Il y a quatre-vingt-dix ans, le poète, dramaturge et compositeur espagnol était tué par les milices franquistes à Grenade, un mois après le coup d’État perpétré par Franco. Irréductible, son œuvre témoigne d’un engagement politique et poétique dont les échos nous parviennent encore.
On ne connaît pas la voix de Lorca. Des photos, il y en a, qui ont fixé dans la mémoire collective ce beau visage rond et brun. Des images en mouvement aussi : en novembre dernier, de vieilles pellicules du jeune Lorca en itinérance théâtrale sont réapparues.
Dénichées par le cinéaste espagnol Manuel Menchon pour un documentaire à venir, La voz quebrada (« la voix brisée »), construit autour des journaux de Juan Ramirez de Lucas, l’ultime amour de Lorca, ces images attestent d’une mémoire qui ne se tarit pas. Au détour d’un photogramme, on aperçoit le sourire de l’artiste, à l’arrière d’une voiture embarquée sur les routes poussiéreuses d’Espagne, dans le bouillonnement des années de la Barraca, théâtre universitaire ambulant impulsé et soutenu par la Seconde République.
On ne connaît pas la voix de Lorca, pourtant il a failli y en avoir une trace : l’Archive sonore, phonothèque créée sous la deuxième République espagnole, avait prévu de faire parler le poète dans ses micros. Mais Lorca était encore jeune. Il y avait le temps. On ne savait pas que le poète et dramaturge mourrait à 37 ans.
Le « silence » de Bernarda Alba
Le 18, ou peut-être 19, août 1936, un mois après le coup d’État qui déclencha la guerre d’Espagne, des mains enragées des milices phalangistes, qui préparaient le terrain à une dictature implacable et s’en prenaient ainsi à un penseur de la liberté, de l’art, de la poésie, de l’antifascisme. Le meurtre, répugnant, a été caché puis nié par les franquistes. « Apprenez que le crime a eu lieu à Grenade ! » finira par crier, deux mois plus tard, dans un poème, son ami Antonio Machado.
Ce rendez-vous manqué avec l’archive sonore dirait-il alors un poète réduit au silence, ce même « silence ! » que hurle la tyrannique Bernarda Alba au début et à la fin de sa dernière pièce, l’une des plus grandes ? Ce serait nier ce que son œuvre chante, pleure, rit et crie encore à nos oreilles, presque un siècle plus tard.
« Même quand Bernarda Alba demande de faire silence, pour elle et pour les autres, ça ne fonctionne pas », fait remarquer le metteur en scène Thibaud Croisy dans le texte qu’il signe pour l’Humanité. La voix de Lorca, de même, résonne encore.
Une enfance andalouse
Federico Garcia Lorca est né le 5 juin 1898 dans une famille aisée de Fuente Vaqueros, dans la Vega de Grenade. Son père, un riche cultivateur, a épousé Vicenta, une institutrice, qui lit Victor Hugo à la fratrie et fait jouer du piano au petit Federico. Celui-ci vit au rythme encore patient de l’Andalousie profonde, sans doute fasciné par ces vieilles Espagnoles aux airs sombres qu’il sublimera dans son théâtre. Animé par une attention vive aux musiques et danses populaires, il mènera, avec le compositeur Manuel de Falla, un travail poétique et musical autour du cante jondo.
Mais l’enfant baigne aussi dans une pensée libérale qui, au sens que revêt le mot au XIXe siècle, s’élève contre les monarchies conservatrices. Une des premières pièces de Lorca se consacrera d’ailleurs à Mariana Pineda, héroïne de la résistance grenadine, exécutée en 1831 pour son opposition au roi Ferdinand VII. Le décor est cette Espagne rurale qu’il mettra en scène dans sa trilogie la plus célèbre – Noces de sang, Yerma, la Maison de Bernarda Alba. C’est aussi celui, tout proche, d’une culture qu’on nomme là-bas gitane. Il en exalte la force esthétique dans son célèbre Romancero gitano, où il dénonce aussi les violences de la garde civile sur cette minorité.
« Le succès du Romancero gitano l’a un peu enfermé dans ce mythe du poète andalou », observe Zoraida Carandell, professeure de littérature et civilisation de l’Espagne contemporaine à Paris Nanterre. Lorca aurait été trop ibère, trop lyrique. Borges, mesquin, lui collera l’étiquette « Andalou professionnel ». « Il y a eu une réduction, qui est devenue intéressée au moment du franquisme, où on a cessé de jouer ses pièces pour le réduire à cela. Mais Lorca était bien d’autres choses. »
L’éveil new-yorkais
Il suffit de lire Poète à New York, fruit d’un voyage aux États-Unis commencé en juin 1929. À New York, Lorca est « assassiné par le ciel » strié de gratte-ciel. Et l’Espagnol est profondément choqué par la vision des violences inouïes faites aux Africains-Américains. De ce voyage sort un recueil à l’intérieur duquel il inclut la photo édifiante d’un corps d’homme noir brûlé.
« Lorca rejette cette société qui ignore la souffrance des Noirs américains, analyse Zoraida Carandell. Il parle de l’alcool frelaté vendu aux Noirs sous la prohibition. Il parle aussi de l’exploitation, de la privation de liberté, du chômage, relie les phénomènes entre eux. Le plus proche de Lorca à cette époque, c’est finalement les Temps modernes de Chaplin. »
Dans Cri vers Rome, il critique les accords du Latran, où le pape Pie XI a tout concédé à Mussolini. « Lorca manie un langage antifasciste et perçoit avec beaucoup de clarté ce qui est en train de se passer au tournant des années 1930 », poursuit Zoraida Carandell.
En Espagne, la Seconde République est proclamée le 14 avril 1931, après sept ans d’une dictature incarnée par le général Miguel Primo de Rivera. Elle s’accompagne d’un regain d’espoir et de droits et la Barraca réalise un rêve itinérant de politique culturelle républicaine et d’éducation populaire. Lorca et Eduardo Ugarte y rendent accessibles les grands classiques espagnols : Calderon de la Barca, Lope de Vega, Cervantès…
C’est la conscience qu’on assassine
L’aventure dure cinq ans. En juillet 1936, toute l’Espagne tremble sous la rumeur d’un coup d’État. Le 13 juillet, Lorca quitte Madrid pour rejoindre sa famille à Grenade. Le soulèvement militaire orchestré par le général Franco a lieu les 17 et 18 juillet, et Grenade bascule le 20, plonge dans une répression barbare. Les factieux veulent tuer un « communiste », un « pédé ».
Lorca, qui se sait poursuivi, se cache de maison en maison. En vain. Obéissant aux ordres du cruel gouverneur civil José Valdés, aux côtés de l’ex-député d’extrême droite Ramon Ruiz, l’avocat Juan Luis Trescastro se vantera d’avoir tué le grand poète de « deux balles dans le cul ».
Ce meurtre politique fut nié par beaucoup, y compris Dali, ancien amant rallié au franquisme, qui tentera de faire passer le crime pour une affaire intime. La mémoire du poète a depuis été un champ de forces, secoué au cours du XXe siècle par les recherches fondamentales de Marie Laffranque ou celles du biographe irlandais Ian Gibson.
En témoigne aujourd’hui le combat de Laura Garcia Lorca, sa nièce, à la tête de la Fundacion Federico Garcia Lorca, à Grenade, qui s’alarmait en 2024 dans El País de la « grande précarité » humaine et financière dans laquelle elle tente de faire vivre l’œuvre et la pensée du poète. La même année, cette passeuse a dû protester contre la désignation à la tête du Patronato Garcia Lorca, par le Parti populaire local, d’Antonio Membrilla, lequel avait parlé de la « mémoire historique » comme d’une « niaiserie hystérique ».
« Détruire le théâtre ou vivre dedans ? »
Lors du dernier Festival de Cannes, La bola negra, des Espagnols Javier Ambrossi et Javier Calvo, Prix de la mise en scène, a réhabilité la figure de Lorca à travers l’angle de l’homosexualité, au risque, selon certains, d’éluder le reste. En France, les metteurs en scène Thibaud Croisy et Marcial Di Fonzo Bo ont récemment remis l’auteur espagnol sur le métier, pour le meilleur.
Dans Songe, le second monte un extrait d’une pièce inachevée, Comédie sans titre. Où des révolutionnaires interrompent une représentation de théâtre pour préparer le grand soir. « Il y a chez Lorca une force subversive extraordinaire, s’enthousiasme-t-il. Dans ses pièces inachevées, il met en abîme le théâtre et place l’artiste face à un dilemme : détruire le théâtre ou vivre dedans. C’est une question brûlante ! »
Lorca fut l’un des premiers assassinés d’une vague de violence sanglante dont l’extrême droite espagnole revendique l’héritage aujourd’hui. Tout son esprit, pendant toute sa vie, s’était battu contre cela. Insupportable injustice. Les images exhumées par Menchon font éclater, dans un sourire, l’insouciance du temps d’avant le fascisme.
En février 1936, il écrivait sa Gacela de la mort obscure, traduit par Claude Couffon et Bernard Sesé dans Anthologie bilingue de la poésie espagnole (Pléiade) : « Je veux dormir un instant,/ Un instant, une minute, un siècle ;/ Mais que tous sachent bien que je ne suis pas mort. »
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