Les débats budgétaires de la rentrée se dérouleront sous la menace du surendettement. Avec, comme horizon, la nécessité de réaliser 125 milliards d’euros d’économies lors du prochain quinquennat. Démontage d’une opération de propagande.
Crise de la dette, épisode 238. Au cœur de l’été, la franchise (presque) cinématographique la plus rentable de l’histoire de Bercy vient de s’enrichir d’un nouvel épisode, avec son lot d’effets spéciaux. En haut de l’affiche, un chiffre, énorme, sans précédent : 125 milliards d’euros. C’est le montant des économies que la France devrait réaliser d’ici à 2032 si elle veut éviter la ruine.
Repris par toute la presse, il contribue à justifier le tour de vis austéritaire qui se profile pour la rentrée : le projet de doubler le plafonnement des franchises médicales ou de réduire l’indemnisation des arrêts de travail s’inscrit dans ce climat. Mais le making of de ce nouvel épisode réserve quelques surprises.
Tout commence en mai dernier, lorsque les ministres de l’Économie, Roland Lescure, et de l’Action et des Comptes publics, David Amiel, lancent une « mission d’experts indépendante » : ce rapport précise qu’il devra « établir une analyse de l’évolution probable des finances publiques entre 2027 et 2030 » et « proposer des scénarios de redressement des comptes publics ». En réalité, les ministres masquent à peine leurs arrière-pensées politiques.
« On ne peut pas se permettre d’aller en somnambules d’abord vers le débat budgétaire pour 2027, ensuite vers l’élection présidentielle », résume David Amiel. Pour le dire de manière plus claire : le rapport doit servir à « cadrer » les débats, afin d’empêcher des responsables politiques de formuler des propositions trop dépensières (traduire par : « trop à gauche »).
Un rapport d’économistes pas si neutres
Rien de tel qu’un rapport d’économistes « indépendants » pour habiller le carcan austéritaire des atours de la science. Ce n’est pas la compétence des quatre auteurs qui est en cause d’ailleurs, mais plutôt leur supposée neutralité idéologique.
Jean-Luc Tavernier est présenté comme haut fonctionnaire et ancien directeur général de l’Insee. Un peu court : il a également été directeur de cabinet d’Éric Woerth de 2007 à 2009, à l’époque où ce dernier officiait comme ministre du Budget. Encore mieux, il a planché en tant qu’expert sur le programme de Nicolas Sarkozy, alors candidat de la droite à la présidentielle de 2007, avant d’être nommé à la tête de l’Insee, en février 2012, par… le président Nicolas Sarkozy.
Docteure en économie, Natacha Valla a passé six ans chez Goldman Sachs, puis s’est signalée par sa propension à naviguer avec grâce entre institutions publiques (Banque centrale européenne) et privées (elle a siégé comme administratrice au sein de diverses boîtes, par exemple LVHM). Pour parfaire le tableau, ajoutons qu’elle est membre du comité directeur du très libéral Institut Montaigne depuis 2018.
Les deux autres auteurs du rapport présentent un visage moins politique, mais guère plus hétérodoxe. Xavier Jaravel est président délégué du Conseil d’analyse économique (placé sous l’autorité du premier ministre). Quant à Xavier Ragot, depuis qu’il a pris la tête de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) en 2014, il se bat pour « dépolitiser » un observatoire considéré traditionnellement comme plutôt proche de la gauche.
Une feuille de route austéritaire pour 2032
Sans surprise, le document, remis à Bercy à la mi-juillet, ne plaide pas pour mener des politiques progressistes. Reprenant à son compte l’aversion libérale pour la dette (« un endettement important est un poison lent pour l’économie »), il lâche comme une bombe un chiffre appelé à marquer les esprits : pour sauver la France, il faudrait réaliser un « ajustement budgétaire de l’ordre de 125 milliards d’euros à horizon 2032 ». Soit 25 milliards d’euros par an.
Le rapport précise que ce n’est pas le levier des recettes supplémentaires qui doit être actionné en priorité, mais bien celui des économies, singulièrement dans les dépenses sociales (santé, retraite). « Ce chiffre est un délire », lâche un spécialiste des politiques publiques, qui rappelle qu’une telle saignée n’a jamais été réalisée.
À titre indicatif, la révision générale des politiques publiques (RGPP) menée sous Nicolas Sarkozy pour sabrer dans les dépenses de l’État a abouti à près de 12 milliards d’euros d’économies… en trois ans (2009-2012) ! Quant à François Hollande, il ambitionnait de réaliser 50 milliards d’euros d’économies sur son quinquennat, sans y parvenir.
« 25 milliards d’euros, c’est à peu de chose près les dépenses pour l’enseignement primaire, alerte Marie Pla, co-porte-parole du collectif Nos services publics. Ce n’est pas le tout de préconiser des économies, il reste à savoir où on coupe : dans l’école ? l’hôpital ? la transformation écologique ? »
Au passage, les auteurs postulent que, dans leur démonstration, le multiplicateur budgétaire (effet de la variation des dépenses publiques sur la croissance) restera à zéro. « Cela revient à dire que vous faites 125 milliards d’euros d’austérité et que ça n’a aucun effet sur l’économie, réagit un universitaire. Or on sait très bien qu’une hausse d’impôts ou une réduction de dépenses pèse sur le PIB et les recettes fiscales. Si vous voulez dégager 125 milliards d’euros d’économies, il faut viser en réalité 150 ou 200 milliards, pour contrecarrer les effets de votre plan sur la croissance ! »
Magie du storytelling. Le lendemain de la publication du rapport, le ministre David Amiel se retrouve auditionné à l’Assemblée nationale. « Il est urgent d’arrêter la machine infernale de la dette publique », martèle-t-il. Comparant les intérêts payés par la France à « un nœud coulant qui nous étrangle », il appelle à un « budget de sauvegarde républicaine ». On évite de peu l’« union sacrée »…
Conclusion de notre expert en politiques publiques : « En dramatisant les enjeux du déficit, le gouvernement cherche surtout à lier les mains à un parti radical (de gauche comme de droite) qui pourrait prendre le pouvoir en 2027. »
Une dramatisation qui ne résiste pas au réel
Il n’est pas question de balayer d’un revers de main nos 3 500 milliards d’euros de dette publique, mais de questionner les visions d’apocalypse qui plombent le débat. La remontée des taux d’intérêt français autour de 4 %, fin juillet, a déclenché un vent de panique très exagéré.
« Les taux d’intérêt réels doivent être calculés en retranchant l’effet de l’inflation, rappelle l’économiste François Geerolf. Autrement dit, avec une inflation à 2 % (prévision pour cette année) et un taux d’intérêt à 4 %, cela signifie que le taux réel est de 2 % seulement. Même chose pour la charge de la dette, qui s’élève en réalité à 4 milliards d’euros, soit 0,6 % du PIB seulement. »
Présenté ainsi, c’est tout de suite moins anxiogène. Par ailleurs, ce n’est pas parce que les taux grimpent que nos créanciers paniquent. La France n’a pas le moindre problème à placer sa dette sur les marchés financiers, comme en témoigne un chiffre jamais cité dans les débats : le taux de couverture (c’est-à-dire le rapport entre le volume de dette émis par l’Agence France Trésor, qui place la dette française sur les marchés, et le volume de titres demandés par les investisseurs) tourne en moyenne entre 2 et 3 (3,31 le 2 juillet, plus précisément) : autrement dit, pour 1 euro qu’on demande, les investisseurs sont prêts à en acheter 3.
« Il faut rester vigilants quant à la remontée des taux d’intérêt, qui n’est jamais une bonne nouvelle, convient l’économiste Arthur Jatteau. Mais n’oublions pas que, lorsque les taux étaient quasiment à 0, on nous expliquait déjà que la dette posait problème ! En réalité, on voit bien que, ce qui est dans le collimateur de certains observateurs, c’est la dépense publique en elle-même. Le débat est très idéologique. »
Pour François Geerolf, le problème que personne ne veut citer se nomme Commission européenne : la France a été placée sous procédure de déficit excessif depuis juillet 2024 par la Commission et vit depuis sous la menace de sanctions financières.
« Ce qui motive les discours alarmistes sur la dette, c’est moins la situation économique du pays que le respect de règles européennes mises en place dans les années 1990, résume l’économiste. Et dont l’application varie d’ailleurs en fonction de la couleur politique des gouvernements. Depuis 2017, les règles ne sont pas appliquées avec beaucoup de sévérité pour la France, mais il est probable que cela change si le pouvoir sorti des urnes en 2027 devait déplaire à la Commission… »
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