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7 août 2026 5 07 /08 /août /2026 06:30

Les débats budgétaires de la rentrée se dérouleront sous la menace du surendettement. Avec, comme horizon, la nécessité de réaliser 125 milliards d’euros d’économies lors du prochain quinquennat. Démontage d’une opération de propagande.

Cyprien Boganda

Crise de la dette, épisode 238. Au cœur de l’été, la franchise (presque) cinématographique la plus rentable de l’histoire de Bercy vient de s’enrichir d’un nouvel épisode, avec son lot d’effets spéciaux. En haut de l’affiche, un chiffre, énorme, sans précédent : 125 milliards d’euros. C’est le montant des économies que la France devrait réaliser d’ici à 2032 si elle veut éviter la ruine.

Repris par toute la presse, il contribue à justifier le tour de vis austéritaire qui se profile pour la rentrée : le projet de doubler le plafonnement des franchises médicales ou de réduire l’indemnisation des arrêts de travail s’inscrit dans ce climat. Mais le making of de ce nouvel épisode réserve quelques surprises.

Tout commence en mai dernier, lorsque les ministres de l’Économie, Roland Lescure, et de l’Action et des Comptes publics, David Amiel, lancent une « mission d’experts indépendante » : ce rapport précise qu’il devra « établir une analyse de l’évolution probable des finances publiques entre 2027 et 2030 » et « proposer des scénarios de redressement des comptes publics ». En réalité, les ministres masquent à peine leurs arrière-pensées politiques.

« On ne peut pas se permettre d’aller en somnambules d’abord vers le débat budgétaire pour 2027, ensuite vers l’élection présidentielle », résume David Amiel. Pour le dire de manière plus claire : le rapport doit servir à « cadrer » les débats, afin d’empêcher des responsables politiques de formuler des propositions trop dépensières (traduire par : « trop à gauche »).

Un rapport d’économistes pas si neutres

Rien de tel qu’un rapport d’économistes « indépendants » pour habiller le carcan austéritaire des atours de la science. Ce n’est pas la compétence des quatre auteurs qui est en cause d’ailleurs, mais plutôt leur supposée neutralité idéologique.

 

Jean-Luc Tavernier est présenté comme haut fonctionnaire et ancien directeur général de l’Insee. Un peu court : il a également été directeur de cabinet d’Éric Woerth de 2007 à 2009, à l’époque où ce dernier officiait comme ministre du Budget. Encore mieux, il a planché en tant qu’expert sur le programme de Nicolas Sarkozy, alors candidat de la droite à la présidentielle de 2007, avant d’être nommé à la tête de l’Insee, en février 2012, par… le président Nicolas Sarkozy.

Docteure en économie, Natacha Valla a passé six ans chez Goldman Sachs, puis s’est signalée par sa propension à naviguer avec grâce entre institutions publiques (Banque centrale européenne) et privées (elle a siégé comme administratrice au sein de diverses boîtes, par exemple LVHM). Pour parfaire le tableau, ajoutons qu’elle est membre du comité directeur du très libéral Institut Montaigne depuis 2018.

Les deux autres auteurs du rapport présentent un visage moins politique, mais guère plus hétérodoxe. Xavier Jaravel est président délégué du Conseil d’analyse économique (placé sous l’autorité du premier ministre). Quant à Xavier Ragot, depuis qu’il a pris la tête de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) en 2014, il se bat pour « dépolitiser » un observatoire considéré traditionnellement comme plutôt proche de la gauche.

Une feuille de route austéritaire pour 2032

Sans surprise, le document, remis à Bercy à la mi-juillet, ne plaide pas pour mener des politiques progressistes. Reprenant à son compte l’aversion libérale pour la dette (« un endettement important est un poison lent pour l’économie »), il lâche comme une bombe un chiffre appelé à marquer les esprits : pour sauver la France, il faudrait réaliser un « ajustement budgétaire de l’ordre de 125 milliards d’euros à horizon 2032 ». Soit 25 milliards d’euros par an.

Le rapport précise que ce n’est pas le levier des recettes supplémentaires qui doit être actionné en priorité, mais bien celui des économies, singulièrement dans les dépenses sociales (santé, retraite). « Ce chiffre est un délire », lâche un spécialiste des politiques publiques, qui rappelle qu’une telle saignée n’a jamais été réalisée.

À titre indicatif, la révision générale des politiques publiques (RGPP) menée sous Nicolas Sarkozy pour sabrer dans les dépenses de l’État a abouti à près de 12 milliards d’euros d’économies… en trois ans (2009-2012) ! Quant à François Hollande, il ambitionnait de réaliser 50 milliards d’euros d’économies sur son quinquennat, sans y parvenir.

« 25 milliards d’euros, c’est à peu de chose près les dépenses pour l’enseignement primaire, alerte Marie Pla, co-porte-parole du collectif Nos services publics. Ce n’est pas le tout de préconiser des économies, il reste à savoir où on coupe : dans l’école ? l’hôpital ? la transformation écologique ? »

 

Au passage, les auteurs postulent que, dans leur démonstration, le multiplicateur budgétaire (effet de la variation des dépenses publiques sur la croissance) restera à zéro. « Cela revient à dire que vous faites 125 milliards d’euros d’austérité et que ça n’a aucun effet sur l’économie, réagit un universitaire. Or on sait très bien qu’une hausse d’impôts ou une réduction de dépenses pèse sur le PIB et les recettes fiscales. Si vous voulez dégager 125 milliards d’euros d’économies, il faut viser en réalité 150 ou 200 milliards, pour contrecarrer les effets de votre plan sur la croissance ! »

Magie du storytelling. Le lendemain de la publication du rapport, le ministre David Amiel se retrouve auditionné à l’Assemblée nationale. « Il est urgent d’arrêter la machine infernale de la dette publique », martèle-t-il. Comparant les intérêts payés par la France à « un nœud coulant qui nous étrangle », il appelle à un « budget de sauvegarde républicaine ». On évite de peu l’« union sacrée »…

Conclusion de notre expert en politiques publiques : « En dramatisant les enjeux du déficit, le gouvernement cherche surtout à lier les mains à un parti radical (de gauche comme de droite) qui pourrait prendre le pouvoir en 2027. »

Une dramatisation qui ne résiste pas au réel

Il n’est pas question de balayer d’un revers de main nos 3 500 milliards d’euros de dette publique, mais de questionner les visions d’apocalypse qui plombent le débat. La remontée des taux d’intérêt français autour de 4 %, fin juillet, a déclenché un vent de panique très exagéré.

« Les taux d’intérêt réels doivent être calculés en retranchant l’effet de l’inflation, rappelle l’économiste François Geerolf. Autrement dit, avec une inflation à 2 % (prévision pour cette année) et un taux d’intérêt à 4 %, cela signifie que le taux réel est de 2 % seulement. Même chose pour la charge de la dette, qui s’élève en réalité à 4 milliards d’euros, soit 0,6 % du PIB seulement. »

Présenté ainsi, c’est tout de suite moins anxiogène. Par ailleurs, ce n’est pas parce que les taux grimpent que nos créanciers paniquent. La France n’a pas le moindre problème à placer sa dette sur les marchés financiers, comme en témoigne un chiffre jamais cité dans les débats : le taux de couverture (c’est-à-dire le rapport entre le volume de dette émis par l’Agence France Trésor, qui place la dette française sur les marchés, et le volume de titres demandés par les investisseurs) tourne en moyenne entre 2 et 3 (3,31 le 2 juillet, plus précisément) : autrement dit, pour 1 euro qu’on demande, les investisseurs sont prêts à en acheter 3.

« Il faut rester vigilants quant à la remontée des taux d’intérêt, qui n’est jamais une bonne nouvelle, convient l’économiste Arthur Jatteau. Mais n’oublions pas que, lorsque les taux étaient quasiment à 0, on nous expliquait déjà que la dette posait problème ! En réalité, on voit bien que, ce qui est dans le collimateur de certains observateurs, c’est la dépense publique en elle-même. Le débat est très idéologique. »

Pour François Geerolf, le problème que personne ne veut citer se nomme Commission européenne : la France a été placée sous procédure de déficit excessif depuis juillet 2024 par la Commission et vit depuis sous la menace de sanctions financières.

« Ce qui motive les discours alarmistes sur la dette, c’est moins la situation économique du pays que le respect de règles européennes mises en place dans les années 1990, résume l’économiste. Et dont l’application varie d’ailleurs en fonction de la couleur politique des gouvernements. Depuis 2017, les règles ne sont pas appliquées avec beaucoup de sévérité pour la France, mais il est probable que cela change si le pouvoir sorti des urnes en 2027 devait déplaire à la Commission… »

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7 août 2026 5 07 /08 /août /2026 05:00

 

1936 fut une année magnétique, l’année du Front populaire ! Notre hebdomadaire Communistes lui rend hommage en évoquant, chaque semaine de 2026, des événements survenus la semaine équivalente (ou presque) de 1936.

11/17 mai 1936 (19) « Les cousettes »

Alors que Léon Blum consulte les partis en vue de constituer son gouvernement (que le PCF soutiendra, donc, mais sans y participer), les grèves ont tendance à se multiplier ces derniers jours aux quatre coins de la France, par exemple dans l’entreprise Bloch de Courbevoie (700 salariés). Il s’agit de grèves le plus souvent pour les salaires et volontiers victorieuses.

« Il faut améliorer les salaires », écrit d’ailleurs Benoit Frachon, secrétaire de la CGT (le 14 mai). Dénonçant le scandale des petits salaires, « des salaires de famine », il assure : « Le pain, ce premier mot d’ordre du rassemblement populaire, il faut le donner à tous ceux qui en manquent. » Dans le même numéro de l’Humanité, Gaston Monmousseau, devenu député de Noisy-le-Sec, ajoute : « La lutte contre le grand capitalisme à l’intérieur des entreprises pour les revendications sont une des conditions essentielles du succès du mot d’ordre : améliorer le sort des travailleurs, faire payer les riches. N’est-ce point dans les meilleures traditions du syndicalisme français ? »

En fin de semaine, le quotidien communiste liste une série de « grèves et, ce qui est plus important, une série de victoires. Les mineurs de fond des bassins du Nord et du Pas-de-Calais, du Gard, de la Moselle, de la Loire, du Tarn, des Bouches-du-Rhône, de l’Aveyron ont obtenu un réajustement de leurs conditions de travail leur procurant certaines augmentations de salaires. »

« Les midinettes en ont assez ! » : Le journal accorde une place toute particulière au combat des femmes salariées. Les femmes, qui n’ont pas pu participer aux élections, privées du droit de vote, jouent un rôle important dans le combat social, montre le quotidien, qui rappelle que, dès 1917, elles étaient à l’initiative d’un « grand mouvement de grève qui fit trembler le patronat et l’état-major », ainsi que la Chambre des députés qui adopta alors une loi sur la semaine anglaise. Dans une série d’articles sur les ouvrières de la couture, le journal insiste : « Depuis des semaines, une grande effervescence se manifeste parmi les cousettes parisiennes. »

À l’international, il est surtout question de l’intervention de l’Italie mussolinienne en Éthiopie, de la nomination de Manuel Azana à la présidence de la République espagnole ; on parle aussi d’une campagne de solidarité avec Ana Pauker, dirigeante communiste roumaine. Responsable de l’Internationale communiste, Ana Pauker a été la compagne d’Eugen Fried (qui fut le représentant de la IIIe Internationale auprès du PCF). Son procès devait avoir lieu à Bucarest le 14 mai, il a été repoussé à l’automne. Ana Pauker a entamé une grève de la faim.

Gérard Streiff

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6 août 2026 4 06 /08 /août /2026 07:00

Les locuteurs de la langue inventée en 1887, qui tiennent depuis le 1er août leur congrès mondial à Graz, en Autriche, défendent un idéal de fraternité et d’égalité universelle rejoignant la pensée marxiste. Une proximité idéologique qui s’est cristallisée dans les années 1920, avec les mouvements ouvriers espérantistes.

Florent Le Du

Le centre des congrès de Graz ne parle plus autrichien. Et gare à celui qui donnera du « Hello » aux visiteurs étrangers dans l’espoir de briser la barrière de la langue. « Bonan matenon » est de rigueur, depuis le 1er et jusqu’au 8 août : environ 2 000 locuteurs d’espéranto, cette langue internationale et utopiste créée en 1887, ont pris possession des lieux pour leur 111e Congrès mondial.

La maire communiste de la deuxième ville d’Autriche, Elke Kahr, pour laquelle cet idiome « n’est pas une langue d’assujettissement, mais une langue de paix », avait proposé dès 2023 d’accueillir ce moment de réflexion sur l’avenir du mouvement espérantiste et sa finalité.

Un outil de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière

La symbolique n’est pas insignifiante. « Les espérantistes, qu’ils soient de gauche ou non, portent une volonté de transformation sociale, indique l’historien Pascal Dubourg Glatigny, directeur de recherches au CNRS. Encore aujourd’hui, des débats portent sur la finalité du développement de l’espéranto : est-ce que l’objectif est qu’il soit la deuxième langue pour tout le monde ? Ou est-ce qu’il est surtout un moyen de créer des rapports égalitaires entre les peuples ? »

L’inventeur de cette langue, le médecin polonais Louis-Lazare Zamenhof, expliquait que « l’idée interne de l’espéranto est, sur la base d’une langue neutre, de détruire les murs entre les populations et de rapprocher les êtres humains pour que chacun d’eux voie dans son prochain seulement un être humain et un frère ».

Lorsque l’espéranto commence à se diffuser dans l’ensemble de l’Europe, au tournant du XXe siècle, la dimension internationaliste, pacifique et égalitariste de la langue intrigue naturellement les mouvements de gauche. D’abord dans la bourgeoisie, où la langue est surtout une curiosité.

 

Puis dans le prolétariat, qui y voit un potentiel outil de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière. En quelques années, des centaines de petits groupes espérantistes prolétariens voient le jour. Les anarchistes y sont alors majoritaires, et seront les premiers à réunir leurs mouvements locaux au sein d’une association internationale, Paco Libereco, en 1906.

Après 1917, l’espéranto au service de l’internationalisme ouvrier

Encore présent chez de nombreux locuteurs actuels, l’objectif de placer l’espéranto au service d’un projet politique en phase avec son « idée interne » ne paraît plus si utopique avec la révolution d’Octobre, de 1917.

En URSS, l’apprentissage de la langue espérantiste est plébiscité, porté par un « désir de sortir d’un enfermement culturel et social dans lequel la Russie tsariste avait maintenu les classes laborieuses », précise Pascal Dubourg Glatigny. Dans les usines, les ouvriers vont adhérer en masse au réseau international des Proletaj Esperanto-Korespondantoj (correspondants espérantistes prolétariens, PEK).

Les échanges épistolaires avec des prolétaires du monde entier seront encouragés par les autorités soviétiques, pour faire connaître la révolution à l’étranger. Les carnets d’adresses s’épaississent rapidement avec la conversion massive de communistes et socialistes, notamment en Europe de l’Ouest, où les mouvements espérantistes ouvriers sont perçus comme un moyen de prolonger cette révolution qui, pour fonctionner, ne peut être que mondiale.

Octobre 1917 aura aussi convaincu les espérantistes non bolcheviques, qui « se sentirent en harmonie avec l’internationalisme proclamé du nouveau régime, alors que l’idée d’une planification possible de la société par l’intervention scientifique pour accélérer les choses vers le progrès appartenait à leurs convictions communes », écrit Jean-François Fayet, professeur à l’université de Fribourg, dans un article intitulé « Une langue internationale pour une révolution mondiale ? ».

Eugène Lanti, le militant qui rêvait d’un monde sans nations

Pour les mouvements ouvriers espérantistes, qui connaissent leur apogée dans les années 1920, les nations ne sont qu’une invention de la bourgeoisie pour contrôler la classe ouvrière. Un homme va particulièrement incarner cette doctrine, le menuisier français Eugène Adam, rebaptisé par ses camarades Eugène Lanti, en raison de ses engagements : anticléricaux, antimilitaristes, anticapitalistes… Anarchiste, puis communiste, il développe l’idée d’un « anationalisme » prolétarien et crée, en 1921, le principal mouvement ouvrier espérantiste : la SAT (Sennacieca Asocio Tutmonda ou Association mondiale anationale).

Un groupe « unique dans l’histoire des mouvements ouvriers puisque toutes les tendances y sont représentées : socialistes, communistes, anarchistes, non affiliés… », note l’historien Pascal Dubourg Glatigny. Dans un objectif de dépassement du capitalisme, la SAT va promouvoir l’espéranto comme la langue à même de porter la révolution mondiale, tout en se revendiquant au-dessus des partis.

« “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous” », nous a dit Marx. Les communistes espérantistes ajoutent : « Pour qu’ils puissent s’unir, il est nécessaire qu’ils puissent se comprendre. Et l’espéranto est cet instrument nécessaire d’intercompréhension » », prône Eugène Lanti en 1924.

Moscou abandonne l’idée d’une langue internationale

L’Internationale communiste (IC) se saisit d’ailleurs de cette question dès 1921, avec la création d’une commission d’étude pour l’adoption d’une langue internationale. Mais, pour l’historien Jean-François Fayet, « toute la stratégie de l’exécutif de l’IC à l’égard des espérantistes allait dès lors consister à entraver de multiples façons leur travail, empêchant ainsi l’introduction d’une langue internationale au sein du mouvement communiste international, sans jamais condamner officiellement l’espéranto ».

L’idée sera définitivement enterrée à la fin des années 1920, avec le virage totalitaire du stalinisme. Dans le même temps, les correspondants espérantistes prolétariens, poursuivant leurs échanges avec l’étranger, racontent les premiers dysfonctionnements de la structure soviétique. Les PEK sont alors contrôlés, puis interdits.

À la même période, la SAT est confrontée à la volonté progressive de Moscou et des membres pro-soviétiques de mettre la main sur le mouvement. Elle exclut les principales figures pro-soviétiques en 1931, provoquant le départ de la plupart des communistes, qui se regrouperont ensuite dans l’Internationale des espérantistes prolétariens. Cette organisation est vite lâchée par Moscou, qui lui refuse toute aide financière, puis accuse ses dirigeants d’espionnage et d’activité contre-révolutionnaire, en raison de leur contact avec l’étranger. Le régime les fait fusiller en 1936 et 1937, actant officieusement l’interdiction de l’espéranto en URSS.

Face aux nationalismes, l’utopie espérantiste résiste

Son usage reviendra dans les années 1960 et 1970, à travers des camps de jeunesse d’été, qui convainquent Moscou de l’autoriser à nouveau. À la même période, l’espéranto, qui n’a jamais retrouvé son expansion des années 1920, attire de jeunes idéalistes occidentaux. L’Organisation mondiale de la jeunesse espérantiste constitue alors un répertoire international permettant aux défenseurs de cette langue d’être logés par d’autres locuteurs dans le monde entier.

« L’espéranto connaît des coups d’accélérateur lorsqu’il y a des prises de conscience sur l’état du monde, observe Pascal Dubourg Flatigny, précisant manquer de statistiques sur le nombre de locuteurs, forcément occasionnels. Aux États-Unis, au moment de la guerre du Vietnam, puis pendant le mandat de Bush Junior, dans la Hongrie d’Orban, la Grande-Bretagne du Brexit… »

Si les mouvements ouvriers ont considérablement perdu de leur ampleur et de leur influence depuis la fin des années 1930, la SAT existe toujours et est représentée à Graz. Communistes, anarchistes, socialistes, anationalistes s’y rejoignent toujours, mais l’organisation s’est aussi ouverte aux nouveaux axes militants, avec la création d’une fraction LGBT ou encore d’une section végétarienne.

En pleine montée d’une internationale fasciste, la SAT, comme la plupart des mouvements espérantistes, entend redonner de l’écho à ce qu’elle nomme « l’idée interne » de l’espéranto, un idéal de fraternité universelle.

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6 août 2026 4 06 /08 /août /2026 05:05

 

 

 

 

 

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5 août 2026 3 05 /08 /août /2026 07:00

À peine plus de quatre mois après leur élection, les élus du Rassemblement national multiplient les attaques à la culture, aux associations et aux plus démunis, tout en cultivant leur idéologie traditionaliste et xénophobe. Premier bilan.

Florent Le Du

Les anciens ont donné l’exemple en réduisant les subventions aux associations pour libérer du budget aux polices municipales, en s’attaquant à la culture et à tout ce qui touche de près ou de loin aux réfugiés, en sapant les services publics… Une méthode que la dizaine de maires du Rassemblement national (RN) en poste avant les dernières municipales ont éprouvée.

Depuis les élections municipales d’avril 2026, ce sont désormais 57 communes de plus de 3 500 habitants qui pâtissent de ces choix. Plus nombreux, galvanisés, les édiles d’extrême droite vont même souvent plus loin que leurs prédécesseurs, à l’image du « Trump occitan », Christophe Barthès. À Carcassonne (Aude), le nouveau maire arrose des syndicalistes de la CGT depuis le balcon de sa mairie, s’infiltre sur un groupe privé Instagram de lycéens préparant un potentiel blocage pour les intimidés, menace quiconque s’opposerait à lui de représailles…

Un climat de terreur que l’Humanité documentait à Perpignan, Moissac, Fréjus ou encore Beaucaire en janvier dernier, et qui semble désormais se propager et s’intensifier.

Les services publics, victimes collatérales

Une question de priorités budgétaires. Le RN, au niveau national, cache les conséquences de son projet de baisse massive de la fiscalité des entreprises. Elles sont visibles au niveau local, à travers la casse des services publics. Dans les mairies, la priorité n’est pas fiscale mais sécuritaire.

Comme à Montargis (Loiret), où le recrutement express de cinq policiers municipaux et l’augmentation de 78 000 euros de leurs moyens ont obligé le maire, Côme Dunis, à faire des économies ailleurs. Conséquence : les constructions d’une école, d’une crèche et d’un centre pour le traitement du cancer ont été stoppées net, tandis que sept postes d’enseignants sont supprimés au conservatoire de musique.

 

À Carpentras (Vaucluse), c’est la ferme municipale, alimentant les cantines scolaires en légumes bio, qui a été fermée par la mairie RN tandis que celle de La Valette-du-Var (Var) fait augmenter les tarifs du périscolaire et de la cantine, y compris pour les familles les plus modestes.

La culture dans le viseur

Les restrictions budgétaires sont aussi un excellent prétexte pour mettre à sac la culture. Pour justifier l’annulation de la pièce Passeport d’Alexis Michalik, traitant le destin d’un réfugié dans la jungle de Calais, le maire de Castres (Tarn), Florian Azema, déclare vouloir « que l’argent public, l’argent des Castrais, soit dépensé correctement ». À la place, une enveloppe a été débloquée pour organiser, le 10 mai, une « Fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme ».

La « cancel culture » du RN a aussi eu la peau de nombreux événements. Le festival de courts-métrages de Carpentras et celui de musique jazz de Vauvert (Gard) ont été sacrifiés par la suppression des subventions. Les concerts gratuits de l’été ainsi qu’un festival d’arts de la rue ont été annulés à La Flèche (Sarthe) du fait de la coupe de 63 000 euros de subventions à l’association Le Carroi. À Bagnols-sur-Cèze (Gard), on relève l’annulation arbitraire de neuf spectacles, dont ceux de Muriel Robin et du chorégraphe Mourad Merzouki ; ou encore celle d’une soirée ciné-débat LGBT + à Harnes (Pas-de-Calais)…

La vision du parti lepéniste de la culture est parfaitement décrite par le maire de Moissac (Tarn-et-Garonne), Romain Lopez. Tancé par son opposition après avoir débloqué 35 000 euros pour bâtir un « village médiéval » inspiré du Puy du Fou, il répond : « La culture est là pour instruire sur nos racines et notre patrimoine français ! On ne va pas financer des événements pour découvrir la culture des Papous ! »

Le devoir de mémoire au placard

Du budget pour Jeanne d’arc et le Puy du Fou, du mépris pour les mineurs et les esclaves. En moins de trois mois, les édiles du RN ont supprimé plusieurs commémorations, comme celles du 1er-Mai. Dans le Pas-de-Calais, inspirée par Steeve Brivois à Hénin-Beaumont, Daisy Duveau a mis fin au défilé qui se tenait depuis les années 1950 à Grenay, tandis qu’à Liévin, Dany Paiva a réduit au strict minimum la cérémonie d’hommage aux 42 mineurs morts d’un coup de grisou, en 1974. À Vierzon (Cher), « c’est surtout parce que cet événement attirait très peu de gens » que la cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage a été supprimée le 10 mai, selon l’adjoint Yves Husté.

« On ne mord pas la main qui vous nourrit. » Coupable d’avoir saisi le tribunal administratif contre un arrêté antimendicité, la Ligue des droits de l’homme de Carcassonne s’est vue sucrer la petite subvention (300 euros) que la mairie lui accordait.

Le Planning familial fait les frais de ces représailles budgétaires, comme à Carpentras où l’association est décrite comme « un organe politisé et partisan, mais aussi un avant-poste d’une idéologie controversée qu’est le wokisme ». Elle fait ainsi partie des victimes de la baisse de 300 000 euros de subventions à une vingtaine de structures locales.

À Bagnols-sur-Cèze, le budget des associations est passé de 953 000 à 496 000 euros, selon La Marseillaise, avec notamment la coupe des 190 000 euros alloués à l’association Mosaïque en Cèze, qui gère deux centres sociaux, désormais condamnés à fermer leurs portes. Des coupes ciblées, donc, comme à La Flèche, où Romain Lemoigne a retiré les aides attribuées à Solidarité accueil exilés, ATD Quart-Monde. « On ne subventionne pas les associations qui aident les migrants », a-t-il justifié.

Aux racines de l’extrême droite

Si à Carpentras et Canet-en-Roussillon (Pyrénées-Orientales), les équipes municipales d’extrême droite ne seraient pas directement responsables de la diffusion scandaleuse de « Maréchal, nous voilà ! » dans les enceintes de leur ville le 8 mai, Ethan Wagner, lui, n’a pas d’excuse. Le conseiller municipal RN de Saint-Avold (Moselle) a été filmé en chantant à pleine gorge l’hymne pétainiste.

À Castres, Florian Azema a pioché dans l’intégrisme catholique pour constituer son équipe. Son directeur de cabinet, Xavier Fruleux, militant identitaire dont plusieurs projets sont financés par Pierre-Édouard Stérin, est aussi lié à la Fraternité Saint‐Pie X. Une organisation catholique ultraconservatrice que fréquente aussi Foulques de Lattaignant de Ledinghen, directeur général adjoint des services. Dans le sillage du RN, toutes les extrêmes droites accèdent au pouvoir.

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5 août 2026 3 05 /08 /août /2026 05:00

 

1936 fut une année magnétique, l’année du Front populaire ! Notre hebdomadaire Communistes lui rend hommage en évoquant, chaque semaine de 2026, des événements survenus la semaine équivalente (ou presque) de 1936.

4/10 mai 1936 (18) Soutien sans participation !

Trois jours après ce second tour triomphal, Maurice Thorez et Jacques Duclos réunissent la presse à la Mutualité. Dans une déclaration liminaire (intégralement reprise dans l’Humanité du dimanche 10), le secrétaire général estime que le vote massif pour les candidats communistes, pour ceux du Front populaire est motivé par une volonté de paix (et la hantise de Hitler), par une aspiration démocratique (et la dissolution des ligues factieuses), par un désir de progrès social (salaires et semaine de 40 heures). Il juge que le slogan communiste qui a connu le plus grand succès est celui qui demande « une France libre, forte, heureuse ». À présent, pour faire autrement, il faut faire payer les riches et il reprend les cinq résolutions que le nouveau groupe parlementaire communiste vont déposer (ce sont les cinq demandes déjà présentées par lui le 1er mai, voir l’article précédent) : nouvelle politique sociale, familiale, sportive, agricole.

Ce qui implique de changer de gouvernement. Thorez précise : « Il revient au parti le plus important de la nouvelle majorité, avec lequel nous sommes liés par un pacte d’unité d’action, de prendre la direction des affaires publiques. » Autrement dit la SFIO de Blum. « Pour notre part, nous l’assurons de notre appui complet à la chambre et dans le pays pour l’application d’une politique conforme aux aspirations indiquées par notre peuple dans le dernier scrutin. Nous ne participerons pas : nous l’avons dit et répété très loyalement au cours de notre campagne électorale. »

Il ajoute : « Nous sommes le Parti communiste, nous avons l’ambition et la volonté de conduire notre peuple vers une meilleure société où la possession des grands moyens de production sera le fondement du pouvoir des travailleurs libérés du joug du capital. En attendant, nous voulons soutenir sans réserve les forces démocratiques et de paix, appuyer tout effort pour améliorer le sort des travailleurs. »

Ajoutons encore cette phrase : « Nous voyons comme condition essentielle du succès du Front populaire : sa cohésion, son organisation, l’action des masses. »

L’autre caractéristique de cette semaine très politique, ce sont les ouvriers, les paysans, les syndicats qui haussent le ton. Benoit Frachon fait la Une de l’Humanité du 8 mai avec ce titre : « La CGT devant les problèmes actuels ». Il se félicite du résultat des élections et il note : « Il s’agit maintenant de cueillir les fruits de la victoire, de satisfaire aux légitimes revendications des masses laborieuses. La CGT entend bien faire l’impossible pour qu’un résultat positif soit obtenu dans les délais les plus courts.

(…) Les syndicats ne réclameront rien qui soit irréalisable. Ils demanderont tout ce qui peut être fait, même si cela nécessite de bousculer les routines ou de porter atteinte aux privilèges des oligarchies.»

Gérard Streiff

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4 août 2026 2 04 /08 /août /2026 14:08

 

 

 

 

 

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4 août 2026 2 04 /08 /août /2026 07:02

Sans préjugés et loin des clichés, la sociologue et professionnelle de la prévention et du soin à Marseille est allée à la rencontre des jeunes des cités, guetteurs et dealers, pour comprendre ce qui les a amenés « au charbon » et comment ils s’en sortent.

Latifa Madani

Native de Marseille, fille d’ouvrier, Khadidja Sahraoui-Chapuis a grandi dans une cité des quartiers nord. Sociologue, elle dirige depuis vingt ans Réseaux 13, une association de prévention et de soin dans les conduites à risques. Elle a mené, dans cinq cités de trois arrondissements de Marseille, une enquête de terrain au long cours, au plus près des « petites mains » du trafic de drogue. Elle a interrogé 295 personnes, acteurs du réseau, familles, travailleurs sociaux.

Son ouvrage paru en mai dernier, « les Prolétaires du bizness. Dans l’ordinaire des trafics de drogue », restitue la part humaine de parcours cabossés, ceux des travailleurs précaires d’une « économie de la débrouille ». Elle décrypte un écosystème inhérent au capitalisme « inégalitaire et violent », en plaidant pour une refonte des politiques publiques en matière de drogues.

Qu’est-ce qui vous a incitée à reprendre vos études et à entreprendre ce travail sur le trafic de drogue ?

Khadidja Sahraoui-Chapuis

Sociologue et professionnelle de la prévention et du soin à Marseille

Je suis une fille des quartiers et je travaille dans la santé. L’usage et le trafic de drogue sont une problématique assez familière, je pense, pour toutes les personnes qui ont grandi dans des cités, parce que la drogue est là. L’idée de travailler avec les jeunes du trafic de drogue s’est imposée à moi. Il fallait que j’aille vers eux, pas seulement pour traiter des questions de santé et des addictions.

Dans mon cheminement professionnel, j’ai ressenti le besoin de m’outiller. J’ai donc repris mes études. Après un master en sciences de l’éducation, j’ai enchaîné avec un doctorat en sociologie et comme sujet de thèse les trajectoires des acteurs des réseaux de revente. J’ai tenté de saisir leur part d’humanité malgré leur violence.

 

Comment avez-vous procédé pour vous immerger dans ce « bizness » ? À quelles difficultés avez-vous été confrontée ?

J’ai une approche ethnographique. Je privilégie le temps et l’histoire, à savoir le vécu et le récit des humains qui animent ces trafics. Mais aussi l’histoire de leur famille, de l’endroit où ils ont grandi, celle de l’organisation et de la réorganisation des réseaux. La seule difficulté, dans un premier temps, a été de déconstruire chez moi des évidences pour accueillir la parole des autres sans jugement. Tout le monde a un avis sur les drogues, sur les trafics, alors que le sujet est très complexe.

Vous dites « ce n’est pas pour rien ni par hasard qu’on entre dans le trafic ». Pouvez-vous développer ?

M’intéresser à la trajectoire me permet justement d’identifier les moments de bascule dans l’histoire de la personne. On ne peut pas y entrer et y rester sans avoir soi-même subi de la violence. Ce que j’ai constaté sur un panel de 295 personnes, c’est que le trafic de drogue s’immisce dans les interstices des humiliations, des inégalités, de la souffrance, du racisme. Tout cela va jalonner à un moment donné l’entrée dans les trafics. On ne tombe pas dans le trafic.

C’est le trafic qui rencontre l’individu à un moment donné, lorsque celui-ci estime en avoir besoin. D’abord parce que cela va concrètement lui permettre de percevoir un revenu et de trouver une « place ». C’est la raison pour laquelle j’ai intitulé l’ouvrage « les Prolétaires du bizness ». Ils sont en situation d’emploi. Un emploi, cela n’apporte pas uniquement de l’argent, ça permet aussi d’avoir confiance en soi, de se sentir utile, cela revient à faire quelque chose de sa journée.

Vous avez été frappée par leur lucidité et par leur fatalisme. Comment l’expliquez-vous ?

Je trouve cette lucidité précoce et désespérante. Ils grandissent avec la question des dettes à la maison, les retards de loyer, les humiliations vécues par les parents. Ils vont donc essayer de réparer, de combler ces manques. On sait que la mort est présente dans le trafic. Mais la maladie et la mort font aussi partie du paysage des cités. On y meurt en moyenne quinze ans plus tôt que la population générale. Quand je parle de lucidité, c’est qu’un enfant ne devrait pas avoir à se préoccuper du frigo qui est vide.

Est-on en présence d’une économie « souterraine » ou « informelle » qui fait vivre les familles ?

Il faut déconstruire l’idée que les subalternes font vivre leur famille avec l’argent du trafic. Ils n’ont pas assez d’argent pour ça. Entre le patron et la petite main, cela n’a rien à voir. Majoritairement, les familles considèrent cet argent illégal, illicite et religieusement immoral. Le petit dealer va se payer son repas, sa dose de cannabis et s’acheter des vêtements. Il ne reste plus grand-chose pour nourrir la famille, qui de toute façon n’en veut pas.

De quelle façon le trafic impacte-t-il le territoire et la vie des cités ?

Le trafic n’est pas une parenthèse. Il est ancré dans un territoire avec un écosystème autour. Par exemple, les familles vont devoir s’organiser concrètement pour que l’enfant ne passe pas devant, ne reste pas à proximité, qu’il joue au foot plus loin ou qu’il ne sorte pas. L’impact est policier, aussi. Lors d’interventions, les CRS vont procéder à des contrôles routiers et sanctionner celui qui n’a pas d’assurance à jour, pas de carte grise, etc. Bref, pour des manquements mineurs, ils seront impactés indirectement par le trafic.

En quoi ce trafic fonctionne-t-il selon les règles du capitalisme et crée-t-il un écosystème selon le modèle ultralibéral ?

Par son organisation très hiérarchisée, sa division du travail, sa gestion des ressources humaines, son marketing, ses promos. Les subalternes sont ceux qui produisent la richesse et ceux qui perçoivent le moins. Les autres, les patrons, sont ceux qui accumulent et maximisent leurs profits. Les plus interchangeables, les plus flexibles sont les plus exploités et ceux qui prennent le plus de risques. La perversité est que ces modèles de domination sont acceptés parce que jugés légitimes. Un jeune m’a dit : « Moi, au moins, j’ai une raison de me lever le matin. On est tout sauf feignants », insistait-il. C’est le raisonnement de l’ouvrier, du prolétaire.

Et là, il s’agit parfois de mineurs qui n’ont pas de protections sociales. Le fait qu’il s’agisse de travailleurs pauvres est occulté par leur implication dans une activité criminelle. S’ajoutent à cela des règlements coercitifs mis en place par le gérant, comme la punition sur le salaire. S’il est en retard, a raté une alerte ou que sa sacoche a été volée, le guetteur devra revenir travailler gratuitement pour rembourser. Bref, on est en présence d’un système capitaliste inégalitaire et violent.

Vous expliquez pourquoi être issu de l’immigration postcoloniale a une influence sur la trajectoire. Mais, par-dessus tout, selon vous, il s’agit d’abord d’un problème de classe sociale. Pourquoi ?

Je parle effectivement de classe sociale parce qu’il s’agit d’une économie de la débrouille et de nouvelles formes contemporaines du travail. Aujourd’hui, comme il y a vingt ans, les jeunes disent qu’ils entrent dans le trafic pour s’acheter leur paire de Nike. Cette idée de posséder quelque chose, de n’être rien si on ne possède rien, cette idée d’avoir besoin d’argent pour exister et pour se sentir à sa place, c’est précisément une question de classe. Ils n’ont pas une appétence pour la violence ou pour la drogue. Ils ont besoin d’exister. Et c’est en ça que je différencie la question de classe et celle de race, même si les deux se nourrissent.

Il y a d’autres issues que les quatre murs de la prison ou les quatre planches du cercueil ? Comment s’en sortent-ils ?

On entre dans les trafics parce qu’on est porteur d’une histoire jalonnée par des humiliations et aussi parce qu’on a l’impression d’être avec des pairs, de baigner dans quelque chose de familier. Sauf que, comme dans toute économie capitaliste, il y a son lot d’inégalités et de brimades.

À 17-18 ans, on n’a pas la même façon de penser qu’à 14-15 ans. On accepte moins les insultes et les corrections du gérant parce qu’on n’a pas la même physiologie, ni la même psychologie. On a grandi. À 14 ans, on ne se rend pas compte des sommes d’argent qui sont brassées. Mais, au fur et à mesure, on entend les collègues discuter de la recette du jour, on va prendre conscience de la valeur de l’argent, de la place qu’on a dans cette économie, et surtout du fait que ceux qui prennent le plus de risques sont les moins bien payés. Alors même que beaucoup d’argent est brassé.

Et puis on se heurte au plafond de verre, on comprend qu’on ne deviendra jamais chef de réseau. Cela va allumer une petite lumière de contestation. On se rend compte aussi qu’en prison il n’y a pas de solidarité. Le réseau ne prend pas en charge les frais d’avocat d’un guetteur ou d’un revendeur.

Il y a aussi ce qui arrive dans la vie de n’importe quel individu…

Tomber amoureux, avoir envie de fonder une famille, de développer une spiritualité, etc. La sortie se fait rarement d’un seul coup. D’abord une, deux, trois semaines, puis un mois, deux mois, puis on va y retourner et ainsi de suite jusqu’à la sortie définitive. L’enfant, le jeune grandit, prend de l’âge, ne réfléchit plus de la même façon. On ne verra jamais, à quelques exceptions près, un guetteur de 24 ou 25 ans.

Vous parlez beaucoup des familles. Comment font-elles face ?

Une écrasante majorité des familles refuse l’argent et ne vit pas de ça. Elles mettent en place plusieurs stratégies, dès lors qu’il commence à y avoir des signes, comme des décrochages scolaires. C’est un indicateur important. Même chez celles qui n’ont pas la maîtrise de la langue. C’est un point d’alerte afin de tout faire pour empêcher l’enfant d’entrer dans le trafic, ou l’en sortir. Il faut protéger aussi le reste de la fratrie. Elle éloignera l’enfant de la cité, chez une tante ou un oncle ou une sœur, dans une autre ville, un autre pays, etc. Il y en a même qui déménagent. Une trajectoire délinquante, c’est compliqué à vivre pour les familles,

Pourquoi les mères ont-elles une charge et un rôle particuliers ?

Les mères sont accusées à tort d’être trop laxistes. Leur charge mentale est phénoménale. Mêlée à de la culpabilité et à un sentiment d’échec, d’impuissance. Les entretiens que j’ai eus révèlent une grande détresse. Toutes les mères rencontrées m’ont fait part d’une situation intenable.

Que proposez-vous lorsque vous plaidez « pour une refonte des politiques publiques en matière de drogues » ?

Il faut s’intéresser à la racine du problème : les inégalités, la précarité économique, les violences symboliques et institutionnelles. Il faut mettre en œuvre une prévention d’entrée dans le trafic et un accompagnement dans la sortie, ne pas lâcher le lien. Agir sur l’école, l’emploi, la précarité des classes populaires ou des personnes issues de l’immigration postcoloniale, c’est aussi travailler sur la prévention des entrées dans le trafic de drogue dans les cités.

La sécurité seule ne suffira jamais. Il faut s’interroger sur le fait que de jeunes français mineurs se retrouvent dans des activités criminelles, essayer de comprendre ce qui a fait la bascule et arrêter de les essentialiser seulement comme « trafiquants de drogue » et rétablir leur destin dans leur humanité.

« Les Prolétaires du bizness. Dans l’ordinaire des trafics de drogue », par Khadidja Sahraoui-Chapuis, éditions la Découverte, 270 pages, 22 euros.

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3 août 2026 1 03 /08 /août /2026 06:38

Les bénéfices cumulés des entreprises du CAC 40, indice phare de la Bourse de Paris, ont bondi de 41,50 % au premier semestre, dopés par les secteurs financiers et énergétiques, d’après un décompte réalisé vendredi 31 juillet par l’AFP. Pendant ce temps, la planète brûle, les inégalités se creusent et les entreprises françaises financent la colonisation illégale en Cisjordanie.

Théo BourrieauLa rédaction

Alors que la France, du fait du réchauffement climatique, fait face à une des pires saisons des feux de son histoire et que les inégalités ne cessent de se creuser avec un taux de pauvreté historique, les plus grandes entreprises françaises continuent de s’enrichir. Selon un décompte réalisé vendredi 31 juillet par l’Agence France-Presse, les bénéfices cumulés des entreprises du CAC 40, indice phare de la Bourse de Paris, ont bondi de 41,50 % au premier semestre.

Pour les 38 entreprises sur 40 qui ont publié leurs résultats semestriels, le bénéfice net cumulé dépasse ainsi les 73 milliards d’euros. Parmi les secteurs particulièrement porteurs, celui des banques et assurances a vu son bénéfice net augmenter de 9 %, à 19,35 milliards d’euros. BNP Paribas (+ 21,8 %) et la Société Générale (+ 13,9 %) ont particulièrement bien tiré leur épingle du jeu.

Des profits sur fond de crimes de guerre et de casse sociale

Il y a quelques jours, le premier de ces deux groupes dévoilait en effet un bénéfice net au deuxième trimestre de 4,3 milliards d’euros, soit une hausse de 33,4 % sur un an. La banque est néanmoins restée bien plus silencieuse quant aux accusations la visant. BNP Paribas n’a par exemple pas intégré à ses comptes une quelconque provision en vue de litiges qui pourraient lui coûter cher aux États-Unis : en octobre dernier, la banque a été reconnue complice par un jury new-yorkais d’exactions au Soudan, en ayant organisé des transactions commerciales dont les recettes ont financé l’armée et les milices du régime d’Omar el-Béchir.

Rien non plus sur ses profits en partie générés sur des crimes de guerre. Cinq ONG, dont la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et la Ligue des droits de l’homme (LDH), ont déposé, mercredi, un recours en excès de pouvoir assorti de demandes d’injonction auprès du Conseil d’État afin que la France stoppe les activités de ses entreprises en Cisjordanie. La banque figure parmi ces entreprises.

Un rapport publié en novembre 2024 par la coalition d’ONG Don’t Buy Into Occupation dévoile que BNP Paribas a profité, entre janvier 2021 à août 2024, de 32,73 milliards de capitaux directement impliqués dans l’occupation illégale de terres palestiniennes par Israël. La banque est accusée, comme le Crédit Agricole et la Société Générale, de profiter de la colonisation de la Palestine et du génocide à Gaza, sous la forme d’investissements, d’actions, de prêts ou de bons du trésor.

 

La Société Générale a justement, elle aussi, affiché un bénéfice record pour son deuxième trimestre, avec 1,79 milliard d’euros engrangés. La banque signe également un bénéfice à l’échelle du semestre à près de 3,5 milliards d’euros, du jamais vu. Pourtant, en janvier dernier le groupe annonçait la suppression de 1 800 postes en France.

Profiteur de guerre et écocidaires

Le secteur de l’énergie voit aussi ses revenus bondir de 42,7 % à 13,6 milliards d’euros, tiré par le bénéfice record de TotalEnergies de 11,2 milliards de dollars (+ 61 %) // 5,4 milliards de dollars au 2e trimestre, le double de l’année précédente. Le géant pétrolier a ainsi profité de la guerre au Moyen Orient pour augmenter ses marges. « La crise énergétique lui a largement bénéficié, tandis que des millions de ménages ont peiné à se fournir en carburant », ont réagi plusieurs organisations non gouvernementales, dont Greenpeace France et Réseau Action Climat, appelant à une taxation de ces bénéfices records.

Outre la crise pétrolière alimentée par le blocus du détroit d’Ormuz, l’autre facteur ayant généré des profits monstres chez TotalEnergies est la multiplication des chantiers à travers le monde. Membre des vingt entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale, TotalEnergies continue donc de se développer massivement dans le marché mortifère des énergies fossiles. Gaz et pétrole représentent ainsi 97 % de sa production d’énergie et 82 % de ses investissements sur l’année 2025.

 
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3 août 2026 1 03 /08 /août /2026 05:00

 

1936 fut une année magnétique, l’année du Front populaire ! Notre hebdomadaire Communistes lui rend hommage en évoquant, chaque semaine de 2026, des événements survenus la semaine équivalente (ou presque) de 1936.

27 avril /3 mai 1936 (17) La victoire !

Outre la tenue d’un Premier Mai très offensif « pour le pain, la paix, la liberté », toute cette semaine est tendue vers le second tour des législatives du 3 mai. On note dans le quotidien communiste du 1er mai un article, à la Une, de Maurice Thorez (réélu à Ivry), intitulé « Les projets des communistes ». Le groupe communiste à la Chambre, dit-il, va proposer dès la semaine suivante une résolution « pour faire payer les riches » et il déposera cinq demandes précises : 1) Un vaste programme de grands travaux et un rajustement des salaires ; 2) La suppression des décrets-lois (de Laval) socialement injustes ; 3) La protection de l’enfance, des familles (nombreuses) ; 4) Une grande politique d’éducation physique et de sport ; 5) La revalorisation des produits agricoles. En outre, le groupe exigera « une commission de moralité » pour vérifier l’origine des fortunes des politiciens (comme Laval par exemple…).

Faisant suite à un premier tour très prometteur, la victoire est au rendez-vous le 3 mai : le PCF compte 72 élus (contre 12 en 1932), le PS 149, les radicaux (en recul) 110. Les élus du Front populaire emportent la majorité de la Chambre, 386 députés sur 610. Parmi les nouveaux élus communistes, on signale : Jacques Duclos, Gabriel Péri, François Billoux, Ambroise Croizat, Georges Cogniot, Charles Tillon, Etienne Fajon, Waldeck Rochet, Virgile Barel, Prosper Mocquet, Jean Catelas. Dans la Seine, sur 60 circonscriptions, le Front populaire détient 39 sièges dont 32 communistes.

Marcel Cachin (le 4 mai) fait part de « sa grande joie », non seulement du succès communiste et des candidats du Front populaire mais, dans le même temps, de la défaite des candidats fascistes « et des chefs les plus insolents des factieux » comme Gignoux, « l’homme du Comité des forges », ou Marcel Déat, ministre de l’Air. Les réactionnaires, écrit-il, « vont répéter que c’est la Révolution, que c’est la fin du pays et que ce sera demain le désordre et le chaos. Ils vont reprendre leurs propos menteurs sur l’Espagne et les prétendus excès du Front populaire dans la péninsule ibérique. Le peuple de notre pays conservera tout son sang-froid devant ces absurdes violences de langage, il se préparera avec calme à faire passer dans la réalité le programme du Front populaire. »

À l’international, ces jours de la fin avril 1936 en Palestine mandataire marquent le début de « la grande révolte arabe », un mouvement de rébellion des territoires sous mandat britannique, qui va durer plusieurs années et qui demande notamment la création d’un État arabe indépendant.

Gérard Streiff

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