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6 août 2026 4 06 /08 /août /2026 07:00

Les locuteurs de la langue inventée en 1887, qui tiennent depuis le 1er août leur congrès mondial à Graz, en Autriche, défendent un idéal de fraternité et d’égalité universelle rejoignant la pensée marxiste. Une proximité idéologique qui s’est cristallisée dans les années 1920, avec les mouvements ouvriers espérantistes.

Florent Le Du

Le centre des congrès de Graz ne parle plus autrichien. Et gare à celui qui donnera du « Hello » aux visiteurs étrangers dans l’espoir de briser la barrière de la langue. « Bonan matenon » est de rigueur, depuis le 1er et jusqu’au 8 août : environ 2 000 locuteurs d’espéranto, cette langue internationale et utopiste créée en 1887, ont pris possession des lieux pour leur 111e Congrès mondial.

La maire communiste de la deuxième ville d’Autriche, Elke Kahr, pour laquelle cet idiome « n’est pas une langue d’assujettissement, mais une langue de paix », avait proposé dès 2023 d’accueillir ce moment de réflexion sur l’avenir du mouvement espérantiste et sa finalité.

Un outil de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière

La symbolique n’est pas insignifiante. « Les espérantistes, qu’ils soient de gauche ou non, portent une volonté de transformation sociale, indique l’historien Pascal Dubourg Glatigny, directeur de recherches au CNRS. Encore aujourd’hui, des débats portent sur la finalité du développement de l’espéranto : est-ce que l’objectif est qu’il soit la deuxième langue pour tout le monde ? Ou est-ce qu’il est surtout un moyen de créer des rapports égalitaires entre les peuples ? »

L’inventeur de cette langue, le médecin polonais Louis-Lazare Zamenhof, expliquait que « l’idée interne de l’espéranto est, sur la base d’une langue neutre, de détruire les murs entre les populations et de rapprocher les êtres humains pour que chacun d’eux voie dans son prochain seulement un être humain et un frère ».

Lorsque l’espéranto commence à se diffuser dans l’ensemble de l’Europe, au tournant du XXe siècle, la dimension internationaliste, pacifique et égalitariste de la langue intrigue naturellement les mouvements de gauche. D’abord dans la bourgeoisie, où la langue est surtout une curiosité.

 

Puis dans le prolétariat, qui y voit un potentiel outil de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière. En quelques années, des centaines de petits groupes espérantistes prolétariens voient le jour. Les anarchistes y sont alors majoritaires, et seront les premiers à réunir leurs mouvements locaux au sein d’une association internationale, Paco Libereco, en 1906.

Après 1917, l’espéranto au service de l’internationalisme ouvrier

Encore présent chez de nombreux locuteurs actuels, l’objectif de placer l’espéranto au service d’un projet politique en phase avec son « idée interne » ne paraît plus si utopique avec la révolution d’Octobre, de 1917.

En URSS, l’apprentissage de la langue espérantiste est plébiscité, porté par un « désir de sortir d’un enfermement culturel et social dans lequel la Russie tsariste avait maintenu les classes laborieuses », précise Pascal Dubourg Glatigny. Dans les usines, les ouvriers vont adhérer en masse au réseau international des Proletaj Esperanto-Korespondantoj (correspondants espérantistes prolétariens, PEK).

Les échanges épistolaires avec des prolétaires du monde entier seront encouragés par les autorités soviétiques, pour faire connaître la révolution à l’étranger. Les carnets d’adresses s’épaississent rapidement avec la conversion massive de communistes et socialistes, notamment en Europe de l’Ouest, où les mouvements espérantistes ouvriers sont perçus comme un moyen de prolonger cette révolution qui, pour fonctionner, ne peut être que mondiale.

Octobre 1917 aura aussi convaincu les espérantistes non bolcheviques, qui « se sentirent en harmonie avec l’internationalisme proclamé du nouveau régime, alors que l’idée d’une planification possible de la société par l’intervention scientifique pour accélérer les choses vers le progrès appartenait à leurs convictions communes », écrit Jean-François Fayet, professeur à l’université de Fribourg, dans un article intitulé « Une langue internationale pour une révolution mondiale ? ».

Eugène Lanti, le militant qui rêvait d’un monde sans nations

Pour les mouvements ouvriers espérantistes, qui connaissent leur apogée dans les années 1920, les nations ne sont qu’une invention de la bourgeoisie pour contrôler la classe ouvrière. Un homme va particulièrement incarner cette doctrine, le menuisier français Eugène Adam, rebaptisé par ses camarades Eugène Lanti, en raison de ses engagements : anticléricaux, antimilitaristes, anticapitalistes… Anarchiste, puis communiste, il développe l’idée d’un « anationalisme » prolétarien et crée, en 1921, le principal mouvement ouvrier espérantiste : la SAT (Sennacieca Asocio Tutmonda ou Association mondiale anationale).

Un groupe « unique dans l’histoire des mouvements ouvriers puisque toutes les tendances y sont représentées : socialistes, communistes, anarchistes, non affiliés… », note l’historien Pascal Dubourg Glatigny. Dans un objectif de dépassement du capitalisme, la SAT va promouvoir l’espéranto comme la langue à même de porter la révolution mondiale, tout en se revendiquant au-dessus des partis.

« “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous” », nous a dit Marx. Les communistes espérantistes ajoutent : « Pour qu’ils puissent s’unir, il est nécessaire qu’ils puissent se comprendre. Et l’espéranto est cet instrument nécessaire d’intercompréhension » », prône Eugène Lanti en 1924.

Moscou abandonne l’idée d’une langue internationale

L’Internationale communiste (IC) se saisit d’ailleurs de cette question dès 1921, avec la création d’une commission d’étude pour l’adoption d’une langue internationale. Mais, pour l’historien Jean-François Fayet, « toute la stratégie de l’exécutif de l’IC à l’égard des espérantistes allait dès lors consister à entraver de multiples façons leur travail, empêchant ainsi l’introduction d’une langue internationale au sein du mouvement communiste international, sans jamais condamner officiellement l’espéranto ».

L’idée sera définitivement enterrée à la fin des années 1920, avec le virage totalitaire du stalinisme. Dans le même temps, les correspondants espérantistes prolétariens, poursuivant leurs échanges avec l’étranger, racontent les premiers dysfonctionnements de la structure soviétique. Les PEK sont alors contrôlés, puis interdits.

À la même période, la SAT est confrontée à la volonté progressive de Moscou et des membres pro-soviétiques de mettre la main sur le mouvement. Elle exclut les principales figures pro-soviétiques en 1931, provoquant le départ de la plupart des communistes, qui se regrouperont ensuite dans l’Internationale des espérantistes prolétariens. Cette organisation est vite lâchée par Moscou, qui lui refuse toute aide financière, puis accuse ses dirigeants d’espionnage et d’activité contre-révolutionnaire, en raison de leur contact avec l’étranger. Le régime les fait fusiller en 1936 et 1937, actant officieusement l’interdiction de l’espéranto en URSS.

Face aux nationalismes, l’utopie espérantiste résiste

Son usage reviendra dans les années 1960 et 1970, à travers des camps de jeunesse d’été, qui convainquent Moscou de l’autoriser à nouveau. À la même période, l’espéranto, qui n’a jamais retrouvé son expansion des années 1920, attire de jeunes idéalistes occidentaux. L’Organisation mondiale de la jeunesse espérantiste constitue alors un répertoire international permettant aux défenseurs de cette langue d’être logés par d’autres locuteurs dans le monde entier.

« L’espéranto connaît des coups d’accélérateur lorsqu’il y a des prises de conscience sur l’état du monde, observe Pascal Dubourg Flatigny, précisant manquer de statistiques sur le nombre de locuteurs, forcément occasionnels. Aux États-Unis, au moment de la guerre du Vietnam, puis pendant le mandat de Bush Junior, dans la Hongrie d’Orban, la Grande-Bretagne du Brexit… »

Si les mouvements ouvriers ont considérablement perdu de leur ampleur et de leur influence depuis la fin des années 1930, la SAT existe toujours et est représentée à Graz. Communistes, anarchistes, socialistes, anationalistes s’y rejoignent toujours, mais l’organisation s’est aussi ouverte aux nouveaux axes militants, avec la création d’une fraction LGBT ou encore d’une section végétarienne.

En pleine montée d’une internationale fasciste, la SAT, comme la plupart des mouvements espérantistes, entend redonner de l’écho à ce qu’elle nomme « l’idée interne » de l’espéranto, un idéal de fraternité universelle.

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