Nicole DREYFUS (1924-2010): une avocate communiste pendant la guerre d'Algérie
Nicole Dreyfus est née à Mulhouse en 1924, d'une famille juive alsacienne et dreyfusarde.
"Issue d’une famille installée en Alsace depuis de nombreuses générations (ses ancêtres y étant déjà recensés en 1784 lors du dénombrement des juifs d’Alsace sous Louis XVI), Nicole Dreyfus fut détournée en 1932 de sa première vocation, la médecine, dont elle avait constaté l’impuissance, à cause du décès de son père, Armand Dreyfus", rappelle Vanessa Codaccioni dans le Maitron.
Cinq ans après la mort de son père, elle part vivre à Nice avec sa mère, Berthe Dreyfus, en 1937. Il y est lycéenne au lycée des jeunes filles moment de la défaite. Jusqu'en septembre 1943, l'occupation italienne leur épargne les persécutions antisémites.
"La guerre éclata et, après la défaite, le statut des juifs, promulgué le 2 octobre 1940, introduisit le numerus clausus dans les universités. Elle ne put donc être admise en première année de droit mais la faculté des lettres se montra plus clémente. Elle s’inscrivit en philosophie à l’Institut d’études littéraires de Nice qui dépendait de l’université d’Aix-en-Provence." (Vanessa Codaccioni, Maitron)
Quand la situation est devenue plus difficile avec l'arrivée des Allemands, elle et sa mère ont pu, grâce au soutien de réseaux de résistants, obtenir des faux papiers pour résider à Monte-Carlo, qui n'était pas occupé, puis, en mars 1944, grâce à l'aide de cousins vivant en Suisse qui leur avaient envoyé un passeur, elles ont pu se réfugier six mois à Genève.
À la Libération, elle s'est lancée dans des études de philosophie puis de droit, à Nice et Aix-en-Provence, et, en 1946, à l'âge de 22 ans, elle est devenue avocate, un métier que, dès l'âge de huit ans, avant de quitter Mulhouse, elle avait décidé de faire.
En 1949, elle adhéra au Parti communiste français, qui, selon elle, était « le seul qui ouvrait vraiment l’avenir, un avenir favorable à la classe ouvrière ».
Elle anima successivement deux cellules, celle de Passy, dans le XVIe arrondissement, et la cellule Pittard, l’une des cellules du Palais.
En pleine crise du logement, elle devint l’un des avocats de la fédération des locataires. Lors de la période de répression politique pendant les grandes grèves des mineurs et la lutte contre la guerre d’Indochine, elle participa, sous les auspices du Secours populaire français, à la défense des militants poursuivis. En 1952, elle fit partie du groupe d’avocats défenseurs des militants emprisonnés à la suite du prétendu « Complot des pigeons voyageurs ».
Nicole Dreyfus raconte: "Devenue membre du parti communiste en 1949, j'ai vite plaidé dans des affaires politiques : pour des résistants qui avaient conservé leurs armes après la Libération, pour des mineurs poursuivis à la suite des grèves dures de 1947, ainsi que pour des militants qui s'étaient opposés au départ de soldats pour la guerre d'Indochine. C'est à cette époque que j'ai commencé à faire équipe avec l'avocat martiniquais Marcel Manville. Puis ce fut la guerre d'Algérie, qui a été la période la plus intense de ma vie. Je faisais partie de l'un des collectifs d'avocats qui défendaient des militants algériens, celui qui était proche du parti communiste et comprenait aussi Pierre Braun, Michel Bruguier (qui avait participé à la Résistance dans le Midi), Henri Douzon et Marcel Manville."
En 1957 donc, anticolonialiste et solidaire des aspirations du peuple algérien à l’indépendance, elle fit alors partie du collectif d’avocats communistes chargés de la défense des militants FLN et PCA animé par Henri Douzon, Michel Bruguier et Pierre Braun.
Elle participa au « pont aérien » entre Paris et Alger qui permettait aux avocats métropolitains d’aller plaider bénévolement en Algérie. Elle réalisa ainsi, entre 1957 et 1962, trois à quatre voyages par an pour le collectif communiste mais également pour le collectif de gauche non communiste dirigé par Pierre Stibbe.
Elle prend la défense de militants du FLN (Front de libération nationale) et du PCA (Parti communiste algérien) accusés de terrorisme et de résistance armée. Par son action, elle sauve la vie de nombreux détenus. Mais la justice coloniale est impitoyable et Nicole ne réussit pas toujours à garder en vie les accusés qu’elle représente. En mars 1957, quatre militants défendus par elle sont condamnés à mort.
Elle raconte : « La salle criait À mort ! , aussi bien à leur encontre qu’à l’égard du défenseur que j’étais. Charles Lederman, présent à Alger pour plaider dans une autre affaire, a estimé que j’étais personnellement en danger et m’a fait rentrer aussitôt en France. »
Parmi les nombreuses affaires qu’elle plaida, il faut citer l’affaire Gacem et Labti, accusés du meurtre d’un commissaire de police. Le 13 mars, la salle d’audience du tribunal militaire était pleine de monde, et dans la foule se trouvait le bourreau d’Alger. L’atmosphère de l’audience était particulièrement lourde. Les deux accusés furent condamnés à mort et exécutés.
En 1956, elle assure la défense, à Alger, de deux jeunes femmes, Baya Hocine et Djhor Akrou, accusées d'actes de terrorisme, puis celle de Zohra Drif, dirigeante du FLN pendant la bataille d'Alger, responsable de l'attentat du Milk Bar en 1957 en réponse au massacre de la rue de Thèbes par des Ultras de l'Algérie Française, ce qui lui vaudra d'être menacée de mort.
A cet engagement initial. Nicole Dreyfus est toujours restée fidèle. Avec d'autres avocats, elle mène un combat judiciaire destiné à faire reconnaître l'imprescriptibilité des crimes commis en Algérie.
Elle défend notamment Josette Audin, l'épouse de Maurice Audin - un universitaire communiste disparu à Alger, en juin 1957, après être passé entre les mains des hommes du général Massu - qui tente en vain d'obtenir l'ouverture d'une information judiciaire pour "crime contre l'humanité ", " enlèvement " et " séquestration " de son mari.
En novembre 2000, elle fait partie des douze signataires de " l'appel pour condamner la torture lors de la guerre d'Algérie", aux côtés d'Henri Alleg, ancien directeur d'Alger républicain et auteur du livre La Question, Josette Audin, Germaine Tillion et plusieurs historiens.
Évoquant dans un entretien à L'Humanité, le 15 novembre 2000, les obstacles juridiques - amnistie, prescription - qui lui avaient été opposés, elle observait: "Je ne pense pas que l'on puisse aboutir sur le plan pénal, c'est trop tard. Mais au fond, ce qui est important, c'est la reconnaissance d'une condamnation sur le plan moral et politique de la torture pendant la guerre d'Algérie. "
Vanessa Codaccioni rapporte dans le Maitron: " Parallèlement, Nicole Dreyfus fut membre du conseil national de l’Union des femmes françaises (UFF) de 1959 à 1989, et à ce titre, participa notamment après Sabra et Chatila à une délégation internationale pour s’informer de la situation au Liban. Elle fut aussi membre de l’Association française des juristes démocrates dont elle devint de 1966 à 1979 la secrétaire générale. Dès lors, et souvent à la demande de l’Association internationale des juristes démocrates, elle participa à de nombreuses missions d’observations judiciaires. Peu de temps après le massacre de Tlatelolco à Mexico du 2 octobre 1968, elle rendit visite dans leur prison aux manifestants arrêtés à cette occasion, notamment l’écrivain José Revueltas, incarcéré pour sa participation au mouvement étudiant. Puis, deux mois plus tard, elle partit en Grèce alors que se déroulait le procès de seize étudiants (20-23 novembre 1968), membres de l’organisation Rigos Ferraios, procès à propos duquel elle publia ses observations dans un ouvrage, Les étudiants grecs accusent. Dossier du procès d’Athènes aux Éditeurs français réunis. Puis, elle partit au Canada assister au « procès des cinq » felquistes (1er février au 12 février 1971), accusés de conspiration séditieuse, pendant les actions du Front de Libération du Québec (FLQ). À partir de cette date, elle se rendit plusieurs fois au Sénégal, plaida devant la Cour suprême au moment de la dissolution du syndicat sénégalais, et défendit notamment Iba Der Thiam, futur ministre de l’Éducation nationale."
Dans les années 1980, elle se rendit à deux reprises en Israël. Son premier déplacement eut lieu en 1988 lors de l’affaire Mordechaï Vanunu. Ayant révélé au Sunday Times l’existence d’une usine où se fabriquaient les bombes atomiques israëliennes, Vanunu fut condamné à dix-huit ans de prison pour trahison, espionnage et divulgation de secrets d’État. Elle y partit une seconde fois à la demande de certains juristes palestiniens lors de la première Intifada pour observer la situation des territoires occupés. Durant cette période, elle devint l’avocate du bureau de l’African national congress (ANC) et de la famille de Dulcie September, assassinée le 26 mars 1988 à Paris.
"En 1990, Nicole Dreyfus fut désignée par Pierre Arpaillange, ministre de la Justice, pour participer au travail du Comité de libération conditionnelle dont elle fut membre pendant six ans. À cette période commença l’un des plus grands procès de sa carrière, le procès du sang contaminé, où elle défendit Jacques Roux, membre de l’académie de médecine, ancien président de l’Organisation mondiale de la santé mais aussi responsable de la commission médicale du PCF et ancien membre du comité central où il fut élu en 1965. Devant l’importance du procès, elle cessa de se présenter sur les listes du Parti communiste, ce qu’elle avait fait auparavant de nombreuses fois pour le XVIe arrondissement. Enfin, en 1993, elle plaida l’affaire « Manufrance », un procès qui donna lieu à de grandes manifestations de la part de la CGT et à de nombreux appels du Comité de défense des libertés et des droits de l’homme en France et dans le monde".
Le militantisme politique de Nicole Dreyfus l'a donc amenée à défendre des dirigeants de l'ANC en Afrique du Sud, des responsables de l'opposition dans la Grèce des colonels et à soutenir la cause palestinienne. Elle a aussi conduit de nombreuses missions d'observation judiciaire dans des pays où les droits de l'homme étaient bafoués, en sa qualité de secrétaire générale de l'Association française des juristes démocrates (AJD).
https://maitron.fr/dreyfus-nicole/
https://maitron.fr/dreyfus-nicole/, notice DREYFUS Nicole par Vanessa Codaccioni, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 25 octobre 2008.
Le judaïsme d'Alsace et de Lorraine: https://www.judaisme-alsalor.fr/perso/nicdreyf/nicdreyf.htm
https://revuecommune.fr/2023/09/12/nicole-dreyfus-une-vie-pour-les-droits-de-lhomme/