les grands colons et leurs soutiens en France exigeaient une administration plus souple, calquée sur l’administration française dans l’Hexagone, qui leur donnerait plus de droits… Bugeaud y était opposé. Sa mémoire s’est perpétuée après sa mort, en 1849. Il a été considéré comme l’image même du grand conquérant. Puis son étoile a pali au fur et à mesure que l’on a opéré un retour plus critique sur la colonisation. Se pose aujourd’hui la question de savoir que faire de sa mémoire dans nos villes.

L’avenue parisienne n’a été débaptisée qu’en octobre 2024, et sa statue à Périgueux s’accompagne depuis 2023 d’un texte explicatif, « pour regarder l’histoire en face, sans la réécrire ». En tant qu’historienne et citoyenne, je suis tout à fait d’accord avec cette démarche d’expliquer, de contextualiser, sans masquer ni occulter. Cette démarche pédagogique est plus facile à réaliser avec des statues qu’avec des noms de rues. À Périgueux, le torchon brûle encore car en Dordogne Bugeaud passe également pour l’un des modernisateurs de l’agriculture.

Les atrocités perpétrées par Bugeaud dans les années 1840 sont-elles comparables aux crimes nazis ?

Il y a eu en effet des crimes de guerre en Algérie. Peut-on pour autant comparer cela avec une politique d’éradication et d’extermination telle qu’elle a été menée par les nazis en particulier dans l’est de l’Europe ? Mais Bugeaud c’est un passé qui ne passe pas. C’est quelqu’un qui a été installé dans notre Panthéon national. Il était dans les manuels d’histoire et était chanté dans les classes de la IIIe République. Après une période de latence et de silence, nous sommes dans une ère nouvelle, celle de la relecture critique du passé colonial.

Aujourd’hui, Bugeaud continue pour certains à droite d’incarner la France coloniale, avec ses prétendus bienfaits, alors que pour la gauche il reste l’homme de la répression antirévolutionnaire et des enfumades. En Algérie, la mémoire des enfumades est très présente. On visite la grotte où périrent les Ouled Riah, à Nekmaria. La figure de Bugeaud reste aussi présente dans les familles algériennes. Comme le raconte l’humoriste Fellag, quand il refusait d’aller au lit, sa mère disait d’une voix menaçante : « Va te coucher tout de suite, sinon Bitchouh viendra te manger tout cru. » Bitchouh, c’est le nom donné à Bugeaud…

Que faire alors de la mémoire de la colonisation ?

Les relations entre les deux pays sont importantes, puisqu’on compte plus de 10 millions de personnes qui en France ont des liens étroits avec l’Algérie… Sans esprit polémique, il faut faire l’histoire pleine et entière de la colonisation française en Algérie, de pair avec nos collègues de l’autre côté de la Méditerranée. C’est une histoire partagée. J’ai travaillé en ce sens des années avec un historien tunisien.

Il faut mener cette histoire ensemble, historiens français et historiens algériens, ce qui passe par un libre accès aux archives des deux côtés. S’il y a beaucoup de jeunes chercheurs français, on en trouve aussi en Algérie. Notons en particulier que nombre de ceux-là travaillent sur la période précoloniale, puisque les archives ottomanes ont été récupérées en Algérie.

Le Cas Bugeaud, de Colette Zytnicki, Tallandier, 336 pages, 22,90 euros

 

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 20:18
Un moment à ne pas manquer avec Azadî à Dialogues Morlaix le mercredi 28 janvier à 18h

Un moment à ne pas manquer avec Azadî !

Alors qu’elle peine à trouver en France un juste écho, son livre montre combien la lutte des Kurdes pour la préservation de leur langue, de leur culture et de leurs droits offre un exemple de résilience révolutionnaire et un horizon de paix décoloniale.
Un ouvrage essentiel !

Azadî est issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990.
Il est militant décolonial et collabore au média Paroles d’Honneur.

***

et ici :
  Entretien avec Azadi sur nouveau livre chez La Fabrique 
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11 janvier 2026 7 11 /01 /janvier /2026 20:06
Algérie, une guerre sans gloire, Le Passager clandestin, 14€

Algérie, une guerre sans gloire, Le Passager clandestin, 14€

Attention: ce livre issu d'une enquête journalistique de longue durée, magnifiquement écrit, profondément bouleversant, est de la dynamite!
 
Les éditions « Le Passager clandestin », ont réédité en 2025, dans une version réactualisée, cet essai déflagrateur de Florence Beaugé, journaliste au journal Le Monde dans les années 2000, couvrant le Maghreb, « Algérie, une guerre sans gloire », un essai racontant cinq ans d’enquêtes sur la torture et les viols systématisés commis par l’armée française avec le soutien et la complicité de l’état-major et du personnel politique (y compris socialiste : Mollet, Mitterrand, Max Lejeune, Lacoste).
Ce livre, initialement publié chez Calmann-Levy en 2005, extrêmement bien écrit, bien construit, avec un sens de la narration, du portrait, est un vrai coup de poing, un révélateur de la face sombre de la République et de l’Armée, du déchaînement de violence, de racisme, et de perversité qui a accompagné le travail de répression contre les rebelles et le terrorisme dans nos guerres coloniales, singulièrement la guerre d’Algérie.

C’est tellement dur, énorme, que ça explique très bien que ce passé ne passe pas, que la mauvaise conscience ou l’entêtement à nier ou justifier l’inacceptable produise encore dans notre société, transmis aux descendants, un sentiment profond de phobie anti-algérienne, un racisme anti- « arabes » héritier à la fois du système colonial et de la violence extrême de ces 8 ans de guerre coloniale.

Pourtant Florence Beaugé est une journaliste très méticuleuse, cultivée, fine et subtile dans son approche refusant le manichéisme mais attachée à l’élucidation des faits et circonstances, qui s’attire facilement la sympathie et la confiance de généraux français, tout le contraire d’une pasionaria…

 

Florence Beaugé y raconte comment après avoir fait la connaissance de Louisette Ighilahriz, peu de temps après avoir été employée au monde, en 2000, après 3 ans de collaboration avec "Le Monde" Diplomatique, elle va obtenir après des semaines d’approche un récit circonstancié des tortures et viols subis par Louisette, kabyle engagée comme sa famille avec le FLN (sa sœur aussi est torturée et violée, et sa mère et son père torturés) impliquant aussi bien les généraux Massu et Bigeard, donneurs d’ordre et témoins, que le capitaine Graziani, le tortionnaire et l’exécuteur des « viols », tué ensuite au combat pendant la guerre d’Algérie. Florence Beaugé promit à Louisette de se mettre en recherche de Richaud, le médecin militaire de la 10e division parachutiste qui l’a sortie de cette affaire pendant la bataille d’Alger.
Le témoignage bouleversant de Louisette Ighilahriz dans le journal Le Monde, à la Une du journal, le 19 juin 2000, va faire l’effet d’une déflagration, provoquant l’ire des anciens galonnés.
Cela sera le point de départ d'une période de retour du refoulé sur la guerre d'Algérie.
C’est un des premiers témoignages paru sur le viol par des soldats français de femmes algériennes. La honte du viol en Algérie retentit autant sur la victime que sur les bourreaux, ce pourquoi les femmes victimes se sont presque tout le temps tues. Mais ce silence tue lui aussi, étouffe et dévore de l’intérieur.
Il ne va pas durer, le témoignage de Louisette dans Le Monde va ouvrir le couvercle de la marmite des traumas et culpabilités, et plusieurs anciens soldats d’Algérie, appelés ou volontaires, vont ensuite soulager leur conscience quarante ans après les faits pour dévoiler le caractère tristement ordinaire du viol contre les femmes algériennes. Dans les mechtas isolées par les compagnies de Paras ou d’appelés engagés en milieu hostile, le viol est banal depuis la répression de la Toussaint 54, et surtout depuis 55, jusqu’à l’opération Challe. Et pendant ce qu’on appelle à tort la « Bataille d’Alger », en réalité plutôt la terreur coloniale sur Alger musulman, neuf femmes sur dix arrêtés aux dires de Gisèle Halimi, autrice avec Simone de Beauvoir du célèbre livre "Djamila Boupacha" (Gallimard, 1962) qui fut l'avocate de plusieurs d'entre elles, mais que souvent elles ne disent pas à la barre dans les tribunaux militaires, la totalité de leurs sévices, ont été violées quand elles été soumises à un interrogatoire, la plupart du temps sans pouvoir le dire ensuite à personne, et en vivant ce crime subi dans la honte. "Pour Gisèle Halimi, relate Florence Beaugé (p.224), les viols commis dans les campagnes avaient pour objectif "le défoulement de ma soldatesque". Dans les PC des compagnies, en revanche, l'objectif était plutôt "l'anéantissement de la personne". Gisèle Halimi rejoint ainsi le point de vue exprimé par Raphaëlle Branche dans sa thèse, à savoir que la torture avait moins pour objet de faire parler que de faire entendre qui avait le pouvoir. "Ça commençait par des insultes et des obscénités. Pour se défouler, les tortionnaires lançaient aux femmes en pleine figure: "Salope, putain, ça te fait jouir d'aller dans le maquis avec tes moudjahidine?" Et puis ça continuait par la gégène et la baignoire. Et là, quand la femme était ruisselante, hagarde, anéantie, on la violait avec un objet, une bouteille par exemple, tandis que se poursuivait le torrent d'injures. Après ce premier stade d'excitation, les tortionnaires passaient au second: le viol partouze, chacun son tour".   
 
Edwy Plenel, qui n’avait pas contrôlé la publication, est furieux après la publication de témoignage de Louisette Ighilahriz, et oblige sa journaliste, Florence Beaugé, a obtenir en contrepartie la version de Massu et de Bigeard. Et là, surprise, Massu regrette, affirmant bien tard, 40 ans après les faits, et à l’encontre de ses affirmations immédiatement postérieures à la guerre d’Algérie (La vraie bataille d’Alger, 1971), que « la torture n’est pas indispensable en temps de guerre » et confirme une grande partie de la plausibilité de ce qu’a vécu Louisette, même s’il dit ne pas s’en souvenir … Lui le chef de la répression contre-terroriste pendant la bataille d’Alger, à partir de janvier 1957, l’organisateur des tortures et des disparitions, exécutions extra-judiciaires. Bigeard, lui, le héros de la Résistance, et d’Indochine, adulé par ses hommes, aimant son côté casse-cou et franc du collier, qui fut secrétaire d’état de Giscard d’Estaing en 1975, lui refuse de s’exprimer sur son implication personnelle et s’enferme dans les mensonges et le cynisme.
C’est Germaine Tillion, ancienne résistante déportée à Ravensbruck, sociologue, spécialiste qui fera sortir Louisette Ighilahriz de prison à la fin de la guerre d’Algérie.
 
Florence Beaugé va aussi aider Mohamed Garne, qui témoigne dans l'Envoyé Spécial, avec Louisette et Annick Castel, à faire connaître son histoire terrible, lui qui est devenu "français" par le crime, le viol de sa mère, une jeune fille de la campagne de 15 ans, séquestrée pendant des semaines par des soldats qui la violeront à tour de rôle.
Louisette Ighilahriz témoignera avec Florence Beaugé à la fête de l'Humanité à La Courneuve le samedi 16 septembre 2000, l'Humanité, sous l'impulsion de Charles Silvestre, ayant joué un rôle tout à fait déterminant pour porter ce retour de mémoire sur les crimes de l'armée française en Algérie, en faisant tout pour que "ce brusque réveil de mémoire se prolonge et que la parole des anciens appelés se libère".
 
C'est lors de ce débat à l'agora de l'Humanité que Mohamed Garne, sympathisant communiste, racontera pour la première fois en public son histoire, de manière spontanée, lui l'écorché vif né d'un viol en août 1959 au camp de détention de Theniet El-Had, à 160 km au sud-ouest d'Alger, séparé de sa mère Khéïra, restée vivre dans le cimetière de Sidi Yahia, dans un trou au milieu de deux tombes, profondement destabilisée psychologiquement par le trauma des viols subis à 15 ans, et devenue "la louve". Selon les informations qu'a pu recueillir Mohamed Garne, entre 30 et 50 soldats français auraient violé sa mère algérienne. Florence Beaugé publiera son histoire dans "Le Monde" le 9 novembre 2000. La soeur de Louisette, Ouardïa, avait quatorze ans elle aussi quand elle fut violée et torturée par les parachutistes, sous les yeux de sa mère.
Florence Beaugé témoigne que Louisette Ighilahriz éprouvait, "comme beaucoup d'algériens, de la gratitude envers les communistes, qui ont dénoncé très tôt le caractère colonial de la guerre d'Algérie et les exactions commises sur le terrain: "Je leur dois bien cette petite visite et mon témoignage", a t-elle estimé".
Florence Beaugé témoigne aussi que beaucoup des appelés qui témoignent auprès d'elle après 2000 des crimes de guerre qu'ils ont commis en Algérie, ou plus fréquemment dont ils ont été témoin (viols, tortures) sont soit communistes, soit proches du PCF, soit passés par un temps de formation et de militantisme au Parti communiste. Tous ont été brisés, profondément traumatisés par cette guerre, vivant dans la honte de ce qu'ils ont vu et participer à faire, à couvrir, ou de ce qu'ils ont subi dans l'impuissance.
Au lendemain du témoignage de Louisette Ighilahriz à la fête de l'Huma, Charles Silvestre, lui-même ancien appelé d'Algérie, devenu communiste dans le refus de cette guerre, convainc l'Humanité de partir en campagne, de se mettre au service d'une démarche de vérité et de mémoire sur la guerre d'Algérie sans a priori partisan, réunissant douze grands témoins de la guerre d'Algérie, douze autorités morales dont beaucoup ont été membres du comité Maurice Audin en 1957 au lendemain de la disparition du jeune universitaire communiste: Henri Alleg, Pierre Vidal-Naquet, Germaine Tillion, Josette Audin, la veuve de Maurice, Madeleine Reberioux, Laurent Schwartz, mathématicien, l'un des signataires de l'appel des 121 sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie (6 septembre 1960), Jean-Pierre Vernant, compagnon de route du PCF, figure de la Résistance, Simone de Bollardière, la veuve du général qui démissionna pour dénoncer la systématicité de la torture, Gisèle Halimi et Nicole Dreyfus, engagés pendant la guerre d'Algérie dans la défense des militants du FLN et du Parti communiste algérien menacés de la guillotine, notamment dans la période où Mitterrand étaient ministres de l'intérieur, puis de la justice., et enfin Alban Liechti, le rappelé jeune communiste insoumis, refusant de combattre dans une guerre colonialiste, et condamné au bagne, et Noël Favrelière, qui préféra déserter avec son prisonnier plutôt que de se rendre complice d'une "corvée de bois". Cet appel est un appel à témoignage, il dit que derrière les mots rassurants de "maintien de l'ordre", de "pacification", la guerre d'Algérie, ce fut les déplacements massifs de la population algérienne (deux millions de personnes sur huit millions), la torture, les viols et exécutions sommaires extra-judiciaires, les villages incendiés, le napalm, les meurtres préventifs, etc. Au début des années 2000, dans le sillage du travail de Florence Beaugé et de cet appel paru dans ses colonnes, L'Humanité sera le fer de lance d'un travail militant pour que la vérité éclate sur les crimes de la guerre d'Algérie, dont furent témoin une partie des un million sept cent mille appelés de la guerre d'Algérie (voire deux millions), sur fond de peur, de conditionnement et de ressentiment militaire (après la défaite de la guerre d'Indochine), d'ignorance et de racisme colonial.
 
Florence Beaugé raconte combien les élites françaises pouvaient être mal à l'aise avec le retour en visibilité de ces cadavres cachés dans le placard, tels Jean-Marie Le Pen, qui torturait à domicile dans la Casbah pendant les 6 mois de son service volontaire de député combattant chez les services de contre-terrorisme de la division parachutiste, qui fut responsable de plusieurs dizaines de morts ou de disparition au moins, et qui laissa son couteau des jeunesses hitlériennes dans une maison de la Casbah, couteau que Florence Beaugé ramena en France dans des conditions rocambolesques, quand Le Pen lui intenta un procès en diffamation, qu'il perdit. Tel Mitterrand, l'homme de l'Algérie Française et du refus de grâce aux condamnés à mort, qui ferma les yeux sur la répression et les crimes de guerre dès 1954, ou plutôt qui les cautionna.
Tel Maurice Schmitt, un des généraux les plus haut gradés de France, chef d'état-major de 1987 à 1991 (pendant la première guerre du Golfe), son chef d'état major, qui dirigeait lui-même les interrogatoires et les tortures de dizaines d'algériens et algériennes FLN ou suspects, ou membres de leurs familles, dont plusieurs femmes violées, à l'école Sarouy, à l'été 1957 pendant la bataille d'Alger, comme Ourida Meddad, qui s'est défenestrée pour fuir l'enfer des tortures quotidiennes, nue à la merci des tortionnaires, à 19 ans. Ce général Schmitt osera qualifier de "tissu d'affabulations" le témoignage de Louisette Ighilahriz dans l'émission de télévision "Culture et dépendances" du sinistre Franz-Olivier Giesbert, sur France 3, preuve du cynisme sans égal de ces militaires qui mettent leur honneur à mentir et justifier l'innommable.
Maurice Schmitt et Jean-Marie Le Pen porteront plainte contre Florence Beaugé, pas le général Aussaresses, ancien adjoint de Massu, normalien érudit, spécialiste de la littérature grecque et latine, ancien résistant, SAS avec les services britanniques, brave de la seconde guerre mondiale, personnage étrange, bravache et cynique, sans regrets mais sans tricherie, homme des basses besognes en responsabilité de l'escadron de la mort de l'armée française pendant la bataille d'Alger, qui parlera, là où les autres cadres de l'armée se taisent, et payera pour tout le monde, lui, l'assassin de Larbi Ben M'Hidi, héros et martyr de l'indépendance algérienne,  et probablement de Maurice Audin. A l'époque où Florence Beauge le rencontre il a un flirt (toxique) avec Christine Deviers Joncour, impliquée avec Loïc Le Floch Prigent et Roland Dumas dans l'affaire Elf ... 
 
Florence Beaugé va tomber sur le poignard nazi avec la signature de Le Pen en mai 2002, en retrouvant Mohamed Cherif Moulay, son "propriétaire", qui l'avait récupéré dans sa maison de la Casbah et caché après une nuit de torture et de violence à son domicile pendant la bataille d'Alger.  A l'époque c'était un enfant de 10 ans, et son père venait d'être assassiné par les paras après avoir été bastonné et torturé à l'eau. Jean-Marie Le Pen n'a fait qu'un bref séjour en Algérie (de janvier à fin mars 1957), mais il y a laissé des souvenirs d'une grande violence, son nom étant associé aux mots "torture" et "corvée de bois". A l'époque, il est déjà député, benjamin de l'Assemblée nationale, élu à l'âge de 28 ans en 1956. Volontaire pour l'Algérie il est intégré au 1er Régiment étranger de parachutistes (REP), attaché à la 10e Division Parachutiste, avec le grade de lieutenant. Basé à la villa des Roses, sur les hauteurs de El-Biar, où il va torturer, Le Pen est affecté aux tâches "antiterroristes". Il quittera Alger après avoir été décoré de la Croix de la valeur militaire par le général Massu. Le Pen a torturé à l'électricité, à l'eau, au chalumeau, il mettait les prisonniers nus, les faisait bastonner, et à ordonner des exécutions sommaires. 
Quand Le Pen portera plainte contre Florence Beaugé, Henri Alleg et Pierre Vidal Naquet viendront plaider pour la vérité des propos de la journaliste. "Alleg, à l'intelligence et à la force de conviction hors du commun. Vidal-Naquet, à qui il suffit de prendre la parole pour faire autorité. Je regarde, incrédule, ces deux "Justes". Il y a trois ans, je ne connaissais pas leurs noms. Aujourd'hui, ils sont là, à mes côtés. Avec émotion, j'entends l'un puis l'autre défendre et saluer mon travail. A la fin de sa déposition, Henri Alleg ajoute même ces mots: "Florence a fait davantage avec ses enquêtes pour rapprocher la France et l'Algérie que quarante ans de diplomatie franco-algérienne". Le 26 juin 2003, Florence Beaugé est relaxée et Jean-Marie Le Pen débouté de sa plainte en diffamation.  
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30 décembre 2025 2 30 /12 /décembre /2025 10:46
Goražde, Joe Sacco - Rackham, 37€ - 2014, 250 pages

Goražde, Joe Sacco - Rackham, 37€ - 2014, 250 pages

Gaza 1956. En marge de l'histoire - Joe Sacco. Futuropolis, 2010,  33€, 424 pages

Gaza 1956. En marge de l'histoire - Joe Sacco. Futuropolis, 2010, 33€, 424 pages

Je viens de lire coup sur coup deux bandes dessinées d'une grande profondeur et intensité émotionnelle de Joe Sacco que je conseille chaleureusement aux lecteurs de Chiffon Rouge. 

La BD du réel est une "arme de compréhension massive" pouvait-on lire dans un article de L'Humanité consacrée aux 20 ans de l'excellente maison d'édition Futuropolis qui publie Emmanuel Lepage, Baudouin, Etienne Davodeau, et Joe Sacco entre autres. Le terme pour ce dernier n'est certes pas galvaudé.   

Joe Sacco, de nationalité états-unienne, est né le sur l'île de Malte. Il a vécu en Australie et aux Etats-Unis à partir de 12 ans, à Los Angeles sur la côte ouest, avant de faire ses études dans l'Oregon. Il est considéré comme un des grands noms de la BD d'auteur et le père de la BD-reportage consistant à réaliser un reportage journalistique sous forme de bandes dessinées. Il a travaillé beaucoup sur la Palestine, sur le conflit en Yougoslavie, sur les populations indiennes du Canada, les dégâts du nationalisme hindou du BJP en Inde, la répression des migrants africains, la bataille de la Somme de la Première Guerre Mondiale. Il s'est aussi beaucoup intéressé à ses débuts à la guerre du Golfe et à la guerre du Vietnam.  

Joe Sacco expose en ce moment et jusqu'au 10 janvier au profit des enfants de Gaza et de l'UNICEF des originaux à la galerie Martel de Paris avec l'auteur de Maus, Art Spiegelman:  : « L’anéantissement de Gaza nous a tous les deux plongés dans le désespoir », a confié Joe Sacco à l'Humanité. Le pionnier du journalisme en BD a couvert l’histoire de la colonisation israélienne depuis ses premiers reportages compilés dans le recueil Palestine (1993-1995). « Une partie de moi aimerait arrêter de dessiner la violence, mais Gaza m’oblige à y faire face et m’empêche de dormir », poursuit-il. Co-auteur d'un travail à deux mains sur Gaza avec un descendant de déporté juif polonais survivant à Auschwitz, Art Spiegelman, il nous montre le visage d'artistes américains qui font honneur à une autre vision, universaliste, inventive et originale, critique et généreuse, ouverte sur la complexité du monde et les vaincus de l'histoir, de la culture états-unienne. 

Les bandes dessinées de Joe Sacco, en noir et blanc, avec des dossiers documentaires avec des textes, des photos, des interviews, sont longues et touffues, à visée journalistique et documentaire, d'une richesse esthétique, humaine et historique inouïe, mais aussi avec une présence de l'artiste à et dans son sujet, et une présentation de la genèse du projet de BD et de son évolution au sein du récit, avec ses anecdotes, ses personnages secondaires et burlesques. 

Goražde

Issu du travail sur le terrain entrepris par Joe Sacco entre 1995 et 1996, Goražde est le récit passionné et rigoureux du calvaire de la ville et de ses habitants pendant la guerre civile qui a ravagé l'est de la Bosnie de 1992 à 1995. Pendant les quatre mois passés là-bas, sur plusieurs années, avec des aller-retours entre Sarajevo "la médiatique" et "Goražde", l'enclave bosniaque orientale en zone nationaliste serbe nettoyée de sa présence musulmane selon des logiques d'épuration ethnique existant aussi dans les autres camps, Joe Sacco a recueilli les témoignages des survivants et observé leurs conditions de vie pour réaliser ce qui peut être défini comme l'un des ouvrages majeurs traitant de cet épisode tragique de l'histoire contemporaine. La rigueur journalistique de Sacco, son souci constant de séparer les témoignages recueillis de ses propres opinions, les digressions minutieusement documentées sur le déroulement de la guerre en ex-Yougoslavie, sa maîtrise du langage de la bande dessinée en font un modèle de « reportage en bande dessinée ». Joe Sacco associe "l'inimaginable" de la relation, dans des témoignages douloureux, de processus génocidaires en acte, comme ces bosniaques que des miliciens serbes égorgent en série sur un pont enjambant la Drina, avant de les jeter dans la rivière, ou les massacres de Sébrenica, les mutilations des bosniaques dans des quartiers de Goražde conquis par les serbes, l'incendie de leurs maisons, le trivial des flirts avec les filles de Goražde dont la préoccupation au sortir de la famine - geste de coquetterie féminine et de dignité humaine - est de se procurer un jean 501 authentique à Sarajevo grâce au journaliste qui peut passer la route bleue des crêtes contrôlée par les extrémistes serbes, et les rappels historiques des horreurs de la seconde guerre mondiale, accomplies par les nazis croates Oustachis, mais aussi par des bosniaques ralliés ou des serbes "Tchetniks", partisans nationalistes, opposés à la résistance populaire communiste de Tito (on oublie souvent que la Yougoslavie a perdu 1 million de compatriotes pendant la seconde guerre mondiale, et déjà vécu 50 ans avant la guerre de Yougoslavie, des processus de guerre civile sectaire, et d'épuration ethnique, voire de visées génocidaires).  La bande dessinée est thématisée, alterne des moments de grande humanité, d'humour, de beauté aussi avec la candeur d'un soldat chantant à tue-tête des tubes américains, avec des moments d'horreur. 

 

C'est le cas aussi dans "Gaza 1956. En marge de l'histoire"

Quinze ans après la publication de son premier livre, Palestine une nation occupée, Joe Sacco y retourne dans la bande de Gaza, en proie aux destructions de maisons, assassinats ciblés, arrestations, bombardements israéliens, entre novembre 2002 et mai 2003, pour enquêter sur des massacres de la population palestinienne par l'armée israélienne, soutenue par la France et la Grande-Bretagne pendant la guerre de Suez, en 1956, alors que Gaza était sous protectorat égyptien. Des massacres de civils à Khan Younes et à Rafah qui évoquent dans leur horreur et leur aspect de négation absolue de la dignité humaine ce que l'armée israélienne et le gouvernement d'Israël infligent aujourd'hui aux Gazaouis. L'aspect documentaire de la BD est passionnant par rapport à cet épisode oublié de la guerre de Suez mais aussi parce qu'il montre du quotidien des Gazaouis soumis à la violence et à l'arbitraire quotidiens de la colonisation et de l'occupation israélienne au début des années 2000. Un livre qui construit comme "Goražde" une réflexion complexe sur la mémoire et l'histoire, la subjectivité des récits et le lien à la vérité historique, sur les caractères fragmentaires, reconstruits, occultés de la mémoire traumatique. C'est aussi un récit qui dévoile les racines lointaines du ressentiment que peuvent avoir les Palestiniens, tout particulièrement à Gaza qui a toujours fait l'objet d'un traitement particulier et particulièrement brutal et déshumanisant de la part d'Israël, du fait de leur dépossession et humiliations et des crimes commis contre leurs aïeux, mais qui révèle aussi leur formidable résilience et esprit de survie et de résistance.   

Ismaël Dupont, 30.12.2025 

https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/-/joe-sacco-la-bd-on-y-entre-aisement-on-pense-que-cest-facile-cest-en-cela-que-cest-subversif

En juin 2014, Joe Sacco répondait à l'Humanité: 

« ME CONCENTER SUR LE COMPORTEMENT DES INDIVIDUS DANS LE CADRE DE GROUPES, EN TANT QUE MASSE, ME PERMET DE MONTRER UN CONFLIT SOUS PLUSIEURS ANGLES. »

Qu’est-ce qui préside au choix de vos lieux de reportage, qui sont pour la plupart des lieux de violence, de guerre ?
 
Joe Sacco: 
"Les raisons sont spécifiques à chaque lieu. Concernant la Palestine, j’ai grandi, en Australie puis aux États-Unis, en pensant que les Palestiniens étaient des terroristes, et cela m’a pris du temps pour comprendre que l’histoire était plus vaste et plus complexe. Quand j’ai réalisé que les journaux américains, avec leur style « objectif », avaient produit en moi cette façon de voir les choses, je me suis senti insulté. En constatant que l’on n’entendait jamais de voix palestiniennes dans les médias américains, je me suis senti obligé d’y aller, pour écouter les Palestiniens et présenter ce qu’ils avaient à dire. Rendre compte de la complexité de la réalité. Pour la Bosnie, étant né en Europe (à Malte – NDLR), j’étais horrifié de ce qu’il s’y passait, le nettoyage ethnique, les massacres de masse… Et c’était intéressant aussi de voir comment la communauté internationale traitait cela : comme un problème humanitaire, alors que c’était un problème politique. Concernant l’Irak, cela correspondait à la nouvelle réalité : les États-Unis voulaient remodeler le monde. En tant que journaliste, je voulais être au plus près du bout de la lance, voir la « pointe » de ce qui était en train de se produire."
 
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6 décembre 2025 6 06 /12 /décembre /2025 07:12
Théo Serfaty, sur les traces de son grand-père Abraham, le « Mandela marocain » (L'Humanité, 1er décembre 2025)

Théo Serfaty, petit-fils du militant communiste Abraham Serfaty, juif marocain opposé à Hassan II, s’est replongé dans l’histoire de son grand-père, dont il vient de faire rééditer Écrits sur la Palestine.

L'Humanité - Publié le 1 décembre 2025 

Aurélien Soucheyre

On peut avoir un grand-père surnommé le « Mandela marocain » sans prendre immédiatement la mesure du symbole. « À mes yeux, il était surtout quelqu’un de chaleureux qui me faisait sauter sur ses genoux. Je savais qu’il avait fait de la prison, mais je ne savais pas trop pourquoi », raconte Théo Serfaty.

Ce grand-père, Abraham Serfaty, communiste, juif marocain, antisioniste, adversaire résolu du roi Hassan II, a passé dix-sept ans en prison, avant d’être libéré grâce à la mobilisation internationale, en 1991. « Je suis né juste avant son expulsion en France. Quand on est enfant, on trouve tout normal. Je pensais que c’était son métier de faire des conférences. Je voyais qu’il était souvent nommé citoyen d’honneur de villes communistes, mais pour moi ça n’avait rien de surprenant », poursuit Théo.

Et c’est dans cette même apparence de normalité que Théo voit ensuite son grand-père être autorisé à rentrer au Maroc, Mohammed VI dépêchant un avion pour le rapatrier. « Sur place, il y a des attroupements autour de nous, je vois des gens essayer de lui baiser la main. Le roi lui offre une magnifique villa face à la mer où on passe des vacances inoubliables, avant que mon grand-père décide de refuser la villa et de la rendre. »

Des engagements politiques qui ont pesé sur la famille Serfaty

Rien de plus banal… Abraham meurt en 2010, à 84 ans. Théo en a 19. Le parcours de son grand-père est salué : son combat pour l’indépendance du Maroc, qui lui vaut d’être emprisonné par la France dès 1950.

Puis sa participation au nouvel État marocain, après l’indépendance, en tant que directeur de cabinet du ministre de l’Économie et directeur général des mines. Abraham Serfaty aurait pu rester membre de la caste dirigeante toute sa vie.

« Sauf qu’il était communiste. Il voulait la justice sociale et la propriété collective des richesses. Il s’est opposé frontalement à la trahison des dirigeants africains contre leurs peuples. Il était persuadé que les pays du Sud sortant de la colonisation avaient tous les moyens pour retrouver leur pleine souveraineté », résume Théo.

Abraham Serfaty soutient la grève des mineurs de Khouribga, est révoqué de ses fonctions, fonde le mouvement marxiste-léniniste Ila Al Amane, avant de plonger dans la clandestinité. Ses frères sont persécutés, sa sœur torturée à mort. « Cela fait partie du lourd poids que ses engagements ont fait peser sur la famille », murmure Théo. Abraham est lui-même arrêté, torturé, condamné à la réclusion à perpétuité.

« Je me politise par la fête »

Mais en 2010, Théo n’a pas encore tout ça à l’esprit. « Je pense à faire la fête. Et je me politise par la fête. » En 2014, il fonde une association avec des copains qui trouvent que les fêtes sont « nulles, commerciales, pas chaleureuses, trop chères ». Ils organisent alors de grandes soirées de plus en plus politiques et investissent des tiers-lieux. Arrive le combat contre la loi El Khomri et Théo devient membre de la commission musique de Nuit debout.

Il travaille pour le festival L’Boulevard à Casablanca, écrit un mémoire sur les festivals et la politique, ce qui l’amène en 2017 à atterrir à… la Fête de l’Humanité ! « Je suis tombé amoureux de cette Fête, de ses gens, ses militants, son rôle, son histoire, ses combats… » avoue l’actuel responsable de l’accueil et de la programmation de la Fête.

Un rendez-vous populaire où son grand-père avait été accueilli sous les applaudissements, en 1991. « Je n’ai pas pris le même chemin que lui, mais je suis arrivé au même endroit », sourit Théo, désormais mû par un devoir de mémoire. « Peu à peu, j’ai senti un poids sur mes épaules. Je voyais les amis de mon grand-père mourir les uns après les autres. Je me suis mis à organiser une bibliographie, à numériser ses archives… »

La réédition d’« Écrits sur la Palestine » comme évidence

Survient alors le 7 octobre 2023, avec les attaques terroristes du Hamas contre Israël qui ont fait 1 200 morts, et la réplique génocidaire israélienne, avec des bombardements pendant plus de deux ans sur Gaza et au moins 70 000 morts.

Rééditer Écrits sur la Palestine d’Abraham Serfaty devient pour Théo une évidence. « Il était à la fois juif, arabe, athée, communiste, antisioniste, anticolonialiste, antiraciste et adversaire de l’antisémitisme. Il voyait venir la dérive suprémaciste des dirigeants israéliens. Il estimait que le Hamas était le pire ennemi de la Palestine. Il défendait la paix, à long terme avec un seul État, et à court terme avec deux États selon les accords d’Oslo. »

Le livre vient de paraître aux éditions Syllepse. Théo a encore d’autres écrits à publier. Et, qui sait, d’autres ancêtres sur lesquels enquêter. « Je suis hispano-marocain par mon père, et franco-russe par ma mère. Son nom de famille est Rimski-Korsakov. Cette branche de la famille est liée au célèbre compositeur. Ils ont fui la Révolution russe. » Mais, chez Théo Serfaty, le Marocain rouge semble bien avoir pris l’avantage sur le Russe blanc.

Écrits sur la Palestine. Éditions Syllepse 256 pages. 19 €.

« La nation ne se fonde pas sur des mythes racistes » : qui était Abraham Serfaty, militant de la paix communiste, arabe, juif et antisioniste

Théo Serfaty - L'Humanité 24 octobre 2025 

Abraham Serfaty a milité toute sa vie pour un Maroc démocratique et une Palestine libre. Enfermé dans les geôles d’Hassan II, condamné à l’exil, le révolutionnaire marocain a payé cher ses engagements contre l’oppression et le colonialisme. Retour sur le parcours et les idées d’une figure majeure du mouvement arabe d’émancipation, décédé le 18 novembre 2010.

Il était de celles et ceux qui ne se taisaient pas. Ni les années de prison, d’isolement, de clandestinité, de torture ou d’exil n’auront réussi à le briser ou à lui enlever son amour indéfectible pour la justice et la liberté. Abraham Serfaty a consacré sa vie à œuvrer pour ces valeurs fondamentales. En premier lieu, au Maroc, qu’il a essayé d’accompagner, avec nombre de ses camarades, du protectorat à l’indépendance, de la monarchie à la démocratie.

Cela lui a valu, entre autres, dix-sept ans de prison et une vie de lutte. Et dans un second temps, pour la Palestine, qu’il a souhaitée de tout son être voir libérée avant sa mort. Comme il le disait lui-même : « Nous tous, juifs antisionistes dans le monde, nous devons effectivement contribuer à l’œuvre révolutionnaire contre l’État sioniste (…) pour déraciner les formes d’oppression millénaire qui trouvent leur apogée dans l’agonie impérialiste. » « La nation ne se fonde pas sur des mythes racistes… Être arabe juif, c’est être juif parce qu’arabe et arabe parce qu’arabe juif ».1

Abraham Serfaty était viscéralement attaché à l’union entre les peuples. Il écrivait dans « la Mémoire de l’Autre » : « Je ne comprenais pas et je refusais en mon for intérieur cette structure raciste de castes – c’est cela, avant tout, qui a fondé l’engagement de ma vie ».2 Tout au long de sa vie, il n’aura eu de cesse d’essayer de s’adresser à ses frères et sœurs juifs et juives arabes en Israël comme en Palestine, tout comme il n’aura eu de cesse d’essayer de s’adresser à ses frères et sœurs marocains ou sahraouis. Il aura payé le prix fort pour cet idéal d’union au-delà des frontières, des idéologies et des logiques libérales. Il ne se nourrissait d’aucune haine mais d’un amour profond pour les peuples, pour la justice et pour la dignité humaine. Il était internationaliste et révolutionnaire et n’avait pour seule boussole que l’autodétermination des peuples et la lutte contre toute forme d’impérialisme.

Après l’indépendance de 1956, il prend des responsabilités dans les nouvelles institutions de l’État marocain

Il naît en janvier 1926 à Casablanca sous le protectorat français dans une famille juive tangéroise. Abraham s’engage à 18 ans, dès 1944, au sein du Parti communiste marocain. Il poursuit cet engagement tout au long de ses études en France jusqu’à son diplôme de l’École des mines en 1949, puis il revient au Maroc afin de lutter pour l’indépendance de son pays. C’est ce combat qui lui vaut un premier emprisonnement en 1950. À la suite des émeutes de 1952 à Casablanca, il est expulsé en France, en résidence surveillée, sous prétexte qu’il serait brésilien, son grand-père ayant mené quelques aventures entrepreneuriales sur les rives de l’Amazonie.

Après l’indépendance de 1956, il prend des responsabilités dans les nouvelles institutions de l’État marocain, au cabinet du ministre de l’Économie, Abderrahim Bouabid, en tant que directeur de cabinet, puis en tant que directeur général des Mines et de la Géologie. Il en profitera pour diriger l’élaboration du statut législatif du mineur qui était, pour l’époque, très avancée et permettait, en théorie, aux syndicats d’exercer directement un contrôle auprès des entreprises minières.

À la suite de ce séjour ministériel, il prend la direction de l’Office chérifien des phosphates (OCP) en tant que directeur technique. Ainsi, il participera à la planification, au développement et à l’automatisation de tout un pan de l’industrie marocaine. L’OCP est spécialisé dans l’extraction, la transformation et la commercialisation du phosphate et de ses dérivés. Cette industrie représente aujourd’hui presque 10 % du PIB marocain.3 Mais très vite, en 1968, il prend fait et cause pour les ouvriers en grève de Khouribga, ce qui lui vaut un renvoi sur mesure disciplinaire. Il enseigne ensuite à l’école Mohammadia des ingénieurs et à l’école des Mines de Rabat.

Pressentant l’impasse du stalinisme vers laquelle les partis communistes à travers le monde se dirigent, et plus spécifiquement le Parti communiste marocain, il rejoint en 1968 l’équipe éditoriale de la revue culturelle et littéraire « Souffles ». Là où les révoltes populaires de 1965 ont apporté une nouvelle façon d’entrevoir les lignes de fracture entre la monarchie absolue et la soi-disant opposition, « Souffles » (Anfas) apporte un nouvel outil théorique à la contestation permettant d’agréger une jeunesse radicalisée et une partie de la gauche désillusionnée des promesses post-indépendance.

Arrêté en février 1972 par le régime d’Hassan II

Abraham Serfaty liait lutte des classes et combat culturel pour l’autonomie des peuples. Il était convaincu que tout processus révolutionnaire implique de revenir aux principes, aux valeurs et aux fondements de chaque civilisation que l’impérialisme a bouleversés. C’est ainsi que dès 1969, « Souffles » prend un tournant plus politique. Au troisième trimestre 1969, pour son quinzième numéro, la revue publie un numéro spécial sur la Palestine – « Pour la révolution palestinienne » – mais également de nombreux articles sur la décolonisation en Afrique, le Sahara occidental et le système capitaliste mondialisé.

En 1970, il rompt officiellement avec le Parti communiste marocain et fonde Ila Al Amame (En avant), organisation marxiste-léniniste que rejoignent de nombreux jeunes avides de démocratie. Arrêté en février 1972 par le régime d’Hassan II, il sera libéré quelques semaines plus tard à la suite de nombreuses manifestations dans les rues des grandes villes marocaines, en particulier Casablanca, où les jeunes scandent « Liberté pour Serfaty ! ».

Malheureusement, cette liberté ne sera que de courte durée. Quelques jours plus tard, il échappe à une nouvelle arrestation qui le fera entrer dans la clandestinité pendant presque trois ans. Entre-temps, c’est sa sœur, Evelyne, qui paiera de sa vie la dignité et le silence qu’elle aura opposé à la police alors qu’elle était torturée pour lui faire dire où se trouvait son frère. Où il était, personne ne le sait vraiment. Il aurait fait quelques allers-retours entre la France et le Maroc, aidé des camarades internationaux. Mais, surtout, il a rencontré et été caché par Christine Daure, future Christine Daure-Serfaty. Professeur de français et militante infatigable des droits de l’homme et des prisonniers politiques marocains avec laquelle il se mariera et finira sa vie.

Abraham Serfaty est finalement de nouveau arrêté le 10 novembre 1974. Pendant quatorze mois, il est détenu à l’isolement au bagne de Derb Moulay Cherif, les yeux bandés, les mains liées, soumis à la torture. Jusqu’en janvier 1976, personne ne sait où il se trouve. En janvier 1977, c’est le procès des 139 frontistes : il est condamné à la réclusion à perpétuité pour « complot visant à renverser la monarchie » et « atteinte à la sûreté de l’État ». À la fin du procès, il s’exclame : « Vive la République sahraouie ! Vive la République marocaine ! Et vive l’union du Maroc et du Sahara ! ». Un cri qu’il considère comme l’honneur de sa vie et qui lui vaudra à nouveau deux ans d’isolement. 

Pour le militant, le sionisme « est contraire à toutes les traditions et aux acquis du judaïsme européen »

La même année, en plein procès, son premier livre, « Lutte antisioniste et révolution arabe », est publié aux éditions des Quatre-Vents. C’est un condensé d’études, de textes publiés dans « Souffles » et dans « Tsédek » 4 de 1967 à 1972. Un premier apport théorique qu’il approfondira en prison de 1981 à 1985. Ces textes composent la grande majorité de l’œuvre qui vient d’être rééditée chez Syllepse. Abraham Serfaty y affirme son opposition à un récit homogène et unilatéral sur la nation juive : « Il n’y a pas de peuple israélien mais un conglomérat artificiel de populations. » Il s’attache à montrer un sionisme qui, pour lui, véhicule une idéologie raciste, colonialiste et impérialiste.

Pour le militant, le sionisme « est contraire à toutes les traditions et aux acquis du judaïsme européen » et « à toute la glorieuse histoire, plus que millénaire du judaïsme arabe et méditerranéen ». Là où le judaïsme arabe est universaliste, tolérant et enraciné dans la civilisation musulmane, le sionisme est nationaliste et défend une idéologie matérialiste de la nation tout en imposant une idéologie raciale d’origine européenne. C’est ainsi qu’il qualifie le sionisme comme « la négation du judaïsme arabe ».

La perspective révolutionnaire est donc pour lui la seule qui permettra d’articuler les judéités et les arabités dans un même épanouissement. Mais cela implique « un processus révolutionnaire exigeant (…) qui ne peut rester limité au peuple palestinien. L’interpénétration du sionisme et des intérêts vitaux de l’impérialisme au Moyen-Orient et dans la Méditerranée contraint à l’interpénétration de la révolution palestinienne et de la révolution arabe, elle-même partie intégrante de la révolution mondiale ». 

Ces « Écrits de prison sur la Palestine » forment le premier livre qu’il publie dans son nouvel exil en France, le 13 septembre 1992, après presque dix-huit ans d’emprisonnement et une intense campagne internationale pour sa libération. Après la sortie de prison de Nelson Mandela, il était le plus vieux prisonnier politique d’Afrique. Il paie sa liberté au prix de sa nationalité et cet exil forcé l’amène à se battre ardemment pour retrouver sa patrie. Au gré des livres, de 1992 à 1998, sa voix se fait l’écho de critiques sévères à l’égard de la monarchie : « Dans les prisons du roi – Écrits de Kenitra sur le Maroc » publié chez Messidor/Éditions Sociales en 1992, « la Mémoire de l’autre » publié chez Stock en 1993, « le Maroc, du noir au gris » publié chez Syllepse, déjà, en 1998.

En 1999, à la mort d’Hassan II, le roi Mohammed VI l’invite à revenir dans son pays, à retrouver les siens, à retrouver sa terre, son passeport et son identité. Il s’engage alors, et à nouveau, dans le processus démocratique qui se relance au Maroc, de 2000 à 2005. Il est conseiller spécial auprès de la direction de l’Onarep (Office national de recherche et d’exploitations pétrolières) mais très vite, il s’éloigne et prend ses distances, à nouveau. Il meurt à 84 ans, le 18 novembre 2010, à Marrakech, au terme d’une vie vouée à la défense d’« un monde plus juste », comme il me l’a dédicacé sur la page de garde de l’un de ses livres. 

Collection : « Des paroles en actes »  Auteur-e : Abraham Serfaty  Parution : octobre 2025 Pages : 280 Format : 150 x 210 ISBN : 979-10-399-0310-3

Collection : « Des paroles en actes » Auteur-e : Abraham Serfaty Parution : octobre 2025 Pages : 280 Format : 150 x 210 ISBN : 979-10-399-0310-3

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