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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 09:02

Henriette Steinberg, secrétaire générale du SPF depuis 2019, mise sur un engagement de plus en plus fort de la jeunesse au sein de son organisation pour répondre aux nouveaux défis auxquels fait face l’humanité.

Le Secours populaire français (SPF), acteur historique de la solidarité en France et dans le monde, continue son action dans un contexte global de plus en plus tendu. Henriette Steinberg, sa secrétaire générale depuis 2019, explique, entre la multiplication des conflits déchirant des populations entières et la montée des discours belliqueux, comment garder le cap de l’aide inconditionnelle et comment transmettre l’esprit de solidarité aux nouvelles générations. Son engagement, aujourd’hui comme hier, se situe à la croisée de l’humanitaire et de la résistance.

Sur le site Internet du SPF, l’article le plus récent est l’interview d’une sage-femme gazaouie, membre de la Palestinian Medical Relief Society (PMRS, Secours médical palestinien). Quand on connaît l’histoire du Secours populaire, issu du Secours rouge international, quel regard portez-vous sur ce qui se passe à Gaza en ce moment ?

Henriette Steinberg

Secrétaire générale du Secours populaire français

C’est une horreur indescriptible. Je connais particulièrement bien les amis du PMRS, car j’ai participé à la création de cette association en 1979 avec son fondateur et un jeune médecin qui était Mustafa Barghouti. Ce dernier est aujourd’hui le président de l’association, une personnalité reconnue bien au-delà des territoires occupés. C’est un médecin extraordinaire qui a consacré sa vie à soutenir les populations palestiniennes. Il vit toujours à Ramallah, en action permanente.

Depuis cette première rencontre au siège du Secours populaire, nous n’avons jamais cessé de soutenir son combat pour la vie, particulièrement en direction des enfants. Chaque information qui nous parvient de cette partie du monde est un nouveau déchirement. Mais, nous faisons aussi le constat que des gens, jour et nuit, portent secours à ceux qui en ont besoin, du nouveau-né à la personne âgée.

Une autre dimension est que les massacreurs d’aujourd’hui devront vivre avec ce qu’ils ont fait. L’histoire de notre propre pays nous l’a appris. Cela les poursuivra, eux, leurs enfants et leurs petits-enfants. Le déchaînement de la haine ne génère que la haine, jusqu’à ce que des gens disent « ça suffit ». Face à toutes ces réalités le Secours populaire appelle évidemment à la solidarité, comme nous l’avons toujours fait.

 

L’histoire du SPF est marquée par l’esprit de ses fondateurs, par la mission que Manoukian a confiée à Julien Laupêtre, par l’espoir qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, on a l’impression d’entrer dans une nouvelle phase. Un conflit mondial semble à nouveau possible. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Pour le SPF, il n’y a qu’une seule réponse : la résistance et la solidarité. Nous savons comment cela se passe, grâce à l’expérience de ceux qui nous ont précédés. On ne peut pas nous raconter n’importe quoi, car notre connaissance n’est pas théorique ; elle vient du terrain, des personnes que nous connaissons. Lorsque nous apprenons que l’un d’eux a été assassiné, c’est une tragédie personnelle, familiale, une tragédie tout court.

Mais l’idée qu’une puissance puisse massacrer un peuple sans aucune conséquence pour ses propres générations est un leurre. Toute l’histoire montre le contraire. Et pourtant, ils recommencent. Alors que faire ? Il faut continuer : continuer d’exprimer la solidarité, de collecter, d’aider, de recevoir.

Au-delà de la question palestinienne, on assiste au niveau mondial à une remise en question de l’idée même d’humanité et du droit international, y compris du droit de la guerre, dont fait partie l’action humanitaire. Même dans le ghetto de Varsovie, des humanitaires parvenaient à entrer…

Mon père, l’historien Lucien Steinberg, était un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et de l’extermination. J’ai donc baigné dans cette histoire. Des humanitaires entrant dans les camps de concentration, je ne peux pas dire qu’il n’y en a eu aucun, mais on n’y entrait pas comme ça. Ceux qui y parvenaient étaient des résistants, passant par des souterrains. C’était pour apporter l’humanité, mais ce n’était pas de l’humanitaire au sens où on l’entend aujourd’hui. On ne peut pas calquer ce qui se passait dans le ghetto de Varsovie sur l’action humanitaire actuelle. Ça n’enlève rien à son utilité, mais il s’agit d’autre chose. La Secours populaire est plus proche de la résistance. On ne peut pas laisser abîmer l’homme.

Quel lien faites-vous entre cette action de solidarité, proche de la résistance, et l’action politique ?

Quand on dit « politique » en France, on pense « partis politiques ». Ils existent mais la solidarité n’a pas de frontières idéologiques. Pour moi, la solidarité doit surtout être planétaire. Elle concerne tous les humains sur toute la planète. La démarche du SPF n’est pas, non plus, d’imposer une vision univoque de la solidarité, mais de comprendre celle qui est acceptée et utile pour les personnes que nous rencontrons. On ne vient pas avec un « sac à dos de solidarité » à distribuer. On rencontre les gens, on voit avec eux ce qui leur est indispensable. Notre solidarité s’adapte à leurs besoins, qu’il s’agisse d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle.

Dans votre vie professionnelle, vous avez été libraire. Quelle place donnez-vous à la culture dans cette idée de solidarité ?

C’est essentiel. J’ai été élevée comme ça. La connaissance, la compréhension, la lecture, le regard critique… Ces éléments de culture permettent de comprendre le monde. C’est consubstantiel à notre action. C’est d’autant plus pertinent quand on voit des figures comme Trump s’en prendre aux chercheurs, interdire des ouvrages… Il restera dans l’histoire comme ce qu’il est.

Le Secours populaire soutient d’ailleurs des projets culturels et scolaires aux États-Unis pour des enfants de milieux très pauvres. Quand il y a des incendies à Los Angeles, on ne demande pas qui est au pouvoir. On contacte nos partenaires et on collecte pour les personnes en difficulté.

Historiquement, le SPF a pris des positions claires, pendant les guerres d’Algérie et du Vietnam par exemple. Face aux discours guerriers que l’on entend de plus en plus, aujourd’hui en France, l’action du SPF doit-elle se modifier ?

Nous gardons le cap. Notre position est claire : nous menons une action d’éducation populaire citoyenne. Aux citoyens français, nous disons : « Vous êtes dans un pays où vous avez la chance d’avoir le droit de vote. Allez voter. » Nous ne disons pas pour qui, évidemment. C’est une question de conscience. De la même manière, nous disons à nos amis qui souhaitent exercer des mandats électifs qu’ils sont libres de le faire, mais qu’ils n’engagent pas le Secours populaire.

On pourrait vous répondre que la pauvreté et la guerre résultent de choix politiques. Le SPF ne devrait-il pas dire : « On en a marre d’être la roue de secours, on préférerait ne pas exister » ?

C’est ce que disait Julien Laupêtre ! Il disait qu’il trinquerait avec plaisir à la disparition du SPF, car cela signifierait que les problèmes sont résolus. Il est décédé sans avoir pu le faire. Pour lui, jusqu’au bout, notre démarche a porté du sens. Je partage entièrement sa vision. Le SPF n’a pas pour vocation de résoudre ce qui est d’un autre champ. Il est là pour collecter des moyens de façon indépendante et permettre aux gens de reprendre courage et énergie. Et même si certaines municipalités, par exemple, nous voient d’un mauvais œil, ça ne nous fera pas changer d’orientation. Ceux qui prennent des décisions qui gênent le SPF ont tort, et ils perdront. Aujourd’hui, demain ou après-demain, mais ils perdront.

Vous êtes optimiste…

Ils ne sont pas en train de gagner. Il y a beaucoup d’apparences. Nous, nous continuons d’agir. Prenez la Journée des oubliés des vacances : près de 70 000 enfants qui ne partent pas en vacances vont passer une journée de bonheur au Champ-de-Mars. Ils en repartiront avec des souvenirs incroyables, ils en parleront autour d’eux, ils vont devenir les héros de leurs copains. Nous savons que ce jour de bonheur les aidera à mieux travailler à l’école. Et ça, même des gens qui n’ont pas nos opinions politiques le comprennent et nous soutiennent. Il s’agit simplement de faire humanité.

Le SPF a-t-il les ressources humaines pour continuer ce combat ? Parvient-on à mobiliser les jeunes sur cette « bataille culturelle » ?

Oui, et le mouvement est en progression constante, surtout depuis le Covid. Notre indicateur, c’est le fichier de nos animateurs-collecteurs-bénévoles. Et dans la jeunesse, la progression est fantastique. J’ai été invitée au Festival des solidarités organisé par les jeunes du SPF à Montpellier. En les entendant, j’ai su que le Secours populaire de demain sera encore plus fort.

C’est pour cela que, pour notre prochain congrès, nous avons pris la décision stratégique de demander que les délégations comptent un tiers de membres de moins de 30 ans. Les jeunes sont attirés par le concret de notre action, par ses effets visibles. C’est la force du SPF, l’idée géniale de Julien Laupêtre que j’ai reprise : on peut agir, mais pas seul. On en parle autour de soi, on construit ensemble. Et ça marche.

Pour revenir à Gaza, comment est vécu le blocus, cette action d’un gouvernement contre la solidarité ?

Pour être efficaces, nous avons choisi d’apporter au Secours médical palestinien les moyens dont il a besoin. Ils vivent la guerre, pas nous. Le docteur Barghouti est venu nous voir il y a quelques semaines pour s’assurer de notre présence continue à ses côtés. Nous sommes non seulement de tout cœur avec eux, mais nous menons une collecte permanente pour eux.

On peut nous raconter n’importe quoi, cela ne nous fera pas changer. Et à la question qu’on entend parfois : « Comment faites-vous pour acheminer l’aide ? », si on nous la pose, nous répondrons que nous n’en savons rien. Et ce sera vrai. Le SPF puise ses sources dans la résistance, on n’a pas oublié d’être malin.

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8 août 2023 2 08 /08 /août /2023 08:00
Justice restaurative : « Ce dispositif offre une écoute qui se fait rare »

Chercheuse à l’université de Paris-Nanterre, Delphine Griveaud a consacré sa thèse de doctorat à la justice restaurative. Depuis, elle codirige une étude sur ses effets auprès des participants. Sans oublier les professionnels. 

Comment la justice restaurative, importée du Canada, se déploie- t-elle en France ?

Elle se déploie dans des conditions diverses et précaires. Certains territoires vont être très ­actifs, comme le Vaucluse, et d’autres hors jeu, comme les Côtes-d’Armor. S’il existe bien une politique publique de la justice restaurative (JR), elle ne bénéficie pas de moyens proportionnés à ce que serait une politique systématique (408 000 euros alloués en 2021).

En outre, il n’y a pas de décharge de temps ou de dossiers pour les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation et les éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse qui les mettent en œuvre aux côtés des associations d’aide aux victimes. En somme, tout repose sur les bonnes volontés individuelles des travailleurs judiciaires et parajudiciaires convaincus de la justice restaurative.

Pourquoi les professionnels sont-ils néanmoins de plus en plus nombreux à se tourner vers cette pratique ?

C’était effectivement un résultat très marquant de mon enquête doctorale : comment expliquer l’engouement de ces professionnels alors même qu’ils doivent la pratiquer à moyens constants, sachant qu’elle s’ajoute à un quotidien particulièrement surchargé : les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP) suivent en moyenne le double de dossiers par rapport au nombre recommandé par le Conseil de l’Europe.

J’ai découvert qu’ils s’investissent dans la justice restaurative parce qu’elle offre en quelque sorte un « supplément d’âme » à leur métier. Bon nombre de professionnels judiciaires voient dans ce dispositif un nouvel outil, certes, mais surtout une source de motivation et d’élan, un sens professionnel, ou encore une échappatoire aux contradictions vécues sur le terrain. Un CPIP m’a expliqué en 2019 que faire de la justice restaurative, « c’est une histoire d’idéal, la justice punitive apportant de la frustration ». Il m’a parlé de « peps et de sens » pour son métier.

Quels sont les avantages et les limites de ce dispositif pour les victimes et les auteurs ?

La principale limite réside dans le fait que la majorité des auteurs et des victimes ne souhaitent pas, ou ne peuvent pas (parce qu’ils ne reconnaissent pas les faits, par exemple), entrer dans des mesures de justice restaurative. Les mesures restauratives ne sont pas imposées par un juge, elles ne fonctionnent qu’avec des gens qui sont volontaires, et donc prêts à cela. À partir de là, pour celles et ceux qui sont accompagnés dans les mesures, il y a assez peu de désavantages. Certes, cela exige une certaine disponibilité physique et mentale, mais cela offre sur de longues durées une considération et une écoute – d’abord de la part des animateurs, puis en second lieu des autres participants – qui se font rares aujourd’hui, y compris dans le service public. Ensuite, la justice restaurative offre des ressources sociales pour sortir de l’isolement, pour les auteurs comme pour les victimes, et pour renouer avec une image valorisante de soi-même. Et enfin, tout cela est gratuit : pas d’avocat, pas de frais de justice, pas de frais de déplacement.

A-t-elle des effets sur la récidive ?

Il faut maîtriser un grand nombre de biais méthodologiques et obtenir un financement de recherche sur une durée plus longue que celle communément accordée aux projets de recherche actuellement, qui durent généralement deux ans, pour espérer approcher une mesure de ­l’efficacité sur la récidive d’un programme spécifique. Pour l’instant, en France, nous n’avons pas d’étude ambitieuse en la matière, même si des appels ont été récemment lancés dans ce sens. Il faudrait un financement de recherche sur une durée plus longue que des projets qui n’excèdent pas deux ans. à l’exemple de l’étude que je codirige sous l’égide de l’Institut des études et de la recherche sur le droit et la justice (CNRS-ministère de la Justice) depuis novembre 2020.

En attendant, on peut se tourner vers le service correctionnel du Canada, qui réalise une évaluation tous les ans depuis 1992 de son programme de rencontres auteur-victime « Possibilités de justice réparatrice ». Selon ses derniers chiffres, une telle rencontre permet de réduire de 7 points le taux de récidive des participants sur cinq ans.

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