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Passionnant mardi de l’éducation populaire avec Amal Khaleefa, chercheuse et universitaire palestinienne de Jordanie, sur la mémoire des réfugiés palestiniens et ses moyens de transmission dans les camps de réfugiés, en Jordanie et à Zarka, le premier camp créé par la croix rouge singulièrement. Un exposé sensible, incarné, brillant qui s’est conclu par une présentation de la BD d’Amal lancée à la fête de l’humanité et publiée avec le soutien de l’AJPF: mémoire de réfugiés. Merci à la trentaine de participants à ce Mardi de l’éducation populaire dédié à la compréhension du vécu intime des Palestiniens déplacés de force par la Nakba en 1948 et la Naqsa en 1967. Merci à l’AJPF pour la co-organisation de cette conférence débat ce mardi 15 septembre au local du PCF Pays de Morlaix et à nos amis de l’AFPS présents en nombre à cette soirée de solidarité avec la Palestine. Avec les Mardis de l'Éducation Populaire
Il y a quatre-vingt-dix ans, le poète, dramaturge et compositeur espagnol était tué par les milices franquistes à Grenade, un mois après le coup d’État perpétré par Franco. Irréductible, son œuvre témoigne d’un engagement politique et poétique dont les échos nous parviennent encore.
On ne connaît pas la voix de Lorca. Des photos, il y en a, qui ont fixé dans la mémoire collective ce beau visage rond et brun. Des images en mouvement aussi : en novembre dernier, de vieilles pellicules du jeune Lorca en itinérance théâtrale sont réapparues.
Dénichées par le cinéaste espagnol Manuel Menchon pour un documentaire à venir, La voz quebrada (« la voix brisée »), construit autour des journaux de Juan Ramirez de Lucas, l’ultime amour de Lorca, ces images attestent d’une mémoire qui ne se tarit pas. Au détour d’un photogramme, on aperçoit le sourire de l’artiste, à l’arrière d’une voiture embarquée sur les routes poussiéreuses d’Espagne, dans le bouillonnement des années de la Barraca, théâtre universitaire ambulant impulsé et soutenu par la Seconde République.
On ne connaît pas la voix de Lorca, pourtant il a failli y en avoir une trace : l’Archive sonore, phonothèque créée sous la deuxième République espagnole, avait prévu de faire parler le poète dans ses micros. Mais Lorca était encore jeune. Il y avait le temps. On ne savait pas que le poète et dramaturge mourrait à 37 ans.
Le 18, ou peut-être 19, août 1936, un mois après le coup d’État qui déclencha la guerre d’Espagne, des mains enragées des milices phalangistes, qui préparaient le terrain à une dictature implacable et s’en prenaient ainsi à un penseur de la liberté, de l’art, de la poésie, de l’antifascisme. Le meurtre, répugnant, a été caché puis nié par les franquistes. « Apprenez que le crime a eu lieu à Grenade ! » finira par crier, deux mois plus tard, dans un poème, son ami Antonio Machado.
Ce rendez-vous manqué avec l’archive sonore dirait-il alors un poète réduit au silence, ce même « silence ! » que hurle la tyrannique Bernarda Alba au début et à la fin de sa dernière pièce, l’une des plus grandes ? Ce serait nier ce que son œuvre chante, pleure, rit et crie encore à nos oreilles, presque un siècle plus tard.
« Même quand Bernarda Alba demande de faire silence, pour elle et pour les autres, ça ne fonctionne pas », fait remarquer le metteur en scène Thibaud Croisy dans le texte qu’il signe pour l’Humanité. La voix de Lorca, de même, résonne encore.
Federico Garcia Lorca est né le 5 juin 1898 dans une famille aisée de Fuente Vaqueros, dans la Vega de Grenade. Son père, un riche cultivateur, a épousé Vicenta, une institutrice, qui lit Victor Hugo à la fratrie et fait jouer du piano au petit Federico. Celui-ci vit au rythme encore patient de l’Andalousie profonde, sans doute fasciné par ces vieilles Espagnoles aux airs sombres qu’il sublimera dans son théâtre. Animé par une attention vive aux musiques et danses populaires, il mènera, avec le compositeur Manuel de Falla, un travail poétique et musical autour du cante jondo.
Mais l’enfant baigne aussi dans une pensée libérale qui, au sens que revêt le mot au XIXe siècle, s’élève contre les monarchies conservatrices. Une des premières pièces de Lorca se consacrera d’ailleurs à Mariana Pineda, héroïne de la résistance grenadine, exécutée en 1831 pour son opposition au roi Ferdinand VII. Le décor est cette Espagne rurale qu’il mettra en scène dans sa trilogie la plus célèbre – Noces de sang, Yerma, la Maison de Bernarda Alba. C’est aussi celui, tout proche, d’une culture qu’on nomme là-bas gitane. Il en exalte la force esthétique dans son célèbre Romancero gitano, où il dénonce aussi les violences de la garde civile sur cette minorité.
« Le succès du Romancero gitano l’a un peu enfermé dans ce mythe du poète andalou », observe Zoraida Carandell, professeure de littérature et civilisation de l’Espagne contemporaine à Paris Nanterre. Lorca aurait été trop ibère, trop lyrique. Borges, mesquin, lui collera l’étiquette « Andalou professionnel ». « Il y a eu une réduction, qui est devenue intéressée au moment du franquisme, où on a cessé de jouer ses pièces pour le réduire à cela. Mais Lorca était bien d’autres choses. »
Il suffit de lire Poète à New York, fruit d’un voyage aux États-Unis commencé en juin 1929. À New York, Lorca est « assassiné par le ciel » strié de gratte-ciel. Et l’Espagnol est profondément choqué par la vision des violences inouïes faites aux Africains-Américains. De ce voyage sort un recueil à l’intérieur duquel il inclut la photo édifiante d’un corps d’homme noir brûlé.
« Lorca rejette cette société qui ignore la souffrance des Noirs américains, analyse Zoraida Carandell. Il parle de l’alcool frelaté vendu aux Noirs sous la prohibition. Il parle aussi de l’exploitation, de la privation de liberté, du chômage, relie les phénomènes entre eux. Le plus proche de Lorca à cette époque, c’est finalement les Temps modernes de Chaplin. »
Dans Cri vers Rome, il critique les accords du Latran, où le pape Pie XI a tout concédé à Mussolini. « Lorca manie un langage antifasciste et perçoit avec beaucoup de clarté ce qui est en train de se passer au tournant des années 1930 », poursuit Zoraida Carandell.
En Espagne, la Seconde République est proclamée le 14 avril 1931, après sept ans d’une dictature incarnée par le général Miguel Primo de Rivera. Elle s’accompagne d’un regain d’espoir et de droits et la Barraca réalise un rêve itinérant de politique culturelle républicaine et d’éducation populaire. Lorca et Eduardo Ugarte y rendent accessibles les grands classiques espagnols : Calderon de la Barca, Lope de Vega, Cervantès…
L’aventure dure cinq ans. En juillet 1936, toute l’Espagne tremble sous la rumeur d’un coup d’État. Le 13 juillet, Lorca quitte Madrid pour rejoindre sa famille à Grenade. Le soulèvement militaire orchestré par le général Franco a lieu les 17 et 18 juillet, et Grenade bascule le 20, plonge dans une répression barbare. Les factieux veulent tuer un « communiste », un « pédé ».
Lorca, qui se sait poursuivi, se cache de maison en maison. En vain. Obéissant aux ordres du cruel gouverneur civil José Valdés, aux côtés de l’ex-député d’extrême droite Ramon Ruiz, l’avocat Juan Luis Trescastro se vantera d’avoir tué le grand poète de « deux balles dans le cul ».
Ce meurtre politique fut nié par beaucoup, y compris Dali, ancien amant rallié au franquisme, qui tentera de faire passer le crime pour une affaire intime. La mémoire du poète a depuis été un champ de forces, secoué au cours du XXe siècle par les recherches fondamentales de Marie Laffranque ou celles du biographe irlandais Ian Gibson.
En témoigne aujourd’hui le combat de Laura Garcia Lorca, sa nièce, à la tête de la Fundacion Federico Garcia Lorca, à Grenade, qui s’alarmait en 2024 dans El País de la « grande précarité » humaine et financière dans laquelle elle tente de faire vivre l’œuvre et la pensée du poète. La même année, cette passeuse a dû protester contre la désignation à la tête du Patronato Garcia Lorca, par le Parti populaire local, d’Antonio Membrilla, lequel avait parlé de la « mémoire historique » comme d’une « niaiserie hystérique ».
Lors du dernier Festival de Cannes, La bola negra, des Espagnols Javier Ambrossi et Javier Calvo, Prix de la mise en scène, a réhabilité la figure de Lorca à travers l’angle de l’homosexualité, au risque, selon certains, d’éluder le reste. En France, les metteurs en scène Thibaud Croisy et Marcial Di Fonzo Bo ont récemment remis l’auteur espagnol sur le métier, pour le meilleur.
Dans Songe, le second monte un extrait d’une pièce inachevée, Comédie sans titre. Où des révolutionnaires interrompent une représentation de théâtre pour préparer le grand soir. « Il y a chez Lorca une force subversive extraordinaire, s’enthousiasme-t-il. Dans ses pièces inachevées, il met en abîme le théâtre et place l’artiste face à un dilemme : détruire le théâtre ou vivre dedans. C’est une question brûlante ! »
Lorca fut l’un des premiers assassinés d’une vague de violence sanglante dont l’extrême droite espagnole revendique l’héritage aujourd’hui. Tout son esprit, pendant toute sa vie, s’était battu contre cela. Insupportable injustice. Les images exhumées par Menchon font éclater, dans un sourire, l’insouciance du temps d’avant le fascisme.
En février 1936, il écrivait sa Gacela de la mort obscure, traduit par Claude Couffon et Bernard Sesé dans Anthologie bilingue de la poésie espagnole (Pléiade) : « Je veux dormir un instant,/ Un instant, une minute, un siècle ;/ Mais que tous sachent bien que je ne suis pas mort. »
Les associations de diffusion de la pensée de Baruch Spinoza et les séminaires de recherche de 17 pays s’élèvent contre la décision du gouvernement d’extrême droite italien d’exclure son enseignement des programmes des lycées, ainsi que celles d’autres philosophes critiques dont Marx. Une tribune signée par l’Association des Amis de Spinoza.
Les associations et les séminaires spinozistes actifs dans différentes parties du monde – dont le projet est de faire connaître et de diffuser la pensée de Spinoza – s’élèvent vigoureusement contre la décision du gouvernement italien d’exclure le philosophe juif hollandais d’origine ibérique, des programmes des lycées ; le même sort est réservé, par les nouvelles « Indicazioni Nazionali per i Licei » du 23 avril 2026 du gouvernement Meloni, à plusieurs autres grands philosophes classiques de la pensée critique, dont une partie de la philosophie allemande avec l’exclusion de Leibniz, de Kant – dont le criticisme est amputé de ses aspects moraux et historico-politiques –, de Marx, de Fichte et de Schelling…
En 1670, au cœur de la Libre République des Provinces Unies, en publiant son Tractatus theologico-politicus, Spinoza défendait la liberté de philosopher mise en danger par les partisans d’un pouvoir monarchique et d’une théologie intolérante adversaire du pluralisme des opinions, des croyances et de la libre recherche en philosophie et dans les sciences.
S’attaquer aujourd’hui à la pensée de Spinoza, aux racines historiques du rationalisme et de la pensée critique, c’est vouloir bâillonner la liberté de pensée et de parole que l’École a pourtant pour devoir d’apporter à l’ensemble des citoyens.
Exclure des études la philosophie de Spinoza (ainsi que des penseurs fondamentaux formateurs de la pensée critique) est aussi absurde que dangereux. Comme l’enseigne le Tractatus theologico-politicus, la liberté de philosopher est indispensable à la paix et à la sécurité de la République et vouloir la réduire c’est nécessairement engendrer la corruption des principes de la vie commune.
Par leur signature, les associations et séminaires spinozistes de 17 pays demandent donc solennellement au ministère italien de l’éducation de réinscrire au programme de philosophie des lycées, les noms de Spinoza et de tous les philosophes écartés de l’enseignement secondaire par les Indicazioni Nazionali du 23 avril 2026.
Association des Amis de Spinoza. Séminaire international de recherches sur Spinoza, Sorbonne, Université de Paris-1, Panthéon-Sorbonne, 17 rue de la Sorbonne, Paris 75005. Rens. https://aas.hypotheses.org
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt et de plaisir "Croisières et caravanes" d’Ella Maillart (1903-1997), aux éditions Payot Rivages (Petite bibliothèque des voyageurs, 2020) un récit de vie et d’aventures écrit en 1950, plein de souffle et d’énergie vitale, de fascination pour les vies autres qu’occidentales.
Ella Maillart, une femme au caractère bien trempé affirmait une liberté formidable dans les années folles.
Cette jeune suisse apprend la navigation et la régate sur son lac encore enfant avec sa meilleure amie Miette avant d’en faire son sport d’élection avec le hockey et le ski, et de naviguer avec sa copine en Méditerranée en vivant sur leur bateau commun sur la côte d’Azur ...
Le mariage de sa compagne de navigation l’amène à voyager en Grande-Bretagne en y donnant des cours dans une école privee avant de gagner Moscou et l’URSS pour y étudier les transformations de la société russe avec le communisme et le cinema soviétique en formation, avec le projet d’écrire un livre sur le cinema soviétique.
La rude vie de Moscou présente aussi ses plaisirs et est assumée en faisant du sport avec les jeunes moscovites.
Une rencontre avec des scientifiques alpinistes soviétiques l’amène à franchir les monts du Caucase, où elle filme les alpinistes, puis à entreprendre un voyage de plusieurs mois en Asie Centrale, dans le Turkestan de l’époque (Turkmenistan et Ouzbekistan), au Kazakhstan, dans les steppes du Kirghizistan, avec les nomades, franchissant tous les obstacles et les interdits avec une confiance et un courage extraordinaire qui l’amènent à se lier à des agents du Guepeou pour obtenir des permis de voyager et de résidence et surtout à être adoptée par les nomades.
Elle vit de presque rien, de l’argent de films et d’articles, de récits de voyage, elle qui ne se sent pas écrivaine mais qui ne tient pas en place et veut faire de sa vie un rêve. Elle séjourne a Boukhara, dans le Pamir tadjik, rentre en caravane de chameaux par la steppe en plein hiver en Russie avant de regagner la Suisse, d’y faire des conférences sur le pays des Soviets qui se veulent objectives mais qu’on trouve trop complaisantes pour l’Union soviétique, et rentre dans l’équipe nationale de ski feminine suisse avant d’engager un nouveau grand voyage en Chine, alors agressée en Mandchourie par le Japon, puis par caravane au Sing Chiang, au Tibet, zones interdites et pleines de rebelles et de brigands, et enfin au royaume ismaélien de Hunza, et au Cachemire.
Elle reviendra après la seconde guerre mondiale pour y découvrir les voies d’une exploration plus intérieure et y recevoir l’enseignement de Sri Aurobindo à Pondichery et d’un autre gourou inspire dans son ashram du Tamil Nadu, Ramana Maharishi, après un voyage éprouvant dans l’Iran du Shah et en Afghanistan en voiture depuis la Suisse ou elle dut faire face à la depression et aux tentatives de suicide d'une amie et compagne de voyage écrivaine et journaliste.
Une vie de voyages extraordinaires magnifiquement bien restitués dans leurs atmosphères inimitables.
I.D
Les locuteurs de la langue inventée en 1887, qui tiennent depuis le 1er août leur congrès mondial à Graz, en Autriche, défendent un idéal de fraternité et d’égalité universelle rejoignant la pensée marxiste. Une proximité idéologique qui s’est cristallisée dans les années 1920, avec les mouvements ouvriers espérantistes.
Le centre des congrès de Graz ne parle plus autrichien. Et gare à celui qui donnera du « Hello » aux visiteurs étrangers dans l’espoir de briser la barrière de la langue. « Bonan matenon » est de rigueur, depuis le 1er et jusqu’au 8 août : environ 2 000 locuteurs d’espéranto, cette langue internationale et utopiste créée en 1887, ont pris possession des lieux pour leur 111e Congrès mondial.
La maire communiste de la deuxième ville d’Autriche, Elke Kahr, pour laquelle cet idiome « n’est pas une langue d’assujettissement, mais une langue de paix », avait proposé dès 2023 d’accueillir ce moment de réflexion sur l’avenir du mouvement espérantiste et sa finalité.
La symbolique n’est pas insignifiante. « Les espérantistes, qu’ils soient de gauche ou non, portent une volonté de transformation sociale, indique l’historien Pascal Dubourg Glatigny, directeur de recherches au CNRS. Encore aujourd’hui, des débats portent sur la finalité du développement de l’espéranto : est-ce que l’objectif est qu’il soit la deuxième langue pour tout le monde ? Ou est-ce qu’il est surtout un moyen de créer des rapports égalitaires entre les peuples ? »
L’inventeur de cette langue, le médecin polonais Louis-Lazare Zamenhof, expliquait que « l’idée interne de l’espéranto est, sur la base d’une langue neutre, de détruire les murs entre les populations et de rapprocher les êtres humains pour que chacun d’eux voie dans son prochain seulement un être humain et un frère ».
Lorsque l’espéranto commence à se diffuser dans l’ensemble de l’Europe, au tournant du XXe siècle, la dimension internationaliste, pacifique et égalitariste de la langue intrigue naturellement les mouvements de gauche. D’abord dans la bourgeoisie, où la langue est surtout une curiosité.
Puis dans le prolétariat, qui y voit un potentiel outil de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière. En quelques années, des centaines de petits groupes espérantistes prolétariens voient le jour. Les anarchistes y sont alors majoritaires, et seront les premiers à réunir leurs mouvements locaux au sein d’une association internationale, Paco Libereco, en 1906.
Encore présent chez de nombreux locuteurs actuels, l’objectif de placer l’espéranto au service d’un projet politique en phase avec son « idée interne » ne paraît plus si utopique avec la révolution d’Octobre, de 1917.
En URSS, l’apprentissage de la langue espérantiste est plébiscité, porté par un « désir de sortir d’un enfermement culturel et social dans lequel la Russie tsariste avait maintenu les classes laborieuses », précise Pascal Dubourg Glatigny. Dans les usines, les ouvriers vont adhérer en masse au réseau international des Proletaj Esperanto-Korespondantoj (correspondants espérantistes prolétariens, PEK).
Les échanges épistolaires avec des prolétaires du monde entier seront encouragés par les autorités soviétiques, pour faire connaître la révolution à l’étranger. Les carnets d’adresses s’épaississent rapidement avec la conversion massive de communistes et socialistes, notamment en Europe de l’Ouest, où les mouvements espérantistes ouvriers sont perçus comme un moyen de prolonger cette révolution qui, pour fonctionner, ne peut être que mondiale.
Octobre 1917 aura aussi convaincu les espérantistes non bolcheviques, qui « se sentirent en harmonie avec l’internationalisme proclamé du nouveau régime, alors que l’idée d’une planification possible de la société par l’intervention scientifique pour accélérer les choses vers le progrès appartenait à leurs convictions communes », écrit Jean-François Fayet, professeur à l’université de Fribourg, dans un article intitulé « Une langue internationale pour une révolution mondiale ? ».
Pour les mouvements ouvriers espérantistes, qui connaissent leur apogée dans les années 1920, les nations ne sont qu’une invention de la bourgeoisie pour contrôler la classe ouvrière. Un homme va particulièrement incarner cette doctrine, le menuisier français Eugène Adam, rebaptisé par ses camarades Eugène Lanti, en raison de ses engagements : anticléricaux, antimilitaristes, anticapitalistes… Anarchiste, puis communiste, il développe l’idée d’un « anationalisme » prolétarien et crée, en 1921, le principal mouvement ouvrier espérantiste : la SAT (Sennacieca Asocio Tutmonda ou Association mondiale anationale).
Un groupe « unique dans l’histoire des mouvements ouvriers puisque toutes les tendances y sont représentées : socialistes, communistes, anarchistes, non affiliés… », note l’historien Pascal Dubourg Glatigny. Dans un objectif de dépassement du capitalisme, la SAT va promouvoir l’espéranto comme la langue à même de porter la révolution mondiale, tout en se revendiquant au-dessus des partis.
« “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous” », nous a dit Marx. Les communistes espérantistes ajoutent : « Pour qu’ils puissent s’unir, il est nécessaire qu’ils puissent se comprendre. Et l’espéranto est cet instrument nécessaire d’intercompréhension » », prône Eugène Lanti en 1924.
L’Internationale communiste (IC) se saisit d’ailleurs de cette question dès 1921, avec la création d’une commission d’étude pour l’adoption d’une langue internationale. Mais, pour l’historien Jean-François Fayet, « toute la stratégie de l’exécutif de l’IC à l’égard des espérantistes allait dès lors consister à entraver de multiples façons leur travail, empêchant ainsi l’introduction d’une langue internationale au sein du mouvement communiste international, sans jamais condamner officiellement l’espéranto ».
L’idée sera définitivement enterrée à la fin des années 1920, avec le virage totalitaire du stalinisme. Dans le même temps, les correspondants espérantistes prolétariens, poursuivant leurs échanges avec l’étranger, racontent les premiers dysfonctionnements de la structure soviétique. Les PEK sont alors contrôlés, puis interdits.
À la même période, la SAT est confrontée à la volonté progressive de Moscou et des membres pro-soviétiques de mettre la main sur le mouvement. Elle exclut les principales figures pro-soviétiques en 1931, provoquant le départ de la plupart des communistes, qui se regrouperont ensuite dans l’Internationale des espérantistes prolétariens. Cette organisation est vite lâchée par Moscou, qui lui refuse toute aide financière, puis accuse ses dirigeants d’espionnage et d’activité contre-révolutionnaire, en raison de leur contact avec l’étranger. Le régime les fait fusiller en 1936 et 1937, actant officieusement l’interdiction de l’espéranto en URSS.
Son usage reviendra dans les années 1960 et 1970, à travers des camps de jeunesse d’été, qui convainquent Moscou de l’autoriser à nouveau. À la même période, l’espéranto, qui n’a jamais retrouvé son expansion des années 1920, attire de jeunes idéalistes occidentaux. L’Organisation mondiale de la jeunesse espérantiste constitue alors un répertoire international permettant aux défenseurs de cette langue d’être logés par d’autres locuteurs dans le monde entier.
« L’espéranto connaît des coups d’accélérateur lorsqu’il y a des prises de conscience sur l’état du monde, observe Pascal Dubourg Flatigny, précisant manquer de statistiques sur le nombre de locuteurs, forcément occasionnels. Aux États-Unis, au moment de la guerre du Vietnam, puis pendant le mandat de Bush Junior, dans la Hongrie d’Orban, la Grande-Bretagne du Brexit… »
Si les mouvements ouvriers ont considérablement perdu de leur ampleur et de leur influence depuis la fin des années 1930, la SAT existe toujours et est représentée à Graz. Communistes, anarchistes, socialistes, anationalistes s’y rejoignent toujours, mais l’organisation s’est aussi ouverte aux nouveaux axes militants, avec la création d’une fraction LGBT ou encore d’une section végétarienne.
En pleine montée d’une internationale fasciste, la SAT, comme la plupart des mouvements espérantistes, entend redonner de l’écho à ce qu’elle nomme « l’idée interne » de l’espéranto, un idéal de fraternité universelle.
Tribune
« Robespierre dans la mémoire populaire, aujourd’hui » c’est le thème de la conférence qui sera donnée par Pierre Outteryck de l’association des Amis de Robespierre samedi 25 juillet à 11 heures au Panthéon (Paris 5e).
Par Pierre Outteryck de l’association des Amis de Robespierre (ARBR).
Le manque de temps consacré à la Révolution et à Robespierre dans les établissements d’enseignement publics et privés favorise la méconnaissance de notre histoire. La Liberté, l’Égalité, la Souveraineté populaire et la Laïcité sont les piliers de notre République.
Maximilien de Robespierre naquit en 1758 à Arras. Il est pétri des textes de Rousseau et du Siècle des Lumières, porteurs de l’émancipation universelle de l’Humanité. Avocat dès 1781, il défend la mise en place d’un paratonnerre, symbole du progrès scientifique, à Saint-Omer menacé de destruction par les échevins. En novembre 1783, il entre à l’Académie des sciences, lettres et arts d’Arras dont il est élu directeur en 1786.
La même année, il rédige un discours sur les droits des bâtards ; il y affirme que mariage et bonnes mœurs doivent être respectés et surtout que les bâtards doivent avoir des droits car ils ne peuvent être tenus responsables des conditions de leur naissance.
En 1789, il aide les savetiers-mineurs d’Arras à rédiger leur cahier de doléances et est élu aux États généraux réunis à Versailles. Dès le 5 mai, Maximilien se bat pour une Assemblée constituante. Du 26 mai au 26 août, il participe aux débats autour de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Il y défend l’abolition des privilèges de la noblesse et du clergé, les principes de souveraineté populaire et de laïcité, et la limitation du droit de propriété…
En 1789, la société se divise en trois parties : les défenseurs de l’Ancien régime et du pouvoir d’un roi absolu de droit divin, les adeptes de transformation limitée par la politique de l’offre et par le vote censitaire réservé aux plus riches âgés de 25 ans, les partisans d’une politique de la demande fondée sur les aspirations et les besoins du Peuple des villes et des campagnes et sur le droit de vote donné à tous les hommes de plus de 21 ans.
Défenseur de la paix, Robespierre est contre la guerre déclarée à l’Empire d’Autriche en avril 1792 par le roi et presque tous les politiciens. Après le 10 août 1792 et l’abolition de la monarchie, il soutient une République fondée sur la défense de la Patrie et le respect de la dignité des couches populaires. Grâce à ce choix, Robespierre et les Montagnards rallient la majorité du centre appelé à l’époque Le Marais.
Maximilien devient avec Saint-Just et Couthon les promoteurs de cette politique qui organise la lutte face aux Autrichiens qui veulent abattre la Révolution et face aux Girondins, aux accapareurs de blé qui veulent s’enrichir en jouant sur l’inflation. Robespierre, Saint-Just et Couthon défendent les demandes populaires en limitant le prix du blé et en réorganisant l’armée.
Depuis deux siècles, le mouvement ouvrier combat la loi Le Chapelier de juin 1791 qui interdisait toutes coalitions (associations). Au XIXe siècle, le mouvement ouvrier s’est donc construit à l’ombre lumineuse de la Révolution française, titre d’une exposition réalisée par la CGT lors du bicentenaire de la Révolution.
Que nous reste-t-il de Robespierre, assassiné le 10 thermidor 1794 ainsi que 108 Montagnards parisiens et plusieurs milliers en province ?
Notre association l’ARBR, présidée par Alcide Carton, inspecteur honoraire de l’Éducation nationale, rassemble des femmes et des hommes de France et du monde entier. Toutes et tous sont animés par les aspirations égalitaires et antiracistes portées par la Résistance face aux fascismes et à l’extrême droite et par les luttes sociales démocratiques et laïques d’aujourd’hui.
Avocat d’une petite ville du Nord de la France, Robespierre, en respectant la Convention et le Comité de salut public, est devenu un véritable homme d’État. Il est parvenu à comprendre les aspirations des petites gens afin de construire une République favorisant l’existence du plus grand nombre. Cependant, l’extrême centre, les conservateurs et l’extrême droite de son époque ont cru parvenir à le faire taire. Les valeurs dont il était porteur demeurent plus que jamais présentes. Elles sont le souffle qui anime maintes aspirations actuelles. Certains voudraient les réduire à n’être que colère et coup de gueule !
Aujourd’hui, le fossé creusé par la politique de l’offre entre les plus riches et la masse de nos concitoyens ne cesse de grandir ! De 1936 à 1945, nos aînés se sont battus pour fortifier des droits déjà conquis et pour en obtenir de nouveaux : droit aux congés payés, droit à l’accès à une formation et à la culture, droit à la santé grâce à la sécurité sociale… La déclaration des Droits de l’Homme qu’a défendue Robespierre parlait de quatre droits fondamentaux : la Liberté, l’Égalité, la Sûreté (la sécurité) et la Résistance à l’oppression.
Le droit à un travail avec un salaire permettant de vivre correctement, l’accès à un logement décent, la possibilité d’être soigné, la nécessité de se nourrir chaque jour, l’accès à une formation de haut niveau et aux manifestations et pratiques culturelles… demeurent à l’ordre du jour. Nés en 1789, ces droits sont toujours à construire. Comme l’exigeait Robespierre dans son discours aux Jacobins le 2 janvier 1792, la paix est un impératif catégorique afin de créer un monde nouveau.
Le 14 juillet 1941, un mois après la fin de la grève revendicative et patriotique des populations du bassin houiller du Nord – Pas-de-Calais, un tract portant le beau nom d’Espoir se référait au 14 Juillet 1789 : « 14 Juillet, tu pénètres les cœurs de ceux qui peinent et qui luttent, tu es pour eux un vivant exemple, une image de leur idéal ».
Quatre-vingt-cinq ans plus tard, ce souffle demeure actif, vivifiant.