Le musicien, âme sœur de Brigitte Fontaine pour laquelle il a composé des morceaux par dizaines, est décédé à 86 ans. Avec ses mélodies insaisissables, il était devenu une figure culte de l’avant-garde musicale.
« J’ai écouté tes maquettes et il faut que je te le dise : tu es complètement à contre-courant, tu prends tous les sens interdits, mais je vais bien sûr te produire. » La phrase du producteur Jean-Philippe Allard adressée à Areski Belkacem avant la sortie de son dernier album, le remarquable Long Courrier, pourrait résumer la trajectoire du musicien décédé mardi dans sa 87e année. Inclassable, intuitif, rétif à tout formalisme, l’homme dégageait une séduction immédiate et sa musique un parfum de mystère.
Sans s’exposer outre mesure, en toute discrétion, il aura entrepris un long vagabondage en territoires musicaux inconnus, défrichés avec sa muse et compagne Brigitte Fontaine pendant plus d’un demi-siècle. Areski, comme on l’appelle vite, se confiait volontiers sur son enfance passée à Versailles, ville des rois où il voit le jour en 1940 dans une famille de bistrotiers kabyles.
Chaque vendredi soir, le gamin trépigne d’impatience dans l’attente des concerts qui animaient le restaurant familial, avec des musiciens d’ici et d’ailleurs, rythmes chaabi et ritournelles de Trenet. Sans oublier les orgues de la cathédrale Saint-Louis qu’il allait espionner et dont les accords majestueux lui resteront en mémoire.
Rencontre sensible
Il entame sa vie de jeune homme en saltimbanque, s’essaye au théâtre et à différents instruments, jusqu’à faire la rencontre déterminante d’un camarade de régiment, Jacques Higelin, bientôt frère pour la vie. Ils enregistrent ensemble Higelin et Areski en 1969, premier album pour le jeune artiste d’une poésie surréaliste et d’une musique minimaliste. Dans la foulée, Higelin lui présente la jeune Brigitte Fontaine, déjà bien lancée.
Coup de foudre, comme nous le confiait la chanteuse : « J’étais présente à un enregistrement de Jacques Higelin et il y avait une voix et une musique tellement merveilleuses que je me suis mise à sangloter, moi qui ne pleure jamais. Je suis sortie du studio à cause de l’émotion », se souvenait-elle. Cette rencontre on ne peut plus sensible liera indéfectiblement les deux amants et âmes sœurs, tandem mythique de la chanson dont l’émulation ne cessera de fasciner.
Areski se dévouera à la cause Fontaine, composant pour elle des musiques aussi géniales que fantasques. À commencer par celles de l’album Comme à la radio en 1970, avec les éminents jazzmen de l’Art Ensemble of Chicago, Joseph Jarman, Malachi Favors et Roscoe Mitchell, dont il découvre la musique lors d’un concert parisien. « Je me suis pris une claque. C’est toujours musical, avec une maîtrise incroyable de l’instrument. Il n’y avait rien à comprendre. J’appréciais beaucoup ça chez eux », nous confiait-il. Un fleuron de l’avant-garde musicale française, régulièrement cité comme référence dans les mondes pop-rock.
Éternel curieux
Avec Pierre Barouh, chansonnier et fondateur du label Saravah, le duo enregistre des albums fondateurs d’une esthétique loufoque, à l’esprit punk avant l’heure, étrange et envoûtante. « Le désordre, c’est l’équilibre, comme dans l’univers », disait-il. À Brigitte les textes, à Areski la musique, incisive parfois, onirique souvent, insaisissable toujours : Je ne connais pas cet homme (1973), l’Incendie (1974), le Bonheur (1975), et leur chef-d’œuvre Vous et nous (1977) avec le morceau Patriarcat, inusable manifeste féministe électro.
Ces années sont aussi celles de concerts prodigués un peu partout, dans des conditions de préférence précaires. Les années 1980 seront plus discrètes pour les amoureux qui remontent sur les tréteaux pour la pièce écrite par Fontaine, Acte 2. Il faut attendre les années 1990 pour que Fontaine et Areski retrouvent l’inspiration et enregistre une ribambelle d’albums qui marquent à nouveau l’époque : French Corazon (1990), Genre humain (1995), les Palaces (1997) et Kékéland (2001) en compagnie des New-Yorkais de Sonic Youth.
Bien qu’habitué à l’ombre, Areski était un musicien courtisé. Il a joué avec Barbara, Moustaki ou encore Sapho, dont il compose la musique de l’album Universelle. En 2004, cet éternel curieux reprenait le chemin de l’école en suivant les cours d’harmonie à la très sérieuse Schola Cantorum. « L’harmonie, c’est des mathématiques. Et moi, j’ai toujours été doué en maths. Il fallait que j’apprenne le classique de la musique, la grammaire, la syntaxe, l’orthographe », nous confiait-il.
Peut-être cette expérience le décidera-t-elle à enregistrer son premier album solo en 2010, le Triomphe de l’amour, sans toutefois cesser d’offrir ses mélodies vénéneuses à sa muse. C’est elle qui avait trouvé le titre de son second et dernier album, Long Courrier, invitation au voyage autant que missive adressée à celle qu’il aura aimée tout au long de sa vie d’un amour rare, intense et splendide.
"En cette année 1969, Higelin enregistre au Studio des Abbesses un nouveau disque pour Saravah où il chante un texte en vers libres de Brigitte: "Je veux des coupables". Higelin ne s'est pas lancé seul dans ce projet d'album: il l'enregistre en collaboration avec Areski Belkacem, un musicien d'origine kabyle qu'il a rencontré pendant son service militaire en Allemagne, quelques mois avant de partir pour l'Algérie... Ensemble, ils ont arpenté le Maroc jusqu'aux portes du désert, dans un véritable voyage initiatique à la rencontre des musiciens mystiques gnawas.
Percussionniste, batteur et guitariste, Areski est aussi un mélodiste inspiré. Depuis l'enfance, il baigne dans une atmosphère musicale éclectique: il a grandi à Versailles, dans un restaurant où ses parents accueillaient fréquemment la crème des musiciens algérois (Lili Boniche, Blond-Blond et bien d'autres encore), et adolescent, il a fréquenté assidûment les répétitions de l'Olympia dans la grande salle de Cyrano: spectateur clandestin, avec la complicité des ouvreuses, il a pu ainsi observer en pleine séance de travail des artistes aussi divers que Piaf, les Beatles, Brel, etc. Avant son passage sous les drapeaux, il a écumé les clubs avec ses baguettes pour participer à des jam-sessions.
Depuis son retour d'Algérie, lorsqu'il ne part pas en tournée sur les routes de France avec des chanteurs en vogue, comme Christophe, il propose ses services de musicien polyvalent dans différents clubs de rock et de jazz tels que Le Chat qui pêche, le Golf Drouot et le Moka Café...
La chanson "Remember" composée par Areski sur le texte de son compère va marquer les annales en produisant l'effet d'une bombe lacrymo sur Brigitte. Bouleversée mais ravie, elle décide bientôt de confier au musicien un poème inédit, "L’Été, l'été"... Quelques jours plus tard, de nouveau terrassée par l'émotion, elle s'évanouit littéralement en l'écoutant chanter à la guitare sa composition...
Au fil des mois, Brigitte va nouer une amitié artistique profonde et fructueuse avec le compositeur, sans se douter que celui-ci deviendra quelques années plus tard son amant, puis son époux. Parmi les textes qu'elle lui confie bientôt se trouve une lettre destinée au chef de gare de La Tour de Carol... "
Benoît Mouchart, Brigitte Fontaine intérieur/extérieur, Le Castor Astral, 2011
Vont suivre grâce à leur collaboration de véritables chefs d’œuvre de chansons expérimentales, tendres, poétiques et subversives:
" Comme à la radio"
"Toujours au fond des cafés"
"Je ne connais pas cet homme"
"L'Incendie"
"Il pleut sur la gare"
etc...
Areski et Brigitte vont partir en Algérie en tournée ensemble dans les années 70, donnant des concerts à Alger, Constantine, Annaba, Blida, et Oran.
Areski est engagé dans les combats anticolonialistes, d'émancipation, pour le peuple palestinien et il va donner à Brigitte, cette fibre militante dans les années 70