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4 août 2026 2 04 /08 /août /2026 07:02

Sans préjugés et loin des clichés, la sociologue et professionnelle de la prévention et du soin à Marseille est allée à la rencontre des jeunes des cités, guetteurs et dealers, pour comprendre ce qui les a amenés « au charbon » et comment ils s’en sortent.

Latifa Madani

Native de Marseille, fille d’ouvrier, Khadidja Sahraoui-Chapuis a grandi dans une cité des quartiers nord. Sociologue, elle dirige depuis vingt ans Réseaux 13, une association de prévention et de soin dans les conduites à risques. Elle a mené, dans cinq cités de trois arrondissements de Marseille, une enquête de terrain au long cours, au plus près des « petites mains » du trafic de drogue. Elle a interrogé 295 personnes, acteurs du réseau, familles, travailleurs sociaux.

Son ouvrage paru en mai dernier, « les Prolétaires du bizness. Dans l’ordinaire des trafics de drogue », restitue la part humaine de parcours cabossés, ceux des travailleurs précaires d’une « économie de la débrouille ». Elle décrypte un écosystème inhérent au capitalisme « inégalitaire et violent », en plaidant pour une refonte des politiques publiques en matière de drogues.

Qu’est-ce qui vous a incitée à reprendre vos études et à entreprendre ce travail sur le trafic de drogue ?

Khadidja Sahraoui-Chapuis

Sociologue et professionnelle de la prévention et du soin à Marseille

Je suis une fille des quartiers et je travaille dans la santé. L’usage et le trafic de drogue sont une problématique assez familière, je pense, pour toutes les personnes qui ont grandi dans des cités, parce que la drogue est là. L’idée de travailler avec les jeunes du trafic de drogue s’est imposée à moi. Il fallait que j’aille vers eux, pas seulement pour traiter des questions de santé et des addictions.

Dans mon cheminement professionnel, j’ai ressenti le besoin de m’outiller. J’ai donc repris mes études. Après un master en sciences de l’éducation, j’ai enchaîné avec un doctorat en sociologie et comme sujet de thèse les trajectoires des acteurs des réseaux de revente. J’ai tenté de saisir leur part d’humanité malgré leur violence.

 

Comment avez-vous procédé pour vous immerger dans ce « bizness » ? À quelles difficultés avez-vous été confrontée ?

J’ai une approche ethnographique. Je privilégie le temps et l’histoire, à savoir le vécu et le récit des humains qui animent ces trafics. Mais aussi l’histoire de leur famille, de l’endroit où ils ont grandi, celle de l’organisation et de la réorganisation des réseaux. La seule difficulté, dans un premier temps, a été de déconstruire chez moi des évidences pour accueillir la parole des autres sans jugement. Tout le monde a un avis sur les drogues, sur les trafics, alors que le sujet est très complexe.

Vous dites « ce n’est pas pour rien ni par hasard qu’on entre dans le trafic ». Pouvez-vous développer ?

M’intéresser à la trajectoire me permet justement d’identifier les moments de bascule dans l’histoire de la personne. On ne peut pas y entrer et y rester sans avoir soi-même subi de la violence. Ce que j’ai constaté sur un panel de 295 personnes, c’est que le trafic de drogue s’immisce dans les interstices des humiliations, des inégalités, de la souffrance, du racisme. Tout cela va jalonner à un moment donné l’entrée dans les trafics. On ne tombe pas dans le trafic.

C’est le trafic qui rencontre l’individu à un moment donné, lorsque celui-ci estime en avoir besoin. D’abord parce que cela va concrètement lui permettre de percevoir un revenu et de trouver une « place ». C’est la raison pour laquelle j’ai intitulé l’ouvrage « les Prolétaires du bizness ». Ils sont en situation d’emploi. Un emploi, cela n’apporte pas uniquement de l’argent, ça permet aussi d’avoir confiance en soi, de se sentir utile, cela revient à faire quelque chose de sa journée.

Vous avez été frappée par leur lucidité et par leur fatalisme. Comment l’expliquez-vous ?

Je trouve cette lucidité précoce et désespérante. Ils grandissent avec la question des dettes à la maison, les retards de loyer, les humiliations vécues par les parents. Ils vont donc essayer de réparer, de combler ces manques. On sait que la mort est présente dans le trafic. Mais la maladie et la mort font aussi partie du paysage des cités. On y meurt en moyenne quinze ans plus tôt que la population générale. Quand je parle de lucidité, c’est qu’un enfant ne devrait pas avoir à se préoccuper du frigo qui est vide.

Est-on en présence d’une économie « souterraine » ou « informelle » qui fait vivre les familles ?

Il faut déconstruire l’idée que les subalternes font vivre leur famille avec l’argent du trafic. Ils n’ont pas assez d’argent pour ça. Entre le patron et la petite main, cela n’a rien à voir. Majoritairement, les familles considèrent cet argent illégal, illicite et religieusement immoral. Le petit dealer va se payer son repas, sa dose de cannabis et s’acheter des vêtements. Il ne reste plus grand-chose pour nourrir la famille, qui de toute façon n’en veut pas.

De quelle façon le trafic impacte-t-il le territoire et la vie des cités ?

Le trafic n’est pas une parenthèse. Il est ancré dans un territoire avec un écosystème autour. Par exemple, les familles vont devoir s’organiser concrètement pour que l’enfant ne passe pas devant, ne reste pas à proximité, qu’il joue au foot plus loin ou qu’il ne sorte pas. L’impact est policier, aussi. Lors d’interventions, les CRS vont procéder à des contrôles routiers et sanctionner celui qui n’a pas d’assurance à jour, pas de carte grise, etc. Bref, pour des manquements mineurs, ils seront impactés indirectement par le trafic.

En quoi ce trafic fonctionne-t-il selon les règles du capitalisme et crée-t-il un écosystème selon le modèle ultralibéral ?

Par son organisation très hiérarchisée, sa division du travail, sa gestion des ressources humaines, son marketing, ses promos. Les subalternes sont ceux qui produisent la richesse et ceux qui perçoivent le moins. Les autres, les patrons, sont ceux qui accumulent et maximisent leurs profits. Les plus interchangeables, les plus flexibles sont les plus exploités et ceux qui prennent le plus de risques. La perversité est que ces modèles de domination sont acceptés parce que jugés légitimes. Un jeune m’a dit : « Moi, au moins, j’ai une raison de me lever le matin. On est tout sauf feignants », insistait-il. C’est le raisonnement de l’ouvrier, du prolétaire.

Et là, il s’agit parfois de mineurs qui n’ont pas de protections sociales. Le fait qu’il s’agisse de travailleurs pauvres est occulté par leur implication dans une activité criminelle. S’ajoutent à cela des règlements coercitifs mis en place par le gérant, comme la punition sur le salaire. S’il est en retard, a raté une alerte ou que sa sacoche a été volée, le guetteur devra revenir travailler gratuitement pour rembourser. Bref, on est en présence d’un système capitaliste inégalitaire et violent.

Vous expliquez pourquoi être issu de l’immigration postcoloniale a une influence sur la trajectoire. Mais, par-dessus tout, selon vous, il s’agit d’abord d’un problème de classe sociale. Pourquoi ?

Je parle effectivement de classe sociale parce qu’il s’agit d’une économie de la débrouille et de nouvelles formes contemporaines du travail. Aujourd’hui, comme il y a vingt ans, les jeunes disent qu’ils entrent dans le trafic pour s’acheter leur paire de Nike. Cette idée de posséder quelque chose, de n’être rien si on ne possède rien, cette idée d’avoir besoin d’argent pour exister et pour se sentir à sa place, c’est précisément une question de classe. Ils n’ont pas une appétence pour la violence ou pour la drogue. Ils ont besoin d’exister. Et c’est en ça que je différencie la question de classe et celle de race, même si les deux se nourrissent.

Il y a d’autres issues que les quatre murs de la prison ou les quatre planches du cercueil ? Comment s’en sortent-ils ?

On entre dans les trafics parce qu’on est porteur d’une histoire jalonnée par des humiliations et aussi parce qu’on a l’impression d’être avec des pairs, de baigner dans quelque chose de familier. Sauf que, comme dans toute économie capitaliste, il y a son lot d’inégalités et de brimades.

À 17-18 ans, on n’a pas la même façon de penser qu’à 14-15 ans. On accepte moins les insultes et les corrections du gérant parce qu’on n’a pas la même physiologie, ni la même psychologie. On a grandi. À 14 ans, on ne se rend pas compte des sommes d’argent qui sont brassées. Mais, au fur et à mesure, on entend les collègues discuter de la recette du jour, on va prendre conscience de la valeur de l’argent, de la place qu’on a dans cette économie, et surtout du fait que ceux qui prennent le plus de risques sont les moins bien payés. Alors même que beaucoup d’argent est brassé.

Et puis on se heurte au plafond de verre, on comprend qu’on ne deviendra jamais chef de réseau. Cela va allumer une petite lumière de contestation. On se rend compte aussi qu’en prison il n’y a pas de solidarité. Le réseau ne prend pas en charge les frais d’avocat d’un guetteur ou d’un revendeur.

Il y a aussi ce qui arrive dans la vie de n’importe quel individu…

Tomber amoureux, avoir envie de fonder une famille, de développer une spiritualité, etc. La sortie se fait rarement d’un seul coup. D’abord une, deux, trois semaines, puis un mois, deux mois, puis on va y retourner et ainsi de suite jusqu’à la sortie définitive. L’enfant, le jeune grandit, prend de l’âge, ne réfléchit plus de la même façon. On ne verra jamais, à quelques exceptions près, un guetteur de 24 ou 25 ans.

Vous parlez beaucoup des familles. Comment font-elles face ?

Une écrasante majorité des familles refuse l’argent et ne vit pas de ça. Elles mettent en place plusieurs stratégies, dès lors qu’il commence à y avoir des signes, comme des décrochages scolaires. C’est un indicateur important. Même chez celles qui n’ont pas la maîtrise de la langue. C’est un point d’alerte afin de tout faire pour empêcher l’enfant d’entrer dans le trafic, ou l’en sortir. Il faut protéger aussi le reste de la fratrie. Elle éloignera l’enfant de la cité, chez une tante ou un oncle ou une sœur, dans une autre ville, un autre pays, etc. Il y en a même qui déménagent. Une trajectoire délinquante, c’est compliqué à vivre pour les familles,

Pourquoi les mères ont-elles une charge et un rôle particuliers ?

Les mères sont accusées à tort d’être trop laxistes. Leur charge mentale est phénoménale. Mêlée à de la culpabilité et à un sentiment d’échec, d’impuissance. Les entretiens que j’ai eus révèlent une grande détresse. Toutes les mères rencontrées m’ont fait part d’une situation intenable.

Que proposez-vous lorsque vous plaidez « pour une refonte des politiques publiques en matière de drogues » ?

Il faut s’intéresser à la racine du problème : les inégalités, la précarité économique, les violences symboliques et institutionnelles. Il faut mettre en œuvre une prévention d’entrée dans le trafic et un accompagnement dans la sortie, ne pas lâcher le lien. Agir sur l’école, l’emploi, la précarité des classes populaires ou des personnes issues de l’immigration postcoloniale, c’est aussi travailler sur la prévention des entrées dans le trafic de drogue dans les cités.

La sécurité seule ne suffira jamais. Il faut s’interroger sur le fait que de jeunes français mineurs se retrouvent dans des activités criminelles, essayer de comprendre ce qui a fait la bascule et arrêter de les essentialiser seulement comme « trafiquants de drogue » et rétablir leur destin dans leur humanité.

« Les Prolétaires du bizness. Dans l’ordinaire des trafics de drogue », par Khadidja Sahraoui-Chapuis, éditions la Découverte, 270 pages, 22 euros.

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17 juillet 2026 5 17 /07 /juillet /2026 07:00

Président de la Fondation Gabriel Péri, Guillaume Roubaud-Quashie alerte sur sa situation économique dégradée par la baisse drastique du financement de l’État et appelle à réinvestir des outils utiles au débat démocratique.

Vous alertez sur la situation financière de la fondation Gabriel Péri. Pourquoi ?

Guillaume Roubaud-Quashie

Président de la Fondation Gabriel Péri

L’histoire des fondations politiques est très inégalement connue, en France. Il est sans doute utile de rappeler le point de départ.

La Fondation Gabriel-Péri, comme la plupart des fondations politiques, a été créée à la suite du 21 avril 2002. La qualification de l’extrême droite pour le second tour de l’élection présidentielle a provoqué un choc considérable. À l’époque, l’idée s’est imposée qu’il fallait favoriser un débat politique mieux informé, nourri d’études, de travaux. Le modèle des fondations est né dans l’Allemagne de l’après-guerre comme outil de dénazification.

Chez nos voisins – « modèle allemand » décidément suivi de manière très variable –, les fondations ont d’emblée disposé de moyens considérables et c’est toujours le cas aujourd’hui. En France, on a donné des moyens bien plus limités à ces structures tardivement créées mais cela permettait quand même d’engager des travaux ayant une certaine ampleur.

En ce qui concerne la Fondation Gabriel-Péri, je ne prends que deux exemples : l’appui massif à la numérisation des archives du communisme français en coopération avec la Maison des sciences de l’homme de Dijon a permis la constitution d’un portail sans équivalent pour aucune formation politique et le soutien décisif au lancement de la Grande édition Marx Engels en français (GEME), vaste entreprise de traduction et d’édition critique.

 

Toujours est-il que ces subventions ont fondu comme neige au soleil : elles ont été divisées par trois depuis le début du siècle et les coupes s’accélèrent. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, notre budget a été amputé de moitié. La raison d’être des fondations serait-elle plus difficile à saisir dans les circonstances présentes ? Qui ne voit que c’est tout l’inverse ! Contribuer à ce que le débat démocratique grandisse sur des bases solides est un enjeu de salut public.

L’existence de la Fondation est-elle menacée ?

Si le financement de la fondation continue d’être réduit, nous ne pourrons plus poursuivre notre mission. Les baisses de subvention nous ont déjà contraints à un nouveau licenciement dans la dernière période. Des projets ont dû être abandonnés, d’autres sont menacés. Des publications sont reportées. C’est tout simplement la capacité de la Fondation Gabriel-Péri à faire ce pour quoi elle a été créée qui se trouve mise en question. Encore quelques années ainsi et c’est la question de son existence qui va se poser très concrètement.

Que demandez-vous ?

La France a créé des fondations politiques parce qu’il a été considéré que la démocratie était en danger dans notre pays et qu’une des réponses à apporter pour la préserver était d’améliorer la qualité du débat public. Ce diagnostic était juste en 2002 et il l’est encore plus aujourd’hui. Cela appellerait a minima un rétablissement des subventions à la hauteur qui était la leur au moment de la création des fondations. Dans l’urgence, il conviendrait de revenir sur les coupes opérées au cours des derniers mandats.

Comment chacun peut-il contribuer à défendre l’existence de la fondation ?

La subvention pour l’année 2026 a été fixée il y a quelques jours, très en deçà (-67 000 euros) de ce que nous pouvions imaginer – la baisse est générale pour toutes les fondations politiques mais plus accusée pour certaines d’entre elles, notamment la Fondation Gabriel-Péri. Il y a donc urgence pour passer ce cap et surmonter ce mauvais coup.

Nous avons lancé un appel à la souscription avec l’objectif de réunir 60 000 euros dans l’immédiat. Il est possible de verser sur le site de la fondation. Soutenir la Fondation Gabriel-Péri peut aussi passer par l’achat et la diffusion des livres qu’elle publie ou des revues comme La Pensée. La fondation propose aussi des expositions qui peuvent être achetées, des initiatives qui peuvent être montées.

Vous donnez rendez-vous à la Fête de l’Humanité ?

La Fondation Gabriel-Péri entretient un dialogue privilégié avec le mouvement social et la gauche. La Fête de l’Humanité est donc incontournable. Comme chaque année, la Fondation y sera présente avec son stand au Village du livre. Elle sera aussi associée à plusieurs débats, notamment autour du Front populaire à l’occasion du 90e anniversaire de 1936 mais aussi autour d’enjeux très présents comme les formes contemporaines de la domination états-unienne, le devenir de l’enseignement supérieur… Nous y donnons rendez-vous à tous ceux qui souhaitent nous rencontrer et nous soutenir.

 
 
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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 09:02

Henriette Steinberg, secrétaire générale du SPF depuis 2019, mise sur un engagement de plus en plus fort de la jeunesse au sein de son organisation pour répondre aux nouveaux défis auxquels fait face l’humanité.

Le Secours populaire français (SPF), acteur historique de la solidarité en France et dans le monde, continue son action dans un contexte global de plus en plus tendu. Henriette Steinberg, sa secrétaire générale depuis 2019, explique, entre la multiplication des conflits déchirant des populations entières et la montée des discours belliqueux, comment garder le cap de l’aide inconditionnelle et comment transmettre l’esprit de solidarité aux nouvelles générations. Son engagement, aujourd’hui comme hier, se situe à la croisée de l’humanitaire et de la résistance.

Sur le site Internet du SPF, l’article le plus récent est l’interview d’une sage-femme gazaouie, membre de la Palestinian Medical Relief Society (PMRS, Secours médical palestinien). Quand on connaît l’histoire du Secours populaire, issu du Secours rouge international, quel regard portez-vous sur ce qui se passe à Gaza en ce moment ?

Henriette Steinberg

Secrétaire générale du Secours populaire français

C’est une horreur indescriptible. Je connais particulièrement bien les amis du PMRS, car j’ai participé à la création de cette association en 1979 avec son fondateur et un jeune médecin qui était Mustafa Barghouti. Ce dernier est aujourd’hui le président de l’association, une personnalité reconnue bien au-delà des territoires occupés. C’est un médecin extraordinaire qui a consacré sa vie à soutenir les populations palestiniennes. Il vit toujours à Ramallah, en action permanente.

Depuis cette première rencontre au siège du Secours populaire, nous n’avons jamais cessé de soutenir son combat pour la vie, particulièrement en direction des enfants. Chaque information qui nous parvient de cette partie du monde est un nouveau déchirement. Mais, nous faisons aussi le constat que des gens, jour et nuit, portent secours à ceux qui en ont besoin, du nouveau-né à la personne âgée.

Une autre dimension est que les massacreurs d’aujourd’hui devront vivre avec ce qu’ils ont fait. L’histoire de notre propre pays nous l’a appris. Cela les poursuivra, eux, leurs enfants et leurs petits-enfants. Le déchaînement de la haine ne génère que la haine, jusqu’à ce que des gens disent « ça suffit ». Face à toutes ces réalités le Secours populaire appelle évidemment à la solidarité, comme nous l’avons toujours fait.

 

L’histoire du SPF est marquée par l’esprit de ses fondateurs, par la mission que Manoukian a confiée à Julien Laupêtre, par l’espoir qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, on a l’impression d’entrer dans une nouvelle phase. Un conflit mondial semble à nouveau possible. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Pour le SPF, il n’y a qu’une seule réponse : la résistance et la solidarité. Nous savons comment cela se passe, grâce à l’expérience de ceux qui nous ont précédés. On ne peut pas nous raconter n’importe quoi, car notre connaissance n’est pas théorique ; elle vient du terrain, des personnes que nous connaissons. Lorsque nous apprenons que l’un d’eux a été assassiné, c’est une tragédie personnelle, familiale, une tragédie tout court.

Mais l’idée qu’une puissance puisse massacrer un peuple sans aucune conséquence pour ses propres générations est un leurre. Toute l’histoire montre le contraire. Et pourtant, ils recommencent. Alors que faire ? Il faut continuer : continuer d’exprimer la solidarité, de collecter, d’aider, de recevoir.

Au-delà de la question palestinienne, on assiste au niveau mondial à une remise en question de l’idée même d’humanité et du droit international, y compris du droit de la guerre, dont fait partie l’action humanitaire. Même dans le ghetto de Varsovie, des humanitaires parvenaient à entrer…

Mon père, l’historien Lucien Steinberg, était un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et de l’extermination. J’ai donc baigné dans cette histoire. Des humanitaires entrant dans les camps de concentration, je ne peux pas dire qu’il n’y en a eu aucun, mais on n’y entrait pas comme ça. Ceux qui y parvenaient étaient des résistants, passant par des souterrains. C’était pour apporter l’humanité, mais ce n’était pas de l’humanitaire au sens où on l’entend aujourd’hui. On ne peut pas calquer ce qui se passait dans le ghetto de Varsovie sur l’action humanitaire actuelle. Ça n’enlève rien à son utilité, mais il s’agit d’autre chose. La Secours populaire est plus proche de la résistance. On ne peut pas laisser abîmer l’homme.

Quel lien faites-vous entre cette action de solidarité, proche de la résistance, et l’action politique ?

Quand on dit « politique » en France, on pense « partis politiques ». Ils existent mais la solidarité n’a pas de frontières idéologiques. Pour moi, la solidarité doit surtout être planétaire. Elle concerne tous les humains sur toute la planète. La démarche du SPF n’est pas, non plus, d’imposer une vision univoque de la solidarité, mais de comprendre celle qui est acceptée et utile pour les personnes que nous rencontrons. On ne vient pas avec un « sac à dos de solidarité » à distribuer. On rencontre les gens, on voit avec eux ce qui leur est indispensable. Notre solidarité s’adapte à leurs besoins, qu’il s’agisse d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle.

Dans votre vie professionnelle, vous avez été libraire. Quelle place donnez-vous à la culture dans cette idée de solidarité ?

C’est essentiel. J’ai été élevée comme ça. La connaissance, la compréhension, la lecture, le regard critique… Ces éléments de culture permettent de comprendre le monde. C’est consubstantiel à notre action. C’est d’autant plus pertinent quand on voit des figures comme Trump s’en prendre aux chercheurs, interdire des ouvrages… Il restera dans l’histoire comme ce qu’il est.

Le Secours populaire soutient d’ailleurs des projets culturels et scolaires aux États-Unis pour des enfants de milieux très pauvres. Quand il y a des incendies à Los Angeles, on ne demande pas qui est au pouvoir. On contacte nos partenaires et on collecte pour les personnes en difficulté.

Historiquement, le SPF a pris des positions claires, pendant les guerres d’Algérie et du Vietnam par exemple. Face aux discours guerriers que l’on entend de plus en plus, aujourd’hui en France, l’action du SPF doit-elle se modifier ?

Nous gardons le cap. Notre position est claire : nous menons une action d’éducation populaire citoyenne. Aux citoyens français, nous disons : « Vous êtes dans un pays où vous avez la chance d’avoir le droit de vote. Allez voter. » Nous ne disons pas pour qui, évidemment. C’est une question de conscience. De la même manière, nous disons à nos amis qui souhaitent exercer des mandats électifs qu’ils sont libres de le faire, mais qu’ils n’engagent pas le Secours populaire.

On pourrait vous répondre que la pauvreté et la guerre résultent de choix politiques. Le SPF ne devrait-il pas dire : « On en a marre d’être la roue de secours, on préférerait ne pas exister » ?

C’est ce que disait Julien Laupêtre ! Il disait qu’il trinquerait avec plaisir à la disparition du SPF, car cela signifierait que les problèmes sont résolus. Il est décédé sans avoir pu le faire. Pour lui, jusqu’au bout, notre démarche a porté du sens. Je partage entièrement sa vision. Le SPF n’a pas pour vocation de résoudre ce qui est d’un autre champ. Il est là pour collecter des moyens de façon indépendante et permettre aux gens de reprendre courage et énergie. Et même si certaines municipalités, par exemple, nous voient d’un mauvais œil, ça ne nous fera pas changer d’orientation. Ceux qui prennent des décisions qui gênent le SPF ont tort, et ils perdront. Aujourd’hui, demain ou après-demain, mais ils perdront.

Vous êtes optimiste…

Ils ne sont pas en train de gagner. Il y a beaucoup d’apparences. Nous, nous continuons d’agir. Prenez la Journée des oubliés des vacances : près de 70 000 enfants qui ne partent pas en vacances vont passer une journée de bonheur au Champ-de-Mars. Ils en repartiront avec des souvenirs incroyables, ils en parleront autour d’eux, ils vont devenir les héros de leurs copains. Nous savons que ce jour de bonheur les aidera à mieux travailler à l’école. Et ça, même des gens qui n’ont pas nos opinions politiques le comprennent et nous soutiennent. Il s’agit simplement de faire humanité.

Le SPF a-t-il les ressources humaines pour continuer ce combat ? Parvient-on à mobiliser les jeunes sur cette « bataille culturelle » ?

Oui, et le mouvement est en progression constante, surtout depuis le Covid. Notre indicateur, c’est le fichier de nos animateurs-collecteurs-bénévoles. Et dans la jeunesse, la progression est fantastique. J’ai été invitée au Festival des solidarités organisé par les jeunes du SPF à Montpellier. En les entendant, j’ai su que le Secours populaire de demain sera encore plus fort.

C’est pour cela que, pour notre prochain congrès, nous avons pris la décision stratégique de demander que les délégations comptent un tiers de membres de moins de 30 ans. Les jeunes sont attirés par le concret de notre action, par ses effets visibles. C’est la force du SPF, l’idée géniale de Julien Laupêtre que j’ai reprise : on peut agir, mais pas seul. On en parle autour de soi, on construit ensemble. Et ça marche.

Pour revenir à Gaza, comment est vécu le blocus, cette action d’un gouvernement contre la solidarité ?

Pour être efficaces, nous avons choisi d’apporter au Secours médical palestinien les moyens dont il a besoin. Ils vivent la guerre, pas nous. Le docteur Barghouti est venu nous voir il y a quelques semaines pour s’assurer de notre présence continue à ses côtés. Nous sommes non seulement de tout cœur avec eux, mais nous menons une collecte permanente pour eux.

On peut nous raconter n’importe quoi, cela ne nous fera pas changer. Et à la question qu’on entend parfois : « Comment faites-vous pour acheminer l’aide ? », si on nous la pose, nous répondrons que nous n’en savons rien. Et ce sera vrai. Le SPF puise ses sources dans la résistance, on n’a pas oublié d’être malin.

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8 août 2023 2 08 /08 /août /2023 08:00
Justice restaurative : « Ce dispositif offre une écoute qui se fait rare »

Chercheuse à l’université de Paris-Nanterre, Delphine Griveaud a consacré sa thèse de doctorat à la justice restaurative. Depuis, elle codirige une étude sur ses effets auprès des participants. Sans oublier les professionnels. 

Comment la justice restaurative, importée du Canada, se déploie- t-elle en France ?

Elle se déploie dans des conditions diverses et précaires. Certains territoires vont être très ­actifs, comme le Vaucluse, et d’autres hors jeu, comme les Côtes-d’Armor. S’il existe bien une politique publique de la justice restaurative (JR), elle ne bénéficie pas de moyens proportionnés à ce que serait une politique systématique (408 000 euros alloués en 2021).

En outre, il n’y a pas de décharge de temps ou de dossiers pour les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation et les éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse qui les mettent en œuvre aux côtés des associations d’aide aux victimes. En somme, tout repose sur les bonnes volontés individuelles des travailleurs judiciaires et parajudiciaires convaincus de la justice restaurative.

Pourquoi les professionnels sont-ils néanmoins de plus en plus nombreux à se tourner vers cette pratique ?

C’était effectivement un résultat très marquant de mon enquête doctorale : comment expliquer l’engouement de ces professionnels alors même qu’ils doivent la pratiquer à moyens constants, sachant qu’elle s’ajoute à un quotidien particulièrement surchargé : les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP) suivent en moyenne le double de dossiers par rapport au nombre recommandé par le Conseil de l’Europe.

J’ai découvert qu’ils s’investissent dans la justice restaurative parce qu’elle offre en quelque sorte un « supplément d’âme » à leur métier. Bon nombre de professionnels judiciaires voient dans ce dispositif un nouvel outil, certes, mais surtout une source de motivation et d’élan, un sens professionnel, ou encore une échappatoire aux contradictions vécues sur le terrain. Un CPIP m’a expliqué en 2019 que faire de la justice restaurative, « c’est une histoire d’idéal, la justice punitive apportant de la frustration ». Il m’a parlé de « peps et de sens » pour son métier.

Quels sont les avantages et les limites de ce dispositif pour les victimes et les auteurs ?

La principale limite réside dans le fait que la majorité des auteurs et des victimes ne souhaitent pas, ou ne peuvent pas (parce qu’ils ne reconnaissent pas les faits, par exemple), entrer dans des mesures de justice restaurative. Les mesures restauratives ne sont pas imposées par un juge, elles ne fonctionnent qu’avec des gens qui sont volontaires, et donc prêts à cela. À partir de là, pour celles et ceux qui sont accompagnés dans les mesures, il y a assez peu de désavantages. Certes, cela exige une certaine disponibilité physique et mentale, mais cela offre sur de longues durées une considération et une écoute – d’abord de la part des animateurs, puis en second lieu des autres participants – qui se font rares aujourd’hui, y compris dans le service public. Ensuite, la justice restaurative offre des ressources sociales pour sortir de l’isolement, pour les auteurs comme pour les victimes, et pour renouer avec une image valorisante de soi-même. Et enfin, tout cela est gratuit : pas d’avocat, pas de frais de justice, pas de frais de déplacement.

A-t-elle des effets sur la récidive ?

Il faut maîtriser un grand nombre de biais méthodologiques et obtenir un financement de recherche sur une durée plus longue que celle communément accordée aux projets de recherche actuellement, qui durent généralement deux ans, pour espérer approcher une mesure de ­l’efficacité sur la récidive d’un programme spécifique. Pour l’instant, en France, nous n’avons pas d’étude ambitieuse en la matière, même si des appels ont été récemment lancés dans ce sens. Il faudrait un financement de recherche sur une durée plus longue que des projets qui n’excèdent pas deux ans. à l’exemple de l’étude que je codirige sous l’égide de l’Institut des études et de la recherche sur le droit et la justice (CNRS-ministère de la Justice) depuis novembre 2020.

En attendant, on peut se tourner vers le service correctionnel du Canada, qui réalise une évaluation tous les ans depuis 1992 de son programme de rencontres auteur-victime « Possibilités de justice réparatrice ». Selon ses derniers chiffres, une telle rencontre permet de réduire de 7 points le taux de récidive des participants sur cinq ans.

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