Un rapport publié en juillet par le Center for international corporate tax accountability and research (CICTAR) détaille comment l’entreprise de surveillance de masse parvient à contourner une grande partie des taxes européennes en faisant transiter ses profits vers sa société mère située aux États-Unis et en payant ses salariés en actions. Si le manque à gagner est relatif pour le Vieux continent, il illustre l’incapacité des systèmes fiscaux européens à taxer justement les bénéfices des entreprises de la tech.
La « République technologique » de Palantir aurait-elle un problème avec l’impôt ? Dans un rapport publié en juillet, le Center for international corporate tax accountability and research (CICTAR) dévoile comment, à grands coups d’optimisation fiscale, le géant de la surveillance de masse parvient à esquiver la majeure partie des impôts dus en Europe.
Selon l’ONG britannique spécialiste de la fiscalité des multinationales, Palantir use de divers mécanismes pour faire transiter une large partie de ses profits réalisés sur le Vieux continent vers les États-Unis, là où la fiscalité lui est beaucoup plus clémente. Hormis en France, la firme déclare dans les pays européens des taux de marges bien inférieurs à celui qu’elle réalise au niveau mondial. Un nouvel exemple de l’incapacité de l’Union européenne à correctement taxer les entreprises américaines de la tech.
Transfert des profits et paiement des salariés en actions
Au total, Palantir est implanté dans 14 pays européens, dont 11 font partie de l’UE. Dans chacun de ces pays, les filiales de l’entreprise ne facturent pas directement aux clients européens. À la place, les entités de Palantir situées à l’étranger fournissent des « services importants » à la société mère, qui elle se trouve aux États-Unis, dans l’État du Delaware, un paradis fiscal.
Dans son rapport, le CICTAR explique que cette technique, communément appelée l’érosion de la base d’imposition, n’est pas illégale. Mais dans le cas de Palantir, elle est sciemment pensée pour faire remonter les profits réalisés dans le Delaware.
De cette manière, l’entreprise déclare des marges dérisoires dans les pays européens. En 2025, la multinationale réalisait un taux de marge avant impôts records de 47,7 % aux États-Unis (22,5 % en 2024) contre seulement 6,3 % à l’étranger (6,4 % en 2024), soit un taux plus de sept fois supérieur.
Dans les pays où la fiscalité lui est favorable, Palantir a tendance à rémunérer ses salariés avec des actions plutôt qu’en salaire. Une autre pirouette comptable permettant ainsi de faire artificiellement gonfler ses coûts, tout en diminuant ses recettes pour dégager des déductions fiscales. Au Royaume-Uni, là où la multinationale était effectivement imposée à hauteur de 8,2 % en 2024 (avec taux statutaire fixé à 25 %), le coût du personnel représente 175 millions de livres, dont 61,9 millions de livres d’action.
Palantir en Europe, une exception française
La France est le 3e pays – derrière le Japon et la Corée du Sud – où Palantir paie le plus d’impôts. En 2025, Palantir a payé 2,4 millions d’euros ce qui représente un taux d’imposition effectif de 33 %, bien au-dessus du taux statutaire français de 25,8 %.
Une exception européenne qui s’explique surtout par le redressement fiscal orchestré par Bercy en 2024 concernant et la participation. Au total, la multinationale a du s’acquitter de 2,4 millions d’euros pour l’impôt et de 863 000 euros pour la participation. À noter que la France est le seul pays où Palantir dispose d’un comité d’entreprise. En 2024, les versements à ses salariés ont même dépassés les bénéfices après impôts, 3,5 millions d’euros pour la participation contre 3,2 millions pour l’impôt.
Lorsque l’action est attribuée à un salarié, Palantir l’enregistre comme charge comptable, au niveau actuel. Mais lorsque l’entreprise déclare ses revenus, sa déduction fiscale est calculée à partir du cours de l’action au moment de la déclaration.
Or, le cours de l’action de Palantir a par exemple augmenté de 1 280 % entre début 2024 et fin 2025. Une envolée boursière qui lui permet, au Royaume-Uni, de jouir d’une réduction de la charge d’impôt de 92,2 millions de livres au titre des « écarts temporels sur options d’achat d’actions ». Sur ce point, le CICTAR précise que la réduction est telle qu’elle ne peut pas être appliquée sur une seule année fiscale.
Aucun impôt fédéral depuis trois ans
Depuis trois ans, Palantir ne paie absolument aucun impôt aux États-Unis au niveau fédéral. En 2025, ses profits enregistrés outre-Atlantique atteignaient pourtant les 1,66 milliard de dollars. Si le taux d’imposition fédéral de 21 % était normalement appliqué, cela aurait représenté une rentrée fiscale 348 millions de dollars pour l’administration états-unienne. À l’échelle des États dans lesquels la multinationale est implantée, elle n’a effectivement payé que 2,5 millions de dollars d’impôts, en majorité dans le Maryland où elle dispose d’importants contrats.
Pour arriver à ce taux d’imposition quasi nul, Palantir dispose de leviers. D’abord, il y a le système de rémunération par actions, qui pèse chaque année environ 744 millions de dollars depuis son introduction en Bourse. Ensuite, l’entreprise bénéficie d’un système de report des pertes. Pendant ses années déficitaires, Palantir a enregistré 2,6 milliards de dollars de pertes, dont une grande partie provient du Royaume-Uni (1,8 milliard).
Dans son rapport, le CICTAR explique que ces pertes déclarées peuvent être reportées indéfiniment. Enfin, la multinationale dispose également d’importants crédits d’impôts de recherche et développement. En Californie, Palantir a accumulé pas moins de 152 millions de dollars de crédits, ce qui lui permet d’éviter l’impôt local « pendant des années » selon le CICTAR.
Un cas d’école d’optimisation fiscale
À l’arrivée, le manque à gagner fiscal pour les pays européens fluctue mais reste relatif. Au Royaume-Uni, les tours de passe-passe comptables ont fait perdre environ 7,2 millions de livres aux contribuables britanniques, contre 1,9 million d’euros en Allemagne et 599 000 euros en France.
Si ces estimations semblent dérisoires à l’échelle des budgets de ces pays, le CICTAR note que l’exemple de Palantir est le cas d’école de l’optimisation fiscale pratiquée par les géants de la tech en Europe. L’ONG relève en effet que ces mêmes pratiques sont en vigueur chez Amazon, Google, Meta ou Apple.
Et la situation n’est pas près de s’améliorer. En janvier 2026, sous la pression de Washington, le G7 a annoncé la signature d’un accord exemptant les sociétés états-uniennes du deuxième pilier de la réforme fiscale mondiale de l’OCDE adoptée en 2022 dans l’UE.
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