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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 20:45
L'évangile de la révolution: un excellent film sur l'influence du christianisme d'émancipation porté par la théologie de la libération dans les luttes sociales et révolutionnaires en Amérique Latine, par François Xavier Drouet
L'évangile de la révolution: un excellent film sur l'influence du christianisme d'émancipation porté par la théologie de la libération dans les luttes sociales et révolutionnaires en Amérique Latine, par François Xavier Drouet
Un grand merci à l'ACAT, au Festisol, et à la Salamandre de nous avoir fait découvrir ce jeudi 22 janvier à Morlaix "L'évangile de la révolution" en présence du réalisateur François Xavier Drouet, un film soutenu aussi bien par l'ACAT, le CCFD- Terre solidaire, que par les amis de l'Huma, et les amis du Monde Diplomatique.
Ce film d'une grande profondeur, alternant interviews et images d'archives, revisite les mouvements révolutionnaires des années 60, 70, 80, soutenus par une partie de l'Eglise, et notamment de nombreux prêtres, moines et évêques, et surtout des communautés chrétiennes de base, chrétiennes et marxistes, en Amérique latine, du Salvador au Nicaragua, en passant par le Mexique et le Brésil, là où tout a commencé. Des luttes émancipatrices contre des dictatures de droite et d'extrême-droite ardemment soutenues et armées par les États-Unis pour faire face au péril communiste et rouge dans le cadre du plan "Condor" qui s'est traduit par des dizaines de milliers d'exécutions, d'enlèvements, de tortures, d'assassinats de prêtres, de religieuses, de communautés chrétiennes pendant des messes. Il montre l'engagement de certains religieux, y compris d'origine européenne, dans les guerillas populaires pour protéger le peuple contre le terrorisme des oligarchies et de leurs dictatures. Ce film est une leçon de courage et d'humanité, il montre la force de l'unité et de l'organisation des humbles en Amérique Latine, notamment avec Lula pendant les grandes grèves de Sao Paolo qui ont fait tombé la dictature brésilienne. La théologie de la libération, violemment combattue par le pape Jean-Paul II, ardemment anti-communiste qui a réformé l'église pour marginaliser les marxistes, reposait sur l'idée que les pauvres ne sont pas objets de charité et de bonne conscience pour les riches, mais le parti pris de Dieu, et des acteurs de leur libération. Donner à celui qui a faim d'accord, mais surtout empêcher que des gens aient faim quand d'autres vivent dans l'opulence. Les chrétiens se réclamant de la théologie de la libération n'opposaient pas salut terrestre et salut céleste, ils vivaient pour que la vie humaine ait de la valeur ici et maintenant, toutes les vies, notamment celles des pauvres, reprenant le message initial des Évangiles, et son approche égalitaire. Cette affirmation est à l'origine du mouvement des sans terre au Brésil, de la lutte des indiens marxistes du Chiapas, et sans doute un des points de départ de l'altermondialisme même si la violence de la répression et de l'effort de marginalisation de la théologie de la libération au sein de l'église ont ouvert la voie au retour des régimes d'extrême-droite en Amérique Latine, appuyées sur des églises évangélistes intégrées à l'idéologie capitaliste et états-unienne. Ce film avec des images d'archive incroyables est foisonnant d'enseignements et nous donne des clefs à la fois sur la construction d'une réponse collective d'émancipation populaire, le lien entre le national, le religieux, et l'idéal révolutionnaire, et sur les raisons du reflux de l'espérance révolutionnaire. Il donne aussi la parole à des chrétiennes et des chrétiens d'une intelligence, d'une dignité et d'une force morale exceptionnelle, qui ont lutté avec le peuple et pour lui, contre le pouvoir et la morgue de l'argent et des régimes oligarchiques hérités de la colonisation, de l'esclavage, de siècles d'exploitation capitaliste.
 
Ismaël Dupont 
 
« L’Évangile de la Révolution » : sur les traces de la théologie de la libération

Du Salvador au Mexique, le documentariste François-Xavier Drouet promène sa caméra sur les traces des révolutions latino-américaines inachevées, dans lesquelles la théologie de la libération a joué un grand rôle.

Cyprien Caddeo, L'Humanité, 2 septembre 2025

Le voyage de François-Xavier Drouet tient du pèlerinage. Le documentariste français, âgé de 46 ans, arpente l’Amérique latine depuis les années 1990, mais livre ici son premier film sur ce continent marqué par de fraîches révolutions. Du Salvador au Mexique, en passant par le Brésil et le Nicaragua, il s’agit d’en restituer les traces, de constater les impasses, les échecs.

De reconnecter surtout avec une spécificité locale : la théologie de la libération. Karl Marx a beau avoir déclaré que la religion est l’opium du peuple, les soulèvements sud-américains se sont faits avec le christianisme, et en son nom.

Drouet opte donc pour une approche didactique appréciable pour ceux qui ne connaîtraient rien à ce continent politique, intellectuel et spirituel. Le documentaire alterne entre images d’archives et témoignages sur place. C’est une histoire d’enthousiasme révolutionnaire et de répression sanglante.

Au Salvador, un prêtre belge raconte ses années de maquis avec le Front Farabundo Marti de libération nationale et explique comment les guérilleros ont résolu – ou plutôt enjambé – l’équation insoluble suivante : concilier exigence de non-violence et lutte armée. À El Mozote, on exhume encore les corps des 988 paysans tués par la contre-révolution financée par les États-Unis, en 1981.

Une Église dans l’Église

Au Brésil, on convoque un vieux sermon de Helder Camara et cette phrase : « Quand je donne à manger aux pauvres, on me qualifie de saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste. » Des suiveurs du célèbre évêque témoignent de leur excommunication pour avoir poursuivi ce travail doctrinal. Au Mexique, Drouet retrouve des vétérans zapatistes du Chiapas, où perdurent les rêves d’auto-organisation.

 

Dans le sillage de la révolution cubaine de 1959 et de Vatican II, les tenants de la théologie de la libération ont formé une Église dans l’Église. Ces croyants révolutionnaires, qui se réfèrent au « Dieu des pauvres » et au message du Christ plutôt que sa traduction dévoyée par les élites pontificales, ont fâché le Vatican. Jésus n’était-il pas précisément une figure d’opposition à une puissance impériale, Rome, dont l’Église a désormais fait son siège ? C’est ce que défendent les témoins interrogés par Drouet.

’Évangile de la révolution consacre par ailleurs une longue séquence à un moment historique pour l’Amérique centrale, très largement méconnu sous nos latitudes : la visite en 1983 de Jean-Paul II au Nicaragua, alors gouverné par les révolutionnaires sandinistes.

Le souverain pontife refuse de bénir les ministres « mauvais chrétiens » et accuse tout un peuple abasourdi « d’affaiblir l’unité de l’église » en préférant la doctrine marxiste au christianisme. En partie hué, Karol Wojtyla devra prendre ses mules papales à son cou et écourter sa visite. Ce jour-là, le Saint-Siège perd une bataille, mais le documentaire nous rappelle, amer, qu’il finira par gagner la guerre.

L’Évangile de la Révolution, de François-Xavier Drouet, France-Belgique, 1 h 55

Le précieux héritage d’un christianisme de libération

Née en Amérique latine, la théologie de la libération entendait faire des pauvres et des exclus les acteurs de leur émancipation. Une lecture marxiste du message de Jésus qui s’attirera, hélas, les foudres des forces réactionnaires.

Rosa Moussaoui, 24 décembre2022

Peut-être faut-il rechercher les sources de ce profond mouvement d’émancipation parmi les premières voix qui s’élevèrent contre la traite esclavagiste. Celles, par exemple, quelques décennies avant les premières lueurs des Lumières, de deux moines capucins : le Jurassien Épiphane de Moirans et l’Aragonais Francisco José de Jaca. Dans le XVIIe siècle finissant, tous deux plaidèrent avec ferveur auprès de la cour espagnole et de la cour pontificale pour la liberté des Noirs. L’un était établi à la Martinique, l’autre à Caracas. Partout sur les rives de l’Atlantique et des Caraïbes, ils jetèrent l’anathème sur le commerce des êtres humains, soufflèrent sur les braises des révoltes, jusqu’à susciter l’ire des propriétaires d’esclaves, des gouverneurs coloniaux et de la hiérarchie ecclésiastique.

L’Église des pauvres

Au mitan du siècle dernier, c’est dans la filiation de ces religieux insurgés contre l’esclavage et les ignominies du colonialisme que s’inscrivirent les jeunes prêtres latino-américains initiés au marxisme à l’occasion de séjours d’études en Europe. Cette génération fit émerger au sein du clergé, sur ce continent défiguré par la misère, traversé par l’onde de choc de la révolution cubaine, une nouvelle élite sensible au sort des opprimés, mue par un profond désir d’égalité, de justice et de transformation sociale. Leur christianisme de libération se cristallisa lors de la deuxième conférence générale de l’épiscopat latino-américain qu’ouvrit à Medellin, le 24 août 1968, le pape Paul VI. Là surgit cette « Église des pauvres » au diapason des souffrances du peuple, prête à faire front contre les régimes autoritaires. Prête, aussi, à reconnaître la légitimité de la voie insurrectionnelle. Les fonts baptismaux de la théologie de la libération étaient posés ; celle-ci encouragera l’émergence d’une praxis pastorale donnant corps à une Église populaire aux marges des hiérarchies officielles ; elle portera des religieux vers le compagnonnage avec les mouvements révolutionnaires, jusqu’à la prise d’armes pour certains. De quoi faire écumer le Vatican comme les États-Unis, parrains de dictatures fantoches décidées à éradiquer à tout prix toute forme de subversion. La théologie de la libération paiera un lourd tribut à cette répression féroce, jusqu’au martyr pour certaines figures.

Dès 1978, l’accession de Jean-Paul II au pontificat avait engagé la hiérarchie de l’Église catholique dans cette même croisade anticommuniste : Karol Wojtyla s’est employé à réduire au silence le christianisme de libération, quitte à laisser la voie libre aux églises évangéliques. « Finalement, ils ont aidé l’oppression, remarquait le théologien brésilien Leonardo Boff dans les colonnes de l’Humanité en 2005. Si l’Église n’écoute pas le cri des opprimés, elle perd les pauvres. Et si elle perd les pauvres, peut-on dire qu’elle s’inscrit dans l’héritage de Jésus, le libérateur ? » Ce cri des opprimés, au terme d’une ère d’ostracisme et de bannissement, de représailles et de chasse aux sorcières, des prêtres et des fidèles catholiques l’accueillent encore malgré tout, du Chiapas aux barrios de Caracas, des favelas de Rio de Janeiro jusqu’aux plantations de l’Arauca en Colombie. Et ce cri dit, encore, un irrépressible désir de libération.

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 20:18
Un moment à ne pas manquer avec Azadî à Dialogues Morlaix le mercredi 28 janvier à 18h

Un moment à ne pas manquer avec Azadî !

Alors qu’elle peine à trouver en France un juste écho, son livre montre combien la lutte des Kurdes pour la préservation de leur langue, de leur culture et de leurs droits offre un exemple de résilience révolutionnaire et un horizon de paix décoloniale.
Un ouvrage essentiel !

Azadî est issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990.
Il est militant décolonial et collabore au média Paroles d’Honneur.

***

et ici :
  Entretien avec Azadi sur nouveau livre chez La Fabrique 
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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 06:53
Mardi 27 janvier, 18h: La Guerre d'Algérie: Mardi de l'éducation populaire avec l'historien Tramor Quemeneur,  Secrétaire général de la commission mixte franco-algérienne d'historiens
Mardi 27 janvier, 18h: La Guerre d'Algérie: Mardi de l'éducation populaire avec l'historien Tramor Quemeneur,  Secrétaire général de la commission mixte franco-algérienne d'historiens
Mardi de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix 
 
" la Guerre d'Algérie: l'engrenage de la violence, le refus de la guerre, la mémoire et l'empreinte"
 
Mardi 27 janvier à 18h au local du PCF Morlaix, 2 petite rue de Callac
 
avec Tramor Quemeneur, historien spécialiste de la guerre d'Algérie, de l'Algérie coloniale et de l'insoumission
 
 Tramor Quemeneur est le secrétaire général de la commission mixte franco-algérienne d'historiens (pour la partie française), travaillant pour la présidence de la République. 
 
Il est l'auteur d'une thèse remarquée en 2007 sous la direction de Benjamin Stora : Une guerre sans "non"? Insoumissions, refus d'obéissance et désertions de soldats français pendant la guerre d'Algérie (1954-1962)
 
Tramor Quemeneur est aussi l'auteur de nombreux ouvrages: parmi lesquels le "Dictionnaire de la guerre d'Algérie", "Vivre en Algérie. Du XIXe au XXe siècle", "La guerre d'Algérie en direct", de "Algérie : 1954-1962 - lettres, carnets et récits des français et des algériens dans la guerre". 
Mardi 27 janvier, 18h: La Guerre d'Algérie: Mardi de l'éducation populaire avec l'historien Tramor Quemeneur,  Secrétaire général de la commission mixte franco-algérienne d'historiens
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21 janvier 2026 3 21 /01 /janvier /2026 16:23
Conférence-débat organisée le jeudi 22 janvier à la Salamandre par l'ACAT sur le film "L'évangile de la révolution"
L'ACAT a le plaisir de vous convier plus particulièrement à participer à la projection du film "L'Evangile de la Révolution" qui sera projeté à la Salamandre ce Jeudi 22 Janvier à 20h30.
 
(C'est la dernière manifestation entrant dans le programme de FESTISOL. )
 
Ce film a été soutenu par l'ACAT France et rejoint nos luttes et actions en faveur des populations qui se battent aujourd'hui encore pour la protection de leurs terres indigènes
 

Jeudi 22 janvier : Rencontre avec François-Xavier Drouet, réalisateur de “L’évangile de la Révolution”

Le Jeudi 22 Janvier, le cinéma La Salamandre à l'honneur d'accueillir François-Xavier Drouet, réalisateur, pour participer à un échange à l’issue de la projection de son documentaire, "L'Évangile de la Révolution", dans le cadre du Festisol.

L'ACAT Morlaix (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) sera également présente pour participer à la discussion.

François-Xavier Drouet, né en 1980, a suivi le master de réalisation documentaire de Lussas, en Ardèche, après des études en sciences sociales. Fasciné par l'histoire politique de l'Amérique Latine, il y voyage depuis ses 20 ans.

SYNOPSIS

Le souffle révolutionnaire qu’a connu l’Amérique latine au XX siècle doit beaucoup à la participation de millions de chrétiens, engagés dans les luttes politiques au nom de leur foi. Portés par la théologie de la libération, ils ont défié les régimes militaires et les oligarchies au péril de leur vie. À rebours de l’idée de la religion comme opium du peuple, le film part à la rencontre d’hommes et de femmes qui ont cru voir dans la révolution l’avènement du Royaume de Dieu, sur la terre plutôt qu’au ciel.

Jeudi 22 janvier

20h30 - Début du film

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11 janvier 2026 7 11 /01 /janvier /2026 20:06
Algérie, une guerre sans gloire, Le Passager clandestin, 14€

Algérie, une guerre sans gloire, Le Passager clandestin, 14€

Attention: ce livre issu d'une enquête journalistique de longue durée, magnifiquement écrit, profondément bouleversant, est de la dynamite!
 
Les éditions « Le Passager clandestin », ont réédité en 2025, dans une version réactualisée, cet essai déflagrateur de Florence Beaugé, journaliste au journal Le Monde dans les années 2000, couvrant le Maghreb, « Algérie, une guerre sans gloire », un essai racontant cinq ans d’enquêtes sur la torture et les viols systématisés commis par l’armée française avec le soutien et la complicité de l’état-major et du personnel politique (y compris socialiste : Mollet, Mitterrand, Max Lejeune, Lacoste).
Ce livre, initialement publié chez Calmann-Levy en 2005, extrêmement bien écrit, bien construit, avec un sens de la narration, du portrait, est un vrai coup de poing, un révélateur de la face sombre de la République et de l’Armée, du déchaînement de violence, de racisme, et de perversité qui a accompagné le travail de répression contre les rebelles et le terrorisme dans nos guerres coloniales, singulièrement la guerre d’Algérie.

C’est tellement dur, énorme, que ça explique très bien que ce passé ne passe pas, que la mauvaise conscience ou l’entêtement à nier ou justifier l’inacceptable produise encore dans notre société, transmis aux descendants, un sentiment profond de phobie anti-algérienne, un racisme anti- « arabes » héritier à la fois du système colonial et de la violence extrême de ces 8 ans de guerre coloniale.

Pourtant Florence Beaugé est une journaliste très méticuleuse, cultivée, fine et subtile dans son approche refusant le manichéisme mais attachée à l’élucidation des faits et circonstances, qui s’attire facilement la sympathie et la confiance de généraux français, tout le contraire d’une pasionaria…

 

Florence Beaugé y raconte comment après avoir fait la connaissance de Louisette Ighilahriz, peu de temps après avoir été employée au monde, en 2000, après 3 ans de collaboration avec "Le Monde" Diplomatique, elle va obtenir après des semaines d’approche un récit circonstancié des tortures et viols subis par Louisette, kabyle engagée comme sa famille avec le FLN (sa sœur aussi est torturée et violée, et sa mère et son père torturés) impliquant aussi bien les généraux Massu et Bigeard, donneurs d’ordre et témoins, que le capitaine Graziani, le tortionnaire et l’exécuteur des « viols », tué ensuite au combat pendant la guerre d’Algérie. Florence Beaugé promit à Louisette de se mettre en recherche de Richaud, le médecin militaire de la 10e division parachutiste qui l’a sortie de cette affaire pendant la bataille d’Alger.
Le témoignage bouleversant de Louisette Ighilahriz dans le journal Le Monde, à la Une du journal, le 19 juin 2000, va faire l’effet d’une déflagration, provoquant l’ire des anciens galonnés.
Cela sera le point de départ d'une période de retour du refoulé sur la guerre d'Algérie.
C’est un des premiers témoignages paru sur le viol par des soldats français de femmes algériennes. La honte du viol en Algérie retentit autant sur la victime que sur les bourreaux, ce pourquoi les femmes victimes se sont presque tout le temps tues. Mais ce silence tue lui aussi, étouffe et dévore de l’intérieur.
Il ne va pas durer, le témoignage de Louisette dans Le Monde va ouvrir le couvercle de la marmite des traumas et culpabilités, et plusieurs anciens soldats d’Algérie, appelés ou volontaires, vont ensuite soulager leur conscience quarante ans après les faits pour dévoiler le caractère tristement ordinaire du viol contre les femmes algériennes. Dans les mechtas isolées par les compagnies de Paras ou d’appelés engagés en milieu hostile, le viol est banal depuis la répression de la Toussaint 54, et surtout depuis 55, jusqu’à l’opération Challe. Et pendant ce qu’on appelle à tort la « Bataille d’Alger », en réalité plutôt la terreur coloniale sur Alger musulman, neuf femmes sur dix arrêtés aux dires de Gisèle Halimi, autrice avec Simone de Beauvoir du célèbre livre "Djamila Boupacha" (Gallimard, 1962) qui fut l'avocate de plusieurs d'entre elles, mais que souvent elles ne disent pas à la barre dans les tribunaux militaires, la totalité de leurs sévices, ont été violées quand elles été soumises à un interrogatoire, la plupart du temps sans pouvoir le dire ensuite à personne, et en vivant ce crime subi dans la honte. "Pour Gisèle Halimi, relate Florence Beaugé (p.224), les viols commis dans les campagnes avaient pour objectif "le défoulement de ma soldatesque". Dans les PC des compagnies, en revanche, l'objectif était plutôt "l'anéantissement de la personne". Gisèle Halimi rejoint ainsi le point de vue exprimé par Raphaëlle Branche dans sa thèse, à savoir que la torture avait moins pour objet de faire parler que de faire entendre qui avait le pouvoir. "Ça commençait par des insultes et des obscénités. Pour se défouler, les tortionnaires lançaient aux femmes en pleine figure: "Salope, putain, ça te fait jouir d'aller dans le maquis avec tes moudjahidine?" Et puis ça continuait par la gégène et la baignoire. Et là, quand la femme était ruisselante, hagarde, anéantie, on la violait avec un objet, une bouteille par exemple, tandis que se poursuivait le torrent d'injures. Après ce premier stade d'excitation, les tortionnaires passaient au second: le viol partouze, chacun son tour".   
 
Edwy Plenel, qui n’avait pas contrôlé la publication, est furieux après la publication de témoignage de Louisette Ighilahriz, et oblige sa journaliste, Florence Beaugé, a obtenir en contrepartie la version de Massu et de Bigeard. Et là, surprise, Massu regrette, affirmant bien tard, 40 ans après les faits, et à l’encontre de ses affirmations immédiatement postérieures à la guerre d’Algérie (La vraie bataille d’Alger, 1971), que « la torture n’est pas indispensable en temps de guerre » et confirme une grande partie de la plausibilité de ce qu’a vécu Louisette, même s’il dit ne pas s’en souvenir … Lui le chef de la répression contre-terroriste pendant la bataille d’Alger, à partir de janvier 1957, l’organisateur des tortures et des disparitions, exécutions extra-judiciaires. Bigeard, lui, le héros de la Résistance, et d’Indochine, adulé par ses hommes, aimant son côté casse-cou et franc du collier, qui fut secrétaire d’état de Giscard d’Estaing en 1975, lui refuse de s’exprimer sur son implication personnelle et s’enferme dans les mensonges et le cynisme.
C’est Germaine Tillion, ancienne résistante déportée à Ravensbruck, sociologue, spécialiste qui fera sortir Louisette Ighilahriz de prison à la fin de la guerre d’Algérie.
 
Florence Beaugé va aussi aider Mohamed Garne, qui témoigne dans l'Envoyé Spécial, avec Louisette et Annick Castel, à faire connaître son histoire terrible, lui qui est devenu "français" par le crime, le viol de sa mère, une jeune fille de la campagne de 15 ans, séquestrée pendant des semaines par des soldats qui la violeront à tour de rôle.
Louisette Ighilahriz témoignera avec Florence Beaugé à la fête de l'Humanité à La Courneuve le samedi 16 septembre 2000, l'Humanité, sous l'impulsion de Charles Silvestre, ayant joué un rôle tout à fait déterminant pour porter ce retour de mémoire sur les crimes de l'armée française en Algérie, en faisant tout pour que "ce brusque réveil de mémoire se prolonge et que la parole des anciens appelés se libère".
 
C'est lors de ce débat à l'agora de l'Humanité que Mohamed Garne, sympathisant communiste, racontera pour la première fois en public son histoire, de manière spontanée, lui l'écorché vif né d'un viol en août 1959 au camp de détention de Theniet El-Had, à 160 km au sud-ouest d'Alger, séparé de sa mère Khéïra, restée vivre dans le cimetière de Sidi Yahia, dans un trou au milieu de deux tombes, profondement destabilisée psychologiquement par le trauma des viols subis à 15 ans, et devenue "la louve". Selon les informations qu'a pu recueillir Mohamed Garne, entre 30 et 50 soldats français auraient violé sa mère algérienne. Florence Beaugé publiera son histoire dans "Le Monde" le 9 novembre 2000. La soeur de Louisette, Ouardïa, avait quatorze ans elle aussi quand elle fut violée et torturée par les parachutistes, sous les yeux de sa mère.
Florence Beaugé témoigne que Louisette Ighilahriz éprouvait, "comme beaucoup d'algériens, de la gratitude envers les communistes, qui ont dénoncé très tôt le caractère colonial de la guerre d'Algérie et les exactions commises sur le terrain: "Je leur dois bien cette petite visite et mon témoignage", a t-elle estimé".
Florence Beaugé témoigne aussi que beaucoup des appelés qui témoignent auprès d'elle après 2000 des crimes de guerre qu'ils ont commis en Algérie, ou plus fréquemment dont ils ont été témoin (viols, tortures) sont soit communistes, soit proches du PCF, soit passés par un temps de formation et de militantisme au Parti communiste. Tous ont été brisés, profondément traumatisés par cette guerre, vivant dans la honte de ce qu'ils ont vu et participer à faire, à couvrir, ou de ce qu'ils ont subi dans l'impuissance.
Au lendemain du témoignage de Louisette Ighilahriz à la fête de l'Huma, Charles Silvestre, lui-même ancien appelé d'Algérie, devenu communiste dans le refus de cette guerre, convainc l'Humanité de partir en campagne, de se mettre au service d'une démarche de vérité et de mémoire sur la guerre d'Algérie sans a priori partisan, réunissant douze grands témoins de la guerre d'Algérie, douze autorités morales dont beaucoup ont été membres du comité Maurice Audin en 1957 au lendemain de la disparition du jeune universitaire communiste: Henri Alleg, Pierre Vidal-Naquet, Germaine Tillion, Josette Audin, la veuve de Maurice, Madeleine Reberioux, Laurent Schwartz, mathématicien, l'un des signataires de l'appel des 121 sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie (6 septembre 1960), Jean-Pierre Vernant, compagnon de route du PCF, figure de la Résistance, Simone de Bollardière, la veuve du général qui démissionna pour dénoncer la systématicité de la torture, Gisèle Halimi et Nicole Dreyfus, engagés pendant la guerre d'Algérie dans la défense des militants du FLN et du Parti communiste algérien menacés de la guillotine, notamment dans la période où Mitterrand étaient ministres de l'intérieur, puis de la justice., et enfin Alban Liechti, le rappelé jeune communiste insoumis, refusant de combattre dans une guerre colonialiste, et condamné au bagne, et Noël Favrelière, qui préféra déserter avec son prisonnier plutôt que de se rendre complice d'une "corvée de bois". Cet appel est un appel à témoignage, il dit que derrière les mots rassurants de "maintien de l'ordre", de "pacification", la guerre d'Algérie, ce fut les déplacements massifs de la population algérienne (deux millions de personnes sur huit millions), la torture, les viols et exécutions sommaires extra-judiciaires, les villages incendiés, le napalm, les meurtres préventifs, etc. Au début des années 2000, dans le sillage du travail de Florence Beaugé et de cet appel paru dans ses colonnes, L'Humanité sera le fer de lance d'un travail militant pour que la vérité éclate sur les crimes de la guerre d'Algérie, dont furent témoin une partie des un million sept cent mille appelés de la guerre d'Algérie (voire deux millions), sur fond de peur, de conditionnement et de ressentiment militaire (après la défaite de la guerre d'Indochine), d'ignorance et de racisme colonial.
 
Florence Beaugé raconte combien les élites françaises pouvaient être mal à l'aise avec le retour en visibilité de ces cadavres cachés dans le placard, tels Jean-Marie Le Pen, qui torturait à domicile dans la Casbah pendant les 6 mois de son service volontaire de député combattant chez les services de contre-terrorisme de la division parachutiste, qui fut responsable de plusieurs dizaines de morts ou de disparition au moins, et qui laissa son couteau des jeunesses hitlériennes dans une maison de la Casbah, couteau que Florence Beaugé ramena en France dans des conditions rocambolesques, quand Le Pen lui intenta un procès en diffamation, qu'il perdit. Tel Mitterrand, l'homme de l'Algérie Française et du refus de grâce aux condamnés à mort, qui ferma les yeux sur la répression et les crimes de guerre dès 1954, ou plutôt qui les cautionna.
Tel Maurice Schmitt, un des généraux les plus haut gradés de France, chef d'état-major de 1987 à 1991 (pendant la première guerre du Golfe), son chef d'état major, qui dirigeait lui-même les interrogatoires et les tortures de dizaines d'algériens et algériennes FLN ou suspects, ou membres de leurs familles, dont plusieurs femmes violées, à l'école Sarouy, à l'été 1957 pendant la bataille d'Alger, comme Ourida Meddad, qui s'est défenestrée pour fuir l'enfer des tortures quotidiennes, nue à la merci des tortionnaires, à 19 ans. Ce général Schmitt osera qualifier de "tissu d'affabulations" le témoignage de Louisette Ighilahriz dans l'émission de télévision "Culture et dépendances" du sinistre Franz-Olivier Giesbert, sur France 3, preuve du cynisme sans égal de ces militaires qui mettent leur honneur à mentir et justifier l'innommable.
Maurice Schmitt et Jean-Marie Le Pen porteront plainte contre Florence Beaugé, pas le général Aussaresses, ancien adjoint de Massu, normalien érudit, spécialiste de la littérature grecque et latine, ancien résistant, SAS avec les services britanniques, brave de la seconde guerre mondiale, personnage étrange, bravache et cynique, sans regrets mais sans tricherie, homme des basses besognes en responsabilité de l'escadron de la mort de l'armée française pendant la bataille d'Alger, qui parlera, là où les autres cadres de l'armée se taisent, et payera pour tout le monde, lui, l'assassin de Larbi Ben M'Hidi, héros et martyr de l'indépendance algérienne,  et probablement de Maurice Audin. A l'époque où Florence Beauge le rencontre il a un flirt (toxique) avec Christine Deviers Joncour, impliquée avec Loïc Le Floch Prigent et Roland Dumas dans l'affaire Elf ... 
 
Florence Beaugé va tomber sur le poignard nazi avec la signature de Le Pen en mai 2002, en retrouvant Mohamed Cherif Moulay, son "propriétaire", qui l'avait récupéré dans sa maison de la Casbah et caché après une nuit de torture et de violence à son domicile pendant la bataille d'Alger.  A l'époque c'était un enfant de 10 ans, et son père venait d'être assassiné par les paras après avoir été bastonné et torturé à l'eau. Jean-Marie Le Pen n'a fait qu'un bref séjour en Algérie (de janvier à fin mars 1957), mais il y a laissé des souvenirs d'une grande violence, son nom étant associé aux mots "torture" et "corvée de bois". A l'époque, il est déjà député, benjamin de l'Assemblée nationale, élu à l'âge de 28 ans en 1956. Volontaire pour l'Algérie il est intégré au 1er Régiment étranger de parachutistes (REP), attaché à la 10e Division Parachutiste, avec le grade de lieutenant. Basé à la villa des Roses, sur les hauteurs de El-Biar, où il va torturer, Le Pen est affecté aux tâches "antiterroristes". Il quittera Alger après avoir été décoré de la Croix de la valeur militaire par le général Massu. Le Pen a torturé à l'électricité, à l'eau, au chalumeau, il mettait les prisonniers nus, les faisait bastonner, et à ordonner des exécutions sommaires. 
Quand Le Pen portera plainte contre Florence Beaugé, Henri Alleg et Pierre Vidal Naquet viendront plaider pour la vérité des propos de la journaliste. "Alleg, à l'intelligence et à la force de conviction hors du commun. Vidal-Naquet, à qui il suffit de prendre la parole pour faire autorité. Je regarde, incrédule, ces deux "Justes". Il y a trois ans, je ne connaissais pas leurs noms. Aujourd'hui, ils sont là, à mes côtés. Avec émotion, j'entends l'un puis l'autre défendre et saluer mon travail. A la fin de sa déposition, Henri Alleg ajoute même ces mots: "Florence a fait davantage avec ses enquêtes pour rapprocher la France et l'Algérie que quarante ans de diplomatie franco-algérienne". Le 26 juin 2003, Florence Beaugé est relaxée et Jean-Marie Le Pen débouté de sa plainte en diffamation.  
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30 décembre 2025 2 30 /12 /décembre /2025 10:46
Goražde, Joe Sacco - Rackham, 37€ - 2014, 250 pages

Goražde, Joe Sacco - Rackham, 37€ - 2014, 250 pages

Gaza 1956. En marge de l'histoire - Joe Sacco. Futuropolis, 2010,  33€, 424 pages

Gaza 1956. En marge de l'histoire - Joe Sacco. Futuropolis, 2010, 33€, 424 pages

Je viens de lire coup sur coup deux bandes dessinées d'une grande profondeur et intensité émotionnelle de Joe Sacco que je conseille chaleureusement aux lecteurs de Chiffon Rouge. 

La BD du réel est une "arme de compréhension massive" pouvait-on lire dans un article de L'Humanité consacrée aux 20 ans de l'excellente maison d'édition Futuropolis qui publie Emmanuel Lepage, Baudouin, Etienne Davodeau, et Joe Sacco entre autres. Le terme pour ce dernier n'est certes pas galvaudé.   

Joe Sacco, de nationalité états-unienne, est né le sur l'île de Malte. Il a vécu en Australie et aux Etats-Unis à partir de 12 ans, à Los Angeles sur la côte ouest, avant de faire ses études dans l'Oregon. Il est considéré comme un des grands noms de la BD d'auteur et le père de la BD-reportage consistant à réaliser un reportage journalistique sous forme de bandes dessinées. Il a travaillé beaucoup sur la Palestine, sur le conflit en Yougoslavie, sur les populations indiennes du Canada, les dégâts du nationalisme hindou du BJP en Inde, la répression des migrants africains, la bataille de la Somme de la Première Guerre Mondiale. Il s'est aussi beaucoup intéressé à ses débuts à la guerre du Golfe et à la guerre du Vietnam.  

Joe Sacco expose en ce moment et jusqu'au 10 janvier au profit des enfants de Gaza et de l'UNICEF des originaux à la galerie Martel de Paris avec l'auteur de Maus, Art Spiegelman:  : « L’anéantissement de Gaza nous a tous les deux plongés dans le désespoir », a confié Joe Sacco à l'Humanité. Le pionnier du journalisme en BD a couvert l’histoire de la colonisation israélienne depuis ses premiers reportages compilés dans le recueil Palestine (1993-1995). « Une partie de moi aimerait arrêter de dessiner la violence, mais Gaza m’oblige à y faire face et m’empêche de dormir », poursuit-il. Co-auteur d'un travail à deux mains sur Gaza avec un descendant de déporté juif polonais survivant à Auschwitz, Art Spiegelman, il nous montre le visage d'artistes américains qui font honneur à une autre vision, universaliste, inventive et originale, critique et généreuse, ouverte sur la complexité du monde et les vaincus de l'histoir, de la culture états-unienne. 

Les bandes dessinées de Joe Sacco, en noir et blanc, avec des dossiers documentaires avec des textes, des photos, des interviews, sont longues et touffues, à visée journalistique et documentaire, d'une richesse esthétique, humaine et historique inouïe, mais aussi avec une présence de l'artiste à et dans son sujet, et une présentation de la genèse du projet de BD et de son évolution au sein du récit, avec ses anecdotes, ses personnages secondaires et burlesques. 

Goražde

Issu du travail sur le terrain entrepris par Joe Sacco entre 1995 et 1996, Goražde est le récit passionné et rigoureux du calvaire de la ville et de ses habitants pendant la guerre civile qui a ravagé l'est de la Bosnie de 1992 à 1995. Pendant les quatre mois passés là-bas, sur plusieurs années, avec des aller-retours entre Sarajevo "la médiatique" et "Goražde", l'enclave bosniaque orientale en zone nationaliste serbe nettoyée de sa présence musulmane selon des logiques d'épuration ethnique existant aussi dans les autres camps, Joe Sacco a recueilli les témoignages des survivants et observé leurs conditions de vie pour réaliser ce qui peut être défini comme l'un des ouvrages majeurs traitant de cet épisode tragique de l'histoire contemporaine. La rigueur journalistique de Sacco, son souci constant de séparer les témoignages recueillis de ses propres opinions, les digressions minutieusement documentées sur le déroulement de la guerre en ex-Yougoslavie, sa maîtrise du langage de la bande dessinée en font un modèle de « reportage en bande dessinée ». Joe Sacco associe "l'inimaginable" de la relation, dans des témoignages douloureux, de processus génocidaires en acte, comme ces bosniaques que des miliciens serbes égorgent en série sur un pont enjambant la Drina, avant de les jeter dans la rivière, ou les massacres de Sébrenica, les mutilations des bosniaques dans des quartiers de Goražde conquis par les serbes, l'incendie de leurs maisons, le trivial des flirts avec les filles de Goražde dont la préoccupation au sortir de la famine - geste de coquetterie féminine et de dignité humaine - est de se procurer un jean 501 authentique à Sarajevo grâce au journaliste qui peut passer la route bleue des crêtes contrôlée par les extrémistes serbes, et les rappels historiques des horreurs de la seconde guerre mondiale, accomplies par les nazis croates Oustachis, mais aussi par des bosniaques ralliés ou des serbes "Tchetniks", partisans nationalistes, opposés à la résistance populaire communiste de Tito (on oublie souvent que la Yougoslavie a perdu 1 million de compatriotes pendant la seconde guerre mondiale, et déjà vécu 50 ans avant la guerre de Yougoslavie, des processus de guerre civile sectaire, et d'épuration ethnique, voire de visées génocidaires).  La bande dessinée est thématisée, alterne des moments de grande humanité, d'humour, de beauté aussi avec la candeur d'un soldat chantant à tue-tête des tubes américains, avec des moments d'horreur. 

 

C'est le cas aussi dans "Gaza 1956. En marge de l'histoire"

Quinze ans après la publication de son premier livre, Palestine une nation occupée, Joe Sacco y retourne dans la bande de Gaza, en proie aux destructions de maisons, assassinats ciblés, arrestations, bombardements israéliens, entre novembre 2002 et mai 2003, pour enquêter sur des massacres de la population palestinienne par l'armée israélienne, soutenue par la France et la Grande-Bretagne pendant la guerre de Suez, en 1956, alors que Gaza était sous protectorat égyptien. Des massacres de civils à Khan Younes et à Rafah qui évoquent dans leur horreur et leur aspect de négation absolue de la dignité humaine ce que l'armée israélienne et le gouvernement d'Israël infligent aujourd'hui aux Gazaouis. L'aspect documentaire de la BD est passionnant par rapport à cet épisode oublié de la guerre de Suez mais aussi parce qu'il montre du quotidien des Gazaouis soumis à la violence et à l'arbitraire quotidiens de la colonisation et de l'occupation israélienne au début des années 2000. Un livre qui construit comme "Goražde" une réflexion complexe sur la mémoire et l'histoire, la subjectivité des récits et le lien à la vérité historique, sur les caractères fragmentaires, reconstruits, occultés de la mémoire traumatique. C'est aussi un récit qui dévoile les racines lointaines du ressentiment que peuvent avoir les Palestiniens, tout particulièrement à Gaza qui a toujours fait l'objet d'un traitement particulier et particulièrement brutal et déshumanisant de la part d'Israël, du fait de leur dépossession et humiliations et des crimes commis contre leurs aïeux, mais qui révèle aussi leur formidable résilience et esprit de survie et de résistance.   

Ismaël Dupont, 30.12.2025 

https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/-/joe-sacco-la-bd-on-y-entre-aisement-on-pense-que-cest-facile-cest-en-cela-que-cest-subversif

En juin 2014, Joe Sacco répondait à l'Humanité: 

« ME CONCENTER SUR LE COMPORTEMENT DES INDIVIDUS DANS LE CADRE DE GROUPES, EN TANT QUE MASSE, ME PERMET DE MONTRER UN CONFLIT SOUS PLUSIEURS ANGLES. »

Qu’est-ce qui préside au choix de vos lieux de reportage, qui sont pour la plupart des lieux de violence, de guerre ?
 
Joe Sacco: 
"Les raisons sont spécifiques à chaque lieu. Concernant la Palestine, j’ai grandi, en Australie puis aux États-Unis, en pensant que les Palestiniens étaient des terroristes, et cela m’a pris du temps pour comprendre que l’histoire était plus vaste et plus complexe. Quand j’ai réalisé que les journaux américains, avec leur style « objectif », avaient produit en moi cette façon de voir les choses, je me suis senti insulté. En constatant que l’on n’entendait jamais de voix palestiniennes dans les médias américains, je me suis senti obligé d’y aller, pour écouter les Palestiniens et présenter ce qu’ils avaient à dire. Rendre compte de la complexité de la réalité. Pour la Bosnie, étant né en Europe (à Malte – NDLR), j’étais horrifié de ce qu’il s’y passait, le nettoyage ethnique, les massacres de masse… Et c’était intéressant aussi de voir comment la communauté internationale traitait cela : comme un problème humanitaire, alors que c’était un problème politique. Concernant l’Irak, cela correspondait à la nouvelle réalité : les États-Unis voulaient remodeler le monde. En tant que journaliste, je voulais être au plus près du bout de la lance, voir la « pointe » de ce qui était en train de se produire."
 
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24 décembre 2025 3 24 /12 /décembre /2025 08:34
L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38 - actuellement en salle

L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38 - actuellement en salle

Kleber Mendonça Filho, réalisateur de « l’Agent secret » : « La nostalgie de la dictature, c’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens »

Doublement primé à Cannes, le quatrième long métrage de fiction de Kleber Mendonça Filho suit, dans le Brésil dictatorial de 1977, le parcours clandestin de Marcelo, pourchassé par des policiers corrompus.

Michaël Mélinard - L'Humanité, 16 décembre 2025 

Kleber Mendonça Filho, cinéaste de la mémoire et de l’oubli, a fait de Recife, capitale du Pernambouc, le cœur battant de son cinéma. Cette région mal aimée de l’élite brésilienne occupe le cadre comme pour contrer la ligne de démarcation tracée entre le nord et le sud du pays par l’un des personnages maléfiques de l’Agent secret, son nouveau long métrage. Avec un tel titre, le réalisateur brouille les pistes. Au film d’espionnage envisagé, il préfère un polar métaphorique et fantastique, une chasse à l’homme remplie d’ambivalence carnavalesque, mêlant fête et mort dans le Brésil de 1977.

Le héros porte un nom d’emprunt, Marcelo (Wagner Moura). Caché dans une communauté de réfugiés, il fuit un passé mystérieux qui ne passe pas pour des poursuivants à la fois flics et voyous. En même temps, il cherche ses origines, sur les traces de sa mère inconnue, et tente de s’inventer un futur en retissant les liens avec son jeune fils, jusque-là élevé par ses grands-parents.

Comme en témoigne une séquence d’ouverture impressionnante dans une station-service, Kleber Mendonça Filho filme un Brésil gangrené par la corruption. Ici règnent l’impunité des puissants et les vérités alternatives relayées par une presse que ne renierait pas Jair Bolsonaro. Kleber Mendonça Filho n’a certes pas décroché la Palme d’or. Son Agent secret est néanmoins l’autre grand vainqueur du dernier Festival de Cannes, d’où il est reparti avec le prix du meilleur réalisateur et celui du meilleur acteur, attribué au lumineux Wagner Moura.

Votre film se situe essentiellement dans le Brésil de 1977, mais certaines thématiques, comme la violence et la corruption de la police ou la justice de classe, semblent renvoyer à une époque plus contemporaine. Que raconte votre film du Brésil d’aujourd’hui ?

Kleber Mendonça Filho

cinéaste

Le temps piège les gens. C’est très cohérent avec la manière des Brésiliens de faire avec la dictature. Ils préfèrent ne plus y penser parce qu’ils trouvent l’idée déplaisante, préfèrent parler du futur ou de choses plus agréables. On m’a souvent dit que l’Agent secret était un film sur la mémoire.

Je suis de plus en plus convaincu qu’il parle d’oubli et d’amnésie. La présidente Dilma Rousseff, injustement destituée en 2016 et torturée dans les années 1970, a mis en place un comité « vérité et réconciliation ». Quand Bolsonaro est arrivé au pouvoir, il s’est empressé de le supprimer en ajoutant une de ses citations inoubliables : « Seuls les chiens cherchent les os. »

Le cinéma est un fantastique outil pour la mémoire. Notre pays regorge de poésie, de beauté mais aussi de laideur et de tensions. Il aurait été incohérent avec ce film qui se déroule en 1977 d’ignorer ce contexte historique.

En achevant Portraits fantômes, un film d’archives, j’ai compris qu’en s’étant nourri de nombreuses images du passé, il constituait une nouvelle archive. Observer cette période est important car nous avons récemment assisté au retour d’une certaine nostalgie de la dictature, un sentiment que je pensais révolu. C’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens.

Comment expliquez-vous l’omniprésence du cinéma populaire dans vos films ?

La culture, la littérature, la musique, le cinéma font partie de notre vie. La création artistique mondiale trace des empreintes du temps avec les personnes croisées, connues, appréciées ou aimées mais aussi avec la culture qui a marqué notre vie.

Quand j’étais petit, dans les années 1970, les salles de cinéma étaient nombreuses dans le centre-ville. Ils étaient comme des repères géographiques et culturels. J’ai découvert la Malédiction (de Richard Donner, 1976 – NDLR), dont un extrait figure dans l’Agent secret, bien avant de voir véritablement le film, grâce à son affiche ou aux photos exposées devant le cinéma. J’avais peur de regarder ces supports hyperspectaculaires de la Malédiction et des Dents de la mer (de Steven Spielberg, 1976 – NDLR).

Le générique indique que le film a généré 1 200 emplois directs et indirects. Cette indication répond-elle aux attaques contre le cinéma dans votre pays ?

Il est incroyable que des gens ne comprennent toujours pas que la culture est un élément de l’économie. Non seulement des gens sont employés pour la recherche, la préproduction, la production, la postproduction ou la distribution mais en plus, leur travail permet à d’autres personnes de se nourrir. Ce message à la fin du film a un effet éducatif.

L’Agent secret a été distribué dans 94 pays. Il a été vu par 900 000 personnes au Brésil et a généré beaucoup de choses positives. Le soutien public à la production culturelle au Brésil est inscrit dans notre Constitution, ce qui est une excellente chose. Il est à nouveau soutenu par Lula et le gouvernement, qui ont compris que le cinéma était une chose importante pour l’image du pays.

Pourquoi utilisez-vous le flash-back et le flashforward ?

Sans l’inclusion du présent, le film serait presque plat, en 2D. Lorsque la perspective du futur nourrit le passé ou que ce passé s’imprègne du présent, le film passe en quelque sorte en 3D. Si notre conversation trouve une place dans les archives, elle aura dans quarante-huit ans une valeur singulière, très différente de la date de publication de cet entretien. Il s’y ajoutera le poids du temps et de l’histoire.

Cela peut paraître cérébral mais j’essaie surtout d’amplifier la résonance de l’histoire. On peut être très impliqué dans le Brésil de 1977 et s’apercevoir après coup qu’il ne représente qu’une parenthèse dans le temps. Des personnes sont mortes et la vie a continué. C’est triste, mais c’est aussi la manière dont le monde fonctionne.

Une historienne par laquelle nous découvrons un pan de la vie de Marcelo décide, contre l’avis de son université, de conserver des archives. En quoi ces actes de résistance permettent à votre pays de lutter contre le révisionnisme ?

Il est très important de ne pas seulement considérer l’histoire comme un beau tableau du passé mais de réfléchir à ce qu’elle signifie, à ce que nous pouvons et devons en faire. C’était déjà ce dont parlait Walter Salles dans son très beau film Je suis toujours là et ce dont parle l’Agent secret.

 

Kleber Mendonça Filho, réalisateur de « l’Agent secret » : « La nostalgie de la dictature, c’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens » - Interview du réalisateur primé à Cannes par Michaël Melinard dans L'Humanité du 16 décembre 2025
« L’Agent secret », de Kleber Mendonça Filho, faux film d’espionnage et véritable œuvre de mémoire

Pour sa troisième participation à la compétition, le Brésilien Kleber Mendonça Filho revisite une nouvelle fois la ville de Recife. Cette fois, il situe son récit dans les années 1970 avec un homme contraint de se cacher.

Michaël Mélinard  18 mai 2025 - L'Humanité

Depuis les Bruits de Recife (2012), son premier long métrage, Kleber Mendonça Filho reconstitue l’histoire de sa ville natale du nord du Brésil. Ces récits ont à voir avec les violences sociale et politique, la corruption, et se déploient souvent sur plusieurs époques dans une atmosphère sensuelle qui lorgne volontiers le cinéma fantastique.

Déjà Aquarius (2016), porté par l’immense Sonia Braga, effectuait des allers-retours entre 1980 et les années 2010 pour dresser le portrait d’une femme en rémission d’un cancer. Bacurau (2019) s’inscrivait dans un futur proche pour évoquer un village éponyme disparaissant des cartes quelques jours après la mort de sa matriarche. Dans un geste similaire, l’Agent secret, son quatrième long métrage de fiction, explore la mémoire douloureuse de son pays à l’instar de Je suis toujours là (2024) de son compatriote Walter Salles.

Un drame historique et social

Un travail délicat à accomplir après la présidence révisionniste de Jair Bolsonaro dans un pays où une loi d’amnistie offre une immunité aux tortionnaires de la dictature militaire (1964-1985). Mais de politique, il n’est pas directement question dans l’Agent secret. Si son titre peut laisser croire à un film d’espionnage, c’est plutôt dans le drame historique social qu’il se situe.

En 1977, dans une station-service, un cadavre recouvert d’un carton gît au sol. Un homme intrigué arrête sa Coccinelle jaune. Le pompiste lui explique que le trépassé, abattu par son collègue, n’a eu que ce qu’il méritait. Comme par miracle arrive une voiture de police. Mais les agents snobent la dépouille pour contrôler Marcelo (Wagner Moura), le quidam venu prendre de l’essence. Un début de voyage en Absurdie. La suite explique l’attitude policière. Tout est en règle et pourtant, l’un des représentants de la loi invite Marcelo à faire un don. Il s’en tire en lui donnant des cigarettes. Bienvenue dans le système de corruption.

Ce n’est que le début mais déjà, le cinéaste impose sa patte avec une image vintage en Cinémascope et un arrière-plan surexposé. Marcelo devient le ciment d’une histoire où les fils du récit ne se dénouent que sur le tard. Tout juste comprend-on rapidement qu’il est père de famille, veuf, et doit vivre sous une fausse identité pour échapper à ses poursuivants.

Comme un paradoxe, sa couverture professionnelle passe par un centre de délivrance de papiers d’identité où il a obtenu un poste dans l’espoir de retrouver des traces de sa mère. Mais il fait surtout la rencontre d’Euclides (Roberio Diogenes), un flic ripou et vulgaire qui s’amuse en lisant le lourd bilan (91 morts) du carnaval.

Le cinéaste brésilien s’épanouit dans un cinéma de la digression

De retour pour la troisième fois en compétition à Cannes, deux ans après avoir présenté en séance spéciale Portraits fantômes, un documentaire en forme d’essai cinématographique sur l’architecture et les cinémas de Recife, le cinéaste brésilien s’épanouit dans un cinéma de la digression. Un parti pris qui donne certes un récit parfois foutraque mais lui permet de brasser large. Et c’est heureux tant il a à dire sur sa ville et ses habitants.

Dans un rapport ambivalent à Recife, il mêle charme, inégalités sociales, mépris de classe – telle la séquence où une notable, responsable de la mort de la fille de sa bonne, est reçue avec tous les égards par les policiers pendant que son employée se voit violemment refuser l’entrée –, liens avec l’Afrique – représentés par deux réfugiés angolais – et la richesse des relations entre les générations.

On peut certes regretter certaines intrusions maladroites du fantastique dont le kitsch assumé ne fonctionne pas toujours. Si la présence d’un drôle de chat à deux têtes convainc, une jambe coupée tout droit sortie d’un mauvais remake des Dents de la mer donnant des coups à des couples en pleins ébats est moins heureuse.

Mais avant tout, il y a la mémoire contrariée et effacée, matérialisée par la disparition des mères biologiques (celle du héros et de son fils). En dépit de ces absences et de tous les fantômes du passé, Mendonça Filho se veut optimiste. Car il y a l’art populaire avec le cinéma (vécu dans la nostalgie avec des bobines, un projectionniste et des films comme l’Exorciste, Shining et ceux de Belmondo), le sexe qui se pratique à la vue de tous, dans les parcs, les salles obscures et même sur le lieu de travail et le carnaval, moment où tout semble permis. Comme si, même dans la dictature, la fête et la jouissance devenaient face à la violence d’un système des actes de résistance et des pulsions de vie.

L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38

 

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7 décembre 2025 7 07 /12 /décembre /2025 12:41
Programme des mardis de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix en 2026
Programme des mardis de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix en 2026
PCF Pays de Morlaix - Programme des conférences débat des Mardis de l'éducation populaire - 2026. Premières dates posées:  

2 Petite Rue Callac 29600 MORLAIX – tel : 02 98 88 30 35

Mel : pcf-morlaix@wanadoo.fr             Blog : http://le-chiffon-rouge-pcf-morlaix.over-blog.com/

 

 

LES MARDIS DE L’EDUCATION POPULAIRE

 

La prochaine conférence des « Mardis de l’Education Populaire » se tiendra le mardi 27 Janvier 2026 à 18h au local du PCF 2 petite rue de Callac. 

Le thème :  Les refus de la Guerre d’Algérie .
Elle sera animée par Tramor QUEMENEUR, historien spécialiste de la guerre d'Algérie, élève de Benjamin Stora, conseiller mémoire de l'Algérie auprès de la présidence de la République, Chargé de cours en histoire contemporaine, Membre du Conseil d'orientation du Musée national d'histoire de l'immigration

 

 le mardi 17 Février 2026 avec Greg OXLEY. 
La poussée du nationalisme populiste d’extrême droite en Europe et aux USA. 

 

le mardi 31 mars 2026 avec Morgane LE GUYADER, anthropologue
Les luttes sociales et démocratiques en Amérique Latine avec l’exemple de la Colombie et de son président de gauche depuis 2022 Gustavo Petro

 

Ensuite encore, le mardi 14 avril fort probablement, on recevra Alain RUSCIO, historien spécialiste de la décolonisation, de la guerre d'Algérie et de la guerre d'Indochine, sur la guerre d’Algérie, pour parler de l'Algérie et de son histoire coloniale. 
 
D'autres conférences sont en préparation pour mai et juin: Franck MARSAL est professeur de mathématiques et militant communiste, auteur d'un livre sur la Chine (Quand la France s'éveillera à la Chine), Pierre Barbancey... 
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6 décembre 2025 6 06 /12 /décembre /2025 07:12
Théo Serfaty, sur les traces de son grand-père Abraham, le « Mandela marocain » (L'Humanité, 1er décembre 2025)

Théo Serfaty, petit-fils du militant communiste Abraham Serfaty, juif marocain opposé à Hassan II, s’est replongé dans l’histoire de son grand-père, dont il vient de faire rééditer Écrits sur la Palestine.

L'Humanité - Publié le 1 décembre 2025 

Aurélien Soucheyre

On peut avoir un grand-père surnommé le « Mandela marocain » sans prendre immédiatement la mesure du symbole. « À mes yeux, il était surtout quelqu’un de chaleureux qui me faisait sauter sur ses genoux. Je savais qu’il avait fait de la prison, mais je ne savais pas trop pourquoi », raconte Théo Serfaty.

Ce grand-père, Abraham Serfaty, communiste, juif marocain, antisioniste, adversaire résolu du roi Hassan II, a passé dix-sept ans en prison, avant d’être libéré grâce à la mobilisation internationale, en 1991. « Je suis né juste avant son expulsion en France. Quand on est enfant, on trouve tout normal. Je pensais que c’était son métier de faire des conférences. Je voyais qu’il était souvent nommé citoyen d’honneur de villes communistes, mais pour moi ça n’avait rien de surprenant », poursuit Théo.

Et c’est dans cette même apparence de normalité que Théo voit ensuite son grand-père être autorisé à rentrer au Maroc, Mohammed VI dépêchant un avion pour le rapatrier. « Sur place, il y a des attroupements autour de nous, je vois des gens essayer de lui baiser la main. Le roi lui offre une magnifique villa face à la mer où on passe des vacances inoubliables, avant que mon grand-père décide de refuser la villa et de la rendre. »

Des engagements politiques qui ont pesé sur la famille Serfaty

Rien de plus banal… Abraham meurt en 2010, à 84 ans. Théo en a 19. Le parcours de son grand-père est salué : son combat pour l’indépendance du Maroc, qui lui vaut d’être emprisonné par la France dès 1950.

Puis sa participation au nouvel État marocain, après l’indépendance, en tant que directeur de cabinet du ministre de l’Économie et directeur général des mines. Abraham Serfaty aurait pu rester membre de la caste dirigeante toute sa vie.

« Sauf qu’il était communiste. Il voulait la justice sociale et la propriété collective des richesses. Il s’est opposé frontalement à la trahison des dirigeants africains contre leurs peuples. Il était persuadé que les pays du Sud sortant de la colonisation avaient tous les moyens pour retrouver leur pleine souveraineté », résume Théo.

Abraham Serfaty soutient la grève des mineurs de Khouribga, est révoqué de ses fonctions, fonde le mouvement marxiste-léniniste Ila Al Amane, avant de plonger dans la clandestinité. Ses frères sont persécutés, sa sœur torturée à mort. « Cela fait partie du lourd poids que ses engagements ont fait peser sur la famille », murmure Théo. Abraham est lui-même arrêté, torturé, condamné à la réclusion à perpétuité.

« Je me politise par la fête »

Mais en 2010, Théo n’a pas encore tout ça à l’esprit. « Je pense à faire la fête. Et je me politise par la fête. » En 2014, il fonde une association avec des copains qui trouvent que les fêtes sont « nulles, commerciales, pas chaleureuses, trop chères ». Ils organisent alors de grandes soirées de plus en plus politiques et investissent des tiers-lieux. Arrive le combat contre la loi El Khomri et Théo devient membre de la commission musique de Nuit debout.

Il travaille pour le festival L’Boulevard à Casablanca, écrit un mémoire sur les festivals et la politique, ce qui l’amène en 2017 à atterrir à… la Fête de l’Humanité ! « Je suis tombé amoureux de cette Fête, de ses gens, ses militants, son rôle, son histoire, ses combats… » avoue l’actuel responsable de l’accueil et de la programmation de la Fête.

Un rendez-vous populaire où son grand-père avait été accueilli sous les applaudissements, en 1991. « Je n’ai pas pris le même chemin que lui, mais je suis arrivé au même endroit », sourit Théo, désormais mû par un devoir de mémoire. « Peu à peu, j’ai senti un poids sur mes épaules. Je voyais les amis de mon grand-père mourir les uns après les autres. Je me suis mis à organiser une bibliographie, à numériser ses archives… »

La réédition d’« Écrits sur la Palestine » comme évidence

Survient alors le 7 octobre 2023, avec les attaques terroristes du Hamas contre Israël qui ont fait 1 200 morts, et la réplique génocidaire israélienne, avec des bombardements pendant plus de deux ans sur Gaza et au moins 70 000 morts.

Rééditer Écrits sur la Palestine d’Abraham Serfaty devient pour Théo une évidence. « Il était à la fois juif, arabe, athée, communiste, antisioniste, anticolonialiste, antiraciste et adversaire de l’antisémitisme. Il voyait venir la dérive suprémaciste des dirigeants israéliens. Il estimait que le Hamas était le pire ennemi de la Palestine. Il défendait la paix, à long terme avec un seul État, et à court terme avec deux États selon les accords d’Oslo. »

Le livre vient de paraître aux éditions Syllepse. Théo a encore d’autres écrits à publier. Et, qui sait, d’autres ancêtres sur lesquels enquêter. « Je suis hispano-marocain par mon père, et franco-russe par ma mère. Son nom de famille est Rimski-Korsakov. Cette branche de la famille est liée au célèbre compositeur. Ils ont fui la Révolution russe. » Mais, chez Théo Serfaty, le Marocain rouge semble bien avoir pris l’avantage sur le Russe blanc.

Écrits sur la Palestine. Éditions Syllepse 256 pages. 19 €.

« La nation ne se fonde pas sur des mythes racistes » : qui était Abraham Serfaty, militant de la paix communiste, arabe, juif et antisioniste

Théo Serfaty - L'Humanité 24 octobre 2025 

Abraham Serfaty a milité toute sa vie pour un Maroc démocratique et une Palestine libre. Enfermé dans les geôles d’Hassan II, condamné à l’exil, le révolutionnaire marocain a payé cher ses engagements contre l’oppression et le colonialisme. Retour sur le parcours et les idées d’une figure majeure du mouvement arabe d’émancipation, décédé le 18 novembre 2010.

Il était de celles et ceux qui ne se taisaient pas. Ni les années de prison, d’isolement, de clandestinité, de torture ou d’exil n’auront réussi à le briser ou à lui enlever son amour indéfectible pour la justice et la liberté. Abraham Serfaty a consacré sa vie à œuvrer pour ces valeurs fondamentales. En premier lieu, au Maroc, qu’il a essayé d’accompagner, avec nombre de ses camarades, du protectorat à l’indépendance, de la monarchie à la démocratie.

Cela lui a valu, entre autres, dix-sept ans de prison et une vie de lutte. Et dans un second temps, pour la Palestine, qu’il a souhaitée de tout son être voir libérée avant sa mort. Comme il le disait lui-même : « Nous tous, juifs antisionistes dans le monde, nous devons effectivement contribuer à l’œuvre révolutionnaire contre l’État sioniste (…) pour déraciner les formes d’oppression millénaire qui trouvent leur apogée dans l’agonie impérialiste. » « La nation ne se fonde pas sur des mythes racistes… Être arabe juif, c’est être juif parce qu’arabe et arabe parce qu’arabe juif ».1

Abraham Serfaty était viscéralement attaché à l’union entre les peuples. Il écrivait dans « la Mémoire de l’Autre » : « Je ne comprenais pas et je refusais en mon for intérieur cette structure raciste de castes – c’est cela, avant tout, qui a fondé l’engagement de ma vie ».2 Tout au long de sa vie, il n’aura eu de cesse d’essayer de s’adresser à ses frères et sœurs juifs et juives arabes en Israël comme en Palestine, tout comme il n’aura eu de cesse d’essayer de s’adresser à ses frères et sœurs marocains ou sahraouis. Il aura payé le prix fort pour cet idéal d’union au-delà des frontières, des idéologies et des logiques libérales. Il ne se nourrissait d’aucune haine mais d’un amour profond pour les peuples, pour la justice et pour la dignité humaine. Il était internationaliste et révolutionnaire et n’avait pour seule boussole que l’autodétermination des peuples et la lutte contre toute forme d’impérialisme.

Après l’indépendance de 1956, il prend des responsabilités dans les nouvelles institutions de l’État marocain

Il naît en janvier 1926 à Casablanca sous le protectorat français dans une famille juive tangéroise. Abraham s’engage à 18 ans, dès 1944, au sein du Parti communiste marocain. Il poursuit cet engagement tout au long de ses études en France jusqu’à son diplôme de l’École des mines en 1949, puis il revient au Maroc afin de lutter pour l’indépendance de son pays. C’est ce combat qui lui vaut un premier emprisonnement en 1950. À la suite des émeutes de 1952 à Casablanca, il est expulsé en France, en résidence surveillée, sous prétexte qu’il serait brésilien, son grand-père ayant mené quelques aventures entrepreneuriales sur les rives de l’Amazonie.

Après l’indépendance de 1956, il prend des responsabilités dans les nouvelles institutions de l’État marocain, au cabinet du ministre de l’Économie, Abderrahim Bouabid, en tant que directeur de cabinet, puis en tant que directeur général des Mines et de la Géologie. Il en profitera pour diriger l’élaboration du statut législatif du mineur qui était, pour l’époque, très avancée et permettait, en théorie, aux syndicats d’exercer directement un contrôle auprès des entreprises minières.

À la suite de ce séjour ministériel, il prend la direction de l’Office chérifien des phosphates (OCP) en tant que directeur technique. Ainsi, il participera à la planification, au développement et à l’automatisation de tout un pan de l’industrie marocaine. L’OCP est spécialisé dans l’extraction, la transformation et la commercialisation du phosphate et de ses dérivés. Cette industrie représente aujourd’hui presque 10 % du PIB marocain.3 Mais très vite, en 1968, il prend fait et cause pour les ouvriers en grève de Khouribga, ce qui lui vaut un renvoi sur mesure disciplinaire. Il enseigne ensuite à l’école Mohammadia des ingénieurs et à l’école des Mines de Rabat.

Pressentant l’impasse du stalinisme vers laquelle les partis communistes à travers le monde se dirigent, et plus spécifiquement le Parti communiste marocain, il rejoint en 1968 l’équipe éditoriale de la revue culturelle et littéraire « Souffles ». Là où les révoltes populaires de 1965 ont apporté une nouvelle façon d’entrevoir les lignes de fracture entre la monarchie absolue et la soi-disant opposition, « Souffles » (Anfas) apporte un nouvel outil théorique à la contestation permettant d’agréger une jeunesse radicalisée et une partie de la gauche désillusionnée des promesses post-indépendance.

Arrêté en février 1972 par le régime d’Hassan II

Abraham Serfaty liait lutte des classes et combat culturel pour l’autonomie des peuples. Il était convaincu que tout processus révolutionnaire implique de revenir aux principes, aux valeurs et aux fondements de chaque civilisation que l’impérialisme a bouleversés. C’est ainsi que dès 1969, « Souffles » prend un tournant plus politique. Au troisième trimestre 1969, pour son quinzième numéro, la revue publie un numéro spécial sur la Palestine – « Pour la révolution palestinienne » – mais également de nombreux articles sur la décolonisation en Afrique, le Sahara occidental et le système capitaliste mondialisé.

En 1970, il rompt officiellement avec le Parti communiste marocain et fonde Ila Al Amame (En avant), organisation marxiste-léniniste que rejoignent de nombreux jeunes avides de démocratie. Arrêté en février 1972 par le régime d’Hassan II, il sera libéré quelques semaines plus tard à la suite de nombreuses manifestations dans les rues des grandes villes marocaines, en particulier Casablanca, où les jeunes scandent « Liberté pour Serfaty ! ».

Malheureusement, cette liberté ne sera que de courte durée. Quelques jours plus tard, il échappe à une nouvelle arrestation qui le fera entrer dans la clandestinité pendant presque trois ans. Entre-temps, c’est sa sœur, Evelyne, qui paiera de sa vie la dignité et le silence qu’elle aura opposé à la police alors qu’elle était torturée pour lui faire dire où se trouvait son frère. Où il était, personne ne le sait vraiment. Il aurait fait quelques allers-retours entre la France et le Maroc, aidé des camarades internationaux. Mais, surtout, il a rencontré et été caché par Christine Daure, future Christine Daure-Serfaty. Professeur de français et militante infatigable des droits de l’homme et des prisonniers politiques marocains avec laquelle il se mariera et finira sa vie.

Abraham Serfaty est finalement de nouveau arrêté le 10 novembre 1974. Pendant quatorze mois, il est détenu à l’isolement au bagne de Derb Moulay Cherif, les yeux bandés, les mains liées, soumis à la torture. Jusqu’en janvier 1976, personne ne sait où il se trouve. En janvier 1977, c’est le procès des 139 frontistes : il est condamné à la réclusion à perpétuité pour « complot visant à renverser la monarchie » et « atteinte à la sûreté de l’État ». À la fin du procès, il s’exclame : « Vive la République sahraouie ! Vive la République marocaine ! Et vive l’union du Maroc et du Sahara ! ». Un cri qu’il considère comme l’honneur de sa vie et qui lui vaudra à nouveau deux ans d’isolement. 

Pour le militant, le sionisme « est contraire à toutes les traditions et aux acquis du judaïsme européen »

La même année, en plein procès, son premier livre, « Lutte antisioniste et révolution arabe », est publié aux éditions des Quatre-Vents. C’est un condensé d’études, de textes publiés dans « Souffles » et dans « Tsédek » 4 de 1967 à 1972. Un premier apport théorique qu’il approfondira en prison de 1981 à 1985. Ces textes composent la grande majorité de l’œuvre qui vient d’être rééditée chez Syllepse. Abraham Serfaty y affirme son opposition à un récit homogène et unilatéral sur la nation juive : « Il n’y a pas de peuple israélien mais un conglomérat artificiel de populations. » Il s’attache à montrer un sionisme qui, pour lui, véhicule une idéologie raciste, colonialiste et impérialiste.

Pour le militant, le sionisme « est contraire à toutes les traditions et aux acquis du judaïsme européen » et « à toute la glorieuse histoire, plus que millénaire du judaïsme arabe et méditerranéen ». Là où le judaïsme arabe est universaliste, tolérant et enraciné dans la civilisation musulmane, le sionisme est nationaliste et défend une idéologie matérialiste de la nation tout en imposant une idéologie raciale d’origine européenne. C’est ainsi qu’il qualifie le sionisme comme « la négation du judaïsme arabe ».

La perspective révolutionnaire est donc pour lui la seule qui permettra d’articuler les judéités et les arabités dans un même épanouissement. Mais cela implique « un processus révolutionnaire exigeant (…) qui ne peut rester limité au peuple palestinien. L’interpénétration du sionisme et des intérêts vitaux de l’impérialisme au Moyen-Orient et dans la Méditerranée contraint à l’interpénétration de la révolution palestinienne et de la révolution arabe, elle-même partie intégrante de la révolution mondiale ». 

Ces « Écrits de prison sur la Palestine » forment le premier livre qu’il publie dans son nouvel exil en France, le 13 septembre 1992, après presque dix-huit ans d’emprisonnement et une intense campagne internationale pour sa libération. Après la sortie de prison de Nelson Mandela, il était le plus vieux prisonnier politique d’Afrique. Il paie sa liberté au prix de sa nationalité et cet exil forcé l’amène à se battre ardemment pour retrouver sa patrie. Au gré des livres, de 1992 à 1998, sa voix se fait l’écho de critiques sévères à l’égard de la monarchie : « Dans les prisons du roi – Écrits de Kenitra sur le Maroc » publié chez Messidor/Éditions Sociales en 1992, « la Mémoire de l’autre » publié chez Stock en 1993, « le Maroc, du noir au gris » publié chez Syllepse, déjà, en 1998.

En 1999, à la mort d’Hassan II, le roi Mohammed VI l’invite à revenir dans son pays, à retrouver les siens, à retrouver sa terre, son passeport et son identité. Il s’engage alors, et à nouveau, dans le processus démocratique qui se relance au Maroc, de 2000 à 2005. Il est conseiller spécial auprès de la direction de l’Onarep (Office national de recherche et d’exploitations pétrolières) mais très vite, il s’éloigne et prend ses distances, à nouveau. Il meurt à 84 ans, le 18 novembre 2010, à Marrakech, au terme d’une vie vouée à la défense d’« un monde plus juste », comme il me l’a dédicacé sur la page de garde de l’un de ses livres. 

Collection : « Des paroles en actes »  Auteur-e : Abraham Serfaty  Parution : octobre 2025 Pages : 280 Format : 150 x 210 ISBN : 979-10-399-0310-3

Collection : « Des paroles en actes » Auteur-e : Abraham Serfaty Parution : octobre 2025 Pages : 280 Format : 150 x 210 ISBN : 979-10-399-0310-3

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