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10 juillet 2019 3 10 /07 /juillet /2019 08:30
Frida Kahlo et Diego Rivera dans une manifestation du Syndicat des Travailleurs Techniques, peintres et sculpteurs le 1er mai 1929. Ce syndicat, véritable vecteur de la révolution muraliste, qui avait pour membre Rivera, Orozco, Siqueiros et Charlot, s'était doté d'un journal, "El Machete", au titre flanqué de la faucille et du marteau

Frida Kahlo et Diego Rivera dans une manifestation du Syndicat des Travailleurs Techniques, peintres et sculpteurs le 1er mai 1929. Ce syndicat, véritable vecteur de la révolution muraliste, qui avait pour membre Rivera, Orozco, Siqueiros et Charlot, s'était doté d'un journal, "El Machete", au titre flanqué de la faucille et du marteau

Frida Kahlo, portrait de la portraitiste

Frida Kahlo, portrait de la portraitiste

Tina Modotti et Frida Kahlo

Tina Modotti et Frida Kahlo

Frida et Diego Rivera, 1928

Frida et Diego Rivera, 1928

Frida et Diego Rivera (1950)

Frida et Diego Rivera (1950)

Frida sur son lit d'hôpital et de torture juste avant sa mort

Frida sur son lit d'hôpital et de torture juste avant sa mort

L'excellent et émouvant film "Frida" (2002) de Julie Taymor avec Salma Hayec a permis au grand public de redécouvrir la beauté torturée des oeuvres de Frida Kahlo et sa vie passionnée et douloureuse prise dans les tourmentes de l'amour, du handicap et de l'histoire.   

Récemment, une exposition au Grand Palais à Paris a permis de découvrir directement certaines des oeuvres les plus célèbres de l'artiste mexicaine, dans le contexte de la peinture de l'art du du début du XXe siècle au Mexique.

Frida Kahlo est née le 6 juillet 1907 à Coyocan, banlieue chic de Mexico. Elle est la fille d'un émigrant allemand, Karl Wilhem Kahlo, joallier puis photographe, et de Matilde Calderon Gonzalez, fille d'un général espagnol et d'une famille d'ascendance indienne.

Elle passe son enfance d'un contexte de guerre civile, avec la révolution de Maduro contre la dictature de Portifirio Diaz en novembre 1910, suivie de dix années d'affrontement d'une extrême violence avec la guerilla de Zapata et Pancho Villa. Son père, épileptique et taciturne, homme d'ordre et de routines, est cultivé, goûte particulièrement la philosophie de Schopenhauer, lit Nietzsche, Goethe, Schiller. Frida, à qui une attaque de poliomyélite à six ans laisse une jambe atrophiée, fait des études brillantes, parmi les premières filles admise à l'Ecole préparatoire nationale de Mexico, se destine à la médecine.

C'est la préférée de son père, qui la laisse grandir comme un "garçon manqué", apprendre le dessin et la peinture. La chute de la dictature de Diaz, qui provoque un appauvrissement de la famille, le père, photographe officiel des monuments historiques, se retrouvant privé d'une partie de ses commandes, et Frida a été obligée de faire tout un tas de petits métiers quand elle était adolescente: comptable dans une scierie, caissière dans une pharmacie, sténéodactylographe, apprentie graveuse. 

Le 17 septembre 1925, alors qu'elle se déplace en bus avec son petit ami Alejandro, elle est victime d'un terrible accident quand un tramway percute le bus et l'éventre, écrasant de nombreux passagers. Triple fracture à la colonne vertébrale, fracture des côtes; fracture de la clavicule, triple fracture du bassin, perforation du vagin, onze fractures à la jambe droite, Frida était promise à la mort mais se rétablit provisoirement grâce à la force de sa volonté de fer.

Pendant un mois, à l'hôpital, sa soeur aînée, la proscrite, celle qui s'est enfuie de chez elle à quinze ans avec la complicité de Frida, pour vivre avec son petit ami, veille sur elle. A l'hôpital, Frida lit Bergson, Proust, Zola, Jules Renard, des articles sur la révolution russe. Elle écrit à son amoureux Alejandro dès qu'elle est en état de tenir un crayon.    

Après la sortie de l'hôpital, le 17 octobre 1925, commence une longue période de convalescence pour cette jeune fille de 18 ans, d'immobilisation dans des corsets de plâtre successifs. Alejandro se fait distant, il finit par partir en Allemagne et ne reviendra au Mexique que fin 1927. 

Quand elle quitte son plâtre, Frida abandonne ses études, se rapproche du leader communiste estudiantin German de Campo, et d'un groupe d'artistes bohème où l'on trouve  la belle comédienne et photographe Tina Modotti, le jeune et romantique révolutionnaire cubain Julio Antonio Mella, adversaire du dictateur Machado et premier secrétaire du parti communiste cubain, qui sera assassiné au bras de Tina Modotti dans une rue de Mexico. Frida s'inscrit au Parti communiste mexicain (PCM) et Tina lui fait cadeau d'une broche en émail, faucille et marteau, qu'elle épingle elle-même sur son corsage noir.

La biographe de Frida Kahlo, Christina Burrus, raconte que c'est "chez Tina, modèle du muraliste, pour la déesse de la Fertilité dans les fresques du "Chant à la terre et à ceux qui la travaillent et qui la libèrent" de l'ancienne chapelle de Chapingo qu'elle rencontre Diego Rivera, plus de quarante ans; plus d'un mètre quatre-vingts, cent cinquante kilos, l'un des Tres grandes, celui qui avec José Clémente Orozco et David Alfari Siqueiros s'est vu confier par José Vasconcelos, le ministre de l'Education publique, la mission d'instruire et d'élever le peuple mexicain - analphabète à 80% - en lui racontant son histoire sur les murs des édifices publics".      

Diego a déjà connu plusieurs femmes - Maria Gutierrez Blanchard, rencontrée en Espagne, la Russe Angelina Beloff, rencontrée à Paris, Marevna Vorbev-Stebelska, et la sensuelle Lupe Marin, devenue son épouse dont il a deux enfants - mais il tombe sous le charme de Frida, et se fiance avec elle, malgré les réticences du père de Frida. "L'union d'un éléphant et d'une colombe", commente, amère, la famille de Frida, dont le père seul est présent au mariage, le 21 août 1929.

Frida, par solidarité avec Diego, démissionne alors du Parti Communiste Mexicain, qui a exclu son mari du Comité Central, après un voyage en Union Soviétique décevant pour Diego Rivera. Bientôt, elle attend un bébé mais avorte, pour des raisons médicales.

En novembre 1930, Frida et Diego partent pour San Francisco, recommandé par de riches collectionneurs mexicains qui permettent aux autorités américaines de surmonter leur méfiance et leur répulsion pour ce communiste qu'est Diego Rivera. Le couple revient au Mexique en juin 1931, Diego étant chargé de décorer l'escalier monumental du Palais National.  En novembre 1931, les époux regagnent les Etats-Unis, pour que Diego y travaille au Moma de New-York et à Détroit. Frida s'ennuie à New-York, dans l'ombre de la gloire de Diego, elle est indignée par les inégalités sociales, la grande pauvreté crée par la Dépression, par les hôtels où les Juifs sont interdits de séjour. 

En juillet 1932, Frida perd son deuxième enfant aux Etats-Unis, à cause des complication dues à son accident. Elle commence à se mettre à la peinture à cette époque, dépeignant avec beaucoup de crudité, et un sens du symbolisme, la cruauté de la vie et la souffrance. 

 

 

      

Fresque de Diego Rivera au Palais National de Mexico

Fresque de Diego Rivera au Palais National de Mexico

Frida et l'avortement (1932)

Frida et l'avortement (1932)

Frida Kahlo - Auto-portrait à la frontière du Mexique (1932)

Frida Kahlo - Auto-portrait à la frontière du Mexique (1932)

Frida Kahlo photographiée par son père en 1932 après la mort de sa mère, Mathilde Calderon

Frida Kahlo photographiée par son père en 1932 après la mort de sa mère, Mathilde Calderon

Fresques de Rivera au Rockefeller Center de New-Yor: "L'Homme à la croisée des chemins envisageant avec espérance et élévation le choix d'un avenir meilleur" (1933)

Fresques de Rivera au Rockefeller Center de New-Yor: "L'Homme à la croisée des chemins envisageant avec espérance et élévation le choix d'un avenir meilleur" (1933)

La mère de Frida, Mathilde, meurt en septembre 1932 d'un cancer du sein. Son enfant, puis sa mère, cela fait beaucoup pour Frida, qui rejoint Diego à Détroit. Diego est bientôt obligé de quitter les Etats-Unis car les thématiques communistes et marxistes de ses peintures murales au Rockefeller Center, à Manhattan, sont victimes d'une violente campagne de presse. Diego Rivera refuse de remplacer la tête de Lénine comme Rockefeller l'invite à le faire. Les fresques sont détruites quelques mois plus tard.

Frida reprend de la vigueur pour mobiliser et défendre la liberté de l'art. Son argent dépensé, en décembre 1933, grillé pour les grosses commandes officielles ou privées aux Etats-Unis, Diego Rivera consent enfin à revenir au Mexique. La maison design des Ribera devient selon les mots de Christina Burrus, "la Mecque de l'intelligentsia internationale: écrivains, peintres, photographes, musiciens, comédiens et militants s'y croisent dans une atmosphère bohème". Frida souffre des infidélités de Diego. 

Elle est victime d'un nouvel avortement contraint, au troisième mois de grossesse. Son pied la fait souffrir atrocement. "Diego, écrit Christina Burrus, est furieux d'être rentré au Mexique et se venge de son humiliation new-yorkaise au deuxième étage du palais des Beaux-Arts en faisant figurer John D. Rockefeller au milieu des prostituées, dans une scène de débauche où une hélice géante agite les germes de la syphilis". Il couche avec la soeur de Frida, qui ne le supporte pas, va prendre un appartement seule au début de 1935 et peint des tableaux atroces où la souffrance se lit à coeur ouvert.       

Mais Frida et Diego reprennent bientôt leur vie commune mouvementée et déchirée par les disputes et les infidélités, se mobilisent pour le camp républicain au début de la guerre d'Espagne, aidant à collecter des fonds. En 1937, ils accueillent de la maison de famille de Frida, la Casa Azul, Léon Trotski, impitoyablement pourchassé ainsi que sa famille par Staline et ses agents, et Natalia Sedova, tous les deux chassés de Norvège.  Trotski ne parlant pas un mot d'espagnol à son arrivée, c'est Frida qui lui sert de guide et d'interprète au Mexique. Ils communiquent en anglais et ont une liaison amoureuse de quelques mois, même si Frida, régulièrement trompée, continue à aimer Diego, qui est paradoxalement très jaloux lui-même. 

André Breton et sa femme Jacqueline rejoignent bientôt eux aussi Frida et Diego, Breton et Trotski écrivant ensemble le manifeste "Pour un art révolutionnaire et indépendant". Le galeriste américain Nicolas Levy propose une exposition à Frida dans sa galerie new-yorkaise, sa première exposition personnelle. Breton écrit au sujet des oeuvres de Frida: "L'art de Frida Kahlo est comme un ruban bigarré noué autour d'une bombe". 

Loin de Diego, Frida couche avec Julien Levy, puis avec le photographe Nickolas Murray qui l'a aidé à monter son exposition à New-York, qui s'avère une franche réussite: la moitié des tableaux vendus, une critique enthousiaste. En janvier 1939, Frida gagne la France à l'invitation des surréalistes et anciens dadas pour y faire connaître son art, est hébergée chez les Breton, 32, rue Fontaine, dans le IXe arrondissement de Paris. Elle écrit à Nickolas Muray resté à New-York, avec une belle emphase ordurière : "Jusqu'à mon arrivée, les peintures étaient à la douane, parce que ce fils de pute de Breton n'avait pas pris la peine de les sortir. (...). La galerie n'était absolument pas prête pour l'exposition (...). J'ai dû attendre des jours entiers comme une imbécile jusqu'à ce que je fasse connaissance de Marcel Duchamp (peintre merveilleux) qui est le seul à avoir les pieds sur terre dans cette bande de cinglés de dingos de fils de putes de surréalistes".  Elle est exposée par le marchand de Dali avec d'autres tableaux et objets évoquant le Mexique et ne se sent pas reconnue à sa juste valeur. Elle rencontre Paul Eluard, Max Ernst, qui la fascine, et qu'elle juge glacial. "Yves Tanguy et Juan Miro sont enthousiastes, Kandinsky est touché aux larmes par son oeuvre, Picasso lui offre une paire de petites mains montées en boucles d'oreilles, en symbole d'amitié", raconte Christina Burrus.

En mars 1939, elle quitte Le Havre pour New-York où elle découvre que son amant Nickolas Muray s'est trouvé un autre amour. Quand elle revient au Mexique, c'est pour retrouver sa soeur dans la vie de Diego. Trotski a quitté la Casa Azul, en désaccord avec Diego Rivera, qui a quitté la IVe Internationale. En octobre 1939, Frida Kahlo  et Diego Rivera divorcent par consentement mutuel. Frida se sent seule, est victime d'une dépression, se met à boire. Ses oeuvres du moment sont tourmentés, hantées par la mort, le suicide.

Trotski échappe à une première tentative d'assassinat en mai 1940 avant d'être tué à coups de piolet par Ramon Mercader, agent de Staline, que Frida a connu à Paris. Elle est arrêtée, soupçonnée par les autorités mexicaines, et subit un long interrogatoire.

Puis elle rejoint Diego à San Francisco et se remarie avec lui un an après leur divorce, ayant retrouvé un certain équilibre s'accommodant des infidélités réciproques. Ils s'installent à nouveau à la Casa Azul même si Diego conserve son atelier-garçonnière.    

Le père de Frida, devenu misanthrope et encore plus taciturne après la mort de sa femme, meur en avril 1941. Frida est très affectée. Diego, même s'il a quitté la IVe Internationale, est à la fois inquiet après l'invasion de l'URSS et la cible des attaques des communistes mexicains du PCM. En 1943, Frida est nommée professeur de l'Ecole de peinture et de sculpture du ministère de l'Education mexicain. Elle travaille au côté de l'artiste Benjamin Perret.

En 1944, les séquelles de son accident se font encore sentir, plus cruellement que jamais. Elles ne peut plus se tenir ni assise, ni debout, elle est obligée de porter un corser d'acier et de rester immobile alitée pendant des mois. Elle supporte la douleur grâce à la morphine mais en devient accroc. Ses peintures se font de plus en plus obsessionnelles et douloureuses. Les drogues la plongent dans un état second propice aux cauchemars.

En 1948, elle est admise à nouveau au Parti Communiste, et y plaide contre l'arme atomique. Sa ferveur communiste va croissant à mesure qu'elle s'enfance de les souffrances et les infirmités de son hospitalisation. Une dernière fois, le 2 juillet 1954, elle prend part avec Diego à une manifestation communiste pour protester contre la destitution du président du Guatemala, Jacobo Arbenz. Ce sera la dernière sortie officielle du couple Rivera - Kahlo en tête des manifestants, et Frida, en mater dolorosa, sur son fauteuil roulant.  

Frida meurt à 47 ans à la Casa Azul le 13 juillet 1954, après avoir offert une bague la veille à Diego pour leurs 25 ans de mariage. On dit que dans son chagrin Diego Rivera, au sortir du corps du crématorium, s'empara d'une poignée de centres de Frida Kahlo et l'avala.  

 

A lire:

Frida Kahlo, "Je peins ma réalité" , Christina Burrus (Découvertes Gallimard) 

Autres articles d'Ismaël Dupont: 

Tina Modotti (1896-1954): photographe et agent communiste cosmopolite au destin extraordinaire

Mexique enchanté, Mexique maudit, Mexique de l'art et de la culture révolutionnaires: une exposition magnifique au Grand Palais à Paris sur les artistes du Mexique entre 1900 et 1950

 

 

"Auto-portrait aux cheveux coupés" (1940): tableau symbolique que peint Frida après son divorce avec Diego

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Leon Trotski et Frida Kahlo

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Frida Kahlo et la statue olmèque (1939) - photographiée par Nickolas Muray

Frida Kahlo et la statue olmèque (1939) - photographiée par Nickolas Muray

Frida Kahlo - autoportrait (1940)

Frida Kahlo - autoportrait (1940)

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9 juillet 2019 2 09 /07 /juillet /2019 08:23
Tina Modotti

Tina Modotti

COMMUNIST'ART: Tina Modotti (1896-1942): photographe et agent communiste cosmopolite au destin extraordinaire
Tina Modotti photographiée nue sur la plage - par Edward Weston

Tina Modotti photographiée nue sur la plage - par Edward Weston

Sombrero mexicain avec marteau et faucille - Tina Modotti (1927)

Sombrero mexicain avec marteau et faucille - Tina Modotti (1927)

Bandelier, corn, guitar (1927) - Tina Modotti

Bandelier, corn, guitar (1927) - Tina Modotti

Tina Modotti - Mujer con Bandera (1928)

Tina Modotti - Mujer con Bandera (1928)

Tina Modotti -  Calla Lily (1925)

Tina Modotti - Calla Lily (1925)

1926

1926

Frida Kahlo fumant, par Tina Modotti

Frida Kahlo fumant, par Tina Modotti

"Aujourd'hui reconnue comme une photographe capitale de l'art d'avant-guerre, Tina Modotti passa sa vie à la pointe des mouvements les plus avancés en art et en politique dans la première moitié du XXe siècle. Femme profondément moderne, fumant la pipe et parmi l'une des premières à porter des salopettes en jean, Modotti se moquait des conventions, dans ses relations personnelles ou professionnelles", ainsi s'ouvre la monographie consacrée à Tina Modotti, photographe, par Margaret Hooks (édition Könemann).

Tina Modotti, fut une femme libre, une sacrée beauté, une artiste et une militante au destin extraordinaire.

Elle est née à Udine, dans le Nord de l'Italie, en 1896.

Margaret Hooks rapporte que  "son père, Giuseppe Modotti, la promenait sur ses épaules le 1er mai, pour aller entendre les chants et discours politiques de ses camarades ouvriers. Quelques années plus tard, cherchant à améliorer ses conditions de vie et celles de sa famille, il émigra en Amérique. Son départ plongea la famille dans une pauvreté que Tina ne devait jamais oublier. A 14 ans à peine, elle devint la seule pourvoyeuse de revenus de la famille, travaillant de longues et pénibles heures dans une usine de soie locale. 

Quelques temps après, comme sa situation s'améliorait, Giuseppe fit venir sa femme et ses enfants à San Francisco".

Tina débarque à San Francisco en 1913. Elle trouve rapidement un emploi comme couturière dans le prestigieux magasin I. Magnin. Mais ses employeurs remarquent vite sa beauté romanesque et elle est bientôt employée comme mannequin présentant les dernières collections du magasin.

Elle se fait remarquer par le peintre Roubaix de Abrie Richey qui décide de l'épouser. Un an plus tard, elle abandonne sa carrière de mannequin pour jouer dans le théâtre italien local, participant à des opérettes de qualité médiocre. Malgré tout, son talent d'actrice la fait remarquer par un chasseur de talents de l'industrie hollywoodienne du film muet en pleine évolution. 

Tina Modotti arrive ainsi à Los Angeles fin 1918 et obtint les rôles principaux de deux longs métrages mélodramatiques: "The Tiger's Coat" et "I Can Explain". 

 A Los Angeles, Modotti fréquente le milieu des artistes, des anarchistes, des jeunes hommes qui ont échappé à leurs obligations militaires pendant la première guerre mondiale, tous fascinés par l'art moderne et l'amour libre, le mysticisme oriental et la révolution mexicaine.

C'est grâce à ce nouveau groupe d'amis que Modotti rencontre le célèbre photographe américain Edward Weston, alors marié et père de quatre garçons. La liaison entretenue par Modotti et Weston conduit Robo, le mari de Modotti, à se retirer temporairement au Mexique où il mourut subitement et tragiquement de la variole, deux jours après que Modotti l'ait rejoint. Elle resta à Mexico pour superviser une exposition des travaux de Robo, de Weston, et d'autres photographes américains, mais son séjour fut brutalement interrompu par la nouvelle de la maladie, puis de la mort de son père.   

"Cette double perte, commente Margaret Hooks, et la relation qui s'intensifiait entre elle et Waston suscitèrent une nouvelle prise de conscience chez Modotti. Elle ne pouvait plus se satisfaire des rôles stéréotypés que lui offrait Hollywood, ni de son rôle de modèle devant les objectifs de Weston". Elle commença à travailler à la photographie avec Weston et son ami Hagemayer. Son oncle Pietro Modotti était déjà photographe à Udine.

En juillet 1923, Modotti retourna au Mexique, cette fois avec Weston, son fils Chandler et un accord aux termes duquel Weston lui apprendrait la photographie en échange de son aide au studio. Le Mexique post-révolutionnaire était en pleine effervescence sociale et culturelle et leurs maisons de Mexico devinrent des lieux de réunions célèbres où se retrouvaient écrivains, artistes radicaux tels que Diego Rivero, Anita Brenner ou Jean Charlot. Le samedi soir, des fêtes tumultueuses étaient l'occasion de se travestir, de fomenter des révolutions et d'échanger des idées sur l'art.

Instruite par Weston, Tina Modotti explora les possibilités d'un art photographique avant-gardiste et volontiers formaliste. 

Mais plus son séjour à Mexico se prolongeait, plus elle éprouvait la nécessité de s'engager socialement dans son art, pour représenter le peuple en prise avec la réforme agraire et les injustices sociales.

Au coeur de la révolution culturelle mexicaine se trouvaient les fresquistes monumentaux toujours en concurrence pour trouver un espace mural apte à recevoir leurs somptueuses et immenses peintures. Son amitié avec ces peintres, en particulier avec Diego Rivera pour qui elle posa à de nombreuses reprises, fit de Modotti la photographe la plus recherchée pour ce type de travaux. Elle fut influencée par les idées communistes de ces peintres muralistes.

La rupture avec Weston eut lieu en novembre 1926. Après le départ de Weston, Modotti entra dans sa période la plus productive en tant que photographe. La demeure de Modotti était devenue un foyer d'activité pour les exilés d'Amérique Latine dont elle soutenait activement les luttes de libérations nationales. C'était aussi un lieu de rendez-vous pour des artistes mexicains comme Rufino Tamayo, le photographe Manuel Alvarez Bravo et la jeune Frida Kahlo. En 1928, elle partagea pendant plusieurs mois la vie d'un jeune révolutionnaire cubain en exil, Julio Antonio Mella, qui fut abattu devant elle par des opposants politiques dans une sombre rue de Mexico.

En dépit du caractère clairement politique de cet assassinat, le gouvernement mexicain se servit du procès contre les communistes, essayant de démontrer leur supposée immoralité en impliquant Modotti dans un "crime passionnel". "L'enquête qui s'ensuivit, raconte Margaret Hooks, prit la tournure d'une véritable inquisition sur la vie sexuelle de Tina Modotti. Sa maison fut retournée par la police et les études de nus que Weston avait fait d'elle saisies comme preuve de son immoralité, ce qui causa un tort irréparable à sa réputation et à sa carrière".

Modotti finit par être acquittée, mais l'assassinat de Mella et l'épreuve du procès provoquèrent chez elle une violente réaction qui trouva à s'exprimer dans l'engagement social. Elle s'engagea à fond dans le photojournalisme dans le journal communiste mexicain  de Mella, El Machete?   

Au début 1930, un attentat dirigé contre le président du Mexique et une vague de répression consécutive sur les membres du PCM eurent pour conséquence l'arrestation de Modotti. Elle retrouva Vittorio Vidali, agent soviétique, italien comme elle, qu'elle avait rencontré à Mexico en 1927 et tous deux gagnèrent l'Europe. Vidali tenta de convaincre Modotti de la suivre à Moscou mais elle souhaitait s'installer à Berlin. Là, elle fut en contact avec le Bauhaus. Déçue par l'Allemagne, elle rejoignit Vidali à Moscou six mois plus tard. Et de là, décida de se consacrer entièrement à la lutte pour le communisme et contre le fascisme en travaillant pour le Secours Rouge International. Utilisant plusieurs identités différentes, elle pénétra dans des pays sous régimes fascistes pour y assister les familles des prisonniers politiques. En 1936, Modotti et Vidali étaient en Espagne dès le début de la guerre civile, participant à la défense de Madrid sous les noms de "Commandante Carlos" et de "Maria". Tina Modotti joua alors un rôle important dans l'organisation de l'aide internationale à la cause républicaine.

Après la défaite des républicains en 1939, elle rentra à contrecoeur au Mexique sous une identité d'emprunt - Dr. Carmen Sanchez - elle évita les amis des amis des années 20, préférant la compagnie des réfugiés politiques en provenance de pays sous contrôle fasciste.

Vers la fin de 1941, elle reprit peu à peu contact avec certains de ses anciens amis, comme le fresquiste Clemente Orozco. Le 6 janvier 1942, rentrant d'un dîner chez un ami, l'architecte du Bauhaus Hannes Meyer, elle mourut de ce qu'on présuma être une crise cardiaque sur le siège arrière d'un taxi de Mexico.        

  

Dans "Le livre de Nella", publié en 2019 chez Skol Vreizh, l'histoire de sa mère et de sa famille italienne communiste, Bérénice Manac'h raconte la rencontre de son oncle maternel Angelo avec Tina Modotti en 1936 à Moscou:
 
"Angelo, qui a un peu plus de 16 ans, travaille d'abord pendant quelques mois au service de presse et de propagande du MOPR où il fait la connaissance de la grande artiste frioulane Tina Modotti. Celle-ci a définitivement abandonné la photographie pour se consacrer à son activité de révolutionnaire. Ils dînent ou déjeunent plusieurs fois ensemble au restaurant de l'hôtel Lux ou ailleurs, parfois en compagnie de son compagnon, le révolutionnaire Vittorio Vidali, le futur commandant Carlos Contreras de la guerre d'Espagne. Angelo traduit en français et dactylographie avec deux doigts des textes pour eux. Il est chargé des statistiques sur les brutalités policières envers les ouvriers dans les pays capitalistes. Il parlera de Tina comme d'une femme "un peu spéciale", fascinante, donnant envie de parler de choses sérieuses, que tout le monde aimait bien. Dans notre famille, on racontait qu'Angelo avait dû être un peu amoureux d'elle, qui était de 20 ans son aînée.... Tina est souvent absente de Moscou pour de mystérieuses missions à l'étranger. Un jour, comme Angelo lui rend visite dans la chambre qu'elle partage avec Vidali à l'hôtel Soyouznaïa de la rue Tverskaïa, elle lui fait admirer le magnifique appareil Leica qu'elle vient d'acheter à Berlin. Le garçon s'émerveille devant le premier 24 x 36 qu'il ait jamais vu, avec posemètre intégré. Tina lui tend l'appareil et lui demande de la photographier avec son compagnon. Quelques jours plus tard, elle lui confie le Leica pour une durée indéterminée. Angelo le gardera pendant plus de trois ans. C'est à lui que l'on doit les très rares clichés que l'on connaisse de Tina Modotti à l'époque de son séjour à Moscou, qui sont sans doute les dernières photos d'elle qui existent. Tina ne lui redemandera l'appareil qu'en 1936 lorsqu'elle quittera l'URSS pour s'engager dans les Brigades Internationales avec Vidali, devenant alors la "camarade Maria". Mais, comme le dira poétiquement Pablo Neruda dans ses mémoires, "elle avait jeté son appareil photographique dans la Moskova et s'était juré à elle-même de consacrer sa vie aux tâches les plus humbles du parti communiste". (Le livre de Nella, Bérénice Manac'h, Skol Vreizh, 2019, 22€, , p.47-48)

  Lire aussi dans la rubrique "Communist'Art" du Chiffon Rouge:

Communist'Art: Charlotte Delbo

COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)

COMMUNIST'ART: Paul Eluard - par Hector Calchas

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COMMUNIST'ART - Jacques Prévert, par Hector Calchas

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Communist'Art: Soy Cuba - Un film de Michail Kalatozov, une émotion visuelle incroyable qui laisse enchantés et déconcertés - la chronique cinéma d'Andréa Lauro

 

Tina Modotti dans le film muet "The Tiger's Coat" (1920)

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Tina Modotti et Edward Winston

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Tina Modotti portrait d'Edward Weston (1924)

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Modotti par Edward Weston

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Tina Modotti Edward Weston (1924)

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Tina Modotti et Frida Kahlo

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Enfant mexicain, Tina Modotti

Enfant mexicain, Tina Modotti

Tina Modotti, femme de Tehantepec (1929)

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9 juillet 2019 2 09 /07 /juillet /2019 07:46
Le comité de défense de l'hôpital de Morlaix interpelle les usagers et la direction de l'hôpital sur les conséquences de la fermeture de 41 lits pendant l'été (Le Télégramme, 8 juillet 2019)
Le comité de défense de l'hôpital de Morlaix interpelle les usagers et la direction de l'hôpital sur les conséquences de la fermeture de 41 lits pendant l'été (Le Télégramme, 8 juillet 2019)
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9 juillet 2019 2 09 /07 /juillet /2019 07:16
Grèce. Le triomphe d'une droite dure. Syriza victime de l'austérité imposée par l'Europe (L'Humanité, 8 et 9 juillet 2019)
Grèce. Le triomphe d’une droite dure
Lundi, 8 Juillet, 2019

La Nouvelle Démocratie de Kyriakos Mitsotakis devance largement Syriza d’Alexis Tsipras aux législatives. Ce qui fait craindre une mise aux normes nationales-libérales du pays.

 

La droite de Kyriakos Mitsotakis a remporté les élections législatives anticipées de ce dimanche. Avec un peu plus de 40 % des suffrages, son parti, la Nouvelle Démocratie (ND), semblait assuré de disposer d’une majorité absolue à la Vouli, la chambre unique du Parlement grec. Une prime majoritaire représentant 16,7 % des députés est accordée en effet au parti arrivé en tête dans le système de répartition des sièges à la proportionnelle. Cette victoire s’inscrit comme un nouveau et inquiétant succès d’un parti qui affiche une orientation nationale-libérale, mêlant une très orthodoxe doxa sur le plan du « libre-échange » et de l’économie à une posture ouvertement nationaliste.

Syriza, le parti de gauche du premier ministre Alexis Tsipras, est crédité de 28,5 % des suffrages. Il arrive en seconde position très loin devant les autres formations politiques. La mobilisation d’une partie des électeurs de gauche soucieux de défendre les mesures gouvernementales en faveur des plus démunis n’aura pas suffi à inverser une tendance lourde à l’abstention parmi certains électeurs de gauche, déçus que le gouvernement n’ait pas réussi à tenir les promesses faites avant le scrutin de janvier 2015, qui avait marqué l’accession d’Alexis Tsipras au pouvoir.

« Réduire le périmètre de l’État »

La bascule semble se situer du côté des classes moyennes qui avaient jadis massivement voté Syriza. Fortement mises à contribution pour financer des mesures d’urgence dans la crise humanitaire qui affecte toujours le pays, elles ont boudé les urnes ou se sont laissé séduire par les promesses de baisses d’impôts avancées par Mitsotakis. Le vainqueur ne cache pas sa volonté de « réduire le périmètre de l’État. ». Traduisez : de revenir sur la redistribution des richesses qu’avait pratiquée le gouvernement Syriza contre vents et marées dans la dernière période, après avoir renoué avec la croissance et malgré les conditions de sortie du mémorandum imposé par l’UE.

Les dirigeants de l’eurogroupe et de l’Union européenne (UE) portent ainsi une terrible responsabilité. N’ont-ils pas, durant tout le premier semestre 2015, fait monter en puissance un chantage au Grexit. Au lieu de mettre en œuvre une solidarité européenne, ils se sont montrés intraitables et ils ont gardé le cap sur les règles de fer de la compétition et du monétarisme. Il n’avait alors pourtant échappé à personne combien un retour à la drachme aurait des conséquences tragiques pour le pays. La Grèce qui importe la majeure partie de ses biens de consommation courante aurait été prise dans une nasse infernale qui l’aurait conduite de dévaluations « compétitives » en plans d’austérité encore plus redoutables que ceux qu’elle venait de subir.

Le forcing libéral des nouveaux dirigeants de la Grèce laisse craindre dans l’immédiat une suppression rapide des mesures favorables aux plus pauvres. Quid de la gratuité d’accès aux soins, de ces pharmacies ou épiceries sociales ? Quid de la poursuite de l’augmentation du salaire minimum, revalorisé de 11 % par le gouvernement de gauche ? Quid du sort des petites pensions, voire de la pérennisation d’un 13e mois de retraite ?

La droite grecque a bâti une part de son succès sur un discours ouvertement nationaliste, exutoire commode aux malaises qui traversent une société malmenée par les partenaires européens et aux avant-postes de l’accueil des migrants. S’en prenant à l’accord de Prespa conclu entre Athènes et Skopje en 2018 qui prévoit la reconnaissance de la Macédoine du Nord, Mitsotakis a ainsi entonné une rhétorique, souvent proche de celle des extrêmes droites d’Aube dorée ou de Solution grecque. Selon une approche qui s’interdit d’envisager la Macédoine comme autre chose qu’une entité grecque en se référant à l’Antiquité et à la gloire d’Alexandre le Grand qui régna effectivement autour de… 330 avant Jésus-Christ sur ce territoire, qui fut intégré durant plusieurs décennies à la Fédération des Slaves du Sud (Yougoslavie).

Bruno Odent
Syriza victime de l'austérité imposée par l'Europe
Mardi, 9 Juillet, 2019

Après la victoire du parti de droite de Kyriakos Mitsotakis « Nouvelle Démocratie » aux élections législatives anticipées en Grèce, et l’échec d’Aléxis Tsipras et de son parti, Syriza, entretien avec le député européen Stélios Kouloglou, membre de Syriza.

 

Après la victoire le la droite aux élections européennes, la défaite de Syriza était annoncée. Comment expliquez-vous ce nouvel échec ? 

Stélios Kouloglou. En ce qui concerne les résultats de la Nouvelle Démocratie, il faut prendre en compte le fait que tout le système financier et médiatique a soutenu jusqu’au bout Kyriakos Mitsotakis ( président de N.D., ndlr. ) Il y a vraiment eu une propagande faite pour lui durant les mois précédant les élections. Il y avait une espèce d’embuscade contre Syriza qui était attaqué en permanence. Cela a été une campagne de désinformation magnifique. 

Nous n’avons eu aucun grand débat durant la campagne sur les grandes orientations à donner au pays parce que Mitsotakis n’était pas à la hauteur pour affronter Tsipras.

En dehors de ce poids de la propagande, quelles sont les raisons de fond de l’échec de Syriza ?

S.K. Il y a deux raisons principales à cet échec. D’abord, il y a l’austérité qui a été imposée par l’Union européenne avec le 3ème mémorandum signé par Tsipras, intervenant après les deux précédents. Même si le gouvernement a essayé de l’appliquer de manière plus souple, ça ne suffit pas. Les gens deviennent de plus en plus désespérés et mécontents. Et quand les gens sont désespérés, ils croient au miracle. Mitsotakis n’a rien dit de concret. Il a beaucoup parlé de privatisations de la sécurité sociale et des écoles. Il a promis de faire baisser les impôts en disant que si on baisse les impôts, il y aura de la croissance, et que ce sera le paradis. Mais c’est tout.

La seconde raison, c’est l’accord de Prespa ( accord entre la Grèce et la Macédoine du Nord, actant le nouveau nom de ce pays frontalier de la Grèce, désormais « République de Macédoine du Nord », ndlr. ) 

Cet accord a été attaqué de toutes parts. On nous traitait de traîtres même si tout le monde sait très bien qu’il s’agit du meilleur accord que le gouvernement pouvait signer. Mitsotakis a exploité le sentiment du peuple, il a joué la carte de l’extrême droite. Syriza a beaucoup perdu avec cet accord qui venait s’ajouter au mécontentement social. 

La bonne nouvelle, c’est que le parti d’extrême droite « Aube dorée » n’a pas pu entrer au parlement parce que leurs électeurs ont voté pour Nouvelle Démocratie. Ils l’ont fait à la fois pour se débarrasser de la gauche, et parce qu’ils étaient opposés à l’accord de Prespa. 

En ce qui concerne le pourcentage de Syriza, c’est presque 32%, ce n’est pas négligeable. C’est un résultat que tous les partis européens, qu’ils soient de gauche ou de droite, auraient bien aimé avoir.

Qui sont les électeurs qui ont abandonné Syriza après l’avoir soutenu pendant 4 ans et demi ?

S.K. D’abord, il y a une différence énorme de comportement électoral des citoyens selon leur statut social. On le voit par exemple à Athènes ou à Thessalonique, où les banlieues et les quartiers les plus pauvres ont voté massivement pour Syriza. Tandis que les quartiers les plus riches ou les quartiers de la classe moyenne ont voté pour Nouvelle Démocratie. Syriza a échoué à s’adresser à la classe moyenne, c’est pour cette raison qu’il a perdu la bataille. C’est vrai que la classe moyenne a été beaucoup taxée, beaucoup imposée.

Quelle va être la stratégie de Syriza maintenant ? 

S.K. Il faut changer de stratégie parce qu’on a fait des erreurs. 

A mon avis, il faut appliquer une politique non stalinienne, en s’appuyant sur le principe : « ceux qui ne sont pas contre nous, sont avec nous ». Il faut faire des alliances avec des petites formations et des personnalités plus proches des classes moyennes en adoptant une politique qui leur soit plus favorable. En diminuant les impôts par exemple, et en faisant avancer le développement économique.
Mais il faut aussi reconstruire le parti. 

Avec les élections législatives, nous avions en même temps en Grèce les élections locales. Or Syriza qui aux élections européennes obtenait 25 ou 30% des voix, n’est arrivée qu’à 5% ou 6% dans les listes locales qu’elle soutenait. L’influence électorale de Syriza ne correspond pas du tout à sa base réelle. Sa base correspond à un parti à 3%. 

La bureaucratie du parti n’a pas voulu s’ouvrir. Et c’est aussi la responsabilité de Tsipras. Il a bien dit qu’il fallait ouvrir les portes du parti, mais il n’a pas insisté. Il s’est d’abord préoccupé du gouvernement, des négociations avec l’Union européenne, avec Bruxelles, Merkel, etc. Or - et ceci est très important -, Syriza n’a pas de racines profondes dans la société locale. Nous n’avions personne sur place pour expliquer ce que le gouvernement a fait, notamment beaucoup de petites choses dans le domaine de la santé, de l’éducation, etc. qui ne sont pas connues par le peuple. 

Les jeunes de 18 à 24 ans ont voté massivement pour Syriza, mais il n’y a pas de jeunes dans le parti. On l’a déjà annoncé hier, il faut faire un grand parti du camp progressiste, avec un programme contre le néolibéralisme, pour l’écologie, un programme ouvert à tout le monde.

A quoi faut-il s’attendre désormais avec la droite au pouvoir ?

S.K. Ce qu’ils vont faire d’abord, c’est  de s’attaquer à des questions d’ordre public et de sécurité. Ils ont dit qu’ils allaient embaucher des milliers de policiers. 

Un groupe d’anarchistes par exemple, faisait des petites actions, rien de bien dangereux. Ils allaient dire des pamphlets devant l’ambassade des Etats-Unis ou bien écrire des slogans sur les murs. Ces actions ont été complètement gonflées par la presse. Ou bien, autre exemple, hier un groupe anarchiste qui s’appelle « Rubicon » est entré dans un bureau de vote et a volé deux urnes. Cela a donné des voix à Nouvelle Démocratie qui a exploité tous ces faits en disant qu’ils étaient inspirés par l’idéologie de Syriza. 

Le nouveau gouvernement va aussi attaquer la loi sur les Universités qui est actuellement protégée par une loi d’asile qui interdit à la police de pénétrer dans les universités. Ensuite il va petit à petit appliquer un programme de privatisation de la sécurité sociale et des hôpitaux en donnant le management de l’hôpital public aux sociétés privées. 

La presse qui est aux mains des oligarques va protéger ce gouvernement. Ils vont aussi devoir donner beaucoup d’argent à ceux qui les ont soutenus. Démocratie Nouvelle est complétement endettée. Il faudra qu’elle donne des contrats à ses donateurs. Ce parti a dépensé des sommes d’argent incroyables pour la campagne électorale. On ne sait pas où cet argent a été trouvé, mais c’est sans précédent. Le parti de Mitsotakis doit 250 millions d’euros aux banques, alors qu’ils n’ont pas un sous. Ils ont été beaucoup financés par les grands intérêts privés très puissants. En réalité, Nouvelle Démocratie est très faible. Ce parti sera très vulnérable aux demandes des oligarques.
Côté politique étrangère, rien ne va beaucoup changer. Aléxis Tsipras a mené une politique étrangère très active, en faisant par exemple l’accord de Prespa , ou en travaillant avec les pays du sud de l’UE. Démocratie Nouvelle va mener la même politique, mais en beaucoup plus passif. 

Est-ce qu’Aléxis Tsipras sort affaibli de ce scrutin ?

S.K. Non, il n’est pas menacé. Tsipras a mené une campagne très active en se rendant chaque jour dans une ville pendant plus d’un mois. Il a sous-estimé les résultats des élections européennes, mais il est bien décidé à reprendre l’offensive. Des rumeurs prétendaient ce matin que Tsipras allait occuper un poste à Bruxelles. Mais ce sont des rumeurs infondées.

 

Propos recueillis par Jean-Jacques Régibier
Grèce. Kyriakos Mitsotakis recycle les voix de l’extrême droite
Mardi, 9 Juillet, 2019

Largement devancé par une droite ultralibérale, Alexis Tsipras enregistre une défaite qui n’a, selon lui, rien de « stratégique ». Syriza pâtit de la désaffection des classes populaires mais s’affirme comme second pilier d’un nouveau bipartisme.

 

Son prédécesseur Alexis Tsipras avait choisi en 2015, fait inédit pour un premier ministre grec, de prêter serment sur la Constitution plutôt que sur la Bible. Retour aux Écritures pour Kyriakos Mitsotakis, le chef de Nouvelle Démocratie (ND), investi hier au palais présidentiel à Athènes, au lendemain d’une victoire sans appel de la droite aux élections législatives. Avec 39,80 % des voix et 158 sièges sur 300, les conservateurs raflent, sur la lancée de leur victoire aux élections européennes, la majorité absolue à la Vouli ; ils auront les mains libres pour mettre en œuvre leur programme ultralibéral : accélération des privatisations, diminution de l’impôt sur les bénéfices des entreprises, externalisation de certains services publics et programme d’« évaluation » des fonctionnaires.

Avec sa campagne aux accents extrémistes, le chef de file des conservateurs, héritier de l’une de ces dynasties politiques dont la Grèce a le secret, parvient à siphonner l’électorat d’extrême droite. Sans faire fuir, comme l’espéraient ses adversaires, l’électorat libéral pro-européen. Conséquence : les néonazis d’Aube dorée sont éjectés du Parlement. Ils ne passent pas la barre des 3 %, alors qu’ils frôlaient les 7 % et décrochaient 18 sièges aux élections législatives du 20 septembre 2015. Les nationalistes pro-Russes d’Elliniki Lysi (Solution grecque) font bien leur entrée à la Vouli, mais de justesse, avec 3,72 % des voix et 10 sièges. Quant aux souverainistes d’Anel (Grecs indépendants), longtemps alliés à Syriza et rayés du paysage politique à l’issue du scrutin européen, ils ne se présentaient même pas.

Mitsotakis affûte déjà des propositions dures pour flatter ses appuis les plus radicaux

Kyriakos Mitsotakis tire donc seul parti de la poussée de fièvre nationaliste suscitée par la conclusion de l’accord de Prespes sur le nom de la Macédoine. Par ce traité bilatéral parrainé par Berlin et Washington, la Grèce reconnaît à l’ex-République yougoslave voisine le nom de Macédoine du Nord. La démarche était censée clore une vieille querelle et lever au passage les obstacles à l’entrée de Skopje dans l’Union européenne et l’Otan. Mais l’extrême droite a hurlé à la trahison, le patron de Nouvelle Démocratie lui a emboîté le pas en fustigeant un « recul national » propre à « diviser les Grecs ».

Poussés par un sentiment de souveraineté confisquée, des milliers de Grecs sont descendus dans la rue, au début de l’année, après la ratification serrée de cet accord par le Parlement. Kyriakos Mitsotakis a gagné son pari : cette mobilisation a bien trouvé sa traduction dans les urnes.

Lorsqu’il a pris à l’arraché la tête du parti conservateur en 2015, après la déroute d’Antonis Samaras, cet ancien banquier offrait pourtant le visage d’une droite bourgeoise et policée, d’une « modération » tout européenne. Il s’est vite conformé à la ligne radicale défendue par des transfuges du Laos (extrême droite) comme les anciens ministres de la Santé Adonis Georgiadis et Makis Voridis, piliers de la politique de démolition sociale conduite sous Samaras. Le premier ne jure que par « la patrie, la religion et la famille ». Le second savoure son surnom : la Hache, en référence à l’arme dont il menaçait, à l’université, les étudiants communistes.

Dans ce nouveau paysage politique marqué par la transhumance de l’électorat d’extrême droite vers Nouvelle Démocratie, Kyriakos Mitsotakis promet d’entendre « tous les Grecs », mais il affûte déjà, sur la sécurité et sur l’immigration, des propositions dures, destinées à flatter ses appuis les plus radicaux. Chaleureusement félicité par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, il ne parle plus, par contre, de renégocier « les paramètres du post-plan de sauvetage », entendre les mesures d’austérité toujours imposées par les créanciers de la Grèce, pourtant officiellement sortie du régime des mémorandums.

Dimanche soir, Alexis Tsipras, lui, a sobrement encaissé la défaite annoncée. « L’alternance est la quintessence de la démocratie », a-t-il commenté, en adoptant d’emblée la posture de chef d’une opposition rénovée. Syriza pâtit certes de l’abstention – la plus forte depuis la chute de la dictature – et de la désaffection de classes populaires échaudées par la signature en 2015 d’un troisième mémorandum d’austérité. Mais le parti ne s’effondre pas, fait-on valoir dans ses rangs : avec 31,55 % et 86 sièges, la formation de gauche s’affirme comme second pilier d’un nouveau bipartisme.

Rassemblés dans le Mouvement pour le changement (Kinal), les socialistes de l’ancien Pasok restent durablement marginalisés : ils recueillent 8 % des voix et gagnent 22 sièges seulement, eux qui rassemblaient encore 43,9 % des suffrages en 2009, à l’aube de la crise. Les communistes du KKE confirment de leur côté, avec 5,33 % et 15 sièges, les sévères reculs enregistrés aux élections européennes, municipales et régionales. Symptôme d’une « tendance générale au conservatisme » qui confortera, sous les auspices de la Nouvelle Démocratie, « des choix antipopulaires », regrette le chef du KKE, Dimitris Koutsoumbas.

« Notre peuple punit les gouvernements qui lui imposent des mémorandums»

Toujours à gauche, les dissidents de Syriza qui avaient claqué la porte du parti à l’été 2015 en accusant Alexis Tsipras de « trahison » après le référendum sont littéralement balayés. L’Unité populaire de Panayotis Lafazanis, ancien ministre de la Restructuration de la production, de l’Environnement et de l’Énergie, opposant résolu aux privatisations, n’atteint pas même 1 %. Le Cap vers la liberté de l’ancienne présidente du Parlement, Zoé Konstantopoulou, recueille 1,46 %. Seul Yanis Varoufakis tire son épingle du jeu : sa formation, Mera25, entre à la Vouli avec 3,44 % des voix et 9 sièges. « Notre peuple punit les gouvernements qui lui imposent des mémorandums », affirmait dimanche l’ex-ministre des Finances en commentant les résultats.

Ce scrutin le confirme : les incantations sur le « retour de la croissance » n’ont pas guéri la Grèce, laboratoire européen de violentes politiques d’ajustement structurel. Les politiques d’austérité imposées par des créanciers autoritaires ont profondément et durablement affecté la société grecque, en fragilisant les classes populaires, en broyant les services publics, en compressant les salaires, en faisant de la précarité la règle sur le marché du travail. La gauche grecque, au pouvoir, a endossé cette politique, à l’ombre d’un rapport de force démesurément favorable à la finance. Les fragiles filets sociaux rétablis par Syriza en faveur des plus modestes semblent aujourd’hui dérisoires, devant la hargne d’une droite décomplexée.

Alexis Tsipras, pourtant, assume sans ciller, défend son bilan, promet, dans l’opposition, de tout faire « pour empêcher les manifestations de revanche contre les conquêtes sociales ». Ces résultats, insiste-t-il, ne traduisent pas « une défaite stratégique pour Syriza ». Ils tiennent lieu, à ses yeux, de fondations au « grand parti démocratique » qu’il veut voir prendre corps. « Nous travaillerons durement, avec obstination, afin que la victoire de ND s’avère temporaire », promet-il. L’ancien locataire du palais Maximou est pressé de revenir aux affaires. Avec, pour cap politique, un « progressisme » aux contours encore incertains.

Rosa Moussaoui
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9 juillet 2019 2 09 /07 /juillet /2019 07:12
Référendum ADP. Le PCF espère un million de soutiens en septembre
Mardi, 9 Juillet, 2019

Les communistes ont présenté hier leur mobilisation estivale pour le RIP contre la privatisation d’Aéroports de Paris.

 

Si, selon le décompte quotidien de CheckNews, le rythme de la collecte est tombé à 5 000 signatures en 24 heures en ce début de semaine, le nombre de soutiens engrangés permet de garder de l’avance. Et la démarche, engagée par 248 parlementaires de toute l’opposition (hors RN), peut puiser dans un large réservoir : 75 % des Français se disent « prêts à signer une pétition pour réclamer l’organisation (de ce) référendum », selon un sondage YouGov.

Pour la mise en place d’un « comité de suivi »

Pour animer cette campagne qui durera jusqu’en mars 2020, un nouveau collectif doit voir le jour ce jeudi, a aussi annoncé le PCF. Sous le nom de « marée populaire », celui-ci doit regrouper formations politiques, associations, syndicats… Il pourrait organiser, tout au long de ces huit mois, des rendez-vous nationaux. En attendant, les parlementaires réunis sous l’acronyme CNR (pour Coordination nationale du référendum) ne baissent pas la garde. Outre un courrier au ministre de l’Intérieur pour demander la mise en place d’un « comité de suivi » avec une rencontre hebdomadaire, ils se sont également adressés aux radios et télévisions publiques, ainsi qu’au CSA « pour que dans les meilleurs délais possibles, des dispositions soient prises pour organiser l’information » sur cette procédure qui relève, soulignent-ils, d’un « droit constitutionnel ». Des courriers restés sans réponse jusqu’à présent, ce qui pourrait conduire à une mobilisation devant France Télévisions.

La collecte des signatures pour ouvrir la voie au référendum d’initiative partagée (RIP) contre la privatisation d’Aéroports de Paris (ADP) a passé le cap des 10 % des 4,7 millions de soutiens nécessaires, la semaine dernière. Mais, avec l’été, les initiatives se multiplient pour ne pas perdre le rythme. « Nous allons aller crescendo », a promis hier la sénatrice communiste Éliane Assassi à l’occasion d’une conférence de presse, évoquant la mobilisation des militants et élus communistes, des rendez-vous estivaux et le temps fort que sera la Fête de l’Humanité, en septembre. « Je pense que, malgré toutes les difficultés, nous pourrons aboutir à au moins 1 million de soutiens en septembre », ajoute l’élue. « À chacune de nos initiatives, nous réunissons des centaines de signatures malgré le site digne de l’époque du Minitel », appuie le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, tandis que les critiques à l’égard du dispositif gouvernemental se sont multipliées depuis son lancement, le 13 juin. Encore aujourd’hui, souligne le député PCF Stéphane Peu, qui transformera sa permanence en lieu de collecte dès la semaine prochaine, « énormément de gens, pourtant pas réfractaires à Internet, ne parviennent pas à apporter leur contribution ».

Julia Hamlaoui
Référendum ADP. Le PCF espère un million de soutiens en septembre - L'Humanité, 9 juillet 2019
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9 juillet 2019 2 09 /07 /juillet /2019 07:02
Accord ue-canada. Pourquoi la France doit s’opposer au Ceta
Mardi, 9 Juillet, 2019

Le projet de ratification de ce traité commercial « climaticide » et antidémocratique est examiné aujourd’hui en commission à l’Assemblée nationale, avant un vote le 17 juillet. Associations, syndicats et ONG appellent les députés à s’y opposer.

 

C’est un démenti cinglant au prétendu « virage écologique » d’Emmanuel Macron. En donnant le feu vert à la ratification du Ceta, le président de la République non seulement donne carte blanche aux multinationales pour imposer leurs lois, mais porte la responsabilité d’aggraver encore le réchauffement climatique. Depuis le début de son application partielle, en 2017, ses conséquences néfastes sur l’environnement et la santé ont été largement documentées, notamment dans un rapport commandité par le premier ministre lui-même… La France peut encore s’y opposer. C’est le sens de l’appel de 72 organisations, associations et syndicats, qui exhortent les parlementaires à ne pas le ratifier. D’autant que, après un premier recul sur le Mercosur, la majorité macroniste peine à justifier ce passage en force. À une semaine du vote, voici cinq bonnes raisons d’exiger de vos députés qu’ils s’y opposent.

1. Le pouvoir aux multinationales

C’est l’un des points les plus controversés du traité. Si une entreprise estime qu’un État prend une décision en matière environnementale ou sociale qui nuit à ses investissements, elle pourra porter l’affaire devant un mécanisme d’arbitrage. « Ces tribunaux risquent d’être préjudiciables aux mesures prises par les États dans l’intérêt général, comme en matière de santé ou d’environnement », avertissait la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) en 2016. Et c’est déjà le cas. En 2012, le groupe Veolia a attaqué l’Égypte pour avoir augmenté son salaire minimum et exigé 140 millions d’euros de compensation, argumentant une perte de rentabilité de sa filiale dans ce pays, en vertu d’un accord commercial entre Paris et Le Caire datant de… 1974. En juin, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi) a rendu une décision en faveur de l’Égypte. Même si c’est souvent les États qui remportent les arbitrages, l’intimidation demeure. Et parfois, les firmes transnationales remportent la mise, telle Cargill, qui s’est vu verser 80 millions d’euros de la part du Mexique, lequel avait eu le malheur d’instaurer un impôt sur les sodas pour des raisons de santé publique.

2Un traité « climaticide »

Le Ceta est en totale contradiction avec les engagements pris par la France pour lutter contre le changement climatique. « En important plus de biens et de services des deux côtés de l’Atlantique, on émet plus de gaz à effet serre. Le réchauffement va s’accélérer. C’est incompatible avec l’accord de Paris », juge Maxime Combes, économiste à Attac. D’autant que le Canada est « l’un des pires élèves du G20 en matière de lutte contre le réchauffement », dénonce l’ancien ministre de la transition écologique Nicolas Hulot. Il faut dire que le pays de l’érable est loin de donner l’exemple. Alors que la Chambre des communes du Canada a décrété, il y a quelques jours, « l’état d’urgence climatique », ni une ni deux, le premier ministre, Justin Trudeau, a posé la dernière pièce à l’édifice pour le démarrage cet été de l’allongement de l’oléoduc Trans Mountain. Ce projet devrait permettre aux pétroliers de tout poil de tripler la capacité d’extraction – près de 890 000 barils par jour – des sables bitumineux de l’Alberta. Alors que le plan climat en France, présenté en 2017, prévoit l’interdiction de la recherche et de l’exploitation des hydrocarbures sur le territoire français – une première mondiale –, le pétrole canadien ne rencontrera donc plus d’obstacle pour finir dans le réservoir de nos voitures.

3. Des OGM dans nos assiettes

En juin dernier, le ministre de l’Agriculture français déclarait qu’il refuserait tout « accord qui nuirait aux intérêts des agriculteurs et consommateurs français, aux exigences de qualité sanitaire et alimentaire des standards européens, et à nos engagements environnementaux de l’accord de Paris ». Didier Guillaume a-t-il vraiment pris la mesure des conséquences du Ceta, qui ouvrira le marché européen à 65 000 tonnes de viandes canadiennes issues de bovins engraissés au maïs OGM, aux farines animales et aux antibiotiques ? En clair, les dispositions du texte risquent de réduire la possibilité de réglementer les OGM ou les perturbateurs endocriniens en Europe. Et la forte baisse des barrières tarifaires va affecter de plein fouet le secteur agricole, créant une concurrence déloyale. Une fois n’est pas coutume, syndicats agricoles et ONG sont sur la même position : le Ceta « met en concurrence deux modèles agricoles qui ne jouent pas à armes égales, dénonce ainsi Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA, le principal syndicat agricole français. D’un côté, on demande aux agriculteurs européens de monter en gamme, avec des produits plus sains, d’avoir des pratiques plus respectueuses de l’environnement. De l’autre, on ouvre nos frontières à des produits agricoles qui n’offrent aucune garantie en matière sociale, sanitaire et environnementale ». Pour résumer, les intérêts commerciaux et des investisseurs primeront sur les considérations quotidiennes de la plupart des Européens et des Canadiens, à savoir une alimentation saine et de qualité.

4. Une aberration démocratique

Concocté dans la plus grande opacité, le Ceta, grâce à une anomalie démocratique tout européenne, est déjà appliqué de manière « provisoire » depuis le 21 septembre 2017, avant même le feu vert du Parlement européen et le vote dans chacun des États membres. Pire, la Commission européenne aura tout fait pour désinformer les citoyens, en affirmant notamment que ce traité ne prévoit aucun mécanisme d’arbitrage. Ce qui est vrai, puisque les auteurs du texte lui ont substitué le terme de « système de cour sur l’investissement » (ICS), qui donnera exactement le même pouvoir aux multinationales. Tout retour en arrière pourrait s’avérer extrêmement ardu puisque des clauses – dites « crépusculaires » – prévoient que ces tribunaux pourraient exister encore vingt ans après une éventuelle dénonciation de l’accord ! Ou comment donner les clés des décisions politiques aux multinationales…

5. Une machine à fabriquer de la précarité

La liberté de circulation des marchandises, des services et des capitaux est inscrite dans l’ADN du Ceta. Le Medef y voit déjà des opportunités à saisir pour les entreprises. Et pour cause : dans un contexte de concurrence accrue, les multinationales seront en position de force pour rafler les marchés au détriment des PME. Côté perdants, on compte aussi les travailleurs. En effet, la mise en concurrence des entreprises va entraîner une fuite des capitaux et des investissements là où la fiscalité et les protections sociales sont les plus faibles. Conséquence : le dumping social et fiscal va s’accentuer. Dans leur lettre ouverte, 72 organisations, dont la CGT et Attac, pointent un traité qui « facilite l’entrée sur le marché européen de produits qui ont été élaborés selon des normes inférieures aux standards européens ». Pour les salariés, la prospérité promise ne traversera pas l’Atlantique.

Alexandra Chaignon, Gaël de Santis, Lola Ruscio, Eric Serres et Maud Vergnol
 
Lire aussi:
Accord ue-canada. Pourquoi la France doit s’opposer au Ceta (L'Humanité, 9 juillet 2019)
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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 08:04

Avoir l'extrême droite au pouvoir, c'est un ministre qui appelle à tirer sur des juges qualifiés de "sales communistes" parce qu'ils libèrent une héroïne qui a sauvé des migrants de la noyade, capitaine Carola Rackete.

Salvini est un fasciste... comme l'écrit Mordillat.

Et ça ne choque plus grand monde, malheureusement, où en tout cas par les médias qui font le jeu des Marine Le Pen et Marion Maréchal Le Pen, de voir les fachos au pouvoir en Italie, en Autriche, en Pologne, en Hongrie, aux Etats Unis, au Brésil.

La barbarie est en passe de redevenir notre quotidien! Et que faisons-nous pour repousser la peste brune? Interrogeons-nous collectivement!!! Et surtout, agissons votre défendre une certaine idée de l'Humanité!!!

Fabien Roussel: Carola Rackete: « Un symbole de l’entraide naturelle entre humains »
Jeudi, 4 Juillet, 2019 - L'Humanité

Fabien Roussel  Secrétaire national du PCF

 

En découvrant le sort réservé à Carola Rackete, arrêtée par la police comme si elle avait enfreint la loi alors qu’elle sauvait des vies, j’ai repensé à ma visite au collège Fernig de Mortagne-du Nord, voici un an. Ce jour-là, des enfants de 12 ou 13 ans m’interrogeaient sur mes sujets d’actualité. En retour, je leur ai demandé ce qu’ils avaient retenu, eux, de l’actualité. Vaste programme ! 

Plusieurs mains se sont alors levées pour me parler… de l’Aquarius, au cœur à l’époque d’une vive polémique sur l’accueil des migrants. J’ai d’abord eu peur : ces jeunes élèves allaient-ils reprendre à leur compte les propos mille fois entendus sur « l’impossibilité d’accueillir toute la misère du monde » ou sur « les dangers de créer un appel d’air pour une immigration massive » ?

Tout au contraire, les mots utilisés par les collégiens m’ont touché, ému, parce qu’ils étaient les plus justes, les plus purs, lancés comme une bouffée d’oxygène au milieu d’une conversation d’adultes. Leurs paroles résonnent toujours en moi : « Quand même, ce sont des femmes et des enfants en souffrance ». Ou encore: « Demain, c’est nous qui pourrions être à leur place ». Ou alors: « Ils fuient la guerre, on ne peut pas les laisser tout seuls, sans leur tendre la main. »

 Cette réaction, saine, humaine, généreuse, naturelle est la seule qui devrait nous guider aujourd’hui. Tout comme doit nous inspirer l’action courageuse de Carola Rackete, symbole de l’entraide naturelle des humains entre eux.

Pourtant, j’ai l’impression que beaucoup de chefs d’Etat de l’Union européenne, dont le notre, ont décidé de faire de cette question un sujet d’actualité, polémique, pour diviser les européens et créer des tensions qui ne devraient pas exister. Le mot « accueil » n’existe plus dans leur bouche alors qu’il devrait être le premier à être utilisé.

Résultat de ces choix honteux: 2 262 hommes, femmes et enfants sont morts dans la mer Méditerranée en 2018 car ils n’ont pas été secourus. Leur porter secours devient un délit. Certains pays veulent même créer « le délit de solidarité » et réussissent à marier deux mots qui n’ont rien à faire ensemble.

Pour finir, il serait temps aussi que nous nous attaquions aux causes de ces migrations. Les guerres, les ventes d’armes massives, le pillage des économies locales, l’évasion fiscale qui corrompt et ruine les budgets publics sont souvent la cause de la pauvreté et des exodes massifs. Et dans la grande majorité des cas, les réfugies s’installent dans le pays voisin.

Il est urgent de mettre en place des politiques de coopération et de développement, de promouvoir la paix plutôt que la tension, la solidarité plutôt que la concurrence pour permettre à chaque peuple, à chaque famille, de vivre heureux auprès des siens. A quand une grande politique internationale au service de l’être humain et de la planète ?

Gérard Mordillat « Arrêtons de nous accommoder du fascisme de Matteo Salvini »
Jeudi, 4 Juillet, 2019

Gérard Mordillat Romancier, poète et cinéaste
 

Appelons un chat un chat : Matteo Salvini est un fasciste ; qu'il soit néo ou proto ou tout ce qu'on veut mais c'est un fasciste. Le problème, c'est qu'il n'est pas le seul et que le fascisme de monsieur Salvini, comme le dit Robert Paxton, s'il ne reproduit pas les formes historiques du fascisme est quand même du fascisme. Ce fascisme new-look, new-age, furieusement moderne, prolifère en Europe. Aucun pays n'y échappe et en France il grouille de l'extrême-droite aux macronistes bon teint qui, à bas bruit, défendent la même vision du monde que réclame à grands cris madame Le Pen et consorts : pas d'étrangers chez nous ! Surtout pas de noirs et – horreur des horreurs ! – pas de noirs musulmans ! Et ne parlons pas des Arabes. Qu'ils se noient, qu'ils meurent, ce n'est pas notre problème. Nous sommes blancs, chrétiens, patriotes. Monsieur Macron qui s'est fait baptisé à douze ans, qui se targue d'avoir été l'assistant de Paul Ricoeur a dû rater la lecture de l'évangile de Matthieu : " j'étais étranger et vous ne m'avez pas accueilli, nu vous ne m'avez pas vêtu, malade et prisonnier vous ne m'avez pas visité " (Mt25,35). Monsieur Salivini, comme madame Le Pen, comme monsieur Macron et tous ceux qui communient dans la même bondieuserie additionnent l'hypocrisie, la lâcheté, le cynisme à leur profession de foi de catholique et néo-libérale. Carola Rackete, capitaine du Sea Watch 3, interpellée samedi dernier à Lampedusa par la Police de Matteo Salvini est poursuivie pour avoir sauvé des eaux 42 exilés, hommes, femmes et enfants, venus de Lybie. Que fait la France ? Que fait l'Europe ? Que fait le Pape ? Que fait l'ONU ? Rien ; et c'est bien cela qui porte et qui portera inexorablement le fascisme au pouvoir tant qu'on s'accommodera d'un monsieur Salvini, de ses pratiques, de ses idées. Non seulement il faut que  Carola Rackete soit immédiatement libérée de toute poursuite, que son bateau lui soit rendu et que ceux si prompts à prendre des mesures contre l'Iran, les Russes ou les Vénézuéliens en prennent d'encore plus sévères contre le fascisme italien incarné par Salvini avant qu'il domine l'Europe.

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 07:59
Carola Rackete: «Je me suis sentie livrée à moi-même» - Interview du capitaine courage du Sea-Watch 3 Carola Rackete par Der Spiegel et Médiapart
Carola Rackete: «Je me suis sentie livrée à moi-même»
Par Frank Hornig (Der Spiegel)

« Nous repartirons. Ce sera simplement plus difficile de trouver un capitaine qui acceptera de prendre le risque. » Mediapart publie l’entretien réalisé par Der Spiegel avec Carola Rackete, la capitaine du Sea-Watch 3, qui a osé défier Matteo Salvini et ébranler l’indifférence des dirigeants européens.

Der Spiegel (traduction Mathieu Magnaudeix).– « Si les poursuites contre moi sont abandonnées, je reprendrai la mer. » La capitaine du Sea-Watch 3 est devenue l’emblème de l’Europe humaniste et citoyenne qui agit, quand ses dirigeants s’enferrent dans des négociations technocratiques ayant pour rare dénominateur commun la volonté de fermer les frontières du continent européen.

Mediapart publie, avec son aimable autorisation, l’entretien réalisé par Der Spiegel, notre partenaire allemand au sein de l’European Investigative Collaborations (EIC), avec Carola Rackete, qui a osé défier et braver le leader italien Matteo Salvini et ses interdictions faites à son bateau venu en aide à des migrants en détresse d’accoster en Italie. Après avoir accosté à Lampedusa malgré l’interdiction des autorités, puis avoir été arrêtée avant d’être relâchée, la capitaine de 31 ans se désespère de l’inhumanité des dirigeants européens. « Sur la scène nationale et internationale, personne ne voulait vraiment nous aider (…) Ces êtres humains, personne n’en veut. » Entretien.

Pour beaucoup, vous êtes devenue une héroïne qui a beaucoup risqué afin de sauver des vies. Pour d’autres, vous êtes une figure honnie…

Carola Rackete. J’ai été surprise de voir comment tout cela est devenu personnel. Il ne devrait s’agir que des faits eux-mêmes, l’échec de l’Union européenne à se répartir les personnes secourues, à exercer ensemble cette responsabilité. C’est de cela qu’on devrait parler, pas d’individus comme moi apparus par hasard. Je n’ai pas souhaité cette situation. J’ai remplacé un collègue, c’est lui qui était prévu au planning.

Comment avez-vous vécu les dernières semaines ?

Ce fut difficile. Nous avons passé presque dix-sept jours à bord avec les réfugiés. Après notre arrivée dans les eaux internationales italiennes au large de Lampedusa, alors que nous savions que nous n’avions pas le droit d’entrer, dix cas médicaux particulièrement urgents ont été évacués. D’autres évacuations ont suivi, même si nous avions des doutes médicaux, car notre station médicale n’est équipée que pour les cas d’urgence.

Vous avez ensuite croisé pendant des jours devant Lampedusa...

Nous avons réfléchi à ce que nous pouvions faire. Nous avons d’abord interjeté appel contre l’interdiction d’accoster de l’Italie, appel immédiatement refusé. Nous avons ensuite fait une tentative auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Trente-quatre des personnes secourues à bord et moi, la capitaine, avons déposé une plainte, mais cela a demandé beaucoup de temps.

Quelle était la situation sur le Sea-Watch 3 ?

Chaque jour, la situation médicale et l’hygiène empiraient. Puis nous avons reçu la décision judiciaire de refus. Tout nous est apparu sans issue.

Avez-vous eu des contacts directs avec les garde-côtes italiens   ?

Un jour, une évacuation médicale a été nécessaire, car un de nos passagers était malade et devait immédiatement être débarqué. Nous avons appelé les sauveteurs en mer, les Italiens sont arrivés en moins de deux heures et ont porté assistance, alors que nous étions hors des eaux italiennes. C’est allé vite. Mais ce fut une exception.

 

Pourquoi ?

Nous envoyions chaque jour des rapports médicaux, au centre de coordination des secours à Rome, à l’État pavillon [les Pays-Bas – ndlr], au port de Lampedusa. Mais nous ne trouvions pas d’écoute, personne ne répondait. La plupart du temps, Rome nous répondait : « Nous avons transmis vos rapports au ministère de l’intérieur italien. » Ce fut tout. Nos médecins n’ont plus rien compris. Même politiquement, rien n’a été fait. Le Sea Watch 3 a envoyé des demandes à Malte, à la France, il y avait constamment des requêtes auprès du ministère allemand des affaires étrangères, du ministère de l’intérieur.

Et pas de réactions ?

On nous disait : « On s’en occupe. » Mais en réalité, aucune solution ne s’est dessinée, rien de concret.

Cela vous a-t-il surprise ?

Je savais que ce serait difficile. Le problème de la répartition reste non résolu depuis des lustres. Depuis à peu près un an, la situation est similaire pour tous les bateaux de secours, pensez au cas du Lifeline à Malte, ou à l’Aquarius. À chaque fois, c’est la même question : qui prend ces gens maintenant ? Sur chaque bateau, on ne parle que de ça.

Vous le saviez au début de votre mission.

Nous continuons parce que c’est nécessaire. Mais naturellement, nous avons lancé les opérations du Sea-Watch en sachant que personne ne voulait prendre ces réfugiés. Pas même la Tunisie, que les pays européens voient comme une alternative sûre. Tandis que nous étions en mer, le cargo Mare Dive a attendu quinze jours au large des côtes tunisiennes avec soixante-quinze réfugiés à son bord. Mais les Tunisiens n’ont aucune envie de devenir le prochain port de délestage. Ces êtres humains, personne n’en veut.

À quoi ressemblait la vie à bord ?

Les réfugiés sont presque en prison. Il y a peu de place, pas de sphère privée. La plupart des gens dorment sur le pont arrière sur une tente posée sur le sol, chacun a une couverture en laine. Il y a trois cabines mobiles de w.c.. Il n’y a pas assez d’eau pour se doucher tous les jours. Auparavant, c’est l’organisation Mé­de­cins sans fron­tiè­res qui opérait ces bateaux. À l’époque, les gens passaient au plus trois jours à bord. Ces bateaux ne sont pas conçus pour davantage.

Quelle est l’atmosphère dans le bateau ?

Nous ne pouvions pas leur promettre l’impossible. Personne ne voulait les prendre. Cette situation sans espoir se mélange souvent avec des troubles post-traumatiques. Beaucoup d’entre eux ont vécu des atteintes aux droits humains, ils ont été torturés, vendus, ont travaillé dans des conditions assimilables à de l’esclavage, ou été victimes de violences sexuelles. Nous voulions leur transmettre de la confiance, mais plus cela durait, plus nous perdions la leur.

Vous avez également justifié votre accostage à Lampedusa en expliquant que certains à bord auraient pu attenter à leur vie.

Certains avaient parlé à notre équipe médicale de leurs précédentes tentatives de suicide et nous avaient demandé de prendre soin d’eux, car ils allaient mal. Cela concernait trois personnes au premier chef.

Que vous êtes-vous dit ?

Au début de la mission, dans l’équipe, nous avions discuté et fixé des lignes rouges, à partir desquelles nous aurions l’obligation d’entrer dans un port sûr. Lorsque ces lignes ont été franchies, nous sommes entrés dans le port.

Quelles étaient ces lignes rouges ?

De nombreux passagers auraient dû être pris en charge par des spécialistes. Nous avions un soupçon de tuberculose. Nous ne pouvions ni faire de tests à bord ni prendre cela en charge. Les autres, nous ne pouvions les traiter qu’avec des antidouleurs, sans pouvoir établir de diagnostic. Presque tous avaient besoin d’un suivi psychologique, mais nous n’avions pas de psychologues avec nous. Lorsque vous maintenez des gens pendant deux semaines dans de telles conditions, c’est très explosif.

Que vous ont dit les autorités italiennes ?

La police douanière et financière italienne était déjà venue à bord pour contrôler nos papiers. Ils m’avaient dit : « Capitaine, ne vous énervez pas comme ça, une solution arrive, attendez encore. » J’avais dit : « OK, nous attendons. » Les parlementaires italiens qui avaient été sur le Sea-Watch nous avaient eux aussi donné de l’espoir, il était question de pourparlers entre la France, l’Allemagne et le Portugal. Salvini disait qu’il autoriserait notre accostage quand des États seraient prêts à prendre les gens.

Que s’est-il passé dans les dernières heures avant l’arrivée à Lampedusa ?

La veille au soir, nous avons eu une deuxième évacuation médicale. Un passager devait se rendre en urgence à l’hôpital, il avait de fortes douleurs, sans doute des calculs rénaux. À partir de là, la situation n’était plus tenable. Le sentiment parmi les passagers était : « Faut-il qu’on soit tous malades ou qu’on se jette tous à l’eau pour que quelque chose se passe ? » Par ailleurs, l’équipage lui-même était tout près de ne plus en pouvoir. Chaque jour devenait plus fatigant. À la fin, nous étions totalement désespérés.

Et pendant ce temps-là, les gouvernements européens discutaient de qui prend qui, et quand.

C’est ce que les parlementaires nous ont dit : la solution est en vue, elle sera là dans les prochaines heures. Je ne voulais pas entrer dans le port. Je ne voulais pas enfreindre la loi. Nous avons accru les gardes sur le bateau pour que personne ne se fasse du mal. Ça, c’était jeudi soir. Le vendredi, je me suis levée à six heures et j’ai demandé aux députés : « Elle est où, votre solution ? » Naturellement, il n’y en avait pas. À ce moment-là, je ne sais plus comment continuer. Ça n’allait plus. Je ne pouvais plus garantir la sécurité à bord.

Puis ?

Vendredi après-midi, les douaniers italiens sont revenus à bord est m’ont rendu les papiers. Ils m’ont dit qu’une enquête serait ouverte contre moi pour entrée interdite dans les eaux territoriales et complicité d’entrée illégale sur le territoire. Ils ont pris le cahier de bord du bateau et voulaient repartir. Je leur ai demandé ce qu’ils comptaient faire des quarante personnes à bord, s’ils allaient les prendre. Ils ont répondu par la négative, ils n’en savaient rien. À Berlin, on me dit peu après que Salvini bloquait encore une solution. Je ne voulais pas prendre la responsabilité d’une nuit supplémentaire avec les réfugiés. Alors j’ai décidé d’y aller.

Et lorsque vous êtes entrée dans le port...

Avec leur lumière bleue, les douaniers italiens se sont placés sur la route. Nous sommes entrés vraiment lentement, nous avons arrêté le bateau et l’avons tourné pour accoster à l’arrière. À ce moment-là, j’ai vu le bateau des douaniers italiens placé au milieu du pont pour empêcher notre accostage. Nous avons heurté leur bateau, mais c’était un accident, et pas une attaque contre un navire de guerre, comme certains me l’ont reproché.

Comptiez-vous être arrêtée ?

Je craignais quelque chose comme cela.

Que s’est-il passé après ?

Les fonctionnaires étaient aimables. Après huit heures à la douane italienne, on m’a amenée au camp de réfugiés au milieu de l’île. C’est là-bas qu’est situé le seul poste de police équipé pour les mesures anthropométriques. Là-bas, les personnes que nous avions secourues étaient sur le sol et ont commencé à applaudir lorsqu’ils m’ont vue. Les policiers ont pris mes empreintes digitales. J’ai été placée en résidence surveillée. Et lundi, on m’a amenée en bateau vers la Sicile pour une audition.

Qu’avez-vous dit à la juge de la détention ?

Je lui ai exposé mes raisons et j’ai décrit la collision avec le bateau italien telle que je l’avais vécue. Ensuite, on m’a placée dans une autre résidence surveillée.

Saisissez-vous alors déjà l’effervescence autour de votre personne, l’adoration digne d’une héroïne, mais aussi la haine que vous avez suscitée ?

À peine, puisque j’étais en résidence surveillée. Mais j’étais contente de ne pas avoir à me préoccuper de ce que l’on disait. Dans mon deuxième lieu de détention, la télévision était allumée, il y avait les images, mais je ne voulais pas regarder.

Que vous inspire ce rôle d’héroïne ? Après Greta Thunberg, la jeune activiste du climat, vous êtes désormais la combattante pour les migrants.

Je ne réalise pas encore tout à fait. Par ailleurs, je suis plutôt quelqu’un qui agit au lieu de parler. Et je trouve que cette action en soi est suffisamment explicite.

Mardi soir, une juge a décidé de vous libérer.

De façon surprenante, elle a suivi notre argumentation sur presque tous les points. Elle a aussi écrit que nous ne sommes pas entrés dans les eaux territoriales de façon illégale : nous ne sommes pas des passeurs, cette interdiction ne vaut que pour les passeurs.

Que va-t-il se passer maintenant ?

Mardi, il y a une seconde audition, cette fois pour complicité d’entrée illégale, et l’entrée dans les eaux territoriales. Dans d’autres cas, pour autant que je sache, ces motifs ont été abandonnés. Mais cela peut durer des mois.

Est-ce que cela vous plaît d’être vue comme l’adversaire de Salvini ?

Je ne cautionne pas sa façon de parler. Je sais comment l’Italie a voté lors des élections européennes, beaucoup d’Italiens soutiennent sa politique. Mais en Italie aussi, il y a beaucoup de mouvements de solidarité. Le pays est divisé.

Que lui diriez-vous si vous étiez en face de lui ?

Ce n’est pas quelqu’un que je souhaite rencontrer. Sa politique est à l’encontre des droits humains. Sa façon de s’exprimer est irrespectueuse, inadaptée pour un politicien de premier plan.

Comment expliquez-vous que Salvini vous ait justement placée dans son viseur ?

De nos jours, tous les capitaines des bateaux de secours savent qu’il y a une criminalisation de leurs activités. Ce qui est inhabituel, c’est à quel point ce cas est devenu extrême. Il y a eu un enchaînement remarquable de circonstances : alors que nous avions encore les réfugiés à bord, Salvini a fait passer un décret qui interdit aux organisations humanitaires l’entrée dans les ports italiens. Il a été passé en urgence. Nous avons porté assistance en mer un mercredi, le vendredi le décret était au Parlement à Rome, publié en ligne peu après. Derrière une telle rapidité, il y avait une très grande pression politique.

L’Allemagne, votre pays, vous a-t-elle assez soutenue ?

Je me suis sentie livrée à moi-même. Bien sûr, il y a ceux qui ont aidé, par exemple ces villes qui voulaient accueillir nos réfugiés. Mais cela a échoué au niveau du ministre allemand de l’intérieur Horst Seehofer, qui n’avait aucune envie d’accepter les offres de ces municipalités. Mon impression, c’est que sur la scène nationale et internationale, personne ne voulait vraiment nous aider. Alors que nous avions quarante personnes secourues à bord de notre bateau, ils se sont refilé la patate chaude.

Que faut-il faire politiquement pour améliorer la situation ?

Nous avons besoin d’une solution pour accueillir en Europe les gens qui fuient chez nous. Et pour les répartir de façon solidaire. Le règlement de Dublin, qui laisse cette responsabilité aux États disposant de frontières extérieures, n’est pas juste.

Et en attendant ?

Je suis curieuse de savoir ce qui va se passer avec d’autres bateaux actuellement en mer qui ne manqueront pas de recueillir des réfugiés, comme l’Open Arms, actuellement à proximité des côtes nord-africaines.

Que va-t-il se passer maintenant pour votre bateau, le Sea-Watch 3 ?

A priori, notre bateau va nous être prochainement rendu. Il est actuellement retenu pour examen des preuves. Ensuite, il fera l’objet de travaux techniques. Et puis nous repartirons. Ce sera simplement plus difficile de trouver un capitaine qui acceptera de prendre le risque.

Le referez-vous ?

Pour l’instant, les avocats me le déconseillent. Mais si les poursuites contre moi sont abandonnées, je reprendrai la mer.

Carola Rackete: «Je me suis sentie livrée à moi-même» - Interview du capitaine courage du Sea-Watch 3 Carola Rackete par Der Spiegel et Médiapart
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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 07:47
Fête du Travailleur Bigouden, Le Guilvinec, organisée par la section PCF le 6 juillet - retour en images (Page Facebook du PCF Finistère)
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Très belle réussite pour cette 1ere fête de la saison de la section du PCF du pays bigouden au Guilvinec où près de 400 personnes sont venues partager ce moment de fraternité mais aussi de revendications. Franc succès également du stand fédéral où nous avions installé un point internet afin d’aider les personnes à signer la demande de référendum d’initiative partagée sur les Aéroports de Paris

Glenn Le Saoût, candidat finistérien aux élections européennes sur la liste du PCF conduite par Ian Brossat, avait assuré le discours. Un discours percutant de 5 minutes de solidarité aux agents et usagers des services publics (Urgences, hôpitaux, EHPAD, Poste, SNCF, éducation), de dénonciation du sort fait aux réfugiés et des violences policières qui se multiplient actuellement contre la jeunesse et le mouvement social.
Retour en photos et merci encore à tous les bénévoles qui ce sont donnés pour que cette fête soit une réussite

Page Facebook:

Parti Communiste Français du Finistère

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 07:31

Stand du Finistère - Fête de l'Huma 2019

Animée par notre camarade Yoann Daniel, qui gère les inscriptions des bénévoles, la page Facebook du stand du PCF Finistère de la fête de l'Huma 2019 est relancée depuis 2-3 jours. Allez la consulter!!

Rejoignez notre équipe de bénévoles ! Vivez la fête autrement ! Contact : yoann.daniel@outlook.fr

Rejoignez notre équipe de bénévoles ! Vivez la fête autrement ! Contact : yoann.daniel@outlook.fr

Maryam Madjidi, candidate en 9e position sur la liste de Ian Brossat, écrivaine d'origine iranienne, prix Goncourt du premier roman en 2018, sera également présente sur le Stand PCF du Finistère au cours des trois jours de la Fête de l'Humanité. Ici, avec Glenn Le Saout, Patrick Béguivin et Roger Héré, qui font partie de l'équipe militante du stand ! – avec Roger Here, Maryam Madjidi, Glenn le Saout et Patrick Beguivin.

Maryam Madjidi, candidate en 9e position sur la liste de Ian Brossat, écrivaine d'origine iranienne, prix Goncourt du premier roman en 2018, sera également présente sur le Stand PCF du Finistère au cours des trois jours de la Fête de l'Humanité. Ici, avec Glenn Le Saout, Patrick Béguivin et Roger Héré, qui font partie de l'équipe militante du stand ! – avec Roger Here, Maryam Madjidi, Glenn le Saout et Patrick Beguivin.

Parce que la fraternité, ça se cultive aussi en dehors des périodes électorales, Lassana Bathily, le héros de l'hyper cacher, président du comité de soutien à Ian Brossat aux Européennes, sera présent sur le stand du PCF 29 à la Fête de l'Huma !

Parce que la fraternité, ça se cultive aussi en dehors des périodes électorales, Lassana Bathily, le héros de l'hyper cacher, président du comité de soutien à Ian Brossat aux Européennes, sera présent sur le stand du PCF 29 à la Fête de l'Huma !

C'est le lieu incontournable pour les Bretons et les visiteurs en quête de vents d'Ouest et d'un coup de barre à babord ! Concerts, fest-noz, débats, stands des 4 fédérations bretonnes... Ambiance celtique assurée ! Crêpes, huîtres, Kig ha Farz, Kouign Aman, Chouchen et cidre ! Patrick Le Hyaric, directeur de l'Humanité, inaugurera l'Espace Bretagne de la Fête de l'Humanité le vendredi à 17h30 en présence des camarades des quatre fédérations bretonnes du PCF. Ici Patrick Le Hyaric avec Cindérella Bernard et Glenn Le Saoût à Roscoff le 2 mars pour les Européennes pour une réunion publique sur le Brexit au bar restaurant C'est Ici! au si sympathique patron, Vincent Doucet, ancien journaliste, qui rend service au stand du Finistère de la fête de l'Huma

C'est le lieu incontournable pour les Bretons et les visiteurs en quête de vents d'Ouest et d'un coup de barre à babord ! Concerts, fest-noz, débats, stands des 4 fédérations bretonnes... Ambiance celtique assurée ! Crêpes, huîtres, Kig ha Farz, Kouign Aman, Chouchen et cidre ! Patrick Le Hyaric, directeur de l'Humanité, inaugurera l'Espace Bretagne de la Fête de l'Humanité le vendredi à 17h30 en présence des camarades des quatre fédérations bretonnes du PCF. Ici Patrick Le Hyaric avec Cindérella Bernard et Glenn Le Saoût à Roscoff le 2 mars pour les Européennes pour une réunion publique sur le Brexit au bar restaurant C'est Ici! au si sympathique patron, Vincent Doucet, ancien journaliste, qui rend service au stand du Finistère de la fête de l'Huma

La page Facebook du stand Finistère de la Fête de l'Huma 2019 relancée: bénévoles, aspirants bénévoles, usagers du stand, allez la consulter!
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