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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 06:00
Photo BCD: http://bcd.bzh/becedia/fr/flanchec-un-destin-romanesque -

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1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère:

41/ Daniel Le Flanchec (1881-1944)

Daniel Le Flanchec était né le 2 juillet 1881 au bourg de Tredrez (22), près de Lannion, fils d'un bedeau né à Pleumeur-Bodou. D'abord anarchiste, proche de la Bande à Bonnot, il sera parmi les fondateurs du Parti Communiste en Bretagne et secrétaire fédéral du PC dans le Finistère. Tatoué, borgne, excessif, tonitruant, tribun exceptionnel, il crie partout ses révoltes et ses espoirs. A Douarnenez, on disait de lui : « Hennezh’zo un den » "Celui-là est un homme " !

"Daniel Le Flanchec, maire de Douarnenez à partir de 1924, est un personnage de roman. Individualiste forcené, peu scrupuleux, adulé par les siens, haï par tous les autres, exceptionnel orateur, il l’emporte très largement à chaque élection municipale, tant il est dévoué aux marins et aux sardinières. Fils de bedeau, il n’est vraiment pas un enfant de chœur ! Borgne, entièrement tatoué, vasectomisé volontaire, il pratique allègrement les prévarications de toutes sortes et des décès bien douteux parsèment même sa route... " (Jean-Michel Le Boulanger)

Il rompt, en 1936 avec le Parti Communiste, suit un moment Jacques Doriot dans ses dérives populistes et terrasse le Front Populaire lors d’élections mémorables. Quand les Allemands arrivent en juin 1940, il hisse, par bravade, le drapeau français sur la façade de la Mairie et refuse de l’enlever (acte rarissime, qui lui vaut d’être destitué). Après sa destitution par les Allemands alors qu'il était membre du PPF depuis 1936, Le Flanchec est arrêté à Ploulec'h où il s'était retiré et déporté par les Allemands au camp de Buchenwald où il meurt. Lui et Sébastien Velly auront inauguré à Douarnenez une tradition communiste peu commune en Bretagne puisque de 44 à 45, c'est le communiste Joseph Pencalet qui sera maire de Douarnenez, de 1949 à 1951 Joseph Trocme, avant que Michel Mazéas, ancien résistant, ne gère la ville pendant 4 mandats et 24 ans, à partir de 1971.

***

Article inspiré principalement de la notice du Maitron sur Daniel Le Flanchec:

https://maitron.fr/spip.php?article117162, notice LE FLANCHEC Daniel, Jean, Marie par Georges-Michel Thomas, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 8 septembre 2012.

Et dans la revue En Envor, article de Thomas Perrono

Fils d’un sacristain, après un apprentissage de charpentier, Daniel Le Flanchec s’engage dans la Marine en 1899 à 18 ans. Il fait alors l’expérience des lointaines guerres coloniales, en participant notamment à la répression de la révolte chinoise des Boxers. Mais son expérience sous l’uniforme tourne rapidement court avec l’émergence d’une conscience politique marquée par l’antimilitarisme et l’anarchisme. Installé à Brest à partir de 1907, Daniel Le Flanchec fait partie, en 1908-1909, du comité général de la Bourse du Travail de Brest. Il assure les fonctions de secrétaire du syndicat du Bâtiment dans la même ville. Il écrit également sous pseudonyme dans  le journal L’Anarchie. Il ne participe pas à la Grande guerre, ayant perdu un œil quelques années auparavant, mais prend fait et cause pour la révolte bolchévique. Au sortir de la guerre, il milite pour que les socialistes s’engagent au sein de la IIIe Internationale. Il adhère d’ailleurs dès le congrès de Tours au Parti communiste et devient tout de suite l’un des cadres locaux de cette structure.

Devenu marchand forain, militant socialiste, il fut délégué au congrès de Strasbourg (février 1920). Signalé par la police au congrès de Tours (décembre 1920), il adhéra au Parti communiste naissant et fut secrétaire fédéral adjoint, secrétaire intérimaire en 1923 puis secrétaire fédéral en 1924. Le Parti communiste l’avait présenté au conseil général dans le 3e canton de Brest le 14 mai 1922. Candidat aux élections municipales partielles de 1924 à Douarnenez, orateur populaire apprécié, d’un dynamisme débordant, il devint maire de la ville le 7 octobre 1924.

Charles Tillon en fit un portrait chaleureux : « La combativité de ce petit homme de quarante-quatre ans, trapu et dont le coffre forgeait le fer de son verbe, avait révolutionné Douarnenez. De visage coloré, le poil noir, Le Flanchec était borgne. Il vous soupesait d’un œil agrandi qui ne cillait jamais. Sa faconde acerbe d’ancien anarchiste se détendait en tirades comiques dites en breton pour mieux dérouter ses ennemis. L’homme subjuguait la foule des marins et des sardinières qui piétinaient en sabots, sous les halles immenses » (On chantait rouge, pp. 64-65).

Il soutint, tout d’abord, la grève des ouvriers de la conserve (21 novembre 1924) et débaptisa les rues : la rue du Môle devint la rue Henri-Barbusse et la place de la Croix, la place Lénine. Le préfet le suspendit de ses fonctions « pour, dit le conseil municipal, avoir fait son devoir en évitant par sa présence, une tuerie inévitable, le jeudi 4 décembre ». Le 1er janvier 1925, des briseurs de grève qui avaient pris pension dans un hôtel de Douarnenez, pénétrèrent dans un café où se trouvait Le Flanchec. Ils tirèrent sur lui au revolver, le blessant au cou ainsi que son neveu. Une fois soigné, Daniel Le Flanchec rentra à Douarnenez où les sardinières, prévenues de son arrivée, lui firent une escorte d’honneur.

Rétabli dans ses fonctions par le préfet, il arriva encore en tête aux élections suivantes. Sur sa liste figurait Charles Tillon. Déjà, la direction du Parti communiste s’inquiétait de sa personnalité. Dans un rapport du 22 septembre 1925, Louis Béors déclara qu’il « a toujours mené une politique personnelle, présentant aux marins (...) tout ce qui a été fait (...) comme son œuvre propre » (BMP, bobine 98). Il fut cependant le candidat communiste aux élections législatives d’avril 1928 et fut encore réélu aux élections municipales du 5 mai 1929. Candidat aux élections sénatoriales de septembre 1930, il ne recueillit que 17 voix, contre 673 à Le Gorgeu. Il eut alors des démêlés avec le Parti communiste, et en septembre 1930, le comité départemental demanda son exclusion, ainsi que le bureau régional. Mais le Comité central se montra beaucoup plus arrangeant. Émile Drouillas (M. Laporte), secrétaire de la Région rennaise, écrivit dans son autiobiographie de 1932 : « J’ai été l’objet d’un blâme de la direction du Parti, en 1930, pour avoir commis des fautes de mécanisme dans l’exclusion de Le Flanchec à Douanenez, exclusion que le Parti n’a pas ratifiée. » (RGASPI, 495 270 8641).

"Si ses administrés lui prouvent leur attachement en l’élisant trois fois de suite jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la direction du Parti communiste critique son clientélisme et se méfie largement de la personnalité de tribun – que l’on qualifierait aujourd’hui volontiers de « populiste » – de Daniel Le Flanchec. Il passe ainsi près de l’exclusion en 1930. Au moment du Front populaire, Le Flanchec cultive de plus en plus son amitié avec Jacques Doriot, le maire du  bastion communiste de la banlieue nord de Paris. Ce doriotisme lui vaut une exclusion définitive du Parti communiste en 1937. Ce qui ne l’empêche pas d’être à nouveau réélu maire" (Thomas Perrono)

Par suite de ce revirement, la rue Louise-Michel devint rue Maréchal-Pétain, et la place Lénine reprit son nom primitif. Le 7 septembre 1940, Daniel Le Flanchec, toujours maire, fut cependant révoqué par ordre des autorités allemandes.

Pourtant, loin de suivre Jacques Doriot et son parti politique fascisant, le sinistre PPF, Daniel Le Flanchec ne tombe pas dans la collaboration sous l’Occupation. Après avoir symboliquement refusé de retirer le drapeau tricolore de l’Hôtel-de-ville de Douarnenez à l’arrivée des troupes allemandes, il est rapidement destitué par l’occupant. En 1941, après avoir été dénoncé par sa compagne pour propagande communiste, Daniel Le Flanchec est arrêté.

"Sa dernière compagne est une comtesse, une comtesse en chapeau, ce qui ajoute à sa légende. Sa dernière bravade mérite respect : par deux fois, il refuse d’amener le drapeau français, à l’arrivée des Allemands, le 20 juin 1940. Acte rarissime de conscience, de volonté, de courage aussi. Cette insoumission magnifique lui vaut une destitution immédiate. Il fuit alors Douarnenez et vit près de Lannion avant d’être trahi par sa compagne, la comtesse, qui le vend aux nazis, par deux fois. Le Flanchec meurt dans des conditions atroces, à Buchenwald. La destinée tragique, et invraisemblable, d’un insoumis" (Jean-Michel Le Boulanger: http://bcd.bzh/becedia/fr/flanchec-un-destin-romanesque)

Le Flanchec fut en effet arrêté et déporté en Allemagne où il meurt en mars 1944. Sa compagne, qui l’avait dénoncé par lettre pour propagande communiste, fut condamnée à 15 ans de travaux forcés.

 

 

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 41/ Daniel Le Flanchec (1881-1944)
Comité de grève à Douarnenez (1924) - Photo BCD

Comité de grève à Douarnenez (1924) - Photo BCD

Lire aussi nos autres publications pour l'année du centenaire du Parti communiste dans la série "100 ans d'engagements communistes en Finistère":

Lire aussi:

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 40/ Joséphine Pencalet (1886-1972)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 39/ Sébastien Velly (1878-1924)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 38/ Edouard Mazé (1924-1950)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 37/ Guy Liziar (1937-2010)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 36/ Henri Moreau (1908-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 35/ Alphonse Penven (1913-1994)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 34/ Michel Mazéas (1928-2013)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 33/ Pierre Guéguin (1896-1941)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 32/ Jean-Louis Primas (1911-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 31/ François Paugam (1910-2009)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 30/ Angèle Le Nedellec (1910-2006)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 29/ Jules Lesven (1904-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 28: Raymonde Vadaine, née Riquin

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 27/ Jeanne Goasguen née Cariou (1901-1973)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 26/ Gabriel Paul (1918-2015)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 25/ François Bourven (1925-2010)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 24/ Yves Autret (1923-2017)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 23/Pierre Jaouen (1924-2016)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 22/ André Berger (1922-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 21/ Joseph Ropars (1912-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 20/ Paul Monot (1921-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 19/ Jean-Désiré Larnicol (1909-2006)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 18/ Jean Le Coz (1903-1990)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 17/ Alain Cariou (1915-1998)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 16/ Jean Nédelec (1920-2017)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 15/ Alain Le Lay (1909-1942)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 14/ Pierre Berthelot (1924-1986)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 13/ Albert Abalain (1915-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 12/ Andrée Moat (1920-1996)

1920-2020: cent ans d'engagements communistes en Finistère: 11/ Jean Le Brun (1905-1983)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 10/ Denise Larzul, née Goyat (1922-2009)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 9/ Pierre Le Rose

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 8/ Marie Salou née Cam (1914-2011)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 7/ René Vautier (1928-2015)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 6/ Denise Firmin née Larnicol (1922-2019)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 5/ Fernand Jacq (1908-1941)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 4/ Corentine Tanniou (1896-1988)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 3/ Albert Rannou (1914-1943)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 2/ Marie Lambert (1913-1981)

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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 20:08
L'émergence du mouvement ouvrier, syndical, coopératif et socialiste à Morlaix

Petite histoire du syndicalisme, des coopératives de production et de l'émergence du mouvement ouvrier à Morlaix jusqu'à la seconde guerre mondiale 

D'une certaine manière, le creuset du développement du syndicalisme et des coopératives dans notre région fut la société de secours mutuel, d'abord sous influence catholique au milieu du 19e siècle, puis inspirée de plus en plus par la gauche avancée et laïque. Les personnels de la Manu bénéficient ainsi entre autre d'une première forme de protection sociale via la mutualisation des risques: Société Notre-Dame-du-Bon-Secours, mutuelle Sainte Anne. 

En plein développement du socialisme, la loi Waldeck-Rousseau donne un statut légal à l'existence des syndicats en 1884.  

Morlaix est connue des historiens comme une des villes de France ayant vu naître, entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, le plus de coopératives de consommation et de production (16 répertoriées en 1923), certaines d'inspiration socialiste, d'autres plutôt catholique sociale (c'était le cas de la Laborieuse, coopérative d'artisans peintre fondée au départ au départ en 1905 par des militants du Sillon de Marc Sangnier). En 1895, Morlaix était la troisième ville de province, après Lyon et Grenoble, quant au nombre des associations ouvrières de production. Avec 247 coopératives de production en 1900, la France figurait d'ailleurs au premier rang en Europe. 

Le développement des coopératives à Morlaix est inséparable de l'émergence du socialisme et du syndicalisme dans notre ville. Deux conceptions divergentes des coopératives de production étaient plus ou moins en concurrence: pour certains, la coopération de production relevait d'une forme de patronat collectif, pour d'autres, les socialistes particulièrement (ceux de l'époque s'entend), il s'agissait d'une étape vers l'abolition du salariat. 

La maison du Peuple s'est installée en 1922 1, impasse de Tréguier dans les locaux de la coopérative de consommation La Ménagère.

La Ménagère avait été fondée à la fin de l'année 1892 par un groupe d'ouvriers de la Manufacture des Tabacs. C'était à l'époque une des trois coopératives de consommation du Finistère - les deux autres étant brestoises - visant à procurer à leurs sociétaires de l'épicerie de bonne qualité au meilleur prix possible. C'est d'abord parmi les ouvriers de la Manu, puis ensuite plus largement, qu'elle recrutait ses sociétaires. La société La Ménagère comptait tout de même en 1904 600 membres. C'était la troisième coopérative de Bretagne en nombre de sociétaires. Son bureau ne comportait pas de socialistes déclarés. 

La boulangerie coopérative La Glaneuse était quant à elle plus proche des socialistes. Sa création datait de l'année 1898. C'est le tonnelier syndicaliste et socialiste Yves Guyader qui avait demandé sa fondation lors d'une réunion des syndicats morlaisiens en s'appuyant sur les nombreux exemples de boulangeries coopératives existant en Bretagne. Sur le plan local, l'activité de La Glaneuse permettait de contenir le prix du pain. La fusion de La Ménagère et de la Glaneuse, préconisée par Yves Guyader, ouvre une période de lutte d'influence entre socialistes et sillonnistes catholiques, emmenés notamment par des gens comme Jean Marzin et Jeanne Gallouedec.

Le développement du syndicalisme et du socialisme à Morlaix et dans le Finistère se nourrissent l'un et l'autre. En 1869 apparaît à Brest une première section de la Première Internationale, recrutant principalement parmi les ouvriers de l'arsenal. A partir de 1892, le syndicalisme et le socialisme commencent vraiment à se développer à Morlaix.

Syndicat des ouvriers et ouvrières de la Manufacture de tabacs: fondation en 1891

Syndicat des ouvriers tonneliers: 1892

Syndicats bâtiment, ouvriers en métaux, ouvriers boulangers: 1893

Syndicat ouvriers du livre, Menuisiers, charpentiers et charrons: 1894

Syndicat Tanneurs et corroyeurs: 1897

Tailleurs d'habits: 1898

Cordiers: 1900

Peintres: 1904

 

A la Manu, en 1897, le taux de syndicalisation est de 52% chez les hommes, de 74% chez les femmes. Et encore, beaucoup de syndiqués sont empêchés de rejoindre le syndicat du fait de leurs arriérés de cotisation. 

Au 1er juillet 1893, il y a 980 syndiqués à Morlaix contre 0 à Brest. Au 1er juillet 1894, il y a 1018 syndiqués à Morlaix contre 367 à Brest. Au 1er juillet 1895, il y a 1704 syndiqués à Morlaix contre 636 à Brest. La situation s'inverse à partir de 1900: 1423 syndiqués à Morlaix contre 3169 à Brest.  

L'union des syndicats de Morlaix joue un rôle essentiel dans le groupement des syndicats sur le plan départemental: en 1898 est créée par les syndicats morlaisiens et brestois la Fédération syndicale des travailleurs du Finistère.

En 1904, dans la foulée des grands conflits du syndicalisme révolutionnaire à Brest, il y aura un mouvement de grève très fort à Morlaix en mai. Dockers, couvreurs, maçons et garçons de magasins entrent en grève par l'intermédiaire des socialistes, Guyader en particulier. La grève ne donnera pas les résultats escomptés et suite à cela on observera un certain recul du syndicalisme à Morlaix jusqu'en 1914, peut-être dû aussi à une concentration plus grande des ouvriers les plus militants et compétents sur la gestion des coopératives.  

En 1894 parait pour la première fois à Morlaix le "Breton socialiste". Jusqu'en 1898, cependant, la plupart des ouvriers, laïcs dans leur majorité, restent républicains. A partir de l'année 1898, le socialisme va se développer à Morlaix dans un contexte national de progrès significatifs et grâce aux actions conjuguées de deux figures locales:

Yves-Marie Guyader

Né à Morlaix en 1857, Yves-Marie Guyader était le fils d'un artisan tonnelier. Il fit son apprentissage dans l'atelier paternel avant d'entreprendre son "tour de France" et de passer quelques années sous les drapeaux en Algérie et en Tunisie. Revenu à Morlaix en 1883, il est à l'origine en 1892 d'un syndicat des tonneliers et d'une association ouvrière de production. A Morlaix, à la fin du 19e siècle, la fabrication de tonneaux et de barils est surtout liée à l'exportation du beurre vers Paris, Londres, le Brésil, les Antilles anglaises et françaises. Jusque avant 1900, avec une quantité exportée de 1679 tonnes, le beurre figure encore après les céréales comme la deuxième marchandise sortie du port. La corporation des tonneliers compte 330 ouvriers à la fin de 1893.

L'historien Vincent Rogard nous plante le décor du conflit social des tonneliers et de l'émergence du syndicalisme à Morlaix dans son livre Les Catholiques et la question sociale -Morlaix 1840-1914  (Presses Universitaires de Rennes):

"C'est un milieu dominé alors par les maîtres tonneliers employant une ou deux douzaines d'ouvriers et d'apprentis rémunérés souvent à la pièce. Les journées de travail dans les ateliers patronaux n'ont pas de cadre horaire puisque leur durée s'adapte au volume de travail à fournir. Les ouvriers sont, en outre, astreints à de nombreuses corvées. Dans ce milieu d'ouvriers insatisfaits de leurs conditions de travail, Guyader parvient à fonder le 14 mars 1892 un syndicat ouvrier... L'objectif immédiat affiché par le syndicat est l'amélioration de la condition matérielle de ses 168 adhérents. Un cahier de revendications portant sur les salaires et l'organisation du travail est soumis à la fin de l'année 1892 aux patrons. Leur refus d'en tenir compte déclenche un mécontentement qui soude les rangs ouvriers. Un an plus tard, le jour de Noël 1894, les ouvriers se mettent en grève pour obtenir satisfaction sur quatre revendications majeures:

- la suppression des corvées

- l'unification des tarifs dans tous les ateliers

- l'adoption d'un tarif proposé par les ouvriers et qui prévoit un alignement sur les ouvriers les mieux payés

- l'abrogation de diverses mesures inscrites dans le règlement des ateliers et l'adjonction de certaines autres comme un cadre horaire de travail.

La grève est très dure car les positions patronales et syndicales sont figées. Les patrons tentent de déconsidérer les ouvriers aux yeux de la population en les accusant d'inconduite et d'alcoolisme tandis que les ouvriers révèlent certaines pratiques patronales: distributions d'eau-de-vie pour faire accepter les corvées les plus excessives aux ouvriers, fourniture d'un litre d'alcool en guise de contrat de recrutement d'urgence quand le travail est trop abondant. Comme le note avec humour le comité de la grève: "avec de tels procédés, il ne faut pas nous rendre responsables si les ateliers de tonnellerie ne peuvent pas être comptés au nombre des sociétés de tempérance". Au nom de ses convictions progressistes, un négociant, Auguste Arthur, organise la solidarité avec les ouvriers. Les ouvriers des tabacs, qui sortent eux-mêmes d'une grève, la caisse du syndicat et la Fédération des travailleurs du tonneau aident financièrement les grévistes. Mais le conflit s'éternise car l'accord bute sur la question salariale et toutes les tentatives d'arbitrage échouent. En définitive, les ouvriers doivent regagner leurs ateliers sur un échec, après une interruption de travail de 33 jours qui fait de cette grève la plus longue alors connue par la ville. Certes, les tonneliers ont obtenu la suppression des corvées et la journée de travail est désormais limitée à une tranche de onze heures mais leur salaire journalier d'à peu près quatre francs n'augmente pas. En dépit de son issue peu satisfaisante pour les ouvriers, ce conflit, qui manque sur sa fin de sombrer dans la violence, comporte toutefois pour eux une leçon décisive: la bourgeoisie républicaine, qui règne au conseil municipal, peut accessoirement les soutenir contre les patrons; les négociants et autres courtiers de commerce peuvent trouver leur intérêt dans l'émergence d'une force de production ouvrière indépendante" (p. 414-415).

A l'issue du conflit, une poignée d'ouvriers adhérents du syndicat réunit difficilement 900 francs à raison d'actions de 50 francs l'une. Guyader obtient bientôt grâce au soutien des syndicats des différents corps de métier de Morlaix 7000 francs pour lancer la coopérative des tonneliers.  

Les patrons, maîtres tonneliers, tentent de jouer de leur influence pour priver les coopérateurs de commandes et d'approvisionnement en bois mais le maire républicain de Morlaix, Onésime Kérebel, l'un des principaux négociants en beurre, va rompre le contrat des puissants contre l'émergence de la coopération ouvrière en commandant 600 barils de beurre à la coopérative d'Yves-Marie Guyader. Le maire, qui jouit d'une forte influence, est imité par d'autres négociants qui passent des commandes, au début modestes, de sorte que de six, les coopérateurs passent rapidement à vingt. Pour tenter de contrecarrer ce développement, les patrons tonneliers décident de ne plus produire de barils de beurres alors même que la production annoncée pour l'été est excellente: dès lors, les négociants prennent de plus en plus le parti de la coopérative qui à la fin 1894 emploie 124 ouvriers, parmi les meilleurs. Les patrons vont réagir en cassant leur prix pour casser les reins de la coopérative et les effectifs de celle-ci vont tomber à 93 en 1895. Pour contrer ce dumping, le maire Onésime Krébel fait augmenter le prix des barils de beurre afin de soutenir le salaire plus élevé de la coopérative (5 francs au lieu de 4 chez les maîtres tonneliers).   

C'est sous l'influence de Yves Le Febvre, beaucoup plus jeune que lui, que Yves-Marie Guyader deviendra réellement socialiste en doctrine.

Yves Le Febvre

Yves Le Febvre, né en 1874, était le fils d'un docteur, conseiller municipal républicain à Morlaix et d'ascendance noble. Il est devenu socialiste à Paris en préparant son doctorat de droit et en fréquentant Briand et Jaurès. C'est lui le premier en 1898, à seulement 24 ans, qui défend ouvertement les principes politiques marxistes et socialistes à l'intérieur d'une société électorale républicaine où l'on trouvait une assistance nombreuse où les ouvriers syndiqués étaient bien représentés. Le Febvre se déclare internationaliste, défend le principe de l'affrontement de classe. Guyader le suit et propose la création d'une association socialiste. La première liste socialiste est constituée à la veille du 19e siècle: elle obtient au premier tour des municipales entre 814 et 854 voix (seuls un tiers des inscrits se sont rendus aux urnes) mais est battue au second tour grâce à l'alliance des républicains de centre-gauche et de catholiques modérés. Lors des élections cantonales du début du siècle, le score des socialistes sera très bon à Morlaix (le meilleur des listes en présence) le poids de la partie rurale de l'arrondissement les empêchera de gagner des sièges.

D'emblée le défi d'Yves Le Febvre et du groupe socialiste morlaisien est de contribuer à transformer un socialisme pratique fondé sur un réseau de syndicats et de coopératives en un mouvement politique. Vers 1898-1899, le socialisme n'est vraiment bien implanté en Bretagne qu'à Nantes et dans sa région: il a périclité à Brest et à Lorient et commence à s'organiser sur la base des syndicats et coopératives de production à Morlaix, Fougères, Hennebont.

Ce fut au congrès socialiste régional de Nantes, tenu en 1900, que la fédération socialiste de Bretagne se forma en réunissant dès le début 18 groupes et 70 organisations coopératives ou syndicales. Une fédération des groupes socialistes de Bretagne a lieu en mars 1900 à Nantes: 5 organisations ouvrières morlaisiennes y adhèrent (tonneliers, couvreurs, tanneurs corroyeurs, menuisiers, bâtiment). Avec Nantes, Brest et Saint Nazaire, Morlaix devient l'un des centres les plus actifs du socialisme breton.

Les groupes de Morlaix, de Carhaix, de Rennes et Lorient furent les premiers à envoyer leur adhésion. "Les autres congrès de la fédération socialiste de Bretagne se tinrent à Morlaix, Rennes, Lorient, Saint-Brieuc, Brest et encore Saint-Brieuc pour le dernier en 1907. La première manifestation de la fédération socialiste de Bretagne se déroule le 3 avril 1900. Ce jour là, à Brest, Jean Jaurès et Aristide Briand animent " une grande réunion publique et contradictoire" à la salle de Venise devant près de 2000 personnes.

Jaurès à Morlaix...

Le 5 avril c'est à la salle du commerce, à Morlaix, à l'invitation d'Yves Le Febvre que les 2 orateurs interviennent.

La municipalité a refusé ses salles pour la réunion publique présidée par Le Febvre. Entre 400 et 1000 spectateurs selon les sources assistent à la réunion publique avec Jaurès, qui valorise le développement des sociétés mutuelles, des syndicats et des coopératives, perçus comme moyen de la conquête des pouvoirs publics par la classe ouvrière pour transformer la société.

La Résistance (Croix de Morlaix), le journal de la droite cléricale et réactionnaire, note: "nous sommes bien obligés de reconnaître au citoyen Jaurès une très grande puissance oratoire (...). Il n'est qu'un tribun curieux à entendre, un illuminé dont les paroles ne doivent pas être prises en considération".

On lit aussi en première page dans l'hebdomadaire daté du samedi 7 avril, sous la plume d'un grand et subtil progressiste, Auguste Cavalier, paix à son âme:

" Jaurès à Morlaix.

L'Union sociale anticléricale vient de frapper un grand coup.

M. Jaurès, le Jaurès de Carmaux et de toutes les grèves, le Jaurès du syndicat Dreyfus-Reinach, est venu à Morlaix prêcher la lutte des classes et le collectivisme révolutionnaire.

A la veille des élections municipales, cette manifestation audacieuse du parti subversif est intéressante à noter. Rien n'est plus capable de montrer aux Morlaisiens attachés aux idées de liberté où on voudrait les mener et qui on leur propose de suivre.

On veut les mener au bouleversement violent de la société, à la guerre fratricide entre patrons et ouvriers, à la spoliation des possédants, tout simplement.

Certes le parti socialiste morlaisien est dans son rôle en poursuivant cette œuvre de destruction, mais quel est dans cette combinaison nouvelle le rôle de la faction bourgeoise qui trahissant la défense de la société et la république libérale se traine aujourd'hui à la remorque du parti révolutionnaire? 

Dans quelques semaines les amis de Jaurès et les amis de la rue de Paris uniront leurs votes pour tenter ensemble l'assaut de l'hôtel de ville de Morlaix. On assistera à ce spectacle immoral du socialisme publiquement affiché, avec toutes ses ruineuses conséquences et soutenu publiquement non pas seulement par les professionnels du désordre mais aussi par une minorité de bourgeois vindicatifs et sectaires.

La conférence de Jaurès vient à point pour rappeler toutes ces choses à ceux qui seraient tentés de les oublier. Sans doute l'orateur de la sociale n'a pas été cette fois sur l'estrade par les pontifes de l'opportunisme anticlérical. Ces messieurs sont opportunément demeurés en coulisse. Mais le public qui n'est pas dupe de toutes ces manigances n'aura pas de peine à se rappeler que MM. Bodros et Paul Le Gac, délégués de la rue de Paris, acceptèrent sans embarras de présider, il y a quelques mois, une conférence révolutionnaire analogue à celle d'hier.

Jaurès a plus de talent (et ce n'est pas beaucoup dire) que Chiron et Yves Le Febvre, mais il n'est pas plus compromettant. ..."

Auguste Cavalier

"LE RÉVEIL MORLAISIEN" qui se présente comme le "Journal républicain progressiste indépendant de l'arrondissement de Morlaix - Paraissant le samedi" n'est pas plus tendre et fait dans le sarcasme le 7 avril 1900:

"Conférence Jaurès

à Morlaix

-

Morlaix le 6 avril 1900

Dix mille socialistes convaincus? ont applaudi hier, jeudi, les citoyens Briand et Jaurès. 

Traduction vraie.

Lisez: Dix pantins plus ou moins convaincus ont trôné sur un tréteau, pendant une heure environ, devant deux ou trois centaines de curieux qui pensaient assister à une représentation oratoire et patriotique. (Car ne vous en déplaise, selon eux, MM. les socialistes internationalistes regorgent de patriotisme).

La déception!

Le concerto commence par un sermon très ? très ? applaudi? par la claque, prononcé par le barnum Briand qui fait l'apologie, mille et mille fois ressassée du traître Dreyfus.

Briand combat le nationalisme, mais il est très légèrement égotiste, car son idée et celle de Jaurès vise la confiscation des biens pour les convertir en biens nationaux

Écoutez-moi! mes frères, s'écrie le grand patriote Briand: Déroulède, Millevoye, Guérin, etc... se posent en professeurs de patriotisme...

Erreur!!! citoyens.

C'est nous qui sont les autres!

C'est nous les vrais patriotes!

Parce que?? Et bien!!!

Parce que nous voulons que ce soit nous et en dehors de nous il n'y a pas de salut!

En dehors du socialisme international fondé par nous, la France est perdue!!!

Ainsi dit le Grand Patriote dreyfusard Briand. 

Ici se placent trois bravos et un, un seul cri, que nous ne pouvons reproduire.

C'est infect!!!

Enfin, après ce long dithyrambe arrive le grand, l'incommensurable orateur Jaurès!!! le grand Jean Jaurès comme dit le petit Yves. En somme le vrai Jaurès.

Voici sa Pose:

Une main sur le coeur!

Un pouce dans le gousset!

Air légèrement penché...!

Il tousse!!

Heu! Heu!

Citoillennes!

Citoiens!

Heu!! Heu!!

Excusez!

Car je suis fatigué! Un coup à la topette car on fume.

C'est compréhensible.

Car depuis plusieurs semaines je voyage et je déblatère pour la misère du pauvre prolétaire.

(Accent gascon)

Ici une interruption:

" Pour la pièce de cent sous s'écrie un aveugle pour de vrai qui d'ailleurs se fait expulser, mais qui n'en a pas moins protesté à sa façon contre le commis-voyageur socialiste, rédempteur de la misère humaine".

Et dire que c'est un aveugle qui seul ou tout au moins le premier a vu clair dans cette aventure d'acteurs grassement payés pour pleurer des larmes de crocodile sur le prolétariat. 

Ici se place un grand mouvement oratoire:

Jaurès s'écrie:

Citoyens, mes frères... jusqu'à la poche - !!

Breuteur! Betec ar godel!

Le peuple souffre! pas de pain dans la huche! pas de fiacre pour aller à la grève gober des huitres socialistes à la barbe des gogos qui gobent nos paroles - et en outre un sale patron qui vous bigorne d'un œil dur derrière ses billets de banque! 

Ah! mes frères, réagissez!

Ou bien employez mon truc!!

Et:

D'un geste qui ne répudierait pas le dernier des gavroches, le richissime Jaurès verse une dernière larme en tapant sur son gosset et en s'écriant d'une voix plus que mêlé - cass

Tout evid homp, hag netra evit ar reo all!  

(Tout pour moi rien pour les autres)

Greomp partaj var leve an dudall, mes arab eo touch deus va leve.

(Partageons les propriétés des autres, mais il ne faut pas toucher à mon bien).

Tel est le fond de la doctrine Jaurès et Compagnie.

Ainsi donc!

Artisanet ha tabourrien!

Digoret mad ho daou lagat!

(Artisans et laboureurs, ouvrez l’œil et le bon) "

Le reste est à l'avenant de cet article farcesque signé Eb. Tam...

Le Courrier du Finistère le 7 avril 1900 toujours commente de manière tout aussi ironique et critique, mais plus informée et moins caricaturale, la réunion publique de Brest de Jaurès:

"Le Socialisme en Finistère

M. Jean Jaurès, rhéteur de grand renom, bourgeois, opulent et amateur mystique des eaux du Jourdain est venu mardi passé, porter aux prolétaires brestois la bonne parole socialiste et révolutionnaire. Sans être un évènement, c'était un gros incident dans le calme relatif de l'existence politique et sociale en Finistère. Cet incident, certains le prenaient d'avance au tragique, d'autres à la plaisanterie. Ces deux tendances étaient assez fidèlement représentées, l'une par la Dépêche, l'autre par le Finistère.  

La Dépêche craignait que la parole entraînante de l'ancien opportuniste devenu démagogue par calcul, ne fit beaucoup de mal. Cette crainte nous paraissait assez fondée. Car bien qu'on ne puisse guère voir en M. Jaurès "l'homme juste et constant en ses desseins, que l'écroulement du monde, au dire d'Horace, trouverait impassible", bien qu'on s'étonne de trouver chez lui un étrange alliage d'athéisme furibond et de pratiques outrées de vieille dévote, M. Jaurès n'en démeurait pas moins, pensions-nous, un orateur de premier ordre, dont la parole magique et chaudement imagée pouvait soulever les enthousiasmes populaires et jeter le trouble et le doute dans l'esprit des foules peu cultivées auxquelles il s'adresse désormais. 

Le troc qu'il a fait du sévère manteau philosophique contre la défroque pailletée du charlatan politique, n'a pas été il est vrai sans lui attirer des mésaventures: Après avoir renié ses premiers amours qui le classaient dans la bourgeoisie opportuniste, il n'est pas éloigné de se voir renié lui-même par le parti socialiste sur l'autel duquel il a brûlé ce qu'il avait d'abord adoré. 

Son attitude pompeuse jusqu'au grotesque dans l'affaire Dreyfus, lui a valu ainsi qu'à ses compagnons d'aventure, les plus sanglants sarcasmes du vieux doctrinaire du socialisme allemand, Liebnecht. Son ardeur soumise à soutenir envers et contre tous le ministère ou s'est embourgeoisé cette autre lumière du socialisme qui a nom Millerand, l'a mis en conflit avec le gros des troupes collectivistes qui marchent sous les ordres de Jules Guesde et Zevses. Et s'il peut encore se présenter au nom de quelqu'un autre que lui-même, c'est autant au nom du bourgeois Waldeck-Rousseau et du fusilleur Galliffet, qu'au nom de son ami et ministre Millerand. 

Et malgré tout, nous pensions qu'il lui restait encore une arme bonne et bien trempée, sa parole ardente et imagée bien qu'un peu creuse et boursouflée.

Après sa conférence de mardi soir à la salle de Venise, on peut dire hardiment qu'il ne lui reste plus rien. La chute est complète et l'on reste étonné de l'espace qu'il a parcouru dans la décadence depuis l'époque relativement rapprochée où il sortit de sa chrysalide bourgeoise, pour s'épanouir en papillon drapé du collectivisme.

Des lieux communs mille fois ressassés sur le paradis socialiste et le silence le plus complet sur les moyens pratiques d'y arriver, voilà tout ce que M. Jaurès a servi au public en échange de 50 centimes d'entrée. C'est un véritable abus de confiance... "

Morlaix une ville au développement du socialisme important au début du XXe siècle

Au congrès socialiste de Rennes de 1902, Morlaix est la ville qui détient le plus de mandats (9) après Nantes, 3 fois plus que Brest. En 1900, aux élections au conseil général et la députation, Guyader arrive en tête à Morlaix-ville devant la droite et le centre gauche libéral.  

Au Congrès socialiste de Rennes en 1902, Morlaix est la ville qui détient le plus de mandats (9) après Nantes: 3 fois plus que Brest.

Au début du 20e siècle, Morlaix devient "l'épicentre du socialisme dans le département", comme l'écrit Vincent Rogard, à qui nous empruntons l'essentiel de ces informations (Les Catholiques et la question sociale: Morlaix 1840-1914 

La réussite de la coopérative des tonneliers a été à l'origine de la fondation d'autres coopératives morlaisiennes. Les ébénistes créent l'Ameublement. Les couvreurs l'Union des ouvriers couvreurs. Les fondations de coopérative se succèdent ensuite régulièrement jusqu'en 1914. Souvent, c'est dans la foulée d'une grève que la coopérative est organisée. Ainsi, la grève de 63 jours des ouvriers typographes de 1911 se termine sur une augmentation de salaire et aboutit à la formation de l'Imprimerie Nouvelle. Il en va de même pour la coopérative des maçons et l'Union des Tanneurs.

"Certaines coopératives, comme l'Ameublement, précise Vincent Rogard, s'avèrent d'emblée compétitives et procurent à leurs membres une réelle amélioration de leurs conditions de vie tandis que d'autres sont à la peine. Lorsque Vila visite la coopérative des cordiers en 1903, son compte rendu est, de ce point de vue, instructif: "La coopérative est située à Petit-Launay, à trois kilomètres de Morlaix. Ils ont fait construire un hangar avec une subvention de 1000 francs et ont acheté un métier à filer. Mais leur travail reste primitif. Il faut travailler onze heures pour gagner 2,75 francs par jour. Ils ont fait nénmoins cinquante-six francs de bénéfices. Un prêt de 3000 francs pour un moteur serait nécessaire". Les coopératives ne sont pas toutes sur le même plan du point de vue de leur taille et de leur chiffre d'affaires".

 

La maison du Peuple de Morlaix 

Des bourses du travail existaient à la fin du XIXe siècle, dépendantes de fonds publics. Pour garantir davantage d'indépendance, la CGT, créée en 1895 à Limoges, va chercher à posséder ses propres bâtiments. Ce sera la création des Maisons du Peuple. C'est en Bretagne qu'apparaissent les premières maisons (Saint-Nazaire, puis Fougères en 1908) financées par les syndicats et leurs adhérents, construites grâce au travail de bénévoles syndiqués du bâtiment. Ces Maisons du peuple favorisent un développement plus libre de l'action syndicale et des activités sociales ou éducatives (coopératives d'achat, cours professionnels, bibliothèques, conférences...). Morlaix, qui n'a jamais eu de véritable bourse de Travail, mais seulement une Union des Syndicats, attend 1924 pour avoir sa Maison du Peuple.

En 1922, la CGT est traversée par deux courants opposés qui amènent une scission en deux confédérations: la CGTU, dite unitaire, révolutionnaire et proche des communistes; la CGT, dite confédérée, de tendance réformiste et socialiste (la CGT retrouvera son unité avec la stratégie anti-fasciste de rassemblement républicain du PCF, et le Front populaire, en 1936). La scission se répercute dans les fédérations professionnelles et les structures territoriales et locales. A Morlaix, il y a deux unions locales, une CGTU et une CGT. Malgré leurs divergences, les syndicats morlaisiens s'entendent pour créer et gérer ensemble une maison destinée à les accueillir tous.

L'acquisition de l'immeuble de la Ménagère intervient fin juillet 1924. Dès novembre 1924, plusieurs activités récréatives, éducatives, et sociales, s'ajoutant aux permanences d'information, y sont organisés pour les adhérents: bibliothèque, salle de lecture et d'écriture, jeux de société. De 16h à 18h30, une salle permet aux enfants des syndiqués de faire tranquillement leur travail scolaire, une autre salle sert de garderie et de salle de jeux.

En 1925 a lieu une grande grève des dockers à Morlaix, initiée par la CGTU.

Poursuivant son activité d'éducation populaire et de solidarité, la Maison du Peuple de Morlaix va connaître une intense activité en 1936, accueillant des congrès syndicaux de la CGT réunifiée, des meetings socialistes de la SFIO de Tanguy-Prigent, des séances de travail du Comité antifasciste. Durant la guerre d'Espagne, de 1936 à 1939, l'UL CGT de Morlaix et la maison du peuple sont au coeur de la solidarité avec les républicains espagnols, comme l'a montré la récente exposition de la Maison du Peuple de Morlaix préparée par un travail sur les archives de Anne-Marie et Alain Quesseveur. En 1939, après les victoires de Franco, un comité d'accueil et de secours est créé, organisant des collectes en ville et à la campagne, stockant dans les locaux de la maison vêtements, linge, nourriture, hébergeant aussi dans ses greniers plusieures dizaines de réfugiés durant des mois (les derniers partiront début 1940).

Une auberge de jeunesse a également été créée à la maison du peuple du temps du gouvernement du Front Populaire, avec une subvention du secrétariat d'état aux sports et loisirs de Léo Lagrange. A cette époque, le cinéma pour les scolaires et coopérateurs, le théâtre, les activités caritatives du Secours Populaire tournent à plein régime à la Maison du Peuple.    

 

Sources:

Les Catholiques et la question sociale Morlaix 1840-1914 L'avènement des militants  , Vincent Rogard (Presses Universitaires de Rennes)

Plaquette de présentation du comité de la Maison du Peuple: La Maison du Peuple de Morlaix 1924-2014: 90 ans d'histoire syndicale et sociale 

 

 

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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 19:57

Il y a deux jours Rouge Cerise révélait que dans son infinie bonté, la direction de la SNCF récompensait les non-grévistes en leur accordant des primes.

Après tout, c’est une longue tradition que de récompenser les traîtres par des espèces sonnantes et trébuchantes.  N’est-ce pas Judas ?

Rouge Cerise est heureuse d’offrir à ses lectrices et lecteurs ce texte de notre camarade Roger Martin.

Tu as pris leur pourboire mais ils te méprisent. 

En hommage aux grévistes en général et aux cheminots en particulier.

 

Oui, je sais, tu roules, mais pas sur l’or.

Avec ta femme , vous avez acheté une maison, vous y aviez bien droit, non ?

Il faut payer les traites. Vous avez signé un contrat qui vous garantit en cas d’accident, de longue maladie, et même de mort. Mais nulle part il n’y est question de grèves !

Et puis, y-a les mômes. C’est que ça mange un môme, c’est que ça a des besoins, des activités.

Y-a eu Noël et le Jour de l’An et il faut payer un tiers d’avance pour la location de 15 jours cet été.

Oh, tu vas pas à Saint-Paul de Vence, ni à Monaco, encore moins en croisière dans les îles sur une de ces usines flottantes qui polluent avec la bénédiction du Capital, mais même dans les Pyrénées ou au-dessus de Sisteron, avec deux ou trois sorties, le zoo et le complexe multi-bulles pour les enfants, faut quand même serrer un peu la ceinture.

T’as pas fait grève, ou juste un jour ou deux, parce que, honnêtement, tu le sais bien, chaque fois que vous avez obtenu quelque chose, c’est parce que vous vous étiez battus et que malgré tout l’enfumage du Medef et du gouvernement, toi, tu sais bien que la réforme de la retraite, c’est le contraire de la justice et de l’égalité.

Alors t’as repris le taf (quand tu l’avais arrêté) et puis t’a bouché tes oreilles chaque fois que les grévistes sont venus appeler à élargir le mouvement, et tu t’engouffrais dans ta cabine pour plus entendre les sifflets et les noms d’oiseau. T’as appris à serrer les dents. Pour les aigreurs d’estomac, y-avait toujours des pastilles.

Chaque jour tu t’es pris à espérer des trucs qui te rendaient malade. Le mouvement s’essoufflait, les irréductibles étaient réduits. Y-avait pas une chaîne de télé pour dire le contraire. Pas un journaliste (en tout cas sur les écrans) pour glisser quelques mots favorables aux grévistes. Le problème c’est que ça c’était surtout de l’intox matignonesque et de la démoralisation élyséenne. À la fin, tu fermais ta gueule et tes oreilles, tu filais comme un rat pour éviter tes camarades de travail. Sur les téloches, on le répétait assez qu’ils pouvaient être violents, irrespectueux de la démocratie, qu’ils attentaient à la liberté du travail. Mais toi, au fond, ce qui te tuait, c’est que tu savais parfaitement qu’ils avaient raison et que, s’ils t’en voulaient, c’est qu’avec toi, et les autres, on gagnait les doigts dans le nez.

Quarante jours, et plus, et ça n’arrêtait pas. Bien sûr, y-avait des pauses, on reprenait deux jours et on relançait ensuite. Et il y avait tous les autres, les électriciens et les gaziers, les profs, les danseurs de l’Opéra, les salariés de Radio France, des intermittents, des personnels de santé, même des flics et des pompiers. 

Tu te disais qu’il fallait tenir encore deux jours, trois maximum, qu’après les choses se tasseraient et qu’on oublierait ce mot que ton père prononçait presque en crachant : JAUNE. Mais tout ce que tu découvrais, c’est que la colère montait, c’est que, cette fois, ils étaient très nombreux à répéter que si on lâchait, ce serait foutu pour de bon et que, donc, on lâchait rien ! 

C’est là que tu as perdu le sommeil, que tu as compris ce qu’était ce fameux « burn-out » qu’on évoquait parfois dans des débats à 23h30 sur des chaînes câblées. Ségolène, qui parle français, aurait appelé ça la « cramitude ». Tu avais la sensation de te consumer de l’intérieur, de te recroqueviller.

Et puis, un soir, on t’a appelé, à ton domicile. Un roulant qui ne faisait jamais grève, pas un copain. Il avait parlé de toi. La direction estimait qu’on ne parlait que des agitateurs, des saboteurs et qu’il était de son devoir de mettre en valeur les comportements responsables et la conscience professionnelle. On allait attribuer des primes, plusieurs centaines d’euros. Ça se refuse pas, non ?

Tu ne sais même plus ce que tu as répondu et tu as mis deux jours à en parler à Mélanie.

Et encore, c’est elle qui a vu que ton état empirait. Elle voulait que tu te mettes en maladie. Après tout, d’autres l’avaient fait. Mais ça, c’était pas possible. Tu avais fait un choix et tu l’assumerais…

Trois cents euros. Ce matin-là, vous avez vu sur Internet que le virement était arrivé.

Vous étiez à table, Mélanie et toi, lorsque Marie est arrivée du collège. La moitié de ses profs étaient en grève. Avec des copines, elles avaient refusé d’aller en étude. « On est solidaires des profs ». Elle était debout à vous regarder. Les larmes te sont montées aux yeux sans crier gare. Mélanie te fixait. Tu n’osais plus regarder ta fille. D’ailleurs tu avais bien senti qu’à l’affection qu’elle avait pour toi se mêlait depuis peu de la tristesse. De la déception, peut-être. Mélanie s’est levée, elle a filé dans la chambre. Tu l’as entendue fouiller dans l’armoire, remuer la boîte en fer blanc qui avait contenu des palets bretons et où, semaine après semaine, elle rangeait l’argent des pourboires qui paieraient les sorties de l’été. Tu as compris avant qu’elle réapparaisse.

Pendant quelques secondes vous vous êtes regardés. Marie ne vous quittait pas des yeux. Puis ils se sont posés sur la main droite de sa mère. Mélanie t’a tendu les billets.

Tu les as pris et tu as éclaté en sanglots. Marie a écarté ses bras et les a refermés sur vous.

Elles t’ont regardé sortir et lorsque tu as tourné le coin, tu les as vues serrées l’une contre l’autre te faire signe et une onde de fierté et de tendresse t’a parcouru. Tu n’avais pas de poste dans ta vieille C1 et pourtant la voix de Ferrat a envahi l’habitacle : « La Femme est l’avenir de l’homme ».

Quand tu es arrivé à la gare d’Avignon, quelques palettes finissaient de se consumer. Une quarantaine de personnes se réchauffaient autour du feu. Le mistral faisait claquer les drapeaux de la CGT et de SUD.

Les militants communistes de la section Oswald Calvetti, mobilisés depuis le premier jour, servaient du café et du vin chaud. Tu as traversé le cercle, soudain silencieux. Il y avait là deux ou trois cheminots qui n’avaient pas été tendres avec toi, mais chacun semblait avoir conscience que quelque chose se passait. Tu t’es arrêté devant la boîte qui servait à recueillir les dons de la solidarité et tu as tiré les billets de ton blouson avant de les glisser par la fente. Tu as murmuré, plus pour toi que pour les autres sans doute :  Le salaire de la honte…

Quelqu’un, tu ne sais plus qui tant tu étais bouleversé, a dit : « Ils se contentent pas de nous écraser, ils veulent nous humilier ».  

Et puis, on t’a pris par l’épaule, on t’a fait avancer et tu as entendu Michel, un de ceux qui avaient été les plus virulents, qui criait: « Un verre de vin chaud pour notre camarade ! ».

 

ROGER MARTIN

 

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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 10:28
Mardi 11 février: Mardi de l'éducation populaire: Jean Jaurès, une vie au service de l'émancipation humaine

Dans le cadre des Mardis de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix, le mardi 11 février, nous organiserons à 18h au local du PCF, 2 petite rue de Callac, une conférence sur le thème:

"Jean Jaurès, une vie au service de l'émancipation humaine"

- La République, l'humanisme et la lutte des classes

- La révolution socialiste en construction

- Laïcité et combat anti-raciste

- La Paix, l'égalité et la coopération entre les peuples pour visée

La conférence sera faite par Ismaël Dupont, qui a travaillé pour sa maîtrise de philosophie sur l’œuvre (thèses et cours de philosophie, Histoire socialiste de la révolution française, L'Armée nouvelle, Les Preuves, discours et articles de 1886 à 1914 dans La Dépêche, La Nouvelle République, L'Humanité) et la pensée de Jean Jaurès, et sera suivie d'un échange et d'un apéritif convivial.   

"Le socialisme de Jean Jaurès: humaniste, internationaliste, républicain, révolutionnaire! - par Ismaël Dupont

 

Mardi 11 février: Mardi de l'éducation populaire: Jean Jaurès, une vie au service de l'émancipation humaine
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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 09:12
Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance - partie 2 La guerre et le Néoréalisme : Ossessione

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance

La chronique cinéma d'Andréa Lauro

Partie 2

La guerre et le Néoréalisme : Ossessione

En deux ans Visconti affronte deux graves deuils : sa mère, Carla, meurt en 1939 (la douleur le pousse à déménager pour toujours à Rome), tandis qu’en 1941 s’éteint son père, Joseph. Malgré la souffrance, c’est précisément en 1939 que se renouvelle la collaboration avec Renoir, en déplacement italien, pour tourner « La Tosca ».

Le réalisateur français enrôle Visconti comme scénariste et assistant réalisateur, mais la guerre arrive et la production est suspendue jusqu’à l’année suivante, avec l’assistant Carl Koch à la place de Renoir. Le film sort en 1941 et n’est pas bien accueilli, mais le nom de Visconti commence à circuler dans les milieux cinématographiques romains, en particulier sur la bouche des critiques et des intellectuels rassemblés autour de la revue "Cinema" dirigée par le cinéphile Vittorio Mussolini : Giuseppe De Santis, Gianni Puccini, Mario Alicata, Antonio Pietrangeli, Pietro Ingrao, représentants d’un antifascisme radical, partisans d’une conception de cinéma réaliste qui restitue sans fioriture les conditions sociales de l’Italie sous le régime, en se concentrant sur le peuple, en s’appuyant d’abord à Giovanni Verga.

Visconti s’y lie pour des raisons évidentes de communion d’intentions et d’affinités culturelles et caractérielles, mais encore influencé par Renoir, il regarde vers Verga plus pour les aspects esthétiques-structurels que de contenu et politiques, dans une optique de transcription cinématographique qui ne soit pas une prise documentaire directe, plutôt une reconstruction de la réalité à travers le langage discipliné du « moyen-cinéma », où chaque élément a une disposition méticuleuse visant à constituer une vraisemblance plus efficace que la vérité.

Visconti et son nouveau groupe de référence deviennent inséparables et conçoivent ensemble un grand nombre de films qui ne voient pas la lumière. Ils lisent et rédigent des scénarios à partir des oeuvres de Thomas Mann, Alexandre Dumas, Guy de Maupassant, Herman Melville, mais un seul auteur revient toujours à leurs plans : Verga.

Ils rêvent de transposer "I malavoglia", au risque de se heurter aux héritiers de l’écrivain et de mettre de côté le projet - qui, de toute façon, aboutira des années plus tard dans « La Terra trema ». En remplacement, Visconti propose de travailler à un roman de James M. Cain, "Le facteur sonne toujours deux fois", déjà adapté au cinéma en 1939 par Pierre Chenal, en le réajustant aux circonstances sociales italiennes en vigueur. C’est comme ça qu’il débute officiellement derrière la caméra.

« Ossessione » (1943) marque le début de la saison du néoréalisme : à étiqueter ainsi pour la première fois le film c'est le monteur Mario Serandrei. Classifications historiques mises à part, « Ossessione » est une œuvre que Visconti s’approprie immédiatement, en concrétisant ce qu’il a appris du réalisme poétique de Renoir, des expériences théâtrales, de sa propre tension intérieure tournée dans des directions opposées : classicisme et innovation.

Se situant dans la campagne de Ferrare sur les rives du Pô, l’histoire d’une jeune épouse malheureuse et de son amant, dans l’évolution d’un mélodrame sombre, pour Visconti est l’occasion de discuter des thèmes qui lui sont chers. Le vagabondage de Gino (l’amant, interprété par Massimo Girotti), ses soucis moraux, ses sentiments de culpabilité après le meurtre du mari de Giovanna (Clara Calamai, recrutée après la défection d’Anna Magnani à cause de sa grossesse), l’inaptitude, la paranoïa déploient, au cours du film, des humeurs et des suggestions qui ne s’arrêtent pas à la représentation sociale exclusive, et s’insèrent dans un cadre psychologique complexe, où prennent le dessus l’éthique, la mort, la solitude, la dépression et une sorte de fatalisme pessimiste. La passion obstinée entre Gino et Giovanna est avant tout le portrait douloureux et décadent de deux personnalités désagrégées qui, se poussant au-delà des limites permises, cherchant à réparer un misérable présent, on exclut toute occasion de rachat futur (d’un mari ennuyeux, d’une existence sans débouchés et sans ambitions).

La métaphore de la condition de l’Italie fasciste, dans la volonté de Visconti, n’est pas claire en observant le film, qui en effet mécontente quiconque y a travaillé pour qu’il soit un manifeste politique déclaré d’opposition nette au régime.

Alicata, De Santis, Puccini, Pietrangeli, auteurs avec Visconti du scénario et impliqués pendant le tournage, ils frissonnent les lèvres surtout en face du personnage de l’Espagnol, un saltimbanque à laquelle Gino se joint quand, en colère contre le comportement de Giovanna - qui promet de s’enfuir avec lui pour se rétracter plus tard, accoutumée aux conforts économiques de la routine conjugale petite bourgeoise - et se déplace de Ferrare à Ancône.

L’Espagnol, personnage nodal en cours d’écriture pour représenter des valeurs socialistes et anti-belliciste, icône de la protestation prolétarienne, est avec Visconti privé de la charge subversive idéologique et rendu dérangeant par une évidente homosexualité, à l'époque mal vue à gauche et à droite.

Cela est un symbole de l’opération accomplie par Visconti, de rupture avec les conventions du moment, là où le terrain d’affrontement est la politique. La fracture apportée par « Ossessione » est plus subtile, encore un fois d'un point de vue "artistique". Visconti raisonne sur le fascisme et il s’oppose, sans proclamations ouvertes, mais en pulvérisant l’inoffensif ordre esthétique et idéaliste du cinéma approuvé par le régime : les plateaux de pose, les comédies de coutume, les documents de propagande patriotique, les coûteux films historiques-rhétoriques. Sa "révolution" est linguistique, cinématographique, drastique et profonde mais opaque à la surface, au point que, tourné en 42 et présenté en 43, « Ossessione » sort presque indemne du contrôle de la censure fasciste. Bien que les chroniques parlent d’un Vittorio Mussolini qui, terminé la projection de l’avant-première, serait sorti de la salle en claquant la porte et criant : "Ce n’est pas l’Italie!".

Et il n’a pas tort, puisque la liaison de Gino et Giovanna démolit le système de valeurs familiales et la façade énergique, décisionnaire et optimiste sur lesquelles se fonde la dictature du Duce. Même sans attaques directes, « Ossessione » n’est pas l’Italie des illusions et des mensonges du régime.

A cela il faut ajouter le soin d’une mise en scène composée de plans étudiés minutieusement et de mouvements de machine calibrés, fluides, non seulement subordonnés à l’action; une démarche riche en temps morts intentionnels; le rendu visuel et la dialectique entre personnages et l'environnement qui les entoure; les contrastes du noir et du blanc et les contrastes spatiaux, caractérisés par des intérieurs dominés par un sentiment d’oppression, et extérieurs désolés repris en champ-long. Visconti met en pratique une lecture de la réalité qui est une réinterprétation critique pas ouvertement antifasciste, mais intolérable pour le régime fasciste.

Si donc au départ il est projeté sans censure, « Ossessione » devient bientôt une icône pour tous les jeunes communistes opposés au régime, qui se rassemblent dans les cinémas non seulement pour assister au spectacle, mais aussi pour parler de politique et établir des lignes de conduite antagonistes.

Et ainsi, peu à peu, la répression fasciste prend de l’ampleur, accompagnée par l’opinion de l’Église, qui ne pouvait pas accepter la diffusion d’une œuvre du sujet si dépourvu de vertus - de plus avec au centre un adultère et un sous-texte homosexuel. Des projections interrompues, des fouilles arbitraires de salles, des menaces contre les gérants de cinéma qui programment le film. Le film est également mutilé de plusieurs parties et séquestré pendant une période.

Pendant ce temps l’Italie est dans le chaos, parmi les bombardements de Rome, la fondation de la République Sociale Italienne à Salò, la guerre civile.

Pour Visconti il est temps de participer activement à la Résistance, en mettant à disposition sa maison romaine, transformée en refuge secret pour les militants antifascistes et base opérationnelle où cacher armes et actions concertées de guérilla. Il rejoint donc les forces armées qui, soutenues par les Alliés, remontent l’Italie en combattant les nazis-fascistes au-delà de la Ligne Gustav. Puis il retourne à Rome, où il abrite toujours les partisans et les communistes. Un délit qui n'échappe pas aux autorités fascistes, qui émettent un mandat d’arrêt contre lui. Visconti, et avec lui son cercle d’amis politiques, est obligé de fuir. Il se déplace tout le temps, hébergé par ses connaissances dans l'aristocratie qui prennent le risque de le cacher. Puis, en 1944, il est capturé par la Bande Koch et en détention il assiste aux tortures qui ont rendu tristement célèbre Pietro Koch et son équipe. Fait tragique dans les moments de la libération de Rome, l’intervention de l’actrice Maria Denis, qui accepte les avances lourdes de Koch en échange du salut de Visconti, autrement condamné à être fusillé.

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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 08:55
Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance, partie 1 - la chronique cinéma d'Andrea Lauro

Rejeton d'une riche famille aristocratique, il devint l'un des plus grands cinéastes de tous les temps et un compagnon de route du Parti communiste italien. Andréa Lauro retrace pour le Chiffon Rouge son itinéraire de vie et artistique.

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance

Partie 1

Par Andréa Lauro

décembre 2019

 

Le comte Luchino Visconti de Modrone est né à Milan le 2 novembre 1906. Son père, Giuseppe, est duc, sa mère, Carla Erba, est la fille et l'héritière du propriétaire de la plus grande maison pharmaceutique italienne de l’époque. Ascendances qui assurent à Luchino et à ses six frères une enfance dorée, aristocratique, très riche, passée dans un palais milanais fréquenté par des nobles et intellectuels de premier plan. C’est entre deux pôles, la mondanité et la culture, que Luchino construit sa personnalité.

Giuseppe et Carla ne sont pas des représentants frivoles d’une classe privilégiée, ou du moins pas seulement. Leur attention aux arts les plus disparates (Giuseppe a des passions théâtrales et picturales, Carla est une musicienne talentueuse) dépasse la simple prétention seigneuriale et se présente comme une interprétation sincère de la vie en termes culturels ; non pas une ostentation de possibilités et d’extrêmes, mais une constante tension intellectuelle qui contamine inévitablement aussi la progéniture, au point qu’au palais Visconti on fait construire un petit théâtre privé pour pouvoir organiser des spectacles "dans la famille".

Luchino, dès son plus jeune âge, pille la bibliothèque de son père et devient un lecteur avide, se mesurant à de grands textes théâtraux et littéraires. Parmi les sept frères, c’est celui qui souffre le plus de certaines contradictions internes au noyau familial et de l’isolement d’une première éducation dispensée avec rigueur entre les murs de la maison par la mère Carla elle-même. Dans ce milieu à la fois d’extrême discipline et d’extrême liberté créative, Visconti croît entouré de stimulations pas seulement intellectuelles : pendant des années à côté des leçons de la mère il y a une ferme éducation physique, réalisée par les soins d'un athlète anglais dont Luchino et les frères révéleront ensuite la folie complète.

Inclination artistique d’un côté, fanatisme physique de l’autre, discipline morale surtout, Visconti en sort adolescent agité et rebelle. Il s’enfuit souvent de chez lui, par amour ou par pur désir d’aventure, et s’évade immanquablement des collèges où ses parents l’enferment pour le punir. Même en jouissant du climat familial qui ne lui fait rien manquer (économiquement, spirituellement, culturellement) il est déjà fort en lui le besoin de s’en détacher pour donner forme à sa propre individualité.

En 1926, peut-être pour répondre aux attentes des autres ou pour lutter contre une vague crise existentielle, il fréquente l’École d’Application de Chevalerie à Pinerolo, devenant sergent-chef. Deux ans plus tard, il se donne, littéralement, à l’hippique, en ouvrant une écurie de chevaux de course, activité à laquelle il se livre avec abnégation pendant longtemps et qui, une fois abandonnée, il aura l’occasion de remercier pour lui avoir révélé que le domaine dans lequel il voulait vraiment exceller était l’art.

Visconti jeune

Visconti jeune

Même pendant les années consacrées à l’art équestre, Visconti ne néglige jamais les intérêts culturels; au contraire, il les intensifie, selon ceux qui lui sont proches à cette époque. Après de nombreuses épreuves littéraires qui montrent une écriture de bon niveau, mais liée à un maniérisme forcé, à la recherche épuisante de la belle phrase, du style "haut", en 1930 il écrit le "Le jeu de la vérité", avec l’ami d’enfance Livio Dell'Anna. Il s’agit d’un texte dramaturgique inspiré d’Henrik Ibsen, de Luigi Pirandello et de la tradition de la comédie bourgeoise, jamais publié ni représenté et pourtant concevable comme le premier travail accompli - et dans les intentions, destiné au public - réalisé par Visconti.

Dès 1932, il commence à fréquenter les salons mondains parisiens, introduit par des connaissances aristocratiques. Ici il interagit avec Jean Cocteau, Kurt Weill, Bertolt Brecht et noue une amitié solide avec Coco Chanel.

Sous l’aile de Jean Cocteau, il se passionne pour le cinéma, un médium qu’il a peu considéré jusqu’ici. Josef von Sternberg, Eric Von Stroheim et les réalisateurs soviétiques l’enlèvent au point de déclencher dans son horizon un processus qui le conduit rapidement à mettre le théâtre au second plan, élisant le cinéma comme un instrument idéal, car il est plus adapté à une reproduction de la réalité.

De retour en Italie, il achète en 1934 une caméra et s’engage à auto-produire un film, avec une équipe et de moyens professionnels. L’histoire voit un jeune de 16 ans quitter les campagnes milanaises pour aller en ville, se heurtant durement à la nouvelle dimension sociale, succombant enfin victime de trois femmes dont il tombe amoureux. Un opéra qui ne voit pas la fin, quand Visconti n’a plus d’argent à investir. Le tournage est réduit en cendres dans un incendie du palais Visconti pendant la guerre, mais avec les témoignages de ceux qui y participent l'on peut isoler au moins deux données intéressantes en vue de ce qui va suivre : le recours prépondérant aux « locations » extérieures et l’utilisation d’une véritable prostituée pour interpréter le rôle, recherchée autour de Milan pour répondre aux demandes d’adhérence esthétique à la réalité du réalisateur.

Le théâtre reste quand même très présent dans la vie de Visconti. De 1936 à 1938 le futur réalisateur s’occupe de la scénographie et des costumes de différents spectacles mis en scène à Milan, Côme et San Remo. C’est l’occasion d’émerger aux yeux de critique et de professionnels, grâce au respect maniaque pour les meubles, pour les objet décoratifs, pour les détails de l’habillement (particularité aussi de la production filmique). Éléments qui donnent crédit à une 'idée de représentation "vivante", composée de personnages marqués par un lien indissoluble à un cadre chargé de déterminer la personnalité de ceux qui l’habitent, de participer à l’action. Une attention aux détails expliquée par la passion de Visconti pour les antiquités, mais qui dans un discours plus organique montre combien la question des relations entre fiction et réalité - fondamentale surtout dans la première étape de la carrière cinématographique - était déjà présente dans sa façon de comprendre la mise en scène.

 

En conjonction avec l’activité théâtrale, Visconti ne se résigne pas et insiste sur le cinéma. Après le film inachevé il écrit des sujets et des scénarios et en 1936 un d’eux est signalée à Gabriel Pascal, producteur français de passage en Italie qui, impressionné par la compétence d’écriture, lui assigne la réalisation d’une transposition de "Novembre" de Flaubert à tourner à Londres. Arrivé en Angleterre, Visconti devine que Pascal prétend avoir plus de contacts et de fonds productifs qu’il n’en a réellement, et que le film ne se fera pas, ou en tout cas pas à ses conditions. Déçu, découragé, il se réfugie à Paris pour se défouler et demander conseil à ses amis sur ses ambitions cinématographiques. Coco Chanel saisit cette occasion pour le présenter et le recommander à Jean Renoir. L’entente entre les deux est immédiate et le français lui confie les costumes et l’assistance générale de "Une partie de Campagne".

Si, d’un point de vue professionnel, la rencontre avec Renoir est cruciale, elle l’est tout autant dans le cadre idéologique. C’est par l’intermédiaire du réalisateur français que se produit en effet la première approche de la politique pour Visconti, un domaine qui, complice un milieu familial depuis toujours désintéressé, ne l’avait jamais stimulé ni particulièrement touché. Mais, ces derniers temps, il commence lui aussi à percevoir l’asphyxie du milieu italien, à la fois du milieu culturel et aristocratique, qui s’enroule sur lui-même, et à la fois du milieu censeur et imprégné d’auto-exaltation du régime fasciste. Renoir, membre du Front populaire français, ne déclenche peut-être pas le ressort définitif vers l’activisme de gauche (il viendra plus tard, pendant et après l’occupation allemande) mais il déplace les positions de Visconti par rapport à la situation dictatoriale européenne, en l’invitant à prendre en considération des facettes de la réalité concrète et pas seulement artistiques.

A suivre.

Andréa Lauro,

pour le Chiffon Rouge, 29 décembre 2019 

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Renoir et Visconti

Renoir et Visconti

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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 08:12
Hommage à Jean-Marc Nayet - Propos d'Ismaël Dupont et de Fabien Roussel pour le Parti communiste, lus aux obsèques de Jean-Marc le samedi 8 février

Il y avait foule hier à l'espace funéraire de Saint Thégonnec pour dire adieu à notre ami Jean-Marc, une foule d'amis et de parents de toute la France, et d'abord du Pas-de-Calais, et une foule d'amis, de copains, de connaissances, de camarades de la région de Morlaix et du Finistère, une fanfare magnifique avec Pierre Chanteau, une balade irlandaise bouleversante chantée par sa petite-fille, et bien sûr les mots poignants de ses petits-enfants et enfants. Ce fut une magnifique cérémonie d'hommage malgré la douleur. Voici les textes que j'y ai lus, quand Daniel Roussel rendait lui aussi un hommage très drôle et aérien à son ami Jean-Marc, comme Philippe Grincourt en reprenant les mots très profonds et sentis de Jean-Marc Nayet sur les racines de son goût pour l'art de la photographie. 

Ismaël Dupont  

 

Obsèques de Jean-Marc, 8 février

Hommage lu par Ismaël Dupont -

Les mots d'amitié et de soutien de Fabien Roussel

 

Jean-Marc, notre ami, malgré tout, malgré notre peine, je t'imagine très bien jeter un regard ironique et amusé sur ce moment.

Tu étais à l'affut du cocasse et de l'absurde, histoire d'en rire.

Tu préférais, je crois, la dérision à la sentimentalité.

Tu n'avais pas l'esprit de sérieux, tu aimais ce qui, dans la vie, était la marque du vivant, du créatif, contre le figé, l'abandon émotionnel ou la posture.

Tu étais du côté de la raison de sourire contre l'effusion facile. Du côté du bonheur malgré tout plutôt que de la plainte.

Tu étais un matérialiste généreux. Un homme lucide. La mort n'était sans doute pas un sujet d'étonnement et de scandale pour toi ... Comme si nous ne savions pas !!!

Mais tu avais la sagesse d'entreprendre toujours sans y penser trop, sans angoisse, mais en sachant qu'elle était là qui pouvait survenir un jour ou l'autre. « Carpe diem ».

Tu avais la pudeur des sentiments même si au fond tu étais aussi un grand sensible, un écorché vif m'ont dit certains, le survivant surtout, comme Lucienne, ta compagne, d'une entrée dans l'existence par une drôle de porte pourrie.

Résilience...

Orphelin, tu sais que tout est fragile, qu'on ne peut être vraiment protégé de rien, que la vie et les hommes sont durs, orphelin, tes joies et ta soif de vivre sont rendus plus intenses sans doute par la connaissance du précipice à côté de toi et en toi, par le souvenir de la douleur et de la mort.

Tu tisses des liens, tu te récrées des familles avec tes amis, tes compagnons de lutte, les causes au service desquels tu te mets.

Tu disais « je n'aime pas le discours des racines, je ne suis pas un arbre mais un homme, libre »

Car tu craignais les politiques de l'identité, l'assignation communautaire, le racisme et le nationalisme, et étais partisan d'un véritable universalisme faisant la part de nos identités multiples et individuelles, .

Enraciné dans le réel oui, accueillant à ses surprises, son infinie diversité, mais pas enfermé dans les illusions et les prisons de la Terre Patrie.

Ton pays natal, c'était le Pas-de-Calais, le pays ch'ti, minier et ouvrier, un pays à l'identité forte nourrie paradoxalement d'exil, de cosmopolitisme et de « déracinement ».

Tu as aimé être un peu partout chez toi et partout un peu étranger aussi sans doute, être dans l'intensité des rencontres et la découverte de l'autre plutôt que la répétition. A Chevilly-la-Rue, à Champigny-sur-Marne, deux villes communistes de région parisienne, à Locquénolé et dans la région de Morlaix, avec toujours le vaste monde en ligne de mire : le monde et ses fractures, le monde et ses combats pour la liberté, l'égalité, la justice, la Palestine, le Liban, l'Irlande.

Tu t'es beaucoup battu pour le peuple palestinien, son droit à la dignité et à la terre.

Jean-Marc, en onze ans, nous avons appris à nous connaître, à nous apprécier et à nous aimer.

Tu étais très présent, dans nos manifestations, initiatives d'éducation populaire, campagnes électorales, fêtes du 1er mai, la fameuse fête du Viaduc où tu représentais Morlaix-Wavel, et apportais ta touche culturelle, artistique et internationaliste, en exposant souvent tes photos.

Ton arrivée avec Lucienne dans la région de Morlaix nous a apporté beaucoup, comme l'a écrit Alain David le jour de ton décès.

Tu n'étais plus adhérent du PCF, tu l'as été pendant une dizaine d'années de 1968 et 1978 - adhérant au moment de la « Tchéco », encore un pied de nez (!!!) et quittant le PC aussi sans doute en raison d'histoires « professionnelles » et syndicales compliquées sur ton lieu de travail, à Air France

Mais le Parti communiste, Lucienne nous l'a dit, était assurément le seul parti qui comptait pour toi, ta famille politique et idéologique même si tu n'avais pas forcément la fibre militante.

Trop indépendant, rétif aux disciplines et à toute forme de sectarisme, tu préférais rester compagnon de route, tout proche, solidaire et critique. Tu étais partisan du rassemblement de la gauche pour pouvoir exister et peser et tu ne voulais pas que le PCF se dissolve des constructions politiques nouvelles où son originalité et son apport spécifique disparaitraient.

Je me souviens très bien d'un repas avec Pierre Outteryck, historien du Nord, après une conférence sur Martha Desrumaux l'an passé, où vous étiez intarissables tous les deux sur la galaxie coco, dans le Nord et le Pas-de-Calais. Quelle joie aussi ce voyage et ce week-end ensemble en Touraine en mars dernier, avec nos camarades communistes finistériens, et ceux de St Pierre-des-Corps, cette inauguration de la fédé PCF de Tours avec notre nouveau secrétaire national, ton ami, Fabien Roussel. Un moment solaire de franches rigolades!

Tu as été le photographe de nos campagnes électorales, un des piliers assurés de nos comités de soutien, un ami, une aide toujours précieuse et discrète.

Nous aimions ton esprit, ta culture, ton humour, ta créativité et ton sens des bons mots et … plus encore des belles images. J'ai collaboré aussi avec toi et Philippe Grincourt dans un cadre professionnel pour des expositions sur la Grande Guerre et ses traces dans les collèges. Car tu étais aussi un passeur de mémoire, comme Lucienne.

Tu vas nous manquer énormément, Jean-Marc. Au nom des communistes du Finistère, et des communistes de la section du pays de Morlaix, en mon nom personnel, je voudrais dire combien je m'associe à la peine de Lucienne, de vos enfants, de tes amis dont nous sommes.

Je voudrais dire à Lucienne combien sa force morale, son expérience et sa hauteur de vues sont des balises pour nous et un moyen aussi de toujours hisser notre niveau politique pour rester le parti qui tient la gauche debout et maintient le combat historique d'émancipation humaine vivant en France.

Pour rester, ou plutôt redevenir le Parti de l'éducation populaire, de la politisation des dominés et exploités, le parti qui tient tête aux hydres de l'extrême-droite, du racisme et du fascisme, nos ennemis naturels, dont Lucienne a tant souffert, parmi d'autres dans sa jeunesse, et qui ont encore tout récemment empoisonné son existence avec des discours d'incitation à la haine antisémite.

Nous sommes à tes côtés Lucienne, dans cette épreuve et nous serons toujours à tes côtés. Tu peux compter sur nous. Notre parti est bien une grande famille humaniste et solidaire comme tu me l'as écrit hier.

Maintenant, je vais lire à sa demande le très vibrant hommage que notre secrétaire national du PCF, député du Nord, Fabien Roussel, a écrit pour notre et son ami, Jean-Marc Nayet :

Fabien Roussel:

Si pour beaucoup Jean Marc Nayet était un militant du bonheur, il était bien plus pour moi, il était également un membre de ma famille.

Son père a été tué dans le même bombardement que mon arrière grand-père et leurs deux noms figurent sur le même monument aux morts en hommage aux victimes civiles de la seconde guerre mondiale.

Jean Marc, avec mon parrain, mon père et d’autres, tous de Bethune et des environs ont fait les 400 coups ensemble, bons vivants, pêcheurs à la ligne comme devant l’Éternel, militants communistes comme de la CGT. Ils ont manifesté ensemble, écumés ensemble les bals, les discothèques et les étangs du bassin minier du Pas de Calais où j’ai grandi, avec eux comme horizon.

Ils rêvaient ensemble d’un autre monde, plus juste, plus fraternel. Ils ont mené tellement de combats, de campagnes électorales, défendu des salariés, des entreprises.

Vous imaginez dans quel environnement nous, leurs enfants, Flo, Delphine, mon frère et moi et tous les autres, avons grandi !!

A tel point qu’entre nous est né ce même lien de parenté, forgé par des liens d’une amitié de longue durée, exceptionnelle. C’est pourquoi je voudrai aussi associer Olivier, Christelle, Zouzou, Djo et tant d’autres qui pensent à toi, Lucienne et à vous Flo, Delphine, Patrick et Natacha.

Jean Marc était un homme toujours souriant et fier de son indépendance, de sa libre pensée. Cette liberté, il la voulait autant pour lui que pour les autres. Et c’est certainement pour cela qu’il a été de tous les combats pour l’indépendance et le respect de la souveraineté des peuples, comme le peuple palestinien.

Cette liberté il la défendait en partageant sa vie avec Lucienne. Deux caractères bien trempés mais unis par la même aspiration au bonheur de tous. Avec Dorothée, mon épouse, nous étions encore ensemble pour parler de tous nos combats communs lors de ma venue en décembre dans la région pour la fête de l’Huma Bretagne.

Cette liberté, il la défendait aussi  à travers l’objectif de son appareil photo, toujours admiratif devant la beauté de ce monde, de chaque être humain, de chaque regards d’enfants.

Au revoir Jean Marc

Fabien et Dorothée

 

 

Décès de notre ami Jean-Marc Nayet le mardi 4 février 2020 - Salut l'artiste!

Morlaix. Décès du photographe Jean-Marc Nayet (Ouest-France, 6 février 2020)

Décès du photographe Jean-Marc Nayet (Le Télégramme 6 février 2020)

 

 

 

 

 

 

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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 07:57
Rejoignez le comité de soutien de Morlaix Ensemble en appelant à voter pour la liste de gauche unie pour redynamiser Morlaix !

A ce jour, déjà 200 personnes ont souhaité appeler publiquement à voter pour la liste "Morlaix Ensemble. Pour une ville solidaire, écologique, active"

La liste de ces premiers soutiens sera bientôt rendue publique.

Vous aussi, si vous voulez qu'il y ait une alternance à Morlaix après deux mandats d'Agnès Le Brun et qu'une gauche soudée, sérieuse, respectueuse et réaliste puisse à nouveau gérer la ville pour la relancer après 12 ans d'affaiblissement, grâce à un projet cohérent et complet construit pendant deux ans, appelez à voter pour notre liste, rejoignez notre comité de soutien pour faire gagner la gauche:

morlaix-ensemble.bzh

https://www.facebook.com/morlaixensemblebzh/

Rejoignez notre comité de soutien pour faire gagner la gauche à Morlaix.

Il suffit d'envoyer un mail avec votre nom, prénom, adresse, à yvonlaurans@orange.fr  ou morlaixensemble@gmail.com

La liste complète

Jean-Paul Vermot, 46 ans, directeur Afpa (Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes) ;

 

 

 

Ahamada Zoubeiri, 54 ans, ouvrier agroalimentaire ; Catherine Tréanton, 53 ans, éducatrice spécialisée ; Laëtitia Tosser, 43 ans, chargée d’administration des ventes ; Camille Thomas, 41 ans, responsable communication ; Patricia Stéphan, 56 ans, responsable restauration collective ; Valérie Scattolin, 53 ans, coordinatrice HSE aérien ; Katell Salazar, 48 ans, écrivaine publique ; Françoise Queinnec, 65 ans, directrice de Segpa (Section d’enseignement général et professionnel adapté) à la retraite ; Élodie Postollec, 41 ans, infirmière ; Jérôme Plouzen, 48 ans, chef d’entreprise expertise du bâtiment ; André Paulus, 70 ans, directeur d’école retraité ; Marie-Françoise Madec-Jacob, 60 ans, agente hospitalière retraitée ; Calvin Louet, 21 ans, étudiant ; Ludivine Le Men, 29 ans, remplaçante éducative ; Laurent André, 58 ans, professeur spécialisé; Yvon Laurans, 66 ans, inspecteur jeunesse et sport retraité ; Frédéric L’Aminot, 47 ans, ouvrier dans les produits en béton ; Élise Kerebel, 49 ans, aide-soignante ; David Guyomar, 41 ans, animateur socioculturel ; Ghislain Guenguant, 32 ans, technicien de maintenance ; Hervé Gouédard, 73 ans, pédiatre hospitalier retraité ; Anne-Yvonne Gereec, 67 ans, retraitée ; Patrick Gambache, 61 ans, éditeur ; Henri Gaba Engaba, 44 ans, ouvrier agroalimentaire ; Édith Fer, 41 ans, enseignante ; Jolan Faucheur, 26 ans, entraîneur sportif ; Ismaël Dupont, 40 ans, professeur documentaliste ; Eugène Davillers-Caradec, 21 ans, service civique de l’EN ; Maëla Burlot, 32 ans, coordinatrice sociale ; Kristell Breton, 40 ans, mandataire judiciaire ; Annie Bergot-Le Calvez, 67 ans, retraitée des finances ; Nathalie Barnet, 43 ans, agente de planification aérienne ; Kristiane Bannier, 71 ans, formatrice retraitée ; Ali Azzala, 48 ans, technicien bâtiment ;

Plus d’informations au sujet des colistiers sur morlaix-ensemble.bzh.

https://www.facebook.com/morlaixensemblebzh/

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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 07:28
Photo Marie-Hélène Le Guen 8 février 2020 - Morlaix Ensemble à Kérozar

Photo Marie-Hélène Le Guen 8 février 2020 - Morlaix Ensemble à Kérozar

Photo Marie-Hélène Le Guen 8 février 2020 - Morlaix Ensemble à Kérozar

Photo Marie-Hélène Le Guen 8 février 2020 - Morlaix Ensemble à Kérozar

Photo Marie-Hélène Le Guen 8 février 2020 - Morlaix Ensemble à Kérozar

Photo Marie-Hélène Le Guen 8 février 2020 - Morlaix Ensemble à Kérozar

Photo Ismaël Dupont 8 février 2020 Morlaix Ensemble à La Boissière

Photo Ismaël Dupont 8 février 2020 Morlaix Ensemble à La Boissière

Photo Ismaël Dupont 8 février 2020 Morlaix Ensemble à La Boissière

Photo Ismaël Dupont 8 février 2020 Morlaix Ensemble à La Boissière

Morlaix Ensemble hier rue Roc'h Glas dans le quartier de Kérozar sur la route de la MFR, puis à la Boissière devant le Foyer des Jeunes Travailleurs. De belles rencontres, de nombreux renseignements sur les améliorations à apporter à ces quartiers, les problèmes qu'ils rencontrent, et de nouveaux inscrits au comité de soutien de notre liste.

morlaix-ensemble.bzh

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Rejoignez notre comité de soutien pour faire gagner la gauche à Morlaix.

Il suffit d'envoyer un mail avec votre nom, prénom, adresse, à yvonlaurans@orange.fr  ou morlaixensemble@gmail.com

 

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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 07:00
Maéla Burlot, à droite: photo Jean-Luc Le Calvez

Maéla Burlot, à droite: photo Jean-Luc Le Calvez

Yvon Laurans et Jérôme Plouzen (photo JL Le Calvez)

Yvon Laurans et Jérôme Plouzen (photo JL Le Calvez)

Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Merlin Gaba Engaba et Ismaël Dupont (photo JL Le Calvez)

Merlin Gaba Engaba et Ismaël Dupont (photo JL Le Calvez)

Elodie Postollec et Nathalie Barnet (photo JL Le Calvez)

Elodie Postollec et Nathalie Barnet (photo JL Le Calvez)

Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
André Laurent et Elodie Postollec en grande conversation (photo Jean-Luc Le Calvez)

André Laurent et Elodie Postollec en grande conversation (photo Jean-Luc Le Calvez)

Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Laetitia Tosser et Merlin Gaba Engaba (photo Jean-Luc Le Calvez)

Laetitia Tosser et Merlin Gaba Engaba (photo Jean-Luc Le Calvez)

Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Photo Pierre-Yvon Boisnard

Photo Pierre-Yvon Boisnard

Photo Pierre-Yvon Boisnard

Photo Pierre-Yvon Boisnard

Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix
Morlaix Ensemble sur le marché de Morlaix ce samedi 8 février -Un désir de gauche et d'alternance anime Morlaix

Photos Jean-Luc Le Calvez, 8 février 2020

Une grande partie des 35 colistiers de la liste d'union de la gauche "Morlaix Ensemble. Pour une ville solidaire, écologique, active", liste conduite par Jean-Paul Vermot et soutenue par Génération.s, le PCF, le PS, les Radicaux de gauche avec plus de 50% de citoyens non encartés sur la liste, étaient à la rencontre des habitants de Morlaix hier matin sur le marché pour échanger sur nos propositions et notre projet, et annoncer notre: 

réunion publique sur la jeunesse à Morlaix jeudi prochain, 13 février, à 18h30 au Mille-Club de la Madeleine. 

 

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