En février 2020, 25 experts internationaux envoyés par l’OMS pour enquêter sur la situation en Chine ont déclaré dans leur rapport : « L’histoire de l’utilisation sans compromis et rigoureuse par la Chine de mesures non pharmaceutiques pour contenir la transmission du virus Covid-19 dans de multiples contextes fournit des leçons essentielles pour la réponse mondiale. Ce sont les seules mesures dont il est actuellement prouvé qu’elles interrompent ou minimisent la chaîne de transmission chez l’homme. »
Le gouvernement Macron a tardivement pris la mesure de l’ampleur de la crise sanitaire induite par le Covid-19 et a annoncé, en conséquence, des mesures de confinement indispensables pour ralentir la propagation du virus. Devant l’urgence de la situation, nous avons accompagné cette décision dont la logique est de diminuer le nombre de contaminé·e·s et la prolifération du virus. D’autres choix, comme le dépistage systématique et le confinement sélectif des contaminé·e·s ont été choisis par d’autres pays (Chine, Corée du Sud) avec des résultats encourageants. Cette autre stratégie de gestion de crise sanitaire ne peut se réaliser dans le cadre d’une politique néolibérale d’austérité vis-à-vis des besoins humains, dans le cas présent de la santé des populations, comme l’ont fait la majorité des gouvernements européens dont la France.
Afin d’éviter la saturation du système sanitaire, l’objectif est de diminuer les arrivées de flux de patient·e·s atteint·e·s par le Covid-19 pour ne pas déborder les capacités de prise en charge des hôpitaux. Tout cela va devoir se réaliser dans un contexte de forte dégradation de notre système public hospitalier, dénoncé unanimement par tous les acteurs de la santé depuis plus d’un an, mais aussi dans l’incapacité à répondre à la mise en sécurité des soignant·e·s et des patient·e·s par du matériel adapté. Hallucinant dans un pays qui se considère comme une des 7 plus grandes puissances avancées du monde ! Certes les professionnels de santé ont un devoir de soins, mais la société, l’État a un devoir de les protéger et d’adopter une politique adaptée pour fournir les médicaments et matériels (gants, masques, blouses, respirateurs…) nécessaires à leurs missions et à leur sécurité.
Si le confinement est aujourd’hui essentiel, il faut réunir d’urgence les conditions pour en sortir le plus rapidement possible ; cela passera par un dépistage intensif de tous les soignant·e·s, de toutes les personnes en contact avec du public, de tous les patient·e·s présentant des symptômes même atypiques. Encore faudrait-il qu’une mise à disposition massive de tests de dépistage soit réalisée, mais comme pour les masques on nous dit : « ça va arriver ! »
La saturation des moyens sanitaires, tant redoutée, déjà effective en Italie et dans certains de nos hôpitaux, va immanquablement orienter les choix des traitements. Les professionnel·le·s ne pourront plus prendre des décisions que sur des critères médicaux mais aussi sur des pratiques dégradées avec un nombre restreint des respirateurs en réanimation.
Déjà épuisés, confrontés à un manque intolérable de moyens, voilà qu’ils vont devoir faire des priorités d’accès à la guérison, à la vie. Alors, E. Macron peut toujours les nommer « les héros en blouse blanche », aujourd’hui les mots ne suffisent pas et le « quoiqu’il en coûte » non plus. Les personnes âgées dans les Ehpad vont être abandonnées à leur sort.
Il s’agit aujourd’hui de faire des propositions concrètes et immédiates envers les hôpitaux en termes de moyens humains, matériels et financiers, afin de couvrir les besoins Covid-19, mais aussi les autres cas sévères ou urgents. Le PCF fait des propositions d’urgence :
Mettre à disposition immédiate du matériel en quantité nécessaire à la sécurité des soignant·e·s et des patient·e·s, des tests biologiques et des respirateurs en réanimation. Nous demandons une clarification des politiques de production de ces matériels et de la politique de réserve matérielle sanitaire en France.
Arrêt immédiat de toutes les restructurations hospitalières en cours, des fermetures de services et la réouverture de lits.
Paiement de toutes les heures supplémentaires des personnels hospitaliers qui se cumulent et s’amplifient dans la période et revalorisation immédiate du point d’indice dans la fonction publique hospitalière (pas question de primes catégorielles).
Lors d’un collectif budgétaire, rectifier l’ONDAM (objectif national des dépenses d’assurance maladie) à hauteur de 5 % avec au moins 4 milliards d’euros pour répondre aux besoins urgents de l’existant. La LFR (loi des finances rectificative) prévoit immédiatement 2 milliards d’euros pour l’hôpital (pour payer les arrêts maladie, l’achat de masques et le soutien au personnel soignant), c’est-à-dire le montant des rallonges budgétaires prévues sur le quinquennat. Tout laisse à croire que les sommes prévues pour les 3 prochaines années seront mobilisées en une seule fois. C’est d’autant plus probable que cette LFR n’inscrit aucun budget supplémentaire pour les dépenses publiques et les services publics. C’est une LFR qui s’inscrit dans les politiques d’austérité ! Des gens vont mourir, malades et personnels soignants, mais le gouvernement fait ses comptes pour rassurer les marchés !
Annulation de la dette des hôpitaux.
Plan d’embauche ambitieux immédiatement et 30 000 places supplémentaires dans les écoles d’infirmières dès la rentrée de septembre 2020.
Ne laissons pas la France et l’Union européenne continuer, malgré cette crise sanitaire sans précédent, à démanteler notre système public de santé et rappelons-leur qu’il est aujourd’hui urgent de penser à « l’humain d’abord ».
Ce texte a été publié sur le réseau Linkedin le 13 mars 2020. Nous le reproduisons avec l’autorisation de son auteur.
YVES BRÉCHET est membre de l'Académie des sciences et ancien haut-commissaire à l’énergie atomique.
La crise engendrée par un nouveau coronavirus nous rappelle quelques évidences de la rationalité politique qui dépassent largement les questions de santé publique.
Le bien individuel dépend du bien commun : la santé personnelle dépend de la santé publique l’éducation des individus, indépendamment de leurs revenus, de la capacité de la société à entretenir un système éducatif robuste la sécurité individuelle, de l’existence d’une police et d’une armée bien équipées, bien entraînées et soutenues par sa population. On pourrait allonger la liste, et il ne serait pas inutile de se donner comme grille de lecture des interventions d’un État les situations ou le bien individuel dépend du bien commun. C’est cette conscience qui « fait société », et qui distingue une assemblée d’êtres sociaux d’une horde d’animaux sauvages.
Ceci accepté, il en découle naturellement trois règles qui rendent possible la rationalité politique.
LES TROIS RÈGLES
La première est le sens du bien public : l’intérêt collectif ne doit pas être pensé comme une entrave à l’intérêt personnel mais comme sa condition d’existence. Il faut que l’on accepte de renoncer à une liberté totale (de déplacement, de réunion…) pour pouvoir avoir une liberté garantie. Sinon, pour reprendre le mot de Jaurès, c’est le « renard libre dans le poulailler libre ».
La seconde est le sens des priorités : en cas de crise, on ne peut agir qu’avec les outils déjà opérationnels. En cas de crise sanitaire, en l’absence de vaccin, il faut bien avoir recours aux mesures de confinement. En cas de crise climatique, on doit déployer les solutions qui effectivement décarbonent notre économie, même si d’autres moins matures auraient notre préférence. En cas de crise internationale, la diplomatie ou l’intervention militaire, si elles ne résolvent pas les problèmes de fond, permettent de « parer au plus pressé ».
La troisième est le sens de la durée : les mesures de confinement en cas de crise sanitaire permettent d’avoir le temps de rechercher un vaccin les solutions énergétiques actuelles, en maintenant une économie décarbonée, permettent le temps de développer les modes de productions autres avec les techniques de stockage nécessaires les interventions diplomatiques ou militaires contre des agressions terroristes ne dispensent pas de réfléchir à la racine du mal.
Le sens du bien public suppose une intégrité sans faille. Le sens des priorités suppose la lucidité technique. Le sens de la durée implique qu’on maintienne des compétences, des moyens, en particulier dans le domaine de la recherche, y compris dans les périodes où l’on croit ne pas en avoir besoin.
UNE DÉRIVE QUI FRAPPE LES SOCIÉTÉS OCCIDENTALES
On a vu, au moins dans les sociétés occidentales, une constante dérive éloignant de ces règles simples. Sans même parler de la règle d’intégrité, le sens des priorités et le sens de la durée ont progressivement disparu de l’horizon politique.
Les analyses techniques solides qui permettent d’évaluer la validité de solutions à déployer ou la nécessité de se mettre en état de les déployer dans un certain délai ont cédé le pas à une agitation désordonnée qui essaie de suivre les exigences de la communication (« ce qu’on veut dire ») plutôt que celles de l’action (« ce qu’on doit faire »). Le sens des priorités s’y perd.
La conscience de la temporalité des actions et du nécessaire développement de socles de connaissances, de compétences, d’investissements pour pouvoir développer dans le long terme les solutions de substitution, s’est progressivement dissoute dans l’obsession du court terme. On peut relire la transition du capitalisme patrimonial vers le capitalisme industriel, puis du capitalisme industriel vers le capitalisme financier, comme le triomphe du court terme sur le long terme. Les programmations excessives des activités de recherche relèvent de la même dérive. On croit voir ces fils de bonne famille des romans du xixe siècle qui flambaient l’argent à papa. Quand on achète le présent sans se préoccuper de préparer le futur, on est à peu près certain de faire deux mauvaises affaires.
FAIRE FACE À TROIS CRISES MAJEURES
Nous sommes face à trois crises majeures (au moins, car on pourrait ajouter la crise du système éducatif…) : la crise sanitaire, la crise climatique, et la crise sociale et politique. La crise sociale a conduit au mouvement des Gilets jaunes, la crise climatique nous apparaît comme de plus en plus présente dans ses manifestations les plus spectaculaires, et la crise sanitaire nous frappe de plein fouet avec le coronavirus. Dans ces trois cas, nous pouvons voir de façon limpide le caractère délétère de l’individualisme forcené qui nous est souvent donné comme modèle, comme fin ultime. Dans les trois cas, on voit à quel point la transition de la horde vers le groupe d’êtres sociaux – transition que ce sens du bien public a rendu possible – est fragile, à quel point la violence sauvage affleure quand le besoin de « faire ensemble » se dissout.
Mais la crise sociale se traduit d’abord par une lente dégradation des conditions de vie de ceux que les dirigeants ne voient jamais, dégradation que l’on pense soigner par des gadgets, des commissions et des rapports. Quant à la crise climatique, elle mine depuis des années notre écosystème, et les alertes répétés du monde scientifique n’y font rien : on se contente de mesures emblématiques dont on n’évalue jamais le réel impact, de décisions symboliques dont l’effet de communication est largement supérieur à leur efficacité réelle, comme si on ne savait pas que les symboles sont des courts-circuits de cervelle.
Et voilà que survient la crise sanitaire, majeure, l’épidémie, la situation où on ne peut plus se contenter de gadgets de communication parce que le problème est là, sous nos yeux. Situation amplifiée par la panique complaisamment entretenue par les médias, qui libère, quand elle ne les induit pas, les comportements hallucinants que nous avons pu voir. Et on ne peut plus se contenter de dire, il faut faire, parce que le résultat de vos actes est là, tout de suite. Parce que l’urgence exige d’agir et que s’agiter ne suffit plus. Et on est bien forcé de travailler avec les moyens existants : les mesures de confinement. Et on est bien obligé de constater que la préparation d’un vaccin prend du temps, et qu’elle n’est possible que si on a conservé un socle de compétences en recherche médicale. Et on voit bien que l’on n’en peut sortir que si le sens du bien public reprend le dessus.
C’est ce que j’appelle l’« effet bénéfique de la douche froide » : la crise sanitaire nous remet brutalement face aux trois règles de la rationalité politique : le sens du bien public, le sens des priorités et le sens de la durée. Elle nous rappelle ce qui fait que nous ne sommes pas une horde de bêtes sauvages mais un groupe d’êtres sociaux. Elle nous montre à quel point il est facile de revenir à un comportement de horde de bêtes féroces dans ces situations de crises.
L’évidence immédiate de cette crise et des mesures nécessaires doit nous faire réfléchir sur les crises plus « distantes », celles où on a cru pouvoir se contenter de gadgets pour amuser la galerie et alimenter les services de communication.
Le discours du président Macron sur la crise sanitaire, justement motivé par l’urgence de la situation, et d’une haute tenue, doit aussi nous rappeler, à nous citoyens aussi bien qu’à la classe dirigeante, que ni la crise climatique, ni la crise sociale, ni les autres crises ne trouveront de solutions pérennes si on ne remet pas au centre du processus de décision le sens du bien public et l’exigence d’intégrité, le sens des priorités et l’exigence d’analyses techniquement solides, et le sens de la durée pour préparer l’avenir.
Une crise financière et économique s’annonçait. Le coronavirus l’a accélérée et a révélé qu’il s’agit d’une crise de civilisation. La pandémie a disloqué les chaînes de production structurées par les multinationales au cours des vingt dernières années, mis au grand jour la suraccumulation consécutive au gonflement démesuré des capitaux relancé après la « grande récession » de 2009, et précipité le krach financier.
Sentant la situation leur échapper, les dirigeants occidentaux font mine de répudier le néolibéralisme. Les 27 gouvernements de l’UE ont suspendu les normes européennes de déficits budgétaires. Mais ils envisagent de financer ces dépenses, soit par le Mécanisme européen de solidarité qui ne les prête qu’en contrepartie de plans d’austérité meurtriers, soit par l’émission de Coronavirus Bonds, des obligations « européennes » placées sur les marchés : ce serait donner à la domination du capital financier le renfort d’un fédéralisme européen, aux dépens des services publics, de l’emploi et des salaires !
Pourtant, le moyen de se passer des marchés financiers est sous nos yeux. La Banque centrale européenne veut injecter 1 050 milliards sur les marchés d’ici à la fin de l’année. Mais les services publics, l’industrie du matériel médical verront-ils la couleur de cet argent ? En France, la loi de finances rectificative se contente de faire allusion à une « réserve » indigente de 2 milliards pour les dépenses de santé, alors qu’il en faudrait immédiatement au moins cinq fois plus ! Une gifle aux professionnels de la santé et aux salariés envoyés au front de la production pour préserver les profits.
Bien plus, nos dirigeants saisissent l’occasion pour allonger la durée du travail et pour préparer le terrain à une régression durable des droits sociaux. De bons esprits annoncent déjà que, la crise passée, il faudra redoubler d’austérité budgétaire pour éponger les déficits.
En un mot, au moment où la crise sanitaire fait éprouver à tous les habitants de la planète le besoin immédiat d’une tout autre mondialisation, le mot d’ordre reste le même : l’argent pour le profit, pas pour les êtres humains ! La domination du capital nous pousse au bord de la barbarie.
C’est pourquoi les mesures efficaces pour vaincre l’épidémie sont celles qui amorcent tout de suite une remise en cause radicale des logiques inspirées par la rentabilité financière, et leur remplacement par d’autres critères. Il faut :
Mobiliser les filières industrielles pour produire médicaments et matériels médicaux, ainsi que les biens et services indispensables à la population pendant la période de confinement. La protection des travailleurs de ces secteurs contre le virus est la première priorité. Cet effort doit être planifié et pouvoir passer par des réquisitions, des nationalisations ou la création d’entreprises publiques. Il devrait s’appuyer sur la mobilisation des moyens nécessaires à l’échelle européenne et intégrer de nouveaux accords de coopération internationaux, de partage des technologies.
Rendre effectif l’arrêt temporaire de la production dans les autres secteurs en en tirant les conséquences : interdire les licenciements et maintenir 100 % du salaire, y compris pour les plus précaires, première étape dans la construction progressive d’une sécurisation de l’emploi et de la formation pour toutes et tous.
Obliger les banques, les grandes entreprises et les propriétaires bailleurs à décaler le paiement, par les ménages qui le demandent, des charges d’emprunts bancaires et des factures pré-engagées et vitales (téléphonie, loyer, électricité…).
Mettre en place un dispositif de prêts bancaires de trésorerie à taux nul ou négatif, refinancés par la BCE, strictement réservés aux entreprises qui s’engageront à maintenir l’emploi et les salaires.
Démocratiser : en cas de non-respect des engagements pris par les entreprises ou les banques, les représentants des salariés (CSE) doivent avoir le pouvoir de saisir des comités régionaux de mobilisation constitués sous l’égide des conseils régionaux et des CESER.
Créer un fonds d’urgence sanitaire et de sécurisation pour le financement de ces différents dispositifs, alimenté par une contribution des grandes entreprises, des banques et des compagnies d’assurances, ainsi que par le rétablissement de l’impôt sur la fortune et l’abrogation du plafonnement à 30 % de l’impôt sur les revenus financiers (flat tax).
Mettre en place un programme de prêts à taux négatif de la Caisse des dépôts pour les investissements dans les hôpitaux et les services publics (embauches, formation, achats d’équipements, création de nouveaux établissements). La Banque de France déclarerait ces prêts éligibles au refinancement par la BCE au taux le plus faible pratiqué pour ses opérations (actuellement, -0,75 %), et le dispositif pourrait être étendu à l’ensemble des États membres de l’UE.
Nous pouvons vaincre l’épidémie : il faut pour cela s’attaquer tout de suite à la domination du capital. µ
L’arrivée officielle du printemps a lieu ce vendredi 20 mars et le beau temps succède depuis quelques jours aux pluies qui ont beaucoup arrosé le pays ces dernières semaines, sans toutefois causer de gros dégâts saufs en certains endroits limités géographiquement. Dimanche 22 mars, se déroule la journée mondiale de l’eau. Un sujet que l’épidémie du coronavirus risque d’occulter cette année. Il reste que l’accès à l’eau potable n’existe toujours pas pour près d’un milliard d’habitants sur terre. En France, la quasi-totalité des départements ont été soumis à des restrictions d’eau durant l’été 2019 du fait de la longue sécheresse estivale. Avec le réchauffement climatique, la gestion de l’eau mérite un débat national. Il faudra bien l’avoir un jour en France afin de déboucher sur des mesures préventives
A l’occasion de la journée mondiale de l’eau, « Vision du monde », une association de solidarité internationale « tient à rappeler son engagement auprès des enfants les plus vulnérables au sein des contextes fragiles pour faire face à la crise de l‘eau» dans une déclaration accompagnée d’un bilan chiffré de ses activités. L’association nous rappelle qu’aujourd’hui dans le monde « ce sont encore 844 millions de personnes qui sont privées d’accès à l’eau».
Les populations auxquelles « Vision du Monde » vient en aide par la coopération « vivent souvent dans des zones rurales et doivent alors marcher en moyenne 6 kilomètres chaque jour pour se rendre à un point d’eau. Une eau souvent impropre à la consommation et porteuse de bactéries qui rend les enfants malades et les éloigne de l’école. Dans le monde, chaque jour, près de 1.000 enfants de moins de cinq ans meurent de maladies liées à l’eau. De nombreux ménages, centres de santé et écoles, ne disposent toujours pas d’eau, ni de savon pour le lavage des mains, constituant ainsi un facteur aggravant quant à la propagation d’épidémies», précise cette association.
Des puits en bon état 20 ans après leur construction
On imagine que les rencontres et travaux prévus à l’occasion de cette journée mondiale de l’eau vont être gravement perturbés par les dispositions prises un peu partout dans le monde pour contenir le coronavirus. Mais, «Vision du Monde » insiste sur l’idée que « la crise de l’eau peut être résolue. En travaillant main dans la main avec les communautés locales », l’ONG humanitaire développe « des projets « WASH » impliquant eau potable, assainissement et hygiène au sein de ses programmes de développement. Son approche basée sur les transferts de compétences lui permet non seulement d’assurer la construction de puits mais également de former les populations pour qu’elles puissent à leur tour en prendre soin. Nous études prouvent que les puits construits par Vision du Monde sont toujours en état de marche 20 ans après», indique le dossier de presse publié à l’occasion de cette journée de l’eau.
Avec l’accélération d’un réchauffement climatique et ses multiples conséquences observables aussi chez nous ces dernières années, une gestion rationnelle de l’eau doit aussi être débattue désormais en France. Au cours de l’été 2019, des arrêtés préfectoraux ont imposé des restrictions d’eau dans au moins 87 département métropolitains. Paradoxalement, les départements les plus épargnés par ces restrictions furent ceux de l’Ile-de-France alors qu’ils concentrent 12 millions d’habitants et une multitude d’activités économiques sur une superficie relativement restreinte par rapport à la plupart des régions de ce pays.
Quand l’Ile-de-France échappe presque seule aux restrictions d’eau
Il n’y a là aucun miracle. Pour protéger Paris et sa banlieue des crues de la Seine, des grands barrages de rétention ont été édifiés voilà plus d’un demi-siècle sur les cours des principaux affluents de la Seine que sont l’Aube, la Marne et l’Yonne. Ils permettent, en cas de fortes précipitations prolongées dans le temps, de stocker de l’eau en nous évitant les inondations que provoquerait souvent la Seine autour du goulot d’étranglement qu’est l’agglomération parisienne. Inversement, les milliards de m3 d’eau en stock à la fin du printemps dans les barrages ont permis, durant l’été 2019, de soutenir le débit de la Seine à hauteur de 60% , mais aussi de disposer ainsi d’un eau d’assez bonne qualité pour être purifiée par les usines de traitement qui nous fournissent l’eau potable au robinet.
La France est un pays où le débat sur la gestion de l’eau est trop passionnel pour être positif depuis trop d’années, et plus encore depuis la mort de Remi Fraisse, victime d’une grenade lancée par un policier le 26 octobre 2014, sur le chantier du barrage de Sivens dans le Tarn. Deux visions inconciliables s’affrontent trop souvent : les partisans d’une agriculture productiviste et exportatrice veulent toujours plus d’eau pour irriguer le maïs, les céréales à paille et des oléagineux comme le tournesol. Face à eux, des citoyens, majoritairement citadins et se réclamant de l’écologie, ne veulent rien changer dans le milieu naturel ce qui revient à mettre la nature sous cloche, fut-ce au détriment de notre souveraineté alimentaire.
En raison même des enjeux liés à une indispensable gestion de l’eau en lien avec les conséquences du réchauffement climatique, il est temps de regarder la réalité en face. Le manque d’eau à certaines périodes de l’année sera de nature à mettre en cause notre souveraineté alimentaire. Trop de pluies sans dispositifs de stockage pour écrêter les crues dans des zones subitement inondables feront de plus en plus de morts dans les villes et villages de France.
Cela ne veut pas dire qu’il convient de faire des grands barrages de la dimension du Lac de Der en Champagne, ou celui de Pannecière-Chaumard dans le département de la Nièvre sur le cours de l’Yonne. Mais posons-nous cette simple question : comment seraient alimentés en eau de nombreux habitants de la région PACA aujourd’hui s’il n’y avait pas le lac de Serre-Ponçon sur le cours de la rivière Vaucluse dans les Alpes ? Posons-nous cette autre question : combien de rivières seront à sec en été dans les prochaines années si, faute de réserves de différents volumes mises en place quand il pleut beaucoup, les sécheresses estivales seront de plus en plus fréquentes en France, comme c’est le cas en Australie aujourd’hui ?
Débattons d’une politique raisonnée du stockage de l’eau
Dans les prochaines décennies une politique raisonnée sur stockage de l’eau va prendre beaucoup d’importance pour deux raisons aussi simples que vitales. Elle permettra de limiter les dégâts et le nombre de victimes lors des inondations que provoqueront des pluies intenses de plus en plus fréquentes. Elle permettra aussi d’avoir de l’eau au robinet et d’irriguer un certain nombre de cultures, maraîchères et arboricoles notamment, permettant aussi d’assurer notre souveraineté alimentaire.
3 personnes sur 10 dans le monde n’ont pas accès à l’eau potable en toute sécurité
Près de la moitié des personnes qui puisent leur eau directement dans les eaux de surface vit en Afrique subsaharienne
6 personnes sur 10 n’ont pas accès à des installations sanitaires gérées en toute sécurité
4 milliards de personnes doivent faire face à une grave pénurie d’eau au moins un mois par an
En 2018, à travers son partenariat avec World Vision, Vision du Monde a fourni de l’eau potable à 4 millions de personnes, amélioré les installations sanitaires pour 2, 8 millions de personnes, délivré des formations sur les bonnes pratiques d’hygiène à 5 millions de personnes
Avec l'épidémie de coronavirus, nous sommes face à une situation inédite. Vous trouverez ci-joint pour information mon dernier communiqué de presse à ce sujet.
L'occasion également de vous envoyer deux récents courriers adressés au Ministre de la santé sur les manques de moyens de protection des professionnels de santé, des aides à domicile et des pompiers, et sur la situation spécifique des aiddes à domicile.
Christine PRUNAUD
Sénatrice des Côtes d'Armor
COMMUNIQUE DE PRESSE
Le Sénat a débattu ces derniers jours de la loi d'urgence sanitaire portant diverses dispositions de lutte contre le coronavirus.
Les Sénatrices et Sénateurs du Groupe CRCE se sont fortement mobilisés dans ces circonstances exceptionnelles pour rappeler leur exigence d'une réponse sanitaire adaptée à cette épidémie.
Les besoins sont immenses. Nous avons rappelé notre demande de financements supplémentaires pour les hôpitaux publics, les ehpad, les services d'aide à domicile en première ligne de la mobilisation face au virus.
Voilà des années que les personnels médicaux, paramédicaux, administratifs et techniques de la santé tirent la sonnette d’alarme sur les conséquences des politiques d’austérités menées par les gouvernements successifs.
Où sont les moyens d'urgence pour les hôpitaux et les personnels de santé ? Le Gouvernement annonce le déblocage de 2 milliards d'euros pour les hôpitaux. Mais il ne s'agit que d'un dégel de crédits. Nous demandions plutôt la restitution des 5 milliards d'euros confisqués à l’hôpital public lors du dernier budget.
Au-delà de la situation dans nos hôpitaux, nos craintes sur cette loi sont multiples : atteinte à la démocratie, aux rôle de contrôle du parlement et aux droits des salariés.
En effet, la loi prévoit dès à présent et pour une durée d'un an, des dérogations profondes sur le temps de travail, les congés payés ou le repos du dimanche. Je m'inquiète que ces dispositions puissent devenir pérennes.
Pour toutes ces raisons, le groupe communiste du Sénat a voté contre ce texte.
Je suis bien sûr aux côtés des malades, des familles, des salariés au travail bien souvent sans protection et du personnel hospitalier toujours debout avec des moyens si faibles !
Courrier à M. le Ministre de la santé
Copie à M. le Préfet des Côtes d'Armor
Mesures barrières contre le COVID-19 : l’appel à l’aide des soignants et autres professionnels en contact direct avec la population.
Fait à Lamballe le 25 mars 2020
N/Réf : CP/LT/2020-12
Monsieur le Ministre,
Vous avez affirmé ce samedi, vouloir effectuer une montée en charge de la production et de la distribution des masques de protection pour répondre à la consommation qui va s’accroître les jours à venir. Permettez moi de vous relater les besoins urgents de mon territoire par des exemples concrets.
Ce manque de masques de protection créé des tensions sur mon territoire. Par exemple, sur ma commune de résidence, le directeur de l’hôpital de proximité déplore du manque crucial de masques de protection pour le personnel soignant. Il n’y a pas de masques ou très peu dans nos EHPAD. Les résidents testés positifs sont gardés en EHPAD, certains ne peuvent pas manger seuls : les soignants accompagnants sont alors mis en danger.
Les infirmières libérales, les aides à domicile, les médecins de ville, les ambulanciers et les pompiers sont également concernés. Livrés à eux mêmes pour la logistique, il comptent aujourd’hui sur la solidarité des uns et des autres pour se fournir des moyens de protection adaptés. Si cette solidarité se révèle forte sur nos territoires, vous le savez cela ne suffit pas en nombre, ni en qualité, les masques « artisanaux » ne sont pas conformes pour faire barrière au virus.
En cette période extrême de crise sanitaire, le Gouvernement doit prendre la mesure des réalités de nos territoires, de nos hôpitaux de proximité, de nos services d’aide à domicile et de nos soignants libéraux. Les soignants dont vous saluez l’engagement, travaillent aujourd’hui en première ligne, la peur au ventre et bien souvent tombent malades.
Pouvez-vous nous assurer que ces professionnels qui sont dans l’obligation d’exercer et qui sont en contact direct avec la population, vont pouvoir bénéficier de protections pérennes ?
Espérant que vous saurez répondre avec bienveillance à leurs attentes fortes, je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, en l’assurance de mes sincères salutations.
Christine PRUNAUD
Sénatrice des Côtes d’Armor
Copie à Monsieur Thierry MOSIMANN, Préfet des Côtes d’Armor
Courrier à M. le Ministre de la Santé
Situation alarmante des aides à domicile
Fait à Lamballe le 25 mars 2020
N/Réf: CP/LT/2020-11
Monsieur le Ministre,
A juste titre nous tentons de répondre aux besoin urgents des soignants pour traverser cette crise sanitaire sans précédent. Je suis alertée par un autre corps de métier, tout aussi en contact avec des personnes susceptibles d’être infectées ou fragilisées. Il s’agit des aides à domicile.
Actuellement de nombreux services d’aide à domicile ont été recentrés sur les interventions pour les actes essentiels (repas, aide à la toilette ...). Cela permet aux aides à domicile de se concentrer sur les personnes les plus fragiles, mais aussi de se protéger et de protéger les personnes accompagnées. Les familles ne comprennent pas toujours que l’aide au ménage et aux courses soit relayée au second plan, il leur est également reproché de ne pas porter de masques de protection, qui sont en nombre insuffisants. Aujourd’hui, notre Préfet des Côtes d’Armor et la Région Bretagne vont réserver un stock de masques aux SAAD, SSIAD et SPASAD du Département, cela va répondre à l’urgence mais ne suffira pas dans le temps. Aussi, la notion de «gestes barrières» comme le conseille l’ARS aux aides à domicile, est difficilement applicable lors des soins et de la toilette. Comment se tenir à un mètre de distance lorsque l’on lave une personne?
Par ailleurs, les hôpitaux renvoient à domicile un certain nombre de patients atteints de diverses pathologies pour libérer des lits, ce qui induit davantage de soins à domicile, alors que des aides à domicile sont atteint.e.s par le Covid-19 ou sont en arrêt de travail pour diverses raisons. La crise que traverse le secteur de l’aide à domicile ne s’arrête pas, au contraire elle s’amplifie en cette période difficile. Certains intervenant.e.s exercent leur droit de retrait, mais la situation des personnes accompagnées est catastrophique.
Pour finir, comme dans d’autres Départements les aides à domiciles ont des difficultés à faire assurer les cours de l’éducation Nationale à leurs enfants ou les modes de garde en crèche pour leurs enfants en bas âge, souvent réservés aux soignants. Le domicile est le dernier rempart pour aider les plus fragiles et l’intervention des professionnel.le.s de l’aide à domicile est indispensable voir vitale en cette période de crise sanitaire. Au même titre que les soignants ils et elles méritent d’être considérés, aujourd’hui plus que jamais.
Espérant que vous saurez répondre avec bienveillance à leurs attentes pour faciliter leur travail au quotidien, je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, en l’assurance de mes sincères salutations.
L’accroissement des cas de coronavirus, dans les établissements accueillant des personnes âgées, fait craindre le pire aux soignants. Ils prédisent un désastre si rien n’est fait.
Douze décès dans un Ehpad du Doubs, plusieurs dans l’Hérault, des foyers infectieux un peu partout sur le territoire… Les établissements, tout comme les services hospitaliers, accueillant les personnes âgées dépendantes ne sont pas épargnés par le coronavirus, particulièrement virulent pour les plus fragiles. « On commence à avoir de plus en plus de cas », confirme Romain Gizolme, directeur de l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA). De nombreux professionnels du secteur de la dépendance, exerçant notamment dans les zones de circulation du virus, restent alarmistes et tirent la sonnette d’alarme.
Le taux de contamination est exponentiel
Dans une lettre adressée au ministre de la Santé, ils font part de leur inquiétude, redoutant la mort de quelque 100 000 personnes sur les « plus d’un million de résidents » si rien n’est fait. « Cette population est assortie d’un taux de mortalité de 15 %, ce qui pourrait se traduire par plus de 100 000 décès dans l’éventualité d’une généralisation que nous n’osons imaginer », alertent les signataires. Ils rappellent que leurs patients, dont la moyenne d’âge est de 85 ans, cumulent en moyenne « près de huit maladies chroniques » et constituent « une cible à très haut niveau d’exposition au risque d’infection au coronavirus ».
En outre, cette population n’est jamais prioritaire en réanimation, déjà en temps normal. Ce que confirme Christophe Trivalle, gériatre et chef de service à l’hôpital Paul-Brousse, à Villejuif. « Compte tenu de leur comorbidité, on se pose toujours des questions en amont. C’est une pratique habituelle. On parle là de patients polypathologiques, très dépendants. Certains ne survivraient pas à un séjour en réanimation. Et ce serait de l’acharnement thérapeutique. Pour quelques malades, la question se pose mais, souvent, le Samu, les services de réanimation tentent de les récuser. Là, on ne pourra pas négocier. » Dans les services de gériatrie qu’ils gèrent, le nombre de cas a été multiplié par 13 en une semaine. « En soins de longue durée, on a secteur très infecté. Sur une unité de 34 patients, 9 au moins sont atteints. Le week-end dernier, ils n’étaient que 2. Au total, on doit avoir 26 cas », énumère-t-il, inquiet. À ce jour, il ne déplore qu’un décès d’une personne atteinte du Covid, « mais dont la mort n’est probablement pas liée », et deux malades « pas bien du tout ». « Au début, ils développent une forme pas trop grave, avec un peu de fièvre. Mais apparemment, au bout de 5, 6 jours, ça s’aggrave. On y arrive. »
La difficulté face à l’augmentation des cas, c’est aussi les moyens humains. « On essaye de renforcer les équipes, explique Christophe Trivalle. On rouvre des lits. On est en train de monter une unité “Covid” dans un couloir qui avait été fermé. Mais, de base, on manque de personnel. Et les boîtes d’intérim rechignent à venir dans les secteurs infectés. »
Pas assez de personnels ni de matériels
Mais cet isolement n’est pas forcément transposable dans les Ehpad. « Il faut trouver des moyens d’isolement. En résidence, les gens vivent dans leur logement. Et il est compliqué de demander aux vieux messieurs et vieilles dames de déménager », précise Romain Gizolme, qui reconnaît qu’on « fait avec les moyens, humain et matériel, du bord ». Mais à ce stade, et sans vouloir « minimiser la situation », ce dernier refuse de parler « d’hécatombe » : « La plus grande vigilance s’impose. Il faut que nous ayons des masques dans la durée et en nombre suffisant », assure-t-il. Pour éviter le désastre, les auteurs de la lettre au ministre de la Santé réclament sans délai la livraison de pas moins de « 500 000 masques par jour » à l’ensemble du personnel soignant. « Une mesure centrale » alors qu’il « est encore temps de limiter la propagation du virus au sein de ces structures ».
Un point de vue pas forcément partagé par tous. « C’est terrible, ils ont décidé de sacrifier les petits vieux », s’émeut ainsi Laurent Picon, aide-soignant à l’hôpital de Beaumont, dans l’Oise, et délégué syndical SUD. « L’hôpital de Beaumont est en train de monter une unité Covid gériatrie pour accueillir les patients de l’unité de gériatrie aiguë contaminés, où d’ailleurs les personnels, qui sont possiblement porteurs du virus, n’ont pas de masque. Mais on n’a pas de réanimation sur place. À Pontoise, on ne voudra pas d’eux. Ça veut dire qu’ils mourront là. C’est terrible… » témoigne-t-il, la voix entrecoupée de sanglots.
Pourquoi la colère monte face à la stratégie française de dépistage « limité » du coronavirus
La France s’est distinguée de beaucoup d'autres pays devant affronter l’épidémie par le faible nombre de tests pratiqués. Le résultat d’un manque de « réactifs », expliquent les uns. D’une impréparation coupable, accusent d’autres. Explications.
«Testez, testez, testez. Nul ne peut combattre un incendie les yeux bandés. » En faisant le point, le 16 mars, sur la pandémie de Covid-19, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a convoqué répétition et métaphore pour tenter de se faire entendre. Un message que de nombreux pays (Corée du Sud, Allemagne…) n’ont pas attendu pour pratiquer un dépistage massif. D’autres, à commencer par la France, semblent avoir beaucoup de mal à en faire une priorité. Après des semaines de déni, le ministre de la Santé a fini par reconnaître, samedi, que la « doctrine » française en la matière devait « évoluer ». « L’OMS nous demande de tester, on doit désormais suivre cette voie », a déclaré Olivier Véran, promettant de « multiplier les tests », mais seulement « quand nous aurons levé le confinement ».
Suffisant ? Pas sûr. De nombreux scientifiques, comme le Pr Didier Raoult, infectiologue à Marseille et membre du comité scientifique chargé de conseiller l’État, plaident au contraire pour un dépistage aussi massif et précoce que possible. « Pour sauver des vies, nous devons réduire la transmission. Cela signifie qu’il faut trouver et isoler le plus grand nombre de cas possibles, et mettre en quarantaine leurs contacts les plus proches », indiquait déjà le patron de l’OMS, le 12 mars. « Même si vous ne pouvez pas arrêter la transmission, vous pouvez la ralentir et protéger les établissements de santé, les maisons de retraite et autres espaces vitaux – mais seulement si vous testez tous les cas suspects. » « L’identification plus systématique des sujets porteurs pourrait contribuer significativement à l’écrasement ou l’étirement du pic épidémique », écrivaient aussi, le 13 mars, dans le Quotidien du médecin, Laurent Lagrost (Inserm) et Didier Payen (ex-chef de la réanimation à l’hôpital Lariboisière). Las, malgré des objectifs affichés similaires, la France a choisi de ne pas procéder ainsi, et se retrouve face à une propagation invisible et plus large que les chiffres égrenés chaque jour. Il y aurait « entre 30 000 et 90 000 » personnes infectées en France, a d’ailleurs estimé samedi Olivier Véran. Soit bien plus que les 14 459 cas positifs relevés officiellement.
La France atteint péniblement les 5000 tests par jour, depuis peu
Pourtant, jusqu’à il y a quelques jours, l’idée de tester plus largement la population était écartée sans autre forme de procès. « En circulation active, le test n’a pas beaucoup d’intérêt, aucun pays ne l’a fait », assurait ainsi le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, le 17 mars, au lendemain de l’injonction de l’OMS. « La France n’est pas visée » par cette déclaration, voulait croire le haut fonctionnaire, infectiologue de profession. Ah bon ? Mais qui cette supplique visait-elle alors, sinon les pays limitant encore drastiquement leur politique de dépistage ? Lors de la première semaine de mars, tandis qu’elle n’avait encore constaté aucun décès lié au Covid-19, l’Allemagne a testé 35 000 personnes, 100 000 la suivante, et peut désormais dépister 160 000 personnes chaque semaine, selon le président de l’Institut de santé publique Robert-Koch, Lothar Wieler. La France atteint péniblement les 5 000 tests par jour, depuis peu.
Et début mars, c’était pire. « Pour toute la Seine-Saint-Denis, nous avions une limite de 14 tests, 28 à partir du 9 mars, se souvient Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes (Amuf). C’était totalement dérisoire ! Résultat : on ne testait que les cas ultra-prioritaires. Une erreur ! Cela laissait dans la nature de nombreux cas douteux. » Pour le médecin de l’hôpital Avicenne, à Bobigny, « le gouvernement a manqué à la fois de réactivité – en ne mettant pas la pression sur les labos pour produire massivement des tests – et de clarté – avec son discours invitant à “maintenir l’activité” tout prix ».
Cette stratégie de dépistage limité était-elle le résultat d’un manque de stocks ? C’est ce qu’affirme l’immunologiste Jean-François Delfraissy, qui préside le comité scientifique mis en place le 11 mars. « Nous sommes incapables (…) de tester à la même échelle que la Corée du Sud », a-t-il affirmé dans l e Monde ce week-end, du fait d’un « énorme problème (d’approvisionnement – NDLR) en réactifs », qui viennent « de Chine et des États-Unis ». Une explication qui ne satisfait pas la cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, Pauline Londeix (lire entretien en p. 4). Dans un courrier envoyé jeudi à Édouard Philippe, elle rappelle avoir tiré la sonnette d’alarme, à l’automne, « sur les problèmes généraux du marché du diagnostic en France », auprès d’Olivier Véran, alors rapporteur du projet de loi sur la Sécurité sociale, et Agnès Buzyn. En vain : « Nous constatons que rien n’a été fait depuis », se désole-t-elle.
Seuls quelques laboratoires seraient opérationnels
La France, pourtant, compte sur son territoire de nombreux laboratoires, publics ou privés, en mesure de réaliser des tests (120 selon la DGS). Mais seuls quelques dizaines seraient opérationnels. Et un industriel français est spécialisé dans cette activité : BioMérieux et ses 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018. Ont-ils été sollicités assez tôt par le gouvernement ? Le scénario actuel permet d’en douter. Convaincus que toutes les mesures n’ont pas été prises à temps, trois médecins, représentants d’un collectif de soignants, ont déjà porté plainte jeudi, devant la Cour de justice de la République, contre le premier ministre et l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn. D’autres ont saisi en référé le Conseil d’État vendredi, réclamant un confinement plus strict. Le même jour, une tribune de cinquante soignants interrogeait : « Le gouvernement fait-il vraiment la guerre au coronavirus ? » Le signe d’une colère qui se propage presque aussi vite que le virus.
Alexandre Fache
Lundi, 23 Mars, 2020
Dépistage du Covid-19. « L’anticipation de la crise n’a pas été à la hauteur »
Olivier Véran a annoncé samedi un « changement dans la stratégie de dépistage ». Une évolution bien tardive, regrette la militante Pauline Londeix, cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament.
Pourquoi la France n’a-t-elle pas dépisté plus massivement, comme la Corée du Sud ? Y a-t-il eu une erreur de stratégie ?
PAULINE LONDEIX C’est évident. La gestion, l’anticipation de la crise n’ont pas été à la hauteur. Les confidences d’Agnès Buzyn le montrent. Il y a eu un pilotage à vue, le gouvernement ne s’est pas posé les bonnes questions au bon moment. Notamment sur le dépistage. Le comité scientifique n’a été installé par Olivier Véran que le 11 mars. Ça veut dire que, pendant toute la phase ascendante de l’épidémie, il n’y en avait pas. Autre problème, ce comité a rendu trois avis entre le 12 et le 16 mars : rien, pas un mot sur la question du dépistage. C’est étonnant. Certes, il n’était pas évident de prédire l’ampleur de cette crise. Mais si, en janvier, le gouvernement avait réfléchi à une stratégie de dépistage plus importante s’appuyant sur des producteurs locaux publics, peut-être aurait-on pu freiner l’épidémie. Plus tard, on aurait aussi dû tirer des leçons plus rapides de ce qu’ont fait la Corée du Sud ou l’Allemagne.
Olivier Véran assure que des tests ont été menés largement en Haute-Savoie ou dans l’Oise, mais que, après la vaste dissémination de cas depuis Mulhouse, ce n’était plus possible. Cette explication tient-elle ?
PAULINE LONDEIX Pas vraiment. Le gouvernement nous dit qu’il n’a pas assez de tests pour dépister massivement, mais quand nous appelons les hôpitaux, on s’aperçoit que les stocks de réactifs ne sont pas épuisés… Deuxième point : l’exécutif aurait pu faire pression sur les producteurs pour obtenir plus de tests, plus vite. Mais on n’a jamais eu l’impression que c’était une priorité. Vendredi, Jean-François Delfraissy a affirmé que nous manquions de certains composants fabriqués en Chine ou aux États-Unis. Mais nous avons appelé des producteurs français : ils n’importent rien de ces pays, mais plutôt d’Allemagne et du Royaume-Uni. Le ministre de la Santé a annoncé samedi soir que la France allait revoir sa stratégie. C’est bien, mais tardif.
La France, prétend-il, se contente de suivre les recommandations de l’Union européenne et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)…
PAULINE LONDEIX Le problème date d’il y a environ un mois. Les épidémiologistes alertent sur le fait que la France va faire face à une vague très importante de l’épidémie. Pourtant, les mesures restent très modestes. L’OMS a certes un peu tardé, mais désormais, elle l’affirme clairement : la priorité, c’est de dépister. La France, elle, donne le sentiment de réagir après tout le monde. Jusqu’à vendredi matin, Édouard Philippe affirmait que si on ne dépistait pas massivement, c’était en application d’une prétendue « doctrine médicale ». Mais de quelle doctrine parle-t-il ? Il essaye de faire passer pour un choix scientifique la conséquence du sous-investissement dans la santé et une certaine forme d’improvisation. Cela fait douze jours que nous demandons au gouvernement de publier la liste des tests utilisés, l’origine des réactifs, leur prix, qui sont les producteurs mobilisés, publics ou privés, quels sont les volumes attendus, pour quand. Aucune réponse.
Que révèle cette crise sur nos fragilités dans l’accès aux produits de santé essentiels ?
PAULINE LONDEIX On a laissé le secteur du médicament, des produits médicaux et de diagnostic aux seuls industriels du secteur privé, ce qui est une très mauvaise idée. Or, en cas de pandémie, ils ne sont pas en première ligne. Ce qui nous sauve dans l’urgence actuelle, ce sont les infrastructures publiques : les hôpitaux, la recherche… Pas le privé. Cela montre bien qu’il faut sortir ce secteur des logiques de marché.
C’est ce qu’a promis le président de la République le 12 mars. Vous y croyez ?
PAULINE LONDEIX Il nous a déjà habitués à ce type de décalage entre le discours et les actes. Cynthia Fleury appelle ça la falsification du langage. En mai dernier, devant l’Organisation internationale du travail (OIT), Emmanuel Macron avait vertement critiqué le libéralisme. On voit ce que ça a donné depuis… Le résultat, c’est qu’on est dans la pire situation possible pour faire face à une pandémie comme celle du Covid-19. Ce n’est pas la faute de ce seul gouvernement. Mais il a sa part de responsabilité.
Vous comprenez les médecins qui ont porté plainte devant la Cour de justice de la République ou le Conseil d’État ?
PAULINE LONDEIX Oui, parce qu’il y a eu trop de dysfonctionnements. Agnès Buzyn dit avoir alerté le premier ministre dès janvier. Sans résultat. Malgré cette conscience du danger, elle décide de quitter son ministère, en pleine crise… Et alors que celle-ci s’aiguise, début mars, qu’annonce Édouard Philippe ? Le 49.3 pour la réforme des retraites ! Si on ajoute à ce tableau l’absence de dépistage systématique, le manque de masques ou les ruptures en gel hydroalcoolique, on voit qu’il y a eu des problèmes à tous les niveaux. C’est grave.
Entretien réalisé par Alexandre Fache
Lundi, 23 Mars, 2020
« Pas de test, malgré la prescription de mon médecin »
Jean-Jacques Michot a contracté le Covid-19 dans un bureau de vote, à Saint-Ouen. Alors qu’il cumule les facteurs à risque et malgré l’ordonnance de son généraliste, il n’a pu être dépisté.
C’est une toux sèche et persistante qui alerta la femme de Jean-Jacques Michot, mardi 17 mars. Le lendemain matin, la fièvre s’était installée. Latifa n’hésite plus, elle appelle le médecin traitant. « En téléconsultation, il nous a expliqué comment évaluer ma fréquence respiratoire », explique Jean-Jacques. Il le sait aujourd’hui, il a été contaminé alors qu’il tenait un bureau de vote de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis).
À 72 ans, avec un traitement pour l’hypertension et un autre contre le psoriasis, il cumule ce que l’on nomme les facteurs à risque. Le même jour, Latifa récupère l’ordonnance au cabinet médical. « Il fallait absolument que mon mari soit sous surveillance », explique-t-elle. L’ordonnance destinée aux urgences indique « forte suspection de Covid-19 » et décrit les pathologies, les antécédents – notamment un cancer de la peau – du patient. « En même temps qu’il me parlait, le médecin a essayé d’appeler le 15, raconte Latifa. Sans succès. Il a aussi contacté un service ambulancier. Mais ce dernier a répondu qu’il ne faisait pas le trajet des urgences… » De son côté, Latifa appelle une compagnie de taxis. Même refus. « On a laissé tomber, des voisins pourront amener Jean-Jacques si vraiment son état s’aggrave, mais il ne fera pas le test. On ne va pas engorger les urgences alors que le médecin m’a dit que de toute façon, les tests, il n’y en a plus. »
De nombreux scientifiques préconisent un dépistage massif
Pourtant, tout comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de nombreux scientifiques préconisent un dépistage massif afin de mieux mesurer l’évolution de la pandémie. « En France, l’estimation du nombre de cas est basée uniquement sur les malades testés », déplore le docteur Henri Partouche, le médecin généraliste de Jean-Jacques Michot. Il espère que le réseau Sentinelles, qui assure le suivi des épidémies en médecine de ville, adapté au Covid-19 depuis le 16 mars, « permettra de tester le nombre exact de cas à partir d’un réseau de médecins généralistes ». Habiliter les médecins de ville à tester leurs patients, c’est pouvoir « mieux affiner le diagnostic » et aussi « améliorer plus tôt les comportements de confinement », assure le Dr Partouche. En attendant, il a expliqué à son patient comment surveiller sa fréquence respiratoire, sa température. Et il l’appelle régulièrement. « Nous sommes passés brutalement d’une médecine sociale, de relation, à une médecine de guerre », soupire-t-il. Malgré la fatigue, Jean-Jacques tient à garder le moral : « Je sais que j’en ai pour un moment, mais ça va passer. » Surtout, le couple sait qu’il peut compter sur la formidable solidarité des voisins de leur résidence.
Alors que leur activité est frappée de plein fouet, les indépendants déplorent l’insuffisance des mesures prises par le gouvernement, qui laissent sur le carreau les plus fragiles d’entre eux.
« J’ai perdu tout ce que j’aurais dû toucher, entre les contrats annulés et les événements auxquels je ne pourrai pas participer. En mars, 4 000 euros ont dû s’évaporer comme ça. Ce sera 2 500 euros supplémentaires pour chaque mois. » Plusieurs semaines après le début de l’épidémie en France, Emma Birski, photographe indépendante, accuse le coup. Avec la plupart de ses contrats auprès de labels de musique ou de marques annulés ou reportés, c’est la majorité de son activité qui s’est envolée. « J’essaye d’organiser la prévente de tirages pour sauver un peu les choses ; je ne sais pas si ça va suffire. Depuis décembre déjà, je pioche dans mes économies, elles sont en train de fondre. » Pour l’artiste, l’épidémie est une double peine : non seulement ses recettes ont fondu, mais elle ne pourra pas bénéficier du fonds de solidarité annoncé par l’État. Pour être concerné, il faut en effet percevoir moins d’un million d’euros de chiffre d’affaires annuel et démontrer une perte d’au moins 70 % en mars 2020 par rapport à mars 2019. En activité depuis moins d’un an, la photographe n’entre pas dans cette catégorie.
« Il y a plus de 2 millions d’entreprises de moins de 10 salariés en France. Selon nos calculs et les annonces faites il y a une semaine par le ministre de l’Économie, la mesure ne devrait couvrir que 600 000 entreprises. Beaucoup vont rester en dehors du dispositif. Si on a seulement 60 % de pertes ou si on vient de se lancer, on en est exclu », déplore Marc Sanchez, secrétaire national du Syndicat des indépendants et des TPE (SDI). Celui-ci réclame un élargissement massif de la mesure, qui laisse pour compte les travailleurs les plus fragiles.
L’État doit mettre les assureurs au pas
Restauratrice depuis sept ans à Nantes et avec un chiffre d’affaires d’environ 300 000 euros, Caroline Deguet pourra bénéficier du fonds de solidarité. Si elle applaudit la mise en place de cette aide, le montant de l’indemnisation reste trop dérisoire pour amortir complètement la fermeture de son restaurant. « C’est une bonne mesure, mais le montant est ridicule : 1 500 euros, ce n’est même pas mon loyer. » Dans le lot des annonces faites aux indépendants par Bercy, par ailleurs, une mesure manque pour la propriétaire du restaurant : la mise au pas des compagnies d’assurances. « Pour les assureurs, la pandémie ne fait pas partie des catastrophes naturelles. Je pensais être couverte pour mes pertes d’exploitation, mais je n’ai le droit à rien. Ce n’est pas normal, l’État devrait intervenir auprès des assurances. »
Concernant le report du paiement des charges sociales et fiscales annoncé par le gouvernement, il n’y a pas non plus de quoi se réjouir, considère la photographe Emma Birski. « Je trouve que c’est inutile, je vais quand même devoir payer plus tard une somme que je n’ai pas touchée », explique-t-elle. Si Caroline Deguet est moins sévère envers le report, qui lui permettra de dégager un peu de trésorerie pour payer son loyer et avancer le chômage partiel de ses trois salariés, remboursé a posteriori par le gouvernement, l’État n’a pas pris la mesure de la situation pour les indépendants les plus fragiles. « Je connais quelqu’un qui a débuté son activité il y a un mois. Même avec ces mesures, ça va être une catastrophe pour lui », craint-elle. Un point sur lequel le SDI a voulu appuyer : « Ce que nous avons demandé, c’est le dégrèvement des charges pour les indépendants pour les mois concernés par l’épidémie, et pas simplement le moratoire. »
La pandémie de Covid-19 est-elle liée à la déforestation et aux destructions d’écosystèmes ? Des liens existent, même s’ils sont parfois indirects, selon les chercheurs. L’extension des monocultures contribue à façonner un monde propice à la diffusion de ce type de virus.
Quels liens peuvent bien exister entre un virus infiniment petit et l’immense chaos du monde ? L’épidémie actuelle (plus de 11 200 personnes décédées et 270 000 cas recensés de par le monde, dimanche 22 mars au matin) est causée par un virus identifié en 2019, d’où l’appellation « Covid-19 » pour désigner la pathologie qu’il cause (« d » pour disease, la maladie). L’agent pathogène lui-même est composé d’un long ARN, son code génétique, qui est entouré de protéines. Observé au microscope électronique, il présente une forme de couronne, d’où le choix de nommer cette famille « corona », les virus à couronne – il en existe de nombreuses espèces. Il ne peut vivre que s’il s’accroche à une cellule vivante, avant d’y pénétrer, par exemple dans la gorge, le nez ou les poumons d’un être humain.
Sans hôte vivant pour se reproduire, il se désactive. À la différence des bactéries, dont certaines peuvent résister pendant des milliers d’années dans le sol, ces virus ne sont pas très résistants, et peuvent ne survivre que quelques heures, explique Jean-François Julien, spécialiste des chauves-souris au Muséum d’histoire naturelle. Les protubérances de la couronne du SARS-CoV-2 lui permettent de s’accrocher spécifiquement aux cellules humaines, d’où la vulnérabilité de nos organismes face à lui.
L’hypothèse la plus fréquemment avancée aujourd’hui est celle d’un virus hébergé par une famille de chauves-souris, qui aurait été transmis aux humains via les marchés d’animaux vivants à Wuhan, en Chine. Pour le chercheur en microbiologie et spécialiste de la transmission des agents infectieux Jean-François Guégan, la pandémie actuelle est « un boomerang qui nous revient dans la figure ». Modification des habitats naturels d’un côté, consommation de viande et de produits d’animaux sauvages de l’autre, massification du transport mondial…, les origines de la propagation du coronavirus sont liées à notre modèle économique et « n’ont rien à voir avec des causes strictement sanitaires », dixit le spécialiste.
L’émergence du coronavirus correspond de fait à une conjonction de différents événements et tous les chercheurs ne sont pas unanimes sur ses causes directes. Pour François Moutou, vétérinaire et épidémiologiste, il faut être prudent : « Aucune histoire n’a qu’une seule explication. » Pour ce chercheur, il est tout à fait banal de rencontrer des virus que l’on ne connaît pas encore. Des parasites circulent partout en permanence, y compris entre les animaux et les humains. Chaque personne héberge dans son corps des bactéries et des virus, et certains depuis le début de l’évolution, au point d’avoir été intégrés à notre ADN.
D’après les échantillonnages de coronavirus identifiés chez les chauves-souris, des chercheurs ont découvert que le matériel génétique de certains d’entre eux ressemblait fortement à celui qui touche les humains. C’est aussi le cas, mais avec une moins grande proximité, de certains de ces pathogènes prélevés chez le pangolin, un petit mammifère insectivore et couvert d’écailles qui pourrait être l’animal intermédiaire entre le porteur initial du virus (la chauve-souris) et l’espèce humaine – cette hypothèse n’étant pas confirmée toutefois au stade actuel des savoirs.
En 2002-2003, lors de l’épidémie de Sras (syndrome respiratoire aigu sévère, pneumonie due à un virus de la famille des coronavirus), les marchés d’animaux vivants en Chine ont été des foyers identifiés de contagion. C’est peut-être ce qui s’est passé également en 2019 pour le SARS-CoV-2.
Pourquoi ? Des poulets, des chiens, des pangolins, et autres espèces s’y retrouvent entassés dans des caisses empilées les unes sur les autres. Les animaux sauvages viennent alors d’être traqués, piégés, capturés et se trouvent en état de stress absolu, décrit François Moutou, qui a travaillé sur cette première épidémie de Sras. Dans ces conditions d’enfermement apocalyptiques, les défenses immunitaires s’amoindrissent et les agents pathogènes ont tendance à se multiplier au-delà de leur nombre habituel. C’est dans les cuisines des restaurants, qui conservent des bêtes vivantes afin de réduire la durée entre leur mort et leur cuisson pour les clients, que le virus du Sras serait passé aux humains en 2002, par l’intermédiaire de cuisiniers.
Dans le cas de ce premier Sras, explique Serge Morand, chercheur au CNRS et au Cirad (Centre de recherche agronomique pour le développement, à Montpellier), et actuellement basé en Thaïlande, c’est la civette – petit mammifère anciennement appelé chat musqué – qui fut l’espèce transmetteuse, à partir d’un virus, là aussi, hébergé par une chauve-souris.
Le chercheur relève que tous ces animaux sont en outre victimes d’un trafic, la « viande de brousse ». « Certes, il existe en Asie des pratiques traditionnelles, culinaires et médicinales, qui peuvent expliquer la consommation de ces animaux. Mais on observe aussi une demande en expansion de la part d’une clientèle moyennement aisée vivant en ville, et des stratégies commerciales. La chauve-souris se mange en Chine, au Laos, en Thaïlande. Les écailles de pangolin sont utilisées dans la médecine chinoise… Il y a, enfin, une multiplication des animaux de compagnie chez les gens. Tout cela a pu concourir à l’émergence du virus, même s’il est difficile pour l’instant de départager les facteurs. »
Un phénomène qui remonte au néolithique
Parmi ces facteurs, il y a aussi le fait que les chauves-souris vivent souvent près des villages, explique le spécialiste de ces mammifères Jean-François Julien. Cette proximité est favorable à la transmission de virus, tout comme leur très grande diversité. « Il existe 1 400 espèces de chauves-souris. Ainsi, des milliers de types de virus différents se maintiennent au sein de leurs populations », explique le chercheur. Outre leur grande diversité, la plupart présentent deux autres caractéristiques propices à la propagation virale : elles sont grégaires et ont de bonnes facultés de dispersion. Elles se déplacent donc souvent, et peuvent fonder des colonies très populeuses réunissant plusieurs espèces. Quand elles mettent bas, en particulier, les virus sautent facilement d’une espèce à l’autre. » Une recherche aux Baléares a mis en évidence des liens entre ces comportements et la diffusion d’un virus de la rage. Mais la science ne connaît qu’une infime partie de tous les virus abrités par les chauves-souris. « Cela reste obscur. On ne travaille sur les bêtacoronavirus de la famille de SARS-CoV-2 [les formes qui touchent les humains aujourd’hui – ndlr] que depuis 2003. »
Bien que les chauves-souris européennes gîtent souvent au sein ou à proximité des habitations, explique Jean-François Julien, leurs effectifs et leur diversité plus faibles rendent infiniment moins probable l’émergence de zoonoses comparables à celles qui sont apparues dans des régions plus chaudes d’Afrique et d’Asie.
« Le problème n’est pas la chauve-souris, le problème est en amont : c’est la destruction des habitats naturels et le non-respect de leur biodiversité », précise de son côté Jean-François Guégan. Et cette cause profonde, on la retrouve d’une épidémie à l’autre : la croissance démographique de la population humaine a entraîné des modifications irréversibles sur les écosystèmes. « La recherche de nouvelles terres agricoles a provoqué ces dernières décennies une déforestation massive qui a bousculé les équilibres naturels, explique ce chercheur en poste à INRAE (Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), à Montpellier. Les humains se sont retrouvés exposés à des micro-organismes portés par des animaux qu’ils ne rencontraient pas auparavant, ou se sont mis à en consommer d’autres ou à utiliser certaines parties de leur corps comme avec les pangolins. Or c’est lors du passage d’un animal à des humains que ces micro-organismes deviennent pathogènes pour l’homme – plus par circonstances que par nécessité, ainsi que l’exprimait le professeur Charles Nicolle. Ce phénomène remonte au néolithique : chaque fois que l’homme a modifié les sols, a commencé à défricher les écosystèmes pour le développement de son agriculture, il s’est retrouvé exposé à de nouveaux micro-organismes qu’il n’avait jamais rencontrés auparavant. »
Cette fois-ci, la pandémie agit comme un révélateur des impasses que nous nous construisons nous-mêmes : « La Terre ne peut plus supporter une telle croissance démographique, une telle expansion économique au détriment des écosystèmes naturels… Le risque est de voir poindre à l’horizon de nouvelles épidémies plus dangereuses que celle que nous subissons malheureusement aujourd’hui. »
L’explosion démographique humaine depuis le XIXe siècle, d’un milliard d’individus en 1800 à 7,5 milliards aujourd’hui, crée de fait des impacts sans précédent : « Toutes ces personnes ont besoin d’espaces pour construire leurs habitations, de moyens de communication et de circulation, de terres à cultiver pour se nourrir », résume François Moutou.
L’histoire de l’humanité est marquée par des conséquences sanitaires liées à nos relations avec les autres espèces, animaux sauvages mais aussi d’élevage, poursuit l’épidémiologiste. C’est ce qu’on appelle les zoonoses : des maladies dont les agents pathogènes circulent des animaux vers les hommes, et inversement. Un virus de bovins a donné la rougeole à des humains et la tuberculose humaine (une bactérie) a donné la tuberculose bovine, par exemple. Ces circulations peuvent être bénéfiques aux humains : des médecins ont ainsi un jour découvert que la vaccine, un virus de la vache, rendait les humains résistants à la variole. Cela les a mis sur la voie de la fabrication des premiers vaccins.
« Pendant longtemps, on a imaginé que les mondes du vivant étaient organisés en espèces différentes et stables, ajoute le chercheur. Mais la vie est un réseau évolutif. Plus on travaille sur la vie, plus la notion d’espèces se discute. Dans mon corps il y a des bactéries intégrées au début de la vie, dans mes cellules, qui sont devenues des symbiotes (les mitochondries). Sans elles, je ne peux pas vivre. Chaque individu est l’écosystème de plusieurs espèces. »
Si les populations humaines continuent à interagir de plus en plus avec les écosystèmes naturels, des épidémies comme celle du coronavirus vont toutefois se répéter. « Ces virus ne sont pas des agents pathogènes en soi, insiste Jean-François Guégan. Les parasites sont d’ailleurs nécessaires aux équilibres des écosystèmes – de la même façon que tout être humain héberge une quantité extraordinaire de bactéries et de virus. En empiétant sur les écosystèmes naturels, on réveille actuellement et massivement des cycles de vie naturels de microbes existant depuis la nuit des temps. Ces derniers se révèlent être des tueurs lorsqu’en tant qu’espèce humaine nous les rencontrons. »
Métropandémies
De fait, l’habitat naturel de la chauve-souris, comme du pangolin, est la forêt. La déforestation a poussé ces animaux hors de leur environnement naturel, les a rapprochés des habitations humaines. Dans le cas du virus Nipah, qui s’est propagé une première fois en 1998 en Malaisie, un lien a ainsi été établi entre les chauves-souris géantes qui hébergeaient le virus et la vaste déforestation entraînée par la production d’huile de palme. Le virus, sorti de son milieu naturel, s’est propagé à partir des défections urinaires des chauves-souris dans les fermes, où les cochons ont ensuite été contaminés.
En Côte d’Ivoire, le virus Ebola a notamment proliféré dans une zone d’intense déforestation, qui a pu entraîner des déplacements d’animaux, et notamment de chauves-souris, hôte de ce virus particulièrement dangereux pour les humains, explique Jean-François Julien.
D’après l’écologiste de la santé Serge Morand, la conjugaison de deux phénomènes – à la fois le rapprochement de l’homme d’une faune sauvage en recul et l’augmentation des animaux d’élevage – favorise la circulation de nouveaux pathogènes. « La libéralisation complète de nos économies, la mondialisation permet à tout cela de se développer. À la place d’un habitat agricole diversifié, fait de villages, de forêts communautaires, de diverses plantations, se développent les grandes plantations à base de cultures uniformes : le soja au Brésil, l’huile de palme, l’hévéa (caoutchouc), ou encore le teck en Asie… Des cultures destinées au commerce international, et qui sont complètement sorties de leur aire écologique. »
« Les épidémies de grippe aviaire proviennent à chaque fois d’Asie du Sud-Est, note Jean-François Guégan. Or c’est là que l’on observe l’une des plus fortes croissances urbaines de la planète, et où l’on voit apparaître de nombreuses zones d’agriculture et d’élevage périurbains (poulet, canard, porc…), dans des milieux tropicaux qui sont aussi d’une grande richesse biologique. En faisant se rencontrer l’un et l’autre, on favorise des réactions en chaîne dans ces nouveaux écosystèmes créés par l’humain. C’est donc tout un modèle d’organisation et de développement qui est aujourd’hui en cause et que vient nous rappeler le Covid-19. »
C’est ce que disent aussi des travaux en cours en « urban studies », les études urbaines. « Le coronavirus qui nous touche aujourd’hui est un exemple des relations étroites entre le développement urbain et l’émergence – ou la réémergence – de maladies infectieuses, écrivent Roger Keil, Creighton Connolly et S. Harris Ali dans The Conversation.
« Les infrastructures jouent un rôle central : les maladies peuvent rapidement se répandre entre les villes grâce aux infrastructures de la mondialisation, comme les réseaux de voyage aérien. Les aéroports se trouvent souvent en bordure des villes, soulevant des enjeux complexes de gouvernance et de juridictions concernant la responsabilité de contrôler les épidémies dans les vastes régions urbaines. »
Dans un article sur les « métropandémies » paru en 2016 dans les Cahiers de la métropole bordelaise (signalé par le politiste Renaud Epstein, qui a créé une page de conseils de lecture pour le confinement), Gilles Pinson, professeur de sciences politiques et spécialiste de politiques urbaines, écrit : « Survenue en 2003, l’épidémie de Sras est vite devenue un cas d’école de ces “métropandémies” touchant quasi simultanément des foyers très éloignés géographiquement mais intensément connectés par le trafic aérien. Apparu d’abord au 9e étage de l’Hôtel Métropole (sic) de Hong Kong en février, le virus se propage rapidement à Singapour, à Hanoï, en Chine continentale, mais aussi au Canada, notamment à Toronto qui abrite l’aéroport le plus important du pays et une très importante communauté asiatique. Si le bilan n’a rien à voir avec les grandes pandémies du début du XXe siècle – le Sras a tué 646 personnes selon l’OMS alors que la “grippe espagnole” de 1918 aurait causé la mort de 100 millions de personnes –, elle met au jour l’impact sanitaire du haut degré de connexité entre les fières métropoles du monde globalisé. »
Autre exemple édifiant cité par le chercheur, au sujet cette fois-ci du virus Zika au Brésil : « Un lien a été établi entre l’urbanisation sauvage au Brésil et la propagation de Zika, mais aussi de la dengue, du chikungunya ou encore de la fièvre jaune. En effet, l’aedes aegypti, le moustique à l’origine de la propagation de ces maladies, était jusque récemment un animal adepte d’un habitat forestier. Dans les dernières décennies, la déforestation et le développement d’un habitat précaire autour des grandes métropoles du Sud l’ont fait déménager. L’accès des néo-urbains à un minimum de consommation combiné à l’absence de services de traitement des déchets et d’assainissement ont offert aux moustiques un habitat, fait de sacs plastique, de bouteilles vides et de pneus abandonnés, idéal pour leur prolifération. »
Au-delà de la question spécifique des coronavirus, l’extension massive des monocultures agricoles (céréales, oléagineux, café, cacao…) contribue à façonner un monde propice à la diffusion des agents pathogènes. « Dans une prairie où poussent une centaine d’espèces végétales, un virus peut se perdre, décrit François Moutou. Mais face à un champ de 10 hectares de maïs, s’il peut s’associer aux cellules de la plante, il se répand sans limite. » De façon comparable, la sélection de poulets et de porcs dans les élevages industriels en fonction de critères commerciaux – afin que les animaux grandissent vite et que leur taille augmente – standardise les individus. Du fait de leur similarité génétique, eux aussi deviennent plus vulnérables aux virus, comme ceux de la grippe aviaire ou de la peste porcine.
Dé-mondialisation
Cette homogénéisation des mondes est au cœur de multiples travaux aujourd’hui. Si dans le monde de la recherche, de nombreuses personnes parlent d’« anthropocène » pour décrire notre ère, celle du bouleversement du système Terre par les civilisations humaines, d’autres lui préfèrent le mot « plantationocène ». Pour la philosophe Donna Haraway et l’anthropologue Anna Tsing, cette expression désigne précisément l’homogénéisation des mondes à travers les cultures industrielles et la mondialisation de l’économie.
Pour ces deux chercheuses, la plantation est à la fois une métaphore et une matrice de notre organisation contemporaine de production de la valeur. Tsing a ainsi mis en évidence que les plantations esclavagistes de canne à sucre aux XVIe et XVIIe siècles étaient non seulement des lieux de souffrance humaine incommensurable, mais aussi des nids de propagation néfaste de champignons destructeurs bien au-delà du territoire des champs de canne, du fait de leur homogénéité agricole et de la diffusion de leur production. C’est ce modèle qui s’est répandu et s’est accentué avec l’essor de l’agriculture industrielle, de l’urbanisation sans limite, et de l’accélération des flux d’humains et de marchandises tout autour du globe.
Aujourd’hui, l’aviation transporte plus de trois milliards de passagers par an. Ces voyageurs qui circulent de plus en plus loin, de plus en plus vite, hébergent chacune et chacun dans leur corps des virus. « Toute l’histoire de nos maladies infectieuses est une histoire de circulation des personnes, de mondialisation », rappelle Serge Morand. Les rythmes de propagation se sont simplement accélérés au fur et à mesure que la vitesse des moyens de transport a augmenté.
Depuis une quarantaine d’années, le nombre d’épidémies et la diversité des maladies ont ainsi très fortement augmenté. Au point de créer des situations improbables : en 2010, après le tremblement de terre en Haïti, c’est par avion que le choléra arrive subitement sur l’île… par l’intermédiaire de militaires pakistanais venus dans le cadre de l’aide humanitaire. « Au XIXe siècle, la mondialisation des épidémies de choléra est complètement liée à la vitesse des bateaux, explique Serge Morand. Au fur et à mesure que le progrès avance, la bactérie Vibrio arrive de plus en plus vite des Indes au continent européen. »
Jean-François Guégan compare l’épidémie actuelle avec la mal nommée grippe espagnole, qui s’est propagée en 1918 à partir des soldats cantonnés dans le nord de la France. 1918, c’est l’armistice, et les soldats rentrent chez eux – c’est-à-dire aux États-Unis, au Canada, dans les Antilles, en Afrique du Sud, en Afrique occidentale et centrale, en Inde… et ainsi ils diffusent ce virus mortel sur la planète entière. « À l’époque, les déplacements se faisaient par bateau et beaucoup moins par avion. Mais c’est déjà l’homme, par ces déplacements, qui propageait le virus. »
Pour toutes ces raisons, il semble logique de penser que nous allons connaître de plus en plus de tels épisodes épidémiologiques. Serge Morand, qui a publié en 2016 chez Fayard un livre au titre prémonitoire – La Prochaine Peste. Une histoire globale des maladies infectieuses – en est convaincu. « Nos écosystèmes ont perdu de la résilience et de leur capacité à s’autoréguler. Le coronavirus n’est pas le dernier soubresaut “pathogénique” de notre planète. Tant que la biodiversité continuera de s’éteindre, ce genre d’épidémie se reproduira. Il faut se saisir de cette crise pour s’attaquer aux causes, et non pas traiter les conséquences. »
Lui prône une « dé-mondialisation, une relocalisation de nos agricultures ». Des orientations pour lesquelles l’Union européenne dispose déjà d’instruments. Le Green Deal de la Commission von der Leyen, les plus de 50 milliards d’euros annuels de la Politique agricole commune (PAC)…, tout est là. Plutôt que de continuer à subventionner les agriculteurs à l’hectare, la PAC, actuellement en négociation, pourrait coller aux ambitions environnementales affichées, et aider au retour à une agriculture locale, respectueuse des écosystèmes. Ce pourrait être une manière de redonner du sens au projet européen.
De la grippe espagnole de 1918-1919 au coronavirus de 2019-2020
En 1918, une des plus grande pandémie de l'histoire de l'humanité, la grippe espagnole, provoque plusieurs dizaines de millions de morts. Un siècle plus tard, ces évenements font étrangement échos à celle du coronavirus.
La grippe dite « espagnole » avait en fait vraisemblablement son origine en Chine, puis elle a muté aux Etats-Unis. Pourquoi alors a-t-elle été appelée « grippe espagnole » ? C’est parce que l’Espagne a été le seul pays à publier librement des informations sur cette épidémie. En effet, l’Espagne, Etat neutre pendant la guerre, n’était pas tenue au secret militaire1.
D’après l’historien Niall Johnson, la grippe espagnole a touché sévèrement l’Inde (18 millions de morts soit 6 % de sa population), la Chine (9 millions) et l’Europe (2,3 millions de morts)2.
Cette maladie a causé une mortalité 10 à 30 fois plus haute que la grippe saisonnière. Elle a été mortelle pour 2 à 5 % des cas. En l’absence d’antibiotiques, la maladie causait souvent la mort au bout de dix jours de symptômes douloureux, sur des individus épuisés et affaiblis3.
Elle a proliféré car les populations n’avaient pas conscience – contrairement à aujourd’hui- des mesures d’hygiène et de précaution élémentaire à prendre : confinement, éloignement distanciel, lavage des mains… A l’époque, la grippe espagnole a été répandue par les paquebots remplis de voyageurs qui traversaient l’Atlantique, et a engendré un foyer épidémique particulièrement vif du côté de Boston et de la Californie. Bientôt, la majorité des grandes villes américaines ont été infectées.
En Europe, le virus a été sans doute apporté par les soldats américains venus en 1917 en renfort pour aider la Triple Entente dans la guerre.
Une pandémie mondiale
En 1918, le virus connaît une diffusion exponentielle : en deux semaines, il couvre tout le continent nord-américain. Le mois d’octobre 1918, un mois avant la fin de la guerre, est particulièrement meurtrier, le virus y est très virulent et mortel sur des populations harassées par la guerre. Des personnalités comme le poète Guillaume Apollinaire y succombent. Aux Etats-Unis, c’est la panique, et une infirmière sur quatre meurt du virus.
De l’Europe, le virus se répand jusqu’aux colonies par le biais des paquebots. En novembre 1918, alors qu’on célèbre la fin de la guerre, l’épidémie devient une pandémie mondiale. Elle est présente sur tous les continents. En Afrique et en Asie, la proportion de personnes contaminées oscille entre 30 et 80 %, chiffre énorme, étant donné le faible niveau d’hygiène, la pauvreté et la situation démunie des colonisés. Seule l’Australie parvient à mettre sur pied un système efficace de quarantaine4.
Pourquoi n’a-t-on alors pas beaucoup parlé de cette pandémie dans la presse de l’époque? A cause de la censure de guerre. De fait, la grippe espagnole n’est pas restée très présente dans les mémoires collectives, éclipsée par la mémoire très forte de la Première Guerre mondiale, célébrée ensuite par les cérémonies officielles et par les anciens combattants.
Après une accalmie en décembre 1918, l’épidémie reprend de la vigueur en 1919. Certains pays restent même touchés jusqu’en 1920. Parmi les bizarreries liées aux phénomènes de rumeurs, et des mouvements de panique, le prix du rhum, réputé antidote, flambe.5
Pourquoi cette grippe est-elle apparue à ce moment-là ? Comme le rappelle le Pr Berche, cela s’explique par «de mauvaises conditions sanitaires, des populations affaiblies et de grands rassemblements » liés au contexte de la fin d’une guerre planétaire longue de cinq ans. «On pense que la grippe espagnole est apparue d'abord au Kansas où elle a contaminé de jeunes soldats américains, qui étaient réunis trois mois dans des camps de formation militaire, à raison de 50 000 à 70 000 individus, avant de traverser le pays et de prendre la mer pour l'Europe»6.
Comme l’analyse l’historien des sciences Guillaume Lachenal, au plus fort de l’épidémie, à l’automne 1918, la réponse médicale a été complètement inadaptée : « manque de lits, de médicaments et surtout de personnel, les médecins, infirmiers et infirmières – qui comptent aussi parmi les premières victimes de la maladie – étant massivement mobilisés sur le front. Les autorités militaires agissent à l’aveuglette, laissant des malades en permission diffuser la grippe dans tout le pays, tout en faisant au mieux pour recenser les cas, grâce à une bureaucratie minutieuse et discrète – censure oblige. »7
Il y avait déjà eu une épidémie de grippe en 1889, dite « grippe russe », mais les sociétés n’avaient apparemment pas assez tiré les leçons de ce premier avertissement8.
La situation en France
En 1918, les autorités françaises ne prennent pas la mesure à temps de la gravité de la situation : comme l’écrit Frédéric Vagneron, « au milieu de l’été [1918], l’épidémie est considérée comme un problème sinon en voie de règlement, du moins ne prêtant pas à l’inquiétude. L’affirmation de la nature grippale de la maladie sert à rassurer la population, plus encline à l’affolement en cas de maladie infectieuse comme le choléra et le typhus, dont la presse indique la réapparition sur le front oriental au même moment. Dans ce contexte, la gestion des premiers cas de grippe par la Suisse, qui a adopté des mesures énergiques pour contrôler la circulation des personnes, limiter les regroupements, est jugée trop sévère et de nature a inquiéter inutilement les populations »9. Cet historien souligne « l’étrangeté de cette relative ignorance de la grippe par les contemporains ».
La presse française tarde à rendre compte de l’épidémie de grippe espagnole : comme l’observe Françoise Bouron, « dans la presse nationale, les articles sur l’épidémie de grippe sont quasi inexistants jusqu’à la fin du mois de mai » 1918. Puis des articles fantaisistes paraissent, indiquant des remèdes invraisemblables : manger de la farine par exemple. Les journaux colportent de folles rumeurs : « En 1918, la rumeur court que la grippe aurait été envoyée par les Allemands dans les boîtes de conserve, ou qu’elle serait arrivée jusqu’en France par sous-marin, ou encore que les premiers cas auraient été observés à la prison de Sing-Sing aux États-Unis et que de là, elle aurait gagné l’Europe à bord des bateaux qui transportaient les militaires américains »10.
La grippe espagnole a eu des conséquences sur le moral et le comportement des populations, après-coup. Dans les années 1920, la guerre et l’épidémie étant passées, on entre dans les « années folles », les peuples ont besoin de s’amuser et, pour Svenn-Erik Mamelund, la grippe espagnole pourrait avoir provoqué par contre-coup un véritable « baby-boom » dans les années 1920 dans certains pays, comme la Norvège11.
La création de l’ancêtre de l’OMS
L’épidémie de grippe espagnole a été un catalyseur pour pousser à la création d’une organisation internationale consacrée à la santé mondiale. En 1907 déjà, «l'Office international d'Hygiène publique» (OIHP) avait créé à Paris, muni d'un secrétariat permanent et d'un «comité permanent» qui organise plusieurs conférences. Mais en 1918-19, les États-Unis s'opposent à ce que l'OIHP passe sous le contrôle de la Société des Nations (SDN) nouvellement créée, et à laquelle ils n’ont pas adhéré, le Congrès américain se prononçant contre, au nom de l’isolationnisme.
Dans l’entre-deux-guerres, l’OIHP continue son action, adoptant en 1926 une Convention sanitaire internationale contenant pour la première fois des dispositions relatives à la variole et au typhus. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, deux organismes sanitaires internationaux distincts coexistent en Europe, l'OIHP et l'Organisation d'Hygiène de la Société des Nations tandis que, pour le continent américain, c’est l'Organisation sanitaire panaméricaine qui tente de mettre en place une gouvernance continentale de la santé.
Finalement, il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale, et la création de l’ONU en 1945, pour qu’une agence spécialisée chargée de la santé, l’OMS, soit créée, et basée à Genève, en 1948. Sa mission est de conduire la population mondiale au « plus haut niveau de santé possible ».
De la grippe espagnole de 1918 au CoVid-19 de 2020
En réalité, la médiatisation actuelle des alertes grippales ne doit pas faire oublier que, au quotidien, depuis des années, d’autres maladies sont beaucoup plus meurtrières, surtout pour les peuples des pays du Sud touchés par la pauvreté : le paludisme tue entre un et 3 millions de personnes par an, et le sida, considéré depuis 2002 comme une pandémie globale, tue actuellement près de 800 000 de personnes par an (2 millions par an il y a une douzaine d’années).
Au premier trimestre 2020, les Etats réagissent distinctement, chacun à leur façon, à cette crise pandémique. L’Union européenne ne réagit pas de manière coordonnée. L’OMS, agence de gouvernance globale de la santé, devrait coordonner au niveau mondial les mesures à prendre et veiller à ce que les populations les plus pauvres ne soient pas laissées pour compte et à ce que les Etats coopèrent entre eux pour vaincre la maladie. Mais en sera-t-elle capable ?
Chloé Maurel est historienne
1Lise Loumé, « Grippe espagnole : le mystère de son origine enfin résolu », Science et avenir, 30 avril 2014.
2Niall Johnson, Britain and the 1918-1919 Influenza Pandemic. A Dark Epilogue, Routledge, 2015.
3Sur ce sujet, cf. Michel Morange, « Expliquer les épidémies : le cas particulier de la grippe espagnole de 1918 », Les secrets du vivant, 2012, p. 125-133.
4Sur ce sujet, cf. Vincent Viet, La Santé en guerre, 1914-1918. Une politique pionnière en univers incertain,
Paris, Les Presses de Sciences Po, 2015.
5Louise Wessbecher, « 100 ans avant le coronavirus, la grippe espagnole avait aussi ses masques et ses remèdes miracle », Le Huffington Post, (en ligne), actualisé le 20 mars 2020.
6Pauline Fréour, « L’origine du virus de la grippe espagnole de 1918 enfin précisée », Le Figaro, 29 avril 2014, en ligne.
7Guillaume Lachenal, « C’était en 1918… L’épidémie de grippe espagnole », Vie-publique.fr, Parole d’expert, 27 février 2020 (en ligne).
8Sur ce sujet, cf. Aux frontières de la maladie. L’histoire de la grippe pandémique en France (1889-1919), sous la direction de Patrice Bourdelais, EHESS, Paris, 2015.
9 Frédéric Vagneron, « Quand revient la grippe Elaboration et circulation des alertes lors des grippes « russe » et « espagnole » en France (1889-1919) », « Parlement[s], Revue d'histoire politique », 2017/1 N° 25 , p. 55 à 78
10Françoise Bouron, « La grippe espagnole dans les journaux français », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2009/1, n°233, p. 83-91.
11 Svenn-Erik Mamelund, « La grippe espagnole de 1918 est-elle responsable du Baby-Boom de 1920 en Norvège ? », revue Population, 2004/2 Vol. 59 , p. 269 à 302.
12« Coronavirus : l’épidémie de covid 19 considérée comme une pandémie par l’OMS », Le Monde et AFP, 11 mars 2020. (en ligne).
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