André Castel et Annick Pailler Castel à Alger pendant la guerre d'Algérie (archives privées Annick et Martine Castel)
André Castel et Annick Castel-Pailler
un couple de Bretons dans la tourmente de la guerre d'Algérie
"D'avoir "vingt ans dans les Aurès" à "La Bataille d'Alger"
1 - Carantec
Originaires de la région de Morlaix, conduits par le travail et le goût de l'aventure à vivre en Algérie au milieu des années 1950, où le déclenchement de la guerre d'indépendance les a surpris dans les Aurès, ils ont eu le courage de dire "non" à la violence militaire et coloniale, puis d'épouser la lutte pour la dignité et la liberté du peuple algérien.
Un choix qui peut être difficile à comprendre vu de France, surtout à l'époque, mais qui s'explique tout autant par l'amour pour le peuple algérien que par des valeurs morales universalistes et anti-racistes, le désir de justice et de dignité humaine se heurtant de front à la réalité coloniale, et plus encore à celle de la guerre coloniale qui ne disait pas son nom, déguisée en opération de maintien de l'ordre ou en "pacification".
Un choix de la rebellion que des milliers de communistes feront en Algérie, mais aussi beaucoup d'autres européens d'Algérie progressistes, chrétiens, qui s'opposeront à la répression coloniale et viendront en aide aux indépendantistes.
Sur la photo, André et Annick sont beaux, rayonnants, ils sont unis, ils ont vingt ans, marchent sous les arcades du centre d'Alger, entre la Casbah et Bab el Oued sans doute, qui leur offre une ombre protectrice, ils semblent avoir l'avenir devant eux.
André a un journal enroulé dans la main: peut-être un indice d'un comportement de clandestinité. Le journal pouvait être utilisé pour communiquer entre clandestins résistants, partisans de l'indépendance algérienne.
On est au cœur de la guerre d'Algérie, et si Annick et André sont heureux de participer à la lutte contre le colonialisme dont ils ont perçu les ravages dans les Aurès, ils savent aussi que les risques sont immenses.
Mais revenons plus en détail, grâce au témoignage de leur fille Martine Castel, qui a accepté de présenter la vie tourmentée et courageuse de ses parents pour le Chiffon Rouge, et de laisser les archives familiales à disposition pour faire connaître ces destins extraordinaires quoique marqués aussi du sceau de la souffrance et de la tragédie aussi bien de la fraternité et de l'engagement d'André et Annick Castel, assez peu connus du grand public, même si André a laissé une empreinte plus forte en Algérie.
Tout commence donc à Carantec, village léonard de la baie de Morlaix.
André et Annick s'y sont rencontré et ils y ont vécu leur jeunesse.
Ils ont été camarades au collège public de Carantec.
André a fait plus tard son lycée à Morlaix, à Kernéguès (l'ancien lycée comme on dit).
Annick Pailler est née le le 4 mai 1934 à Carantec. La commune littorale compte alors 2 100 habitants environ (le recensement donne 2 147 habitants en 1931, 2 210 habitants en 1936).
Son père, Jean Pailler, charpentier-menuisier, puis radio dans les hydravions Breguet de la Marine à l'étang de Berre, et sa mère Alice Broudic, femme au foyer sont tous les deux originaires de la commune de Carantec eux aussi. Son grand-père paternel Pailler, de Carantec, est mort en 1915 pendant la Grande Guerre, la tête arrachée par un obus.
Pendant l'occupation, le couple se retrouve à Vichy, sous mission militaire temporaire pendant l'hiver pour Jean Pailler, le père d'Annick .
Le frère de Jean Pailler, oncle d'Annick, est officier supérieur dans la Marine Nationale et a l'occasion dans ce cadre de se déplacer à Alger.
Il deviendra amiral et aura beaucoup de mal à comprendre plus tard le choix de sa fille et de son beau-fils.
Sur le plan politique, Jean Pailler est anticlérical et plutôt progressiste. Il détonne à Carantec où il revient pendant la guerre avant de rejoindre Londres avec le réseau de résistance et d'évasion d'Ernest Sibiril.
Ce sera le dernier passage de bateau du réseau de résistance Sibiril avec L'amity, goémonier de 6,75 mètres: parti le 14 février 1944, avec 22 évadés, par vent fort de sud et grosse houle, il arrive à Falmouth après 22 heures de navigation.
Jean Pailler va ensuite voler avec la Royal Air Force pour combattre les Nazis.
En tout, près de 200 volontaires français, aviateurs alliés, militaires britanniques ont pu reprendre le combat de libération grâce à l’initiative et au courage d’Ernest Sibiril de Carantec et de Jacques Gueguen du Pont-de-la-Corde, assistés de leur proche entourage.
A 18 ans, en 1952, après ses études au collège, et avant d'embarquer pour l'Algérie, Annick est secrétaire de mairie à Carantec.
André Castel, lui, est né dans le Var, à Ollioules, le 13 mars 1933, à une époque où son père, Yves Castel, né en 1900, breton originaire de Carantec, ancien de la marine marchande, était dans la Marine Nationale.
Sa mère, Yvonne Jezequel, de Carantec également, était couturière.
André rentre pendant l'Occupation avec ses parents à Carantec.
André et Annick Castel se rencontrent au collège de Carantec.
Leur amour, précoce, date aussi de cette époque.
André Castel qui se marie le 4 avril 1953 à Poissy avec Annick Pailler et obtient la possibilité de rejoindre l'école normale en Algérie afin d'y devenir instituteur, sans doute plus facilement et rapidement qu'en France, car les départements algériens manquent d'enseignants formés.
Instituteurs de l'école normale de Constantine dans laquelle André Castel apprend le métier brièvement en 1953, dans une période de formation raccourcie (archives privées Annick et Martine Castel)
2 - Constantine
Martine, leur fille naît début septembre 1953
Dix jours après, André quitte la maison et arrive en Algérie où il rejoint l'école Normale de Constantine, en section d'adaptation: c'est une formation raccourcie pour tenir compte des besoins de recrutement.
La jeune épouse, Annick, le rejoint en novembre après un transit à Paris avec sa "valise en tissus" et confie sa fille pendant plusieurs mois à ses parents, à Carantec, en raison de l'incertitude de la situation qu'ils allaient trouver en Algérie.
"A l'arrivée à Alger, le soleil tape fort et le voyage en chemin de fer vers Constantine, dans une petite micheline, fut long. Nombreux virages, nombreux tunnels, nombreux visages, nombreux klaxons, il me semblait que la micheline s'arrêtait tous les cent mètres en pleine campagne", commente Annick.
" Peu à peu aux pierres succèdent les champs, de petits arbres bien soignés, bien alignés s'avèrent être des orangers".
André accueille Annick sur le quai de gare ils rejoignent leur appartement dans le quartier Saint Jean de Constantine.
"Constantine, commente Annick dans ses souvenirs manuscrits, était alors la préfecture de l'un des "trois départements français" avec Alger et Oran. Une ville pittoresque perchée sur les rochers, entourée de ponts très escarpés. Des camions de livraison arrivaient sous la place centrale: place de la Brèche, de laquelle avait vue sur le Hamma, la vallée verdoyante. On y voyait décharger des cageots de légumes et surtout clémentines, oranges, citrons odorants. Quel magnifique spectacle! Nous y allions souvent, avec toujours autant de plaisir. C'était si beau! Plus bas la vallée du Hamma, seule verdure. Le centre de la ville était la mairie, la poste et la rue Caraman (aujourd'hui rue Didouche Mourad), artère commerciale où se cotoyaient les juives (avec leur petit cône noir au sommet de la tête), les musulmanes vêtues de leur grand voile noire, adapté par elles, lors de la chute de leur ville et la colonisation française. La rue Caraman concentrait en elle toutes les catégories de la population. Nous nous y rendions après le travail d'André dans sa section d'adaptation qui regroupait des titulaires du bac et des futurs enseignants venant de métropole. Cours théoriques avec des stages en écoles d'application constituaient son travail. Il avait loué (fort cher à notre gré) une "grande chambre" avec accès à la cuisine et à la salle de bains, un placard en réalité, dans le quartier Saint Jean, près du cimetière. Cela faisait partie du logement de Mme Séguy, une vieille pied-noir chapeautée, gantée, recevant souvent des amies pied-noirs comme elles. Pièce non chauffée, il a fait très très froid cet hiver-là. On a connu près d'un mètre de neige! Nous n'en avions jamais vue autant! De petites carrioles traînées par des ânes avançaient dans la neige: on aurait dit un paysage de Russie. Nous gardions nos vieux papiers et faisions des flambées dans le poêle de notre chambre. Les pyjamas restaient sous les pantalons! Sur le guéridon, le seul luxe de la pièce, un petit bouquet de roses qui embaumaient et que je ne retrouverai nul part ailleurs. Au-dessus de la maison, il y avait un marché en plein air. Je faisais là mon apprentissage des prix constantinois. Les femmes constantinoises faisaient porter leurs cabas par des pauvres gamins en guenille, souvent pieds nus, moyennant une hypothétique pièce. Le terme de "Yaouled" les qualifiant me heurtait, comme celui de "mauresques" attribué aux femmes de ménage musulmanes. Quelle française n'avait pas "sa mauresque", payée quatre sous, cachant ses pauvres nippes sous un long voile noir. Même Mme Séguy avait la sienne! Sans parler des petits crieurs!
André rentrait souvent avec une pile de cahiers à corriger et préparer pour le lendemain. Je l'aidais à la préparation, aux modèles pour les cahiers d'écriture. Les noms et prénoms des élèves m'étaient inconnus. J'écrivais avec soin, le jour, la date, l'année, marquait de points l'endroit où devait commencer l'écriture ou le calcul. Les cahiers ouverts, l'encre séchait; les buvards rises sur la droite se grêlaient de petites tâches d'encre rouge et violette.
Très pauvres, il nous est arrivé de faire nos poches à la fin du mois, d'acheter seulement du pain (il était excellent) et des oranges (non moins excellentes)."
Martine ne les rejoindra en Algérie que quand elle saura marcher, pour la rentrée de septembre 1955.
Arrivé à Constantine, sans passé militant, ce couple de vingt ans tire donc le diable par la queue. Les logements sont chers et rares.
Ils ne se trouvent à Constantine qu'une petite chambre inconfortable où il faisait un froid de canard l'hiver. Pour se réchauffer, Annick va passer des heures à la bibliothèque de Constantine à lire surtout Victor Hugo qu'elle adore, s'identifiant à Juliette Drouet, ou au cinéma pendant que André étudie à l'école normale. Elle est marquée par "Le Salaire de la peur" avec Charles Vannel et Yves Montand.
Le manque d'argent est cause de honte quand André part regarder des voitures chez le garagiste alors qu'il n'a pas le début d'un commencement de moyens permettant d'en payer une. Le 1er de l'an, leur pauvreté les empêche de prendre plus qu'une consommation en ville, et le couple rentre penaud à 23h à l'appartement.
Article sur l'arrivée de André et Annick Castel à Babar - La Dépêche de Constantine (dans les Mémoires d'Algérie de Guy Drouillard, IHS CGT de la Gironde)
3 - Babar: Instituteurs dans les Aurès
Finalement l'année de formation d'André va être raccourcie. L'éducation nationale a trop besoin d'instituteurs car elle développe de nouvelles écoles pour scolariser plus d'enfants "indigènes".
La première école d'affectation que le couple va inspecter avant de donner son accord fut Tamalous dans la presqu'île de Collo et la même commune mixte. L'instituteur, un pied-noir de Philippeville (Skikda), s'en allait. La classe était d'un côté de la grande route, et un logement vide de l'autre côté, avec de l'eau insalubre à cause des mines de fer ou de plomb du voisinage. Or, le couple vient de France et n'a aucun meuble. Il a besoin d'un logement meublé, même sommairement, et d'eau potable pour accueillir leur petite fille, Martine. André refusa donc l'affectation.
Un autre poste leur fut proposé dans une école que le couple d'instituteurs qui y travaillaient voulaient quitter suite à l'accident mortel de leur enfant tombé dans un trou creusé pour planter un arbre. Mais les instituteurs changèrent d'avis, et les Castel durent rentrer à Constantine.
Finalement, le troisième poste proposé fut le bon: Babar, dans la commune mixte de Khenchela, dans les Aurès, au douar Meggada.
Une "école double" toute neuve dont la seconde classe restera finalement inoccupée.
Le couple va alors quitter Constantine, quelques mois après son arrivée dans cette ville dont les Castel retiendront surtout la misère des Algériens, des enfants en particulier, mais aussi les voiles noirs des femmes, l'odeur des fleurs dans les jardins publics, le pittoresque des marchés, la couleur des oranges et clémentines dans la neige, les cigognes nichant dans les toitures des maisons arabes de chaque côté des vallées, en contrebas des ponts, l'arrogance et le racisme de certains français d'Algérie.
André avait ramené des fragments de poterie des ruines romaines de Tiddis, au nord de Constantine, sur un plateau vallonné et agricole. Le couple gagne ses lieux d'excursion le week-end comme Philippeville sur la côte (aujourd'hui Skikda) en prenant un wagon de troisième classe à partir à la gare de Constantine. Seuls "les Arabes" normalement prenaient de tels wagons, "faits pour eux".
André et Annick Castel arrivent au village de Babar le 20 février 1954.
Babar se situe à quarante-deux kilomètres au sud de Khenchela et à 160 km au sud de Constantine. C'est un village sans guère de constructions modernes, au bout de tout, adossé à un désert de montagnes au sud, à 1 200 mètres d’altitude, dans le massif de l’Aurès. Plus loin, c'est le village de Chechar, avec ses gorges et ses cirques naturels.
Les Castel inauguren la nouvelle école mixte à classe unique, du CP au Certificat d'étude primaire : d'abord 56 élèves (dont 9 filles), puis jusqu'à 68 élèves (dont 12 filles) dans la seule maison en dur du village.
La deuxième classe ne sera ouverte que pour quelques jours avant la fermeture de l'école.
Les Castel quittent donc Constantine pour Khenchela, y arrivant en car. A Khenchela, l'administrateur signa leur procès verbal d'installation, celui d'André Castel comme instituteur à Babar.
Le couple est reçu en grande pompe par l'administrateur en chef, M. de Vivis de Régis, ancien militaire, et de son second, le baron de Viars.
Les Castel ont droit alors à "une leçon patriotique", l'administrateur insistant sur la dureté et la dissidence des gens de cette région de Babar dans laquelle ils seraient les premiers à vivre en tant que français.
"Après différents achats à effectuer (réchaud à gaz notamment), raconte Annick, rendez-vous fut pris avec le secrétaire général qui devait nous accompagner. On nous donna l'adresse de l'un des rares "hôtels" de Khenchela pour dîner et coucher. Il y avait peu de convives.
Au dessert, l'un d'entre eux engage la conversation sur un instituteur et sa femme venant du Finistère qu'il se proposait de nous faire rencontrer. C'était Michel Tanguy, sa femme et leur petit garçon. Nous nous fréquenterons effectivement et nous apprendrons avec réserve et étonnement que le sieur en question, M. Tichit, était inspecteur des Renseignements généraux.
Quel beau début! Auquel nous ne nous attendions pas du tout. Nous allâmes chez les Tanguy. Il s'avéra qu'André et Michel avaient fréquenté le même lycée Tristan Corbière à Morlaix et auraient pu s'y croiser à une année près. Nous avions donc une connaissance à Khenchela. Mais nous allions à 42 km au sud, et rien entre Khenchela et Babar!".
Annick Castel poursuit ses souvenirs sur l'arrivée à Babar:
"Le lendemain, comme prévu, nous partions en jeep, avec le secrétaire, un chauffeur, munis de nos maigres bagages. Nous avions 19 et 20 ans, nous ne savions pas ce qui nous attendait. Nous étions jeunes et généreux, sans parti, bien que de gauches et laïques. Rapidement, la piste aride et droite sur plusieurs dizaines de kilomètres: au pied d'une montagne, une tache blanche, l'école de Babar. La tâche s'agrandit peu à peu et nous distinguons une maison en dur avec un étage (le seul dans le village). Je me souviens de l'école, deux classes au rez-de-chaussée, le logement au-dessus d'une des classes ombragées par des arcades. La cour de récréation était entourée d'un grillage. Il y avait aussi donnant sur cette cour une buanderie et un garage. Tout neuf! ah! un drapeau tricolore arborait le tout, près du portail à deux battants. Je me souviens de meubles et d'une odeur de paille. Beaucoup de Babaris affairés à poser les meubles là-haut! Il y avait trois grandes chambres, WC, toilettes (immenses) et une cuisine bien sûr! Rassemblement, discours ("œuvre de la France"), "le drapeau", et nous nous trouvâmes enfin seuls, après les présentations d'usage: le gardien, pour le ménage, le "postier" Djerari et la Djemâa (assemblée de notables acquis et nommés par la France). "
" Le lendemain, poursuit Annick, inscriptions.
Ils étaient nombreux (trop), pères et enfants. Le maître d'école avait revêtu sa blouse grise de laquelle pendait la ceinture. Je ne me souviens plus des critères retenus, mais nous en avons retenu 50 ou 55 (garçons et filles). Il fallait bien s'arrêter là et les mécontentements fusèrent. Ils étaient âgés de 6 à 14 ans, et constituèrent la classe unique de l'école de Babar. La classe allait de la maternelle au certificat d'études mais dans leur grande majorité nos élèves ne connaissaient pas une lettre. Il fallut aussi leur apprendre à aller aux WC que personne ne connaissait, à s'asseoir à sa place, à s'astreindre à une certaine discipline. Nous eûmes à expliquer les heures. Les enfants venaient avoir fréquenté l'école coranique où l'on était assis, à même le sol, muni de sa tablette. Où le maître régnait et punissait avec sa baguette. Les livres (un seul pour la lecture) furent distribués, plus tard les cahiers portant le nom de chacun, avec un buvard immaculé, tout rose. L'encre violette fut versée dans chaque encrier et les crayons et porte-plumes confiés aux grands, tandis que les plus petits ne recevaient que l'ardoise et le bâton de craie blanche. Un grand tableau noir avec deux rabats était fixé au mur, près du bureau du maître. Nous étions le 22 février 1954. Ils s'appelaient (dont 7 à 8 filles, fait remarquable): Ouardia, Aada, Aïcha, Zakouah, avec son éternel bigoudi métallique sur le front, Zinab, Zhora, Fatima, Baya, Assa, Awa... Les garçons: Mohamed, Ali, Amar, Allam, Bachir, Nourredine, Lamine, Abderramane, Abdelaouak, Abdenour, Kader, Abdelkader, Hocine, Souad, Tayeb, Tahar, Saïd Naceur, Mustapha, Larbi, Lounès, Boredjemai, Mokrane, Amokrane, Chérif, Mohammed-Chérid, Salah, Youcef, Rachid, Mourad, Bouzid, Sellim, Nadir, Abdallah, Abdelkrim, Ahmed, Slimane, etc. Il y avait aussi 13 S.N.P, sans nom patronymique. Beaucoup s'appelaient Sid (tapis), Djerrari (postier), Bakouche, Békouche, Saghraoui, Sehrani, ... appartenaient aux mêmes familles.
André, chaque matin, les accueillait dans la cour, puis ce petit monde se mettait en rang au coup de sifflet, et, après le silence, on entrait en classe. Les enfants étaient chétifs, vêtis d'une vieille djellaba, ou d'un vieil imperméable trop grand souvent, chaussés comme ils pouvaient: sandales, souliers sans lacets, de taille incongrue, nus pieds la plupart du temps. Leurs maigres bras sortaient des manches de la kachabia, et parfois ils ressemblaient à de petits pingouins. Ils avaient pour tout repas quelques dattes sèches et un morceau de galette. La moindre blessure, le moindre bobo guérissait grâce au mercurochrome qu'ils adoraient. Et l'aspirine fit des miracles! Certains enfants, trop fatigués, s'endormaient en classe."
Guy Drouillard, ami du couple, de cinq ans plus âgé (il est né en 1929), qui est candidat du Parti communiste algérien pour le collège européen aux élections du Conseil Général de Khenchela en avril 1955, décrit ainsi Babar et le rôle social que vont y jouer André et Annick Castel, ses amis, dans ses mémoires d'Algérie publiées par l'Institut d'histoire sociale de la CGT de Gironde:
"Babar, à 40 km de Khenchela, premier village aurésien sur la piste du sud dans la commune mixte de Khenchela. C'est un lieu de passage pour les caravanes de nomades avec leurs chameaux, à la recherche en été de pâturages plus au nord pour leurs troupeaux. Notre ami André Castel y est instituteur. Il découvre le simulacre électoral habituel dans les douars. C'est la désignation pure et simple du candidat soutenu par l'administration. Lors d'une élection législative partielle au 2ème collège (des Européens), André accepte d'être délégué du candidat communiste au bureau de vote de Babar".
Dès leur arrivée en Algérie, André et Annick Castel sont bouleversés par la détresse des Algériens des campagnes, la misère d'enfants privés de tout.
Ils aiment Babar, même s'il n'y a pas beaucoup de distractions en dehors des promenades en montagne et de la spéléologie.
C'est un visage de l'Algérie rurale fascinant. Ils nouent des relations de sympathie avec les habitants, ce qu'on peut deviner à travers leurs photos qui témoignent de beaucoup de curiosité, de complicité et d'une certaine fascination.
Les Aurésiens vivant dans la commune mixte de Khenchela sont obligés de faire parfois plus de 50 km de mauvaises pistes pour se faire soigner.
André Castel, l'instituteur de Babar, demande par deux fois à la commune mixte la création d'un poste de première urgence dans son village. Lui-même et sa femme Annick proposent leurs services. Pas de réponse. Ils décident alors d'acheter sur leurs propres deniers les produits pharmaceutiques nécessaires pour assurer les premiers soins en urgence.
Et pourtant, le couple Castel n'a toujours presque pas d'argent, vivant sur le traitement très modique d'instituteur débutant du seul André, et n'ayant aucune épargne personnelle ou familiale à disposition.
Même en vivant pauvrement selon les critères français, le couple Castel reste très privilégié par rapport à la majorité des Berbères Chaouïas des Aurès qui les entourent.
La population de Babar, Annick la décrira comme "digne, fière, très pauvre".
Un seul français réside à Babar en dehors du couple Castel, un artisan tapissier.
Quand les Castel prennent leur classe, leurs élèves arrivent à l'école le matin, complètement endormis, après l'école coranique, avec simplement une galette et quelques dattes pour se sustenter le midi.
Les Castel vivent en haut de l'école.
Dans cette école, Annick, qui n'est pas institutrice officiellement, n'en ayant pas d'ailleurs le diplôme, va corriger les copies, préparer les cahiers le soir, aider à la préparation des cours et du matériel.
Ils organiseront aussi avec André des cours du soir d'alphabétisation pour les gens du village et des environs.
Annick et André organisent aussi, on l'a vu, une petite infirmerie de fortune pour aider les habitants car il n'y a pas de médecin à Babar, ni de dispensaire.
Annick Castel met également en place une caisse de solidarité pour aider les familles et déjà assurer l’habillement pour l’école, ce qui étonne de la part de ces Français.
Les enfants qui chassent un peu leur déposent des perdrix ou d'autres gibiers à l'entrée de l'école parfois le matin, pour remercier le couple de français. Ils les conduisent sur des vestiges antiques dans les oueds de la région. Les enfants qui vivaient dans la nature connaissaient leurs terrains de jeux par cœur et guident André et Annick Castel.
En revanche dans la seule maison à l'étage de Babar, l'école donc, ils sont mal à l'aise et n'osent pas monter l'escalier qui mène au logement de fonction, car ils n'ont pas l'habitude...
La région, sur les hauts plateaux avant le désert, est belle et majestueuse, chargée d'histoire aussi avec les villes romaines de Lambèse et de Timgad qui ne sont pas très loin.
A Babar, le couple sympathise avec Mohamed Sid et d'autres artisans qui fabriquent des tapis, payés une bouchée de pain.
4 - 1er novembre 1954 à Khenchela
La proximité des Castel avec la population aurésienne apparaîtra suspecte au début de la guerre (ou des "évènements") d'Algérie.
Jugez donc: on sollicite même Annick, qui n'a que vingt ans, pour pratiquer des accouchements.
Ce qui les rend suspects également pour les colonialistes, c’est que les jours de repli forcé quand l’école est fermée, ils trouvent refuge à Khenchela auprès du petit groupe de gauche (syndicalistes) formé autour de l’instituteur Guy Drouillard, surnommé "le communiste" qui tenait l’Union locale CGT. André Castel, à la demande de son ami Guy Drouillard, acceptera d'être délégué du candidat communiste au bureau de vote de Babar pour le deuxième collège, empêchant le bourrage d'urne au profit du candidat de l'administration au bureau de vote de Babar.
Guy Drouillard était militant de la Jeunesse communiste et du PCF depuis 1946. Entré à l'école Normale de Constantine à 22 ans en 1951, deux ans avant André Castel, il adhéra au PCA et à l'UJDA, devenant ami avec l'écrivain anticolonialiste Malek Haddad, admirateur d'Aragon, d'Eluard, de Prévert, qui deviendra romancier et journaliste, et rejoindra le FLN en 1958, cessant d'écrire après la guerre.
En 1952, Guy est nommé à l'école de Khenchela, petite ville alors, au pied du massif des Aurès, où il contribue à créer l'union locale CGT.
René Vautier raconte comment, emprisonné avec des militants algériens du FLN, il entendit les éloges sur l'action émancipatrice de Guy Drouillard dans les Aurès, en soutien aux luttes sociales des travailleurs algériens exploités par le petit patronat des colons avant le soulèvement de la Toussaint, du 1er novembre 1954, créateur de la section du PCA à Khenchela, où il distribuait le journal du PCA sur le marché "Liberté" sous le regard éberlué des européens de la commune.
André et Annick Castel qui avaient été hébergés par Guy et Suzanne Drouillard à Constantine dorment souvent chez les Brel au bureau de poste de Khenchela et sympathisent aussi avec Michel et Marie-Thérèse Tanguy, communistes eux aussi, Michel Tanguy, instituteur lui aussi, normalien d'Algérie, étant un ancien du lycée de Morlaix comme André Castel, mais de trois ans plus âgé que lui.
Guidé par les Aurésiens des mechtas, André Castel pratique la spéléo avec Michel Tanguy et Guy Drouillard sous la direction de Raymond Brel, le receveur des PTT, passionné de spéléo et pratiquant averti. Ces grottes pouvant servir d'abris aux rebelles seront ensuite nombreuses à être gazées avec leurs occupants avec des armes chimiques issues de la première guerre mondiale par des bataillons spécialisés de l'armée française, comme en témoigne le documentaire "Algérie, section armes spéciales", avec des témoignages exclusifs d'appelés, diffusé en 2025 sur France.TV, avec Christophe Lafaye et Mouna Soualem.
Le 1er novembre 1954 apparaît comme le début de l'insurrection algérienne et de la guerre d'Algérie, "la Toussaint rouge", avec l'épicentre des attaques indépendantistes dans les Aurès et à Khenchela, la ville voisine de Babar.
Khenchela, à l'entrée du Massif des Aurès, à 150 km au sud de Constantine, une commune de 14 000 habitants avec un bourg de 4 000 habitants, dont 500 européens, une communauté juive importante et une communauté musulmane composée principalement de Kabyles, les Chaouias berbères des Aurès.
Au moment de l'insurrection du 1er novembre 1954, on est pendant les vacances scolaires de la Toussaint et André et Annick Castel sont à Khenchela chez les Brel.
La ville est attaquée par les "fellaghas" toute la nuit. C'est André Castel qui est venu prévenir Guy Drouillard de la signification des évènements. Le téléphone du bureau de poste du receveur des PTT Raymond Brel était le seul relais de communication pour toutes les administrations, tous les appels à l'aide.
Et ils ont pu ainsi être informés en temps réel, "passant une nuit d'angoisse à l'écoute de l'insurrection": "le transformateur électrique dynamité. Tous les bâtiments officiels ont été attaqués sauf le bureau de Poste où sont hébergés les Castel. Ordre avait été donné aux groupes armés nationalistes algériens de ne pas s'attaquer aux civils."
Un commandant d'armes a été tué et une sentinelle blessée à la caserne. Le bordj (la mairie) de la commune mixte et la gendarmerie ont été investis. Le commissariat de police occupé et un policier blessé.
A l'aube, le commando insurrectionnel se replia sur la montagne.
"C'est l'action la plus spectaculaire en Algérie du 1er novembre 1954. Khenchela l'inconnue entre dans l'histoire. " écrit Guy Drouillard dans ses Mémoires d'Algérie.
Au lendemain du 1er novembre 1954, seul européen, Guy Drouillard est arrêté par les militaires, mitraillettes au poing et interrogé parmi dix-huit suspects, du fait de ses engagements communistes subversifs. Ce sont des familles algériennes solidaires qui lui envoient tabac et nourriture.
Le 3 novembre 1954, le Parti communiste algérien a rendu public un communiqué dans lequel il dénonce "la politique colonialiste d'oppression nationale", proteste "contre les mesures de guerre", et exige que soit conduite une politique nouvelle qui "fera droit aux justes et légitimes revendications du peuple algérien" (La Guerre d'Algérie, Temps actuels, 1981. Sous la direction d'Henri Alleg. T1: De l'Algérie des Origines à l'insurrection, p.478).
La réaction du journal "Alger républicain" après la "Toussaint rouge", dans l'éditorial du 2 novembre, détonne dans le paysage de la presse algérienne:
"Plusieurs attentats se sont produits en Algérie dans la nuit de dimanche à lundi. Et pourtant, il y a seulement quelques semaines, des personnalités officielles - et tout dernièrement, même un ministre - prétendaient faire partager leur sérénité de façade à propos du "calme" qui régnait ici. A la vérité, elles ne faisaient que répéter ce qui avait été fait quelques mois auparavant pour le Maroc, quelques années plus tôt pour la Tunisie. Et puis, il y a eu les groupes de Tunisiens armées. Et puis il y a eu les attentats du Maroc. Et aujourd'hui, il y a les attentats de l'Algérie.
"Mais que, cette fois, les intéressés ne jouent pas la surprise. Car ils auront été prévenus. Prévenus par les évènements de Tunisie. Prévenus par les évènements du Maroc. Et prévenus par l'opinion algérienne. Car, ici, comme dans le reste de l'Afrique du nord, compte tenu des particularités propres à chaque pays, il y a un problème: problème vital pour l'immense majorité des gens de ce pays, problème de la suppression de l'état de fait colonial, pour l'appeler par son nom
"Pendant de trop longues années, les hommes au pouvoir ont cru qu'il suffisait de le nier pour qu'il ne se pose pas. Puis, comme il se posait quand même, ils ont cru que la violence réglerait les choses. Mais rien n'y a fait: ni la politique de l'autruche, ni celle de la mitrailleuse?
"Et aujourd'hui, rien de semblable ne réglera le problème. Ni des renforts de parachutistes et de police annoncés dans les communiqués officiels ni les arrestations arbitraires de militants progressistes comme à Batna, Khenchela, Biskra.
"Mais alors où est la solution?
"Elle est dans la reconnaissance de l'existence du problème algérien. Elle est dans la recherche d'une solution démocratique à ce problème. Elle est dans la fin des méthodes de coercition et de répression...".
Alger Républicain dénonce les jours suivants la dissolution du MTLD de Messali Hadj, la terreur des ratissages exercés dans les Aurès et le Constantinois par les compagnies républicaines de sécurité et les parachutistes coloniaux rapatriés d'Indochine. Mendès France et Mitterrand appellent à la fermeté contre tous les séditieux.
Le 10 novembre, Alger Républicain fait paraître intégralement une déclaration du Parti communiste français datée du 8 novembre:
Un article de Marie Perrot, ancienne députée communiste de Landerneau (sous le nom de Marie Lambert), résistante, envoyée spéciale de L'Humanité en Algérie (la première à parler de "guerre" et de torture en Algérie), mettra la lumière dans L'Humanité du 11 novembre 1954 sur l'arrestation de Guy Drouillard comme un des évènements marquant du tout début de la guerre d'Algérie.
Que s'est-il passé à Khenchela la nuit du 1er novembre? Vers 3 heures du matin, des attaques conduites par près de 60 à 80 hommes conduits par Laghrour Abbès, deuxième lieutenant de Ben Boulaïd (voir Les Fils de la Toussaint de Yves Courrière, p. 368/ 414-415/ p.478 du livre de poche) et les 500 européens ont peur et beaucoup crient vengeance!
Pensez donc: l'invasion du commissariat central, la mise hors service du transformateur électrique, l'exécution du lieutenant Darnault, commandant de la place de Khenchela, ça fait beaucoup...
Bientôt la guerre va commencer et chacun se souviendra du meurtre par des conjurés de l'A.L.N de l’instituteur Guy Monnerot et de sa femme le 1er novembre 1954 à l’occasion d’une opération armée qui ne les visait pas, mais le caïd de M'Chounèche, Hadj Sadok, sur un autocar Citroën d’une ligne des Aurès, entre Biskra et Arris.
Monnerot, comme André Castel, convaincu du bien-fondé de sa tâche dans une Algérie où seulement 15% des enfants musulmans allaient à l'école.
Au moment de l'arrestation de Guy Drouillard, les Brel et les Castel s'occupent de Suzanne, la femme de Guy Drouillard. Les Tanguy, eux, étaient rentrés en France avant le 1er novembre, Michel Tanguy ayant été appelé pour le service militaire.
Libéré dix jours après son arrestation suite au 1er novembre 1954, Guy Drouillard est interdit de séjour dans le département de Constantine.
Pour les Services français et pour les militaires, pas de doute, le couple Castel qui le fréquente est communiste.
C'est l'activité de Guy Drouillard et de la CGTA pour la défense des intérêts des travailleurs du bâtiment algériens, sous-payés et exploités, qui aurait retardé la finalisation du chantier de la nouvelle école de Babar en 1953.
Après l'insurrection du 1er novembre 1954, André et Annick Castel vont mettre quelques temps avant de regagner leur école, qui est provisoirement fermée pour cause d'insécurité.
Ils feront une succession d'aller-retours entre Babar et Khenchela et refuseront une autre affectation, à Tifelouine.
"Dans le village aurésien de Babar, raconte Guy Drouillard, plus tard longtemps élu d'opposition communiste à Perros-Guirec, André et Annick Castel sont les seuls civils européens. Après le 1er novembre (1954), à plusieurs reprises, l'administrateur de la commune mixte tente de les replier à Khenchela. La population les assurer de leur sécurité, réclame et obtient leur maintien".
Puis les forces chargés de la "pacification" de la région arrivent début décembre 1954 à l'école de Babar, d'abord des gardes mobiles venant de France, puis des militaires.
Ils logent d'abord dans la deuxième classe vide de l'école puis réquisitionnent une partie du logement des Castel.
Michel Tanguy avec ses amis André Castel, Marie-Thé Tanguy sa femme, Mireille Brel, Guy Drouillard et Raymond Brel le receveur des postes de Khenchela qui les initie à la spéléologie (source de la photo: Mémoires de Guy Drouillard, IHS CGT de la Gironde)
Les Castel avec les Drouillard, les Tanguy et les Brel dans les Aurès, avec un crâne trouvé dans une grotte en faisant de la spéléologie (archives privées Annick et Martine Castel)
André Castel et sa fille Martine, avec le Taxi de la liaison Babar - Khenchela (archives privées Annick et Martine Castel)
Martine Castel en décembre 1954 devant un char suite à l'occupation de leur école par l'armée française à Babar, dans les Aurès
André Castel au côté de deux femmes voilées... Annick Castel et la femme du chauffeur de taxi de Babar (archives Annick et Martine Castel)
André Castel avec Mohamed Sid, fabriquant de tapis, et d'autres travailleurs: c'était la commune mixte qui vendait les tapis de Babar et les travailleurs recevaient très peu d'argent - Photo des mémoires de Guy Drouillard: Mohamed Sid était un artiste réputé, il avait obtenu le prix du meilleur artisan de l'Union française: il réalisait ses chefs-d'oeuvre dans un gourbi bas et exigu, et la commune mixte lui fournissait la laine, tandis que lui-même fabriquait ses teintures avec les plantes du pays. Le profit de la vente des tapis revenait principalement aux commerçants et à l'administration
Babar, sa route principale près de l'école et son taxi: photo prise de l'école de Babar (photo André Castel - archives Annick et Martine Castel)
Vue de l'école de Babar, 70 ans après sa mise en service avec le couple Castel, en 2025 - - à l'époque, c'était la seule maison à étage du village
Vue de l'école de Babar, 70 ans après sa mise en service avec le couple Castel, en 2025 - à l'époque, c'était la seule maison à étage du village des Aurès
5 - Le Virus de l'Algérie: Avoir 20 ans dans les Aurès à l'hiver 1954-1955
Début décembre 1954, la répression fait rage dans les Aurès, avec des ratissages de l'armée et des forces de gendarmerie pour "rétablir l'ordre" et traquer les rebelles, décrits comme des brigands, sous l'impulsion du premier ministre Pierre Mendès France et du ministre de l'intérieur François Mitterrand.
A la rentrée de janvier 1955, la fille d'Annick et André, Martine rejoint Babar et la classe.
L’École de Babar et ses capacités de logement sont occupées par l’armée française et une section de gardes mobiles en février 1955.
Un char est posté dans la cour de l'école, non pour la protéger, ce serait parfaitement inutile, mais pour impressionner, et pour montrer que la force de la loi, chère à Mitterrand, le ministre de l'intérieur, va s'appliquer par les armes et la répression.
La classe terminée, le garage et la buanderie servent de lieux d’interrogatoire, c’est-à-dire de torture. La nuit, André et Annick sont parfois réveillés avec des hurlements de douleur venant du garage de l'école.
André Castel découvre un jour avec stupéfaction des habitants de Babar prisonniers et enchaînés au portail de l’école qu'il s'apprête à ouvrir pour faire rentrer les élèves le matin.
Il proteste vigoureusement les fait libérer de leurs liens.
Il fait un rapport à l'inspection académique de Constantine, transmis à l'administration civile de la Commune mixte de Khenchela, qui le transmet à son tour aux militaires. Ceux-ci ont désormais ordre de leurs officiers de n'échanger aucune parole avec les Castel, même pour donner l'heure.
Pourtant, au départ, et à leur arrivée, les militaires français apparaissaient presque sympathiques au jeune couple. Ils avaient la vingtaine, comme eux. Après, les officiers interdisent aux appelés de parler au couple Castel.
6 - La révolte et l'expulsion de Babar
Les Castel ne supportent par la violence dont ils sont témoin. Leur révolte face à la démesure et à la barbarie de la violence coloniale les mènera loin, eux qui n'étaient pas particulièrement politisés à leur arrivée en Algérie.
En janvier 1955, André Castel adresse un rapport officiel à l'inspection académique de Constantine pour dénoncer l'utilisation de l'école comme centre d'interrogatoire et de sévices contre les prisonniers algériens, des parents des enfants scolarisés dans l'école.
Fin mars 1955, un télégramme annonce la fermeture de l'école de Babar.
L'école est fermée aux élèves, et l'instituteur muté, mais elle continuera à servir à des fins répressives, dites de "pacification".
En avril 1955, Drouillard fut donc candidat du PCA (Parti communiste algérien) à Khenchela aux cantonales dans le collège des électeurs européens alors que tout le monde sait qu'il a été arrêté pour sympathie avec la cause anticolonialiste et la cause nationale algérienne. La tension est à son comble. Deux membres du comité central du PCA, Laïd Lamrani et Ahmed Akkache, sont envoyés pour soutenir Guy Drouillard à Khenchela mais les orateurs du parti communiste algérien sont arrêtés à un barrage par les militaires.
Puis Guy Drouillard sera chassé du département de Constantine en avril 1955.
Le 1er mai 1955 à Alger, il prend la parole à la manifestation de la CGT et du PCA, pour dénoncer la répression et l'état d'urgence qui sévissent en Kabylie et dans les Aurès. "Alger Républicain" titre sur cette prise de parole.
Comme on lui refuse un poste en Algérie à la rentrée de septembre 1955, Guy Drouillard sera contraint de retourner vivre et enseigner en France.
En mai 1955, les Castel rentrent en France avec le bébé.
A son retour en Algérie, le couple Castel est dirigé sur Aïn Yagout à quarante kilomètres de Batna où école et logement ne sont pas achevés. Muté d’abord à Batna, André Castel est, à la fin de l’année scolaire, frappé d’expulsion du département de Constantine.
Annick Pailler-Castel reste en France jusqu'aux vacances d'été avec Martine.
En juin 55, André Castel est expulsé du Constantinois comme Guy Drouillard.
Il repart de la gare de Constantine, accompagné par ses camarades. Annick et André regagnent la France pour l'été, qu'ils passent à Carantec. Ils retrouvent leurs amis, Guy et Suzanne Drouillard, Michel et Marie-Thérèse Tanguy.
Ils décident néanmoins, sans que André n'ait obtenu un nouveau poste convenable en Algérie (pour les propositions qu'on lui fait, peu "sérieuses" et probantes, les écoles ne sont pas finies d'être construites, ou très éloignées), de rentrer en Algérie en septembre 1955.
André Castel entouré par ses camarades au moment de son départ contraint du Constantinois après qu'il eût dénoncé la torture des Algériens des Aurès dans son école de Babar (archives Annick et Martine Castel)
André Castel entouré par ses camarades au moment de son départ contraint du Constantinois après qu'il eût dénoncé la torture des Algériens des Aurès dans son école de Babar (archives Annick et Martine Castel)
7 - Septembre 1955: retour à Alger, adhésion d'André au PCA clandestin
Le 12 septembre 1955, le PCA est interdit. Le gouvernement français décrète l'interdiction du Parti communiste algérien et de ses "filiales". "Alger Républicain", bien qu'il n'est pas l'organe centrale du PCA, ne peut plus paraître. Beaucoup de ses journalistes militants vont alors rentrer dans l'action clandestine anticoloniale, jusqu'aux camps de concentration et aux prisons, aux chambres de torture et jusqu'à la mort parfois.
André Castel est désormais devenu officiellement communiste: d'abord en France puis en Algérie? Dans l'état actuel de nos recherches, nous ne le savons pas. En tout cas il va rejoindre le Parti communiste algérien, entré en clandestinité suite à son interdiction en septembre 1955.
Annick est simplement sympathisante à l'époque mais travaillera pour la CGT de fin 1955 à juin 1956, avec notamment Blanche Moine, dirigeante de l'UGSA, la CGT algérienne et femme d'André Moine, dirigeant communiste et du P.C.A, ancien résistant déporté en Algérie.
Blanche Moine sera torturée par la police pendant plusieurs jours après son arrestation dans l'Oranie où elle devait intégrer un maquis communiste en août 1956 (pendant 12 jours, un avocat la décrit à André Moine "des plaies vives sur le corps, et la bouche encore ensanglantée, efflanquée, affaiblie, vieillie, méconnaissable").
André Castel reprend des études à la Faculté d’Alger ; au contact des étudiants communistes et FLN, et dans des conditions qui restent à éclaircir, il se déclare volontaire pour faire partie du groupe armé communiste lié à l'A.L.N des "Combattants de la libération".
8 - Les Combattants de la Libération: le choix de la lutte armée pour l'indépendance de l'Algérie d'André Castel
Les "Combattants de la Libération" (CDL) sont des groupes armés dirigés par le Parti communiste algérien en 1955 - 1956.
Dès 1955, avant même son interdiction, l'activité politique du PCA est devenue très compliquée. Ses journaux sont saisis - "Liberté" et "El Djezaïr el Djedida" ("Algérie Nouvelle"). Beaucoup de ses membres actifs sont arrêtés, emprisonnés ou expulsés des localités où ils militent.
Certains sont contraints de rentrer dans la clandestinité comme Larbi Bouhali ou Bachir Hadj Ali, le futur mari de la militante communiste Lucette Larribère, fille du médecin des pauvres d'Oran, communiste lui aussi, le docteur Larribère, son père, qui développe l'accouchement sans douleur en Algérie dans sa clinique d'Oran.
Le PCA présente des candidats aux élections cantonales de mars 1955, malgré sa conscience du trucage des élections. Il réussit à faire élire le Docteur Sadek Hadjarès, futur dirigeant du PCA clandestin. La participation aux élections n'empêchait le PCA de sympathiser avec la résistance indépendantiste armée. Des militants du PCA avait d'ailleurs rejoint l'insurrection dans les Aurès dès novembre 1954.
Le premier noyau communiste des "Combattants de la libération" créé par le PCA au milieu des années 1956 sera intégré au FLN en 1956.
En avril 1956, en accord avec le PCA et les Combattants de la Libération d'Alger, mis au courant, Henri Maillot, employé d'Alger Républicain, "pied noir" communiste et anticolonialiste, déserte de son unité où il faisait son service militaire, et vole un camion d'armes de l'armée française au profit de l'A.L.N et des unités de résistance communiste des Combattants de la Libération.
Le , Henri Maillot est condamné à mort par contumace pour trahison par le tribunal militaire d'Alger.
Le , le groupe de huit maquisards du maquis rouge que commandait Henri Maillot est surpris par les troupes françaises près de Lamartine dans la région d'Orléansville, le Ouarsenis. Trois membres du groupe sont tués au combat : Belkacem, Hammi et un Européen, Maurice Laban, membre du PCA, ancien combattant de la guerre d'Espagne et ancien résistant. Henri Maillot, quant à lui, est pris vivant puis confié aux gendarmes mobiles. Après deux heures de torture, on lui dit de filer. Il part à reculons en criant « Vive le Parti communiste algérien ! » et s'écroule sous une rafale.
Malgré les liens anciens entre le Parti communiste algérien avec le mouvement national algérien, le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) de Messali Hadj ou le Manifeste algérien de Ferhat Abbas, et la ligne anticolonialiste du PCA, les liens avec le FLN ne sont pas simples car le PCA est laïque, marxiste, tandis que le FLN a des composantes conservatrices ou islamistes, et également anti-communistes. Un ancien dirigeant communiste algérien mis en minorité, Amar Ouzegane, fait en sorte de régler ses comptes avec le PCA en exigeant la dissolution du mouvement, y compris pour les communistes qui feraient le choix de la lutte armée pour la libération de l'Algérie (charte de la Soumman qui prévoit une adhésion individuelle des militants communistes au Front).
Le FLN reproche au PCA de ne pas vouloir se dissoudre dans le FLN et aux maquisards communistes de chercher à noyauter l'ALN. Tout en maintenant leur refus de dissolution du Parti communiste algérien, les communistes adhèrent finalement au principe de l'intégration des Combattants de la Libération à l'ALN, étant entendu que les combattants passés à l'ALN devront cesser tout contact avec le PCA. Les groupes des Combattants de la Libération versés à l'ALN, néanmoins, pour la plupart d'entre eux, gardent leurs structures créées par le Parti communiste algérien clandestin.
Malgré ces relations problématiques, et la liquidation de certains militants du PCA au sein de maquis FLN dirigés par des chefs sectaires (liquidation dont seront victimes entre autre Laïd Lamrani et Georges Raffini, membres du comité central du P.C.A).
Le PCA avait décidé de participer à la lutte armée en juin 1955 (il semblerait que la décision de rentrer dans la lutte armée pour l'indépendance remonterait même à février 1955 selon un article de Pierre-Jean Le Foll-Luciani dans Le Dictionnaire de la guerre d'Algérie) et il avait été interdit en septembre 1955.
Avant la création des Combattants de la Libération, des communistes étaient entrés dans la lutte armée, parfois encouragés par la direction du Parti, comme dans les Aurès, ils avaient rejoint des maquis de l'ALN. La direction nationale des CDL est assurée par Bachir Hadj Ali, Sadek Hadjerès, Jacques Salort et Lucie, dit Lucette Larribère.
Les directions locales sont composées de membres du comité central du PCA. Pierre-Jean Le Foll-Luciani note qu'"entre l'été 1955 et le printemps 1956, des groupes urbains se structurent à Alger, Oran, Constantine ou Blida, des groupes à base rurale s'organisent autour des massifs du Dahra, de l'Ouarsenis, des Monts du Tlemcen ou de l'Atlas blidéen. Au total, ils regroupent probablement plus de 200 membres".
Au mois de juillet 1956, un accord intervient donc avec le FLN pour une intégration des groupes armés communistes dans l'ALN et l'adhésion des combattants à titre individuel à l'ALN, sans étiquette politique.
André Castel rentre donc dans la clandestinité et se joint au groupe d’Alger-Nord qui se met directement avec Yahia Briki, ancien rédacteur à Alger Républicain, et Abdelkader Guerroudj au service de l’ALN.
Abdelkader Guerroudj, dit Djilali, né en 1928, de cinq ans plus âgé que André Castel, est le fils d'une cardeuse et d'un journalier agricole de la région. Il grandit dans la région de Bréa et Tlemcen à l'ouest. Ayant obtenu son baccalauréat, il devient instituteur, et c'est dans ce cadre qu'il tombe amoureux de sa camarade communiste, l'institutrice Jacqueline Minne, née Netter, cette rouanaise de 9 ans plus âgée qu'elle, déjà mariée à un professeur de philosophie, Pierre Minne, qu'il épouse en 1951.
Tous deux militent parmi les groupes du PCA de la région de Tlemcen qui rejoignent la lutte armée pour l'indépendance à partir de la fin 1954. En avril 1955, alors qu'Abdelkader est candidat aux élections cantonales, comme Guy Drouillard, Jacqueline et lui sont expulsés vers la France par le préfet d'Oran. La décision cassée, ils peuvent reprendre des postes d'instituteurs dans l'Algérois au début 1956 et c'est là que la direction du P.C.A clandestin charge Abdelkader de diriger les groupes armés communistes des Combattants de la Libération à Alger, auxquels vont s'intégrer Jacqueline, et sa fille Danielle Minne.
Pierre-Jean Le Foll Luciani écrit dans "Le dictionnaire de la guerre d'Algérie": En juin 1956, les accords entre le PCA et le FLN prévoient l'intégration des Combattants de la Libération à l'ALN et leur rupture de tout lien avec le PCA. Cette décision convient aux Guerroudj, qui reprochent à la direction du PCA de ne s'être pas engagée immédiatement dans la lutte armée et de ne pas accepter la dissolution du PCA dans le FLN. Au sein de la Zone Autonome d'Alger de l'ALN, les ex-CDL (Combattants de la Libération) accomplissent des dizaines d'attentats contre des biens, ainsi que des assassinats ciblés".
Yahia Briki et André Castel seront sur la même ligne qu'Abdelkader Guerroudj. Le groupe des combattants de la Libération d'Alger auquel ils font partie intègre la Zone autonome d'Alger de l'ALN durant l'été 1956.
En décembre 1956, ils remettent à la direction de la Zone autonome d'Alger des rapports signés "Groupe d'Alger du FLN, ex-Combattants de la libération", tout en se plaignant, rapporte Pierre-Jean Le Foll Luciani, "de la méfiance des dirigeants de la Zone autonome d'Alger à leur égard", en tant qu'anciens membres du Parti communiste algérien.
Henri Alleg note dans Mémoire algérienne: "Disant craindre le noyautage communiste - en fait l'extension des rapports de confiance et de coopération entre militants de base -, ils (les dirigeants F.L.N) s'efforçaient de faire obstacle au développement possible de l'influence du P.C.A en le tenant à l'écart afin de l'"enfermer dans son cocon de chrysalide", selon le mot d'Amar Ouzegane, ancien dirigeant communiste, devenu un des inspirateurs et rédacteurs de la Charte de la Soummam, texte-programme du F.L.N d'août 1956. "
Henri Alleg, Nicolas Zannettacci, ancien maire communiste d'Oran, Bachir Hadj Ali, Sadek Hadjeres, Abane Ramdame et Ben Youssef Ben Khedda, après plus de tergiversations pour ces derniers, feront partie des dirigeants du P.C.A qui à une courte majorité refuseront la dissolution dans le F.L.N reclamé par le FLN de la part des militants communistes.
Ce « commando des bombes » d'Alger accomplit quelques mitraillages et sabotages ; il prépare un attentat contre le général Massu route du frais Vallon et tue, par la main de Abdelkader Ben M'barek, sous l'ordre de Guerroudj, le dirigeant d'extrême-droite Gérard Etienne fin 1956, un des chefs de "la Main Rouge", ultra de l'Algérie française, patron d'un cinéma et d'un bar à El-Biar, impliqué dans plusieurs faits de violence contre des Algériens musulmans. André Castel participe à ces opérations. A cette occasion, le cinéma Rex à El Biar est mitraillé. M'Hamed Hachelaf et Fernand Iveton appartiennent à ce commando. Il y a aussi le grand incendie des bouchonneries et dépôts de liège à l'est d'Alger.
Plus tard, le militant Abdelkader Ben M'barek, sous les ordres de Guerroudj et Briki, tirera sur le général Massu, qui s'en sortira.
André Castel était de ce projet et de l’opération. La clandestinité dure une année, jusqu'en juillet 1957, date de son arrestation.
Après l'attentat manqué de Fernand Iveton contre l'usine à gaz du Hamma où il travaillait, une bombe qui était destinée à faire des dégâts matériels seulement, la répression se déchaîne contre les militants communistes algériens. Boualem Makouf, Henri Duclerc, Felix Colozzi sont arrêtés. Leur chef de groupe Mohamed Hachelaf, responsable du groupe action du Champ-de-Manoeuvres à Alger, réussit à passer au travers. Jean Farrughia est arrêté au camp de Lodi et Yahia Briki, qui s'était mis à l'abri quelques jours dans son appartement d'Hussein Dey, est arrêté à son tour.
Portrait photo en prison de Yahia Briki, le chef opérationnel de la résistance communiste indépendantiste à Alger, responsable de Fernand Yveton et André Castel (archives privées Annick et Martine Castel). Yahia Briki, torturé une première fois, sera de nouveau arraché à Barberousse pour être torturé une seconde fois pour avoir attenté à la vie de Massu
9 - L'ami Yahia Briki
Yves Courrière, dans "Le temps des léopards", raconte: "Yahia Briki et "Lucien" Guerroudj furent arrêtés par la police le jour où Lacoste chargeait Massu des pouvoirs de police. "
Briki, qui avait participé à l'attentat contre Massu en Octobre 1956, était donc le chef d'André Castel, et son ami, avec l'instituteur Guerroudj. Il avait été journaliste à "Alger Républicain". Henri Alleg, Abdelhamid Benzine et Boualem Khalfa le décrivent dans La Grande aventure d'Alger Républicain comme "une sorte de géant frisé, doux et silencieux, qui a d'abord travaillé aux pages régionales avant de devenir chef de rubrique puis secrétaire de rédaction."
"Il est originaire d'Akbou, dans la vallée de la Soummam, en Kabylie où il a longtemps aidé son père à tenir sa petite épicerie de village". Sa famille est protestante, reçoit une bonne éducation qui le rend parfaitement francophone. Mais "faute d'argent, Briki a dû abandonner le lycée dès la deuxième pour gagner sa vie dans divers petits métiers. Il s'est même lancé un moment, sans grand succès, dans la fabrication et la vente de limonade, jusqu'au moment où il est venu chercher de l'embauche au journal", où il est formé par Roland Rhaïs (opus cité, éditions Delga, p. 78).
Henri Alleg l'avait connu dans la vallée de la Soummam, à la mine de fer de Timezrit, avant la guerre d'Indépendance, où il était responsable du cercle de jeunesse du village. Henri Alleg raconte dans Mémoire algérienne que les mineurs avaient toujours recours à Yahia Briki "pour les aider à s'organiser et à formuler par écrit leurs revendications et c'est ainsi qu'il est devenu à la fois leur conseiller et leur porte-parole."
Henri Alleg ajoute :
"Dans une ruelle du village où son père avait ouvert une minuscule épicerie où l'on ne pouvait tenir à plus de quatre ou cinq. Sur des étagères de bois mal équarries, outre une réserve de carbure pour l'éclairage et une corbeille de dattes sèches "en vente libre", on ne trouvait guère plus qu'un ou deux sacs de pâtes et de riz, trois ou quatre bidons d'huile d'olive, des boîtes de sucre en vrac, des cubes de savon de Marseille, produits qui ne se délivraient encore que sur remise de coupons. Ce pauvre commerce avait quand même permis au fils Briki d'aller au lycée jusqu'à la quatrième mais pas au-delà. Parmi les mineurs, quasiment tous analphabètes, il était cependant devenu assez savant pour tenir lieu d'écrivain public et occuper le poste bénévole de correspondant local d'"Alger Républicain". " (Mémoire algérienne, p.134)
Yahia Briki fait l'expérience de la brutalité de la domination et de l'exploitation coloniale dans sa jeunesse sous la férule du bachaga Ben Ali Cherif, très grand propriétaire, bénéficiaire des corvées des familles des douars, dont les mouchards et les hommes de main font régner la terreur dans la région kabyle.
"Grâce à ce système, note Henri Alleg, chaque année, un train d'une quinzaine de wagons-citernes pouvait quitter sa propriété, emportant vers Alger sa récolte d'huile. Tous les vendredis, jours de mosquée, le bachaga s'installait dans un fauteuil de style Louis XV, placé pour lui au centre du village où chaque habitant, boutiquier, artisan, revendeur ou marchand de légumes, était tenu de venir lui faire allégeance en l'embrassant sur le front ou en lui baisant la main, signes de respect et de soumission qui s'accompagnaient toujours d'un ou plusieurs billets glissés au passage dans sa paume. Les récalcitrants et les fortes têtes risquaient gros: de l'expulsion du village au passage à tabac, à la prison et même à l'assassinat pur et simple par des tueurs à son service. A qui se plaindre? Aucun commissaire, aucun juge n'aurait voulu retenir la moindre plainte contre un si grand "ami de la France" qui, de plus, savait traiter somptueusement ses amis lorsqu'il les invitait à un grand banquet, une diffa, comme on disait."
Briki est écroué après avoir été torturé par la police et être passé devant la 3e chambre du Tribunal d'Alger, puis de nouveau il est extrait de sa prison pour être de nouveau torturé.
"Au total, note Pierre-Jean Le Foll Luciani dans son article sur "Les combattants de la Libération" plusieurs dizaines de membres des Combattants de la Libération sont morts durant la guerre d'Indépendance. La majorité d'entre eux ont été tués par l'armée française - au combat, sous la torture ou par exécution sommaire. D'autres ont été liquidés au sein de l'A.L.N
(* Ce sera le cas de Laïd Lamrani et Georges Raffini notamment, membres du Comité central du P.C.A, et d'autres militants européens et musulmans du P.C.A). Une dizaine d'autres ont subi une condamnation à mort - dont une seule, celle de Fernand Iveton, a été exécutée".
Iveton est exécuté le 11 février 1957, cinq mois avant l'arrestation d'André Castel.
Article de la presse colonialiste algéroise attribuant aux communistes et à l'européenne Raymonde Péchard, "la blonde", l'attentat du Milk Bar: pendant plusieurs semaines, les milieux Algérie française ont une véritable paranoïa vis-à-vis de l'action des communistes, correspondant par ailleurs au discours des militaires de carrière qui veulent prendre leur revanche sur leur défaite en Indochine et dont les officiers situe leur action dans le cadre de la guerre du bloc occidental contre la contagion communiste
Article de la presse colonialiste algéroise sur le procès de Yahia Briki et André Castel ainsi que de 12 autres compagnons en février 1958
10 - La "bataille d'Alger": l'arrestation et la torture
Dans la nuit du 7 au 8 janvier 1957, 10 000 parachutistes partent à l'assaut de la Casbah d'Alger. C'est le bouclage absolu, le terrorisme des paras devenu la banalité. Le 19 janvier 1957, 41 militants communistes sont arrêtés à Alger. Le 11 février, à la demande formelle du gouverneur Lacoste, et suite au refus de grâce de Mitterrand, ministre de la justice, et du président Coty, Fernand Iveton est guillotiné. Il appartenait au même groupe que André Castel et Yahia Briki. Pour l'exemple, on veut terroriser les patriotes algériens, et les communistes et leurs amis. Il est intolérable que des français et des pieds-noirs épousent la cause de la lutte armée pour l'indépendance.
Annick Castel travaille comme secrétaire pour un avocat et donnait aussi des coups de main de secrétariat pour la CGT algérienne de fin 1955 à et le journal communiste et anticolonialiste de rassemblement "Alger Républicain" où elle fréquente avec Blanche Moine en 1955-1956.
En novembre 1956, Henri Alleg, le directeur d'Alger Républicain, qui a déjà fait 3 mois de prison pour dénonciation des crimes de guerre et tortures commises par l'armée dans les Aurès, est de nouveau sous le coup d'un mandat d'arrêt et rentre en clandestinité, comme beaucoup d'autres dirigeants et militants du PCA, comme Elyette Loup, fille de colon, qui est arrêtée et torturée par les paras à la villa Sésini où règne le sinistre capitaine Faulques (parfois écrit Faulk) et ses bérets verts.
Vers le milieu du mois d'août 1956, les ultras de l'Algérie française, avec la tacite complicité de la police locale, commencent à faire des attentats contre la population civile musulmane: une bombe explose dans la rue de Thèbes le 10 août 1956, à l'entrée de la Casbah, détruisant plusieurs maisons, causant la mort de dizaines de locataires (80 morts, 14 blessés).
En septembre 1956, le F.L.N riposte en frappant de façon spectaculaire des civils européens dans des cafés du centre-ville au Milk Bar, à la Cafétéria, en face de l'université. Les communistes ne participent pas à ces attentats, refusant de s'en prendre à des civils.
Et en janvier 1957, alors que le FLN appelle à une grève générale, la 10e division parachutiste, dotée des pleins pouvoirs par le premier socialiste Guy Mollet, lance donc ce qui sera appelé "la bataille d'Alger", en réalité, comme le rappelle Henri Alleg: "une immense et sanglante opération policière menée par des escouades de paras et policiers, maniant "gégène" et mitraillettes contre des civils désarmés".
"Il s'agissait par les méthodes les plus brutales, par la torture, la multiplication des arrestations arbitraires et des exécutions sommaires, de créer un climat de terreur dans la population algérienne, avec l'espoir de la couper du FLN qu'elle soutenait presque unanimement. Dans un moment de franchise, Massu avait dit à ses paras que, pour l'essentiel, la tâche qu'ils auraient à remplir serait "une mission de flics"." (Henri Alleg, Mémoire Algérienne)
A cette époque, les attentats du Milk Bar, de la Cafétéria, et d'autres exécutions et attentats à Alger sont imputés à tort aux communistes, et l'exaltation anticommuniste est très forte dans les milieux européens d'Algérie et chez les militaires de carrière, notamment les officiers qui ont fait l'Indochine, et sont inspirés par la théorie de la guerre "révolutionnaire" et de la "contre-guerilla".
Parmi des milliers d'Algériens, plusieurs militants communistes seront arrêtés et torturés pendant la "Bataille d'Alger", plusieurs seront exécutés également après avoir été torturés, sur l'ordre d'Aussaresses: Maurice Audin, Omar Djeghri, rédacteur de "La Voix du Soldat", l'avocat et militant de l'UDMA, enlevé par les paras le 9 février 1957, Ali Boumendjel, ami d'Henri Alleg, "suicidé" sur ordre du commandant Aussaresses qui se glorifiera en 2001 dans ses Mémoires de ce crime et de centaines d'autres, dont l'exécution de Maurice Audin, Larbi Ben M'hidi.
Voir: A lire: Algérie, une guerre sans gloire - de Florence Beaugé
Ils feront partie de ces 3 000 algériens "disparus" sans laisser de traces pendant la bataille d'Alger. C'est le chiffre - 3 024 "assignés à résidence" ayant disparu - retenu par Paul Teitgen, alors secrétaire général de la préfecture qui n'approuve pas ces pratiques et a voulu en conserver des traces et des preuves - qui sera confirmé par Aussaresses, à l'époque coordinateur des services de renseignement, dans une interview au journal Le Monde le 23 novembre 2000. Le procureur général d'Alger en 1957 confirmera aussi le chiffre de 3 000 "disparus" certainement tués en dehors de tout jugement et procédure légale à Alger établi comme une moyenne par Paul Teitgen dans une lettre au garde des sceaux (voir Raphaëlle Branche, La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie, p. 144).
Certains de ces "disparus" ont été abattus au cours de prétendues tentatives de fuite. Pendant ce temps, les socialistes Guy Mollet et Robert Lacoste juraient la main sur le cœur en France qu'ils menaient "une guerre propre". Aussaresses dira en 2000 que Robert Lacoste était parfaitement au courant des tortures et exécutions sommaires. Lui-même, Aussaresses, confie avoir pratiqué directement 24 exécutions sommaires de suspects ou d'ennemis passés à la torture.
La réalité: "Arrestations, internements sans jugement de milliers de citadins suspects, pratique systématique de la torture, assassinats camouflés en évasions et en disparitions, complétaient l'action des troupes de la "pacification" dans le bled, incendiant les mechtas "rebelles" et exterminant leurs habitants".
C'est que le PCA œuvre alors à Alger en 1956 au côté de l'ALN par des collectes de fond, caches d'armes, sabotages, et explosions de matériels, combats contre des militaires ou exécution de traîtres ou informateurs, comme Gérard Etienne, un des responsables de la "Main rouge" (organisation terroriste pro-Algérie française qui a précédé l'OAS), patron de cinéma et d'un bar à El Biar.
Henri Alleg est arrêté le 12 juin 1957 devant chez Maurice et Josette Audin (Maurice est professeur de mathématiques à l'université d'Alger et Josette professeure de maths en lycée, tous deux sont communistes). Maurice avait été arrêté la veille, le 11 juin. Il sera torturé pendant un mois à El Biar, par le lieutenant Charbonnier entre autre, qui fit exécuter Maurice Audin.
Le lieutenant Charbonnier dit à Henri Alleg quelques heures après son arrestation: "Ce que j'aimerais, c'est vous accrocher une pancarte autour du coup qui indiquerait simplement qui vous êtes et je vous lâcherais rue Michelet... Ils vous mettraient en pièce " (les Ultras de la colonisation).
Sa femme Gilberte, professeure de Lettres, d'origine juive et communiste comme lui, est expulsée en France. C'est là qu'elle découvre qu'Henri Alleg est aux mains des paras, puis envoyé à la prison de Barberousse où il retrouve d'autres amis proches enfermés dans les cachots des "condamnés à mort" comme Abdelkader Guerroudj, Jacqueline Guerroudj, Georges Acampora, Yahia Briki, Abdelhamid Gherab, ou encore dans d'autres cellules André Moine, Ahmed Akkache, Paul Caballero, autant de dirigeants du Parti communiste algérien, les "chouyouaïne", "communistes" en arabe. Son livre choc sur la torture, "La Question", dont le texte est sorti clandestinement de prison, est publié aux éditions de Minuit de Jérôme Lindon à la mi-février 1958, et a un immense retentissement politique et médiatique.
En juillet 57, à la fin de "la bataille d'Alger", dans un contexte d'hystérie anticommuniste et colonialiste, après d’autres membres du commando, André Castel est arrêté le 5 juillet 1957.
Un camarade a dû parler sous la torture. André Moine, dirigeant du PCA et responsable de son imprimerie clandestine, est arrêté le même jour, avec la famille Buono, Paul Caballero, dirigeant du Parti communiste qui venait de subir une année de prison.
André Castel, en clandestinité, était caché chez Marie, dit Mimi Moati, médecin dans le quartier nouveau HLM "Climat de France", où habitaient André et Annick, un ensemble urbain de 5000 logements sur les hauteurs d'Alger, à Oued Koriche, au dessus de Bab el Oued, construit en 1957 par l'architecte Fernand Pouillon.
Ils habitaient dans un immeuble à coursives appelé "Le Ranch".
Le groupe de résistance de Yahia Briki, à base d'anciens militants communistes ayant intégré l'ALN, était aussi surnommé "Climat de France".
Annick Castel, elle, continue à vivre dans son appartement de "Climat de France" car ses activités sont légales et elle n'est pas clandestine.
Arrêté le 5 juillet 1957, André Castel est emmené au centre de Birtraria, "vieil hospice désaffecté", à l'entrée d'El-Biar, sur les hauteurs d'Alger. André y reste jusqu'au 13 juillet 1957. Annick, elle sera arrêtée le 13 juillet, et conduite à Birtraria également.
Il est détenu et torturé avec les militants Mohamed Oukid, Abdelkader Ben Bachir, Amrouche, Constant Tifou à Birtraria.
Il écrira:
"Dans la voiture qui m'amenait vers Birtraria et le reste de la nuit, passé enchaîné, couché à même le sol dans la salle de garde des CRS, je me préparais à ce que serait les jours à venir. On ne vit pas 35 mois de guerre d'Algérie, sans savoir que chaque ville, chaque village, a sa "rue des Saussaies", que la France, car c'est d'elle qu'il s'agit, de ses soldats et non pas d'une minorité, a érigé en droit les tortures contre lesquelles, dans ses tribunaux d'exception, elle légifère. Seulement, ce soir-là, nous avions le choix: l'inspecteur de la D.S.T, le lieutenant parachutiste (béret bleu) s'interrogèrent: fallait-il me conduire au siège de la D.S.T, à El Biar - Para, au Casino de la Corniche? Ils optèrent pour Birtraria, vieil hospice désaffecté: interrogatoire d'identité par le lieutenant Charbonnier. Ma fiche remplie, je suis laissé à la garde des CRS, car ici, comme dans les autres "centres", ils sont affectés à la sécurité des locaux".
Le 6 juillet 1957 à l'aube, André Castel est descendu dans un cachot menant aux salles d'interrogatoire:
"Une odeur fétide y régnait, faite de moisi, de putréfaction, de sang. Tâtonnant dans le noir, je découvris de vieux sacs que j'étalais afin de m'étendre et qui, en compensation, me livrèrent leur colonie de vermine. Je ne sais combien de temps j'y demeurai. "
Dans une salle pleine de vomis et de sangs, de chaises de jardins défoncées et de cordes, est torturé à l'électricité (la fameuse gégène) sous la direction du Commissaire Redonnet puis du lieutenant Lamirel, en présence du capitaine Faulques, le patron de la villa Sésini, du caporal Heinz, de l'inspecteur Souksy.
Le capitaine de paras Faulques, béret vert de la Légion, et le lieutenant Charbonnier, sont aussi les responsables des séances de torture ciblant Henri Alleg, qu'il va dénoncer dans "La Question", écrit clandestinement en prison, et Maurice Audin, un mois plus tôt, en juin 1957. Henri Alleg a d'abord été conduit dans un immeuble en construction du boulevard Clémenceau à El Biar, où est installé un centre de torture de Massu, tout près de la maison des Briki.
On lui demande s'il connaît le fameux Maurice Audin, torturé et exécuté par les paras lui aussi. La P.J et le commissaire Redonnet président aux interrogatoires. Le lieutenant Charbonnier préside le centre de torture.
On lui bande les yeux, on le gifle, lui donne des coups de poing, l'humilie, le menace, le déshabille, le torture à l'électricité sur l'anus, le sexe, partout. Il est interrogé, c'est à dire torturé, plusieurs fois, une dizaine au moins en plusieurs jours, passé à tabac en cellule également.
Boualem dit Cheche, arrêté au maquis à Palestro semble t-il, retourné, interprète pendant les tortures et mouchard, est témoin de toutes les tortures et fait office de geôlier.
André Castel est témoin (auditif du moins) des tortures subies par Benbachir Abdelkader, Mohamed Hachelaf, Boualem, Mohamed Foudil, Mohamed Oukid, Abdelkader Ben Bachir, Mohamed Amrouche, Constant Tiffou, qui eut l'anus déformé par le supplice d'une bouteille enfoncée, Mohamed Guenatri. Certains meurent sous la torture, des morts constatées par un docteur avec le grade de capitaine para béret rouge. D'autres disparaissent, après avoir été emmenés dans des voitures, hommes désormais "sans visage", "pieds nus", "les vêtements tachés de sang". Ils sont cent, interrogés dans le centre de torture, partagés entre des simples suspects, dont les plus anciens sont employés pour les corvées, et ceux qui sont convaincus d'avoir participé d'une manière ou d'une autre à la lutte pour l'indépendance. Certains sont torturés en famille, pour accentuer la pression. Un autre est torturé par noyade dans un puits après avoir été écorché.
On le transporte entre plusieurs « villas », et, cruelle épreuve, il est mis en présence de sa femme, arrêtée le 9 juillet, après avoir entendu, le 11 juillet, les paras se demander tout haut s'ils "allaient se l'envoyer".
André Castel est aussi témoin de viols pratiqués sur des filles, entre autre une jeune fille de 16 ans, violée par plusieurs paras. Son frère, Moudjahid, avait tué à Sidi-Ali-Bouhab.
En effet, Annick a été arrêtée quelques jours après son mari, dans la nuit du mardi au mercredi 9 juillet.
Emmenée sur les hauteurs d'El-Biar dans la banlieue chic d'Alger par les parachutistes "bérets bleus" du lieutenant Charbonnier, qui lui disent: "prenez un necessaire de toilettes, on vient vous chercher, on a arrêté votre mari" (témoignage d'Annick Pailler Castel à Andrée Dore-Audibert).
Elle est conduite dans une jeep où la musique de la radio hurle à fond, conduite dans la chambre des sous-officiers parachutistes, elle est interrogée par la 2ème Brigade de la P.J et le commissaire Redonnet, l'inspecteur Sousky et le capitaine Faulques et ses hommes, dont le lieutenant Ramirel, des tortionnaires.
Annick Pailler Castel témoigne avec Andrée Dore-Audibert: "Je suis conduite dans un bureau où je suis restée deux heures, seule. Puis, un Algérie dénommé Boualem dit "Cheche" qui faisait office de mouchard probablement est venu me dire:
- Votre mari est là, le saviez-vous?
- Pour me convaincre alors que je ne le croyais pas, il m'a montré une boucle de cheveux blonds de ma fille que mon mari gardait toujours sur lui. Il m'emmène dans un autre bâtiment où il y avait des chambres de paras. J'y suis restée quatre jours. Un matin (le 10 juillet 1957) une toute jeune fille, en pleurs, que je ne vis que peu de temps, fut amenée par 4 parachutistes. Ils riaient, se moquaient d'elle grossièrement (elle ne comprenait pas le français) et c'est en les entendant que je découvris qu'ils avaient abusé d'elle. Leur cynisme n'avait pas de limites. Elle sera transférée dans un autre bâtiment."
Le lendemain de son arrivée au centre de tortures, une femme musulmane est violée. Le surlendemain, la malheureuse rejoint la cellule d'Annick Castel, emmenée par un CRS qui prétend vouloir la soustraire à un nouveau viol des paras.
Le même 9 juillet, André Castel entend les paras se demander qui allait "s'envoyer" sa femme.
11 - Le témoignage d'Annick Castel sur son séjour dans le centre d'interrogatoire de Birtraria à El-Biar
Annick Castel, qui a 24 ans à l'époque, est séquestrée à Birtraria jusqu'au 27 juillet 1957, c'est à dire pendant 18 jours.
Nous avons pu lire le témoignage manuscrit d' Annick Pailler Castel sur son passage au centre d'interrogatoire.
"10 juillet. Arrivée au petit matin d'une très jeune Algérienne, assise par terre prostrée, apeurée. C'est par les rires, les grossièretés et le cynisme des parachutistes que je compris qu'ils venaient d'abuser d'elle".
Au centre de Birtraria ; « il y avait une cave et l’on y torturait le jour, la nuit » ; installée à l’étage au-dessus, elle entend les cris et voit revenir des jeunes femmes algériennes violées.
Annick Pailler Castel raconte à Andrée Dore-Audibert: "Par les fenêtres, dont les seuls volets étaient fermés, parvenaient dans la journée des cris étouffés, des ordres brutaux. La nuit, ils seront couverts par la puissance de la musique. Dans la journée, on appelait: Jacquet, Samit, Ledo. On cherchait des volontaires, tantôt pour "donner des bains", tantôt pour passer "la gégène". Et mes geôliers devenaient intarissables sur leur emploi du temps comme s'ils avaient oublié ma présence. Un jour, j'entendis un prénom, un deuxième, puis un nom qui retint mon attention, puis la profession de la victime, je devinais peu à peu de qui il s'agissait. La description qu'ils firent, des sévices qu'ils lui infligèrent et leur hilarité! ainsi que le calvaire horrible subi par Kader le raffinement des diverses tortures, leur description précise étaient odieux: Kader le musicien, poète, rêveur, n'avoua jamais parce qu'il n'avait rien à avouer. Il en mourut! Ses bourreaux devant moi s'en vantaient!
Pour moi, c'était des interrogatoires, des menaces, "on se reverra". Tout le monde semblait pressé. Les inspecteurs de la DST, entre autres. Le 13 les policiers viennent me chercher: "On va vous montrer votre mari et ensuite on va vous expulser".
J'ai vu mon mari qui me dit également: "on va t'expulser peux-tu me donner la trousse de toilette?" Il est reparti avec eux en voiture vers la prison, probablement convaincu que je partais pour la France.
On me remet dans la pièce qu'avait occupée mon mari, une espèce de cuisine avec un lit de camp. J'espérais trouver un peu de calme, les CRS dans une grande salle continguë étaient affectés à la seule garde des locaux.
J'entendais en permanence des pas précipités dans les escaliers, il y avait une cave et l'on y torturait, le jour, la nuit: des cris, injures, hurlements; des suppliciés qui appelaient leur mère.
Très tôt le matin du 16 juillet, je suis reveillée par des cris venant de la cave: une voix de femme. On l'amènera plus tard auprès de moi. Malika, bibliothécaire et mère d'un petit garçon plus âgé que ma fille, souffrait, à la suite des tortures subies d'infections buccales et ne pouvait plu absorber d'aliments solides.
Un para est venu à nouveau la questionner devant moi, elle niait ce qui lui était reproché, ce qui lui valut dans la journée une nouvelle descente dans la cave. Elle me demanda de lui prêter mes sandales. J'entendis des cris, ceux des autres prisonniers torturés avec elle. Je suis incapable de dire combien de temps a duré cet enfer; lorsqu'elle revint, soutenue par un homme, elle n'avait plus de visage humain, ruisselante d'eau, les vêtements en désordre, elle s'abattit sur son lit de camp. Elle grelottait malgré les couvertures dont je la recouvris, réclamait à boire par signe, mais ne pouvait desserrer ses lèvres tuméfiées, disproportionnées, pour boire un verre que je préparais. Alors j'ai pris 3 grains de raison que je pressais au-dessus de sa bouche. Un quart d'heure plus tard, les paras vinrent me chercher pour me conduire ailleurs. Malika restait seule. "
(Des Françaises d'Algérie dans la guerre de libération, Andrée Dore-Audibert, Karthala, p. 215-216)
Elle voit et entend donc des suspects torturés à la gégène, avec le supplice dit de la baignoire (noyade et étouffement), par des coups répétés. Les hurlements sont omniprésents, nuits et jours (les hurlements ne s'arrêtent qu'à peine quatre heures dans la nuit).
Elle voit donc cette Malika, bibliothécaire d’Électricité et Gaz d'Algérie, l'entreprise de Raymonde Peschard et de Fernand Iveton, jetée dans sa cellule, "la bouche tellement martyrisée qu'elle en est infectée et ne peut plus manger". Puis Malika sera de nouveau torturée, violée aussi probablement. D'autres femmes lui expliquent avoir subies des viols. "Nouvelle descente à la cave pour Malika. Ses cris se mêlent à ceux des hommes. Elle remonte toute mouillée, les vêtements en désordre, supportée par un policier. Elle s'abat raide sur le lit de camp, les yeux hagards, le visage blême. Elle ne peut plus parler. Elle grelotte malgré les couvertures dont je la recouvre. Ses lèvres sont violettes. J'arrive à presser deux grains de raisin au-dessus de sa bouche"
(témoignage sur les tortures dont Annick a été témoin le 11 juillet 1957 à l'hôpital de Birtraria, publié par Marianne le 27 novembre 2000 avec le récit du viol subi sur par Annick).
Annick entend parfois les cris et les jeux des enfants dans les "villas" normales toutes proches, occupées par des Européens, dans des moments où les hurlements cessent.
Les "bérets rouges" vont participer aussi bien aux tortures que les "bérets bleus"
Annick reconnaît parmi les tortionnaires "œuvrant" à Birtraria les sergents Jacquet, Samit, le para Liedo d'Oran.
Ses geôliers partent très souvent en opération le jour ou la nuit. "Ils rentrent au petit matin les poches pleines de montres et de bijou, des postes de radio plein les bras", constate Annick. Annick les entend se vanter en riant et avec cynisme les gendarmes de Boufarik et les paras des supplices qu'ils infligent à Kader (Benbachir Abdelkader) qui auront raison de lui. Souvent de la cave du bâtiment monte une musique poussée à fond pendant les tortures de l'armée française. Les suppliciés appellent leurs mères.
Annick voit aussi M'Hamed Hachelaf, délégué CGT du personnel de l'entreprise FAMPA à Alger en 1950, puis ouvrier tourneur fraiseur, cadre syndicaliste de la CGT, le chef de Fernand Iveton, arrêté au maquis, les pieds transformés en "deux boules informes dans la poussière, enflées, infectées".
C'est Hachelaf qui dirige le groupe qui a mitraillé la façade du cinéma Rex d'El-Biar et du bar, propriété du beau-fils du maire, Gérard Etienne, un raciste notoire. Fait prisonnier dans le maquis près de Blida, avec un groupe de communistes peu armé tenu en méfiance par les chefs FLN, M'Hamed Hachelaf connu les pires tortures dans le garage Shell près du boulevard Saint-Saëns à Alger puis au centre de Birtraria: langue clouée à une planche, éclatement de l'anus par bouteille, etc.
Le seul crime d'Annick Castel, être la femme d'André Castel, engagé dans la résistante militaire armée des communistes au côté du FLN.
Comme l'écrit Pierre Ivorra, ancien journaliste à "L'Humanité" dans un article dans l'hebdomaire "Marianne" le 27 novembre 2000: "Un seul chef d'accusation pèsera sur Annick Castel:
"Usage frauduleux d'un sceau de la mairie".
Elle aurait simplement volé un tampon officiel en mairie de Carantec afin que son mari, passé en clandestinité, puisse disposer d'une fausse carte d'identité. Rien d'autre. Cher payé pour un tampon".
Le 30 juillet 1957, on trouve en effet une brève dans "Le Monde" au milieu des annonces d'arrestations par les Paras, de condamnations à mort par les tribunaux militaires, d'attentats indépendantistes:
"Mme Annick Castel épouse de l'instituteur Castel, récemment placée sous mandat de dépôt, a, elle aussi, été écrouée pour usage frauduleux d'un cachet de mairie. Elle aurait établi, de cette façon, une fausse carte d'identité pour son mari".
Après trois semaines de séquestration, sans avoir été torturée (elle est interrogée plusieurs fois, menacée et intimidée, mais sans coups) physiquement elle-même, Annick est violée dans la nuit du 26 au 27 juillet 1957 par un parachutiste.
Des C.R.S dorment dans la pièce d'à-côté et il menace de les faire venir si elle crie et se débat.
Après dix-huit jours de garde à vue, elle est transférée au Commissariat central puis enfermée trois mois et une semaine à la prison Barberousse.
Jugée, condamnée à 3 mois de prison ferme, qu'elle purgera avec Jacqueline Guerroudj à Barberousse, elle est expulsée d'Algérie, le 6 novembre 1957.
Article de la presse d'Alger sur le procès d'André Castel et "des combattants de la libération" (source: archives de la famille de Yahia Briki)
Article de la presse d'Alger sur le procès d'André Castel et "des combattants de la libération" (source: archives de la famille de Yahia Briki)
Article de la presse d'Alger sur le procès d'André Castel et "des combattants de la libération" (source: archives de la famille de Yahia Briki)
12 - Le procès d'André Castel et du groupe des Combattants de la Libération
André Castel est jugé les 26, 27, 28 février 1958 avec les autres militants du PCA engagés avec le FLN de son groupe accusés de l'assassinat de Gérard Etienne à la mitraillette devant le cinéma Rex, de l'incendie du garage Carnot, et de la tentative d'assassinat du général Massu.
Avec André Castel, présenté alors par "Le Monde" comme instituteur à Letourneux, comparaissent 13 "Européens" et "Musulmans" selon la dénomination de l'époque reprise dans l'article du Monde "Des "combattants de la libération" jugés à Alger : Yahia Briki, Abdelhaziz Brahimi, Georges Marcelli, Jean Farrugia, Georges Acampora, Mohamed Zidouni, Larbi Zerrouki, Malek Zerrouki, Louis Amrouche, Mohamed Hachefaf, chef de la cellule de Fernand Yveton, Meziane Ferhat, Jean Frikiot.
Plusieurs d'entre eux ont déjà été condamnés lors d'un premier procès des combattants de la libération avec les époux Abdelkader et Jacqueline Guerroudj et Yahia Briki.
Ce procès a eu lieu entre le 4 et le 7 décembre 1957 devant le tribunal permanent des forces armées d'Alger rue Cavaignac au palais de Justice: Jean Farrugia et Jean Frikiot ont déjà écopé d'une peine de travaux forcés à perpétuité, Georges Marcelli de 8 ans de prison. Georges Acampora a lui été condamné à mort le 9 août 1957 à l'issue du procès concernant l'attaque du commissariat de Birmandreis et celle du foyer des P.T.T.
Lors de ce premier procès, Abderrahmane Tabeb, militant du F.L.N, étudiant en chimie et fabricateur de bombes, est condamné pour la troisième fois d'affilée à la peine capitale et sera effectivement guillotiné dans la cour de la prison de Barberousse le 24 avril 1958.
Avec Taleb, Jacqueline et Abdelkader Guerroudj sont accusés de complicité dans l'attentat manqué que voulait "commettre" Iveton avec sa bombe placée sur une canalisation extérieure du gazomètre de la centrale électrique de Maison-Carrée.
Avant d'être condamnée à mort avec Abdelkader son mari et Abderrahmane Taleb, Jacqueline Guerroudj, née Netter, déclare fièrement, tel que le rapporte le volume 2 de La Guerre d'Algérie sous la direction d'Henri Alleg:
"Sous l'occupation nazie en France, j'ai été, en tant que juive, internée dans un camp de concentration pendant un temps assez bref d'ailleurs; mais j'ai été aidée et sauvée, ainsi que d'autres membres de ma famille, par des résistants français, alors que je n'avais aucune conscience, aucune activité politiques. J'ai clairement réalisé qu'il y avait des circonstances où il était impossible de ne pas prendre position et que j'avais contracté une dette que je me suis promis de payer dès que j'en aurais l'occasion. Toutes mes sympathies allaient au communisme, mais je n'ai commencé à militer que lorsque je me suis installée en Algérie, pour pouvoir lutter efficacement contre les injustices que j'avais constamment sous les yeux et qui me révoltaient".
Le procès d'André Castel, 25 ans, demeurant à l'époque de son arrestation 56 rue Général Verneau, et des autres membres des "Combattants de la libération", l'organisation communiste armée intégrée à l'ALN, devant le tribunal permanent des forces armées d'Alger a eu lieu les 26, 27, 28 février 1958 à la salle des Assises du Palais de justice d'Alger.
Jean-Yahia Briki, le chef du groupe, décrit comme "limonadier, 27 ans, demeurant 22 rue A.Rozet à El Biar", ex-employé du "Foyer des dockers" sur le port d'Alger par l'Echo d'Alger, déjà condamné à perpétuité, est avec lui, comme Benant Redouane, Brahimi Abdelazine, Georges Marcelli (27 ans, gérant de librairie, directeur de la "librairie nouvelle", déjà condamné à 8 ans de reclusion au procès Guerroudj), Jean Farrugia (42 ans, plombier à l'A.I.A de Maison Blanche, déjà condamné aux travaux forcés à perpétuité), Georges Accampora (dit "Gilbert", 32 ans, sapeur-pompier, condamné à mort pour l'attaque du commissariat de Birmandreis), Mohamed Zidouni, ouvrier à El-Biar, Larbi Zerrouki et Malek Zerrouki, 23 ans, chauffeur, Lounès Amrouche, M'hamed Achelaf, 38 ans, tourneur, déjà condamné à la perpétuité, Ferhat Meziane. Nouredine Rebbah, 26 ans, maître d'internat, est lui en fuite et jugé par contumace.
Quatre attentats terroristes leur sont imputés:
- L'assassinat de Gérard Etienne, propriétaire du cinéma "Rex" à El-Biar le 2 septembre 1956, devant son cinéma, "perpetré par Benalli et Briki, avec une mitraillette fournie par André Castel en provenance du lot d'Henri Maillot".
- La tentative d'assassinat le 6 octobre 1956 du général Massu, commandant la 10e division parachutiste, à Montplaisant, route des vieillards, à la Bouzaréa (l'auteur est Benani, avec les complicités de Briki, Castel, Farrougia, Rebbah)
- l'attentat et la tentative d'assassinat contre M. Phalip, pâtissier à El-Biar, commis le 18 décembre 1956
- l'incendie volontaire du garage Tardieu le 27 juillet 1956 à El-Biar
Michel Bruguier, Roger Cevaer, et Jean Labadie du barreau de Paris défendent les Européens du groupe.
Michel Bruguier cherche dès le premier jour du procès à attester de la nullité de la procédure pour irrégularités, détentions arbitraires, sévices graves, infractions au code d'instruction criminel. Le commissaire du gouvernement cherche à intimider l'avocat communiste en lui reprochant des propos injurieux pour la justice militaire.
L'accusation cherche à insister sur l'appartenance communiste et les responsabilités au sein du PCA des membres du groupe, ce que Briki admet.
André Castel, selon la presse (L'Echo d'Alger), décrit "en rupture d'école depuis le 3 janvier 1957", répond à son interrogatoire avec une grande désinvolture: "Moi, un militant actif du PCA? C'est de la haute fantaisie, et en tout cas, une curiosité...". Marcelli annonce que ses aveux ont été obtenus sous la torture. Farrugia nie avoir des activités au sein du PCA depuis qu'il s'est établi comme artisan plombier en avril 1954 mais "développe ses états de service dans la Résistance". Acampora dit qu'il appartenait au PCA jusqu'à la dissolution du parti. Amrouche et Achelaf admettent eux leur qualité de militants communistes mais nient faire partie des "combattants de la libération".
Les 13 accusés, face au commissaire Redonnet en charge de l'enquête sur le groupe des Combattants de la Libération, avec le commissaire Salas, qui en a également interrogés, vont expliquer que leurs aveux ont été extorqués sous la contrainte et la torture. Redonnet nie avoir torturé Briki. Achelaf et Farrugia diront que Redonnet a utilisé des tortures à l'électricité et à l'eau pour leur faire signer des aveux sur des scénarios d'attentats inventés par lui.
Un témoin de l'accusation, Abdelkader Dekdouk, chauffeur de taxi, déclare également avoir été forcé à témoigner contre les frères Zerrouki, sous la torture administrée par la police.
Le lieutenant Charbonnier, assassin probable de Maurice Audin, préposé aux basses besognes, prétend avoir traité André Castel, seul européen détenu à Birtraria, "avec des égards particuliers".
Castel répond: "Je n'ai rien à reprocher au lieutenant mais il était au courant des supplices que m'ont fait endurer ceux qui m'ont interrogé et en particulier le capitaine F." (Faulk très certainement). Le journaliste de l'Echo d'Alger poursuit son compte rendu de procès: "Il décrit avec amertume les installations aménagées pour les tortures de l'eau et de la dynamo. Achelaf confirme avec véhémence les déclarations de son co-accusé". L'Echo d'Alger précise le 1er mars 1958 que le lieutenant Charbonnier a nié qu'André Castel ait été torturé à Birtraria, même par ses subordonnés.
Jean-Yahia Briki déclare à l'audience "Je suis un Algérien conscient. Je ne suis pas un anti-Français. Ma formation chrétienne m'a appris à apprécier l'amour du prochain, la vérité et la justice. Je n'ai pu m'empêcher de juger durement certains aspects de la vie quotidienne dans certaines familles misérables quand en découvrant le régime colonial. Incompatible avec ma formation. Incompatible avec ma formation. Seule l'abolition de ce régime peut aider à la fraternisation de tous les éléments qui forment l'Algérie. Tous unis, les Algériens veulent accéder à la liberté de gérer eux-mêmes leurs affaires propres... Je ne peux accepter la qualification de "malfaiteur" car nous sommes des combattants et nous aurions aimé être traités comme des prisonniers. J'ai confiance dans l'avenir. Le jour n'est pas éloigné qui verra le triomphe de la justice" (propos rapporté par l'Echo d'Alger, le journal d'A. de Serigny).
Farrugia dénonce une ambiance de tortures dignes de la Gestapo contre lui administrées sur ordre du commissaire Redonnet pour lui faire avouer une participation à l'attentat commis le 6 octobre 1956 contre Massu, au cours duquel le caporal chef Happey a été blessé.
Dans un communiqué, les avocats de la défense, Michel Bruguier, Roger Cévaer, Louis Labadie précisent à leur retour d'Alger que André Castel a formellement accusé Faulk de l'avoir torturé (il avait d'ailleurs saisi la commission de sauvegarde des Droits et des Libertés sur ce chapitre, sans effet), probablement avec le blanc-seing de Charbonnier. Il a aussi rappelé le "viol commis sur la personne de son épouse alors qu'elle-même était détenue à Birtraria". Le communiqué des avocats des Combattants de la libération précise aussi que le président du tribunal, le colonel Roynard, a également refusé que le lieutenant Charbonnier réponde aux accusations contenues dans le témoignage du directeur d'Alger Républicain, Henri Alleg, dans son livre La Question. Le tribunal a considéré que les aveux de André Castel ayant été obtenu sous la torture concernant la tentative d'attentat manquée contre le général Massu, il ne retenait pas la participation à cet acte faisant l'objet d'un chef d'accusation.
Le journal Le Monde du 8 mars 1958 précise: "Dans son réquisitoire, le commissaire du gouvernement avait estimé que les accusés ne pouvaient être dissociés les uns des autres par le jugement, leur responsabilité étant collective. Il avait, en conséquence, demandé la peine de mort pour quatorze inculpés".
Le Journal d'Alger du 2-3 mars 1958 donne un aperçu du réquisitoire sévère, empli d'amalgames et d'assimilations hâtives, d'insinuations douteuses, d'anti-communisme et de paternalisme colonial du commissaire du gouvernement, le commandant Gainet, en en citant des extraits:
"Je ressens trop la lourde peine de ce pays devant des évènements qui depuis trois ans paraissent s'aggraver: le sang coule toujours et la haine des méchants n'a pas désarmé, le concert de trahison n'a pas ralenti! Ceux qui hier encore comme Briki se penchaient sur la misère de leurs frères musulmans en nous parlant du cadre pénible de sa première enfance, pourquoi se sont-ils ralliés au drapeau des destructeurs, qui brûlent les récoltes, les écoles, qui assassinent à longueurs de journée les enfants, les femmes, et les meilleurs, parmi leurs bienfaiteurs. C'est injustifiable! Et je pense au docteur Brichet qui est venu échouer à Bougie où il est tombé... au petit-fils de la grande famille des Trabut, lâchement assassiné aussi... aux enfants de mon village... tous gens qui étaient parmi les bienfaiteurs, qui se penchaient avec amour sur cette population.
Ce procès est presque un anniversaire, voilà en effet un an c'était l'affaire Mezzi qui intéressait précisement le secteur d'El Biar; mêmes rites, mêmes genre de crime, seuls les visages des accusés ont changé. C'est peut-être le même destin qui a voulu que réunis à nouveau, nous fussions les témoins d'une sorte de bilan d'une année criminelle marquant la progression dans le perfectionnement des hommes et des méthodes. Mezzi était à sa façon un convaincu. Il nous disait "Nous sommes des apprentis, mais d'autres viendront et seront mieux outillés et mieux armés". C'était vrai: ces hommes, vous les avez aujourd'hui! Mezzi, c'était le petit baron du moyen âge: les Castel et les Briki, c'est le collectivisme de la terreur avec ses échelonnements compliqués, en profondeur, son secret.
Hier, les engins étaient médiocres, aujourd'hui on découvre le machiavélisme de la mise en place comme celui qui domine les débats de ce genre: l'assassinat de M. Gérard Etienne. Si la main de Moscou ou l'esprit du Kremlin circulent dans ces affaires, je ne veux pas le savoir. Je n'entends pas faire le procès d'une idéologie. Les idées sont sacrées et il appartient à chacun de nous de s'en faire des idéaux plus ou moins valables. Que ceux-là qui aient eu des idéaux politiques qui les ont amenés à se remplir les mains de sang, cela les regarde, mais de ce sang, j'entends leur demander des comptes aujourd'hui!...".
L'article du Journal d'Alger cité (2-3 mars 1958) ajoute: "Passant au cas particulier de chacun des hommes proposés au jugement du tribunal, l'accusateur analyse les facteurs psychologiques qui les ont fait agir. Cela le conduit à n'admettre aucune excuse suceptible d'atténuer en quoi que ce soit leur responsabilité".
"Nous avons la preuve irréfutable qu'un ensemble terroriste, un groupe d'homme communiant dans la même volonté criminelle ont concouru à ces assassinats: ils ne peuvent être distingués dans le châtiment, aussi je vous demande de ne prononcer que des peines capitales".
Le commissaire du gouvernement demande donc la peine de mort pour les treize accusés, "une peine collective", comme le précise un journal algérois, devant répondre selon lui au "collectivisme de la terreur"!!!
Suite au réquisitoire du commissaire du gouvernement, les avocats de la défense vont plaider, M. Gonon du bareau d'Alger, M. Labadie et Cevaer du barreau de Paris et M. Bruguier.
Bruguier "a notamment montré l'évolution des sentiments du peuple algérien en retraçant la vie de Briki né de père Kabyle et de mère Européenne qui fut conduit au travers de son activité de journaliste à "Alger Républicain" à prendre conscience des injustices faites à son peuple. Il s'est élevé également contre la peine sévère réclamée par le commissaire du gouvernement rappelant que la cour d'Assise d'Aix-en-Provence a récemment condamné à quinze ans de travaux forcés un Européen d'Algérie qui avait tué trois musulmans et posé la question: "est-ce que la vie d'un contre-terroriste doit être vengée par le sang de treize Algériens attendu que la vie de trois musulmans vaudrait seulement quinze ans de travaux forcés?".
Le tribunal va finalement rendre son verdict sans prendre en compte l'attentat contre Massu.
13. André Castel condamné aux travaux forcés à perpétuité
Le 1er mars 1958, sont condamnés à mort dans le procès des "Combattants de la libération" autrement appelés les "communistes d'El Biar" ou les "Combattants de la libération d'El-Biar" quatre prevenus: Jean Briki (Jean, le vrai prénom, à consonnance française, de Yahia Briki), Redouane Benani, Abdelaziz Brahimi, et Mohamed Rebah, jugé par contumace.
Des peines de travaux forcés à perpétuité sont prononcés contre André Castel, mais aussi Mohamed Zidouni, Lounis Amrouche, et M'Hamed Achelaf.
Les autres accusés sont condamnés aux travaux forcés à temps ou à la prison.
Georges Marcelli écope de vingt ans de travaux forcés.
Mazioni Ferhat écope de trois ans de travaux forcés, Larbi Zerrouki de deux ans, quand Malek Zerrouki reçoit un an de prison.
Jean Ferrugia et Georges Acampora sont relaxés de la poursuite sur ce procès mais faisaient déjà l'objet pour le premier d'une condamnation aux travaux forcés à perpétuité et pour le second à la peine capitale.
Yahia Briki avait été, rappelons-le, torturé une première fois à son arrestation, emprisonné, puis de nouveau sorti de Barberousse par Catherineau, en toute illégalité, pour être de nouveau torturé par les Paras. C'est ce même Catherineau qui présidera le procès militaire de juin 1960 où Henri Alleg allait comparaître et où une militante fut condamnée pour avoir fourni l'asile chez elle à André Castel.
Le 13 juin 1960, le journal "Le Monde", sous la plume de J.M Theolleyre, rend compte d'un nouveau procès contre des communistes algériens, celui d'Henri Salem, dit Henri Alleg, André Moine, Paul Caballero, Georges Catogni, déjà détenus, et de Constant Tiffou, Fernand Boillat, Christian Buono, et Jeanne Jornet. Le dixième est Maurice Audin, officiellement disparu, mais déjà exécuté par les Paras.
Le chef d'inculpation contre Jeanne Fornet est celui d'avoir hébergé André Castel, déjà condamné aux travaux forcés à perpétuité pour l'attentat contre le général Massu. Cet attentat, précise Le Monde, "est sans doute celui qui eut lieu au début 1957 pendant la bataille d'Alger. Alors que le général Massu descendait de sa résidence de la Bouzaréah à son P.C d'Hydra, sa voiture avait été mitraillée par un terroriste. Mais ces faits ne furent pas divulgués à l'époque".
14. L'emprisonnement d'André Castel
André Castel est emprisonné au départ à Maison-Carrée (aujourd'hui de son nom arabe la prison El-Harrach) à l'est d'Alger. Abdelkader Guerroudj, Jacqueline Guerroudj, Yahia Briki, Georges Acampora, Abdelhamid Guerab, sont eux emprisonnés à Barberousse, dans ou à proximité du quartier des condamnés à mort, où Henri Alleg va les rejoindre avant d'être transféré à Rennes et de s'évader.
Henri Alleg a été lui aussi brièvement emprisonné à Maison-Carrée. Il raconte son séjour là-bas pendant 15 jours: "Nous étions un peu plus de cent dans une salle rectangulaire dont les deux grands côtés étaient occupés par des paillasses des prisonniers qui s'étaient regroupés suivant leurs affinités ou simplement parce que originaires du même douar ou du même quartier. Des musulmans pour leur écrasante majorité et une douzaine d'européens, tous communistes. Certains étaient des fellahs venus de douars éloignés. Contrairement aux travailleurs des villes, ils n'avaient jamais eu de réels contacts avec des Européens et encore moins avec des militants communistes ou syndicalistes. Bien souvent, les seuls qu'ils avaient eu l'occasion d'approcher étaient les gendarmes, montés jusqu'à leurs douars à la recherche d'insoumis ou des gardes forestiers venus leur dresser des procès-verbaux pour avoir défrîché une zone interdite. Côtoyer des Européens - même s'ils n'étaient pas nombreux - engagés, comme eux, dans le combat pour l'indépendance alors que, dans le même temps, des soldats français mettaient l'Algérie à feu et à sang, leur semblait incroyable et constituait une extraordinaire découverte. Ils apprenaient en même temps ce que cachait ce mot mystérieux de chouyouaïne qui veut dire "communistes" en arabe. " (Mémoire algérienne, p.234-235)
Henri Alleg raconte comment les détenus s'apprennent mutuellement et réciproquement l'arabe ou bien le français, comment membres du F.L.N, du P.C.A, et aussi du M.N.A de Messali Hadj, arrivent à trouver des modus vivendi en prison.
Ironie de l'histoire, c'était là que les députés communistes métropolitains avaient été déportés et emprisonnés quinze ans plus pendant la seconde guerre mondiale, sous le régime de Vichy, et qu'ils avaient pu alimenter en conseils et analyses les militants communistes algériens.
Les condamnés à mort du procès des Combattants de la libération et 181 militants du FLN ont vu leur peine commuée en travaux forcés à perpétuité par grâce du général de Gaulle en janvier 1959.
Peu après que André Castel ait été condamné par le Tribunal Permanent des Forces Armées d'Alger le 1er mars 1958 à la réclusion et aux travaux forcés à perpétuité, il est envoyé dans la prison de Berrouaghia, près de Médéa, une prison ressemblant à un camp de concentration où les sévices sont importants.
Berrouaghia était l'une des centrales d'internement avec Lambèse et Maison-Carrée, et d'autres camps d'hébergement installés sur les hauts plateaux et dans le sud, qui recevaient les condamnés après leur procès.
L'avocat des Castel et des Combattants de la Libération, Michel Bruguier, se déplaçant à Berrouaghia, pourra dénoncer la violence des brutalités subies par les prisonniers (les objets envoyés par les conjoints sont écrasés par terre, les bastonnades sont très fréquentes) et obtenir une relative amélioration du régime carcéral. Il obtient aussi que les anciens condamnés à mort soient transférés de Berroughia à Loos dans le Nord de la France, près de Lille, mais André Castel refuse et reste à Berroughia.
Qu'est-ce qui a pesé sur son refus d'être incarcéré en France, où les conditions de détention étaient moins violentes? Il avait tourné la page de la France après avoir été torturé par ses militaires et témoin de ses sévices pour garder l'Algérie Française. Il était encore à la merci d'une réquisition possible pour le service militaire... Il ne voulait pas abandonner ses camarades. Ou bien craignait l'accueil de "traître" à la patrie qu'il recevrait en France. Plusieurs interprétations peuvent être donnés.
La prison de Berroughia, à 920 mètres d'altitude, était l'une des plus vieilles prisons coloniales, datant de 1853, transformée en 1914 en "pénitencier agricole". La prison, qu'on peut aussi appeler un bagne, s'est spécialisée ensuite dans les prisonniers politiques, les "terroristes" condamnés à de longue peine.
Des "soldats du refus", opposés à la guerre d'Algérie, y furent également emprisonnés, comme le communiste Alban Lietchi, qui a refusé en juillet 1956 de prendre les armes contre un peuple "qui lutte pour son indépendance", initiative d'insoumission que ne cautionne pas le PCF, contraire à ce qu'il estime être "le travail de masse" efficace des appelés pour convaincre leurs camarades, même si le Secours Populaire, avec un comité de soutien composé de nombreux communistes, coomme Julien Lauprêtre, Henri Martin, Mathilde Gabriel-Péri, va venir en aide à Alban Lietchi et exiger sa libération, avec des appels relayés par "L'Humanité". Les mauvais traitements, les conditions d'hygiène et d'alimentation et l'absence ou la mauvaise qualité des soins sont dénoncés dans la presse, notamment par Jean Farrugia.
Jean Farrugia, ancien résistant déporté à Dachau, ce qu'il rappelera à son procès, membre du parti communiste algérien, est enfermé d'abord au camp de Lodi en 1956. En 1957, il en est extrait, conduit dans les locaux de la P.J, et torturé et détenu 7 jours. En décembre 1957, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité, pour son activité au sein des "Combattants de la libération". C'est après sa condamnation qu'il va connaître dans les années 1958-1959 la centrale de Berrouaghia. Dans cet ancien poste fortifié sur la route du Sud-Algérien s'entassent dans les pires conditions 2 000 prisonniers.
C'est ici qu'on s'occupe spécialement des détenus "dangereux" et des "intellectuels". Quelques "droit commun" aussi, condamnés à mort graciés, y purgent leur peine. Jean Farrugia, dans une longue lettre qu'il parvient à faire sortir du bagne, et qui sera publiée dans L'Express le 8 octobre 1959, décrit ce qu'y est la vie quotidienne:
" A l'arrivée des convois provenant de diverses maisons d'arrêt, tous les surveillants étaient mobilisés pour "la réception" des détenus. En présence du directeur, du sous-directeur et du surveillant-chef, les coups de poing, de pied et de tuyau en caoutchouc pleuvent sur les prisonniers. Le sang giclait de partout. Le convoi du 30 avril 1959 fut particulièrement maltraité (...) Je passerai sur les conditions qui ont rendu fous des dizaines de prisonniers, rels Bisker, Abdelkrim (douanier à Oran), Alsace, Matées, Sidi (...). Ces prisonniers qui sont à la salle 1 nagent dans leurs excréments (...) A coups de pied et de tuyau en caoutchouc, 1 700 détenus étaient "douchés" en quatre heures. Ils se déshabillaient en plein air et attendaient avec 0,50 m de neige en hiver. Dans les salles, la direction de la prison donnait "carte blanche" aux prévôts, tous condamnés de droit commun, pour appliquer la discipline, c'est-à-dire provoquer, maltraiter ou se livrer à des actes contre nature avec les prisonniers (...) On passait toute la journée assis, dehors, à même la boue, par toutes les intempéries, sans bouger et parfois sans pouvoir parler. Des prisonniers tuberculeux, vieillards, malades de toutes sortes, gelaient de froid ou tombaient d'insolation l'été".
En prison, il est devenu Mourad Castel pour manifester son choix algérien et être dans le camp FLN marquant ses distances avec les « communistes » dits « européens ».
Article de la presse d'Alger sur le procès d'André Castel et des combattants de la libération (source: archives de la famille de Yahia Briki)
Article de la presse d'Alger (L'Echo d'Alger) sur le procès d'André Castel et des compagnons de la libération (source: archives de la famille de Yahia Briki)
Article de la presse d'Alger (L'Echo d'Alger) sur le procès d'André Castel et des combattants de la libération (source: archives de la famille de Yahia Briki)
Article de la presse d'Alger (L'Echo d'Alger) sur le procès d'André Castel et des combattants de la libération (source: archives de la famille de Yahia Briki)
Article de la presse d'Alger (L'Echo d'Alger) sur le procès d'André Castel et des combattants de la libération (source: archives de la famille de Yahia Briki)
Article de la presse d'Alger (L'Echo d'Alger) sur le procès d'André Castel et des combattants de la libération (source: archives de la famille de Yahia Briki)
L'écho d'Alger, 1er mars 1958 sur le procès d'André Castel et des combattants de la libération (source: archives de la famille de Yahia Briki)
L'écho d'Alger, 1er mars 1958 sur le procès d'André Castel et des combattants de la libération (source: archives de la famille de Yahia Briki)
L'avocat Michel Bruguier en 1967, l'année de son décès, alors qu'il était occupé au procès de l'affaire Ben Barka
15 - 1958 - Le procès du viol
L'avocat de Annick Castel est le communiste Michel Bruguier (1921-1967), ancien résistant sous le pseudonyme de "Commandant Audibert", futur dirigeant du Mouvement de la Paix, qui défendit Raymonde Dien pendant la guerre d'Indochine.
Michel Bruguier fut donc également, on l'a vu, l'avocat des Combattants de la Libération. Michel Bruguier fut happé par la défense anticoloniale pendant la Guerre d’Algérie. Gérant effectivement la dimension organisationnelle du collectif d’avocats mis sur pied par le Secours Populaire Français en liaison avec la Section coloniale du PCF, il fut chargé de coordonner le travail de nombreux avocats métropolitains en Algérie. Il fut personnellement le défenseur de Jacqueline et Abdel Kader Guerroudj, condamnés à mort en décembre 1957 à Alger dans le procès des « Combattants de la libération », des anciens membres du PCA ralliés au FLN.
Il assista aussi des combattants indépendantistes qui furent condamnés à mort et à la perpétuité pour le procès des bombes et des attentats début 1958, du groupe Guerroudj-Briki.
Michel Bruguier va s’employer à faire avancer la plainte d'Annick Castel pour viol auprès du Tribunal des Forces armées, le parachutiste auteur du viol ayant été identifié.
Michel Bruguier est un ancien chef de la résistance FFI dans le Gard, membre du PCF à la Libération fait donc partie des avocats courageux et de choc, pour la plupart membres du PCF, qui défendent les indépendantistes algériens, comme Nicole Dreyfus, Pierre Braun, Pierre Kaldor, Léo Matarasso, Angélique Dominique (voir Henri Alleg, Mémoire algérienne, p. 239).
Ce groupe constitué par le PCF s'adjoint aussi des avocats humanistes et progressistes comme Gisèle Halimi. Ces avocats engagés, mettant souvent leur vie en jeu dans l'ambiance hystérique provoquée par les colonialistes ultras en Algérie, vont jouer un rôle essentiel de pont entre Paris et l'Algérie.
Ces avocats défendent des militants du F.L.N aussi bien que les militants communistes.
C'est Léo Matarasso, qui a accompagné Gisèle Halimi, sur la défense des accusés algériens du procès d'El Halia, à Philippeville, dans une ambiance survoltée de lynchage raciste, qui conseillera à Henri Alleg d'écrire son témoignage de la torture en prison, ce qui deviendra "La Question", si importante pour dénoncer la torture et l'arbitraire, la violence terroriste de l'Etat français en Algérie. "Tu écriras, lui avait-il dit, pour ces milliers d'Algériens qui ne peuvent le faire et qui sont passés ou risquent encore de passer par les épreuves que tu as connues".
C'est lui qui ramènera Martine en métropole après l'arrestation de sa mère et de son père. Il fut aussi personnellement le défenseur de Jacqueline et Abdelkader Guerroudj, condamnés à mort en décembre 1957 à Alger dans le procès des « Combattants de la libération », des anciens membres du PCA ralliés au FLN.
Annick Castel assiste au procès à huis-clos au Tribunal permanent des forces armées à Alger le 18 avril 1958 ; l’avocat du parachutiste violeur dont le nom est Bernard Boucot, Me Georges Gutermanoff, qui sera avocat de Salan et des accusés de l’OAS, plaide non coupable pour son client, et à l’adresse d’Annick Pailler, multiplie les dénonciations de communisme pour des activités anti-françaises. Le parachutiste Bernard Boucot est condamné à deux ans de prison avec sursis le 18 avril 1958.
C'est l'un des rares tortionnaires à être passé devant un tribunal en pleine guerre d'Algérie.
André Castel témoignera ensuite combien se poursuivront les viols de l'armée française sur des Algériennes.
16 - André Castel devient Mourad l'algérien
André Castel ne sera libéré qu’à l’indépendance. André Castel après sa sortie de détention décide de vivre en Algérie.
Après l’indépendance, marquant ses distances avec les communistes, Mourad Castel se joint à l’équipe qui travaille avec Belaïd Abdesslam au FLN.
Mourad Castel refait sa vie en Algérie avec une nouvelle épouse algérienne, tout en gardant des contacts avec Annick qui vient le voir en Algérie avec sa fille Martine. Il sera marié deux fois en Algérie.
Il se convertit à l'Islam et s'éloigne du parti communiste (y compris en prison pendant la guerre) même s'il reste ami avec ses anciens cadres communistes de l'action clandestine, Yahia Briki et Abdelkader Guerroudj.
Mourad Castel a été le premier directeur de l'Institut des Hydrocarbures et des Textiles de Boumerdès (anciennement Rocher Noir, devenu la capitale administrative de repli en lieu et place d'Alger dans le chaos de la fin de la guerre d'Algérie, après les accords d'Evian, et qui restera un lieu de formation de premier plan en Algérie indépendance), la dénomination de cette école d'ingénieur d'élite, une des plus prestigieuses d'Algérie à l'époque, étant Centre Africain des hydrocarbures et textiles. Boubakeur un ami qui a fait cette école m'a dit combien Mourad Castel était respecté comme directeur de cette école supérieure. Dans cette nouvelle école d'ingénieurs publique d'élite de Boumerdes, Mourad œuvrera à poser les bases de l'industrie nationale algérienne.
Mourad Castel est naturalisé algérien en 1964.
Il se consacrer au développement de l'Algérie nouvelle, devient haut fonctionnaire du Plan, intègre le ministère de l'Industrie et de l'énergie.
En 1967, le tribunal des forces armées de Rennes retire ses charges contre André Castel pour insoumission.
Il devient conseiller du gouvernement algérien FLN, puis premier directeur du ministère de l'Industrie Belaïd Abdesslam en 1971, ce qui en fait le plus haut fonctionnaire algérien d'origine européenne, quand son ami Yahia Briki est lui haut-fonctionnaire au ministère du travail.
Il vit dans la résidence Aérohabitat sur les hauteurs d'Alger, construite au début des années 50 par les architectes Louis Miquel et José Ferrer Lalouë dans le style Le Corbusier.
André Castel et Yahia Briki, les deux camarades de combat clandestin pour l'indépendance restent complices, se fréquentent et aiment se moquer gentiment l'un de l'autre, c'est un souvenir que nous avons pu évoquer avec Martine, la fille de Annick et André Castel, comme avec Lila Briki, une des filles de Yahia Briki. Yahia Briki donne des commandes et rend des services à ses amis artistes communistes Kateb Yacine et le peintre M'Hamed Issiakhem. Il fréquente encore un des dirigeants du P.C.A Abdelhamid Benzine
Ce sera le plus haut fonctionnaire du gouvernement algérien d'origine européenne.
Il décède en 1991 juste au début de la décennie noire et avant d'avoir à vivre toutes ces violences et atrocités qui ont secoué l'Algérie dans la guerre entre le pouvoir et les islamistes.
Document électoral de liste de Roger Gaston (PCF) d'union pour une gestion sociale, moderne & démocratique avec Annick Castel candidate. Mars 1971. Document conservé aux archives du Val d'Oise
Liste des municipales à Goussainville avec laquelle pour le compte du PCF Annick Castel se présente aux élections municipales de mars 1965
17 - Annick se reconstruit par la solidarité et le militantisme
Annick Castel-Pailler, à son retour en France, est prise en charge par ses parents et ses beaux-parents à Carantec. Elle a des difficultés à parler de ce qu'elle a vécu. Elle n'a plus de travail, un casier judiciaire.
Elle est ébranlée intérieurement et sent "le souffre" à Carantec. Leur ancien professeur du collège de Carantec, Jean Coquil, l'aide, et lui rend aussi des services pour la correspondance avec André Castel, encore en prison. C'est très difficile pour Annick de porter cette histoire dans un village assez conservateur, où ses engagements et ses convictions, le parti pris d'André pour l'indépendance algérienne, seront perçus avec peu de sympathie en pleine guerre d'Algérie, y compris dans sa propre famille. La réprobation de carantécois bien-pensants pèsera longtemps sur ses parents et beaux-parents également et sur Annick "la rouge", que des personnes refuseront de saluer à l'enterrement de ses parents et beaux-parents.
On est pas loin de la chanson de Brassens.
Quand elle rentre, après sa détention, elle est très affaiblie.
Sa fille Martine était rentrée plus tôt en avion, sitôt sa mère arrêtée, avec l'avocat de ses parents, qui l'avait confiée à ses grands-parents. M. Coquil s'occupe d'elle. Il la met en contact avec Tanguy Prigent, homme politique socialiste, pour aider André Castel, et avec André Romanet, enseignant pendant la guerre, un résistant et un juste qui a caché des enfants juifs. C'est au mois de novembre 1958 qu'André Romanet est sollicité par son collègue breton pour accepter en stage Annick. Elle le rejoint à Boulouris en janvier 1959. Dans l'illégalité car elle ne peut produire d'extrait d'acte judiciaire. La lecture de "La question" d'Henri Alleg fait deviner à André Romanet ce que Annick a dû subir et l'incline encore plus à l'aider.
Il connaît son parcours, il décide de l'aider à s'en sortir. C'est avec lui qu'elle manifeste après le massacre de Charonne du 8 février 1962. C'est la première manifestation de sa fille, Martine, sur les épaules de sa mère. Une manifestation monstrueuse par son ampleur, par le silence et la colère du peuple de Paris et de gauche. Les Romanet accueillent Annick dans leur appartement et lui permettent de faire son stage à l'aérium de Salernes, dans le Haut-Var, puis à Viazac, dans le Lot. Elle se souviendra des vacances à Roquefort-la-Bedoule, de Salernes avec son maire communiste, son aérium pour lequel Annick joue le rôle d'éducatrice.
Annick est dans la grande manifestation pour la Paix en Algérie avec André Romanet et se trouve bloquée à cent mètres de la station de métro Charonne où les militants sont écrasés et tués après avoir été chargés, frappés et bousculés par les CRS du préfet Papon. Martine assistera à la manifestation d'hommage aux victimes de Charonne sur les épaules de sa mère, quelques jours plus tard, au milieu de centaines de milliers de personne, dans un silence lourd de colère.
C'est enfin l'installation à Mitry-Mory à La Villette-aux-Aulnes en Seine-et-Marne, la "Maison des Enfants de Fusillés et Victimes de Guerre", dans laquelle Annick devient éducatrice. Une maison d'enfants dépendant de la CGT et un établissement fondé par le Secours rouge international pour accueillir d'abord des enfants de prolétaires touchés par la répression, dans un esprit anarcho-syndicaliste, puis des enfants de réfugiés républicains espagnols, et enfin des orphelins de la guerre contre le nazisme, un établissement appelé un moment "L'avenir social", où travaillait Louis Blésy, compagnon de la Libération comme dirigeant du Front National de Libération de la France et des FTPF, un établissement qui deviendra plus tard "Le Nid". Cet établissement a fermé quand on a construit l'aéroport de Roissy Charles de Gaulle, tout proche. Le fils d'un militant connu de l'ALN et du PCA tué au maquis, Okba Lamrani, était également hébergé dans cet établissement, comme Pierre et Paul Benichou, les enfants d'une militante enfermée avec Jacqueline Guerroudj.
Le lien avec André Castel en prison se fait par l'avocat Michel Brugier, lui aussi d'un grand secours. Pendant leurs détentions respectives - celle d'André ayant duré beaucoup plus longtemps que celle d'Annick - les époux Castel envoient de vrais albums illustrés pour enfants remplis de beaux dessins et d'histoires merveilleuses, sur des cahiers, à leur fille Martine, un témoignage bouleversant de leur amour et de leur volonté de soutenir leur fille et d'échapper à la grisaille de la détention.
Annick Pailler-Castel, qui a adhéré au Parti communiste français à son retour d'Algérie et gardera cet engagement jusqu'à la fin de sa vie, travaille à plein temps, comme secrétaire de André Romanet et du CMEA, le centre d'apprentissage et de promotion des méthodes d'éducation active et de la pédagogie progressiste.
C'est à Goussainville. Annick est hébergée dans un logement de la famille Samson, une grande famille de communistes de Goussainville, rue Rouget de Lisle.
Annick Pailler-Castel milite alors dans la section de Goussainville et s'engage même aux élections municipales, devenant conseillère municipale PCF en 1965 à 30 ans avec l'ancien résistant et déporté de Buchenwald Roger Gaston (1920-1995), maire de la ville pendant quatre mandats à partir de 1954. Elle sera de nouveau candidate avec Roger Gaston en 1971.
Annick reviendra avec Martine de nombreuses fois en Algérie et à Alger, à partir de 1963, accueillie notamment comme dans sa famille dans la chaleureuse maison de Yahia Briki, le chef de Fernand Yveton et du groupe communiste clandestin et militarisé en soutien au FLN à Alger. Celui-ci était un bon vivant, qui avait reçu une éducation protestante en Kabylie. Yahia Briki, un homme intègre et droit, plein d'humour et de vivacité d'esprit, qui n'avait rien renié de ses convictions communistes et qui ne cherchait pas à profiter économiquement et socialement de son statut de compagnon de la Libération de l'Algérie, vivant dans une maison simple avec sa femme et ses six enfants, et non dans une de ces grandes villas des hauteurs d'Alger.
Son ex-mari André Castel, avec qui elle a divorcé alors qu'il était encore en prison, est resté en bons termes avec elle tout en ayant refait ses vies et en ayant eu d'autres enfants à partir de 65 avec une nouvelle épouse algéroise. Il revient aussi de temps en temps à Carantec. L'un de ses fils "algérien" passera même une année au collège de Carantec.
Annick reste à Goussainville jusqu'au milieu des années 80, continuant à y militer pour le PCF. Elle sera un moment secrétaire du théâtre de la ville, le théâtre Pablo Neruda, avant de reprendre son travail au CMEA.
Dans les années 80, elle rejoint Saint-Denis où elle vivra jusqu'à sa mort en 2011, militant dans la cellule du centre-ville du Parti communiste avec Jean-Paul Pierot, journaliste à l'Humanité, notamment, ancien dirigeant de la fédération de la Marne.
A Saint-Denis, en plus de son militantisme politique, Annick va faire de l'alphabétisation d'immigrés, souvent des femmes africaines, à la cité Floréal, et de l'aide aux devoirs sur l'esplanade de la Rosace.
Annick Pailler Castel rentre à Carantec pour sa retraite, dans la maison de ses parents près de la mer.
18 - Témoigner du viol
C'est à Carantec qu'Annick acceptera avec beaucoup de courage de remuer des souvenirs douloureux, de "parler pour toutes celles qui en Algérie ne pourront jamais le faire" et d'être filmée pour témoigner dans les années 2000 à la télévision du viol dont elle a été victime de la part d'un parachutiste membre de l'armée française, avec la présence de CRS à proximité, comme des milliers et des milliers d'Algériennes et de détenues, à l'occasion d'un documentaire sur les viols en Algérie, un documentaire présenté dans l'émission Envoyé Spécial, avec le témoignage non bouleversant de Louisette Ighilahriz au moment du procès du Général Aussaresses qui dans son livre de mémoire sur la guerre d'Algérie avait assumé la torture et les exécutions sommaires en Algérie en niant l'emploi du viol contre arme de guerre systématique. La même Louisette Ighilahriz, "Lila", engagée encore lycéenne en terminale à Alger dans la clandestinité avec l'ALN, s'était confiée à Florence Beaugé dans le journal Le Monde le 20 juin 2000 sur les tortures qu'elle a subies de la part des paras tous les jours pendant trois mois, où on l'a laissée nue dans sa cellule, entre le 28 septembre et le 26 décembre 1957, nommant ses tortionnaires, notamment le sinistre Graziani, tué en opération en Algérie, qui travaillait sur ordre de Massu et Bigeard. Ce témoignage que Bigeard avait qualifié de "tissus de mensonge" avait provoqué l'expression de "regrets" du général Massu: "On aurait pu procéder autrement qu'avec la torture. On aurait dû faire autrement"
(entretien du général Jacques Massu au Monde avec Florence Beaugé).
Les éditions « Le Passager clandestin », ont réédité en 2025, dans une version réactualisée, cet essai déflagrateur de Florence Beaugé, journaliste au journal Le Monde dans les années 2000, couvrant le Maghreb, « Algérie, une guerre sans gloire », un essai racontant cinq ans d’enquêtes sur la torture et les viols systématisés commis par l’armée française avec le soutien et la complicité de l’état-major et du personnel politique (y compris socialiste : Mollet, Mitterrand, Max Lejeune, Lacoste).
Ce livre, initialement publié chez Calmann-Levy en 2005, extrêmement bien écrit, bien construit, avec un sens de la narration, du portrait, est un vrai coup de poing, un révélateur de la face sombre de la République et de l’Armée, du déchaînement de violence, de racisme, et de perversité qui a accompagné le travail de répression contre les rebelles et le terrorisme dans nos guerres coloniales, singulièrement la guerre d’Algérie.
Photo-portrait d'Annick Castel-Pailler dans le magazine Marianne à l'occasion de l'excellent article de Pierre Ivorra, ancien journaliste à l'Humanité, sur Annick Castel-Pailler
Florence Beaugé y raconte comment après avoir fait la connaissance de Louisette Ighilahriz, peu de temps après avoir été employée au monde, en 2000, après 3 ans de collaboration avec "Le Monde" Diplomatique, elle va obtenir après des semaines d’approche un récit circonstancié des tortures et viols subis par Louisette, kabyle engagée comme sa famille avec le FLN (sa sœur aussi est torturée et violée, et sa mère et son père torturés) impliquant aussi bien les généraux Massu et Bigeard, donneurs d’ordre et témoins, que le capitaine Graziani, le tortionnaire et l’exécuteur des « viols », tué ensuite au combat pendant la guerre d’Algérie. Florence Beaugé promit à Louisette de se mettre en recherche de Richaud, le médecin militaire de la 10e division parachutiste qui l’a sortie de cette affaire pendant la bataille d’Alger.
Le témoignage bouleversant de Louisette Ighilahriz dans le journal Le Monde, à la Une du journal, le 19 juin 2000, va faire l’effet d’une déflagration, provoquant l’ire des anciens galonnés.
Cela sera le point de départ d'une période de retour du refoulé sur la guerre d'Algérie.
C’est un des premiers témoignages paru sur le viol par des soldats français de femmes algériennes. La honte du viol en Algérie retentit autant sur la victime que sur les bourreaux, ce pourquoi les femmes victimes se sont presque tout le temps tues. Mais ce silence tue lui aussi, étouffe et dévore de l’intérieur.
Il ne va pas durer, le témoignage de Louisette dans Le Monde va ouvrir le couvercle de la marmite des traumas et culpabilités, et plusieurs anciens soldats d’Algérie, appelés ou volontaires, vont ensuite soulager leur conscience quarante ans après les faits pour dévoiler le caractère tristement ordinaire du viol contre les femmes algériennes. Dans les mechtas isolées par les compagnies de Paras ou d’appelés engagés en milieu hostile, le viol est banal depuis la répression de la Toussaint 54, et surtout depuis 55, jusqu’à l’opération Challe. Et pendant ce qu’on appelle à tort la « Bataille d’Alger », en réalité plutôt la terreur coloniale sur Alger musulman, neuf femmes sur dix arrêtés aux dires de Gisèle Halimi, qui fut l'avocate de plusieurs d'entre elles, ont été violées quand elles été soumises à un interrogatoire, la plupart du temps sans pouvoir le dire ensuite à personne, et en vivant ce crime subi dans la honte.
Edwy Plenel, qui n’avait pas contrôlé la publication, est furieux après la publication de témoignage de Louisette Ighilahriz, et oblige sa journaliste, Florence Beaugé, a obtenir en contrepartie la version de Massu et de Bigeard. Et là, surprise, Massu regrette, affirmant bien tard, 40 ans après les faits, et à l’encontre de ses affirmations immédiatement postérieures à la guerre d’Algérie (La vraie bataille d’Alger, 1971), que « la torture n’est pas indispensable en temps de guerre » et confirme une grande partie de la plausibilité de ce qu’a vécu Louisette, même s’il dit ne pas s’en souvenir … Lui le chef de la répression contre-terroriste pendant la bataille d’Alger, à partir de janvier 1957, l’organisateur des tortures et des disparitions, exécutions extra-judiciaires. Bigeard, lui, le héros de la Résistance, et d’Indochine, adulé par ses hommes, aimant son côté casse-cou et franc du collier, qui fut secrétaire d’état de Giscard d’Estaing en 1975, lui refuse de s’exprimer sur son implication personnelle et s’enferme dans les mensonges et le cynisme.
C’est Germaine Tillion, ancienne résistante déportée à Ravensbruck, sociologue, spécialiste qui fera sortir Louisette Ighilahriz de prison à la fin de la guerre d’Algérie.
Florence Beaugé va aussi aider Mohamed Garne, qui témoigne dans l'Envoyé Spécial, avec Louisette et Annick Castel, à faire connaître son histoire terrible, lui qui est devenu "français" par le crime, le viol de sa mère, une jeune fille de la campagne de 15 ans, séquestrée pendant des semaines par des soldats qui la violeront à tour de rôle.
Louisette Ighilahriz témoignera avec Florence Beaugé à la fête de l'Humanité à La Courneuve le samedi 16 septembre 2000, l'Humanité, sous l'impulsion de Charles Silvestre, ayant joué un rôle tout à fait déterminant pour porter ce retour de mémoire sur les crimes de l'armée française en Algérie, en faisant tout pour que "ce brusque réveil de mémoire se prolonge et que la parole des anciens appelés se libère".
C'est lors de ce débat à l'agora de l'Humanité que Mohamed Garne, sympathisant communiste, racontera pour la première fois en public son histoire, de manière spontanée, lui l'écorché vif né d'un viol en août 1959 au camp de détention de Theniet El-Had, à 160 km au sud-ouest d'Alger, séparé de sa mère Khéïra, restée vivre dans le cimetière de Sidi Yahia, dans un trou au milieu de deux tombes, profondement destabilisée psychologiquement par le trauma des viols subis à 15 ans, et devenue "la louve". Selon les informations qu'a pu recueillir Mohamed Garne, entre 30 et 50 soldats français auraient violé sa mère algérienne. Florence Beaugé publiera son histoire dans "Le Monde" le 9 novembre 2000. La soeur de Louisette, Ouardïa, avait quatorze ans elle aussi quand elle fut violée et torturée par les parachutistes, sous les yeux de sa mère.
Florence Beaugé témoigne que Louisette Ighilahriz éprouvait, "comme beaucoup d'algériens, de la gratitude envers les communistes, qui ont dénoncé très tôt le caractère colonial de la guerre d'Algérie et les exactions commises sur le terrain: "Je leur dois bien cette petite visite et mon témoignage", a t-elle estimé".
Florence Beaugé témoigne aussi que beaucoup des appelés qui témoignent auprès d'elle après 2000 des crimes de guerre qu'ils ont commis en Algérie, ou plus fréquemment dont ils ont été témoin (viols, tortures) sont soit communistes, soit proches du PCF, soit passés par un temps de formation et de militantisme au Parti communiste. Tous ont été brisés, profondément traumatisés par cette guerre, vivant dans la honte de ce qu'ils ont vu et participer à faire, à couvrir, ou de ce qu'ils ont subi dans l'impuissance.
Au lendemain du témoignage de Louisette Ighilahriz à la fête de l'Huma, Charles Silvestre, lui-même ancien appelé d'Algérie, devenu communiste dans le refus de cette guerre, convainc l'Humanité de partir en campagne, de se mettre au service d'une démarche de vérité et de mémoire sur la guerre d'Algérie sans a priori partisan, réunissant douze grands témoins de la guerre d'Algérie, douze autorités morales dont beaucoup ont été membres du comité Maurice Audin en 1957 au lendemain de la disparition du jeune universitaire communiste: Henri Alleg, Pierre Vidal-Naquet, Germaine Tillion, Josette Audin, la veuve de Maurice, Madeleine Reberioux, Laurent Schwartz, mathématicien, l'un des signataires de l'appel des 121 sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie (6 septembre 1960), Jean-Pierre Vernant, compagnon de route du PCF, figure de la Résistance, Simone de Bollardière, la veuve du général qui démissionna pour dénoncer la systématicité de la torture, Gisèle Halimi et Nicole Dreyfus, engagés pendant la guerre d'Algérie dans la défense des militants du FLN et du Parti communiste algérien menacés de la guillotine, notamment dans la période où Mitterrand étaient ministres de l'intérieur, puis de la justice., et enfin Alban Liechti, le rappelé jeune communiste insoumis, refusant de combattre dans une guerre colonialiste, et condamné au bagne, et Noël Favrelière, qui préféra déserter avec son prisonnier plutôt que de se rendre complice d'une "corvée de bois". Cet appel est un appel à témoignage, il dit que derrière les mots rassurants de "maintien de l'ordre", de "pacification", la guerre d'Algérie, ce fut les déplacements massifs de la population algérienne (deux millions de personnes sur huit millions), la torture, les viols et exécutions sommaires extra-judiciaires, les villages incendiés, le napalm, les meurtres préventifs, etc. Au début des années 2000, dans le sillage du travail de Florence Beaugé et de cet appel paru dans ses colonnes, L'Humanité sera le fer de lance d'un travail militant pour que la vérité éclate sur les crimes de la guerre d'Algérie, dont furent témoin une partie des un million sept cent mille appelés de la guerre d'Algérie (voire deux millions), sur fond de peur, de conditionnement et de ressentiment militaire (après la défaite de la guerre d'Indochine), d'ignorance et de racisme colonial.
Florence Beaugé raconte combien les élites françaises pouvaient être mal à l'aise avec le retour en visibilité de ces cadavres cachés dans le placard, tels Jean-Marc Le Pen, qui torturait à domicile dans la Casbah pendant les 6 mois de son service volontaire de député combattant chez les services de contre-terrorisme de la division parachutiste, qui fut responsable de plusieures dizaines de morts ou de disparition au moins, et qui laissa son couteau des jeunesses hitlériennes dans une maison de la Casbah, couteau que Florence Beaugé ramena en France dans des conditions rocambolesques, quand Le Pen lui intenta un procès en diffamation, qu'il perdit. Tel Mitterrand, l'homme de l'Algérie Française et du refus de grâce aux condamnés à mort, qui ferma les yeux sur la répression et les crimes de guerre dès 1954, ou plutôt qui les cautionna. Tel Maurice Schmitt, un des généraux les plus haut gradés de France, chef d'état-major de 1987 à 1991 (pendant la première guerre du Golfe), son chef d'état major, qui dirigeait lui-même les interrogatoires et les tortures de dizaines d'algériens et algériennes FLN ou suspects, ou membres de leurs familles, dont plusieurs femmes violées, à l'école Sarouy, à l'été 1957 pendant la bataille d'Alger, comme Ourida Meddad, qui s'est défenestrée pour fuir l'enfer des tortures quotidiennes, nue à la merci des tortionnaires, à 19 ans. Ce général Schmitt osera qualifier de "tissu d'affabulations" le témoignage de Louisette Ighilahriz dans l'émission de télévision "Culture et dépendances" de Franz-Olivier Giesbert, sur France 3, preuve dy cynisme sans égal de ces militaires qui mettent leur honneur à mentir et justifier l'innommable.
https://recitsdalgerie.com/la-torture-dans-la-guerre-dalgerie/
Annick Pailler témoignera ainsi pour Marianne et Pierre Ivorra, disparu en ce début d'année 2026, le 27 novembre 2000 de ses supplices subis à Birtraria en juillet 1957.
Parmi les articles importants de Pierre Ivorra, journaliste économique à l'Humanité pendant 30 ans, jusqu'en 1999, mort début janvier 2026, celui-ci, publié il y a 25 ans dans Marianne le 27 novembre 2000, suivi d'extraits du témoignage d'incarcération et "du viol de guerre" subi par Annick Castel-Pailler, militante communiste et ancienne élue communiste à Goussainville, et pendant la guerre d'Algérie secrétaire d'un avocat pied-noir à Alger, et aussi secrétaire bénévole de la CGT clandestine au côté de la dirigeante communiste Blanche Moine, Annick Castel originaire de Carantec, femme du carantécois André Castel, instituteur qui s'est élevé contre les violences de la guerre coloniale, et était membre du groupe issu du Parti communiste algérien engagé dans la lutte armée avec le FLN à partir de l'été 1956 et pendant la bataille d'Alger suite à l'interdiction du PCA et à son entrée en clandestinité, avec Fernand Iveton, Yahia Briki, Abdelkader Guerroudj, "les combattants de la libération" de sa détention par les parachutistes pendant la bataille d'Alger.
Guerre d'Algérie
Journal d'une femme au milieu des supplices
Voici le récit d'Annick Castel-Pailler, jeune Française, arrêtée en juillet 1957, pendant la bataille d'Alger, emprisonnée et violée à Birtraria, l'un des centres de torture des parachutistes de Massu.
Janvier 1957: la guerre d'Algérie a un peu plus de deux ans, le gouvernement français espérant "liquider", une fois pour toutes, la question algérienne donne les pleins pouvoirs à l'armée pour mater l'insurrection, en premier lieu au cœur d'Alger.
Les troupes de la 10e division parachutiste du général Massu sont lâchées dans la Casbah et dans la ville. La "Bataille d'Alger" commence.
Mardi 9 juillet 1957: une jeune française de 24 ans est arrêtée à Alger par quatre parachutistes en armes. Annick Pailler-Castel est native de la petite ville de Carantec, dans le Finistère. Elle est venue de sa Bretagne en Algérie, en 1953, pour accompagner son mari, un instituteur fraîchement nommé à Constantine. Son seul tort, la raison de son arrestation, c'est justement d'être la femme de cet instituteur, André Castel, qui, il y a quelques mois, a fait le choix de prendre les armes avec le FLN.
Dès son arrivée en Algérie, André Castel est bouleversé par la détresse des campagnes algériennes, la misère d'enfants privés de tout, par les premières scènes de torture dont il est le témoin dès la Toussaint 1954, au début de l'insurrection algérienne, dans l'école où il était alors le maître, celle de Babar, un village perdu dans les Aurès. Après avoir milité au Parti communiste algérien, il décide de participer avec le FLN à la lutte armée au sein d'un groupe, les Combattants de la Libération qui a notamment organisé l'attentat raté contre Massu. Lorsque Annick est arrêtée, le 9 juillet, André est déjà depuis quatre jours entre les mains des parachutistes.
Un seul chef d'accusation pèsera sur Annick Castel: "Usage frauduleux d'un sceau de mairie".
Elle aurait simplement volé un tampon officiel en mairie de Carantec afin que son mari, passé dans la clandestinité, puisse disposer d'une fausse carte d'identité. Rien d'autre.
Cher payé pour un tampon! Annick ne sait pas encore, ce 9 juillet 1957, qu'elle part en enfer.
Ce récit a été réalisé à partir du journal qu'Annick a conçu quelques temps après son séjour à Birtraria, et de son témoignage recueilli il y a peu.
Pierre Ivorra, Marianne, 27 novembre 2000
Dossier réuni par Ismaël Dupont et Martine Castel
***
Sources documentaires:
- Témoignage d'Annick Castel et archives familiales d'Annick et André Castel,
- Témoignages écrits d'André Castel et Annick Pailler Castel
- Témoignage de Lila Briki, la fille de Yahia Briki
- Mémoires d'Algérie de Guy Drouillard: Algérie, Un engagement social et humain dans les Aurès de 1952 à 1955: de l'Ecole à la la prison (IHS CGT Gironde):
https://ihscgtgironde.org/images/DE_LECOLE_A_LA_PRISON_-_Guy_DROUILLARD_1.pdf
- Mémoires d'Algérie de Michel Tanguy (Témoignage - L'itinéraire de Michel Tanguy, instituteur morlaisien communiste en Algérie pendant la guerre d'Algérie )
- Articles du Maitron de René Galissot sur Annick et André Castel:
https://maitron.fr/spip.php?article149862, notice PAILLER-CASTEL Annick [née PAILLER Annick] par René Gallissot, version mise en ligne le 25 novembre 2013, dernière modification le 25 mai 2021.
https://maitron.fr/spip.php?article152716, notice CASTEL André, Mourad après conversion à l'Islam [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 24 janvier 2014, dernière modification le 19 mai 2021.
- https://www.france-libre.net/evades-carantec/
- Article de Marianne de Pierre Ivorra, 27 novembre 2000
- Article de L'Humanité, 22 mai 2001: Guerre d'Algérie. Témoignages.Moi, Annick, violée à Alger en 1957: https://www.humanite.fr/monde/-/guerre-dalgerie-temoignages-moi-annick-violee-a-alger-en-1957
- Archives du Journal Le Monde: Articles du journal Le Monde sur le procès des Combattants de la Libération à Alger (27 février 1958 et 4 mars 1958: "Quatre condamnations à mort au procès des "Combattants de la libération"), article du 13 juin 1960: "Dix militants de l'ex parti communiste algérien parmi lesquels Henri Alleg seront jugés lundi à Paris"; et sur la nomination d'André Castel comme secrétaire général du ministère algérien de l'industrie et de l'énergie (20 novembre 1971).
- Mémoire algérienne, de Henri Alleg, Stock, 2005
- La guerre d'Algérie, sous la direction d'Henri Alleg, aux éditions Temps actuels (3 volumes)
- Ma guerre d'Algérie, André Moine, Editions sociales, 1981
- William Sportisse, Le Camp des Oliviers, Parcours d'un communiste algérien - Entretiens avec Pierre-Jean Le Foll Luciani
- La grande aventure d'Alger Républicain, Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa, éditions Delga, 2012
- Itinéraire d'une militante algérienne de Lucette Larribère Hadj Ali (avec une préface d'Abdelkader Guerroudj) - éditions du Tell, Alger, 2011
- Roman "De nos frères blessés" de Joseph Andras sur Fernand Iveton, membre du groupe algérois des Combattants de la Libération comme André Castel
- Documentaire de France 2 Envoyé spécial, de Valérie Gaget Deslandes, Philippe Jasselin, Michel Cristien, Annie-Claude Bequet à revoir: https://babzman.com/documentaire-sur-les-viols-pendant-la-guerre-dalgerie/: Témoignages Louisa IGHILAHRIZ et Annick CASTEL PAILLER
- Algérie colonisée. Algérie algérienne (1870-1962): La République française et les Indigènes, par René Gallissot, Barzakh, 2007
- Dictionnaire de la guerre d'Algérie. Sous la direction de Tramor Quemeneur, Ouanassa Siari Tengour, et Sylvie Thénault. Bouquins, 2023
- La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie 1954-1962 - Raphaëlle Branche Gallimard, 2001
- Les crimes de l'armée française: Algérie 1954-1962, Pierre Vidal Naquet, édition La Découverte
- Algérie, une guerre sans gloire - Florence Beaugé, 2005, Calmann Levy et 2025, au Passager Clandestin
- Yves Courrière, La guerre d'Algérie (en 4 volumes: Les fils de la Toussaint, Le temps des léopards, L'heure des colonels, Les feux du desespoir).
- "La Vérité en marche, rien de l'arrêtera: la torture, la guerre d'Algérie, la colonisation", éditions de l'Humanité. Charles Silvestre, Gilles Manceron, Pierre Audin
- https://recitsdalgerie.com/la-torture-dans-la-guerre-dalgerie/: retrouver la vidéo d'Envoyé Spécial: Témoigne de Annick Pailler Castel et Louisette Ighilahriz
- Article sur Michel Bruguier par Fréderic Genevée/ Sharon Elbaz dans le Maitron
Un article à la mort d'André Castel écrit en grande partie par son camarade et ami Abdelkader Guerroudj ancien condamné à mort de la guerre d'Algérie en lien avec la famille d'André Castel dans un journal d'Alger à la mort d'André Castel, dit Mourad (archives Annick et Martine Castel)
La grande aventure d'Alger Républicain, par Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa
Communist'Art: Anne Greki, poétesse algérienne (1931-1966)
Histoires d'Algérie - "Le camp des oliviers. Parcours d’un communiste algérien" (PUR, 2012)
Histoires d'Algérie - Alice Sportisse, députée communiste d'Oran
Histoires d'Algérie: Lucien Hanoun, militant du Parti communiste algérien, ou La voix du soldat
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