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13 août 2021 5 13 /08 /août /2021 05:35

 

Sur 31 variables, 18 « signes vitaux » de la planète atteignent des records historiques, préviennent un collectif réunissant plusieurs milliers de scientifiques. Pour les chercheurs à l’origine de l’étude, il faut des actions rapides : éliminer les énergies fossiles, s’éloigner du modèle de croissance actuel comme restaurer les écosystèmes.

Sous les coups de la « surexploitation de la Terre par l’homme », les « signes vitaux » de la planète s’affaiblissent, alertent des scientifiques. Dans une étude publiée le 28 juillet dans la revue Biosciences, ils s’inquiètent de l’imminence de certains « points de bascule » climatiques.

 

Un échec systématique

Il y a deux ans, ces près de 13 000 scientifiques de 153 pays, lançaient un appel pour « déclarer une urgence climatique mondiale » en même temps qu’ils faisaient un premier état des lieux. Depuis ? Rien ne s’est passé du côté des gouvernements, dénoncent-ils. Les chercheurs estiment qu’ils ont, de manière systématique, échoué à s’attaquer aux causes du changement climatique. Quand bien même «  1 990 juridictions dans 34 pays ont désormais reconnu ou déclaré l’urgence climatique », reconnaissent-ils.

Nous vous conseillons aussi cette interview du climatologue Christophe Cassou, directeur de recherche au CNRS : Catastrophes climatiques : « Nous entamons un voyage sans retour »

À moins de 100 jours de la conférence mondiale pour le climat (COP 26) qui se tiendra du 1er au 12 novembre à Glasgow, en Écosse, ce groupe de scientifiques refait le point. «  Nous avons étudié les changements récents dans les signes vitaux de la planète depuis notre dernière publication : sur les 31 variables que nous suivons, 18 sont à des niveaux records », écrivent-ils.

Parmi ceux-là : la forêt amazonienne, l’épaisseur des glaciers, les émissions de gaz à effet de serre, ou l’acidité des océans. « Il existe des preuves croissantes que nous approchons, ou avons déjà franchi, des points de bascule dans des parties critiques du système planétaire, notamment les calottes glaciaires de l’Antarctique occidental et du Groenland, les récifs coralliens d’eau chaude, et la forêt amazonienne », constatent-ils.

 

De la forêt amazonienne à la banquise arctique

Dans le détail : un point de bascule pourrait avoir été franchi au sein de la forêt amazonienne, qui sous l’effet des incendies, de la sécheresse et de la déforestation illégale est devenue une source d’émissions de carbone plutôt qu’un puits, note ainsi l’étude. « Le taux de perte annuelle de la forêt amazonienne brésilienne a augmenté en 2019 et 2020, atteignant le pic de 1,11 million d’hectares détruits, du jamais vu depuis 12 ans », détaillent les chercheurs.

Sur la banquise arctique, l’effet du changement climatique est plus visible qu’ailleurs. En 2020, la banquise minimale estivale de l’Arctique a atteint son deuxième niveau le plus bas en termes de surface. L’épaisseur des glaciers a également établi un nouveau record. «  Les glaciers fondent beaucoup plus vite qu’on ne le croyait auparavant ; ils perdent 31 % plus de neige et de glace par an qu’il y a à peine 15 ans », écrivent les scientifiques.

 

4 milliards d'animaux pour l'alimentation

En matière d’alimentation, les chercheurs soulignent que pour la première fois la masse du bétail, avec quatre milliards d’animaux, dépasse, désormais, celle des humains et des animaux sauvages combinés. « La production de viande par habitant a baissé de 5,7 % entre 2018 et 2020, mais ce n’est dû qu’à l’émergence de la fièvre de la peste porcine africaine qui a réduit la production de porc en Chine. Dans le futur, une baisse de la consommation de viande ne se produira pas sans passer à une alimentation basée sur les plantes », pointent-ils encore.

Les océans, eux, se réchauffent et le niveau de la mer se fixe à des nouveaux records. « Pour les récifs coralliens, menacés par l’acidité des océans, et dont dépendent un demi-milliard de personnes, l’atteinte d’un point de non-retour est également possible », soulignent-ils.

 

S'attaquer à la source

Les auteurs réclament des actions rapides et radicales dans plusieurs domaines : éliminer les énergies fossiles, réduire la pollution, restaurer les écosystèmes, opter pour des régimes alimentaires basés sur les plantes, s’éloigner du modèle de croissance actuel et stabiliser la population mondiale.

« Nous devons arrêter de traiter l’urgence climatique comme un problème indépendant, le réchauffement n’est pas le seul problème de notre système Terre sous pression », a insisté William Ripple, de l’université d’État de l’Oregon. Selon lui, « les politiques pour combattre la crise climatique ou tout autre symptôme devraient s’attaquer à la source : la surexploitation de la planète par les humains ».

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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 05:33

Le 9 mai 2021, Fabien Roussel a été investi candidat à la présidentielle 2022 par le Parti Communiste

 

Il s’agira de mieux faire connaître la candidature de Fabien Roussel, candidat du Parti communiste. Ce sera l’unique étape finistérienne de ce tour de France estival.

Le 9 mai 2021, Fabien Roussel a été officiellement investi candidat à la présidentielle de 2022 par le Parti communiste. | THOMAS SAMSON/ AFPAfficher le diaporama

« Faire connaître la candidature de Fabien Roussel (Parti communiste), recueillir les besoins et les attentes de milliers de citoyens afin d’enrichir son programme et présenter ses propositions (augmentation du Smic et des salaires, développement des services publics et réindustrialisation…) » : c’est le triple objectif de « La caravane des jours heureux » qui, après Lanester (Morbihan) et avant Cancale ou Dinard (Ille-et-Vilaine), fera étape à Morlaix (Finistère) vendredi 13 août 2021, de 14 h à 19 h, place Puyo.

« C’est à la fois un lieu de débats, de rencontres et de jeux », fait savoir la section morlaisienne dans un communiqué. Au programme, notamment, « un questionnaire » et « la possibilité d’envoyer une carte postale au Président de la République sur différentes thématiques (pouvoir d’achat, droit aux vacances, jeunesse, retraites)

 

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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 05:30

 

Fermé à la fin des années 1980, le site d’extraction minière du Valenciennois a recouvré une seconde jeunesse. Transformée en lieu dédié à l’image et aux nouveaux médias numériques, l’ancienne mine, dans laquelle a été tourné Germinal, de Claude Berri, a réussi sa reconversion en conservant les vestiges parfaitement rénovés de son passé ouvrier.

Les trois chevalements d’Arenberg percent toujours le ciel bas du Valenciennois. Comme un défi à la mémoire, une invitation à se souvenir des milliers de gueules noires qui, des entrailles de cette fosse, remontèrent près de 32 millions de tonnes de charbon en près d’un siècle d’exploitation.

Ce 31 mars 1989, les journaux télévisés ont le ton mâtiné de nostalgie, alors que le seul site du bassin minier de Valenciennes encore en activité ferme définitivement ses portes. Les caméras et les appareils photo des journalistes se pressent pour graver sur pellicule l’ultime sortie des derniers mineurs de fond d’Arenberg. « C’est triste, oh oui, c’est triste. Mais c’est comme ça, il faut bien que ça se termine », lâchera l’un d’eux dans un sourire forcé, le casque grisâtre sur la tête et le visage encore noirci des poussières de charbon.

La récession des années 1970

À l’aube d’une nouvelle décennie, s’écrivent ce jour-là les derniers mots d’un illustre chapitre de notre histoire industrielle ouvert en 1899, lorsque la Compagnie des mines d’Anzin inaugure la fosse d’Arenberg, quatre ans avant sa mise en exploitation effective en 1903. Très vite, le site devient la colonne vertébrale des activités de la compagnie. Le fleuron du bassin minier atteint des productions record dans la première moitié du xxe siècle, dégageant des tréfonds plus de 450 000 tonnes par an au tournant des années 1930. Dans les années 1960, plus de 2 000 mineurs s’affairent sur le site d’Arenberg. Mais bientôt la récession des années 1970 conjuguée à l’épuisement naturel des ressources et la décision politique de mettre un terme à l’activité extractive des Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais – ces entités nationalisées à la Libération qui gèrent les anciennes concessions privées – auront raison de la fosse d’Arenberg. Les trois puits sont remblayés dans la foulée et les imposants bâtiments de briques rouges, laissés à l’abandon.

Pourtant, loin de devenir l’une de ces friches industrielles vaguement évocatrices d’un passé glorieux, le site minier situé sur la commune de Wallers est parvenu à renaître. Une deuxième vie, qui, aux ténèbres de la mine, verra succéder les lumières du septième art. Aujourd’hui, plus de trente ans après la dernière remontée des gueules noires, les trois chevalements d’Arenberg marquent désormais l’entrée du site d’Arenberg Creative Mine, lieu de tournage, pôle d’études et de conférences dédiées à « l’image et aux arts numériques d’avenir ». Un destin tout tracé, un trait d’union entre réalité et fiction esquissé ici dès 1992, lorsque Claude Berri, trois ans à peine après la fermeture de la mine, a fait d’Arenberg le décor idéal de son célèbre Germinal. « Il y a une logistique très importante, on ne fait pas Germinal comme ça, en deux minutes, il faut s’y prendre des mois et des mois à l’avance », confie le réalisateur en ce 18 janvier 1992 alors qu’il effectue, sur le site de l’ancienne mine, un sixième repérage avant tournage, flanqué de son directeur de la photographie, du chef décorateur et de Renaud, chanteur populaire qui campe dans Germinal, aux côtés de Miou-Miou et de Gérard Depardieu, le rôle d’Étienne Lantier, un jeune chômeur devenu mineur. Face à la caméra de FR3, le réalisateur lance même un appel aux téléspectateurs, potentiels figurants : « Lisez, relisez Germinal et écrivez pour dire : j’ai lu le roman et je crois que je serai bien pour ce rôle. » Pendant que Berri balise son tournage, Renaud, fils d’une mère ayant vécu à Valenciennes et petit-fils de mineur à Lens, s’imprègne des lieux et du personnage dont, « pour des raisons historiques et familiales », il se sent « proche ». Au micro de FR3, l’acteur-chanteur poursuit en confiant : « Par son itinéraire d’éducation, par son itinéraire politique, Lantier me fascine. »

Si Germinal a su rendre à la mine d’Arenberg toute la splendeur de son architecture, le site, inscrit aux monuments historiques depuis 1992, n’en reste par moins menacé. Il aura fallu l’indéfectible mobilisation d’anciens mineurs et d’acteurs locaux, au premier rang desquels le maire communiste de Saint-Amand-les-Eaux, Alain Bocquet, pour acter la sauvegarde d’un tel patrimoine ouvrier. En sa qualité de président de la communauté d’agglomération de la Porte du Hainaut – qui ira jusqu’à installer son siège sur le site minier en 2001 –, l’élu participera à l’impulsion d’une véritable dynamique de revitalisation du bassin minier. C’est dans cette perspective qu’en 2002 la communauté d’agglomération lance un vaste appel à projets, dont la plupart se trouvent tournés vers l’image et le cinéma.

Au patrimoine mondial de l’humanité

En 2005, débutent de colossaux travaux de rénovation du site de Wallers-Arenberg. D’abord, les bâtiments les plus anciens, puis « les parements des bâtiments datant du xix siècle. Les maçonneries sont en brique locale couronnée de cordon en pierre de Lunel originaire des carrières du Boulonnais », détaille la plaquette d’Arenberg Creative Mine. Deux ans plus tard, le clos et le couvert (qui assurent l’étanchéité à l’eau et à l’air) du bâtiment des recettes, surmonté de son chevalement, sont également restaurés, ainsi que la passerelle, le bâtiment sanitaire et la salle des pendus – vestiaire où les mineurs suspendaient leurs vêtements au plafond. Ce type de pièces qui comprenaient aussi des douches a équipé la grande majorité des sites d’extraction du début du xxe siècle. En tout, plus de 11,5 millions d’euros seront investis dans la rénovation des lieux et leur transformation. Cette nouvelle page de l’histoire de la mine s’ouvre officiellement en 2015, par l’inauguration de ce nouveau lieu consacré à l’image et aux médias numériques, en partenariat avec l’université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis (UVHC), en présence du réalisateur Costa-Gavras et d’un millier d’invités. Ce jour-là, Alain Bocquet ne cache pas sa fierté de voir le projet aboutir. « Mon rêve, c’est qu’ici il y ait beaucoup d’étudiants, beaucoup de personnes qui viennent visiter (le site), que des gens viennent manger dans ce qui sera demain le restaurant, que s’y tiennent des séminaires d’entreprise, qu’il y ait de la vie », déclarera l’élu communiste.

Entre-temps, le 30 juin 2012, l’Unesco inscrit 353 biens du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais au patrimoine mondial de l’humanité. Parmi eux, le lot numéro 15, le plus vaste en termes d’envergure, comprend, entre autres, Wallers et la fosse d’Arenberg des mines d’Anzin.

Trois décennies après la mise à l’arrêt définitif de son activité, le site nordiste a réussi sa reconversion. Plus de 50 films, téléfilms et clips y ont été tournés. Pari réussi. À Wallers-Arenberg, la mémoire des mineurs côtoie le cinéma, l’innovation et les nouvelles technologies. Et des briques rouges de ses monumentaux bâtiments, transpire désormais ce subtil équilibre où se conjuguent le passé et l’avenir.

Les terrils d’arenberg, l’un préservé, l’autre exploité

L’exploitation de la fosse d’Arenberg pendant quatre-vingt-dix ans a créé, aux abords du site, deux terrils – immenses amas de résidus miniers issus de l’excavation et composés de schistes –, l’un conique, l’autre plat. Ce dernier, mesurant 20 mètres de hauteur sur quelque 2 kilomètres d’envergure, est entièrement préservé. En 2012, il faisait en effet partie du lot 15, classé, au même titre que 353 autres lieux du bassin minier, au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. En revanche, le terril conique, monumental, a quant à lui été exploité dès 1980. Atteignant 105 mètres de haut pour 77 000 mètres carrés de superficie au sol et lourd d’au moins 2,5 millions de mètres cubes de matériaux, il a fourni, entre autres, plus de 800 000 tonnes de terres de remblais aux entreprises du BTP œuvrant, à l’époque, à la construction de l’autoroute Lille-Valenciennes. Le terril conique d’Arenberg fut vendu, comme beaucoup d’autres, par les houillères gestionnaires à une société concessionnaire pour trente ans. Au début des années 1980, il en coûtait aux entreprises acheteuses de ces schistes de première qualité de 5 à 10 francs la tonne (de 0,76 à 1,52 euro).

 

 

 

 

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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 05:29

 

De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

 

 

À Leningrad puis à Moscou, la troupe est accueillie « comme des Very Important People, dirait-on aujourd’hui, assure Arlette Besset. Excellente organisation pour un pays qui, en 1933, commençait seulement à surmonter ses difficultés internes et où la misère était visible à chaque coin de rue. Tous les groupes étaient logés, nourris, transportés et chaleureusement accueillis dans les clubs, les usines et les théâtres où ils jouaient. » À Leningrad, ils sont logés à l’hôtel Octobre, le bien nommé.

Jacques Prévert est ravi du séjour : « Il y avait des troupes extraordinaires qui venaient de tous les pays, il y avait surtout des troupes russes qui venaient de très loin, de provinces très éloignées, qui jouaient des pantomimes extraordinaires. Nous avons reçu un accueil enthousiaste, les gens comprenaient bien, c’était facile parce que ce sont des choses courtes que l’on pouvait traduire très facilement, et surtout c’était de la pantomime, les Russes étaient ravis, cela leur plaisait beaucoup. »

Au Grand Théâtre de Moscou (où Prévert joue Nicolas II et Hitler), le groupe Octobre remporte le Premier Prix des Olympiades ! Le Chanois avoue : « Je dois dire que nous avions épaté les Russes. Nous en avions beaucoup rajouté et ils étaient très stupéfaits par ce genre de théâtre. »

Sur les impressions d’URSS, en vérité, il y avait dans le groupe des enthousiastes et d’autres plus réservés mais, au retour à Paris, la camaraderie entre membres de la troupe reste intacte, en grande partie grâce au dynamisme de Jacques Prévert : « C’était sa grande époque, dit son frère Pierre, il était brillant, intarissable. » Les répétitions reprennent bientôt avenue Mathurin Moreau.

Les tensions politiques en France s’avivent. Les fascistes s’agitent beaucoup (journées de février 1934), les ripostes antifascistes s’organisent et le groupe Octobre se montre particulièrement actif dans les milieux ouvriers : maisons des syndicats, siège de la cellule communiste du XVIIIe arrondissement, goguettes, bistrots, usines. Un de leurs textes, inédit, proclame : « Travailleurs, attention/ Votre vie est à vous/ ne vous la laissez pas prendre/ Socialistes/ Sans parti/ Communistes/ La main qui tient l’outil ressemble à la main qui tient l’outil. »

La composition du groupe change en permanence, de nouveaux arrivants s’installent.

Au fil des mois, on va y croiser de nouveaux noms, Maurice Baquet (c’est lui, le violoncelliste du film Monsieur Klein de Losey), Paul Grimault, Jean-Louis Barrault, les frères Mouloudji, Gilles Margaritis (grand nom à venir de la télévision française), Roger Blin.

Prévert, ses amis produisent une farandole de pièces : « Une vie de famille », « Actualités 34 », « Les fantômes », « Marche ou crève », « le 14 Juillet », etc. ; elles parlent de misère ouvrière, de violences, de luttes, d’espoir, d’unité. Dans « Les fantômes », le chœur final appelle le spectateur à dépasser ses peurs, ses conformismes, à changer : « C’est comme un charnier, un cimetière/ Ils se cramponnent à la vie d’autrefois/ Ils ont peur de la vie nouvelle/ Ils se cramponnent, ils vont tomber/ Viens avec nous, laisse-les tomber. Dehors il va faire beau et le monde va chanter ».

De cette époque survoltée, retenons encore la pièce « Suivez le druide ». Elle est annoncée dans l’Humanité de juin 1935, à l’occasion d’une grande fête bretonne, sous la présidence de Marcel Cachin, donnée par la municipalité communiste de St-Cyr-l’École. Octobre (Roger Blin est dans le coup) organise une parade monstre, un défilé humoristique et revendicatif, construit des stands puis joue « Suivez le druide », revue bretonne en six tableaux, une Bretagne version lutte des classes (comme « la chanson des sardinières »). Le succès populaire est garanti, la droite dénonce « une odieuse mascarade communiste ». On lit dans le très réactionnaire l’Écho de Paris : « Certes les habitants de St-Cyr sont habitués après 12 ans de municipalité communiste à voir défiler les hordes révolutionnaires sous leurs fenêtres, à entendre l’Internationale. Jamais cependant l’audace de ces voyous n’était allée jusque-là ».

C’est l’époque aussi où Octobre marque un vif intérêt pour le cinéma : « Le cinéma et le groupe Octobre sont si proches l’un de l’autre, observe l’historien Michel Fauré ; le cinéma nourrit certains membres du groupe et Octobre en revanche alimente le cinéma de ses meilleurs talents. »

On retrouve le groupe dans une multitude d’actions militantes, le 29 mars 1934 à la fête des « Comités de défense de l’Humanité », le 25 avril à la Fête des « Amis de l’URSS », le 12 mai à la fête de « Mon Camarade », le 29 juin à celle du « Front Commun », le 20 octobre au gala du Secours rouge international ; et puis la troupe sillonne la banlieue, Asnières, Bagnolet, Suresnes, Ivry, Noisy-le-Grand, Villejuif, Alfortville, Bezons, Survilliers, Garches, Saint-Denis, Gentilly…

C’est aussi sa manière de hâter la venue du Front populaire.

Gérard Streiff

 

 

 

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11 août 2021 3 11 /08 /août /2021 08:30

 

Otelo Saraiva de Carvalho, leader de la « révolution des œillets » par laquelle fut renversée, en avril 1974, la dictature de Antonio de Oliveira Salazar au Portugal, est décédé dimanche dernier à l’âge de 84 ans. Né au Mozambique, il avait négocié l’indépendance du pays quelques mois après la révolution, ainsi que celle de l’Angola et de la Guinée Bissau. Proche de la fraction la plus à gauche du Mouvement des forces armées (MFA), il se trouve progressivement marginalisé à mesure que le Portugal devient une démocratie européenne classique. En 1984, engagé dans des mouvements d’extrême gauche, Carvalho est arrêté, accusé de faire partie du FP 25 qui a commis des attentats, ce qu’il nie, et condamné à quinze ans de prison en 1987. Relâché deux ans plus tard, il sera amnistié en 1996.

En 1986, Claude Bourdet et Alberto Santos, qui ont témoigné en sa faveur à son procès, estiment que celui-ci n’était destiné qu’à le disqualifier, notamment pour complaire aux États-Unis. « Otelo de Carvalho n’avait pas cessé d’être un danger pour la droite, non pas à cause de ses “plans”, mais en raison de sa popularité. (…) au fur et à mesure que l’application du plan économique du FMI rendait la vie difficile aux pauvres gens, sa popularité ne cessait de croître. La droite pouvait craindre qu’en cas de crise il ne devienne le point de ralliement de tous les mécontentements. »

Un procès politique au Portugal - Le « crime » d’Otelo de Carvalho

Il y a deux ans, le lieutenant-colonel Otelo Saraiva de Carvalho, leader de la révolution des œillets qui renversa en 1974 la dictature, était arrêté à Lisbonne en même temps qu’une soixantaine de jeunes Portugais accusés de « terrorisme », Une vingtaine d’entre eux étaient libérés peu après. Les autres, et M. de Carvalho, sont en prison depuis lors et participent à l’interminable procès qui se déroule au tribunal de Monsanto. Les accusés sont séparés du tribunal, du public et des journalistes par des doubles cloisons en verre. Les témoins de l’accusation sont essentiellement des « repentis ». Le général Eanes, ancien président de la République, et deux députés grecs — MM. Statis Panagoulis, ancien vice-ministre de l’intérieur, et Manolis Glezos qui, âgé de dix-sept ans, arracha le drapeau nazi sur l’Acropole — ont témoigné le 3 octobre en faveur de M. de Carvalho, ainsi que les deux auteurs du présent article (1).

par Claude Bourdet & Alberto Santos 

 

Le « crime » d’Otelo de Carvalho

 

A l’origine de ce procès, il y a les attentats commis par une organisation d’extrême gauche : les Forces populaires du 25 avril (FP 25), qui tirent leur nom, un peu bizarrement, de la révolution sans effusion de sang du 25 avril 1974 (dite révolution des œillets) et dont le principal leader fut M. Otelo Saraiva de Carvalho, alors major. En été 1980, un industriel était tué, et un tract des FP 25 revendiquait l’attentat au nom de la « justice populaire ». Cinq autres attentats eurent lieu au cours des quatre années suivantes dans des conditions similaires.

Quel est le rapport entre les FP 25 et M. Otelo de Carvalho ? C’est là toute la question. M. de Carvalho a conservé l’estime de la plupart de ses collègues (2) et l’actuel président, M. Mario Soares, dit de lui, en privé, le plus grand bien (bien qu’il l’ait fait arrêter deux fois alors qu’il était premier ministre, en 1976 et en 1984). Il nie absolument toute collusion avec les FP 25. Il en est de même de la plupart des autres emprisonnés. Ces accusés sont presque tous des membres du parti politique légal créé par M. de Carvalho en 1980, le Front d’unité populaire (FUP). L’accusation tente de prouver qu’il y a identité entre le parti politique FUP et l’organisation terroriste FP 25 et que cette dernière n’est que le "bras armé du FUP.

Jusqu’ici, ces démonstrations n’ont pas convaincu. Certains « repentis » se sont ridiculisés : l’un d’eux, par exemple, annonçait que M. de Carvalho avait préparé un coup d’Etat au Zaïre avec la complicité de M. François Mitterrand. Un autre assurait qu’une partie de l’argent provenant d’un cambriolage avait été transféré à un compte de M. de Carvalho à l’Union des banques suisses (UBS) à Genève. Le juge d’instruction, M. Almeida Cruz, se rendit à Genève en septembre 1984 ; à son retour, il se vanta d’avoir découvert ce compte secret. Il y eut alors un démenti cinglant de l’UBS ; la banque reconnaissait avoir reçu la visite du juge mais affirmait qu’on n’avait rien trouvé. L’accusation abandonna l’histoire du compte suisse (3).

Les arrestations de juin 1984 ne mirent pas un terme aux attentats. En décembre 1984, un attentat contre l’ambassade des Etats-Unis fit des dégâts minimes. On l’attribua aux FP 25. Le 28 janvier 1985, des tirs au mortier étaient dirigés contre des frégates néerlandaises, allemandes et norvégiennes sur le Tage. Aucune ne fut touchée. On s’étonna que l’on n’ait pas essayé d’atteindre un destroyer américain qui se trouvait sur place. Le lendemain, l’International Herald Tribune révéla que, quelques heures auparavant, l’ambassade américaine de Lisbonne avait été avertie de l’imminence de ces attentats. Vers la même époque, une base de l’OTAN à Oeiras dans l’Alentejo était aussi attaquée avec des dégâts minimes.

On ne peut se défendre de penser que les terroristes ont fait œuvre d’une provocation soigneusement préparée pour ne pas faire de dégâts. L’idée s’impose avec encore plus de force quand on étudie le climat dans lequel ont été effectuées les arrestations du 20 juin 1984.

On discutait alors au Parlement une loi de sécurité intérieure considérée par beaucoup comme scandaleuse. Cette loi a été appelée la « loi orpheline » car aucun ministre n’a admis qu’il en était l’auteur. C’est vrai, en particulier, pour M. Eduardo Pereira, ministre socialiste de l’intérieur à l’époque. C’est vrai aussi pour le ministre de la justice, également socialiste, numéro deux du PS, M. Almeida Santos, qui n’a pas caché son hostilité à certains aspects du projet. L’ex-président de la République, M. Eanes, avait dit qu’il opposerait son veto.

La loi a été votée, le 27 juillet dernier, après des pressions de M. Mario Soares sur les députés socialistes. Pressions que M. Manuel Alegre, pourtant ami de M. Soares, a dénoncées dans un article comme un « terrorisme psychologique », Les députés de droite la votèrent mais il y eut beaucoup de récriminations, même au sein du PSD, parti de centre droit (social-démocrate) (4) ; sept ou huit socialistes refusèrent de voter.

Certains prétendent que cette loi « orpheline » a des parents, mais pas portugais ! Plusieurs faits tendent à le confirmer. Au moment de la présentation de la loi, le ministre de l’intérieur, M. Eduardo Pereira, s’est envolé vers Washington « pour demander conseil », selon plusieurs journaux. Surtout, on est frappé par le texte, insolite dans un pays démocratique, des articles 7, 33 et 35 : « Des services secrets étrangers et des organisations internationales collaboreront au maintien de l’ordre intérieur avec la Haute Autorité nationale pour la sécurité intérieure. » Cette Haute Autorité n’a pas encore été créée. Beaucoup d’observateurs pensent que, vu les liens étroits de M. Soares avec Washington, le texte de la loi aurait été soufflé par le gouvernement des Etats-Unis. Le Portugal représente un élément central dans la défense du système atlantique, à cause de l’archipel des Açores.

Les Açores, région autonome — le gouverneur actuel est le général Rocha Vieira, — se trouvent au centre stratégique de l’Atlantique. La Nuclear Weapons Deployment Authorization de 1974 signale l’existence de têtes nucléaires dans l’archipel dès le début des années 70, en particulier à la base américaine des Lages (5).

On ne connaît pas le développement actuel de cette base, mais on sait que l’équipement y a été très développé aussi bien en armement et personnel qu’en systèmes de surveillance, d’information ou de communication avec les satellites. Cette base est devenue le centre de la surveillance sous-marine et aérienne sur la façade européenne et africaine de l’Atlantique. Cela suffit à faire comprendre l’importance du Portugal pour le Pentagone et l’OTAN.

C’est pourquoi l’intervention des Etats-Unis dans la politique portugaise a été constante. En 1974, à la chute de la dictature, les Etats-Unis se sont appuyés sur le général Spinola, premier président de la République, personnalité la plus à droite de la révolution des œillets. Le général Spinola ne parvint pas à séduire, par les honneurs, les militaires de gauche (il avait, par exemple, offert à M. Otelo de Carvalho le grade de général de corps d’armée). Le 28 septembre 1984, Spinola tenta un coup d’Etat qui échoua. Il s’exila à Rome et fut remplacé par un président modéré, le général Costa Gomes, qui a récemment témoigné en faveur de M. de Carvalho.

Pendant tout le début de 1975, un certain nombre de personnalités pro-américaines, dont M. Mario Soares, tinrent des propos alarmistes. En janvier 1975, des dirigeants de la centrale syndicale américaine AFL-CIO, dont Irving Brown, vinrent à Lisbonne pour mettre sur pied un syndicat anticommuniste. Le 11 mars 1975, un nouveau coup d’Etat était tenté par le général Spinola. L’influence de M. Carlucci, ambassadeur des Etats-Unis, ancien coordonnateur de l’action de la CIA contre le président Joao Goulart au Brésil, en 1964, et celle du général Walter, directeur adjoint de la CIA, furent prépondérantes. Une « Armée de libération portugaise », analogue à la « Contra » actuelle du Nicaragua, fut recrutée parmi des anciens de la PIDE (police politique), et fut entraînée en Espagne. Sept mille hommes de la US Navy furent débarqués en Espagne, à Rota ; ils devaient venir au Portugal, Spinola se proclamant chef d’état-major de l’armée. Ce deuxième coup d’Etat échoua également.

Cela renforça la gauche ; le Portugal s’orientait vers la démocratie parlementaire. Les élections du 25 avril 1975 donnèrent 38 % des voix au Parti socialiste, 13 % au PC, 4 % à la Gauche révolutionnaire, 26 % au Parti populaire démocratique de centre droit (PPD), aujourd’hui « social-démocrate », et 8 % seulement au parti de droite CDS.

Une majorité de gauche était possible, mais M. Mario Soares préféra commencer des tractations avec le PPD et le CDS contre l’avis du Mouvement des forces armées. L’action internationale poussait dans le même sens : boycottage de la RFA, fermeture des usines ITT, refus de fourniture de blé américain. L’Eglise, par la bouche de l’archevêque de Braga, Mgr da Silva, appelait presque ouvertement à l’insurrection. Le 29 août 1975, le premier ministre Vasco Gonçalves, proche des communistes, était éliminé.

Un « coup d’Etat de gauche »

C’est alors que se produit l’affaire du 25 novembre 1975 présentée à l’étranger comme une « tentative de coup d’Etat de gauche ayant échoué ». En réalité, comme il a été amplement démontré par une mission du Comité Russell pour le Portugal, dont les conclusions ont été publiées par Jean-Pierre Faye dans son livre le Portugal d’Otelo (6), il s’est agi d’un piège monté par les forces de droite et du centre, avec l’appui des Etats-Unis, et où certains militaires de gauche, mais pas M. de Carvalho, sont tombés.

M. Otelo de Carvalho, qui ne s’était mêlé de rien et avait contribué à faire rentrer les « paras » dans leurs casernes, fut destitué de son commandement du COPCON, pièce maîtresse de la protection républicaine, puis mis en résidence surveillée, et enfin arrêté.

M. Vasco Gonçalves fut placé, aussi, en résidence surveillée : le Mouvement des forces armées fut dissous. La droite et les Etats-Unis triomphaient.

En juillet 1976, le général Eanes était élu président ; M. Otelo de Carvalho obtenait 18 % des voix, plus que le candidat communiste.

En août 1976, le général Spinola revenait et recommençait à intriguer. L’épuration du haut commandement militaire se poursuivait. En juin 1977, Washington encourageait la formation d’une majorité réunissant le PS et la droite : le Fonds monétaire international (FMI) définissait un plan pour le Portugal, adopté à peu près intégralement par le Parti socialiste, et exigeant la démolition de la réforme agraire ; la restitution des terres l’indemnisation ou le retour des capitalistes industriels ; l’encouragement aux investissements étrangers ; la réglementation du droit de grève, etc.

Le président Eanes naviguait entre les courants. Aux élections du 2 décembre 1979, le Parti socialiste était battu et remplacé par la droite. Les communistes et leurs alliés avaient quarante-deux sièges. La gauche restait majoritaire en voix. Les années suivantes les gouvernements ont été de centre-droit, mais le Parti socialiste a conservé ses voix, M. Soares a été premier ministre en 1983-1984 — avec l’aide du PSD — et a été élu président de la République, en février 1986, avec le soutien à la fois d’une partie du PSD et des communistes.

Cette longue histoire est nécessaire pour comprendre quelle pouvait être l’inquiétude du héros de la révolution des œillets, M. Otelo de Carvalho. Car, en dehors des accusations funambulesques des « repentis », la seule preuve que l’accusation ait « découverte » est un document de quelques pages rédigé par lui vers 1977 intitulé le « Projet global », dans lequel il envisageait les mesures à prendre en cas de coup d’Etat de droite, notamment la création d’une organisation civile armée. A-t-il eu raison d’éprouver de telles inquiétudes ? Sans doute, si l’on tient compte de l’évolution politique évoquée ci-dessus. L’accusation lancée par le tribunal et largement reproduite par la presse est que le FP 25 était non seulement le bras armé du FUP, mais aussi la « mise en application » du « Projet global ».

Le tour de passe-passe est ici complet : un projet de défense de la République conçu à un moment (1976-1978) où toutes les inquiétudes paraissent justifiées est transporté à une époque (les années 1980-1984) où les problèmes se posent tout différemment.

Nous avons pu fournir un élément au dossier de la défense en rappelant un entretien de M. Otelo de Carvalho avec Main Echegut publié par l’hebdomadaire Témoignage chrétien, le 21 janvier 1980. A cette date, M. de Carvalho considérait qu’il n’y avait plus de danger de coup de force de droite. « De jeunes officiers progressistes — disait-il — commandent de nombreuses unités ; à cause d’eux la droite militaire n’a pas de chances de réussir un coup de force si elle le tente ». Une telle situation rendait inutiles les structures prévues par le « Projet global ». D’autre part, M. de Carvalho soulignait qu’il avait un rôle à jouer comme fédérateur du courant de la gauche « révolutionnaire non alignée » qui devait représenter l’esprit du 25 avril dans le prochain Parlement. C’était la pensée d’un homme politique, et non d’un terroriste.

M. Otelo de Carvalho n’avait pas cessé d’être un danger pour la droite, non pas à cause de ses « plans », mais en raison de sa popularité. Fortement prémuni contre le Parti communiste, il avait un crédit populaire que ne possédait aucun des autres chefs de la révolution des œillets. Or, au fur et à mesure que l’application du plan économique du FMI rendait la vie difficile aux pauvres gens, sa popularité ne cessait de croître. La droite pouvait craindre qu’en cas de crise il ne devienne le point de ralliement de tous les mécontentements.

Le disqualifier, faire que plus jamais il ne puisse servir son pays, accroître l’inquiétude suscitée par les provocations terroristes, faire passer plus facilement la « loi orpheline », ce sont là, certainement, les calculs auxquels se sont livrés les Machiavel de la politique portugaise conseillés, sans doute, par les services secrets américains.

On n’a probablement pas eu besoin de « dicter » à M. Mario Soares l’arrestation de M. Otelo de Carvalho. Mais on n’a pas besoin d’être grand clerc pour discerner ce qui fait plaisir à la Maison Blanche et au Pentagone.

Claude Bourdet & Alberto Santos

Membres du Comité français "Justice pour Otelo de Carvalho".

 

(1Ont témoigné aussi pour M. Otelo de Carvalho le général Costa Gomes, ancien président de la République en 1974-1975, et d’autres anciens dirigeants du Mouvement des forces armées (dissous, mais qui a donné naissance à l’Association du 25 avril).

(2Par exemple, l’amiral Victor Crespo, les généraux Pezarat Correia et Rangel, le lieutenant-colonel Vasco Lourenço, et bien d’autres.

(3Le juge a été ultérieurement nommé à Bruxelles à la CEE.

(4C’est l’ancien PPD, devenu Parti social démocrate.

(5Cf. document CIRPES no 37, novembre 1986, « Vers une situation néo-coloniale au Portugal », par Alberto Santos.

(6Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 1976.

 

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11 août 2021 3 11 /08 /août /2021 08:29

La grande réforme d'EDF baptisée « projet Hercule », qui aurait permis la dislocation et la privatisation partielle du groupe public, n'aboutira pas avant la fin du quinquennat d'Emmanuel Macron. Un répit bienvenu pour les nombreux opposants syndicaux et politiques au projet.

Ouf ! Trois fois ouf ! Le projet Hercule – depuis rebaptisé « Grand EDF » – sur lequel Marianne alertait dès 2019, est mis sous le tapis. « À ce stade, les discussions n'ont pas abouti » avec Bruxelles et « il n'est pas envisageable d'avoir un projet de loi au Parlement dans l'immédiat », a expliqué une source gouvernementale auprès de l’AFP.

Le projet ne pourra donc pas aboutir à temps, avant le début de la prochaine campagne en vue de l'élection d'avril 2022, semble regretter l’exécutif. Du côté de l'UE, le son de cloche est sensiblement différent. Selon une source proche du dossier à Bruxelles, c'est Paris qui a décidé de la pause. « C'est un choix politique de la France de faire passer la réforme après l'élection présidentielle », déclare cette source à l'AFP.

BLOCAGES PRÉVISIBLES AVEC BRUXELLES

Hercule était certes un projet complexe à multiples entrées, mais les discussions ont principalement bloqué sur la réforme du mécanisme dit de l’« accès régulé à l’électricité nucléaire historique » (Arenh). « Le gouvernement a indiqué que les discussions entre les autorités françaises et la Commission européenne relatives à la réforme de l'Arenh, au cadre des concessions hydrauliques et à l'organisation d'EDF n'ont pas abouti à ce stade à un accord global », a confirmé ce matin la direction du groupe lors de la présentation des ses résultats semestriels.

L'Arenh impose à EDF de vendre un quart de sa production nucléaire à des fournisseurs concurrents, principalement Total et Engie, au prix de 42 euros le mégawattheure. Or, la direction d’EDF estime ce prix inférieur au coût de revient du nucléaire en France. Ainsi, depuis le début des négociations il y a deux ans, l’État français demandait l'autorisation à Bruxelles de relever ce prix administré d’environ 20 % afin qu’EDF se redonne de l'air financièrement.

Problème, la France a mis le doigt dans un engrenage pervers. En effet, le mécanisme qui devait remplacer l'Arenh était de fait une dérogation évidente au sacro-saint principe de libre concurrence européenne inscrit dans les traités : on favorisait une entreprise publique sur un marché concurrentiel. C'est pourquoi la Commission a demandé des contreparties. Notamment qu’EDF « vende son courant nucléaire dans les mêmes conditions à tout acheteur européen », explique à Marianne un ancien cadre dirigeant du groupe toujours bien informé. Comprendre : « que l’effort du peuple français pour financer le nucléaire depuis des décennies, et ainsi bénéficier d'une électricité à bas prix, puisse profiter à toute l’Europe ». Une contrepartie jugée « inacceptable par le gouvernement français », selon cette même source. Dès lors, impossible de trouver un accord. « Les hauts fonctionnaires français se sont acharnés à faire passer un projet que la Commission ne pouvait, de fait, pas accepter », résume l'ancien cadre du groupe. À l'Élysée, on a donc décidé de tout rependre de zéro l'année prochaine.

Le timing de cette annonce n’est, du reste, pas anodin. Elle est intervenue juste avant la présentation ce jeudi 29 juillet au matin des résultats financiers d'EDF. Résultats qui font état d'une hausse de son Ebitda – bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement – de… 30 % à 10,6 milliards d’euros, qu'EDF explique « essentiellement par une progression de la production nucléaire en France et un climat plus froid dans un contexte de hausse des prix de l’électricité et du gaz ». Lors de ce premier semestre 2021, on était donc loin de la situation financière critique que la direction du groupe et l’exécutif avançaient pour justifier la réforme de l’Arenh. « Il est en effet intéressant de constater que le gouvernement a été obligé de renoncer à sa réforme la veille de la publication des résultats financiers EDF, qui font état d'une hausse de son Ebitda de 2,5 milliards d'euros. Difficile dans ce cadre de continuer à se plaindre des effets financiers négatifs de l’Arenh… », nous lance un autre ancien cadre du groupe.

INQUIÉTUDE PUIS SOULAGEMENT

Au-delà de l'Arenh, l'objectif de la réforme Hercule était limpide comme nous l’écrivions en avril : « le coûteux vieux nucléaire au secteur public, et les activités les plus juteuses aux investisseurs privés ! ». Ces activités juteuses : « Enedis considéré comme la pépite du groupe et les ENR [énergies renouvelables] un secteur économique d’avenir, seraient donc isolées et livrées aux marchés financiers ». Autrement dit, on allait assister à un démantèlement d'EDF en règle. Au point que le service public de l’énergie et la sauvegarde pour les citoyens français du bien commun qu'est l’électricité étaient en danger.

Grands opposants aux projets, les syndicats se sont donc félicités de ce recul. « C'est pour nous une belle et grande victoire à mettre à l'actif du rapport de force des travailleurs avec la CGT qui n'a jamais attendu une quelconque annonce », a déclaré Sébastien Menesplier, secrétaire général de la Fédération nationale Mines Énergie CGT (FNME-CGT). « Nous resterons pour autant vigilants car les discussions entre le gouvernement et la Commission européenne vont se poursuivre », a souligné le syndicaliste. Les syndicats qui ont mobilisé contre ce projet lors de plusieurs journées de grève ces derniers mois ont trouvé un soutien de poids auprès des parlementaires, qui ont uni leurs voix de la gauche (LFI, PCF et PS) jusqu'aux Républicains pour dénoncer la dislocation d'un patrimoine public. Le PDG d'EDF Jean-Bernard Lévy a de son côté regretté ce jeudi 29 juillet que la réforme du groupe ne puisse déboucher dans l'immédiat. « Nous regrettons que cette réforme qui est indispensable pour EDF ne puisse se conclure maintenant », a-t-il déclaré.

 

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10 août 2021 2 10 /08 /août /2021 08:01

De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

 

Début mars 1933, aux usines Citroën de Saint-Ouen, les salariés constatent une diminution de leur paye. La grève est décidée (autre décision, le vote d’une motion de solidarité avec les ouvriers allemands). Le mouvement s’étend rapidement aux usines de Grenelle et de Javel. Dès qu’ils apprennent l’existence de cette action, le groupe Octobre et Jacques Prévert se montrent, comme d’habitude, incroyablement réactifs. Bussières raconte : « Nous aimions l’action directe. Un jour j’apprends qu’il y a une grève chez Citroën. Je téléphone à Jacques vers 2 heures. Tous les membres de la troupe sont partis travailler, sauf les chômeurs. On se retrouve tous à 6 heures à la maison des syndicats. Jacques nous donne les textes que la secrétaire a tapés en plusieurs exemplaires et à 8 heures et demie, 9 heures, nous jouions le sketch devant les ouvriers chez Citroën. C’était le type même de notre boulot.»

Le texte « Citroën », venu instantanément sous la plume de Jacques Prévert, est donc illico reproduit, répété l’après-midi même par les chômeurs de la troupe, appris dare-dare dans la soirée par les autres membres, de retour du boulot, et le 18 mars, au soir, il est joué devant l’AG des grévistes. Au début du spectacle, une actrice avance dans le noir, elle déclare :

« À la porte des maisons closes / c’est une petite lueur qui luit. »

On voit s’allumer une lumière rouge, un groupe d’acteurs se présente alors :

« C’est la lanterne du bordel capitaliste / avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit / Citroën… Citroën… »

En ce printemps 1933, en effet, André Citroën a loué la tour Eiffel et son nom s’y affiche. Le texte de Prévert fustige l’argent patronal gaspillé aux jeux, dénonce l’exploitation des salariés, salue la grève ; les mots percutent.

« Les journalistes mangent dans sa main / Le Préfet de Police rampe sur son paillasson / Citron ?... Citron ?... / Millions…millions… / Et si le chiffre d’affaires vient à baisser / Pour que, malgré tout, les bénéfices ne diminuent pas / Il suffit d’augmenter la cadence et de baisser le salaire des ouvriers / BAISSER LES SALAIRES / Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches / Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup / Pour mordre / Pour se défendre pour attaquer / Pour faire la grève / La grève… la grève… / VIVE LA GREVE ! »

Cette représentation, cette façon de jouer sont « terriblement efficaces », dit Marcel Duhamel ; la pièce « Citroën » va être représentée tout au long des deux mois que dure l’action.

Dans l’ouvrage « Le groupe Octobre » de Michel Fauré, on peut lire cette remarque : « Tout en accomplissant un acte politique d’un rare courage et d’une importante audience, la troupe, par l’ellipse poétique, tend à force de conviction et de travail vers la perfection spectaculaire. »

Le spectacle impressionne et le groupe Octobre est choisi (avec la troupe « Les blouses bleues » de Bobigny) pour représenter le théâtre ouvrier français au festival mondial du théâtre ouvrier à Moscou l’été suivant.

Le voyage vers l’Union Soviétique se fait sur un cargo, la Cooperaza, qui arbore le drapeau rouge. Dans le grand nord, sur le canal de Kiel, le navire croise des bâtiments de guerre allemands où flotte la croix gammée. Marcel Duhamel raconte : « Les matelots allemands se sont rangés le long de la rambarde pour nous voir passer et les officiers, du haut de la dunette, nous regardent à la jumelle. Et tous les dockers, le long du quai, et même des marins allemands, d’un geste, ferment le poing et le lèvent furtivement à la hauteur de la poitrine pour saluer le drapeau rouge, sans être vus de la passerelle… »

Jean-Paul Le Chanois ajoute : « Le bateau glissait le long des berges. Nous voyions des S.A. et des S.S. se livrer à des répétitions militaires : tir au fusil mitrailleur sur des cibles. Sur le bord du canal, nous apercevions des gens qui faisaient la ronde… C’était absolument bouleversant et insoutenable, ce spectacle… »

À l’escale de Hambourg, certains membres de la troupe prennent contact (secrètement) avec des communistes allemands.

 

Gérard Streiff

 

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10 août 2021 2 10 /08 /août /2021 05:45

 

Otelo Saraiva de Carvalho, leader de la « révolution des œillets » par laquelle fut renversée, en avril 1974, la dictature de Antonio de Oliveira Salazar au Portugal, est décédé dimanche dernier à l’âge de 84 ans. Né au Mozambique, il avait négocié l’indépendance du pays quelques mois après la révolution, ainsi que celle de l’Angola et de la Guinée Bissau. Proche de la fraction la plus à gauche du Mouvement des forces armées (MFA), il se trouve progressivement marginalisé à mesure que le Portugal devient une démocratie européenne classique. En 1984, engagé dans des mouvements d’extrême gauche, Carvalho est arrêté, accusé de faire partie du FP 25 qui a commis des attentats, ce qu’il nie, et condamné à quinze ans de prison en 1987. Relâché deux ans plus tard, il sera amnistié en 1996.

En 1986, Claude Bourdet et Alberto Santos, qui ont témoigné en sa faveur à son procès, estiment que celui-ci n’était destiné qu’à le disqualifier, notamment pour complaire aux États-Unis. « Otelo de Carvalho n’avait pas cessé d’être un danger pour la droite, non pas à cause de ses “plans”, mais en raison de sa popularité. (…) au fur et à mesure que l’application du plan économique du FMI rendait la vie difficile aux pauvres gens, sa popularité ne cessait de croître. La droite pouvait craindre qu’en cas de crise il ne devienne le point de ralliement de tous les mécontentements. »

Un procès politique au Portugal - Le « crime » d’Otelo de Carvalho

Il y a deux ans, le lieutenant-colonel Otelo Saraiva de Carvalho, leader de la révolution des œillets qui renversa en 1974 la dictature, était arrêté à Lisbonne en même temps qu’une soixantaine de jeunes Portugais accusés de « terrorisme », Une vingtaine d’entre eux étaient libérés peu après. Les autres, et M. de Carvalho, sont en prison depuis lors et participent à l’interminable procès qui se déroule au tribunal de Monsanto. Les accusés sont séparés du tribunal, du public et des journalistes par des doubles cloisons en verre. Les témoins de l’accusation sont essentiellement des « repentis ». Le général Eanes, ancien président de la République, et deux députés grecs — MM. Statis Panagoulis, ancien vice-ministre de l’intérieur, et Manolis Glezos qui, âgé de dix-sept ans, arracha le drapeau nazi sur l’Acropole — ont témoigné le 3 octobre en faveur de M. de Carvalho, ainsi que les deux auteurs du présent article (1).

par Claude Bourdet & Alberto Santos 

 

Le « crime » d’Otelo de Carvalho

 

A l’origine de ce procès, il y a les attentats commis par une organisation d’extrême gauche : les Forces populaires du 25 avril (FP 25), qui tirent leur nom, un peu bizarrement, de la révolution sans effusion de sang du 25 avril 1974 (dite révolution des œillets) et dont le principal leader fut M. Otelo Saraiva de Carvalho, alors major. En été 1980, un industriel était tué, et un tract des FP 25 revendiquait l’attentat au nom de la « justice populaire ». Cinq autres attentats eurent lieu au cours des quatre années suivantes dans des conditions similaires.

Quel est le rapport entre les FP 25 et M. Otelo de Carvalho ? C’est là toute la question. M. de Carvalho a conservé l’estime de la plupart de ses collègues (2) et l’actuel président, M. Mario Soares, dit de lui, en privé, le plus grand bien (bien qu’il l’ait fait arrêter deux fois alors qu’il était premier ministre, en 1976 et en 1984). Il nie absolument toute collusion avec les FP 25. Il en est de même de la plupart des autres emprisonnés. Ces accusés sont presque tous des membres du parti politique légal créé par M. de Carvalho en 1980, le Front d’unité populaire (FUP). L’accusation tente de prouver qu’il y a identité entre le parti politique FUP et l’organisation terroriste FP 25 et que cette dernière n’est que le "bras armé du FUP.

Jusqu’ici, ces démonstrations n’ont pas convaincu. Certains « repentis » se sont ridiculisés : l’un d’eux, par exemple, annonçait que M. de Carvalho avait préparé un coup d’Etat au Zaïre avec la complicité de M. François Mitterrand. Un autre assurait qu’une partie de l’argent provenant d’un cambriolage avait été transféré à un compte de M. de Carvalho à l’Union des banques suisses (UBS) à Genève. Le juge d’instruction, M. Almeida Cruz, se rendit à Genève en septembre 1984 ; à son retour, il se vanta d’avoir découvert ce compte secret. Il y eut alors un démenti cinglant de l’UBS ; la banque reconnaissait avoir reçu la visite du juge mais affirmait qu’on n’avait rien trouvé. L’accusation abandonna l’histoire du compte suisse (3).

Les arrestations de juin 1984 ne mirent pas un terme aux attentats. En décembre 1984, un attentat contre l’ambassade des Etats-Unis fit des dégâts minimes. On l’attribua aux FP 25. Le 28 janvier 1985, des tirs au mortier étaient dirigés contre des frégates néerlandaises, allemandes et norvégiennes sur le Tage. Aucune ne fut touchée. On s’étonna que l’on n’ait pas essayé d’atteindre un destroyer américain qui se trouvait sur place. Le lendemain, l’International Herald Tribune révéla que, quelques heures auparavant, l’ambassade américaine de Lisbonne avait été avertie de l’imminence de ces attentats. Vers la même époque, une base de l’OTAN à Oeiras dans l’Alentejo était aussi attaquée avec des dégâts minimes.

On ne peut se défendre de penser que les terroristes ont fait œuvre d’une provocation soigneusement préparée pour ne pas faire de dégâts. L’idée s’impose avec encore plus de force quand on étudie le climat dans lequel ont été effectuées les arrestations du 20 juin 1984.

On discutait alors au Parlement une loi de sécurité intérieure considérée par beaucoup comme scandaleuse. Cette loi a été appelée la « loi orpheline » car aucun ministre n’a admis qu’il en était l’auteur. C’est vrai, en particulier, pour M. Eduardo Pereira, ministre socialiste de l’intérieur à l’époque. C’est vrai aussi pour le ministre de la justice, également socialiste, numéro deux du PS, M. Almeida Santos, qui n’a pas caché son hostilité à certains aspects du projet. L’ex-président de la République, M. Eanes, avait dit qu’il opposerait son veto.

La loi a été votée, le 27 juillet dernier, après des pressions de M. Mario Soares sur les députés socialistes. Pressions que M. Manuel Alegre, pourtant ami de M. Soares, a dénoncées dans un article comme un « terrorisme psychologique », Les députés de droite la votèrent mais il y eut beaucoup de récriminations, même au sein du PSD, parti de centre droit (social-démocrate) (4) ; sept ou huit socialistes refusèrent de voter.

Certains prétendent que cette loi « orpheline » a des parents, mais pas portugais ! Plusieurs faits tendent à le confirmer. Au moment de la présentation de la loi, le ministre de l’intérieur, M. Eduardo Pereira, s’est envolé vers Washington « pour demander conseil », selon plusieurs journaux. Surtout, on est frappé par le texte, insolite dans un pays démocratique, des articles 7, 33 et 35 : « Des services secrets étrangers et des organisations internationales collaboreront au maintien de l’ordre intérieur avec la Haute Autorité nationale pour la sécurité intérieure. » Cette Haute Autorité n’a pas encore été créée. Beaucoup d’observateurs pensent que, vu les liens étroits de M. Soares avec Washington, le texte de la loi aurait été soufflé par le gouvernement des Etats-Unis. Le Portugal représente un élément central dans la défense du système atlantique, à cause de l’archipel des Açores.

Les Açores, région autonome — le gouverneur actuel est le général Rocha Vieira, — se trouvent au centre stratégique de l’Atlantique. La Nuclear Weapons Deployment Authorization de 1974 signale l’existence de têtes nucléaires dans l’archipel dès le début des années 70, en particulier à la base américaine des Lages (5).

On ne connaît pas le développement actuel de cette base, mais on sait que l’équipement y a été très développé aussi bien en armement et personnel qu’en systèmes de surveillance, d’information ou de communication avec les satellites. Cette base est devenue le centre de la surveillance sous-marine et aérienne sur la façade européenne et africaine de l’Atlantique. Cela suffit à faire comprendre l’importance du Portugal pour le Pentagone et l’OTAN.

C’est pourquoi l’intervention des Etats-Unis dans la politique portugaise a été constante. En 1974, à la chute de la dictature, les Etats-Unis se sont appuyés sur le général Spinola, premier président de la République, personnalité la plus à droite de la révolution des œillets. Le général Spinola ne parvint pas à séduire, par les honneurs, les militaires de gauche (il avait, par exemple, offert à M. Otelo de Carvalho le grade de général de corps d’armée). Le 28 septembre 1984, Spinola tenta un coup d’Etat qui échoua. Il s’exila à Rome et fut remplacé par un président modéré, le général Costa Gomes, qui a récemment témoigné en faveur de M. de Carvalho.

Pendant tout le début de 1975, un certain nombre de personnalités pro-américaines, dont M. Mario Soares, tinrent des propos alarmistes. En janvier 1975, des dirigeants de la centrale syndicale américaine AFL-CIO, dont Irving Brown, vinrent à Lisbonne pour mettre sur pied un syndicat anticommuniste. Le 11 mars 1975, un nouveau coup d’Etat était tenté par le général Spinola. L’influence de M. Carlucci, ambassadeur des Etats-Unis, ancien coordonnateur de l’action de la CIA contre le président Joao Goulart au Brésil, en 1964, et celle du général Walter, directeur adjoint de la CIA, furent prépondérantes. Une « Armée de libération portugaise », analogue à la « Contra » actuelle du Nicaragua, fut recrutée parmi des anciens de la PIDE (police politique), et fut entraînée en Espagne. Sept mille hommes de la US Navy furent débarqués en Espagne, à Rota ; ils devaient venir au Portugal, Spinola se proclamant chef d’état-major de l’armée. Ce deuxième coup d’Etat échoua également.

Cela renforça la gauche ; le Portugal s’orientait vers la démocratie parlementaire. Les élections du 25 avril 1975 donnèrent 38 % des voix au Parti socialiste, 13 % au PC, 4 % à la Gauche révolutionnaire, 26 % au Parti populaire démocratique de centre droit (PPD), aujourd’hui « social-démocrate », et 8 % seulement au parti de droite CDS.

Une majorité de gauche était possible, mais M. Mario Soares préféra commencer des tractations avec le PPD et le CDS contre l’avis du Mouvement des forces armées. L’action internationale poussait dans le même sens : boycottage de la RFA, fermeture des usines ITT, refus de fourniture de blé américain. L’Eglise, par la bouche de l’archevêque de Braga, Mgr da Silva, appelait presque ouvertement à l’insurrection. Le 29 août 1975, le premier ministre Vasco Gonçalves, proche des communistes, était éliminé.

Un « coup d’Etat de gauche »

C’est alors que se produit l’affaire du 25 novembre 1975 présentée à l’étranger comme une « tentative de coup d’Etat de gauche ayant échoué ». En réalité, comme il a été amplement démontré par une mission du Comité Russell pour le Portugal, dont les conclusions ont été publiées par Jean-Pierre Faye dans son livre le Portugal d’Otelo (6), il s’est agi d’un piège monté par les forces de droite et du centre, avec l’appui des Etats-Unis, et où certains militaires de gauche, mais pas M. de Carvalho, sont tombés.

M. Otelo de Carvalho, qui ne s’était mêlé de rien et avait contribué à faire rentrer les « paras » dans leurs casernes, fut destitué de son commandement du COPCON, pièce maîtresse de la protection républicaine, puis mis en résidence surveillée, et enfin arrêté.

M. Vasco Gonçalves fut placé, aussi, en résidence surveillée : le Mouvement des forces armées fut dissous. La droite et les Etats-Unis triomphaient.

En juillet 1976, le général Eanes était élu président ; M. Otelo de Carvalho obtenait 18 % des voix, plus que le candidat communiste.

En août 1976, le général Spinola revenait et recommençait à intriguer. L’épuration du haut commandement militaire se poursuivait. En juin 1977, Washington encourageait la formation d’une majorité réunissant le PS et la droite : le Fonds monétaire international (FMI) définissait un plan pour le Portugal, adopté à peu près intégralement par le Parti socialiste, et exigeant la démolition de la réforme agraire ; la restitution des terres l’indemnisation ou le retour des capitalistes industriels ; l’encouragement aux investissements étrangers ; la réglementation du droit de grève, etc.

Le président Eanes naviguait entre les courants. Aux élections du 2 décembre 1979, le Parti socialiste était battu et remplacé par la droite. Les communistes et leurs alliés avaient quarante-deux sièges. La gauche restait majoritaire en voix. Les années suivantes les gouvernements ont été de centre-droit, mais le Parti socialiste a conservé ses voix, M. Soares a été premier ministre en 1983-1984 — avec l’aide du PSD — et a été élu président de la République, en février 1986, avec le soutien à la fois d’une partie du PSD et des communistes.

Cette longue histoire est nécessaire pour comprendre quelle pouvait être l’inquiétude du héros de la révolution des œillets, M. Otelo de Carvalho. Car, en dehors des accusations funambulesques des « repentis », la seule preuve que l’accusation ait « découverte » est un document de quelques pages rédigé par lui vers 1977 intitulé le « Projet global », dans lequel il envisageait les mesures à prendre en cas de coup d’Etat de droite, notamment la création d’une organisation civile armée. A-t-il eu raison d’éprouver de telles inquiétudes ? Sans doute, si l’on tient compte de l’évolution politique évoquée ci-dessus. L’accusation lancée par le tribunal et largement reproduite par la presse est que le FP 25 était non seulement le bras armé du FUP, mais aussi la « mise en application » du « Projet global ».

Le tour de passe-passe est ici complet : un projet de défense de la République conçu à un moment (1976-1978) où toutes les inquiétudes paraissent justifiées est transporté à une époque (les années 1980-1984) où les problèmes se posent tout différemment.

Nous avons pu fournir un élément au dossier de la défense en rappelant un entretien de M. Otelo de Carvalho avec Main Echegut publié par l’hebdomadaire Témoignage chrétien, le 21 janvier 1980. A cette date, M. de Carvalho considérait qu’il n’y avait plus de danger de coup de force de droite. « De jeunes officiers progressistes — disait-il — commandent de nombreuses unités ; à cause d’eux la droite militaire n’a pas de chances de réussir un coup de force si elle le tente ». Une telle situation rendait inutiles les structures prévues par le « Projet global ». D’autre part, M. de Carvalho soulignait qu’il avait un rôle à jouer comme fédérateur du courant de la gauche « révolutionnaire non alignée » qui devait représenter l’esprit du 25 avril dans le prochain Parlement. C’était la pensée d’un homme politique, et non d’un terroriste.

M. Otelo de Carvalho n’avait pas cessé d’être un danger pour la droite, non pas à cause de ses « plans », mais en raison de sa popularité. Fortement prémuni contre le Parti communiste, il avait un crédit populaire que ne possédait aucun des autres chefs de la révolution des œillets. Or, au fur et à mesure que l’application du plan économique du FMI rendait la vie difficile aux pauvres gens, sa popularité ne cessait de croître. La droite pouvait craindre qu’en cas de crise il ne devienne le point de ralliement de tous les mécontentements.

Le disqualifier, faire que plus jamais il ne puisse servir son pays, accroître l’inquiétude suscitée par les provocations terroristes, faire passer plus facilement la « loi orpheline », ce sont là, certainement, les calculs auxquels se sont livrés les Machiavel de la politique portugaise conseillés, sans doute, par les services secrets américains.

On n’a probablement pas eu besoin de « dicter » à M. Mario Soares l’arrestation de M. Otelo de Carvalho. Mais on n’a pas besoin d’être grand clerc pour discerner ce qui fait plaisir à la Maison Blanche et au Pentagone.

Claude Bourdet & Alberto Santos

Membres du Comité français "Justice pour Otelo de Carvalho".

 

(1Ont témoigné aussi pour M. Otelo de Carvalho le général Costa Gomes, ancien président de la République en 1974-1975, et d’autres anciens dirigeants du Mouvement des forces armées (dissous, mais qui a donné naissance à l’Association du 25 avril).

(2Par exemple, l’amiral Victor Crespo, les généraux Pezarat Correia et Rangel, le lieutenant-colonel Vasco Lourenço, et bien d’autres.

(3Le juge a été ultérieurement nommé à Bruxelles à la CEE.

(4C’est l’ancien PPD, devenu Parti social démocrate.

(5Cf. document CIRPES no 37, novembre 1986, « Vers une situation néo-coloniale au Portugal », par Alberto Santos.

(6Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 1976.

 

 

 

 

 

 

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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 07:58

 

Mettre en cause le lien de subordination inhérent au salariat capitaliste, ou la domination du capital elle-même ? Réflexion critique à partir d’un article de la sociologue Danièle Linhart dans L’Humanité-dimanche du 10 avril 2021.

En premier lieu, Danièle Linhart propose une affirmation que je partage, en parlant du patronat qui « comme un boa, digère toutes les remises en question et s’en nourrit. Il promet de répondre aux aspirations de transformation, mais c’est toujours lui qui décide ». Je pense néanmoins qu’il faut voir comment des mesures managériales, sous couvert de prise en compte de l’individu, rendent de plus en plus douloureux le travail, dans son ensemble. De même, il faut voir comment des mesures managériales placent les salariés en permanence en concurrence. À mesure que montent les exigences de rentabilité financière des grands actionnaires, dans une crise qui s’aiguise, le management impose une dissociation entre les objectifs de l’entreprise, du groupe, et même des services publics, et les objectifs du travail de chacun, pour rendre invisibles ou presque les objectifs stratégiques et donc empêcher les salariés d’intervenir sur ces objectifs stratégiques, les orientations des entreprises et services publics, ainsi que celles des banques.

S’attaquer à la domination du capital ou la contourner ?

En second lieu, changer le contenu du travail et le management nécessite de s’attaquer à la domination du capital, plutôt que de tenter de contourner cette question. Danièle Linhart propose de sortir du lien de subordination, tout en conservant le salariat. Il me semble que les propositions du PCF, qui mettent en cause la domination du capital partout (entreprise privée, publique, services et fonction publiques) permettent une mise en cause plus radicale du salariat capitaliste, une sortie de ce salariat avec comme objectif un nouveau type de salariat, transformant de fait le lien de subordination.

L’inventivité du capital en matière de gestion des personnels (avec les nouvelles formes de « management ») tient essentiellement au besoin de faire face plusieurs évolutions : l’explosion du salariat en nombre (avec la place des femmes qui maintenant représente quasiment la moitié du salariat) ; la montée du salariat qualifié que produisent l’essor des nouvelles technologies et la révolution informationnelle ; l’exigence de reconnaissance de l’individu au travail. Le but est de repousser la construction d’une conscience de classe renouvelée du salariat, et d’unité de toutes ses composantes sur des bases révolutionnaires.

On peut dire que l’analyse de Marx indiquant que le capital produit la classe qui va le détruire, est plus que jamais d’actualité, et qu’elle est peut-être mieux comprise par les tenants du capital que par les forces progressistes.

De fait, il faut apprécier ce qu’est le salariat aujourd’hui pour travailler à son unification révolutionnaire sur des objectifs radicaux, afin de pouvoir agir de façon lucide et efficace dans les conditions d’aujourd’hui pour cela. Le salariat a augmenté massivement au point de devenir absolument majoritaire comme forme d’organisation du travail, dans tous les domaines de la production, des échanges et des services. Plus de 90 % des travailleurs ou des travailleuses sont salarié-e-s.

Aujourd’hui, les ingénieurs, cadres et techniciens représentent plus d’un tiers du salariat ; mais le niveau de qualification a augmenté massivement depuis 40 ans parmi les salariés en position d’exécution (nombre de bacheliers, nombre de jeunes sans qualification), dans tous les secteurs.

La contradiction pour le capital réside essentiellement dans le fait que ces salariés (potentiels ou en activité) sont nécessaires au système capitaliste. Mais ce salariat est aussi un potentiel de combat contre ce même système.

L’entrée massive des femmes dans le monde du travail salarié est aussi une nouvelle donnée de ce salariat. De fait, montent des questions majeures de la place des femmes dans le salariat et dans la société (égalité de traitement, évolution de carrière, droits, respect… etc.) qui mettent en cause la gestion capitaliste des entreprises et du travail, et le patriarcat.

La gestion fondée de plus en plus sur l’individu a fait illusion pendant un temps, notamment parmi les ICT qui ont été la première cible des méthodes d’individualisation de salaires, de carrière, etc. Mais on se souvient, à cet égard, du changement d’état d’esprit entre la fin des années 80 et le début des années 2000 qui s’est matérialisé à l’occasion du débat sur les 35 heures et la réduction du temps de travail. La mise à plat entre les salariés de leur fiche de paie a fait sauter leurs dernières illusions sur les méthodes de prétendue reconnaissance du mérite individuel. Au bout de de nombreuses années de recrutement en-dehors des grilles de salaires, beaucoup commençaient à mesurer qu’ils « s’étaient fait avoir », et que cela avait servi essentiellement à baisser les rémunérations, mais pas à reconnaître ni la qualité du travail fourni ni le-la salarié-e dans ses compétences, encore moins dans l’évolution de celles-ci.

Les méthodes managériales ont porté sur l’effacement de la notion même de qualification au profit de compétences personnelles. Elles ont développé la parcellisation du travail, y compris intellectuel, et le démantèlement progressif des collectifs de travail partageant un objectif collectif et un sens quant à la finalité du travail. La question du sens et du contenu de son propre travail, s’efface dans les processus d’évaluation du travail des salariés. Ces évaluations poussent à se penser comme seul responsable de son travail, et s’appuient sur des processus de culpabilisation individuelle pour faire accepter la responsabilité de l’échec justifiant la baisse de revenu. Le licenciement, la punition, est attribué à une faute personnelle et à une incapacité à répondre aux exigences de l’entreprise. Il est singulier de voir comment dans la fonction publique ces processus d’évaluation ont totalement changé le sens même de l’évaluation et engendré aussi une dégradation massive des conditions de travail, jusqu’à porter atteinte à Merci la santé au travail.

Mais alors, est-ce le lien de subordination qui est en cause ? Ou plutôt qu’entend-on par lien de subordination ?

La subordination liée au contrat de travail ou au recrutement sous statut exprime une relation de travail avec un positionnement dans la hiérarchie. D’une certaine façon, je pense que cela est nécessaire pour ne pas créer une « armée mexicaine », pour positionner les uns et les autres dans une relation professionnelle définie quant à la responsabilité engagée, et aux exigences de travail attendues.

Mais le lien de subordination peut exister dans différentes formes d’organisation du travail. L’exploitation capitaliste organise l’exploitation de la force de travail afin de répondre aux exigences du capital mais on peut penser une nouvelle forme d’organisation de la production des échanges, et des services publics, qui émancipe toute la société de l’exploitation capitaliste, en prenant les questions comme elles se posent aujourd’hui, c’est à dire avec le poids du capital financier qui pèse sur toute la société.

Plus la financiarisation s’est développée, plus les tenants du capital ont tenté d’effacer les responsabilités, les lieux de pouvoir, la façon dont ça fonctionne. Et de ce point de vue, les économistes marxistes communistes ont beaucoup contribué à montrer où se situent les lieux de pouvoir pour permettre de transformer en profondeur la société et donc le travail, et la place de l’être humain au travail. Ainsi, la conception d’un salariat débarrassé dans un mouvement progressif du poids du capital est une proposition qui ouvre de réelles perspectives d’émancipation pour chaque salarié-e et pour tous les salarié-e-s.

C’est le sens, me semble-t-il, de la sécurité d’emploi ou de formation. En effet, elle propose un système qui permet de ne plus « « passer par la case chômage pour chacun-e, quelle que soit sa position, qualifié, non qualifié, étudiant ou en activité. Avec un nouveau service public de l’emploi et de la formation, où l’inscription serait automatique dès 16 ans, il y aurait une prise en charge tout au long de la vie de chaque personne, pour travailler (avec un bon salaire, rémunérant la qualification, de bonnes conditions de travail), se former (avec un revenu à la hauteur du salaire précédent mais ouvrant à un nouvel emploi, reconnaissant la progression de qualification, dont un meilleur salaire) passant d’une position de salarié-e à une position en formation, selon les besoins de la personne, en fonction des évolutions personnelles.

Ainsi, les personnes ne sont plus assignées à un même emploi, ou au chômage, ni écrasées par un échec scolaire, tout au long de leur vie future. Elles trouvent dans la vie professionnelle et dans la formation une possibilité d’évolution tout au long de la vie. Cela libère directement la personne de la crainte du chômage dont le capital se sert pour faire accepter sa gestion de l’emploi, son dogme de rentabilité financière. Cela ouvre des perspectives personnelles immenses, tout au long de la vie. C’est un progrès de société majeur, et un changement révolutionnaire du salariat lui-même.

La conception de ce système est aussi appuyée sur une intervention massive des salarié-e-s, avec des pouvoirs réels, dans la gestion des entreprises et des banques comme des services publics, ainsi que sur le sens même de la création monétaire, l’orientation du crédit. Et cette proposition est assortie de pouvoirs d’intervention des populations sur ces questions. On sort du royaume de la domination des grands actionnaires et des critères de la finance.

Cette proposition vise donc une libération du salariat et de la société de la domination du capital, et donne aussi une autre force à la notion même de vivre ensemble, puisque les uns et les autres pourront intervenir sur les enjeux de production, de respect de l’écologie, de réponses aux besoins, avec des pouvoirs réels pour combattre les critères du capital, dans de nouvelles institutions, les conférences pour l’emploi, à tous les échelons de la société, commune, département, région et national.

Cette articulation des pouvoirs des salarié-e-s dans les entreprises avec ceux des populations sur les entreprises donne une puissance formidable à une vie démocratique, levier de liberté pour tous. Elle libère la créativité des personnes dans tous les domaines et permet alors une inventivité puissante de la société pour faire face aux enjeux qu’elle affronte ; de fait, il me semble que cette perspective est beaucoup plus puissante et réaliste pour émanciper le salariat du capital, que de circonscrire cette question à celle du seul lien de subordination. Car, de fait, en poussant la mise en œuvre de cette vaste ambition, le lien de subordination se transforme aussi, permettant une organisation du travail efficace et une créativité de chacun-e de tous les moments.

Enfin, cet objectif porte aussi en lui-même un facteur d’unification du salariat puisque chaque catégorie du salariat peut y trouver un objectif d’émancipation, de libération pour soi et pour les autres.

 

 

 

 

 

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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 07:57

 

Les mutations du travail et de l’emploi reviennent sans cesse dans les discours politiques et médiatiques. Elles seraient même à l’origine d’un enjeu de modernisation des règles juridiques pour mieux s’adapter à un monde « nouveau » où la flexibilité et l’indépendance seraient des facteurs déterminants. Mais de quelles transformations est-il question? Et pour quels défis sociaux à relever ?

*Léa Bruido est membre du comité de rédaction Progressistes et responsable de la rubrique « Travail, Entreprises, Industries ».

 

LE CDD COMME NORME, MAIS…

L’emploi est à entendre d’abord au sens des formes juridiques stabilisées qu’il présente. Le contrat de travail, par exemple, se caractérise par un lien de subordination entre le salarié et son employeur, qui offre des droits sociaux au salarié et qui s’oppose à la liberté d’organiser son travail, liberté rattachée à l’indépendance statutaire. C’est la raison pour laquelle le contrat précise la durée de la relation d’emploi (déterminée ou indéterminée) et le temps travaillé (journalier, hebdomadaire, voire annualisé), durant lequel le salarié est à la disposition de l’employeur en échange d’une rémunération.

Les caractéristiques de l’emploi sont aussi traitées en termes de catégorie socio-économique. Les récents chiffres publiés par l’INSEE1 indiquent que 27,1 millions de personnes occupent un emploi en France en 2018 et que 90 % d’entre elle sont salariées. Aujourd’hui, 75 % des emplois se trouvent dans le secteur tertiaire. La tertiarisation des économies et des emplois est évidemment une transformation notable du marché du travail, mais ce n’est pas une donnée nouvelle ; elle s’établit sur plus de quarante années et reflète également le déclin des emplois du secteur industriel (secondaire) et du secteur agricole (primaire).

La norme est toujours l’emploi à durée indéterminée (85 % des personnes en emploi selon l’INSEE2). Mais la tendance est au morcellement des parcours professionnels3, avec des emplois plus nombreux et plus divers au cours d’une même carrière pour un salarié donné que ce que l’on a pu observer pour la génération précédente, accompagnés de changements de statuts, de périodes de non-emploi plus ou moins longues et de pluriactivités de plus en plus récurrentes. Notons par exemple que, selon la DARES3, près du tiers des CDI sont rompus avant le terme de la première année. Du point de vue des défis sociaux à relever, ces éléments renforceraient l’enjeu d’une sécurisation des parcours professionnels comme socle central de la modernisation des règles juridiques.

 

LA « PLATEFORMISATION » DES ÉCONOMIES ET DES EMPLOIS

Abordons maintenant une autre évolution, plus récente, en lien avec la « plateformisation » des emplois et l’usage massif des outils numériques mobiles. La plateformisation (que l’on nomme parfois ubérisation) est une tendance mondialisée et souvent associée aux services de livraison de proximité et de transport de tourisme de proximité. Mais, plus largement, les plates-formes « collaboratives » proposent des biens, des services ou des contenus produits soumis à disposition par des contributeurs professionnels ou particuliers à destination de clients utilisateurs des services électroniques. Cette définition, large, montre l’étendue de ce modèle socio-économique, puisque l’on distingue les services nécessitant une réalisation physique et localisée (c’est le cas pour la livraison et le transport, par exemple), et les services fournis en ligne.Ce modèle socio-économique de plateformisation des emplois et du travail se développe en France dans un contexte de chômage structurel et de facilitation juridique de l’entreprenariat individuel, qui a connu une augmentation de 184 % entre 2006 et 2013. Mais il reste très minoritaire : il représente moins de 3 % des personnes déclarant un revenu d’activité4, et son effet, aujourd’hui très limité, sur le marché du travail contraste avec certains discours qui le présentent comme le modèle de l’avenir pour l’ensemble des secteurs et des travailleurs, notamment au regard du pouvoir de disruption qu’on lui confère. Cela dit, la plateformisation de l’économie est aussi révélatrice d’une tendance bien plus ancrée5, celle de la réorganisation des chaînes de valeur dans les entreprises,de leur recentrage progressif et continu sur les activités considérées comme les plus lucratives et d’un développement de la sous-traitance interne ou externe, voire une délocalisation des activités considérées comme périphériques ou moins lucratives. Cette réorganisation de la chaîne de valeur inscrit le remplacement des relations salariales au profit des relations marchandes.

Une enquête socio-démographique très complète sur les « microtravailleurs du clic »6, proposée par l’équipe du projet DiPLab (Digital Platform Labor) indique que ces travailleurs, dont on estime qu’ils représentent 240000 actifs, sont souvent invisibles et précaires. Ils réalisent des tâches considérées comme de faible niveau de qualification telles qu’annoter et enrichir les données nécessaires au fonctionnement et au développement de l’intelligence artificielle (IA) ; en ce sens, leur travail rend possible l’automatisation et l’IA. Les rémunérations « à la pièce » sont faibles, entre quelques centimes et quelques euros, selon les auteurs.

S’il reste difficile de quantifier précisément les travailleurs concernés et le volume d’emploi associé en équivalent temps plein, d’autres éléments viennent fortement interroger ces modèles socio-économiques reposant sur l’indépendance statutaire des travailleurs. L’indépendance juridique des travailleurs de la plateformisation cache une dépendance économique le plus souvent vis-à-vis d’une plate-forme principale, ce qui fait que si le contrat commercial prend fin le travailleur n’a plus de source de revenus. Du point de vue des défis sociaux, la plateformisation pose l’enjeu de redéfinir la subordination liée au salariat, lequel tend à évoluer dans divers secteurs vers des formes d’autonomie contrôlée.

DU CÔTÉ DU TRAVAIL, DES ÉVOLUTIONS CONTINUES NÉCESSAIRES

Le monde évolue, et il est normal que les structures socio-productives évoluent de manière conjointe. Elles ne doivent pas être hermétiques au monde au sein duquel elles s’inscrivent,sinon elles risqueraient de s’en trouver désarticulées. Mais cela produit nécessairement des évolutions du côté du travail réalisé par les individus qui restent le plus souvent peu discutées.D’abord, les évolutions sont visibles du côté des outils, notamment en lien avec les évolutions technologiques. Il serait anormal aujourd’hui pour tout travailleur occupant un poste de livreur de ne pas pouvoir disposer d’un outil GPS, alors que la plupart des individus l’utilise de manière plus ou moins fréquente dans leur quotidien.

Pensons également à l’usage des exosquelettes, déjà très présents, notamment dans le domaine industriel. Il en ira de même pour la robotique (souvent aussi appelée cobotique pour souligner les interactions nécessaires entre les humains et les machines) qui tend à se développer en milieu de travail. L’enjeu est alors moins de s’adapter aux évolutions du monde que de proposer un environnement qui utilise les ressources déjà à disposition d’un large public, et cela d’autant que ces outils peuvent contribuer à réduire des formes de pénibilité dans certaines activités professionnelles.

Ensuite, les évolutions sont visibles du côté des modèles d’organisation du travail et de la production de biens ou de services. L’organisation scientifique du travail a dominé la première moitié du XXe siècle avant d’entrer dans une crise socio-productive dans les années 1960, jusqu’à atteindre un point culminant avec le mouvement ouvrier de mai 1968 pour la France. Les modèles organisationnels évoluent en fonction de l’évolution des outils et du travail. À la fin des années 1960, la crise sociale du taylorisme et les revendications ouvrières et syndicales rencontrent une crise productive en lien avec une mécanisation grandissante des systèmes de production, un enjeu concurrentiel fort du côté de la production d’un service(et non plus seulement d’un bien de consommation).

Enfin, les évolutions sont visibles du côté du travail réalisé par les travailleurs. Cela suppose pour les travailleurs de piloter des systèmes de plus en plus complexes et remet en cause une stricte parcellisation des tâches avec une hyperspécialisation des travailleurs. En conséquence, les compétences requises sont de plus en plus élevées. À un niveau global, la progression croissante du niveau de qualification des emplois7 en témoigne, avec un recul continu de la part des ouvriers et employés dans l’ensemble des emplois (+ 4,8 points entre 2003et 2018, pour s’établir à 47,4 % en 2018), alors que sur la même période la part des cadres augmente (+ 3,8 points, et atteint 18,4 % des actifs occupés). À un niveau plus micro, dans le travail quotidien des salariés, cela suppose des compétences transverses, techniques ou sociales, pour piloter ces systèmes qui échappent souvent au prisme des qualifications, du niveau de diplôme ou du positionnement hiérarchique du poste occupé dans l’entreprise. Et cela suppose aussi des capacités d’organisation collective du travail et de la production de biens ou de service ainsi que la capacité de décision de la part du dirigeant. Ces deux niveaux sont le socle de la protection salariale.

On comprend dès lors l’intérêt de définir des scénarios d’anticipation pour mieux appréhender les transformations possibles du travail, des outils et des modes organisationnels, et mieux anticiper les évolutions quantitatives et qualitatives de l’emploi. Se posent alors des questions en lien avec le déploie-ment massif de la robotisation ou de l’intelligence artificielle, qui pourraient contribuer à une recomposition du travail (et non à sa disparition, comme l’affirment certains discours) et à un déplacement des emplois, dont on pourrait en partie anticiper l’ampleur. Mais, derrière cela, l’enjeu central est d’assurer des conditions de travail et de vie dignes aux populations, un défi majeur au regard des études sur les conditions de travail et de rémunération des travailleurs des plates-formes.

LA PROTECTION DES SALARIÉS

Pour conclure, revenons sur les défis sociaux au regard des évolutions de l’emploi et du travail en cours et à venir. Soulignons que les enjeux de transformations du travail et les défis sociaux, territoriaux et technologiques occupent une place grandissante dans les réflexions prospectives et que la nécessité d’inventer des solutions nouvelles pour garantir les droits sociaux et protéger les travailleurs se fait de plus en plus pressante.

Relever ces défis sociaux suppose de transformer la logique dans laquelle la relation individu-travail-emploi est pensée, pour replacer au centre l’humain. Dans un contexte de transformation numérique et de trans-formation des emplois, la créativité, l’intelligence humaine,est toujours au centre de l’efficacité du système de production de biens ou de services. Les propositions de l’économiste et membre fondateur d’ATTAC Thomas Coutrot8 dans son dernier ouvrage vont en ce sens. De même, Pascal Lokiec9 propose, avec d’autres auteurs, dont Éric Heyer et Dominique Méda, de s’appuyer sur la notion de travail décent proposé par le BIT, c’est-à-dire un travail justement rétribué, qui n’altère pas la santé et qui n’impacte pas l’environnement de manière négative. La protection du salarié est alors à considérer comme une voie possible pour permettre aux entreprises de rester compétitives dans leurs domain

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