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11 août 2021 3 11 /08 /août /2021 08:30

 

Otelo Saraiva de Carvalho, leader de la « révolution des œillets » par laquelle fut renversée, en avril 1974, la dictature de Antonio de Oliveira Salazar au Portugal, est décédé dimanche dernier à l’âge de 84 ans. Né au Mozambique, il avait négocié l’indépendance du pays quelques mois après la révolution, ainsi que celle de l’Angola et de la Guinée Bissau. Proche de la fraction la plus à gauche du Mouvement des forces armées (MFA), il se trouve progressivement marginalisé à mesure que le Portugal devient une démocratie européenne classique. En 1984, engagé dans des mouvements d’extrême gauche, Carvalho est arrêté, accusé de faire partie du FP 25 qui a commis des attentats, ce qu’il nie, et condamné à quinze ans de prison en 1987. Relâché deux ans plus tard, il sera amnistié en 1996.

En 1986, Claude Bourdet et Alberto Santos, qui ont témoigné en sa faveur à son procès, estiment que celui-ci n’était destiné qu’à le disqualifier, notamment pour complaire aux États-Unis. « Otelo de Carvalho n’avait pas cessé d’être un danger pour la droite, non pas à cause de ses “plans”, mais en raison de sa popularité. (…) au fur et à mesure que l’application du plan économique du FMI rendait la vie difficile aux pauvres gens, sa popularité ne cessait de croître. La droite pouvait craindre qu’en cas de crise il ne devienne le point de ralliement de tous les mécontentements. »

Un procès politique au Portugal - Le « crime » d’Otelo de Carvalho

Il y a deux ans, le lieutenant-colonel Otelo Saraiva de Carvalho, leader de la révolution des œillets qui renversa en 1974 la dictature, était arrêté à Lisbonne en même temps qu’une soixantaine de jeunes Portugais accusés de « terrorisme », Une vingtaine d’entre eux étaient libérés peu après. Les autres, et M. de Carvalho, sont en prison depuis lors et participent à l’interminable procès qui se déroule au tribunal de Monsanto. Les accusés sont séparés du tribunal, du public et des journalistes par des doubles cloisons en verre. Les témoins de l’accusation sont essentiellement des « repentis ». Le général Eanes, ancien président de la République, et deux députés grecs — MM. Statis Panagoulis, ancien vice-ministre de l’intérieur, et Manolis Glezos qui, âgé de dix-sept ans, arracha le drapeau nazi sur l’Acropole — ont témoigné le 3 octobre en faveur de M. de Carvalho, ainsi que les deux auteurs du présent article (1).

par Claude Bourdet & Alberto Santos 

 

Le « crime » d’Otelo de Carvalho

 

A l’origine de ce procès, il y a les attentats commis par une organisation d’extrême gauche : les Forces populaires du 25 avril (FP 25), qui tirent leur nom, un peu bizarrement, de la révolution sans effusion de sang du 25 avril 1974 (dite révolution des œillets) et dont le principal leader fut M. Otelo Saraiva de Carvalho, alors major. En été 1980, un industriel était tué, et un tract des FP 25 revendiquait l’attentat au nom de la « justice populaire ». Cinq autres attentats eurent lieu au cours des quatre années suivantes dans des conditions similaires.

Quel est le rapport entre les FP 25 et M. Otelo de Carvalho ? C’est là toute la question. M. de Carvalho a conservé l’estime de la plupart de ses collègues (2) et l’actuel président, M. Mario Soares, dit de lui, en privé, le plus grand bien (bien qu’il l’ait fait arrêter deux fois alors qu’il était premier ministre, en 1976 et en 1984). Il nie absolument toute collusion avec les FP 25. Il en est de même de la plupart des autres emprisonnés. Ces accusés sont presque tous des membres du parti politique légal créé par M. de Carvalho en 1980, le Front d’unité populaire (FUP). L’accusation tente de prouver qu’il y a identité entre le parti politique FUP et l’organisation terroriste FP 25 et que cette dernière n’est que le "bras armé du FUP.

Jusqu’ici, ces démonstrations n’ont pas convaincu. Certains « repentis » se sont ridiculisés : l’un d’eux, par exemple, annonçait que M. de Carvalho avait préparé un coup d’Etat au Zaïre avec la complicité de M. François Mitterrand. Un autre assurait qu’une partie de l’argent provenant d’un cambriolage avait été transféré à un compte de M. de Carvalho à l’Union des banques suisses (UBS) à Genève. Le juge d’instruction, M. Almeida Cruz, se rendit à Genève en septembre 1984 ; à son retour, il se vanta d’avoir découvert ce compte secret. Il y eut alors un démenti cinglant de l’UBS ; la banque reconnaissait avoir reçu la visite du juge mais affirmait qu’on n’avait rien trouvé. L’accusation abandonna l’histoire du compte suisse (3).

Les arrestations de juin 1984 ne mirent pas un terme aux attentats. En décembre 1984, un attentat contre l’ambassade des Etats-Unis fit des dégâts minimes. On l’attribua aux FP 25. Le 28 janvier 1985, des tirs au mortier étaient dirigés contre des frégates néerlandaises, allemandes et norvégiennes sur le Tage. Aucune ne fut touchée. On s’étonna que l’on n’ait pas essayé d’atteindre un destroyer américain qui se trouvait sur place. Le lendemain, l’International Herald Tribune révéla que, quelques heures auparavant, l’ambassade américaine de Lisbonne avait été avertie de l’imminence de ces attentats. Vers la même époque, une base de l’OTAN à Oeiras dans l’Alentejo était aussi attaquée avec des dégâts minimes.

On ne peut se défendre de penser que les terroristes ont fait œuvre d’une provocation soigneusement préparée pour ne pas faire de dégâts. L’idée s’impose avec encore plus de force quand on étudie le climat dans lequel ont été effectuées les arrestations du 20 juin 1984.

On discutait alors au Parlement une loi de sécurité intérieure considérée par beaucoup comme scandaleuse. Cette loi a été appelée la « loi orpheline » car aucun ministre n’a admis qu’il en était l’auteur. C’est vrai, en particulier, pour M. Eduardo Pereira, ministre socialiste de l’intérieur à l’époque. C’est vrai aussi pour le ministre de la justice, également socialiste, numéro deux du PS, M. Almeida Santos, qui n’a pas caché son hostilité à certains aspects du projet. L’ex-président de la République, M. Eanes, avait dit qu’il opposerait son veto.

La loi a été votée, le 27 juillet dernier, après des pressions de M. Mario Soares sur les députés socialistes. Pressions que M. Manuel Alegre, pourtant ami de M. Soares, a dénoncées dans un article comme un « terrorisme psychologique », Les députés de droite la votèrent mais il y eut beaucoup de récriminations, même au sein du PSD, parti de centre droit (social-démocrate) (4) ; sept ou huit socialistes refusèrent de voter.

Certains prétendent que cette loi « orpheline » a des parents, mais pas portugais ! Plusieurs faits tendent à le confirmer. Au moment de la présentation de la loi, le ministre de l’intérieur, M. Eduardo Pereira, s’est envolé vers Washington « pour demander conseil », selon plusieurs journaux. Surtout, on est frappé par le texte, insolite dans un pays démocratique, des articles 7, 33 et 35 : « Des services secrets étrangers et des organisations internationales collaboreront au maintien de l’ordre intérieur avec la Haute Autorité nationale pour la sécurité intérieure. » Cette Haute Autorité n’a pas encore été créée. Beaucoup d’observateurs pensent que, vu les liens étroits de M. Soares avec Washington, le texte de la loi aurait été soufflé par le gouvernement des Etats-Unis. Le Portugal représente un élément central dans la défense du système atlantique, à cause de l’archipel des Açores.

Les Açores, région autonome — le gouverneur actuel est le général Rocha Vieira, — se trouvent au centre stratégique de l’Atlantique. La Nuclear Weapons Deployment Authorization de 1974 signale l’existence de têtes nucléaires dans l’archipel dès le début des années 70, en particulier à la base américaine des Lages (5).

On ne connaît pas le développement actuel de cette base, mais on sait que l’équipement y a été très développé aussi bien en armement et personnel qu’en systèmes de surveillance, d’information ou de communication avec les satellites. Cette base est devenue le centre de la surveillance sous-marine et aérienne sur la façade européenne et africaine de l’Atlantique. Cela suffit à faire comprendre l’importance du Portugal pour le Pentagone et l’OTAN.

C’est pourquoi l’intervention des Etats-Unis dans la politique portugaise a été constante. En 1974, à la chute de la dictature, les Etats-Unis se sont appuyés sur le général Spinola, premier président de la République, personnalité la plus à droite de la révolution des œillets. Le général Spinola ne parvint pas à séduire, par les honneurs, les militaires de gauche (il avait, par exemple, offert à M. Otelo de Carvalho le grade de général de corps d’armée). Le 28 septembre 1984, Spinola tenta un coup d’Etat qui échoua. Il s’exila à Rome et fut remplacé par un président modéré, le général Costa Gomes, qui a récemment témoigné en faveur de M. de Carvalho.

Pendant tout le début de 1975, un certain nombre de personnalités pro-américaines, dont M. Mario Soares, tinrent des propos alarmistes. En janvier 1975, des dirigeants de la centrale syndicale américaine AFL-CIO, dont Irving Brown, vinrent à Lisbonne pour mettre sur pied un syndicat anticommuniste. Le 11 mars 1975, un nouveau coup d’Etat était tenté par le général Spinola. L’influence de M. Carlucci, ambassadeur des Etats-Unis, ancien coordonnateur de l’action de la CIA contre le président Joao Goulart au Brésil, en 1964, et celle du général Walter, directeur adjoint de la CIA, furent prépondérantes. Une « Armée de libération portugaise », analogue à la « Contra » actuelle du Nicaragua, fut recrutée parmi des anciens de la PIDE (police politique), et fut entraînée en Espagne. Sept mille hommes de la US Navy furent débarqués en Espagne, à Rota ; ils devaient venir au Portugal, Spinola se proclamant chef d’état-major de l’armée. Ce deuxième coup d’Etat échoua également.

Cela renforça la gauche ; le Portugal s’orientait vers la démocratie parlementaire. Les élections du 25 avril 1975 donnèrent 38 % des voix au Parti socialiste, 13 % au PC, 4 % à la Gauche révolutionnaire, 26 % au Parti populaire démocratique de centre droit (PPD), aujourd’hui « social-démocrate », et 8 % seulement au parti de droite CDS.

Une majorité de gauche était possible, mais M. Mario Soares préféra commencer des tractations avec le PPD et le CDS contre l’avis du Mouvement des forces armées. L’action internationale poussait dans le même sens : boycottage de la RFA, fermeture des usines ITT, refus de fourniture de blé américain. L’Eglise, par la bouche de l’archevêque de Braga, Mgr da Silva, appelait presque ouvertement à l’insurrection. Le 29 août 1975, le premier ministre Vasco Gonçalves, proche des communistes, était éliminé.

Un « coup d’Etat de gauche »

C’est alors que se produit l’affaire du 25 novembre 1975 présentée à l’étranger comme une « tentative de coup d’Etat de gauche ayant échoué ». En réalité, comme il a été amplement démontré par une mission du Comité Russell pour le Portugal, dont les conclusions ont été publiées par Jean-Pierre Faye dans son livre le Portugal d’Otelo (6), il s’est agi d’un piège monté par les forces de droite et du centre, avec l’appui des Etats-Unis, et où certains militaires de gauche, mais pas M. de Carvalho, sont tombés.

M. Otelo de Carvalho, qui ne s’était mêlé de rien et avait contribué à faire rentrer les « paras » dans leurs casernes, fut destitué de son commandement du COPCON, pièce maîtresse de la protection républicaine, puis mis en résidence surveillée, et enfin arrêté.

M. Vasco Gonçalves fut placé, aussi, en résidence surveillée : le Mouvement des forces armées fut dissous. La droite et les Etats-Unis triomphaient.

En juillet 1976, le général Eanes était élu président ; M. Otelo de Carvalho obtenait 18 % des voix, plus que le candidat communiste.

En août 1976, le général Spinola revenait et recommençait à intriguer. L’épuration du haut commandement militaire se poursuivait. En juin 1977, Washington encourageait la formation d’une majorité réunissant le PS et la droite : le Fonds monétaire international (FMI) définissait un plan pour le Portugal, adopté à peu près intégralement par le Parti socialiste, et exigeant la démolition de la réforme agraire ; la restitution des terres l’indemnisation ou le retour des capitalistes industriels ; l’encouragement aux investissements étrangers ; la réglementation du droit de grève, etc.

Le président Eanes naviguait entre les courants. Aux élections du 2 décembre 1979, le Parti socialiste était battu et remplacé par la droite. Les communistes et leurs alliés avaient quarante-deux sièges. La gauche restait majoritaire en voix. Les années suivantes les gouvernements ont été de centre-droit, mais le Parti socialiste a conservé ses voix, M. Soares a été premier ministre en 1983-1984 — avec l’aide du PSD — et a été élu président de la République, en février 1986, avec le soutien à la fois d’une partie du PSD et des communistes.

Cette longue histoire est nécessaire pour comprendre quelle pouvait être l’inquiétude du héros de la révolution des œillets, M. Otelo de Carvalho. Car, en dehors des accusations funambulesques des « repentis », la seule preuve que l’accusation ait « découverte » est un document de quelques pages rédigé par lui vers 1977 intitulé le « Projet global », dans lequel il envisageait les mesures à prendre en cas de coup d’Etat de droite, notamment la création d’une organisation civile armée. A-t-il eu raison d’éprouver de telles inquiétudes ? Sans doute, si l’on tient compte de l’évolution politique évoquée ci-dessus. L’accusation lancée par le tribunal et largement reproduite par la presse est que le FP 25 était non seulement le bras armé du FUP, mais aussi la « mise en application » du « Projet global ».

Le tour de passe-passe est ici complet : un projet de défense de la République conçu à un moment (1976-1978) où toutes les inquiétudes paraissent justifiées est transporté à une époque (les années 1980-1984) où les problèmes se posent tout différemment.

Nous avons pu fournir un élément au dossier de la défense en rappelant un entretien de M. Otelo de Carvalho avec Main Echegut publié par l’hebdomadaire Témoignage chrétien, le 21 janvier 1980. A cette date, M. de Carvalho considérait qu’il n’y avait plus de danger de coup de force de droite. « De jeunes officiers progressistes — disait-il — commandent de nombreuses unités ; à cause d’eux la droite militaire n’a pas de chances de réussir un coup de force si elle le tente ». Une telle situation rendait inutiles les structures prévues par le « Projet global ». D’autre part, M. de Carvalho soulignait qu’il avait un rôle à jouer comme fédérateur du courant de la gauche « révolutionnaire non alignée » qui devait représenter l’esprit du 25 avril dans le prochain Parlement. C’était la pensée d’un homme politique, et non d’un terroriste.

M. Otelo de Carvalho n’avait pas cessé d’être un danger pour la droite, non pas à cause de ses « plans », mais en raison de sa popularité. Fortement prémuni contre le Parti communiste, il avait un crédit populaire que ne possédait aucun des autres chefs de la révolution des œillets. Or, au fur et à mesure que l’application du plan économique du FMI rendait la vie difficile aux pauvres gens, sa popularité ne cessait de croître. La droite pouvait craindre qu’en cas de crise il ne devienne le point de ralliement de tous les mécontentements.

Le disqualifier, faire que plus jamais il ne puisse servir son pays, accroître l’inquiétude suscitée par les provocations terroristes, faire passer plus facilement la « loi orpheline », ce sont là, certainement, les calculs auxquels se sont livrés les Machiavel de la politique portugaise conseillés, sans doute, par les services secrets américains.

On n’a probablement pas eu besoin de « dicter » à M. Mario Soares l’arrestation de M. Otelo de Carvalho. Mais on n’a pas besoin d’être grand clerc pour discerner ce qui fait plaisir à la Maison Blanche et au Pentagone.

Claude Bourdet & Alberto Santos

Membres du Comité français "Justice pour Otelo de Carvalho".

 

(1Ont témoigné aussi pour M. Otelo de Carvalho le général Costa Gomes, ancien président de la République en 1974-1975, et d’autres anciens dirigeants du Mouvement des forces armées (dissous, mais qui a donné naissance à l’Association du 25 avril).

(2Par exemple, l’amiral Victor Crespo, les généraux Pezarat Correia et Rangel, le lieutenant-colonel Vasco Lourenço, et bien d’autres.

(3Le juge a été ultérieurement nommé à Bruxelles à la CEE.

(4C’est l’ancien PPD, devenu Parti social démocrate.

(5Cf. document CIRPES no 37, novembre 1986, « Vers une situation néo-coloniale au Portugal », par Alberto Santos.

(6Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 1976.

 

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11 août 2021 3 11 /08 /août /2021 08:29

La grande réforme d'EDF baptisée « projet Hercule », qui aurait permis la dislocation et la privatisation partielle du groupe public, n'aboutira pas avant la fin du quinquennat d'Emmanuel Macron. Un répit bienvenu pour les nombreux opposants syndicaux et politiques au projet.

Ouf ! Trois fois ouf ! Le projet Hercule – depuis rebaptisé « Grand EDF » – sur lequel Marianne alertait dès 2019, est mis sous le tapis. « À ce stade, les discussions n'ont pas abouti » avec Bruxelles et « il n'est pas envisageable d'avoir un projet de loi au Parlement dans l'immédiat », a expliqué une source gouvernementale auprès de l’AFP.

Le projet ne pourra donc pas aboutir à temps, avant le début de la prochaine campagne en vue de l'élection d'avril 2022, semble regretter l’exécutif. Du côté de l'UE, le son de cloche est sensiblement différent. Selon une source proche du dossier à Bruxelles, c'est Paris qui a décidé de la pause. « C'est un choix politique de la France de faire passer la réforme après l'élection présidentielle », déclare cette source à l'AFP.

BLOCAGES PRÉVISIBLES AVEC BRUXELLES

Hercule était certes un projet complexe à multiples entrées, mais les discussions ont principalement bloqué sur la réforme du mécanisme dit de l’« accès régulé à l’électricité nucléaire historique » (Arenh). « Le gouvernement a indiqué que les discussions entre les autorités françaises et la Commission européenne relatives à la réforme de l'Arenh, au cadre des concessions hydrauliques et à l'organisation d'EDF n'ont pas abouti à ce stade à un accord global », a confirmé ce matin la direction du groupe lors de la présentation des ses résultats semestriels.

L'Arenh impose à EDF de vendre un quart de sa production nucléaire à des fournisseurs concurrents, principalement Total et Engie, au prix de 42 euros le mégawattheure. Or, la direction d’EDF estime ce prix inférieur au coût de revient du nucléaire en France. Ainsi, depuis le début des négociations il y a deux ans, l’État français demandait l'autorisation à Bruxelles de relever ce prix administré d’environ 20 % afin qu’EDF se redonne de l'air financièrement.

Problème, la France a mis le doigt dans un engrenage pervers. En effet, le mécanisme qui devait remplacer l'Arenh était de fait une dérogation évidente au sacro-saint principe de libre concurrence européenne inscrit dans les traités : on favorisait une entreprise publique sur un marché concurrentiel. C'est pourquoi la Commission a demandé des contreparties. Notamment qu’EDF « vende son courant nucléaire dans les mêmes conditions à tout acheteur européen », explique à Marianne un ancien cadre dirigeant du groupe toujours bien informé. Comprendre : « que l’effort du peuple français pour financer le nucléaire depuis des décennies, et ainsi bénéficier d'une électricité à bas prix, puisse profiter à toute l’Europe ». Une contrepartie jugée « inacceptable par le gouvernement français », selon cette même source. Dès lors, impossible de trouver un accord. « Les hauts fonctionnaires français se sont acharnés à faire passer un projet que la Commission ne pouvait, de fait, pas accepter », résume l'ancien cadre du groupe. À l'Élysée, on a donc décidé de tout rependre de zéro l'année prochaine.

Le timing de cette annonce n’est, du reste, pas anodin. Elle est intervenue juste avant la présentation ce jeudi 29 juillet au matin des résultats financiers d'EDF. Résultats qui font état d'une hausse de son Ebitda – bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement – de… 30 % à 10,6 milliards d’euros, qu'EDF explique « essentiellement par une progression de la production nucléaire en France et un climat plus froid dans un contexte de hausse des prix de l’électricité et du gaz ». Lors de ce premier semestre 2021, on était donc loin de la situation financière critique que la direction du groupe et l’exécutif avançaient pour justifier la réforme de l’Arenh. « Il est en effet intéressant de constater que le gouvernement a été obligé de renoncer à sa réforme la veille de la publication des résultats financiers EDF, qui font état d'une hausse de son Ebitda de 2,5 milliards d'euros. Difficile dans ce cadre de continuer à se plaindre des effets financiers négatifs de l’Arenh… », nous lance un autre ancien cadre du groupe.

INQUIÉTUDE PUIS SOULAGEMENT

Au-delà de l'Arenh, l'objectif de la réforme Hercule était limpide comme nous l’écrivions en avril : « le coûteux vieux nucléaire au secteur public, et les activités les plus juteuses aux investisseurs privés ! ». Ces activités juteuses : « Enedis considéré comme la pépite du groupe et les ENR [énergies renouvelables] un secteur économique d’avenir, seraient donc isolées et livrées aux marchés financiers ». Autrement dit, on allait assister à un démantèlement d'EDF en règle. Au point que le service public de l’énergie et la sauvegarde pour les citoyens français du bien commun qu'est l’électricité étaient en danger.

Grands opposants aux projets, les syndicats se sont donc félicités de ce recul. « C'est pour nous une belle et grande victoire à mettre à l'actif du rapport de force des travailleurs avec la CGT qui n'a jamais attendu une quelconque annonce », a déclaré Sébastien Menesplier, secrétaire général de la Fédération nationale Mines Énergie CGT (FNME-CGT). « Nous resterons pour autant vigilants car les discussions entre le gouvernement et la Commission européenne vont se poursuivre », a souligné le syndicaliste. Les syndicats qui ont mobilisé contre ce projet lors de plusieurs journées de grève ces derniers mois ont trouvé un soutien de poids auprès des parlementaires, qui ont uni leurs voix de la gauche (LFI, PCF et PS) jusqu'aux Républicains pour dénoncer la dislocation d'un patrimoine public. Le PDG d'EDF Jean-Bernard Lévy a de son côté regretté ce jeudi 29 juillet que la réforme du groupe ne puisse déboucher dans l'immédiat. « Nous regrettons que cette réforme qui est indispensable pour EDF ne puisse se conclure maintenant », a-t-il déclaré.

 

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10 août 2021 2 10 /08 /août /2021 08:01

De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

 

Début mars 1933, aux usines Citroën de Saint-Ouen, les salariés constatent une diminution de leur paye. La grève est décidée (autre décision, le vote d’une motion de solidarité avec les ouvriers allemands). Le mouvement s’étend rapidement aux usines de Grenelle et de Javel. Dès qu’ils apprennent l’existence de cette action, le groupe Octobre et Jacques Prévert se montrent, comme d’habitude, incroyablement réactifs. Bussières raconte : « Nous aimions l’action directe. Un jour j’apprends qu’il y a une grève chez Citroën. Je téléphone à Jacques vers 2 heures. Tous les membres de la troupe sont partis travailler, sauf les chômeurs. On se retrouve tous à 6 heures à la maison des syndicats. Jacques nous donne les textes que la secrétaire a tapés en plusieurs exemplaires et à 8 heures et demie, 9 heures, nous jouions le sketch devant les ouvriers chez Citroën. C’était le type même de notre boulot.»

Le texte « Citroën », venu instantanément sous la plume de Jacques Prévert, est donc illico reproduit, répété l’après-midi même par les chômeurs de la troupe, appris dare-dare dans la soirée par les autres membres, de retour du boulot, et le 18 mars, au soir, il est joué devant l’AG des grévistes. Au début du spectacle, une actrice avance dans le noir, elle déclare :

« À la porte des maisons closes / c’est une petite lueur qui luit. »

On voit s’allumer une lumière rouge, un groupe d’acteurs se présente alors :

« C’est la lanterne du bordel capitaliste / avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit / Citroën… Citroën… »

En ce printemps 1933, en effet, André Citroën a loué la tour Eiffel et son nom s’y affiche. Le texte de Prévert fustige l’argent patronal gaspillé aux jeux, dénonce l’exploitation des salariés, salue la grève ; les mots percutent.

« Les journalistes mangent dans sa main / Le Préfet de Police rampe sur son paillasson / Citron ?... Citron ?... / Millions…millions… / Et si le chiffre d’affaires vient à baisser / Pour que, malgré tout, les bénéfices ne diminuent pas / Il suffit d’augmenter la cadence et de baisser le salaire des ouvriers / BAISSER LES SALAIRES / Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches / Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup / Pour mordre / Pour se défendre pour attaquer / Pour faire la grève / La grève… la grève… / VIVE LA GREVE ! »

Cette représentation, cette façon de jouer sont « terriblement efficaces », dit Marcel Duhamel ; la pièce « Citroën » va être représentée tout au long des deux mois que dure l’action.

Dans l’ouvrage « Le groupe Octobre » de Michel Fauré, on peut lire cette remarque : « Tout en accomplissant un acte politique d’un rare courage et d’une importante audience, la troupe, par l’ellipse poétique, tend à force de conviction et de travail vers la perfection spectaculaire. »

Le spectacle impressionne et le groupe Octobre est choisi (avec la troupe « Les blouses bleues » de Bobigny) pour représenter le théâtre ouvrier français au festival mondial du théâtre ouvrier à Moscou l’été suivant.

Le voyage vers l’Union Soviétique se fait sur un cargo, la Cooperaza, qui arbore le drapeau rouge. Dans le grand nord, sur le canal de Kiel, le navire croise des bâtiments de guerre allemands où flotte la croix gammée. Marcel Duhamel raconte : « Les matelots allemands se sont rangés le long de la rambarde pour nous voir passer et les officiers, du haut de la dunette, nous regardent à la jumelle. Et tous les dockers, le long du quai, et même des marins allemands, d’un geste, ferment le poing et le lèvent furtivement à la hauteur de la poitrine pour saluer le drapeau rouge, sans être vus de la passerelle… »

Jean-Paul Le Chanois ajoute : « Le bateau glissait le long des berges. Nous voyions des S.A. et des S.S. se livrer à des répétitions militaires : tir au fusil mitrailleur sur des cibles. Sur le bord du canal, nous apercevions des gens qui faisaient la ronde… C’était absolument bouleversant et insoutenable, ce spectacle… »

À l’escale de Hambourg, certains membres de la troupe prennent contact (secrètement) avec des communistes allemands.

 

Gérard Streiff

 

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10 août 2021 2 10 /08 /août /2021 05:45

 

Otelo Saraiva de Carvalho, leader de la « révolution des œillets » par laquelle fut renversée, en avril 1974, la dictature de Antonio de Oliveira Salazar au Portugal, est décédé dimanche dernier à l’âge de 84 ans. Né au Mozambique, il avait négocié l’indépendance du pays quelques mois après la révolution, ainsi que celle de l’Angola et de la Guinée Bissau. Proche de la fraction la plus à gauche du Mouvement des forces armées (MFA), il se trouve progressivement marginalisé à mesure que le Portugal devient une démocratie européenne classique. En 1984, engagé dans des mouvements d’extrême gauche, Carvalho est arrêté, accusé de faire partie du FP 25 qui a commis des attentats, ce qu’il nie, et condamné à quinze ans de prison en 1987. Relâché deux ans plus tard, il sera amnistié en 1996.

En 1986, Claude Bourdet et Alberto Santos, qui ont témoigné en sa faveur à son procès, estiment que celui-ci n’était destiné qu’à le disqualifier, notamment pour complaire aux États-Unis. « Otelo de Carvalho n’avait pas cessé d’être un danger pour la droite, non pas à cause de ses “plans”, mais en raison de sa popularité. (…) au fur et à mesure que l’application du plan économique du FMI rendait la vie difficile aux pauvres gens, sa popularité ne cessait de croître. La droite pouvait craindre qu’en cas de crise il ne devienne le point de ralliement de tous les mécontentements. »

Un procès politique au Portugal - Le « crime » d’Otelo de Carvalho

Il y a deux ans, le lieutenant-colonel Otelo Saraiva de Carvalho, leader de la révolution des œillets qui renversa en 1974 la dictature, était arrêté à Lisbonne en même temps qu’une soixantaine de jeunes Portugais accusés de « terrorisme », Une vingtaine d’entre eux étaient libérés peu après. Les autres, et M. de Carvalho, sont en prison depuis lors et participent à l’interminable procès qui se déroule au tribunal de Monsanto. Les accusés sont séparés du tribunal, du public et des journalistes par des doubles cloisons en verre. Les témoins de l’accusation sont essentiellement des « repentis ». Le général Eanes, ancien président de la République, et deux députés grecs — MM. Statis Panagoulis, ancien vice-ministre de l’intérieur, et Manolis Glezos qui, âgé de dix-sept ans, arracha le drapeau nazi sur l’Acropole — ont témoigné le 3 octobre en faveur de M. de Carvalho, ainsi que les deux auteurs du présent article (1).

par Claude Bourdet & Alberto Santos 

 

Le « crime » d’Otelo de Carvalho

 

A l’origine de ce procès, il y a les attentats commis par une organisation d’extrême gauche : les Forces populaires du 25 avril (FP 25), qui tirent leur nom, un peu bizarrement, de la révolution sans effusion de sang du 25 avril 1974 (dite révolution des œillets) et dont le principal leader fut M. Otelo Saraiva de Carvalho, alors major. En été 1980, un industriel était tué, et un tract des FP 25 revendiquait l’attentat au nom de la « justice populaire ». Cinq autres attentats eurent lieu au cours des quatre années suivantes dans des conditions similaires.

Quel est le rapport entre les FP 25 et M. Otelo de Carvalho ? C’est là toute la question. M. de Carvalho a conservé l’estime de la plupart de ses collègues (2) et l’actuel président, M. Mario Soares, dit de lui, en privé, le plus grand bien (bien qu’il l’ait fait arrêter deux fois alors qu’il était premier ministre, en 1976 et en 1984). Il nie absolument toute collusion avec les FP 25. Il en est de même de la plupart des autres emprisonnés. Ces accusés sont presque tous des membres du parti politique légal créé par M. de Carvalho en 1980, le Front d’unité populaire (FUP). L’accusation tente de prouver qu’il y a identité entre le parti politique FUP et l’organisation terroriste FP 25 et que cette dernière n’est que le "bras armé du FUP.

Jusqu’ici, ces démonstrations n’ont pas convaincu. Certains « repentis » se sont ridiculisés : l’un d’eux, par exemple, annonçait que M. de Carvalho avait préparé un coup d’Etat au Zaïre avec la complicité de M. François Mitterrand. Un autre assurait qu’une partie de l’argent provenant d’un cambriolage avait été transféré à un compte de M. de Carvalho à l’Union des banques suisses (UBS) à Genève. Le juge d’instruction, M. Almeida Cruz, se rendit à Genève en septembre 1984 ; à son retour, il se vanta d’avoir découvert ce compte secret. Il y eut alors un démenti cinglant de l’UBS ; la banque reconnaissait avoir reçu la visite du juge mais affirmait qu’on n’avait rien trouvé. L’accusation abandonna l’histoire du compte suisse (3).

Les arrestations de juin 1984 ne mirent pas un terme aux attentats. En décembre 1984, un attentat contre l’ambassade des Etats-Unis fit des dégâts minimes. On l’attribua aux FP 25. Le 28 janvier 1985, des tirs au mortier étaient dirigés contre des frégates néerlandaises, allemandes et norvégiennes sur le Tage. Aucune ne fut touchée. On s’étonna que l’on n’ait pas essayé d’atteindre un destroyer américain qui se trouvait sur place. Le lendemain, l’International Herald Tribune révéla que, quelques heures auparavant, l’ambassade américaine de Lisbonne avait été avertie de l’imminence de ces attentats. Vers la même époque, une base de l’OTAN à Oeiras dans l’Alentejo était aussi attaquée avec des dégâts minimes.

On ne peut se défendre de penser que les terroristes ont fait œuvre d’une provocation soigneusement préparée pour ne pas faire de dégâts. L’idée s’impose avec encore plus de force quand on étudie le climat dans lequel ont été effectuées les arrestations du 20 juin 1984.

On discutait alors au Parlement une loi de sécurité intérieure considérée par beaucoup comme scandaleuse. Cette loi a été appelée la « loi orpheline » car aucun ministre n’a admis qu’il en était l’auteur. C’est vrai, en particulier, pour M. Eduardo Pereira, ministre socialiste de l’intérieur à l’époque. C’est vrai aussi pour le ministre de la justice, également socialiste, numéro deux du PS, M. Almeida Santos, qui n’a pas caché son hostilité à certains aspects du projet. L’ex-président de la République, M. Eanes, avait dit qu’il opposerait son veto.

La loi a été votée, le 27 juillet dernier, après des pressions de M. Mario Soares sur les députés socialistes. Pressions que M. Manuel Alegre, pourtant ami de M. Soares, a dénoncées dans un article comme un « terrorisme psychologique », Les députés de droite la votèrent mais il y eut beaucoup de récriminations, même au sein du PSD, parti de centre droit (social-démocrate) (4) ; sept ou huit socialistes refusèrent de voter.

Certains prétendent que cette loi « orpheline » a des parents, mais pas portugais ! Plusieurs faits tendent à le confirmer. Au moment de la présentation de la loi, le ministre de l’intérieur, M. Eduardo Pereira, s’est envolé vers Washington « pour demander conseil », selon plusieurs journaux. Surtout, on est frappé par le texte, insolite dans un pays démocratique, des articles 7, 33 et 35 : « Des services secrets étrangers et des organisations internationales collaboreront au maintien de l’ordre intérieur avec la Haute Autorité nationale pour la sécurité intérieure. » Cette Haute Autorité n’a pas encore été créée. Beaucoup d’observateurs pensent que, vu les liens étroits de M. Soares avec Washington, le texte de la loi aurait été soufflé par le gouvernement des Etats-Unis. Le Portugal représente un élément central dans la défense du système atlantique, à cause de l’archipel des Açores.

Les Açores, région autonome — le gouverneur actuel est le général Rocha Vieira, — se trouvent au centre stratégique de l’Atlantique. La Nuclear Weapons Deployment Authorization de 1974 signale l’existence de têtes nucléaires dans l’archipel dès le début des années 70, en particulier à la base américaine des Lages (5).

On ne connaît pas le développement actuel de cette base, mais on sait que l’équipement y a été très développé aussi bien en armement et personnel qu’en systèmes de surveillance, d’information ou de communication avec les satellites. Cette base est devenue le centre de la surveillance sous-marine et aérienne sur la façade européenne et africaine de l’Atlantique. Cela suffit à faire comprendre l’importance du Portugal pour le Pentagone et l’OTAN.

C’est pourquoi l’intervention des Etats-Unis dans la politique portugaise a été constante. En 1974, à la chute de la dictature, les Etats-Unis se sont appuyés sur le général Spinola, premier président de la République, personnalité la plus à droite de la révolution des œillets. Le général Spinola ne parvint pas à séduire, par les honneurs, les militaires de gauche (il avait, par exemple, offert à M. Otelo de Carvalho le grade de général de corps d’armée). Le 28 septembre 1984, Spinola tenta un coup d’Etat qui échoua. Il s’exila à Rome et fut remplacé par un président modéré, le général Costa Gomes, qui a récemment témoigné en faveur de M. de Carvalho.

Pendant tout le début de 1975, un certain nombre de personnalités pro-américaines, dont M. Mario Soares, tinrent des propos alarmistes. En janvier 1975, des dirigeants de la centrale syndicale américaine AFL-CIO, dont Irving Brown, vinrent à Lisbonne pour mettre sur pied un syndicat anticommuniste. Le 11 mars 1975, un nouveau coup d’Etat était tenté par le général Spinola. L’influence de M. Carlucci, ambassadeur des Etats-Unis, ancien coordonnateur de l’action de la CIA contre le président Joao Goulart au Brésil, en 1964, et celle du général Walter, directeur adjoint de la CIA, furent prépondérantes. Une « Armée de libération portugaise », analogue à la « Contra » actuelle du Nicaragua, fut recrutée parmi des anciens de la PIDE (police politique), et fut entraînée en Espagne. Sept mille hommes de la US Navy furent débarqués en Espagne, à Rota ; ils devaient venir au Portugal, Spinola se proclamant chef d’état-major de l’armée. Ce deuxième coup d’Etat échoua également.

Cela renforça la gauche ; le Portugal s’orientait vers la démocratie parlementaire. Les élections du 25 avril 1975 donnèrent 38 % des voix au Parti socialiste, 13 % au PC, 4 % à la Gauche révolutionnaire, 26 % au Parti populaire démocratique de centre droit (PPD), aujourd’hui « social-démocrate », et 8 % seulement au parti de droite CDS.

Une majorité de gauche était possible, mais M. Mario Soares préféra commencer des tractations avec le PPD et le CDS contre l’avis du Mouvement des forces armées. L’action internationale poussait dans le même sens : boycottage de la RFA, fermeture des usines ITT, refus de fourniture de blé américain. L’Eglise, par la bouche de l’archevêque de Braga, Mgr da Silva, appelait presque ouvertement à l’insurrection. Le 29 août 1975, le premier ministre Vasco Gonçalves, proche des communistes, était éliminé.

Un « coup d’Etat de gauche »

C’est alors que se produit l’affaire du 25 novembre 1975 présentée à l’étranger comme une « tentative de coup d’Etat de gauche ayant échoué ». En réalité, comme il a été amplement démontré par une mission du Comité Russell pour le Portugal, dont les conclusions ont été publiées par Jean-Pierre Faye dans son livre le Portugal d’Otelo (6), il s’est agi d’un piège monté par les forces de droite et du centre, avec l’appui des Etats-Unis, et où certains militaires de gauche, mais pas M. de Carvalho, sont tombés.

M. Otelo de Carvalho, qui ne s’était mêlé de rien et avait contribué à faire rentrer les « paras » dans leurs casernes, fut destitué de son commandement du COPCON, pièce maîtresse de la protection républicaine, puis mis en résidence surveillée, et enfin arrêté.

M. Vasco Gonçalves fut placé, aussi, en résidence surveillée : le Mouvement des forces armées fut dissous. La droite et les Etats-Unis triomphaient.

En juillet 1976, le général Eanes était élu président ; M. Otelo de Carvalho obtenait 18 % des voix, plus que le candidat communiste.

En août 1976, le général Spinola revenait et recommençait à intriguer. L’épuration du haut commandement militaire se poursuivait. En juin 1977, Washington encourageait la formation d’une majorité réunissant le PS et la droite : le Fonds monétaire international (FMI) définissait un plan pour le Portugal, adopté à peu près intégralement par le Parti socialiste, et exigeant la démolition de la réforme agraire ; la restitution des terres l’indemnisation ou le retour des capitalistes industriels ; l’encouragement aux investissements étrangers ; la réglementation du droit de grève, etc.

Le président Eanes naviguait entre les courants. Aux élections du 2 décembre 1979, le Parti socialiste était battu et remplacé par la droite. Les communistes et leurs alliés avaient quarante-deux sièges. La gauche restait majoritaire en voix. Les années suivantes les gouvernements ont été de centre-droit, mais le Parti socialiste a conservé ses voix, M. Soares a été premier ministre en 1983-1984 — avec l’aide du PSD — et a été élu président de la République, en février 1986, avec le soutien à la fois d’une partie du PSD et des communistes.

Cette longue histoire est nécessaire pour comprendre quelle pouvait être l’inquiétude du héros de la révolution des œillets, M. Otelo de Carvalho. Car, en dehors des accusations funambulesques des « repentis », la seule preuve que l’accusation ait « découverte » est un document de quelques pages rédigé par lui vers 1977 intitulé le « Projet global », dans lequel il envisageait les mesures à prendre en cas de coup d’Etat de droite, notamment la création d’une organisation civile armée. A-t-il eu raison d’éprouver de telles inquiétudes ? Sans doute, si l’on tient compte de l’évolution politique évoquée ci-dessus. L’accusation lancée par le tribunal et largement reproduite par la presse est que le FP 25 était non seulement le bras armé du FUP, mais aussi la « mise en application » du « Projet global ».

Le tour de passe-passe est ici complet : un projet de défense de la République conçu à un moment (1976-1978) où toutes les inquiétudes paraissent justifiées est transporté à une époque (les années 1980-1984) où les problèmes se posent tout différemment.

Nous avons pu fournir un élément au dossier de la défense en rappelant un entretien de M. Otelo de Carvalho avec Main Echegut publié par l’hebdomadaire Témoignage chrétien, le 21 janvier 1980. A cette date, M. de Carvalho considérait qu’il n’y avait plus de danger de coup de force de droite. « De jeunes officiers progressistes — disait-il — commandent de nombreuses unités ; à cause d’eux la droite militaire n’a pas de chances de réussir un coup de force si elle le tente ». Une telle situation rendait inutiles les structures prévues par le « Projet global ». D’autre part, M. de Carvalho soulignait qu’il avait un rôle à jouer comme fédérateur du courant de la gauche « révolutionnaire non alignée » qui devait représenter l’esprit du 25 avril dans le prochain Parlement. C’était la pensée d’un homme politique, et non d’un terroriste.

M. Otelo de Carvalho n’avait pas cessé d’être un danger pour la droite, non pas à cause de ses « plans », mais en raison de sa popularité. Fortement prémuni contre le Parti communiste, il avait un crédit populaire que ne possédait aucun des autres chefs de la révolution des œillets. Or, au fur et à mesure que l’application du plan économique du FMI rendait la vie difficile aux pauvres gens, sa popularité ne cessait de croître. La droite pouvait craindre qu’en cas de crise il ne devienne le point de ralliement de tous les mécontentements.

Le disqualifier, faire que plus jamais il ne puisse servir son pays, accroître l’inquiétude suscitée par les provocations terroristes, faire passer plus facilement la « loi orpheline », ce sont là, certainement, les calculs auxquels se sont livrés les Machiavel de la politique portugaise conseillés, sans doute, par les services secrets américains.

On n’a probablement pas eu besoin de « dicter » à M. Mario Soares l’arrestation de M. Otelo de Carvalho. Mais on n’a pas besoin d’être grand clerc pour discerner ce qui fait plaisir à la Maison Blanche et au Pentagone.

Claude Bourdet & Alberto Santos

Membres du Comité français "Justice pour Otelo de Carvalho".

 

(1Ont témoigné aussi pour M. Otelo de Carvalho le général Costa Gomes, ancien président de la République en 1974-1975, et d’autres anciens dirigeants du Mouvement des forces armées (dissous, mais qui a donné naissance à l’Association du 25 avril).

(2Par exemple, l’amiral Victor Crespo, les généraux Pezarat Correia et Rangel, le lieutenant-colonel Vasco Lourenço, et bien d’autres.

(3Le juge a été ultérieurement nommé à Bruxelles à la CEE.

(4C’est l’ancien PPD, devenu Parti social démocrate.

(5Cf. document CIRPES no 37, novembre 1986, « Vers une situation néo-coloniale au Portugal », par Alberto Santos.

(6Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 1976.

 

 

 

 

 

 

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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 07:58

 

Mettre en cause le lien de subordination inhérent au salariat capitaliste, ou la domination du capital elle-même ? Réflexion critique à partir d’un article de la sociologue Danièle Linhart dans L’Humanité-dimanche du 10 avril 2021.

En premier lieu, Danièle Linhart propose une affirmation que je partage, en parlant du patronat qui « comme un boa, digère toutes les remises en question et s’en nourrit. Il promet de répondre aux aspirations de transformation, mais c’est toujours lui qui décide ». Je pense néanmoins qu’il faut voir comment des mesures managériales, sous couvert de prise en compte de l’individu, rendent de plus en plus douloureux le travail, dans son ensemble. De même, il faut voir comment des mesures managériales placent les salariés en permanence en concurrence. À mesure que montent les exigences de rentabilité financière des grands actionnaires, dans une crise qui s’aiguise, le management impose une dissociation entre les objectifs de l’entreprise, du groupe, et même des services publics, et les objectifs du travail de chacun, pour rendre invisibles ou presque les objectifs stratégiques et donc empêcher les salariés d’intervenir sur ces objectifs stratégiques, les orientations des entreprises et services publics, ainsi que celles des banques.

S’attaquer à la domination du capital ou la contourner ?

En second lieu, changer le contenu du travail et le management nécessite de s’attaquer à la domination du capital, plutôt que de tenter de contourner cette question. Danièle Linhart propose de sortir du lien de subordination, tout en conservant le salariat. Il me semble que les propositions du PCF, qui mettent en cause la domination du capital partout (entreprise privée, publique, services et fonction publiques) permettent une mise en cause plus radicale du salariat capitaliste, une sortie de ce salariat avec comme objectif un nouveau type de salariat, transformant de fait le lien de subordination.

L’inventivité du capital en matière de gestion des personnels (avec les nouvelles formes de « management ») tient essentiellement au besoin de faire face plusieurs évolutions : l’explosion du salariat en nombre (avec la place des femmes qui maintenant représente quasiment la moitié du salariat) ; la montée du salariat qualifié que produisent l’essor des nouvelles technologies et la révolution informationnelle ; l’exigence de reconnaissance de l’individu au travail. Le but est de repousser la construction d’une conscience de classe renouvelée du salariat, et d’unité de toutes ses composantes sur des bases révolutionnaires.

On peut dire que l’analyse de Marx indiquant que le capital produit la classe qui va le détruire, est plus que jamais d’actualité, et qu’elle est peut-être mieux comprise par les tenants du capital que par les forces progressistes.

De fait, il faut apprécier ce qu’est le salariat aujourd’hui pour travailler à son unification révolutionnaire sur des objectifs radicaux, afin de pouvoir agir de façon lucide et efficace dans les conditions d’aujourd’hui pour cela. Le salariat a augmenté massivement au point de devenir absolument majoritaire comme forme d’organisation du travail, dans tous les domaines de la production, des échanges et des services. Plus de 90 % des travailleurs ou des travailleuses sont salarié-e-s.

Aujourd’hui, les ingénieurs, cadres et techniciens représentent plus d’un tiers du salariat ; mais le niveau de qualification a augmenté massivement depuis 40 ans parmi les salariés en position d’exécution (nombre de bacheliers, nombre de jeunes sans qualification), dans tous les secteurs.

La contradiction pour le capital réside essentiellement dans le fait que ces salariés (potentiels ou en activité) sont nécessaires au système capitaliste. Mais ce salariat est aussi un potentiel de combat contre ce même système.

L’entrée massive des femmes dans le monde du travail salarié est aussi une nouvelle donnée de ce salariat. De fait, montent des questions majeures de la place des femmes dans le salariat et dans la société (égalité de traitement, évolution de carrière, droits, respect… etc.) qui mettent en cause la gestion capitaliste des entreprises et du travail, et le patriarcat.

La gestion fondée de plus en plus sur l’individu a fait illusion pendant un temps, notamment parmi les ICT qui ont été la première cible des méthodes d’individualisation de salaires, de carrière, etc. Mais on se souvient, à cet égard, du changement d’état d’esprit entre la fin des années 80 et le début des années 2000 qui s’est matérialisé à l’occasion du débat sur les 35 heures et la réduction du temps de travail. La mise à plat entre les salariés de leur fiche de paie a fait sauter leurs dernières illusions sur les méthodes de prétendue reconnaissance du mérite individuel. Au bout de de nombreuses années de recrutement en-dehors des grilles de salaires, beaucoup commençaient à mesurer qu’ils « s’étaient fait avoir », et que cela avait servi essentiellement à baisser les rémunérations, mais pas à reconnaître ni la qualité du travail fourni ni le-la salarié-e dans ses compétences, encore moins dans l’évolution de celles-ci.

Les méthodes managériales ont porté sur l’effacement de la notion même de qualification au profit de compétences personnelles. Elles ont développé la parcellisation du travail, y compris intellectuel, et le démantèlement progressif des collectifs de travail partageant un objectif collectif et un sens quant à la finalité du travail. La question du sens et du contenu de son propre travail, s’efface dans les processus d’évaluation du travail des salariés. Ces évaluations poussent à se penser comme seul responsable de son travail, et s’appuient sur des processus de culpabilisation individuelle pour faire accepter la responsabilité de l’échec justifiant la baisse de revenu. Le licenciement, la punition, est attribué à une faute personnelle et à une incapacité à répondre aux exigences de l’entreprise. Il est singulier de voir comment dans la fonction publique ces processus d’évaluation ont totalement changé le sens même de l’évaluation et engendré aussi une dégradation massive des conditions de travail, jusqu’à porter atteinte à Merci la santé au travail.

Mais alors, est-ce le lien de subordination qui est en cause ? Ou plutôt qu’entend-on par lien de subordination ?

La subordination liée au contrat de travail ou au recrutement sous statut exprime une relation de travail avec un positionnement dans la hiérarchie. D’une certaine façon, je pense que cela est nécessaire pour ne pas créer une « armée mexicaine », pour positionner les uns et les autres dans une relation professionnelle définie quant à la responsabilité engagée, et aux exigences de travail attendues.

Mais le lien de subordination peut exister dans différentes formes d’organisation du travail. L’exploitation capitaliste organise l’exploitation de la force de travail afin de répondre aux exigences du capital mais on peut penser une nouvelle forme d’organisation de la production des échanges, et des services publics, qui émancipe toute la société de l’exploitation capitaliste, en prenant les questions comme elles se posent aujourd’hui, c’est à dire avec le poids du capital financier qui pèse sur toute la société.

Plus la financiarisation s’est développée, plus les tenants du capital ont tenté d’effacer les responsabilités, les lieux de pouvoir, la façon dont ça fonctionne. Et de ce point de vue, les économistes marxistes communistes ont beaucoup contribué à montrer où se situent les lieux de pouvoir pour permettre de transformer en profondeur la société et donc le travail, et la place de l’être humain au travail. Ainsi, la conception d’un salariat débarrassé dans un mouvement progressif du poids du capital est une proposition qui ouvre de réelles perspectives d’émancipation pour chaque salarié-e et pour tous les salarié-e-s.

C’est le sens, me semble-t-il, de la sécurité d’emploi ou de formation. En effet, elle propose un système qui permet de ne plus « « passer par la case chômage pour chacun-e, quelle que soit sa position, qualifié, non qualifié, étudiant ou en activité. Avec un nouveau service public de l’emploi et de la formation, où l’inscription serait automatique dès 16 ans, il y aurait une prise en charge tout au long de la vie de chaque personne, pour travailler (avec un bon salaire, rémunérant la qualification, de bonnes conditions de travail), se former (avec un revenu à la hauteur du salaire précédent mais ouvrant à un nouvel emploi, reconnaissant la progression de qualification, dont un meilleur salaire) passant d’une position de salarié-e à une position en formation, selon les besoins de la personne, en fonction des évolutions personnelles.

Ainsi, les personnes ne sont plus assignées à un même emploi, ou au chômage, ni écrasées par un échec scolaire, tout au long de leur vie future. Elles trouvent dans la vie professionnelle et dans la formation une possibilité d’évolution tout au long de la vie. Cela libère directement la personne de la crainte du chômage dont le capital se sert pour faire accepter sa gestion de l’emploi, son dogme de rentabilité financière. Cela ouvre des perspectives personnelles immenses, tout au long de la vie. C’est un progrès de société majeur, et un changement révolutionnaire du salariat lui-même.

La conception de ce système est aussi appuyée sur une intervention massive des salarié-e-s, avec des pouvoirs réels, dans la gestion des entreprises et des banques comme des services publics, ainsi que sur le sens même de la création monétaire, l’orientation du crédit. Et cette proposition est assortie de pouvoirs d’intervention des populations sur ces questions. On sort du royaume de la domination des grands actionnaires et des critères de la finance.

Cette proposition vise donc une libération du salariat et de la société de la domination du capital, et donne aussi une autre force à la notion même de vivre ensemble, puisque les uns et les autres pourront intervenir sur les enjeux de production, de respect de l’écologie, de réponses aux besoins, avec des pouvoirs réels pour combattre les critères du capital, dans de nouvelles institutions, les conférences pour l’emploi, à tous les échelons de la société, commune, département, région et national.

Cette articulation des pouvoirs des salarié-e-s dans les entreprises avec ceux des populations sur les entreprises donne une puissance formidable à une vie démocratique, levier de liberté pour tous. Elle libère la créativité des personnes dans tous les domaines et permet alors une inventivité puissante de la société pour faire face aux enjeux qu’elle affronte ; de fait, il me semble que cette perspective est beaucoup plus puissante et réaliste pour émanciper le salariat du capital, que de circonscrire cette question à celle du seul lien de subordination. Car, de fait, en poussant la mise en œuvre de cette vaste ambition, le lien de subordination se transforme aussi, permettant une organisation du travail efficace et une créativité de chacun-e de tous les moments.

Enfin, cet objectif porte aussi en lui-même un facteur d’unification du salariat puisque chaque catégorie du salariat peut y trouver un objectif d’émancipation, de libération pour soi et pour les autres.

 

 

 

 

 

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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 07:57

 

Les mutations du travail et de l’emploi reviennent sans cesse dans les discours politiques et médiatiques. Elles seraient même à l’origine d’un enjeu de modernisation des règles juridiques pour mieux s’adapter à un monde « nouveau » où la flexibilité et l’indépendance seraient des facteurs déterminants. Mais de quelles transformations est-il question? Et pour quels défis sociaux à relever ?

*Léa Bruido est membre du comité de rédaction Progressistes et responsable de la rubrique « Travail, Entreprises, Industries ».

 

LE CDD COMME NORME, MAIS…

L’emploi est à entendre d’abord au sens des formes juridiques stabilisées qu’il présente. Le contrat de travail, par exemple, se caractérise par un lien de subordination entre le salarié et son employeur, qui offre des droits sociaux au salarié et qui s’oppose à la liberté d’organiser son travail, liberté rattachée à l’indépendance statutaire. C’est la raison pour laquelle le contrat précise la durée de la relation d’emploi (déterminée ou indéterminée) et le temps travaillé (journalier, hebdomadaire, voire annualisé), durant lequel le salarié est à la disposition de l’employeur en échange d’une rémunération.

Les caractéristiques de l’emploi sont aussi traitées en termes de catégorie socio-économique. Les récents chiffres publiés par l’INSEE1 indiquent que 27,1 millions de personnes occupent un emploi en France en 2018 et que 90 % d’entre elle sont salariées. Aujourd’hui, 75 % des emplois se trouvent dans le secteur tertiaire. La tertiarisation des économies et des emplois est évidemment une transformation notable du marché du travail, mais ce n’est pas une donnée nouvelle ; elle s’établit sur plus de quarante années et reflète également le déclin des emplois du secteur industriel (secondaire) et du secteur agricole (primaire).

La norme est toujours l’emploi à durée indéterminée (85 % des personnes en emploi selon l’INSEE2). Mais la tendance est au morcellement des parcours professionnels3, avec des emplois plus nombreux et plus divers au cours d’une même carrière pour un salarié donné que ce que l’on a pu observer pour la génération précédente, accompagnés de changements de statuts, de périodes de non-emploi plus ou moins longues et de pluriactivités de plus en plus récurrentes. Notons par exemple que, selon la DARES3, près du tiers des CDI sont rompus avant le terme de la première année. Du point de vue des défis sociaux à relever, ces éléments renforceraient l’enjeu d’une sécurisation des parcours professionnels comme socle central de la modernisation des règles juridiques.

 

LA « PLATEFORMISATION » DES ÉCONOMIES ET DES EMPLOIS

Abordons maintenant une autre évolution, plus récente, en lien avec la « plateformisation » des emplois et l’usage massif des outils numériques mobiles. La plateformisation (que l’on nomme parfois ubérisation) est une tendance mondialisée et souvent associée aux services de livraison de proximité et de transport de tourisme de proximité. Mais, plus largement, les plates-formes « collaboratives » proposent des biens, des services ou des contenus produits soumis à disposition par des contributeurs professionnels ou particuliers à destination de clients utilisateurs des services électroniques. Cette définition, large, montre l’étendue de ce modèle socio-économique, puisque l’on distingue les services nécessitant une réalisation physique et localisée (c’est le cas pour la livraison et le transport, par exemple), et les services fournis en ligne.Ce modèle socio-économique de plateformisation des emplois et du travail se développe en France dans un contexte de chômage structurel et de facilitation juridique de l’entreprenariat individuel, qui a connu une augmentation de 184 % entre 2006 et 2013. Mais il reste très minoritaire : il représente moins de 3 % des personnes déclarant un revenu d’activité4, et son effet, aujourd’hui très limité, sur le marché du travail contraste avec certains discours qui le présentent comme le modèle de l’avenir pour l’ensemble des secteurs et des travailleurs, notamment au regard du pouvoir de disruption qu’on lui confère. Cela dit, la plateformisation de l’économie est aussi révélatrice d’une tendance bien plus ancrée5, celle de la réorganisation des chaînes de valeur dans les entreprises,de leur recentrage progressif et continu sur les activités considérées comme les plus lucratives et d’un développement de la sous-traitance interne ou externe, voire une délocalisation des activités considérées comme périphériques ou moins lucratives. Cette réorganisation de la chaîne de valeur inscrit le remplacement des relations salariales au profit des relations marchandes.

Une enquête socio-démographique très complète sur les « microtravailleurs du clic »6, proposée par l’équipe du projet DiPLab (Digital Platform Labor) indique que ces travailleurs, dont on estime qu’ils représentent 240000 actifs, sont souvent invisibles et précaires. Ils réalisent des tâches considérées comme de faible niveau de qualification telles qu’annoter et enrichir les données nécessaires au fonctionnement et au développement de l’intelligence artificielle (IA) ; en ce sens, leur travail rend possible l’automatisation et l’IA. Les rémunérations « à la pièce » sont faibles, entre quelques centimes et quelques euros, selon les auteurs.

S’il reste difficile de quantifier précisément les travailleurs concernés et le volume d’emploi associé en équivalent temps plein, d’autres éléments viennent fortement interroger ces modèles socio-économiques reposant sur l’indépendance statutaire des travailleurs. L’indépendance juridique des travailleurs de la plateformisation cache une dépendance économique le plus souvent vis-à-vis d’une plate-forme principale, ce qui fait que si le contrat commercial prend fin le travailleur n’a plus de source de revenus. Du point de vue des défis sociaux, la plateformisation pose l’enjeu de redéfinir la subordination liée au salariat, lequel tend à évoluer dans divers secteurs vers des formes d’autonomie contrôlée.

DU CÔTÉ DU TRAVAIL, DES ÉVOLUTIONS CONTINUES NÉCESSAIRES

Le monde évolue, et il est normal que les structures socio-productives évoluent de manière conjointe. Elles ne doivent pas être hermétiques au monde au sein duquel elles s’inscrivent,sinon elles risqueraient de s’en trouver désarticulées. Mais cela produit nécessairement des évolutions du côté du travail réalisé par les individus qui restent le plus souvent peu discutées.D’abord, les évolutions sont visibles du côté des outils, notamment en lien avec les évolutions technologiques. Il serait anormal aujourd’hui pour tout travailleur occupant un poste de livreur de ne pas pouvoir disposer d’un outil GPS, alors que la plupart des individus l’utilise de manière plus ou moins fréquente dans leur quotidien.

Pensons également à l’usage des exosquelettes, déjà très présents, notamment dans le domaine industriel. Il en ira de même pour la robotique (souvent aussi appelée cobotique pour souligner les interactions nécessaires entre les humains et les machines) qui tend à se développer en milieu de travail. L’enjeu est alors moins de s’adapter aux évolutions du monde que de proposer un environnement qui utilise les ressources déjà à disposition d’un large public, et cela d’autant que ces outils peuvent contribuer à réduire des formes de pénibilité dans certaines activités professionnelles.

Ensuite, les évolutions sont visibles du côté des modèles d’organisation du travail et de la production de biens ou de services. L’organisation scientifique du travail a dominé la première moitié du XXe siècle avant d’entrer dans une crise socio-productive dans les années 1960, jusqu’à atteindre un point culminant avec le mouvement ouvrier de mai 1968 pour la France. Les modèles organisationnels évoluent en fonction de l’évolution des outils et du travail. À la fin des années 1960, la crise sociale du taylorisme et les revendications ouvrières et syndicales rencontrent une crise productive en lien avec une mécanisation grandissante des systèmes de production, un enjeu concurrentiel fort du côté de la production d’un service(et non plus seulement d’un bien de consommation).

Enfin, les évolutions sont visibles du côté du travail réalisé par les travailleurs. Cela suppose pour les travailleurs de piloter des systèmes de plus en plus complexes et remet en cause une stricte parcellisation des tâches avec une hyperspécialisation des travailleurs. En conséquence, les compétences requises sont de plus en plus élevées. À un niveau global, la progression croissante du niveau de qualification des emplois7 en témoigne, avec un recul continu de la part des ouvriers et employés dans l’ensemble des emplois (+ 4,8 points entre 2003et 2018, pour s’établir à 47,4 % en 2018), alors que sur la même période la part des cadres augmente (+ 3,8 points, et atteint 18,4 % des actifs occupés). À un niveau plus micro, dans le travail quotidien des salariés, cela suppose des compétences transverses, techniques ou sociales, pour piloter ces systèmes qui échappent souvent au prisme des qualifications, du niveau de diplôme ou du positionnement hiérarchique du poste occupé dans l’entreprise. Et cela suppose aussi des capacités d’organisation collective du travail et de la production de biens ou de service ainsi que la capacité de décision de la part du dirigeant. Ces deux niveaux sont le socle de la protection salariale.

On comprend dès lors l’intérêt de définir des scénarios d’anticipation pour mieux appréhender les transformations possibles du travail, des outils et des modes organisationnels, et mieux anticiper les évolutions quantitatives et qualitatives de l’emploi. Se posent alors des questions en lien avec le déploie-ment massif de la robotisation ou de l’intelligence artificielle, qui pourraient contribuer à une recomposition du travail (et non à sa disparition, comme l’affirment certains discours) et à un déplacement des emplois, dont on pourrait en partie anticiper l’ampleur. Mais, derrière cela, l’enjeu central est d’assurer des conditions de travail et de vie dignes aux populations, un défi majeur au regard des études sur les conditions de travail et de rémunération des travailleurs des plates-formes.

LA PROTECTION DES SALARIÉS

Pour conclure, revenons sur les défis sociaux au regard des évolutions de l’emploi et du travail en cours et à venir. Soulignons que les enjeux de transformations du travail et les défis sociaux, territoriaux et technologiques occupent une place grandissante dans les réflexions prospectives et que la nécessité d’inventer des solutions nouvelles pour garantir les droits sociaux et protéger les travailleurs se fait de plus en plus pressante.

Relever ces défis sociaux suppose de transformer la logique dans laquelle la relation individu-travail-emploi est pensée, pour replacer au centre l’humain. Dans un contexte de transformation numérique et de trans-formation des emplois, la créativité, l’intelligence humaine,est toujours au centre de l’efficacité du système de production de biens ou de services. Les propositions de l’économiste et membre fondateur d’ATTAC Thomas Coutrot8 dans son dernier ouvrage vont en ce sens. De même, Pascal Lokiec9 propose, avec d’autres auteurs, dont Éric Heyer et Dominique Méda, de s’appuyer sur la notion de travail décent proposé par le BIT, c’est-à-dire un travail justement rétribué, qui n’altère pas la santé et qui n’impacte pas l’environnement de manière négative. La protection du salarié est alors à considérer comme une voie possible pour permettre aux entreprises de rester compétitives dans leurs domain

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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 05:35

« Déçu » par Mélenchon en 2017, Fabien Roussel veut être le « candidat des jours heureux ».
Le secrétaire national du Parti communiste publie le 2 septembre Ma France (Le Cherche midi).

 

Être communiste en 2021, qu’est-ce que ça veut dire ?

C’est tenir compte de la crise que nous vivons, donc dire qu’il nous faut sortir du système qui privilégie l’argent et la compétition, pour remettre l’humain et la planète au cœur de notre projet de société.

C’est pour ça que je consacre un chapitre de mon livre au « communisme durable », loin du cliché du productivisme. L’idéal communiste bat toujours !

L’idéal communiste bat toujours !

 

Vous proposez dans ce livre un « pacte pour la jeunesse ». C’est-à-dire ?

Un axe fort de ma campagne sera la priorité donnée à l’éducation de nos enfants, parce que je veux la jeunesse la mieux formée du monde.

En cinq ans, je veux embaucher 90.000 enseignants, avoir des classes de 20-25 élèves maximum à tous les niveaux, construire écoles, collèges et lycées, et allonger les temps d’enseignement.

 

Vous souhaitez aussi une « sécurité sociale professionnelle »…

C’est un nouveau service public de l’emploi qui garantit à chacun un salaire en échange d’un travail ou d’une formation.

Tout l’opposé du revenu universel, par exemple !

Parce que je souhaite sortir la France de la spirale du chômage et des aides sociales.

 

Que prônez-vous pour pérenniser notre système de retraites ?

Au pouvoir, je garantirais un droit à la retraite à 60 ans à taux plein, soit dès 37,5 années de cotisation, en prenant en compte les années d’études, mais aussi la pénibilité.
Le financement de notre système devra aussi reposer sur les revenus financiers, aujourd’hui exonérés de toute cotisation, soit 30 milliards d’euros.

Avec moi, le capital participera au redressement du pays.

 

Après l’annonce de votre candidature, vous mettiez l’accent sur la sécurité, mais vous n’y accordez pas de chapitre dans votre livre…

Parce que mon parti pris pour la France, c’est le travail.

Mais je continuerai à faire des propositions sur le droit à la sécurité.

La droite et l’extrême droite nous donnent des leçons, alors que ce sont eux qui privatisent la police, qui créent l’insécurité dans nos villes, qui instillent le poison de la division, qui suppriment des moyens aux forces de l’ordre.

Mon parti pris pour la France, c’est le travail

 

Vous prônez, contre le changement climatique, des « mesures drastiques ». Être communiste et écologiste, est-ce possible ?

Je suis un écolo-coco, un pragmatique qui veut tenir l’objectif d’une empreinte carbone nulle en 2050.
Pour ça, il n’y a pas trente-six solutions.

L’énergie nucléaire est incontournable, comme l’hydroélectrique.

Il faut modifier nos modes de production, notamment en donnant aux travailleurs un droit d’intervention sur la gestion de leur entreprise, sur les modes de production, sur l’utilisation des richesses créées pour faire respecter la dignité humaine, les droits sociaux et la planète.
On a aussi à mener le chantier immense de la rénovation des logements, et celui de l’accompagnement de nos agriculteurs.

 

Pourquoi, dès lors, ne pas vous allier aux écologistes pour 2022 ?

Supprimer les centrales nucléaires, ouvrir les barrages hydroélectriques à la concurrence, s’inscrire dans les traités européens comme le veut Yannick Jadot ne nous permettra pas de réaliser nos objectifs de réduction des gaz à effet de serre.

Les écologistes qui n’affrontent pas les logiques capitalistes ne sont pas crédibles pour tenir nos engagements environnementaux.

 

Pourquoi ne pas soutenir Jean-Luc Mélenchon, comme en 2017 ?

Nous avons été déçus que cette force donnée à Mélenchon, ces 19,58% des voix, ne se traduise ni par un nombre bien plus important de députés, ni par une force populaire à même de mener d’autres combats.

Comme je l’écris dans ce livre, si nous, communistes, avions fait 20%, nous ne les aurions pas utilisés pour dire « c’est moi l’opposition », mais pour un rassemblement de la gauche, comme nous le faisons dans nos villes.

 

Mais en postulant seul, ne mettez-vous pas à mal ce rassemblement ?

C’est l’élection présidentielle, très personnalisée, qui veut ça.

Mais je reste partisan d’un dialogue entre les forces de gauche pour mener des combats ensemble et faire élire une majorité de députés communistes, Insoumis, écologistes et socialistes à l’Assemblée nationale en 2022.

Je reste partisan d’un dialogue entre les forces de gauche pour mener des combats ensemble

 

Les sondages ne vous créditent jamais de plus de 5% des voix… Quel est le sens de votre candidature ?

Si j’arrive en tête à gauche, ça donne du poids aux communistes pour les législatives, pour une majorité à l’Assemblée véritablement ancrée à gauche.

Mais au-delà de la gauche, je suis le candidat des jours heureux, de l’humain d’abord.
Je sais que j’ai un déficit de notoriété, mais j’apporte du neuf.

Que les Français découvrent nos idées ! Je leur fais confiance pour créer la surprise.

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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 05:58

De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

 

« La bataille de Fontenoy » est une pièce en un acte, sous-titré « Théâtre aux armées ». Les personnages représentés, et moqués, sont Paul Déroulède, Édouard Herriot, Joffre, Clemenceau, Raspoutine, Poincaré, Nicolas II (joué par Prévert lui-même), il y a là aussi un poilu de 14. Il y est question de chasse aux déserteurs, de marchands de canon, du Comité des Forges (Krupp, Schneider) ; on fustige le sabre et le goupillon. La première est donnée devant le IIe congrès de la Fédération du Théâtre ouvrier (FTOF) et « La bataille de Fontenoy » restera le spectacle le plus souvent joué par le groupe Octobre dans des cafés, des guinguettes, des préaux d’école jusqu’en 1935. Comme souvent, dans un même spectacle d’Octobre, on peut passer du pathétique au comique, de la farce au drame. Rendant compte de cette pièce, un journaliste de L’Écho de Paris, pourtant hostile à la troupe, évoque ainsi l’enthousiasme suscité par Octobre : « Les acteurs parlaient faux et étaient grimés à la va-comme-je-te-pousse, mais la joie et la foi des spectateurs suppléaient à ces imperfections. Un gosse en particulier, assis près de moi, récitait chaque réplique un tiers de seconde avant le comédien qui en était chargé. »

On est en janvier 1933. Le 30 janvier le chancelier Hindenburg confie la chancellerie à Hitler. Le groupe Octobre réagit immédiatement. Dans les heures qui suivent l’annonce de cette nomination, Jacques Prévert écrit le texte « L’avènement d’Hitler » que la troupe répète et joue salle Bullier - un ancien bal mobile - le 31 janvier ! Un texte concocté, écrit, répété et joué en 24 heures ! Il se termine ainsi :

(Face à la crise)

« Le bourgeois pleure des larmes et grince des dents / Il devient de plus en plus méchant / Comme ce grand homme mythologique / Qui n’était sensible qu’au talon / Le bourgeois n’est sensible qu’au fric / Même quand on lui joue du violon / Il tuerait bien tout le monde pour garder sa maison / Mais il ne peut pas tuer lui-même / Il faut qu’on croit qu’il est bon / Alors il cherche un homme / Comme Diogène / Alors il trouve un homme / Au fond d’un vieux tonneau de peinture / HITLER… HITLER… HITLER… / L’homme de paille pour foutre le feu / Le tueur, le provocateur… / On présente d’abord le monstre en liberté / On le présente aux ouvriers / « C’est un ami, presque un frère / Un ancien peintre en bâtiment » / Le moindre mal, quoi / C’est moins dangereux qu’un général / Un ancien peintre en bâtiment / Et maintenant / Les quartiers ouvriers sont peints couleur da sang. »

Ce spectacle s’ouvre sur une revue de presse, une méthode que Prévert utilise assez systématiquement, où il fait le tour de l’actualité, française ou mondiale, une sorte de revue de presse théâtralisée. Jacques Prévert est un homme indigné par la laideur et la violence du monde, il compose en cette année 1933, de plus en plus et de plus en plus vite, des saynètes, des sketches comme « Le père Noël » ou « Un drame à la cour », plus particulièrement conçu pour Bussières, dit Bubu. Les spectacles attirent un public populaire, des intellectuels de plus en plus nombreux s’y intéressent. Parfois André Gide est dans la salle. Cette même année 1933, deux procès retentissants mobilisent l’opinion progressiste, et Octobre réagit. Aux USA, neuf Noirs sont accusés à tort du viol de deux Blanches et se voient menacés de mort. Prévert écrit, et Octobre joue, « Sauvez les nègres de Scottsborough ».  

« Ne laissez pas vos frères noirs aller sur la chaise électrique / Serrez les rangs / Serrez les poings / Un assassinat se prépare / Tous contre l’impérialisme mondial / Toutes les races / Une seule couleur : / Rouge !... »

En Allemagne les nazis font la chasse aux communistes ; les fascistes organisent un procès « exemplaire », mettant notamment en cause Georges Dimitrov, mais l’accusé se fait accusateur. Le mouvement de solidarité un peu partout dans le monde est puissant. Dans « La tête sur les épaules », Jacques Prévert prend la défense de Dimitrov, de Thaëlmann et de leurs camarades. 1933 est marqué aussi par de puissants mouvements de grève. On parle de près de 100 000 grévistes. Le mouvement le plus spectaculaire se passe, en mars, chez Citroën ; le groupe Octobre va y jouer un rôle marquant.

 Gérard Streiff

 

 

 

 

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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 05:56

Via le Département d’Etat et l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), le budget prévu par Washington en 2022 pour des « programmes de démocratie » destinés à Cuba atteindra 20 millions de dollars, soit le même niveau de financement qu’en 2021. A charge pour des organisations non gouvernementales (ONG) locales de relayer cette action « interventionniste » sur le terrain.
Censées représenter la « société civile », toutes les ONG ne sont pas à mettre dans le même sac ou sur le même plan. Il n’en demeure pas moins que, au cours des dernières années, nombre d’entre elles, ainsi que leurs financements, ont été mis en cause par les gouvernements d’Hugo Chávez et Nicolás Maduro (Venezuela), Rafael Correa (Equateur), Evo Morales (Bolivie), Andrés Manuel López Obrador (Mexique), pour ne citer qu’eux. Elles se trouvent actuellement au cœur de la violente polémique qui oppose les Etats-Unis, l’Union européenne et leur sphère médiatique au gouvernement nicaraguayen de Daniel Ortega [1].

Au nom de l’Internationale des peuples anti-impérialistes, l’ex-président hondurien de centre gauche Manuel Zelaya, renversé en 2009 par un coup d’Etat, s’est récemment exprimé sur la question.

 

A partir des années 1980, avec l’avènement du modèle d’exploitation néolibéral, sont apparues des organisations qui, en théorie, étaient censées combler le vide qui se créait naturellement entre la sphère publique et la sphère privée. Semblant au départ impartiales, ces organisations non gouvernementales (ONG) sont devenues par essence des agents politiques autoproclamés de la société civile qui légitiment l’essor impétueux de la mondialisation et du marché. En Amérique latine, avec l’arrivée de gouvernements progressistes via les élections, comme dans le cas du triomphe électoral de Daniel Ortega et de la révolution sandiniste avec plus de 70 % des voix [2], ces organisations ont orienté leur activité vers le contrôle stratégique et politique de la société, avec pour objectif ce que, aux Etats-Unis, elles appellent par euphémisme un « changement de régime ».

La structure fonctionnelle érigée au « sommet », que ce soit par les Etats-Unis ou l’Europe, utilise quelques fondations opulentes pour alimenter toute la machinerie des ONG. Les plus importantes de ces fondations fournissent environ 80 % de tous les fonds gérés dans le monde par ces organisations. Dans la plupart des cas, les fondations mères n’ont pas de relation directe avec les bénéficiaires, qui fonctionnent comme opérateurs locaux des fonds reçus. Un réseau constitué par des agences de coopération internationale telles que l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), l’Institut national démocrate (NDI), la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED), l’Institut républicain international (IRI) et d’autres agences gouvernementales occidentales financent des actions d’intervention visant principalement et prétendument à la « réduction de la pauvreté », au renforcement des « valeurs démocratiques », à la gouvernance, aux « droits de l’homme », à la transparence, la justice et la bonne gestion des finances publiques.

Du réseau susmentionné se déploient des centaines d’ONG qui saturent la vie politique de la société, créant une sorte d’Etat parallèle piloté par de grands médias et réseaux ; devenus artificiellement des protagonistes de la vie politique, ceux-ci tentent de saper l’action des gouvernements progressistes ou d’empêcher la montée au pouvoir de projets de gauche revendiquant la participation de la société et de l’Etat contre la tromperie du marché.

Cet immense réseau tentaculaire des pouvoirs factices se charge de promouvoir un agenda caché et spécifique défini par l’orientation qu’ils veulent voir adoptée par l’opinion publique. Au Nicaragua, ils promeuvent sans vergogne les politiques que l’Hégémon exige. Il n’est donc pas étrange qu’au Honduras, en 2009, ils aient activement soutenu le coup d’Etat, toujours sous couvert d’un discours anticommuniste de défense de la démocratie.

Dotées d’importantes ressources, ces organisations se consacrent à dire à l’Etat ce qu’il doit faire, jusqu’à devenir des agents de dé-légitimation de la politique ; pourtant, en se prononçant contre les mouvements de libération socialistes, elles adoptent de fait, au sens strict, une attitude de caractère politique.

De façon tout aussi perverse, elles se consacrent à la déstabilisation de tout gouvernement populaire qui, en Amérique latine, n’accepte pas de se soumettre aux diktats ou aux intérêts géostratégiques des faucons de Washington. Dans ce but, et en dépensant des ressources importantes, elles alimentent des réseaux de supposés mécontentements destinés à la construction d’images négatives des dirigeants.

Depuis la première décennie du XXIe siècle, ce système bien articulé de « smart power » s’est spécialisé dans la promotion et l’organisation de « révolutions de couleur ». Celles-ci ne sont rien d’autre que des « protestations populaires contrôlées » visant à un changement de régime et à l’imposition d’une administration docile, au service des intérêts des sociétés transnationales. Significatives sont les participations de la Fondation Ford et plus spécifiquement de George Soros, qui a accumulé de l’expérience dans les pays d’Europe de l’Est après la chute du bloc soviétique et a joué un rôle clé dans les fameux « printemps arabes », dont certains, dans tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, ont fini par renforcer l’existence de groupes extrémistes tels que l’Etat islamique.

En Amérique latine, l’activité de ces organisations va du Mexique, où elles s’opposent au gouvernement de la Quatrième transformation, à l’Argentine, où elles participent au travail minutieux de discrédit de l’administration péroniste. Ces derniers temps, leur principale attaque a été dirigée contre les pays de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), essentiellement le Nicaragua, le Venezuela, la Bolivie et Cuba.

Dans ces pays, elles ont été jusqu’à organiser des soulèvements violents, qui ont coûté la vie à de nombreux innocents. Le cas de Cuba est particulier, car les conditions existantes du blocus ne permettent pas le flux de ressources qu’elles utilisent dans les autres pays mentionnés. En ce qui les concerne, et sur leurs territoires, le Venezuela et la Bolivie ont neutralisé [NDLR : partiellement] l’opération de ces ONG qui utilisent généralement une façade d’organisation humanitaire.

Actuellement attaqué, le Nicaragua vit une situation similaire à celle qui a précédé les violentes émeutes organisées en 2018 par une opposition politique dépourvue de capacité organique, mais qui a bénéficié d’importantes ressources externes pour créer le sentiment d’une chute imminente du gouvernement démocratique. Cette fois, le nouveau « Plan Condor électoral » américain a été anticipé [par les autorités sandinistes], notamment du fait de l’injection de ressources considérables destinées à provoquer un boycott du scrutin de novembre prochain. Ces efforts visent à rehausser le profil politique de l’opposition et à empêcher une nouvelle victoire populaire du sandinisme. A cette fin, ils utilisent l’agenda médiatique qui, par sa tendance à la génuflexion, leur permet de passer de grands défenseurs du processus électoral aujourd’hui à porte-drapeaux de la suspension de l’élection demain, si son résultat ne favorise pas leurs intérêts.

L’Internationale des peuples anti-impérialiste réprouve l’évidente agression conservatrice de Washington contre le peuple du Nicaragua et se déclare solidaire de la Révolution sandiniste, dirigée par le « comandante » Daniel Ortega.

Internationale des peuples anti-Impérialistes
Manuel Zelaya (président)
Lois Perez Leira (secrétaire exécutif)

Source : https://www.el19digital.com/articulos/ver/titulo:117944-las-ong-y-el-nuevo-plan-condor-para-america-latina

 

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7 août 2021 6 07 /08 /août /2021 05:55

Au Nicaragua, la spirale répressive “décapite” l’opposition », titre Le Monde (17 juin 2021) en évoquant l’arrestation de treize dirigeants « à quatre mois de la présidentielle ». Le nom du support est purement anecdotique : qu’ils soient de droite, de gauche, du centre ou même qu’ils professent le « tout en même temps », la quasi totalité des médias, à la manière d’un « parti unique », publient quasiment la même chose pour dénoncer la « criminelle dérive du régime de Daniel Ortega ». Une telle unanimité devrait mettre la puce à l’oreille. Soit le Nicaragua est effectivement devenu « le Goulag centraméricain » du quotidien espagnol El País (27 juin), soit ce surprenant consensus relève d’une abstraction perversement (ou paresseusement) plaquée sur la réalité.

Héritier de la lutte de libération contre la dictature d’Anastasio Somoza (1979) puis de la résistance à la guerre de basse intensité qui lui fut imposée par Ronald Reagan (1981-1989) et George H.W. Bush (1989-1993), le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) est revenu au pouvoir, par les urnes, depuis 2007, en la personne d’Ortega. Sans faire de miracles, et dans le cadre d’une politique pragmatique, avec ses bons et ses moins bons côtés, celui-ci a sorti les Nicaraguayens les plus modestes du long cauchemar dans lequel la droite néolibérale les avait plongés depuis l’arrivée à la présidence, en 1990, de la carte de Washington, Violeta Chamorro. Raison pour laquelle, à deux reprises, Ortega a été réélu avec, de plus, une majorité sandiniste confortable à l’Assemblée.

Même s’il ne l’a pas encore officiellement annoncé, tout un chacun présume qu’il se présentera en novembre prochain à sa propre succession (à l’image d’un Helmut Kohl ou d’une Angela Merkel demeurés durant seize années au pouvoir outre-Rhin). Toutefois, pour ne pas déroger à ce qui devient une sale manie au sein de la droite continentale, l’opposition « nica » dénonce par avance une « farce électorale ». Ce bien que tous les sondages donnent l’actuel chef de l’Etat vainqueur (quelle que soit l’orientation politique de l’institut, parmi lesquels CID Gallup, qui les a menés à bien). D’où la poursuite d’une obsession : comment, et par quels moyens, se débarrasser du sandinisme et d’Ortega ?

L’opposition a tenté de le faire en 2018 par la violence. Sans résultat concret, sauf un très lourd bilan : 220 morts, dont 22 policiers et 48 sandinistes, d’après la Commission de la vérité gouvernementale. Contrairement à ce que prétend le pouvoir sandiniste, il ne s’est pas agi d’une tentative de « coup d’Etat ». Pour qu’il y ait « golpe », il faut qu’une ou plusieurs institutions de l’Etat – Forces armées, Police, Justice, Parlement – participent au renversement du président – comme au Venezuela d’Hugo Chávez en 2002 (factions militaires), au Honduras de Manuel Zelaya en 2009 (Parlement, Cour suprême de justice, Armée), au Paraguay de Fernando Lugo en 2012 et au Brésil de Dilma Rousseff en 2016 (Parlements), dans la Bolivie d’Evo Morales en 2019 (Police, Armée) – avec une contribution plus ou moins discrète de l’USG (US Government)...

Pour en revenir à 2018, toutes les institutions sont demeurées loyales au pouvoir légitime, preuve, s’il en était besoin, de la solidité du système démocratique au Nicaragua. En revanche, il y a bien eu tentative de renversement extraconstitutionnelle du président élu. Ce que l’on a généralement dépeint sous le vocable de « manifestations pacifiques » avait toutes les caractéristiques d’une rébellion anti-démocratique menée par le biais d’une violence de caractère insurrectionnel. A laquelle se sont opposés, de façon tout aussi rugueuse, le pouvoir et sa base sociale sandiniste – mouvement de masse organisé, endurci par une longue habitude des agressions, et largement sous-estimé tant par l’opposition que par le cartel d’« observateurs » qui lui sont inféodés [1].

Depuis (et même auparavant), si elle peine à affronter « à la loyale » le couple Ortega-Murillo » (Daniel, président ; Rosario Murillo, son épouse et vice-présidente), la droite ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Nostalgique de l’époque au cours de laquelle les « gueux » ont été laminés par ses politiques, elle n’a pas cru devoir élaborer et proposer un quelconque programme ou projet de pays susceptible de faire oublier à ses compatriotes le désastre social qu’elle leur a imposé dans le passé. Rien – à part la haine d’Ortega ! Et les ambitions personnelles. Voire familiales, s’agissant du clan Chamorro – Cristiana, Carlos Fernando, Juan Sebastián, Pedro Joaquín –, lesquels, héritiers d’une dynastie de présidents conservateurs [2], se considèrent légitimes propriétaires du Nicaragua. De sorte que, au-delà des grands discours essentiellement destinés à l’étranger, la confrérie des personnalités censées combattre ensemble le sandinisme passe son temps à se déchirer.

De la crise de 2018, ont surgi et survécu deux courants. L’un, l’Alliance civique pour la justice et la démocratie (ACJD), a été créé de toutes pièces par les évêques conservateurs pour un supposé « dialogue national » tenu en mai et juin 2018. Dès l’origine, l’ACJD a pu compter sur une présence importante en son sein du secteur des affaires et du patronat. De son côté, l’Union nationale bleu et blanc (UNAB) [3] représente plus ou moins la « société civile », une nébuleuse d’ « autoconvoqués », d’organisations non gouvernementales (ONG) allant du « féminisme » à la supposée « défense des droits humains » en passant par une poignée de partis politiques non représentés au Parlement – dont le Mouvement de la rénovation sandiniste (MRS). Les « dissidents » du FSLN qui y cohabitent sont devenus les plus féroces ennemis de leur ancien « compañero » Ortega depuis qu’ils ont été mis en minorité, en 1994, lors d’un Congrès extraordinaire du parti.

Censé représenter l’opposition « de gauche », le MRS n’a pas hésité à appuyer la droite la plus droitière lors des scrutins tenus en 2008, 2011, 2012 et 2016. Mettant fin à une ambiguïté entretenue depuis 1995 autour de l’adjectif « sandiniste », le parti a finalement renié son origine en devenant l’Union démocratique rénovatrice (Unamos) en janvier 2021. Le 3 mars suivant, sa présidente Suyen Barahona ainsi que Tamara Dávila, membre de sa commission exécutive, mais aussi du Conseil politique de l’UNAB, confirmeront clairement la couleur en participant à une réunion virtuelle avec le président autoproclamé Juan Guaido pour évoquer « la lutte pour la démocratie » tant au Nicaragua qu’au Venezuela.

En octobre 2018, l’ACJD et l’UNAB ont annoncé en grandes pompes leur mariage. Sans être d’accord sur rien. L’UNAB souhaitait une paralysie générale du pays (« paro nacional ») [4] pour « faire tomber Daniel ». L’ACJD – directeur exécutif : Juan Sebastián Chamorro – n’y tenait pas, lui préférant une pression diplomatique internationale destinée, avec le moins de casse possible pour les secteurs économiques, à imposer des réformes au chef de l’Etat. Commence alors un interminable (et parfois ubuesque) feuilleton. C’est ainsi que, début janvier 2020, l’ACJD annonce qu’elle se sépare « amicalement » de l’UNAB pour former… « une grande coalition nationale ». D’après José Pallais, son directeur exécutif (ex-ministre des Affaires étrangères de Violeta Chamorro), l’ACJD « dépasse une étape d’unité » pour passer à « un stade supérieur d’intégration »  ! Pour sa part, Medardo Mairena, dirigeant d’une faction de paysans antisandinistes, revendique son autonomie. Devant tant de cohérence, même le très conservateur britannique The Economist pronostique que, compte tenu du retour au calme et de la récupération graduelle de l’économie, Ortega remportera le scrutin de 2021.

Le 25 février 2020, avec les mêmes et quelques autres, nait, sans vraiment naître, tout en naissant, une Coalition nationale. Ses statuts comportent un « article transitoire » qui établit que les « désaccords et les doutes en suspens » pourront être discutés ultérieurement et que les divergences fondamentales devront être résolues par consensus. Scission du vieux Parti libéral constitutionnaliste (PLC) des ex-présidents conservateurs Arnoldo Alemán (1997-2002) et Enrique Bolaños (2002-2007), Citoyens pour la liberté (CxL), peu ou prou sous la coupe du patronat, refuse d’intégrer le bloc et invite tous les opposants à se regrouper dans un… « mouvement unitaire » – qu’il dirigera ! La Coalition nationale n’en prend pas moins son envol définitif le 25 juin, forte de l’UNAB, de l’ACJD, du Mouvement paysan, d’une faction du Front démocratique nicaraguayen (FDN ; ex-« contras » [5])et de trois partis politiques, le PLC, Restauration démocratique (PRD ; évangélique) et Yátama (Indigènes de la côte atlantique). Le projet politique hautement démocratique de cet attelage saute immédiatement aux yeux : « La fin ultime de la Coalition, déclare la membre du conseil politique de l’UNAB Alexa Zamora, n’est pas les élections [de 2021], notre objectif est de sortir Ortega, notre ennemi commun. » Pour qui n’aurait pas tout à fait saisi, Medardo Mairena précise, au nom de son Mouvement paysan : « Ceci est une nouvelle étape pour nous unir et renverser ce régime dictatorial qui a provoqué tant de souffrance [6]. »

Parmi tout ce beau monde, on devine déjà une dizaine d’aspirants à la présidence pour l’« après Ortega ». Coups et crocs en jambe se multiplient. Le 26 octobre 2020, l’ACJD formalise sa sortie de la Coalition pour (comme il se doit) « promouvoir une plateforme politique et électorale unie et inclusive ». « Ce n’est pas une rupture, clarifie le plus sérieusement du monde Juan Sebastián Chamorro, nous voulons avoir une relation respectueuse avec tous les opposants, mais notre option est de revenir à la question de l’unité, et l’unité ce n’est pas seulement la Coalition nationale. » En désaccord avec cette conception assez particulière de l’unité, des dirigeants des villes de León, Estelí, Madriz, Chontales et autres abandonnent l’ACJD et demeurent au sein de la Coalition. Dont, en juillet, le dirigeant paysan Medardo Mairena avait fait sécession : lors d’une réunion virtuelle avec le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), expliquera-t-il, « ils [les dirigeants de la Coalition] se sont connectés sur Zoom avec Luis Almagro, mais ils n’ont même pas pris la peine de nous demander “si vous étiez en face d’Almagro, que lui diriez-vous ?” et encore moins de nous inviter à participer [7]. » Pour ne pas être en reste, la dite Coalition expulse le PLC le 30 novembre en l’accusant d’être « sous le contrôle et l’influence » de l’ « orteguisme »… Sachant qu’au sein de ce même PLC, un président de facto, Miguel Rosales, s’oppose à María Fernanda Flores de Alemán (épouse de l’ex-président), qui a aussi des ambitions.

Première étape de toute réflexion un tant soit peu raisonnable sur le Nicaragua : tous les stratèges le savent, il ne faut pas lutter en ordre dispersé. Face à un tel bazar, un bloc soudé, discipliné, porteur d’une forte identité et dirigé par un « leader » reconnu a toutes les chances de l’emporter. Pour sortir éventuellement vainqueurs d’élections démocratiques en novembre 2021, Ortega et le FSLN n’ont nullement besoin de « décapiter » l’opposition. Elle coupe parfaitement, et toute seule, ses propres têtes. A l’étranger (sauf peut-être aux Etats-Unis), on l’ignore. Au Nicaragua, même les dirigeants de la droite le savent parfaitement. En octobre 2020 encore, lorsque le Mouvement vers le socialisme (MAS) bolivien mit en échec le coup d’Etat et porta à la présidence Luis Arce, le dauphin d’Evo Morales [8], l’ex-député Eliseo Núñez Morales, membre de l’ACJD, s’alarma publiquement : « L’opposition nicaraguayenne doit en tirer une leçon, nous devons arrêter les guerres intestines, arrêter ces attaques permanentes qui existent entre tous les groupes d’opposition et générer une alternative à Ortega. »

En 2001 et 2006, pendant les campagnes électorales, Washington, à travers ses ambassadeurs, avait clairement averti les Nicaraguayens qu’il fallait à tout prix barrer la route à un retour des Sandinistes. Qu’une victoire d’Ortega entraînerait une suspension des aides et de la coopération. La menace fut d’autant plus entendue que, en 2001 par exemple, sur 6,5 millions de Nicaraguayens, 10 % vivaient aux Etats-Unis d’où ils envoyaient des dizaines de millions de dollars en « remesas » (transferts d’argent). Puis l’exaspération finit par faire son œuvre, le chantage n’opéra plus. En novembre 2006, en la personne de l’ancien banquier millionnaire Eduardo Montealegre, la droite est battue. Dès lors, Washington remet en ordre de marche sa « diplomatie parallèle » (et musclée).

L’univers médiatique français – Le Monde, Médiapart, Radio France, etc. – se gargarise à n’en plus finir de sa supposée pratique du « journalisme d’investigation ». S’agissant de la couverture de l’Amérique latine, ces supposées « Forces spéciales » de l’information se caractérisent surtout par un usage particulièrement paresseux du conformisme et du « copier-coller ». Sans se croire obligés de jouer les matamores de rédaction, ce sont un certain nombre de professionnels… américains – Max Blumenthal, Ben Norton, etc. –, dans des médias alternatifs – The GrayZone [9], Behind Back Doors [10], The Intercept –, qui sauvent l’honneur de la profession. En se livrant à un travail d’enquête rigoureux. Donc… ignoré de leurs chers confrères des médias dits « dominants ». A qui cela arracherait la plume, le clavier, le micro ou la caméra de relayer (ou simplement mentionner) l’information, quand bien même ils n’en seraient pas la source, sur les méthodes employées par Washington et son « soft power » pour déstabiliser le Nicaragua (comme bien d’autres pays de la région, à commencer par Cuba et le Venezuela).

Principaux acteurs de cette guerre non conventionnelle « made in USA »  : l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) ; la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED), créée en 1983 par Reagan pour se substituer à la CIA dans l’organisation des actions « non armées » [11] ; l’Institut national démocrate (NDI) et l’Institut républicain international (IRI), dépendants du Congrès américain ; Freedom House, l’Open Society de George Soros ; quelques comparses de moindre rang. Objectif recherché : infiltrer (si nécessaire), créer, financer, former, contrôler et instrumentaliser les institutions de la mythique « société civile » – syndicats, partis politiques, institutions académiques ou professionnelles et surtout presse et ONG.

Entre 2010 et 2020, l’USAID avait prévu de transférer à la droite nicaraguayenne la somme faramineuse de 68,4 millions de dollars pour l’aider à discréditer le gouvernement (en interne et à l’étranger) tout en formant de nouveaux « leaders » et en créant une masse critique d’opposants. Deux ans avant le soulèvement « spontané » de 2018, elle y rajouta 8 millions de dollars, portant le total de sa contribution à 76,4 millions.

Au cœur du dispositif, la Fondation Violeta Barrios de Chamorro pour la réconciliation et la démocratie (FVBCH ou, en abrégé, Fondation Chamorro) a servi de plaque tournante pour la redistribution d’une partie consistante du pactole (14,6 millions de dollars). Fille du très respectable Pedro Joaquín Chamorro, assassiné par la dictature de Somoza quelques mois avant le triomphe de la révolution sandiniste, et de son épouse Violeta, ultérieurement présidente (1990-1997), Cristiana Chamorro (67 ans) se trouve à la tête de la Fondation. Durant la présidence de sa mère, elle a dirigé la communication et les relations publiques de l’Exécutif, de même que le quotidien « de la famille » depuis 1926, La Prensa.

Du cœur de cette FVBCH « promouvant la liberté de la presse », des flux de dollars fournis par l’USAID, la NED et l’IRI ont d’abord été injectés, charité bien ordonnée commençant par soi-même, dans les comptes des membres de la famille : Carlos Fernando Chamorro, son frère, propriétaire de l’hebdomadaire Confidencial et du Centre de recherche et de communication (CINCO), proche de l’ex-MRS ; Jaime Chamorro Cardenal, son oncle, rédacteur en chef de La Prensa (dont Cristiana est la vice-présidente), à la ligne éditoriale clairement assumée : « Les grandes victoires de la Contra sur l’Armée populaire sandiniste », claironne ainsi le quotidien, le 16 décembre 2020, glorifiant les sombres heures de l’agression étatsunienne [12].

Parallèlement, la Fondation arrose les chaînes télévisées 10,11 et 12, Vos TV, Radio Corporación, Radio Show Café con Voz, ainsi que les plateformes digitales 100 % Noticias, Artículo 66, Nicaragua Investiga, Nicaragua Actual, BacanalNica y Despacho 505... On omettra de mentionner (sauf en note) [13], pour ne pas lasser le lecteur, la foultitude de journalistes « indépendants » royalement rétribués pour diffuser ouvertement ou de façon subliminale un message qui a le mérite de la simplicité : « Ortega doit tomber ! » Avec, en point d’orgue, la campagne portée à incandescence en 2018 pour exacerber les esprits en instrumentalisant (au nom de l’écologie) un grave incendie survenu dans la Réserve de biosphère Indio Maíz, puis (en défense de la justice sociale) une réforme de la Sécurité sociale (très rapidement retirée devant la contestation). Ce qui, dans un premier temps, fit descendre dans la rue des foules de jeunes, sincères, certains de combattre pour la liberté, sans savoir quels intérêts ils servaient en réalité. L’affrontement changea d’âme et de nature quand cette même « Camorra médiatique » encouragea, appuya et couvrit, sans distance aucune, les actions irresponsables de criminels hyper-violents et meurtriers.

 

 

USAID - Fondation Chamorro – 100 % Noticias

 

Depuis 2009, l’USAID a spécifiquement destiné (de l’ordre de) 10 millions de dollars aux médias d’opposition – dont plus de 7 millions ont transité par la Fondation Chamorro de 2014 à 2021. Sachant que, par ailleurs, cette dernière a bénéficié d’un cadeau de 831 527 euros (plus d’un million de dollars) de l’Agence espagnole de coopération internationale pour le développement (AECID) [14]. Ce flot d’innocentes contributions étant sans doute par trop limité, un programme « Médias du Nicaragua » de Family Health International (FHI), une organisation basée en Caroline du Nord et partiellement financée par le gouvernement des Etats-Unis, a octroyé 45 subventions allant de 10 000 à 15 000 dollars à des organes de presse antisandinistes pour un total de 2,8 millions de dollars.

Pendant dix années, 100 % Noticias a ainsi reçu une subvention (se montant à 43 100 dollars en 2015) de l’USAID, par le biais de la Fondation Chamorro. En diffusant des « fake news », en incitant à la violence et en encourageant à prendre les armes contre les sandinistes, ce média a joué un rôle clé dans les événements de 2018. Son directeur, Miguel Mora, a appelé et appelle encore à une intervention militaire des Etats-Unis au Nicaragua, similaire à celle menée en 1989 au Panamá.

 

Miguel Mora : « Ce que je vois c’est que les Etats-Unis fassent une opération de type Noriega, au Panama (…) ils viennent, ils attrapent cette famille (Ortega-Murillo) et ils l’emmènent »

 

Le nombre et la diversité des connexions établies pour mener cette guerre non conventionnelle donnent le tournis. Outre les médias, celle-ci s’appuie sur l’armée des ONG de toutes sortes qui, depuis la fin des conflits armés des années 1980, se sont abattues sur l’Amérique centrale.
Une véritable toile d’araignée – attention, accrochez-vous !

Présidente de la Fondation qui porte le nom de sa mère, Cristiana Chamorro est également vice-présidente de Voces Vitales Nicaragua (Voix vitales Nicaragua), à qui son organisme fournit des fonds de l’USAID. Directrice de Voces Vitales Nicaragua, Berta Valle est par ailleurs propriétaire de Voces en Libertad (Voix en liberté)que dirigeson époux Félix Maradiaga, lui-même partenaire de Javier Meléndez au sein de l’Institut d’études stratégiques et de politiques publiques (IEEPP, qu’a créé Maradiaga).

Le 25 juin 2020, interrogé en direct par CNN en espagnol sur la provenance de l’argent finançant sa revue « d’investigation » Expediente Público (Dossier public), Javier Meléndez, bafouilla plus qu’il ne répondit : « Eehhh. Je vous assure qu’il ne provient pas du Venezuela ou de trafiquants de drogue... ce que je vous assure, c’est que ce sont des sources... comme je l’explique... ce sont des sources qui répondent à une ligne de transparence absolue, mais à cause de la crise au Nicaragua, les coopérants nous ont demandé de ne pas nommer l’origine des fonds que nous recevons... » On peut comprendre sa réticence à révéler l’origine et la destination des sommes reçues. Sa femme, Deborah Ullmmer, occupe la fonction de directrice de programme pour l’Amérique latine et les Caraïbes du NDI (Congrès des Etats-Unis).

On rajoutera que de nombreux employés de Meléndez, qui travaille désormais depuis Washington, collaborent également avec CINCO, plateforme dirigée par Carlos Fernando Chamorro (par ailleurs propriétaire de l’hebdomadaire Confidencial) ; et que Voces vitales Nicaragua siège à la même adresse que la Fondation Chamorro – Km 8, Carretera Sur, Plaza San José. Tant de proximités allant de pair avec autant d’opacité amène certains mauvais esprits à se poser des questions. Par exemple : une telle opacité ne permettrait-elle pas le détournement de centaines de milliers de dollars au profit d’individus ? Ou encore : pourquoi au lieu de subventionner directement Voces vitales Nicaragua (et une multitude d’autres ONG), l’USAID et la NDI le font-ils à travers la Fondation [15] ?

 

USAID : 80 000 $ pour le Centre d’investigations de la communication (CINCO)

 

On mentionnera ici une poignée d’exemples glanés, sauf quelques exceptions, pendant les années cruciales 2017-2018 (et dans les documents officiels non encore expurgés – tant l’USAID que la NED évitant désormais de mentionner nommément certains des destinataires de leurs dons) [16]...
USAID : 4 740 000 dollars le 23 février 2017 au projet Voces para Todos ; 2 071 639 dollars le 2 mai 2017 à Voces Vitales Nicaragua ; 1 750 000 dollars le 17 juillet 2017 à Mujer, Voz Vital para el País (Femmes, voix vitales pour le pays) ; 100 000 dollars, le 4 mai 2018 au Movimiento Puente (Mouvement Pont) ; 643 214 dollars le 23 mai 2018 pour un projet Création de plateformes ; etc. Mis en œuvre de 2010 à 2020, destiné à favoriser la contestation des projets d’infrastructure du gouvernement, le Programme de gouvernance municipale a lui reçu la coquette somme de 29,99 millions d’euros.

NED : 525 000 dollars à Hagamos Democracia (Faisons démocratie) depuis 2014. En 2017, 111 000 dollars à la Commission permanente des droits humains du Nicaragua (CPDH) ; 79 000 dollars à la Fondation ibéro-américaine de cultures (FIBRAS) ; 40 000 dollars à la Fondation pour le développement économique et social (FUNIDES), lié au Conseil supérieur de l’entreprise privée (COSEP) ; 260 000 dollars à l’IEEPP) dirigé en 2018 par Madariaga, l’un des pousse-au-crime (au sens propre du terme) les plus affirmés de l’opposition ; 564 134 dollars à la Fondation Chamorro ; somme indéterminée à Popol Nah, ONG dirigée par Mónica Baltodano, députée MRS de 2007 à 2011 ; 305 000 dollars à un groupe non détaillé d’organisations ; etc…
Fondation George Soros : 6 148 325 dollars à la Fondation Chamorro, le 9 mars 2018 ; 574 000 dollars de l’Open Society, du même Soros, à la même Fondation Chamorro.

 

Financements USAID

 

S’agissant des récepteurs, les termes ONG ou fondations prêtent à confusion. Il faudrait parler d’organisations paragouvernementales (OPG), avec en référence Washington et son Département d’Etat. Toutes ont participé activement, à divers degrés, à la préparation et à la planification du soulèvement de 2018, aux campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux. Des circuits dérivés, occultes, ont directement financé la logistique des manifestants connectés en réseau et coordonnés par des dirigeants d’opposition tels que Medardo Mairena, Pedro Joaquín Mena ou Francisca Ramírez, ainsi que les violences, parfois barbares, des « tranqueros  » [17]. D’autres ont eu pour objet (et ont toujours) l’enfumage de ce qu’on appelle souvent à tort la « communauté internationale ».

L’exemple le plus emblématique s’appelle Association nationale pro-droits de l’Homme (ANPDH). Financée par la NED, le NDI et l’Open Society du banquier Soros, elle a annoncé des chiffres extravagants de morts (560 en fin de conflit), d’« enlevés » et « disparus » (1 300). Au-delà des frontières du Nicaragua, ses estimations ont été reprises par des titres aussi divers que Le Point (29 juillet et 9 août 2018), La Croix (11 septembre), CNN en espagnol, le Diario Las Américas (Miami), El País (Madrid). On a même vu circuler sur Médiapart une pétition dans laquelle des universitaires et intellectuels dits « de gauche », dont une poignée de Français passés des Brigades internationales à la Doctrine de Monroe, dénonçaient les « méthodes dictatoriales du gouvernement Ortega-Murillo » et réclamaient « la constitution d’un gouvernement de transition » en prenant comme référence les chiffres « effrayants », mais surtout complètement « bidons », de l’ANPDH [18].

Le 23 juillet 2019, à Managua, en conférence de presse, trois cadres de cette ANPDH – Gustavo Bermúdez, Francisco Lanzas et German Herrera – ont dénoncé leur directeur Álvaro Leiva en l’accusant d’avoir « embarqué » au Costa Rica, où il s’est exilé, 500 000 dollars, dont plus de 100 000 dollars alloués par la NED en 2017 et 2018. Ils ont y compris révélé qu’en 2018, l’ANPDH a artificiellement gonflé le chiffre des morts et des blessés pour recevoir davantage de subventions des Etats-Unis.

Dans le même ordre d’idée, certains masques sont tombés. Entre autres celui de l’Immaculée Sainte Amaya Coppens du Cetri (Centre Tricontinental, basé à Louvain-la-Neuve, en Belgique, devenu porte-parole quasi officiel de l’opposition antisandiniste dans le monde francophone). Bénéficiant d’une double nationalité nicaraguayenne et belge (ce qui aide beaucoup pour sensibiliser les « bobos » européens, beaucoup moins passionnés par les déclarations des syndicats ouvriers et paysans « nicas »), figure de proue du Mouvement universitaire du 19 avril (fondé lors de l’insurrection), arrêtée à deux reprises, Coppens a été présentée en Europe, où elle a mené campagne après ses libérations, comme appartenant à la gauche nicaraguayenne. Ce qui a contribué à isoler davantage encore Managua.

Toute peine mérite récompense. Le 3 mars 2020, Coppens a fait le déplacement à Washington pour y recevoir le prix « Women of Courage », décerné chaque année par le Département d’Etat américain à douze femmes ayant démontré « un courage et un leadership extraordinaires ». Quelque peu ennuyés sans doute, ses amis progressistes européens ont soigneusement évité de diffuser les photos où on la voit, souriante, épanouie, recevoir cette haute distinction des mains de Melania Trump et du très humaniste secrétaire d’Etat Mike Pompeo. Peut-être pensent-ils comme nous que la conscience politique n’est plus vraiment ce qu’elle était… Il semblerait hélas que, en ce qui les concerne, la réflexion n’a pas été poussée plus loin.

 

Melania Trump, Amaya Coppens, Mike Pompeo

 

Tous ces faits sont largement connus et documentés, depuis longtemps, au Nicaragua. Ils ont eu un rôle capital dans la déstabilisation interne, la tentative de « révolution de couleur » et la mise au ban du gouvernement sandiniste par les puissances impérialiste (Etats-Unis) et sous-impérialiste (Union européenne). Ils permettent de justifier les menaces et sanctions coercitives de Washington.

En 2019, tandis que se déroulait un dialogue heurté entre le pouvoir et l’ACJD, des groupes successifs de détenus arrêtés pendant les événements de l’année précédente sont sortis de prison, sous le régime d’assignation à résidence. Le 8 juin, une loi d’amnistie (# 996) en faveur « de toutes les personnes qui ont participé aux événements intervenus à partir du 18 avril 2018 » fut approuvée par le Parlement. Amnistiant autant les délits instruits et jugés que les délits n’ayant pas encore fait l’objet d’enquête – c’est-à-dire concernant la direction du MRS (aujourd’hui UNAMOS), Félix Maradiaga, Cristiana et Juan Sebastián Chamorro, Violeta Granera –, elle fut contestée par l’opposition car amnistiant également les forces de police et les sandinistes ayant commis des exactions. Elle n’en permit pas moins l’élargissement total de la majorité des prisonniers « politiques », dont certains leaders de la subversion – Miguel Mora, Medardo Mairena, etc.

On peut dès lors et à juste titre, trouver curieuses les poursuites lancées par la justice nicaraguayenne depuis le 2 juin dernier contre un certain nombre d’opposants, dont des dirigeants amnistiés en 2019. Sauf si l’on rappelle un détail : l’article 3 de la loi 996 établit que les personnes en bénéficiant « doivent s’abstenir de commettre de nouveaux actes qui entraînent des conduites générant les crimes envisagés ici. Le non-respect du principe de non-répétition entraînera la révocation de l’avantage établi par la présente loi. » Ce qui n’interdit en rien de s’opposer légalement et démocratiquement au pouvoir. Mais censure la possibilité de chercher à le déstabiliser en utilisant les mêmes méthodes que précédemment.

On l’a vu, de nombreux augures prédisent une victoire du Front sandiniste aux élections générales du 7 novembre prochain. Devant cet échec probable et surtout cuisant de leur politique, les Etats-Unis ont pris leurs dispositions. On peut d’ores et déjà prévoir que Washington ne reconnaîtra pas le résultat électoral – comme au Venezuela (2018 et 2020) et en Bolivie (2019), respectivement dotés d’un président fantoche, Juan Guaido, et du gouvernement de « facto » de Janine Añez. La nouvelle mouture de la déstabilisation à venir, avant, pendant ou après le scrutin, s’intitule « Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN). Ce programme prévoit, du 11 août 2020 au 10 février 2022, l’assignation de 2 millions de dollars pour réaliser « une transition ordonnée » du gouvernement d’Ortega vers « un gouvernement qui s’engage à respecter l’Etat de droit, les libertés civiles et une société civile libre ». Sans même chercher à dissimuler sa stratégie, le document utilise cent deux fois l’expression « régime de transition » et prévoit par avance une purge au sein de l’armée et de la police sandinistes. Dans le cadre du programme annuel YouthPower pour l’année fiscale 2020, l’USAID comptait également allouer 17 millions de dollars au programme Youth and Communities of Safe, Empowered and Resilient Nicaragua (NYCSER), pour financer des groupes « de jeunes et de féministes » [19]. Les mêmes que ceux qui, en 2018, concernant les jeunes, sont descendus dans la rue ?

 

« Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN)

 

« Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN)

 

Daniel Ortega n’a rien d’un agneau disposé à tendre son cou au couteau du boucher. Pour tout sandiniste digne de ce nom, la souveraineté du Nicaragua ne se discute pas, elle se défend. Le 15 octobre 2020, le Parlement a approuvé la Loi 1040 dite « Loi de régulation des agents étrangers ». S’il ne les interdit pas, ce texte exige des ONG qu’elles rendent compte de tout financement étranger, en précisant l’identité de leurs donateurs, le montant des fonds reçus, l’objet des dons et une description de la manière dont l’argent a été dépensé – informations qui doivent correspondre à leurs états comptables et financiers.

Le 30 octobre, apparaît la loi (# 1042) sur les Cyber-délits. Celle-ci permet de poursuivre et de sanctionner la diffamation, les menaces, les atteintes à l’intégrité physique des enfants ou des femmes, le vol d’identité, le piratage ou l’espionnage informatique, et aussi ceux qui diffusent de « fausses informations ».

Enfin, le 21 décembre, le Parlement approuve (70 voix pour, 15 contre, 4 abstentions) la loi 1055 « Défense des droits du peuple à l’indépendance, la souveraineté et l’autodétermination pour la paix ». Celle-ci établit que « toute personne qui demande, soutient et salue l’imposition de sanctions à l’Etat du Nicaragua » ne pourra pas se présenter aux élections générales. Est également exclue toute personne qui fomente ou finance un coup d’Etat, porte atteinte à l’ordre constitutionnel, incite à l’ingérence étrangère ou participe, avec des financements extérieurs, à des actes de terrorisme et de déstabilisation. L’opposition hurle au scandale contre cette « loi guillotine ». Elle ne se rend même pas compte que celle-ci s’inspire d’une loi (# 192) du 1er février 1995, signée par son icone Violeta Chamorro : « Ne peuvent être candidats à la présidence ou à la vice-présidence de la République ceux qui dirigent ou financent un coup d’Etat, ceux qui altèrent l’ordre constitutionnel et qui, à la suite de ces actes, assument la fonction de chef du gouvernement et des ministères ou vice-ministères ou des fonctions de juge dans d’autres branches du gouvernement ».

« On m’a demandé si je vais lancer ma candidature à la présidence de la République, communique par écrit, le 12 janvier 2021, Cristiana Chamorro. Ma réponse est que je ne crois pas que ce soit le moment, je pense que la première chose que nous devons faire est de parvenir à une grande unité autour d’une vision consensuelle du pays (…)  » Comme d’habitude, la guerre fait alors rage entre la Coalition nationale, l’UNAB et le Parti Citoyens pour la liberté (CxL) dont la présidente Kitty Monterrey vient de déclarer que les deux organisations précitées « n’existent pas ».

Une semaine auparavant, en application de la loi 1040, le ministère de l’Intérieur avait annoncé que les personnes et organisations concernées devraient s’enregistrer comme « agents étrangers » avant le 5 février, sous peine d’être sanctionnées par la perte de leur personnalité juridique. Le 6 février, pour échapper à l’application de cette loi et à la nécessité de rendre des comptes, Cristiana Chamorro annonce la fermeture « volontaire » et la suspension des opérations de sa Fondation.

Au-delà des grandes déclarations de principe, apparaître pour ce qu’elle est, c’est-à-dire admettre publiquement qu’elle est financée par Washington, lui ôterait toute crédibilité face à ses compatriotes. Toutefois, l’ombre de la législation planant chaque jour un peu plus au-dessus de sa tête, Chamorro commence à évoquer plus fréquemment sa probable candidature à la magistrature suprême. Autour d’elle, et en partie pour les mêmes raisons, émanant de l’UNAB, de l’ACJD et de CxL, les prétendants à une ou des possibles primaires poussent comme des champignons : Félix Maradiaga, Medardo Mairena, Miguel Mora, Juan Sebastián Chamorro, Arturo Cruz...

Le Justice suit son cours. L’analyse des états financiers de la Fondation pour la période 2015-2019, estime le Ministère public, laisse percevoir de clairs indices de « blanchiment d’argent ». Entre autres incongruités : alors que 7 millions de dollars figuraient au solde créditeur de la Fondation lorsqu’elle a été fermée, cette somme est apparue peu après sur trois des comptes bancaires personnels de Cristiana Chamorro. Convoquée le 27 mai, celle-ci refuse de répondre aux questions des enquêteurs sur l’usage des fonds reçus d’une puissance étrangère et les mouvements financiers suspects. Elle se contente de proclamer : « Le Département d’Etat américain a rejeté les prétendues accusations de blanchiment d’argent contre la Fondation Violeta Barrios de Chamorro en se basant sur les audits qu’ils ont effectués sans trouver aucune preuve de blanchiment ou de détournement de fonds [20] » On ne saurait être plus clair : pour elle, les juridictions étatsuniennes seraient les seules en vigueur dans un Nicaragua réduit au rang de colonie !

Quand on sait qu’on a le dos au mur, on choisit la meilleure option : quatre jours plus tard, le 1er juin, Cristiana Chamorro annonce son intention de participer via CxL aux primaires de la droite organisées par l’ACJD, pour aspirer à la présidence de la République. Quand, le 3, elle est détenue et assignée à résidence, elle devient « l’étoile montante de l’opposition [21]  », « la plus sérieuse concurrente du chef de l’Etat Daniel Ortega [22] » et une martyre de la démocratie.

Une vingtaine d’arrestations ont eu lieu depuis, d’activistes connus assignés à résidence ou placés en détention préventive pour trois mois : Arturo Cruz, le 5 juin, à l’aéroport de Managua, de retour des Etats-Unis, en possession d’une grosse somme en devises non déclarée ; Maradiaga ; Juan Sebastián Chamorro ; Miguel Mora ; les dirigeants d’UNAMOS (ex-sandinistes, dont certains au passé glorieux) Dora María Téllez, Víctor Hugo Tinoco, Hugo Torres Jiménez, Ana Margarita Vigil, Suyen Barahona, Tamara Dávila...

Sont recherchés Antonio Belli et Gerardo Baltodano, pour s’être soustraits à une convocation de la Justice enquêtant sur FUNIDES. Directeur, entre autres, de Confidencial, Carlos Fernando Chamorro a quitté le pays avec sa femme après une descente de police à son domicile le 21 juin.

Tous ne sont pas candidats à la Présidence de la République ! Mais certains le sont devenue précipitamment, tel Pedro Joaquín Chamorro, arrêté le 25 juin. Interrogé la veille par CNN et Univisión sur sa possible aspiration à la fonction, celui-ci, se sachant dans l’œil du collimateur, a immédiatement enfilé le gilet de sauvetage lui accordant le statut de « persécuté » en répondant affirmativement.

 

Terreur sur le Nicaragua ! La grande Internationale de l’Ordre global se déchaîne – Etats-Unis, Organisation des Etats américains (OEA), Union européenne (UE), médias et leurs « justes causes », belles âmes de la « gauche » européenne, bureaucraties de la défense des droits humains (de la bourgeoisie)… Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Le même tintamarre s’est abattu sur le gouvernement bolivien de Luis Arce quand, fin mars 2021, ont été arrêtés ou inculpés l’ex-présidente de facto Janine Añez, plusieurs de ses ministres et anciens membres de haut rang de la police et des Forces armées impliqués dans le coup d’Etat de 2019. « Les Etats-Unis sont profondément préoccupés par les signes croissants de comportement antidémocratique et de politisation du système juridique en Bolivie, à la lumière de la récente arrestation et de l’emprisonnement préventif d’anciens responsables du gouvernement intérimaire », a osé communiquer l’administration de Joe Biden, suivie par ses « toutous » de l’UE, la Conférence des évêques catholiques et les groupes d’extrême droite boliviens, les organisations locales dites de défense des droits de l’Homme et les inévitables Tartufes Amnesty International et Human Right Watch (HRW)...

L’une des porte-paroles de cette dernière organisation, Tamara Taraciuk, demande désormais que la situation du Nicaragua soit portée devant le Conseil de sécurité de l’ONU.

« Ces personnes [inculpées par la justice nicaraguayenne] font l’objet d’une enquête parce qu’elles ont appelé publiquement à des mesures coercitives contre l’économie du Nicaragua, qu’elles ont conspiré pour commettre des actes terroristes et qu’elles ont créé une structure frauduleuse d’ONG à but non lucratif pour le blanchiment de fonds de plusieurs millions de dollars provenant de l’étranger, ce qui constitue une intervention politique dans le pays pour y provoquer une déstabilisation catastrophique », résument les journalistes Jorge Capelán et Stephen Sefton [23]. Intervenant depuis Managua dans le cadre du Sommet de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), qui le soutient, comme le fait globalement la gauche latina, du Groupe de Puebla au Forum de São Paulo [24], Daniel Ortega a ironisé : « Les Etats-Unis font pression sur nous, pour ces vingt personnes, alors je leur dis : « libérez immédiatement les quatre cents personnes que vous avez arrêtées et maintenez en prison pour avoir pris d’assaut le Capitole [25] ! »

L’Amérique latine ne s’y trompe pas, qui dénonce régulièrement – Cuba, Venezuela, Bolivie, Equateur (sous Rafael Correa) – les outils de déstabilisation mis en place par les Etats-Unis contre les gouvernements progressistes. Bien avant l’agression totale déclenchée contre Caracas après la mort de Chávez, l’USAID, entre 2004 et 2006, avait déjà transféré quelque 15 millions de dollars à plus de 300 ONG présentes au Venezuela, leur offrant un « soutien technique et de formation » par le biais de son Bureau des initiatives de transition (OTI) [26].

Plus récemment, et dans un pays a priori moins « sulfureux », Jesús Ramírez, porte-parole de la présidence du Mexique, a révélé que l’agence de presse Artículo 19, opposée au gouvernement du président Andrés Manuel López Obrador (AMLO), est financée par Washington (et par les Fondations Ford et Heinrich Böll, Google, l’UE ansi que les ambassades du Royaume uni, des Pays-Bas, d’Allemagne et d’Irlande).

Jeu de piste : à la tête d’Artículo 19 pendant dix années, Dario Ramírez est devenu le directeur de la communication de l’ONG Mexicains contre la corruption (MCCI). Parmi les bienfaiteurs de MCCI figurent l’USAID (2,3 millions de dollars sur trois ans, octroyés en 2018) la NED et le Conseil mexicain des affaires (CMN en espagnol), où nichent les patrons les plus riches et les plus puissants du pays. En vue du méga-scrutin législatif, régional et municipal du 6 juin 2021, trois partis notoirement corrompus mais fermement opposés au projet réformateur d’AMLO – Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), Parti d’action nationale (PAN) et Parti de la révolution démocratique (PRD) – se sont coalisés dans le cadre du projet « Oui pour le Mexique » dirigé par l’homme d’affaires Claudio González Guajardo, président de MCCI de 2016 à juillet 2020 [27]. Ce dernier a depuis été remplacé à la tête de l’ONG par María Amparo Casar Pérez, coordinatrice des conseillers du ministère de l’Intérieur du gouvernement du néolibéral Vicente Fox (2000-2006) [28].

Les accusations de longue date d’AMLO selon lesquelles diverses agences étrangères tentent de saper son gouvernement ont abouti à une note diplomatique envoyée en mai à l’ambassade des Etats-Unis au Mexique. S’exprimant lors d’une conférence de presse, López Obrador a accusé le gouvernement américain d’ « un acte d’interventionnisme qui viole notre souveraineté ».

Ainsi donc, le Nicaragua serait une dictature, si l’on en croit l’appareil de propagande « yankee ». Pourtant, à y bien regarder, Ortega n’a pas tort lorsqu’il interpelle Washington et la légion des hypocrites qui s’acharnent sur son pays.

Répression illégitime en 2018 ? « Le FBI a une très bonne mémoire et le bras long », assénait le 13 janvier 2021 le porte-parole du Bureau fédéral d’Investigation, Steven D’Antuono, lors d’une conférence de presse tenue conjointement avec le procureur de Washington. Le message s’adressait aux participants pro-Trump de l’invasion du Capitole, que les autorités commençaient à identifier un par un grâce aux photos et aux vidéos. Quelque 465 personnes seront inculpées ultérieurement par le Tribunal fédéral de district de Washington ; plus de 200 l’ont été pour infractions mineures (« trouble à l’ordre public », « soutien passif ») et ont été pour l’heure libérées sous caution ; plus de 130 autres, sous le coup de chefs d’accusation plus graves – « agression », « extrême violence », « possession illégale d’arme à feu » – sont passibles de 20 ans de prison. La quarantaine de manifestants entrés au Capitole en portant une arme mortelle ou dangereuse encourent, selon le ministère de la Justice, jusqu’à 10 ans d’incarcération [29].

D’ailleurs… La doctrine méritant de s’appliquer outre-frontières, le porte-parole adjoint du Département d’Etat a très récemment publié un communiqué explicite sur le sujet : « La violence et le vandalisme sont un abus [du] droit de manifester pacifiquement. » Il est vrai qu’il évoquait la Colombie et son mouvement social violemment réprimé (plus de 70 morts) par l’ « ami » de droite radicale Iván Duque.

Dès le vote de la Loi 1040 dite « Loi de régulation des agents étrangers » au Nicaragua, le Département d’Etat américain a émis un communiqué assurant que cette « loi autoritaire » menaçait la démocratie. Curieux… Les Etats-Unis abritent certes de nombreuses ONG nationales et étrangères, parfois financées sans limite ni restriction par des gouvernements ou partis politiques étrangers, mais à une condition : qu’elles s’enregistrent en tant… qu’ « agent étranger » auprès du ministère de la Justice, remplissent des déclarations fiscales et se conforment à la législation prévue par le Foreign Agents Registration Act (FARA). Celui-ci exige que les personnes agissant en tant qu’agents de mandants étrangers « divulguent périodiquement au public leur relation avec le mandant étranger, ainsi que les activités, les recettes et les déboursements à l’appui de ces activités. » L’objectif principal de la loi est de promouvoir « la transparence en ce qui concerne l’influence étrangère aux Etats-Unis » et de permettre « que le public américain et ses législateurs connaissent la source de certaines informations destinées à influencer l’opinion publique, la politique et les lois des Etats-Unis, facilitant ainsi une évaluation éclairée de ces informations par le gouvernement et le peuple américain [30] ». Bien entendu, rajoute le texte officiel, « les lois qui sont généralement applicables à tous les Américains peuvent s’appliquer aux ONG, telles que les restrictions sur la réception de contributions d’une organisation terroriste. Il existe également des restrictions sur le soutien financier direct des candidats politiques par des personnes étrangères. »
Somme toute, la seule différence entre le Nicaragua et les Etats-Unis, est qu’ici on évoque la « Loi 1040 » et là le « FARA »…

Au sein de la Division de la Sécurité nationale du Département de la Justice, une Unité FARA est responsable de l’administration et de l’application de la législation. Pour ce faire, elle identifie les violations, examine les dossiers pour détecter les lacunes et inspecte les livres et registres des déclarants. Un non respect délibéré du FARA entraîne une peine de prison pouvant atteindre cinq ans, une amende pouvant allant jusqu’à 250 000 dollars, ou les deux [31].

Treize pays de l’Union européenne disposent de lois concernant le financement politique étranger. En Suède, recevoir de l’argent d’une puissance extérieure ou d’une personne agissant en son nom est une infraction pénale si l’objectif est d’influencer l’opinion publique sur des questions relatives au gouvernement du pays ou à la sécurité nationale [32]. En Italie, le fait de recevoir de tels fonds pour mener des activités politiques nationales est passible de sanctions ne pouvant être inférieures à 10 ans d’emprisonnement (articles 243 et 246 du code pénal).

Juste pour rire : un citoyen américain pourrait-il, comme au Nicaragua (et au Venezuela), sans désagrément aucun, demander à une puissance étrangère d’imposer des sanctions à son pays, ou même réclamer et militer activement pour une invasion militaire ? Les articles 2381 à 2390 de l’United States Federal Sentencing Guidelines (USGG ; directives de condamnation des Etats-Unis), contiennent les définitions et les sanctions relatives aux crimes de trahison, d’incitation à la trahison, de rébellion ou d’insurrection, de conspiration séditieuse, d’incitation au renversement du gouvernement, d’enregistrement d’organisations étrangères, etc. Tous ces crimes font l’objet de poursuites au niveau fédéral et, en fonction de leur gravité, peuvent entraîner des peines d’amendes, d’interdiction de se présenter à des élections, d’emprisonnement ou de mort. Qu’on se rassure… On ne réclame ici la chambre à gaz pour personne ! A Managua non plus. La Constitution de la République entrée en vigueur le 9 janvier1987, sous le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega, précise dans son article 23 : « La peine de mort n’existe pas au Nicaragua. » Les barbares ne sont pas ceux qu’on croit.

 

Coopération espagnole

 

Après avoir reçu les directeurs du Centre nicaraguayen des droits de l’Homme (Cenidh) et de l’IEEPP, qui venaient de se voir ôter leur personnalité juridique, le Quai d’Orsay, le 13 décembre 2018, réitérait sa « vive préoccupation face à la dégradation de la situation des droits de l’Homme au Nicaragua ». Le 16 juillet précédent, il avait appelé les autorités de Managua à « cesser leur répression ». Le gouvernement français aime bien donner des leçons. Quitte à perdre la mémoire. Si prompt à condamner le gouvernement sandiniste, il semblait avoir oublié l’épisode des Gilets jaunes : 12 107 interpellations, 10 718 gardes à vue, 3 100 condamnations dont 400 peines de quelques mois à trois ans de prison, avec mandat de dépôt (incarcération immédiate) [33].

En demandant « la libération immédiate de Mme Cristiana Chamorro  », en mêlant sa voix à celle de l’Espagne en particulier et de l’UE en général pour condamner, entre autres, les lois « liberticides » sur la cyber-sécurité – « Loi Poutine », d’après le Financial Time – et sur « les agents étrangers », Paris persiste et signe. Amusant ! Dans une « Tribune pour l’Europe » publiée le 5 mars 2019 dans plusieurs quotidiens européens, le président Emmanuel Macron proposait « que soit créée une Agence européenne de protection des démocraties qui fournira des experts européens à chaque Etat membre pour protéger son processus électoral contre les cyber-attaques et les manipulations. Dans cet esprit d’indépendance, nous devons aussi interdire le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères ».

Dans le même esprit, à la tête du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), Stéphane Bouillon a annoncé, le 2 juin 2021, qu’il a l’intention de mettre sur pied, dès la rentrée de septembre, un service à compétence nationale chargé de traquer les ingérences étrangères dans le domaine de l’information. « Il ne s’agit pas de faire du renseignement, a-t-il précisé, mais d’identifier ce qui est en train de devenir pandémique sur le plan informationnel et si cela émane d’un pays étranger ou d’une organisation étrangère, qui visent à déstabiliser l’Etat sur le plan politique [34] ».

Quelques temps auparavant (septembre 2020), Raphaël Glucksmann, l’homme qui, modestement, à la tête de son groupuscule Place publique (proche du Parti socialiste), veut « refonder la gauche » française sur une base « européiste » et « otanesque », a pris la tête d’une Commission spéciale de l’Euro-parlement sur « l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, y compris la désinformation ». Avec pour objectif d’« évaluer le niveau des menaces, qu’il s’agisse des campagnes de désinformation, du financement des partis ou campagnes politiques, ou des attaques hybrides », celle-ci devra « examiner la transparence du financement des partis et des campagnes, vérifier les actions et les règles nationales ainsi que les influences extérieures à travers des entreprises, des ONG ou des technologies ». Commentant sa désignation, Glucksmann a souligné  : « L’ère de la naïveté européenne est terminée. »

Qu’on ne s’en étonne pas : celle du Nicaragua aussi.

Illustration : Cristiana Chamorro – La Voix des Amériques (capture d’écran)


 


[1https://www.medelu.org/Nicaragua-une-contre-enquete

[2Fruto Chamorro Pérez (1854-1855), Pedro Joaquín Chamorro Alfaro (1875-1879), Emiliano Chamorro Vargas (1917-1921), Diego Manuel Chamorro Bolaños (1921-1923) et enfin Violeta Barrios de Chamorro (1990-1996).

[3Bleu et blanc : couleurs du drapeau nicaraguayen.

[4En espagnol, « paro » signifie « grève ». Mais, comme en Colombie ces dernières semaines, le concept dépasse très largement une interruption de l’activité salariale (d’autant que le secteur informel regroupe la majorité des travailleurs). Il s’agit d’une paralysie du pays par les secteurs contestataires les plus divers de la société.

[5Contre-révolutionnaires qui, entraînés, équipés et financés par Washington ont affronté militairement la révolution sandiniste pendant toutes les années 1980.

[6https://www.diariolibre.com/actualidad/internacional/nicaragua-oposicion-forma-coalicion-nacional-contra-ortega-CN19726631

[7https://100noticias.com.ni/politica/101623-lider-campesino-motivos-retirarse-alianza/

[8https://www.medelu.org/Avec-Evo-ou-sans-Evo

[9https://thegrayzone.com/category/nicaragua/

[10https://bbackdoors.wordpress.com/2018/11/06/how-the-usaid-prepared-the-conditions-for-a-non-violent-coup-detat-against-the-nicaraguan-government-part-i/

[11Dans le New York Times du 1er juin 1986, le premier président de la NED, Carl Gershman, a expliqué sans détour : « Il serait terrible pour les groupes démocratiques du monde entier d’être vus comme subventionnés par la CIA. C’est parce que nous n’avons pas pu continuer à le faire que la Fondation a été créée. »

[12https://www.laprensa.com.ni/magazine/reportaje/las-grandes-victorias-de-la-contra-sobre-el-ejercito-popular-sandinista/

[13Luis Galeano, María Lily Delgado, Miguel Mora Barberena, Dino Andino, Gerald Chávez, Roberto Mora, Lucía Pineda y Wendy Quintero, Jenifer Ortiz, Héctor Rosales, Álvaro Navarro, Uriel Hernández, Uriel Pineda, Carlos Salinas, Jackson Orozco, Leticia Gaitán, Fidelina Suárez, Patricia Orozco, Anibal Toruño.

[14https://thegrayzone.com/2021/06/01/cia-usaid-nicaragua-right-wing-media/

 

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