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À travers « le Cas Bugeaud », l’historienne Colette Zytnicki revient aux racines d’une colonisation parmi les plus sanglantes et met en lumière le parcours de ce chef militaire français, figure de la IIIe République et bourreau exemplaire, responsable des crimes de masse en Algérie.
Publié le 3 avril 2026
Il est le cas d’une mémoire coloniale brutale, encensée puis déboulonnée. Le maréchal Bugeaud (1784-1849) commanda la conquête militaire française en Algérie dans les années 1840, à coups de massacre, d’enfumade et d’expropriation. Figure de l’ordre honnie des oppositions républicaines, qui contestèrent ses méthodes, il est pourtant devenu un symbole de la IIIe République.
L’historienne Colette Zytnicki resitue son parcours d’homme girouette de l’extrême centre et plaide pour que l’histoire des premiers temps de la colonisation soit faite conjointement par les historiens des deux côtés de la Méditerranée, en expliquant le rôle de ce maréchal plutôt qu’en l’occultant.
Quel est le parcours de Thomas Robert Bugeaud ?
Colette Zytnicki
Professeur émérite de l’université Toulouse Jean-Jaurès, l’historienne a notamment mené des études sur le tourisme au Maghreb pendant la période coloniale et les débuts de la colonisation française en Algérie.
C’est un personnage qui illustre assez bien le destin des enfants de la petite noblesse française à la fin du XVIIIe siècle. Il est né en 1784 d’une famille originaire de Dordogne, et son histoire familiale est bousculée par la Révolution. Comme Guizot, Bugeaud en a conçu une solide aversion pour cet événement. Il s’engage à 20 ans, en 1804, dans les « vélites » de l’armée de Napoléon, lequel donnait le grade de sous-lieutenant à quiconque disposait de revenus annuels relativement importants, tout en disant détester la guerre…
Il participe à la bataille d’Austerlitz, est blessé en Pologne, puis est envoyé en Espagne, où il rencontre un autre type de guerre, la guérilla. Il en sort colonel et, en 1814, se rallie à Louis XVIII puis retourne à Napoléon lors des Cent-Jours et tente de revenir à Louis XVIII à nouveau, en vain.
Il est selon vous en cela « une girouette » de la Restauration, puis un pilier de la monarchie de Juillet. Il est un homme du milieu, et même de « l’extrême centre », pour citer l’expression de Pierre Serna, que vous reprenez…
Bugeaud fait en effet partie de ces gens prêts à s’allier aux régimes successifs tout en se définissant lui-même au centre : il détestait les républicains et les révolutionnaires mais aussi les royalistes légitimistes. Bugeaud, c’est l’homme du maintien de l’ordre à tout prix.
Il entend se situer en un centre politique à mi-chemin entre les ultras et les légitimistes d’un côté, et les révolutionnaires et les républicains de l’autre. L’un de ses derniers écrits est d’ailleurs une sorte de vade-mecum visant à s’opposer aux révoltes urbaines en France qui s’intitule « la Guerre des rues et des maisons ».
Dans les années 1820 a été publié un dictionnaire des girouettes qui se moque de ces changements de bord politique, lesquels en fait étaient très fréquents. Bugeaud n’est en effet pas le seul à avoir eu cette attitude bien décrite par l’historien Pierre Serna. C’était une manière de s’adapter à des environnements politiques brutaux. Il n’en reste pas moins que le gouvernement de Louis XVIII ne lui pardonnera pas son dernier revirement de 1815. Il est jusqu’à la monarchie de Juillet et les années 1830 un « demi-solde ». Il se replie sur ses terres en Dordogne et devient un gentleman-farmer qui s’occupe de la modernisation de son domaine.
En 1834, on le découvre « massacreur » de civils lors d’une émeute parisienne.
En 1830 il est un soutien du régime de Louis-Philippe. Nommé maréchal de camp, il se met au service du régime et devient ensuite le geôlier de la duchesse du Berry (qui avait tenté un soulèvement légitimiste), ce pourquoi les légitimistes lui voueront une grande haine. Sous les ordres d’Adolphe Thiers, ministre de l’Intérieur, Bugeaud devient dans l’opinion le massacreur de la rue Transnonain, à Paris, celui qui conduit les troupes chargées de réprimer les émotions populaires.
Le 14 avril 1834, lors d’un soulèvement républicain, sont massacrés des habitants d’un immeuble considérés comme des émeutiers. La célèbre caricature de Daumier montrant un homme en chemise de nuit assassiné dans son lit popularise l’événement. Bugeaud était donc détesté des républicains et des socialistes.
Bugeaud, c’est l’homme haï des deux bords, qui tient des discours-fleuves provocants à l’Assemblée, qui ferraille tous azimuts. Il fascine Thiers par sa connaissance de l’art militaire. S’il semble que Louis-Philippe ne lui ait pas été très favorable, Bugeaud était très utile au régime, et c’est pour cela qu’il est missionné en Algérie par Thiers et Guizot.
Il est donc envoyé en Algérie une première fois en 1836, alors que la présence française est contestée.
Bugeaud est envoyé pour vaincre les résistances de l’émir Abd el-Kader, qui ne se rendit qu’en 1847. La première mission de Bugeaud en 1836 est limitée : il est chargé de débloquer l’armée française acculée sur la côte non loin d’Oran. Il y parvient en quelques semaines. Puis il retourne en Algérie en 1837, mandaté par le gouvernement pour signer une paix avec Abd el-Kader. Ce sera le traité de la Tafna, qui met fin provisoirement aux combats, mais qui définit mal les frontières entre les deux parties.
Ce traité est ensuite entaché par un procès pour corruption d’un officier, procès qui révèle les méthodes peu conventionnelles de Bugeaud et de son entourage dans sa manière d’administrer l’armée. Lors de son troisième séjour en Algérie, Bugeaud est gouverneur général, de 1841 à 1847. Son rôle était non seulement de commander l’armée mais aussi d’administrer le pays. Mais, ce qui l’intéresse le plus, c’est de mener la guerre.
En 1844 et 1845, c’est le temps des enfumades et de la stratégie de la terreur. Cette répression sans limites préfigure-t-elle le Code de l’indigénat, qui sera mis en place en 1881 ?
La question des enfumades est liée aux razzias. Déjà pratiquées dans les années 1830 par l’armée française, ces razzias avaient pour objectif de couper l’armée d’Abd el-Kader de ses soutiens populaires : les soldats de Bugeaud fondaient sur des villages, brûlaient les récoltes, arrachaient des arbres… pour amener les populations à se soumettre. En 1844 et 1845, à l’ouest d’Alger ce sont des populations entières, les Sbéhas, puis les Ouled Riah qui ont été acculées dans des grottes, puis enfumées… Bugeaud aurait dit « Enfumez-les ».
es enfumades avaient à ses yeux pour objectif de semer la terreur et de forcer la soumission. Quelques jours après la dernière enfumade, la nouvelle parvient en France et provoque un tollé dans la presse. Le président du Conseil et ministre de la Guerre le maréchal Soult a dû rendre des comptes à l’Assemblée. Certains lycéens de Louis-le-Grand protestent. Ces critiques ne ciblaient pas la colonisation, mais étaient une dénonciation des méthodes brutales de Bugeaud.
« Par le glaive et par la charrue » : la devise de Bugeaud a-t-elle guidé sa politique de colonisation agricole militaire en Algérie ?
Bugeaud entendait s’appuyer sur une colonisation plus militaire que civile, en n’hésitant pas à pratiquer extorsions et déplacements de populations… Au XIXe siècle, ce qu’on appelait colonisation agricole passait par l’acquisition de terres mais surtout par l’expropriation ou la mise en séquestre des terres des Algériens et « leur mise en valeur » par des colons venus de France ou d’Europe.
Bugeaud avait une vision particulière : l’armée devait selon lui être le fer de lance de la colonisation agricole, alors que l’administration et le gouvernement parisiens comptaient plutôt envoyer du continent les plus pauvres pour exploiter les terres spoliées.
Que faire du « cas Bugeaud » ? Comment est-on passé des statues et de la légende sous la IIIe République aux déboulonnages actuels ?
Dès les années 1840, « le régime du sabre » a été critiqué. Les grands colons et leurs soutiens en France exigeaient une administration plus souple, calquée sur l’administration française dans l’Hexagone, qui leur donnerait plus de droits… Bugeaud y était opposé. Sa mémoire s’est perpétuée après sa mort, en 1849. Il a été considéré comme l’image même du grand conquérant. Puis son étoile a pali au fur et à mesure que l’on a opéré un retour plus critique sur la colonisation. Se pose aujourd’hui la question de savoir que faire de sa mémoire dans nos villes.
L’avenue parisienne n’a été débaptisée qu’en octobre 2024, et sa statue à Périgueux s’accompagne depuis 2023 d’un texte explicatif, « pour regarder l’histoire en face, sans la réécrire ». En tant qu’historienne et citoyenne, je suis tout à fait d’accord avec cette démarche d’expliquer, de contextualiser, sans masquer ni occulter. Cette démarche pédagogique est plus facile à réaliser avec des statues qu’avec des noms de rues. À Périgueux, le torchon brûle encore car en Dordogne Bugeaud passe également pour l’un des modernisateurs de l’agriculture.
Les atrocités perpétrées par Bugeaud dans les années 1840 sont-elles comparables aux crimes nazis ?
Il y a eu en effet des crimes de guerre en Algérie. Peut-on pour autant comparer cela avec une politique d’éradication et d’extermination telle qu’elle a été menée par les nazis en particulier dans l’est de l’Europe ? Mais Bugeaud c’est un passé qui ne passe pas. C’est quelqu’un qui a été installé dans notre Panthéon national. Il était dans les manuels d’histoire et était chanté dans les classes de la IIIe République. Après une période de latence et de silence, nous sommes dans une ère nouvelle, celle de la relecture critique du passé colonial.
Aujourd’hui, Bugeaud continue pour certains à droite d’incarner la France coloniale, avec ses prétendus bienfaits, alors que pour la gauche il reste l’homme de la répression antirévolutionnaire et des enfumades. En Algérie, la mémoire des enfumades est très présente. On visite la grotte où périrent les Ouled Riah, à Nekmaria. La figure de Bugeaud reste aussi présente dans les familles algériennes. Comme le raconte l’humoriste Fellag, quand il refusait d’aller au lit, sa mère disait d’une voix menaçante : « Va te coucher tout de suite, sinon Bitchouh viendra te manger tout cru. » Bitchouh, c’est le nom donné à Bugeaud…
Que faire alors de la mémoire de la colonisation ?
Les relations entre les deux pays sont importantes, puisqu’on compte plus de 10 millions de personnes qui en France ont des liens étroits avec l’Algérie… Sans esprit polémique, il faut faire l’histoire pleine et entière de la colonisation française en Algérie, de pair avec nos collègues de l’autre côté de la Méditerranée. C’est une histoire partagée. J’ai travaillé en ce sens des années avec un historien tunisien.
Il faut mener cette histoire ensemble, historiens français et historiens algériens, ce qui passe par un libre accès aux archives des deux côtés. S’il y a beaucoup de jeunes chercheurs français, on en trouve aussi en Algérie. Notons en particulier que nombre de ceux-là travaillent sur la période précoloniale, puisque les archives ottomanes ont été récupérées en Algérie.
Le Cas Bugeaud, de Colette Zytnicki, Tallandier, 336 pages, 22,90 euros
Un moment à ne pas manquer avec Azadî !
Alors qu’elle peine à trouver en France un juste écho, son livre montre combien la lutte des Kurdes pour la préservation de leur langue, de leur culture et de leurs droits offre un exemple de résilience révolutionnaire et un horizon de paix décoloniale.
Un ouvrage essentiel !
Azadî est issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990.
Il est militant décolonial et collabore au média Paroles d’Honneur.
***
C’est tellement dur, énorme, que ça explique très bien que ce passé ne passe pas, que la mauvaise conscience ou l’entêtement à nier ou justifier l’inacceptable produise encore dans notre société, transmis aux descendants, un sentiment profond de phobie anti-algérienne, un racisme anti- « arabes » héritier à la fois du système colonial et de la violence extrême de ces 8 ans de guerre coloniale.
Pourtant Florence Beaugé est une journaliste très méticuleuse, cultivée, fine et subtile dans son approche refusant le manichéisme mais attachée à l’élucidation des faits et circonstances, qui s’attire facilement la sympathie et la confiance de généraux français, tout le contraire d’une pasionaria…
Je viens de lire coup sur coup deux bandes dessinées d'une grande profondeur et intensité émotionnelle de Joe Sacco que je conseille chaleureusement aux lecteurs de Chiffon Rouge.
La BD du réel est une "arme de compréhension massive" pouvait-on lire dans un article de L'Humanité consacrée aux 20 ans de l'excellente maison d'édition Futuropolis qui publie Emmanuel Lepage, Baudouin, Etienne Davodeau, et Joe Sacco entre autres. Le terme pour ce dernier n'est certes pas galvaudé.
Joe Sacco, de nationalité états-unienne, est né le sur l'île de Malte. Il a vécu en Australie et aux Etats-Unis à partir de 12 ans, à Los Angeles sur la côte ouest, avant de faire ses études dans l'Oregon. Il est considéré comme un des grands noms de la BD d'auteur et le père de la BD-reportage consistant à réaliser un reportage journalistique sous forme de bandes dessinées. Il a travaillé beaucoup sur la Palestine, sur le conflit en Yougoslavie, sur les populations indiennes du Canada, les dégâts du nationalisme hindou du BJP en Inde, la répression des migrants africains, la bataille de la Somme de la Première Guerre Mondiale. Il s'est aussi beaucoup intéressé à ses débuts à la guerre du Golfe et à la guerre du Vietnam.
Joe Sacco expose en ce moment et jusqu'au 10 janvier au profit des enfants de Gaza et de l'UNICEF des originaux à la galerie Martel de Paris avec l'auteur de Maus, Art Spiegelman: : « L’anéantissement de Gaza nous a tous les deux plongés dans le désespoir », a confié Joe Sacco à l'Humanité. Le pionnier du journalisme en BD a couvert l’histoire de la colonisation israélienne depuis ses premiers reportages compilés dans le recueil Palestine (1993-1995). « Une partie de moi aimerait arrêter de dessiner la violence, mais Gaza m’oblige à y faire face et m’empêche de dormir », poursuit-il. Co-auteur d'un travail à deux mains sur Gaza avec un descendant de déporté juif polonais survivant à Auschwitz, Art Spiegelman, il nous montre le visage d'artistes américains qui font honneur à une autre vision, universaliste, inventive et originale, critique et généreuse, ouverte sur la complexité du monde et les vaincus de l'histoir, de la culture états-unienne.
Les bandes dessinées de Joe Sacco, en noir et blanc, avec des dossiers documentaires avec des textes, des photos, des interviews, sont longues et touffues, à visée journalistique et documentaire, d'une richesse esthétique, humaine et historique inouïe, mais aussi avec une présence de l'artiste à et dans son sujet, et une présentation de la genèse du projet de BD et de son évolution au sein du récit, avec ses anecdotes, ses personnages secondaires et burlesques.
Goražde
Issu du travail sur le terrain entrepris par Joe Sacco entre 1995 et 1996, Goražde est le récit passionné et rigoureux du calvaire de la ville et de ses habitants pendant la guerre civile qui a ravagé l'est de la Bosnie de 1992 à 1995. Pendant les quatre mois passés là-bas, sur plusieurs années, avec des aller-retours entre Sarajevo "la médiatique" et "Goražde", l'enclave bosniaque orientale en zone nationaliste serbe nettoyée de sa présence musulmane selon des logiques d'épuration ethnique existant aussi dans les autres camps, Joe Sacco a recueilli les témoignages des survivants et observé leurs conditions de vie pour réaliser ce qui peut être défini comme l'un des ouvrages majeurs traitant de cet épisode tragique de l'histoire contemporaine. La rigueur journalistique de Sacco, son souci constant de séparer les témoignages recueillis de ses propres opinions, les digressions minutieusement documentées sur le déroulement de la guerre en ex-Yougoslavie, sa maîtrise du langage de la bande dessinée en font un modèle de « reportage en bande dessinée ». Joe Sacco associe "l'inimaginable" de la relation, dans des témoignages douloureux, de processus génocidaires en acte, comme ces bosniaques que des miliciens serbes égorgent en série sur un pont enjambant la Drina, avant de les jeter dans la rivière, ou les massacres de Sébrenica, les mutilations des bosniaques dans des quartiers de Goražde conquis par les serbes, l'incendie de leurs maisons, le trivial des flirts avec les filles de Goražde dont la préoccupation au sortir de la famine - geste de coquetterie féminine et de dignité humaine - est de se procurer un jean 501 authentique à Sarajevo grâce au journaliste qui peut passer la route bleue des crêtes contrôlée par les extrémistes serbes, et les rappels historiques des horreurs de la seconde guerre mondiale, accomplies par les nazis croates Oustachis, mais aussi par des bosniaques ralliés ou des serbes "Tchetniks", partisans nationalistes, opposés à la résistance populaire communiste de Tito (on oublie souvent que la Yougoslavie a perdu 1 million de compatriotes pendant la seconde guerre mondiale, et déjà vécu 50 ans avant la guerre de Yougoslavie, des processus de guerre civile sectaire, et d'épuration ethnique, voire de visées génocidaires). La bande dessinée est thématisée, alterne des moments de grande humanité, d'humour, de beauté aussi avec la candeur d'un soldat chantant à tue-tête des tubes américains, avec des moments d'horreur.
C'est le cas aussi dans "Gaza 1956. En marge de l'histoire"
Quinze ans après la publication de son premier livre, Palestine une nation occupée, Joe Sacco y retourne dans la bande de Gaza, en proie aux destructions de maisons, assassinats ciblés, arrestations, bombardements israéliens, entre novembre 2002 et mai 2003, pour enquêter sur des massacres de la population palestinienne par l'armée israélienne, soutenue par la France et la Grande-Bretagne pendant la guerre de Suez, en 1956, alors que Gaza était sous protectorat égyptien. Des massacres de civils à Khan Younes et à Rafah qui évoquent dans leur horreur et leur aspect de négation absolue de la dignité humaine ce que l'armée israélienne et le gouvernement d'Israël infligent aujourd'hui aux Gazaouis. L'aspect documentaire de la BD est passionnant par rapport à cet épisode oublié de la guerre de Suez mais aussi parce qu'il montre du quotidien des Gazaouis soumis à la violence et à l'arbitraire quotidiens de la colonisation et de l'occupation israélienne au début des années 2000. Un livre qui construit comme "Goražde" une réflexion complexe sur la mémoire et l'histoire, la subjectivité des récits et le lien à la vérité historique, sur les caractères fragmentaires, reconstruits, occultés de la mémoire traumatique. C'est aussi un récit qui dévoile les racines lointaines du ressentiment que peuvent avoir les Palestiniens, tout particulièrement à Gaza qui a toujours fait l'objet d'un traitement particulier et particulièrement brutal et déshumanisant de la part d'Israël, du fait de leur dépossession et humiliations et des crimes commis contre leurs aïeux, mais qui révèle aussi leur formidable résilience et esprit de survie et de résistance.
Ismaël Dupont, 30.12.2025
https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/-/joe-sacco-la-bd-on-y-entre-aisement-on-pense-que-cest-facile-cest-en-cela-que-cest-subversif
En juin 2014, Joe Sacco répondait à l'Humanité:
« ME CONCENTER SUR LE COMPORTEMENT DES INDIVIDUS DANS LE CADRE DE GROUPES, EN TANT QUE MASSE, ME PERMET DE MONTRER UN CONFLIT SOUS PLUSIEURS ANGLES. »
Théo Serfaty, petit-fils du militant communiste Abraham Serfaty, juif marocain opposé à Hassan II, s’est replongé dans l’histoire de son grand-père, dont il vient de faire rééditer Écrits sur la Palestine.
L'Humanité - Publié le 1 décembre 2025
On peut avoir un grand-père surnommé le « Mandela marocain » sans prendre immédiatement la mesure du symbole. « À mes yeux, il était surtout quelqu’un de chaleureux qui me faisait sauter sur ses genoux. Je savais qu’il avait fait de la prison, mais je ne savais pas trop pourquoi », raconte Théo Serfaty.
Ce grand-père, Abraham Serfaty, communiste, juif marocain, antisioniste, adversaire résolu du roi Hassan II, a passé dix-sept ans en prison, avant d’être libéré grâce à la mobilisation internationale, en 1991. « Je suis né juste avant son expulsion en France. Quand on est enfant, on trouve tout normal. Je pensais que c’était son métier de faire des conférences. Je voyais qu’il était souvent nommé citoyen d’honneur de villes communistes, mais pour moi ça n’avait rien de surprenant », poursuit Théo.
Et c’est dans cette même apparence de normalité que Théo voit ensuite son grand-père être autorisé à rentrer au Maroc, Mohammed VI dépêchant un avion pour le rapatrier. « Sur place, il y a des attroupements autour de nous, je vois des gens essayer de lui baiser la main. Le roi lui offre une magnifique villa face à la mer où on passe des vacances inoubliables, avant que mon grand-père décide de refuser la villa et de la rendre. »
Rien de plus banal… Abraham meurt en 2010, à 84 ans. Théo en a 19. Le parcours de son grand-père est salué : son combat pour l’indépendance du Maroc, qui lui vaut d’être emprisonné par la France dès 1950.
Puis sa participation au nouvel État marocain, après l’indépendance, en tant que directeur de cabinet du ministre de l’Économie et directeur général des mines. Abraham Serfaty aurait pu rester membre de la caste dirigeante toute sa vie.
« Sauf qu’il était communiste. Il voulait la justice sociale et la propriété collective des richesses. Il s’est opposé frontalement à la trahison des dirigeants africains contre leurs peuples. Il était persuadé que les pays du Sud sortant de la colonisation avaient tous les moyens pour retrouver leur pleine souveraineté », résume Théo.
Abraham Serfaty soutient la grève des mineurs de Khouribga, est révoqué de ses fonctions, fonde le mouvement marxiste-léniniste Ila Al Amane, avant de plonger dans la clandestinité. Ses frères sont persécutés, sa sœur torturée à mort. « Cela fait partie du lourd poids que ses engagements ont fait peser sur la famille », murmure Théo. Abraham est lui-même arrêté, torturé, condamné à la réclusion à perpétuité.
Mais en 2010, Théo n’a pas encore tout ça à l’esprit. « Je pense à faire la fête. Et je me politise par la fête. » En 2014, il fonde une association avec des copains qui trouvent que les fêtes sont « nulles, commerciales, pas chaleureuses, trop chères ». Ils organisent alors de grandes soirées de plus en plus politiques et investissent des tiers-lieux. Arrive le combat contre la loi El Khomri et Théo devient membre de la commission musique de Nuit debout.
Il travaille pour le festival L’Boulevard à Casablanca, écrit un mémoire sur les festivals et la politique, ce qui l’amène en 2017 à atterrir à… la Fête de l’Humanité ! « Je suis tombé amoureux de cette Fête, de ses gens, ses militants, son rôle, son histoire, ses combats… » avoue l’actuel responsable de l’accueil et de la programmation de la Fête.
Un rendez-vous populaire où son grand-père avait été accueilli sous les applaudissements, en 1991. « Je n’ai pas pris le même chemin que lui, mais je suis arrivé au même endroit », sourit Théo, désormais mû par un devoir de mémoire. « Peu à peu, j’ai senti un poids sur mes épaules. Je voyais les amis de mon grand-père mourir les uns après les autres. Je me suis mis à organiser une bibliographie, à numériser ses archives… »
Survient alors le 7 octobre 2023, avec les attaques terroristes du Hamas contre Israël qui ont fait 1 200 morts, et la réplique génocidaire israélienne, avec des bombardements pendant plus de deux ans sur Gaza et au moins 70 000 morts.
Rééditer Écrits sur la Palestine d’Abraham Serfaty devient pour Théo une évidence. « Il était à la fois juif, arabe, athée, communiste, antisioniste, anticolonialiste, antiraciste et adversaire de l’antisémitisme. Il voyait venir la dérive suprémaciste des dirigeants israéliens. Il estimait que le Hamas était le pire ennemi de la Palestine. Il défendait la paix, à long terme avec un seul État, et à court terme avec deux États selon les accords d’Oslo. »
Le livre vient de paraître aux éditions Syllepse. Théo a encore d’autres écrits à publier. Et, qui sait, d’autres ancêtres sur lesquels enquêter. « Je suis hispano-marocain par mon père, et franco-russe par ma mère. Son nom de famille est Rimski-Korsakov. Cette branche de la famille est liée au célèbre compositeur. Ils ont fui la Révolution russe. » Mais, chez Théo Serfaty, le Marocain rouge semble bien avoir pris l’avantage sur le Russe blanc.
Écrits sur la Palestine. Éditions Syllepse 256 pages. 19 €.
Théo Serfaty - L'Humanité 24 octobre 2025
Abraham Serfaty a milité toute sa vie pour un Maroc démocratique et une Palestine libre. Enfermé dans les geôles d’Hassan II, condamné à l’exil, le révolutionnaire marocain a payé cher ses engagements contre l’oppression et le colonialisme. Retour sur le parcours et les idées d’une figure majeure du mouvement arabe d’émancipation, décédé le 18 novembre 2010.
Il était de celles et ceux qui ne se taisaient pas. Ni les années de prison, d’isolement, de clandestinité, de torture ou d’exil n’auront réussi à le briser ou à lui enlever son amour indéfectible pour la justice et la liberté. Abraham Serfaty a consacré sa vie à œuvrer pour ces valeurs fondamentales. En premier lieu, au Maroc, qu’il a essayé d’accompagner, avec nombre de ses camarades, du protectorat à l’indépendance, de la monarchie à la démocratie.
Cela lui a valu, entre autres, dix-sept ans de prison et une vie de lutte. Et dans un second temps, pour la Palestine, qu’il a souhaitée de tout son être voir libérée avant sa mort. Comme il le disait lui-même : « Nous tous, juifs antisionistes dans le monde, nous devons effectivement contribuer à l’œuvre révolutionnaire contre l’État sioniste (…) pour déraciner les formes d’oppression millénaire qui trouvent leur apogée dans l’agonie impérialiste. » « La nation ne se fonde pas sur des mythes racistes… Être arabe juif, c’est être juif parce qu’arabe et arabe parce qu’arabe juif ».1
Abraham Serfaty était viscéralement attaché à l’union entre les peuples. Il écrivait dans « la Mémoire de l’Autre » : « Je ne comprenais pas et je refusais en mon for intérieur cette structure raciste de castes – c’est cela, avant tout, qui a fondé l’engagement de ma vie ».2 Tout au long de sa vie, il n’aura eu de cesse d’essayer de s’adresser à ses frères et sœurs juifs et juives arabes en Israël comme en Palestine, tout comme il n’aura eu de cesse d’essayer de s’adresser à ses frères et sœurs marocains ou sahraouis. Il aura payé le prix fort pour cet idéal d’union au-delà des frontières, des idéologies et des logiques libérales. Il ne se nourrissait d’aucune haine mais d’un amour profond pour les peuples, pour la justice et pour la dignité humaine. Il était internationaliste et révolutionnaire et n’avait pour seule boussole que l’autodétermination des peuples et la lutte contre toute forme d’impérialisme.
Il naît en janvier 1926 à Casablanca sous le protectorat français dans une famille juive tangéroise. Abraham s’engage à 18 ans, dès 1944, au sein du Parti communiste marocain. Il poursuit cet engagement tout au long de ses études en France jusqu’à son diplôme de l’École des mines en 1949, puis il revient au Maroc afin de lutter pour l’indépendance de son pays. C’est ce combat qui lui vaut un premier emprisonnement en 1950. À la suite des émeutes de 1952 à Casablanca, il est expulsé en France, en résidence surveillée, sous prétexte qu’il serait brésilien, son grand-père ayant mené quelques aventures entrepreneuriales sur les rives de l’Amazonie.
Après l’indépendance de 1956, il prend des responsabilités dans les nouvelles institutions de l’État marocain, au cabinet du ministre de l’Économie, Abderrahim Bouabid, en tant que directeur de cabinet, puis en tant que directeur général des Mines et de la Géologie. Il en profitera pour diriger l’élaboration du statut législatif du mineur qui était, pour l’époque, très avancée et permettait, en théorie, aux syndicats d’exercer directement un contrôle auprès des entreprises minières.
À la suite de ce séjour ministériel, il prend la direction de l’Office chérifien des phosphates (OCP) en tant que directeur technique. Ainsi, il participera à la planification, au développement et à l’automatisation de tout un pan de l’industrie marocaine. L’OCP est spécialisé dans l’extraction, la transformation et la commercialisation du phosphate et de ses dérivés. Cette industrie représente aujourd’hui presque 10 % du PIB marocain.3 Mais très vite, en 1968, il prend fait et cause pour les ouvriers en grève de Khouribga, ce qui lui vaut un renvoi sur mesure disciplinaire. Il enseigne ensuite à l’école Mohammadia des ingénieurs et à l’école des Mines de Rabat.
Pressentant l’impasse du stalinisme vers laquelle les partis communistes à travers le monde se dirigent, et plus spécifiquement le Parti communiste marocain, il rejoint en 1968 l’équipe éditoriale de la revue culturelle et littéraire « Souffles ». Là où les révoltes populaires de 1965 ont apporté une nouvelle façon d’entrevoir les lignes de fracture entre la monarchie absolue et la soi-disant opposition, « Souffles » (Anfas) apporte un nouvel outil théorique à la contestation permettant d’agréger une jeunesse radicalisée et une partie de la gauche désillusionnée des promesses post-indépendance.
Abraham Serfaty liait lutte des classes et combat culturel pour l’autonomie des peuples. Il était convaincu que tout processus révolutionnaire implique de revenir aux principes, aux valeurs et aux fondements de chaque civilisation que l’impérialisme a bouleversés. C’est ainsi que dès 1969, « Souffles » prend un tournant plus politique. Au troisième trimestre 1969, pour son quinzième numéro, la revue publie un numéro spécial sur la Palestine – « Pour la révolution palestinienne » – mais également de nombreux articles sur la décolonisation en Afrique, le Sahara occidental et le système capitaliste mondialisé.
En 1970, il rompt officiellement avec le Parti communiste marocain et fonde Ila Al Amame (En avant), organisation marxiste-léniniste que rejoignent de nombreux jeunes avides de démocratie. Arrêté en février 1972 par le régime d’Hassan II, il sera libéré quelques semaines plus tard à la suite de nombreuses manifestations dans les rues des grandes villes marocaines, en particulier Casablanca, où les jeunes scandent « Liberté pour Serfaty ! ».
Malheureusement, cette liberté ne sera que de courte durée. Quelques jours plus tard, il échappe à une nouvelle arrestation qui le fera entrer dans la clandestinité pendant presque trois ans. Entre-temps, c’est sa sœur, Evelyne, qui paiera de sa vie la dignité et le silence qu’elle aura opposé à la police alors qu’elle était torturée pour lui faire dire où se trouvait son frère. Où il était, personne ne le sait vraiment. Il aurait fait quelques allers-retours entre la France et le Maroc, aidé des camarades internationaux. Mais, surtout, il a rencontré et été caché par Christine Daure, future Christine Daure-Serfaty. Professeur de français et militante infatigable des droits de l’homme et des prisonniers politiques marocains avec laquelle il se mariera et finira sa vie.
Abraham Serfaty est finalement de nouveau arrêté le 10 novembre 1974. Pendant quatorze mois, il est détenu à l’isolement au bagne de Derb Moulay Cherif, les yeux bandés, les mains liées, soumis à la torture. Jusqu’en janvier 1976, personne ne sait où il se trouve. En janvier 1977, c’est le procès des 139 frontistes : il est condamné à la réclusion à perpétuité pour « complot visant à renverser la monarchie » et « atteinte à la sûreté de l’État ». À la fin du procès, il s’exclame : « Vive la République sahraouie ! Vive la République marocaine ! Et vive l’union du Maroc et du Sahara ! ». Un cri qu’il considère comme l’honneur de sa vie et qui lui vaudra à nouveau deux ans d’isolement.
La même année, en plein procès, son premier livre, « Lutte antisioniste et révolution arabe », est publié aux éditions des Quatre-Vents. C’est un condensé d’études, de textes publiés dans « Souffles » et dans « Tsédek » 4 de 1967 à 1972. Un premier apport théorique qu’il approfondira en prison de 1981 à 1985. Ces textes composent la grande majorité de l’œuvre qui vient d’être rééditée chez Syllepse. Abraham Serfaty y affirme son opposition à un récit homogène et unilatéral sur la nation juive : « Il n’y a pas de peuple israélien mais un conglomérat artificiel de populations. » Il s’attache à montrer un sionisme qui, pour lui, véhicule une idéologie raciste, colonialiste et impérialiste.
Pour le militant, le sionisme « est contraire à toutes les traditions et aux acquis du judaïsme européen » et « à toute la glorieuse histoire, plus que millénaire du judaïsme arabe et méditerranéen ». Là où le judaïsme arabe est universaliste, tolérant et enraciné dans la civilisation musulmane, le sionisme est nationaliste et défend une idéologie matérialiste de la nation tout en imposant une idéologie raciale d’origine européenne. C’est ainsi qu’il qualifie le sionisme comme « la négation du judaïsme arabe ».
La perspective révolutionnaire est donc pour lui la seule qui permettra d’articuler les judéités et les arabités dans un même épanouissement. Mais cela implique « un processus révolutionnaire exigeant (…) qui ne peut rester limité au peuple palestinien. L’interpénétration du sionisme et des intérêts vitaux de l’impérialisme au Moyen-Orient et dans la Méditerranée contraint à l’interpénétration de la révolution palestinienne et de la révolution arabe, elle-même partie intégrante de la révolution mondiale ».
Ces « Écrits de prison sur la Palestine » forment le premier livre qu’il publie dans son nouvel exil en France, le 13 septembre 1992, après presque dix-huit ans d’emprisonnement et une intense campagne internationale pour sa libération. Après la sortie de prison de Nelson Mandela, il était le plus vieux prisonnier politique d’Afrique. Il paie sa liberté au prix de sa nationalité et cet exil forcé l’amène à se battre ardemment pour retrouver sa patrie. Au gré des livres, de 1992 à 1998, sa voix se fait l’écho de critiques sévères à l’égard de la monarchie : « Dans les prisons du roi – Écrits de Kenitra sur le Maroc » publié chez Messidor/Éditions Sociales en 1992, « la Mémoire de l’autre » publié chez Stock en 1993, « le Maroc, du noir au gris » publié chez Syllepse, déjà, en 1998.
En 1999, à la mort d’Hassan II, le roi Mohammed VI l’invite à revenir dans son pays, à retrouver les siens, à retrouver sa terre, son passeport et son identité. Il s’engage alors, et à nouveau, dans le processus démocratique qui se relance au Maroc, de 2000 à 2005. Il est conseiller spécial auprès de la direction de l’Onarep (Office national de recherche et d’exploitations pétrolières) mais très vite, il s’éloigne et prend ses distances, à nouveau. Il meurt à 84 ans, le 18 novembre 2010, à Marrakech, au terme d’une vie vouée à la défense d’« un monde plus juste », comme il me l’a dédicacé sur la page de garde de l’un de ses livres.
C'est le troisième volet du récit de vie de Jean-Marie Le Scraigne que m'a fait découvrir notre amie et camarade Patricia Paulus.
Le conteur breton, militant communiste, ancien résistant, et élu communiste à Huelgoat pendant plus de 40 ans, Jean-Marie Le Scraigne y raconte sa vie professionnelle et son dur labeur de petit paysan, "héritier" de générations de paysans sans terre, sans capital et aux terres pauvres du hameau du Fao, percuté par la révolution technique agricole et de tailleur de pierre, sa vie municipale et politique, le pittoresque de la vie sociale au Huelgoat quand il était plus jeune, les rivalités avec Scrignac et Berrien (première communiste communiste du centre-Finistère, depuis l'avant-guerre).
Le récit, émaillé d'expressions en breton, est passionnant, truculent. Il fait revivre un Finistère intérieur et rural haut en couleur, les spécificités d'une agriculture centrée sur l'élevage de chevaux de labour dans les Monts d'Arrée, florissant pendant la guerre et dans l'après-guerre, mais déclinant avec la mécanisation des années 1950-1960.
L'implantation du PC à Huelgoat est ancienne, avec notamment l'élection aux élections municipales du secrétaire de section, le médecin des pauvres Fernand Jacq, élu au Conseil Municipal en 1935, puis battu à 20 voix d'écart seulement par le candidat socialiste aux élections cantonales de 1937, exécuté en 1941 près de Chateaubriant où il avait été enfermé avec les autres internés communistes, dont les 27 fusillés le 22 octobre 1941.
Jean-Marie Le Scraigne adhère au PCF en 1947 après avoir été candidat une première fois sur la liste municipale du PCF en 1945, au sortir de la résistance. C'est son beau-père, petit paysan pauvre lui aussi mais plus conservateur qui sera élu à sa place au 1er tour du scrutin, et à l'époque, deux membres d'une même famille ne pouvaient être élus sur la même liste. A l'époque, le Parti communiste compte quatre cellules au Huelgoat: celle du centre-ville, celle du Vieux tronc, celle de Kervao, celle du Coat-Guinec. On se réunit chez le maire communiste depuis 1945, Alphonse Penven, où chez d'autres camarades. Le PC pousse Jean-Marie Le Scraigne à prendre des responsabilités dans la mutuelle chevaline indemnisant les paysans ayant eu des pertes de bêtes lors de la reproduction des chevaux. Dans l'après-guerre il y avait 50 exploitations agricoles avec des paysans de Huelgoat, aujourd'hui deux.
Jean-Marie Le Scraigne raconte avec verve et force anecdotes les batailles homériques entre l'équipe de Pierre Blanchard, le candidat socialiste, appuyé sur le centre et la droite, très anti-communiste, et celle de Alphonse Penven, né en 1913 au village de Pierre Mocun, premier maire communiste du Huelgoat en 1945, puis sans discontinuer jusqu'en 1985, et député communiste aux élections à la proportionnelle de 1956, pendant la guerre d'Algérie, avec deux autres députés communistes finistériens: Marie Lambert, et G. Paul (de 1956 à 1958, avant la fin de la IVe République, et l'avènement de de Gaulle).
1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 35/ Alphonse Penven (1913-1994)
Il nous conte les virées électorales d'Alphonse Penven, très charismatique et bon orateur, proche du monde paysan dont il était issu, sachant s'exprimer en breton, dans le Léon, où il l'accompagnait comme "garde du corps" avec Pierre Lozach. Mais aussi les opérations coups de poing de solidarité pour empêcher les saisies contre les petits paysans endettés, comme à l'époque des années 30 le faisait Tanguy Prigent et ses compagnons.
Jean-Marie Le Scraigne nous raconte aussi les campagnes saisonnières de la ramasse des betteraves à sucre dans l'Aisne, au service de propriétaires terriens richissimes, souvent issus de l'aristocratie, où les travailleurs, paysans bretons pauvres bien souvent, étaient obligés d'accepter des cadences dures et des salaires chichement comptés pour pouvoir améliorer l'ordinaire. Même betteravier saisonnier dans l'Aisne, Jean-Marie Le Scraigne continue à faire de la politique pour le PC et à défendre les idées du PCF contre de Gaulle et la droite, les référendums plébiscitaires.
L'auteur nous raconte aussi comment il faut responsable des associations de parents d'élèves au collège Jean Jaurès, inauguré en 1953, les relations parfois difficiles avec des directions de collège hostiles aux communistes, et plutôt proches des socialistes, les clivages de classe et politique entre lui, devenu ouvrier carrier, tailleur de pierre, cégétiste et communiste, et ses camarades issus des milieux populaires, et des enseignants ou ingénieurs de la centrale nucléaire de Brennilis, issus de milieux plus bourgeois mais tentés par le gauchisme, PSU et d'extrême-gauche, dans les années autour de 68.
Il nous raconte aussi les fêtes de plein air du Parti, au mois d'août, à Huelgoat (Kervao), Scrignac et Berrien, avec kermesse l'après-midi et fest-noz le soir, très populaires dans les années 60-70, avant de connaître une fréquentation plus réduite dans les années 80, ses tournées des bars pour vendre les tickets d'entrée et vignettes pour les fêtes du Parti, parfois plus de 100 dans une tournée, au prix de cuites carabinées.
Un jour, il vend 130 vignettes bon de soutien pour la Fête de l'Humanité de Vincennes et devient le premier vendeur de billets sur le département du Finistère: le Parti lui offre donc le voyage en bus depuis Morlaix et l'entrée. Il retrouve à la fête de l'Huma à Paris des vieux copains exilés de Huelgoat, discute avec des communistes afghans, toute la magie de la fête! Le lendemain il est invité par un parlementaire communiste à suivre une séance du parlement européen à Strasbourg où il voit une délégation afghane demander de l'aide pour ses combattants contre le gouvernement communiste.
Dans le dernier chapitre conclusif de ces mémoires "Et Maintenant?", Jean-Marie Le Scraigne montre qu'il n'a rien perdu de ses convictions communistes alors que Sarkozy gouverne, récupère le nom et le sacrifice de Guy Môquet (ce troisième livre de mémoire est publié chez Emglao Breizh en 2013, trois ans avant la mort de Jean-Marie Le Scraigne):
" Dès que l'on veut parler politique avec la majorité des gens, tous vous disent que cela va mal. Nombreux sont même ceux qui vous disent que le capitalisme tire à sa fin, qu'il va dans le mur. Si c'est vrai, et je pense que ça l'est, par quoi va t-on le remplacer? A ceux qui me le demandent, je réponds que, bon gré mal gré, il faudra un jour en revenir aux théories de Marx et qu'il faut pour cela un changement de comportement et de mentalité. Il faut faire en sorte que l'humanité cesse d'être la jungle qu'elle est devenue, où ce ne sont pas des bêtes féroces qui dominent, mais des gens aux dents longues qui accaparent toutes les richesses de la planète.
Pour le camoufler, pour endormir les opinions publiques, ils se sont emparés en quelque sorte de tous les moyens d'information. Journaux, radios, télévisions, etc, diffusent chaque jour un refrain à la mode: la crise. La crise, d'accord, mais la faute à qui? Et ce n'est pas la crise pour tout le monde! Alors que les États se disent tous endettés, les grandes entreprises, elles, affichent des bénéfices toujours en hausse. (...). Le capitalisme, c'est comme le chiendent, il faut le déraciner. "
On ne peut que vous conseiller la lecture de ces mémoires de Jean-Marie Le Scraigne, un ressourcement militant et une plongée aussi dans l'histoire du Huelgoat et du centre-Finistère.
Ismaël Dupont
15 novembre 2025
Voir aussi: 1920-2020: Cent ans d'engagements communistes en Finistère: 63/ Jean-Marie Le Scraigne (1920-2016)t
L'oncle du journaliste, historien et écrivain quimpérois Georges Cadiou (L'hermine et la croix gammée), Jean-Marie Le Scraigne (en breton Jan-Mari Skragn, dit-il) est né au Huelgoat en juin 1920 (décédé en décembre 2016). Il a été retiré de l'école à 13 ans pour aider à la ferme malgré ses excellents résultats scolaires. Il est d’abord resté travailler à la ferme familiale, sur le plateau granitique de cette commune (en breton ar c’hludou), au cœur de l’Arrée.
Après son mariage, devenu père de famille, il préféra changer de métier et travailla comme carrier et marbrier, jusqu’à sa retraite.
Fervant militant communiste, il fut longtemps (une vingtaine d'années) conseiller municipal d’Huelgoat, élu sur la liste d"Alphonse Penven (maire et conseiller général PCF de la Libération à 1983, paysan de ce même quartier qui fut également député dans les années d'après-guerre).
Jean-Marie Le Scraigne s’est parfois exprimé à la télévision en breton (FR 3) sur la période du Front Populaire et nous a expliqué son engagement, contre la volonté paternelle...Il était connu comme chanteur de fest-noz (dans les années soixante-dix, avec B. Le Guern, L. Lozac’h). C’est à l’heure de la retraite qu’il s’est mis à composer des chansons, notamment à danser, en breton et en français. En 1986, il s'inscrit à un concours de contes en breton et obtient le premier prix. C'est en français il commencera à mettre ses contes par écrit, avant que les responsables de "Brud Nevez" lui conseillent de le faire en breton.
Francis Favereau, linguiste, spécialiste de la culture et de la langue bretonne, raconte:
" Parallèlement, Jean-Marie Le Scraigne a commencé à raconter divers contes (rismodilli, dit-il), qu’il avait entendus dans sa jeunesse à Kervinaouet, de la bouche de valets ou de mendiants, essentiellement. Il est ainsi devenu conteur, à la radio ou à la télévision, comme dans les veillées organisées ces dernières années, notamment par Dastum... Il compte actuellement parmi les meilleurs, avec Marcel Guilloux (Haute-Cornouaille) ou Jude Le Paboul (de Baud, Vannetais, disparu en 2001). L’originalité de J.M.Le Scraigne, c’est qu’il a transcrit la plupart de ses contes, d’abord en français, ne sachant guère écrire le breton, nous disait-il. Chez lui, Bilz(ic), l’adversaire déclaré du seigneur ainsi que du recteur, devient un «voleur honnête», comme il en faudrait davantage, conclut-il. Voilà qui, pour ce qui est de l’idéologie, nous situe aux antipodes de la morale traditionnelle héritée de FEIZ HA BREIZ etc. Il y a chez lui un peu de cet «esprit sauvage de la Montagne», comme le dit si bien Y. Gwernig. On comprend mieux ce positionnement original grâce à l’étude qu’en a faite Ronan Le Coadic dans Campagne Rouges de Bretagne (SKOL VREIZH n° 22, 1991), où il a donné laparole aux communistes de cette région, en breton (F. Landré, maire de Scrignac, décédé en 1999, Daniel Trellu - cf. tome 3 - et Alphonse Penven, maire du Huelgoat et conseiller général du cantonde 1945 à 1983, qui fut député communiste de 1956 à 1958, disparu peu après son interview, ancien paysan dans la ferme de Coat Mocun sur les hauteurs du Huelgoat, dont J.M. Le Scraigne fut longtemps le colistier :
«Cela vient de loin, cela est ancien, parce que cette région était pauvre et que la terre était mauvaise. Les habitants pauvres avaient envie d’améliorer leur situation. Oui. Certains dans cette région ont fait la Révolution des Bonnets Rouges. Il y en avait beaucoup dans la région de Carhaix. A Plouyé, on en a découvert beaucoup en faisant le nouveau cimetière, beaucoup d’ossements. Ces gens avaient été tués par les soldats. Il y avait eu des heurts au Ty meur en Poullaouen, un combat entre Poullaouen et Carhaix. Et les Rouges, malheureusement, avaient perdu. Beaucoup avaient étét ués. Puis ce pays a été longtemps radical. Oui, c’était une région rouge par ici autrefois» (p. 55)...«Moi, je crois que les communistes ont confiance en l’homme, en son travail, et qu’ils soutiennent les pauvres surtout. Oui, des humanistes. Il s’agit d’aider ceux qui sont en bas de l’échelle à remonter et d’essayer d’avoir plus de justice dans ce pays» disait Jean-Marie Le Scraigne...
Francis Favereau (https://ffavereau.monsite-orange.fr)
Amos Reichman, Les Morts de Raoul Villain, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », août 2025, 256 p., 21 €
Avec Que s’obscurcissent le soleil et la lumière, le romancier boucle sa trilogie consacrée au pays du Cèdre. Une plongée captivante et hyper-documentée dans les coulisses d’une guerre sans fin, aux allures de tragédie grecque.
Il aura fallu près de 1 500 pages à Frédéric Paulin pour venir à bout de l’entreprise. Découpée en trois tomes parus entre août 2024 et septembre 2025, la trilogie de l’auteur rennais couvre quinze ans d’histoire du Liban, de 1975 à 1990, juste après l’accord de Taëf (1989), qui met officiellement fin à la guerre civile sans pour autant faire taire la violence.
Le dernier volet, qui s’ouvre sur l’attentat de la rue de Rennes et suit les derniers feux de la première cohabitation, ne décevra pas les aficionados. Il faut dire qu’il y a dans l’écriture de Frédéric Paulin, dans sa manière de mener son récit au pas de charge, avec quelques ralentis bienvenus, quelque chose de complètement addictif qui ferait passer les séries politiques de Netflix pour des bluettes mollassonnes.
Comme un contre-pied aux nouvelles formes de narration très séquencées, le romancier ose un long récit sans chapitres, une plongée en apnée dont on n’émergera qu’à la dernière page, sonné. Par un effet de construction qui s’apparente à du montage cut, l’auteur joue sur les allers-retours entre la France et le Liban, il tire simultanément les fils de plusieurs histoires où se débattent des figures réelles – le ban et l’arrière-ban de la justice et de la politique française – et des personnages de fiction récurrents.
17 septembre 1986, le commissaire Nicolas Caillaux, la juge antiterroriste Sandra Gagliago, sa compagne, et Philippe Kellerman, ancien conseiller politique à l’ambassade de France à Beyrouth, arrivent à Montparnasse. Des hommes roulant à bord d’une BMW noire ont piégé une poubelle de la rue de Rennes, à Paris, avec de la limaille et des clous. Le bilan est lourd : sept morts et une centaine de blessés.
Très vite, les soupçons se portent sur Action directe, puis s’orientent vers la piste libanaise et les frères de Georges Ibrahim Abdallah qui, lui, croupit en prison depuis 1982. Malgré les incohérences révélées par l’enquête, Jacques Chirac, premier ministre de François Mitterrand, Charles Pasqua, son ministre de l’Intérieur, et ses sbires veulent détourner l’opinion publique des vrais coupables : l’Iran et le Hezbollah.
Comme en témoigne une chronologie éclairante à la fin de l’ouvrage, le roman puise dans une matière documentaire fournie, d’où émergent trois sujets majeurs : la guerre du Liban, les relations entre la France et l’Iran, et les agissements d’Action directe, jusqu’à l’arrestation le 21 février 1987 de Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron, Jean-Marc Rouillan et Georges Cipriani dans une ferme de Vitry-aux-Loges (Loiret).
Les lecteurs suffisamment âgés pour avoir vécu cette époque se souviennent certainement de la libération des otages au Liban – le journaliste Jean-Paul Kauffmann, les diplomates Marcel Carton et Marcel Fontaine –, accueillis sur le tarmac de Villacoublay par Chirac et Pasqua. Ou d’une interview de François Mitterrand, pas encore candidat à sa réélection, par une Christine Ockrent pugnace.
Dans un effet de réel saisissant, Frédéric Paulin fait pénétrer ses personnages dans les arrière-cours et les lieux secrets du pouvoir. La juge (fictive) Sandra Gagliago, travaille main dans la main avec Gilles Boulouque, l’un des premiers magistrats antiterroristes, visé par une polémique liée à la libération de Wahid Gordji, numéro deux de l’ambassade d’Iran.
Côté libanais, la période couverte par ce troisième tome correspond à la guerre fratricide à laquelle se livrent les chrétiens, incarnés dans le roman par la famille Nada, Nassim, le patriarche, Édouard, chef militaire, et Michel, parti en France pour faire carrière en politique et qui grenouille avec les « Pasqua boys ». Malgré le déferlement de la violence, certaines scènes font sourire, comme la visite de Guy Béart et Jean d’Ormesson à Beyrouth pour soutenir le général Michel Aoun, lancé dans une bataille contre la présence syrienne au Liban.
Avec son lot de vengeances, de trahisons, de règlements de comptes et de crimes de sang, la trilogie libanaise de Frédéric Paulin s’apparente à une tragédie antique. Une impression que corroborent les titres à rallonge des trois volumes, Nul ennemi comme un frère, Rares ceux qui échappèrent à la guerre et Que s’obscurcissent le soleil et la lumière.
Qu’il s’agisse de Christian Dixneuf, l’ex-agent de la DGSE devenu « tueur de la République » ou de Nicolas Caillaux, flic rongé par son travail, les personnages masculins sont les instruments d’un fatum, un destin, qui semble les dépasser. Les femmes, elles, regardent les hommes tomber. S’il reste hors champ, le peuple libanais est le grand perdant d’un conflit dont les répliques parviennent jusqu’à aujourd’hui. Raison de plus pour plonger la tête la première dans cette somme qui dépasse les frontières du roman noir, presque un genre en soi.
Que s’obscurcissent le ciel et la lumière, de Frédéric Paulin, Agullo noir, 384 pages, 23,50 euros.