Amos Reichman, Les Morts de Raoul Villain, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », août 2025, 256 p., 21 €
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Amos Reichman, Les Morts de Raoul Villain, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », août 2025, 256 p., 21 €
Avec Que s’obscurcissent le soleil et la lumière, le romancier boucle sa trilogie consacrée au pays du Cèdre. Une plongée captivante et hyper-documentée dans les coulisses d’une guerre sans fin, aux allures de tragédie grecque.
Il aura fallu près de 1 500 pages à Frédéric Paulin pour venir à bout de l’entreprise. Découpée en trois tomes parus entre août 2024 et septembre 2025, la trilogie de l’auteur rennais couvre quinze ans d’histoire du Liban, de 1975 à 1990, juste après l’accord de Taëf (1989), qui met officiellement fin à la guerre civile sans pour autant faire taire la violence.
Le dernier volet, qui s’ouvre sur l’attentat de la rue de Rennes et suit les derniers feux de la première cohabitation, ne décevra pas les aficionados. Il faut dire qu’il y a dans l’écriture de Frédéric Paulin, dans sa manière de mener son récit au pas de charge, avec quelques ralentis bienvenus, quelque chose de complètement addictif qui ferait passer les séries politiques de Netflix pour des bluettes mollassonnes.
Comme un contre-pied aux nouvelles formes de narration très séquencées, le romancier ose un long récit sans chapitres, une plongée en apnée dont on n’émergera qu’à la dernière page, sonné. Par un effet de construction qui s’apparente à du montage cut, l’auteur joue sur les allers-retours entre la France et le Liban, il tire simultanément les fils de plusieurs histoires où se débattent des figures réelles – le ban et l’arrière-ban de la justice et de la politique française – et des personnages de fiction récurrents.
17 septembre 1986, le commissaire Nicolas Caillaux, la juge antiterroriste Sandra Gagliago, sa compagne, et Philippe Kellerman, ancien conseiller politique à l’ambassade de France à Beyrouth, arrivent à Montparnasse. Des hommes roulant à bord d’une BMW noire ont piégé une poubelle de la rue de Rennes, à Paris, avec de la limaille et des clous. Le bilan est lourd : sept morts et une centaine de blessés.
Très vite, les soupçons se portent sur Action directe, puis s’orientent vers la piste libanaise et les frères de Georges Ibrahim Abdallah qui, lui, croupit en prison depuis 1982. Malgré les incohérences révélées par l’enquête, Jacques Chirac, premier ministre de François Mitterrand, Charles Pasqua, son ministre de l’Intérieur, et ses sbires veulent détourner l’opinion publique des vrais coupables : l’Iran et le Hezbollah.
Comme en témoigne une chronologie éclairante à la fin de l’ouvrage, le roman puise dans une matière documentaire fournie, d’où émergent trois sujets majeurs : la guerre du Liban, les relations entre la France et l’Iran, et les agissements d’Action directe, jusqu’à l’arrestation le 21 février 1987 de Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron, Jean-Marc Rouillan et Georges Cipriani dans une ferme de Vitry-aux-Loges (Loiret).
Les lecteurs suffisamment âgés pour avoir vécu cette époque se souviennent certainement de la libération des otages au Liban – le journaliste Jean-Paul Kauffmann, les diplomates Marcel Carton et Marcel Fontaine –, accueillis sur le tarmac de Villacoublay par Chirac et Pasqua. Ou d’une interview de François Mitterrand, pas encore candidat à sa réélection, par une Christine Ockrent pugnace.
Dans un effet de réel saisissant, Frédéric Paulin fait pénétrer ses personnages dans les arrière-cours et les lieux secrets du pouvoir. La juge (fictive) Sandra Gagliago, travaille main dans la main avec Gilles Boulouque, l’un des premiers magistrats antiterroristes, visé par une polémique liée à la libération de Wahid Gordji, numéro deux de l’ambassade d’Iran.
Côté libanais, la période couverte par ce troisième tome correspond à la guerre fratricide à laquelle se livrent les chrétiens, incarnés dans le roman par la famille Nada, Nassim, le patriarche, Édouard, chef militaire, et Michel, parti en France pour faire carrière en politique et qui grenouille avec les « Pasqua boys ». Malgré le déferlement de la violence, certaines scènes font sourire, comme la visite de Guy Béart et Jean d’Ormesson à Beyrouth pour soutenir le général Michel Aoun, lancé dans une bataille contre la présence syrienne au Liban.
Avec son lot de vengeances, de trahisons, de règlements de comptes et de crimes de sang, la trilogie libanaise de Frédéric Paulin s’apparente à une tragédie antique. Une impression que corroborent les titres à rallonge des trois volumes, Nul ennemi comme un frère, Rares ceux qui échappèrent à la guerre et Que s’obscurcissent le soleil et la lumière.
Qu’il s’agisse de Christian Dixneuf, l’ex-agent de la DGSE devenu « tueur de la République » ou de Nicolas Caillaux, flic rongé par son travail, les personnages masculins sont les instruments d’un fatum, un destin, qui semble les dépasser. Les femmes, elles, regardent les hommes tomber. S’il reste hors champ, le peuple libanais est le grand perdant d’un conflit dont les répliques parviennent jusqu’à aujourd’hui. Raison de plus pour plonger la tête la première dans cette somme qui dépasse les frontières du roman noir, presque un genre en soi.
Que s’obscurcissent le ciel et la lumière, de Frédéric Paulin, Agullo noir, 384 pages, 23,50 euros.
L’intellectuelle et écrivaine libanaise Dominique Eddé publie « La mort est en train de changer », un ouvrage percutant qui bouscule, aide à penser et à agir au moment où l’horreur culmine en Palestine.
- L'Humanité, 26 septembre 2025
Elle a écrit cet essai « comme on tente de se frayer un chemin dans un paysage dévasté » et elle ne veut pas « laisser la colère l’emporter sur le goût de l’autre et l’envie de paix ». Avec La mort est en train de changer, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé livre un texte bouleversant et salutaire, une réflexion d’une justesse et d’une lucidité édifiantes.
Sa recherche, assure-t-elle, se situe en dehors du débat que la majorité des médias propose. À la fois au plus près et au-delà de la tragédie de Gaza, elle porte sur la menace de désintégration de l’être. La romancière et essayiste relève que « plus les frontières tombent, plus les murs se redressent » et s’indigne : « Comment parler de réveil des consciences quand le réveil arrive après l’irréparable ? » Face au délitement en cours, conclut-elle, c’est notre responsabilité collective en tant qu’espèce qui est engagée.
À propos du titre de votre ouvrage, depuis la tragédie de Gaza, qu’est-ce qui est en train de changer dans la mort ?
Dominique Eddé
L’entreprise d’extermination à Gaza est inédite en ce sens qu’elle est aussi méthodique et brutale que foutraque. Il y a chez ce pouvoir israélien une telle rage, une telle impatience à faire place nette et à en finir avec les Palestiniens, que même leur mort ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est qu’ils n’aient jamais existé.
Ceci dit, le titre de ce livre ne se rapporte pas seulement à Gaza. Il se rapporte à un effondrement général. La mort n’existe pas en dehors de la vie. Ce qui change dans la mort, c’est ce qui change dans la vie. Or, la vie – qu’il s’agisse de la nature, des animaux ou des êtres humains que nous sommes – est de plus en plus infiltrée par des pouvoirs qui agissent sans elle. À commencer par celui de l’intelligence artificielle qui gagne en puissance à une vitesse de bolide et qui, par définition, ne connaît ni la vie ni la mort.
Les moyens de la destruction écologique et de la guerre combinent désormais un redoutable mélange d’abstraction et d’insensibilité, dû à la technologie, et d’archaïsme, dû aux hommes qui en décident. L’addition des deux crée un choc physique et mental que nous commençons à peine à appréhender.
Pouvez-vous nous en donner un exemple ?
Lorsque, au Liban, en septembre 2024, les services de renseignements israéliens ont réussi à faire exploser à distance et au même instant des milliers de téléphones portables dans les mains ou les poches de membres ou proches du Hezbollah, il s’est passé quelque chose d’inédit et de glaçant dans le passage de la vie à la mort.
On a vu des corps exploser alors qu’ils étaient occupés aux tâches les plus banales du quotidien. L’un en train d’acheter des boîtes de conserve dans un supermarché, l’autre au volant d’une voiture. La cécité ou la mort ont été données, en un fragment de seconde, comme dans un jeu vidéo.
Atteindre un tel degré de précision, d’intrusion dans l’intimité, de confusion en termes de valeurs, de critères… tout cela à la fois, c’est vertigineux. C’est notre rapport à la réalité tout entière qui a pris un énorme coup ce jour-là. À Gaza, ce coup est porté, jour après jour, depuis deux ans, à son degré maximal.
La mort est distribuée n’importe comment. Quand un enfant amputé ne meurt pas sous une bombe, il meurt de ses blessures et quand il ne meurt pas de ses blessures, il meurt de faim. Je dis, à un moment donné dans ce livre, que la mort s’est liquéfiée, qu’elle a infiltré le langage.
Vous écrivez : « De point final qu’elle était, la mort s’est muée en point-virgule, en virgule… elle est entrée là où elle était censée se borner à conclure »…
Oui. Elle est entrée dans le temps comme l’humidité pénètre les murs. Les progrès scientifiques l’accélèrent d’un côté, la ralentissent de l’autre. Et pendant ce temps, des milliardaires dépensent des fortunes à essayer de l’anéantir.
Est-ce cela que vous voulez dire lorsque vous écrivez : « Nous ne vivons pas un changement d’époque, nous vivons un changement de temps » ?
En effet. Une époque, c’est une période historique déterminée. Or, nous vivons actuellement un temps indéterminé dans lequel le passé, le présent et l’avenir sont sens dessus dessous. Notre espèce est actuellement à la merci de ses pulsions les plus primaires. Le désir d’immortalité et le désir d’extermination se disputent le temps.
Vous avez comme pensé en silence un certain temps. Qu’est-ce qui vous a conduite à briser ce silence et à parler, à « penser à voix haute » ?
La suffocation. Et, plus prosaïquement, la proposition réitérée de l’éditeur Henri Trubert. Mais pas seulement. J’ai eu le sentiment, en vieillissant, que ma colère n’était pas synonyme de haine. Qu’elle pouvait même être quelque chose contre la haine. Et donc être utile.
L’humanisme, l’altérité et la perte de l’être sont au centre de vos réflexions. En quoi l’horreur qui se déroule à Gaza est-elle la défaite de l’humanité, comme l’indique le sous-titre de votre essai ?
Tout ce sur quoi repose l’humanité est à terre à Gaza. Lorsqu’en octobre 2023, le ministre israélien de la Défense a traité les Palestiniens « d’animaux humains », il annonçait clairement qu’il les traiterait comme tels.
Cette déclaration, madame von der Leyen, présidente de la Commission européenne, n’y avait rien trouvé à redire. Le pouvoir américain non plus bien sûr. La voie était ouverte. Le cauchemar a dépassé tout ce que l’on pouvait redouter. Sachant que le cauchemar ne date pas de ce jour funeste du 7 octobre. Il est infligé sous une forme méthodique et lancinante depuis des décennies dans les territoires occupés.
Cela veut-il dire qu’il peut y avoir d’autres Gaza ? Que nul n’est à l’abri ?
À partir du moment où plus aucun levier du droit international ne fonctionne, pourquoi échapperait-on à la loi du plus fort, à la loi de la jungle ? Il n’est pas un jour, depuis le prétendu cessez-le-feu signé par Israël et le gouvernement libanais, il y a près d’un an, où l’armée israélienne ne bombarde le sud du Liban.
L’abdication de l’Europe – bastion supposé de la démocratie – a constitué une catastrophe dont on ne mesure pas encore les conséquences. À partir du moment où la loi de l’argent l’a emporté sur toutes les autres, la politique internationale est devenue synonyme de tractation financière.
La guerre au Soudan serait-elle aussi sanglante si elle n’était le champ de bataille d’une ruée vers l’or ? Avec pour exploitant intermédiaire, les Émirats arabes unis qui, soit dit au passage, sont devenus les grands alliés d’Israël. Alliés sur quelle base ? Le désir de faire la paix ? Non, bien sûr. Le désir d’avoir la paix ! Autrement dit : d’accroître indéfiniment le profit à un minimum de frais.
Peut-on dire que le verrou de l’accusation d’antisémitisme est en train de sauter aujourd’hui, alors même que le droit d’Israël à se défendre a pris la tournure ainsi que vous l’écrivez d’un « droit à tout détruire » ?
Oui et non. Regardez. Même Emmanuel Macron en fait les frais aujourd’hui. Il est accusé depuis peu par Netanyahou de favoriser l’antisémitisme en prônant la création d’un État palestinien. Il n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour défendre l’équation lapidaire, soufflée par les avocats aveuglés d’Israël : antisionisme = antisémitisme. Le terrorisme intellectuel a beau tourner au grotesque, il opère, il intimide, il fait des dégâts pour tous.
En plus de la mort, il y a l’avilissement, l’humiliation de la souffrance à laquelle vous consacrez un chapitre de votre essai. Quel sort, quel avenir désormais pour les Palestiniens ? Un État où, comment, sans territoire ?
L’avilissement de la souffrance est une expression que j’emprunte à Kafka. C’est ce qu’il y a de pire. C’est ce qui affecte notre capacité humaine à transformer la douleur en quelque chose d’autre. Que vont pouvoir faire les Palestiniens du mal sans nom qu’on leur a infligé depuis 1948 ? Sans doute le meilleur et le pire.
Le meilleur consistera notamment à développer une pensée critique sur le fonctionnement de la résistance à l’occupation, à la faire aller de pair avec une bataille sans concession sur le droit. Sachant, quand je dis « le droit », qu’une pleine justice ne sera jamais rendue au peuple palestinien, compte tenu de l’échelle de la dépossession.
Il faut toujours se demander, quand on s’enferme dans le déni, si l’on n’est pas en train de reproduire le comportement de l’ennemi.
Le Hamas n’est certes pas responsable du génocide programmé par le pouvoir israélien. Il n’est pas moins responsable du massacre du 7 octobre et d’erreurs monumentales commises au fil des ans. Il faut toujours se demander, quand on s’enferme dans le déni, si l’on n’est pas en train de reproduire le comportement de l’ennemi.
L’islamisation du pouvoir politique est à mes yeux la plus mauvaise riposte qui soit à la judaïsation du pouvoir israélien. Le pire scénario étant évidemment l’enfermement dans la haine, le désir de vengeance. Je ne sais pas quel sera l’avenir. Je sais seulement qu’il n’aura de sens dans cette partie du monde que s’il place, à terme, l’identité citoyenne au-dessus de l’identité confessionnelle. Cela a beau relever du bon sens élémentaire, nous en sommes loin. Les constructeurs de ponts devront déployer des efforts de titans.
Vous relevez un « phénomène inédit gravissime : l’accouplement de la conscience et de l’algorithme ».
Nous savons tous que le calcul automatique à grande vitesse est un outil aussi utile que dangereux. Que d’esprits cèdent déjà à la tentation de livrer la liberté de leur conscience à l’efficacité de la machine. La conscience réclame du temps et même de l’hésitation : elle se construit lentement, au même titre que la pensée.
Elle passe par le corps, elle négocie avec soi, avec l’autre, avec le désir, le plaisir, la souffrance. Tout ce avec quoi l’algorithme n’a pas à traiter. À moins d’un très fort retour de la conscience sur la scène du politique, il suffit désormais d’un rien pour que la machine l’écrase.
Vous convoquez souvent Kafka, vous adressant à lui. Pourquoi ?
Il est l’auteur de la conscience par excellence. Celui pour qui elle n’est jamais au bout de ses peines. Il est venu à mon secours dans cet essai, au même titre que Dostoïevski, par la porte qui consiste à questionner les réponses. À ne pas se satisfaire de ce que l’on a trouvé. Je dirais même à s’en méfier.
Si différents soient ces deux écrivains, ils nous mettent en garde contre certains travers de l’intellectualisme. Je veux dire quand la défense d’une thèse l’emporte sur le mouvement et l’ambivalence du propos.
En savoir plus sur Dominique Eddé
Romancière et essayiste libanaise, Dominique Eddé est également enseignante et traductrice. Historienne de formation, elle a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels le Palais Mawal (Albin Michel, 2024), Kamal Jann (Albin Michel, 2012), Edward Said : le roman de sa pensée (la Fabrique, 2017), Pourquoi il fait si sombre ? (le Seuil, 1998).
La mort est en train de changer, de Dominique Eddé, Les liens qui libèrent, 112 pages, 10 euros.
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Le capitalisme, c’est la guerre
Des guerres asymétriques de 1990 à 2020, à celles de haute intensité demain
de Nils Andersson
à l’heure où la Russie poursuit son invasion de l’Ukraine, dans ces quelques jours qui ont déjà coûté la vie à plusieurs milliers de militaires et à environ cinq cents civils, et ont vu plus de deux millions de réfugiés fuir dans les pays limitrophes, chacun se demande, avec un peu d’hébétude, comment nous avons pu en arriver là, tout en se rappelant, parfois avec une certaine gêne, que nous sommes moins émus vis-à-vis d’autres conflits qui se déroulent pourtant au même moment, dans la Corne de l’Afrique ou en Somalie, moins préoccupés par ceux que nous avons menés et qui se sont enlisés, comme en Libye ou au Sahel, moins accueillants, aussi, envers les réfugiés syriens ou afghans.
La lecture de l’ouvrage de Nils Andersson, paru l’année dernière, permet de replacer cet événement dans un contexte plus large, qui commence à la fin de la guerre froide et de l’opposition des deux blocs formés par les États-Unis et l’URSS, et propose un passage en revue dense, informé, précis, des diverses guerres qu’a connues le monde au cours de ces trente dernières années, en ce temps d’hégémonie du capitalisme.
Capitalisme et paix sont incompatibles
Alors que ce dernier se prétend porteur d’un monde de paix, qui serait rendu possible par l’avènement d’une économie de marché mondialisée, le constat est sans appel : non seulement la guerre n’a jamais cessé – depuis 1990, on décompte entre trente-cinq et cinquante conflits armés actifs chaque année – mais en plus le risque d’un retour aux guerres de haute intensité, menées avec des moyens de destruction et de tuerie démultipliés par les progrès technologiques tels que la robotisation, les réseaux ou l’intelligence artificielle, s’étendant à des champs de bataille autrefois préservés, le cyber espace et le domaine exo-atmosphérique, ou encore le corps humain (avec les « soldats augmentés », à l’aide des biotechnologies). Un chiffre est emblématique de cette situation inquiétante qui nous projette, presque directement, dans le pire des quatre futurs envisagés aux États-Unis, en 1997, dans un rapport du National Defense Panel : « Une détérioration de la conjoncture économique dans le monde, conjuguée à l’effondrement des institutions internationales. Des États-nations affaiblis, des organisations non étatiques et des coalitions se disputant des ressources qui se raréfient. Les alliances sont fluides, imprévisibles et opportunistes. » En 2018, les dépenses militaires mondiales se sont élevées à 1 774 milliards de dollars. On s’arme et se surarme sur tous les continents : outre l’inquiétude que cela devrait très largement susciter – qui a tout de même conduit à un appel de vingt-cinq États de l’ONU à interdire les « armes entièrement autonomes », appel qui s’est notamment heurté à l’opposition de la Russie –, il faut pointer du doigt la responsabilité des États marchands d’armes dans ce cycle fou de militarisation du monde.
« Un passage en revue dense, informé, précis, des diverses guerres qu’a connues le monde au cours de ces trente dernières années, en ce temps d’hégémonie du capitalisme. »
D’autres facteurs que la vente d’armes relèvent de la nature même du capitalisme : le nécessaire contrôle de l’accès aux ressources naturelles – ainsi, les principales réserves de pétrole et de gaz naturel (en dehors de la Sibérie) se trouvent au Proche-Orient ; la préservation de zones d’influence et la prévention de l’émergence d’un éventuel futur concurrent, par exemple par le biais de la reproduction de l’ancien ordre colonialiste, avec l’établissement de protectorats.
L’utilisation de « concepts de paix » pour justifier la guerre !
Si la paix est présente dans les discours des principaux acteurs de la communauté internationale ces dernières décennies, qui émaillent les pages du livre, c’est surtout sous la forme de concepts permettant de justifier des guerres : celui de « droit d’ingérence humanitaire », notamment, utilisé lors de la guerre du Golfe en 1990-1991, puis en ex-Yougoslavie, qui a plus répondu à des objectifs géopolitiques impérialistes qu’aux besoins humanitaires invoqués, et n’a à aucun moment pu empêcher les massacres annoncés qu’il était censé prévenir ; celui de « guerre préventive », pour justifier l’invasion de l’Irak ; celui, enfin, qui remplace le « droit d’ingérence humanitaire », la « responsabilité de protéger », qui fut au cœur de la guerre en Libye, avec le succès qu’on connaît trop bien : 30 000 à 50 000 morts, nombre qui continue à augmenter ; une explosion de tous les trafics, de drogue, d’armes et d’esclaves, qui en font la base arrière et le dépôt d’armes des mouvements salafistes de Syrie et d’Afrique de l’Ouest ; une guerre civile où s’affrontent des clans armés ; une ingérence continue de la France, qui a apporté son soutien militaire au clan du général Haftar, comme de la Russie et de la Turquie.
Pour un droit d’ingérence des peuples
Nils Andersson ne prône pas de rester inactif face à des États qui perpétreraient des crimes de guerre ou prendraient l’initiative d’attaques contre d’autres nations ou peuples. Il propose un droit d’ingérence à opposer au droit d’ingérence humanitaire, celui des peuples, contre « les pouvoirs politiques, économiques, financiers, militaires qui imposent leur domination », et prône, contre l’imposition de la guerre comme seule voie de négociation, une démarche pour résoudre les situations de crises combinant forces nécessaires pour assurer la sécurité et une action de prévention à l’écoute des populations, s’appuyant sur une connaissance de l’histoire longue et des mémoires des populations – avec l’exemple des Albanais et des Serbes du Kosovo à l’antagonisme séculaire, exacerbé par l’accumulation des discours de haine, des crimes commis et de ceux qui étaient inscrits dans les mémoires, ou encore du Rwanda, où l’ethnoracialisation des Tutsis et des Hutus avait été de longue date construit par les colonialismes allemand puis belge.
Il souligne également combien est lourd le poids, chez les populations civiles, du ressentiment et de la haine, face à des embargos qui, comme au Koweït, causèrent 500 000 à 1 500 000 victimes, dont la majorité était des enfants ; devant des condamnations des atteintes aux droits humains à géométrie variable, quand la cour de justice internationale, ou le droit d’ingérence humanitaire visent certaines puissances régionales mais couvrent les crimes commis par les principales puissances (comme ceux des États-Unis en Irak, des tortures d’Abu Ghraib au pilonage de Falloujah avec des bombes à fragmentation ou à phosphore blanc, un an après la fin de l’invasion de l’Irak, 654 965 décès après-guerre en juin 2006). Lourd aussi le poids des mensonges et des opérations de désinformation, utilisés pour conditionner les opinions publiques (du faux témoignage de la fille de l’ambassadeur du Koweït parlant sous la dictée, accusant les soldats irakiens d’atrocités sur des nouveau-nés, pour la guerre du Kosovo, jusqu’aux « armes de destruction massive », dont Tony Blair annonçait la présence dans l’Irak de Saddam Hussein, et dont il ne fut plus question une fois que ce dernier fut renversé). Il montre le discrédit de l’ONU, instrumentalisé, via les gouvernements qui le constituent, ou son conseil de sécurité, dans des opérations dirigées par l’OTAN, devenu, durant ces trente années, le fer de lance du « nouvel ordre » de la mondialisation néolibérale. Enfin, alors que le monde multipolaire né de l’apparition des puissances émergentes, qui déporte l’épicentre en Asie, hors de l’espace atlantico-européen, semble laisser la place à un affrontement entre les États-Unis et la Chine, il met en doute la possibilité d’une stabilisation du monde dans le système néolibéral actuel.
Le fait d’en finir avec la guerre, son coût humain mais aussi écologique, est-il pourtant complètement irréaliste ? Les appels de Jean Jaurès à l’union des prolétariats des pays d’Europe contre la guerre n’empêchèrent pas le déclenchement de la Grande Guerre et ses 10 millions de morts : les slogans qui refleurissent aujourd’hui sur les places, dans les rassemblements, encore trop faiblement – le fort et persistant front antiguerres impérialistes, depuis 1990 jusqu’aux marches d’opposition à la guerre en Irak, s’est, comme le remarque Nils Andersson, « liquéfié » lors de la guerre en Libye derrière Sarkozy. « Non à la guerre ! », « Quelle connerie la guerre ! », qui font écho à des mouvements plus anciens, témoignent de la vivacité et de l’obstination d’une utopie qui, à l’heure où le président de la République annonce vouloir créer une Europe militaire, est une nécessité.
Cause commune • mars/avril 2022
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La biodiversité à l'heure du COVID
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En militant, élu, praticien, Hervé Bramy qui a été le président du Conseil départemental de Seine-SaintDenis montre le lien ténu entre l’apparition de virus dont le Sars-Cov-2 et la destruction de l’environnement. Il pointe l’urgente nécessité de préserver et d’améliorer le biodiversité qui « rend des services déterminant à la vie humaine ». Sa réflexion appelle la recherche d’alternatives sociales et écologiques, dépassant le système capitaliste exploitant l’Homme et la nature. L’auteur appelle à un nouveau choix de civilisation respectueux des exigences de développement de tous les «locataires» de la planète. 172 pages
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Sortir du capitalisme
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Dans ce nouvel ouvrage, Bernard Vasseur démontre, exemples à l’appui, comment le capitalisme mène l’humanité dans le mur et menace la vie sur la planète. L’auteur donne surtout à voir combien le communisme est à l’ordre du jour et peut se construire chaque jour dans l’action. Cliquez sur l'image pour consulter la 4ème de couverture. Format 14x20 - 164 pages
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Les derniers jours des 27 de Chateaubriant
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Les 27 de Châteaubriant nous accompagnent à jamais. C’était il y a 80 ans, un jour de grand beau temps dans la clairière. Ils nous manquent. Sans doute parce qu’ils n’avaient réclamé que le partage, l’amour et la liberté. Et aussi parce qu’ils n’ont jamais cessé de regarder leur bourreaux bien en face. Guy, Claude, Charles, Jean et tous les autres, ne cesseront jamais de nous accompagner. Comme ils nous manquent ! Depuis qu’ils sont tombés, depuis qu’ils ont crié une dernière fois, « vive la France », « Vive 1789 », ils nous tiennent la main sur le chemin de la dignité et du courage. Ils n’ont pas baissé la garde. Ils sont si proche de nous, les vivants d’aujourd’hui. Et nous les regardons. Nous prenons tout ce qu’ils nous ont laissé dans la carrière. Oui nous les regardons avec admiration. Cette beauté de vivre à en mourir. Ce livre est l'histoire de ce grand courage collectif. Le courage de la liberté contre toutes les barbaries. Format 13 x 19 - 88 pages
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La vérité est en marche, rien ne l'arrêtera
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À l’occasion du 60e anniversaire des Accords d’Évian, ce livre retrace l’engagement de nombreuses personnalités et de l’Humanité dans ce qui a été baptisé « L’appel des douze». Éclairant les raisons pour lesquelles le « travail de vérité » sur la guerre d’Algérie ne s’engage officiellement qu’aujourd’hui, il revient sur des années de combat mené pour faire reconnaitre les exactions commises par l’État français en Algérie, et plus particulièrement le crime perpétré, le 21 juin 1957, contre le jeune mathématicien, militant du parti communiste algérien, Maurice Audin. Pierre Audin, fils de Maurice et Josette Audin, y signe une contribue inédite, qui, avec un point d’histoire de Gilles Manceron, de la Ligue des droits de l’Homme, et une introduction de Charles Silvestre, coordinateur de « l’Appel des douze » pour l’Humanité, font de cet ouvrage un livre indispensable à celles et ceux qui souhaitent enrichir leurs connaissances sur cette période de notre histoire. « La vérité est en marche, rien ne l’arrêtera », 156 pages, format 13x19
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Récit drôle, tendre et profond d'une adolescence à Drancy, le deuxième roman pour adultes de Maryam Madjidi, est une nouvelle pépite, reprenant le cours d'une jeunesse atypique, que l'on avait laissée à l'école primaire avec "Marx et la poupée", suite à l'exil d'Iran de Maryam avec ses parents communistes, et ouvrier en France pour son père.
En courts chapitres enlevés et quasi picaresques, où les mots de l'enfance et les expressions des années 80 rythment un récit marqué par un quotidien d'adolescente complexée tiraillée entre plusieurs influences, récit du quotidien magnifié en aventures burlesques, Maryam Madjidi restitue avec finesse, par petites touches, toute une époque, le milieu immigré, de la banlieue, ainsi que la force polymorphe et mutante ouverte à toutes les contradictions et tous les possibles de l'adolescence, l'âge de l'inachèvement, de l'indécision, l'âge littéraire par excellence selon un auteur comme Gombrowicz.
Cheveux épais, frisés et bouclés, mono-sourcil, moustache, pilosité encombrante, Maryam fait son portrait d'adolescente en demi-monstre faisant de son corps un champ de bataille pour retrouver la féminité "idéale" ou "normale", tant la pression des normes sociales est forte à cet âge...
Elle raconte aussi les vexations et contrariétés subies par une fille, une enfant pauvre, dont les parents étrangers ne maîtrisent pas tous les codes, et qui ne peut ni s'acheter des vêtements de marque ou à la mode, ni partir en vacances, les brutalités d'autres ados, parfois encore plus défavorisés, à côté d'elle, les profs chahutés et ceux, puissants éducateurs, qui font naître des vocations au collège, l'ennui de Drancy, où Maryam vit dans un HLM de la Cité de la Muette, où furent internés pendant des années plusieurs milliers de Juifs en partance pour Auschwitz et les camps de la mort, gardés dans des conditions atroces par des gendarmes français.
Une rescapée de la Shoah viendra un jour troubler une partie de football où Maryam et ses copains shootent dans un ballon de foot contre une cible peinte sur un wagon posé au milieu d'une place entourée d'immeubles HLM. Le retour des fantômes dans cette cité cosmopolite où l'on se connaît bien d'autres problèmes que ceux de la dernière guerre.
L'auteur a le sens du détail révélateur, des mots crus et vrais, son récit autobiographique, à la manière d'un portrait construit par anecdotes, séquences chronologiques et thématiques (le corps, l'école, la pauvreté, la banlieue, la découverte de l'amour et du sexe, l'ambition sociale et intellectuelle) est émouvant, palpitant, avec une portée universelle, parce qu'il préfère la pirouette comique et ironique au pathos et à l'apitoiement facile.
On pense à Pagnol, à Azouz Begag, à Fouad Laraoui ou bien encore à Riad Sattouf ou Marjane Satrapi pour la conjugaison de la véracité sociologique, de la description vivante du monde de l'enfance, et de l'humour désopilant. A chaque fois, le récit autobiographique saisit une réalité sociale et humaine plus vaste, loin des approches nombrilistes.
Dans "Pour que je m'aime encore", nous vivons aussi la lutte des classes dans la classe, à l'école, qui malgré ses promesses d'émancipation universelle, reste souvent le haut lieu des ségrégations, et des distinctions sociales et culturelles et des murs invisibles contre lesquels les enfants des classes populaires se cognent le plus souvent. La traversée du périph pour rejoindre l'hypokhâgne au lycée Fénélon, dans le quartier Saint-Michel et le 6e arrondissement de Paris: "Parmi les 55 élites de la France, quatre filles venaient de banlieue parisienne "défavorisée": trois du 93 et une du 94, qui était la seule noire de la classe. Ils appelaient ça "le quota des banlieues""...
Quelques jours de traversée des mondes de la séparation sociale qui s'avèrent, malgré l'intelligence et l’appétit de savoir de Maryam, une vraie "galère". Car on apprend pas autant dans un collège et un lycée de ZEP que dans les établissements privilégiés des beaux quartiers, car la culture des élites s'enseigne aux berceaux chez les élites, et pas dans les familles d'ouvriers et d'exilés. Ce récit ressuscite avec une sorte de nostalgie sans pesanteur les morts, la civilisation oubliée de l'enfance et de l'adolescence, celle des années 80, c'est un livre de dette, d'hommage, en même temps que d'explication à soi: celle notamment de l'éveil de vocation littéraire.
Pour ma part, j'ai lu ce livre d'une traite, avec un immense plaisir, beaucoup de sourires, et parfois aussi du franc rire, et je le recommande à tous les amateurs de romans...
Maryam Madjidi enseigne le français aux jeunes migrants. Elle nous avait enchantés début avril 2019 quand elle était venu à Morlaix et à Brest présenter son livre "Marx et la poupée", prix Goncourt du Premier Roman, et également dans le cadre de la campagne de Ian Brossat et de la liste du PCF aux élections européennes, sur laquelle était candidate cette grande voyageuse qui a vécu en Iran, où elle est née, en Chine, en Turquie.
Prochaines rencontres déjà prévues autour de Femmes d'Alep de Maha Hassan et Ismaël Dupont:
- Vendredi 20 mai, 20h30, Salle de conférence de la Médiathèque à Lannion
- Samedi 4 juin, 16h, Librairie D'un Livre à l'Autre à Avranches
- Samedi 11 juin, Maha Hassan à Toulouse, invitée du Festival Soeurcières par Osez le féminisme! Rencontre-dédicace
- Samedi 18 juin, 11h-12h30, Librairie "Librairie et curiosités" à Quimper
Maha Hassan et Ismaël Dupont, 25 mars - Sortie et première rencontre de présentation du livre Femmes d'Alep à la Manufacture des Tabacs de Morlaix, locaux de Skol Vreizh, Photo Julia Thatje
Maha Hassan, 25 mars - Sortie et première rencontre de présentation du livre Femmes d'Alep à la Manufacture des Tabacs de Morlaix, locaux de Skol Vreizh, Photo Julia Thatje
Maha Hassan, 25 mars - Sortie et première rencontre de présentation du livre Femmes d'Alep à la Manufacture des Tabacs de Morlaix, locaux de Skol Vreizh, Photo Julia Thatje
Maha Hassan et Ismaël Dupont, 25 mars - Sortie et première rencontre de présentation du livre Femmes d'Alep à la Manufacture des Tabacs de Morlaix, locaux de Skol Vreizh, photo Jean-René Le Quéau
Maha Hassan et Ismaël Dupont, 25 mars - Sortie et première rencontre de présentation du livre Femmes d'Alep à la Manufacture des Tabacs de Morlaix, locaux de Skol Vreizh, photo Jean-René Le Quéau
Maha Hassan et Ismaël Dupont, 25 mars - Sortie et première rencontre de présentation du livre Femmes d'Alep à la Manufacture des Tabacs de Morlaix, locaux de Skol Vreizh, photo Jean-René Le Quéau
Maha Hassan et Ismaël Dupont, 25 mars - Sortie et première rencontre de présentation du livre Femmes d'Alep à la Manufacture des Tabacs de Morlaix, locaux de Skol Vreizh, photo Jean-René Le Quéau