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6 mai 2026 3 06 /05 /mai /2026 05:12
Inde : l’extrême droite de Modi rafle le Bengale, les communistes perdent le Kerala - Axel Nodinot, L'Humanité, 4 mai 2026

Ce 4 mai, l’extrême droite de Narendra Modi a conquis le Bengale-Occidental, une première depuis l’indépendance. L’État du Keralam, dirigé par les communistes passe aux mains du Congrès, et le Tamil Nadu sera dirigé par une formation populiste.

Axel Nodinot - L'Humanité, 4 mai 2026 

Le pays le plus peuplé du monde sait créer la surprise, fût-elle décevante. Ce lundi 4 mai, la commission électorale indienne annonçait les résultats des élections législatives qui ont eu lieu au Bengale-Occidental du 23 au 29 avril, au Tamil Nadu le 23 avril, et au Keralam (ex-Kerala), en Assam et dans le territoire de Pondichéry le 9 avril dernier.

Un lundi synonyme de véritable claque pour les progressistes indiens, après avoir été noyés par le Bharatiya Janata Party (BJP, extrême droite) du premier ministre Narendra Modi au Bengale, et submergés par un nouveau parti populiste au Tamil Nadu. Dans l’État voisin du Keralam, les habitants ont préféré aux partis communistes le Congrès (centre gauche séculariste), premier parti d’opposition issu des dynasties politiques du Mahatma Gandhi et de Jawaharlal Nehru.

Les scrutins ont été marqués par la radiation de plusieurs dizaines de millions d’électeurs des listes, après l’utilisation autoritaire par le gouvernement de la révision intensive spéciale (RIS), un outil de contrôle des listes activé à la veille du scrutin. Mais ce nouveau coup de force du BJP, qui s’est vu opposer un camouflet à sa réforme électorale donnant encore plus de poids aux États du nord peuplés, hindous et acquis à sa cause, ne doit pas voiler l’influence rampante du suprémacisme dans ces États traditionnellement d’opposition, ni la faillite des partis traditionnels envers le peuple.

Le Bengale-Occidental à l’extrême droite, une catastrophe inédite

C’est un véritable séisme politique qui secoue le quatrième État le plus peuplé du pays. Le Bengale-Occidental et ses 100 millions d’habitants ont choisi de donner la majorité de la Vidhan Sabha (l’Assemblée législative d’un État) au BJP. Il s’agit d’une première depuis l’indépendance de 1947, que la région de Calcutta soit dirigée par l’extrême droite, après trente-quatre ans de communisme (1977-2011) et quinze ans de Trinamool Congress, la formation régionaliste de Mamata Banerjee, redoutée ministre en chef de l’État depuis 2011.

Cette fois, même si les résultats définitifs n’étaient pas encore connus, son parti ne conquiert qu’environ 80 des 294 sièges, contre plus de 200 pour le BJP. En 2021, les rapports de force étaient inversés (221 élus contre 65). « Je vous demande à tous de ne pas perdre espoir, lorsque le soleil se couchera, nous gagnerons, battez-vous comme des tigres », a imploré celle que l’on surnomme justement « la Tigresse » dans un message vidéo posté sur les réseaux sociaux, avant de remettre en cause « un faux narratif électoral », « plusieurs machines qui avaient des anomalies » et « des dépouillements qui ont été arrêtés ».

« Le lotus s’est épanoui au Bengale-Occidental ! » s’est réjoui Narendra Modi, remerciant le peuple d’avoir accordé au BJP « un mandat sans précédent » et les « efforts inlassables » des militants suprémacistes locaux. « Nous voyons l’histoire se dérouler sous nos yeux », abondait un cadre du parti au pouvoir après les résultats, affirmant vouloir rassembler « la communauté hindoue par-delà les castes ». Le Bengale-Occidental était l’un des États les plus ciblés par la RIS. Quelques semaines avant le scrutin, plus de 9 millions de Bengalis avaient été radiés des listes, dont une forte proportion de musulmans et d’immigrés.

« Le BJP et les néofascistes du RSS qui le contrôlent essaient de diviser la société, il n’y a qu’à voir leur campagne dirigée contre les minorités, et leur détournement de la RIS pour cela, affirme à l’Humanité le secrétaire général du Parti communiste indien-marxiste, Marian Alexander Baby. De son côté, le Trinamool Congress paie ses affaires de corruption et ses politiques dirigées contre le peuple. »

Enfin, la situation politique instable chez le voisin bangladais a achevé de convaincre la population de choisir le nationalisme. Lors de la première élection depuis la chute de la dictatrice Sheikh Hasina, soutenue par New Delhi, des violences avaient ciblé des communautés hindoues bangladaises, nourries par les partis islamistes, et de nombreuses familles avaient alors fui en Inde.

Au Tamil Nadu, un pouvoir bollywoodien

Avec 75 millions d’habitants, le Tamil Nadu est un autre grand État d’opposition du sud de l’Inde, dirigé jusqu’alors par Muthuvel Karunanidhi Stalin et l’Alliance séculaire progressiste qui réunissait la Fédération dravidienne (DMK, régionaliste tamoul), le Congrès et les partis communistes. L’opposition consistait en une scission de droite de la DMK, soutenue par le BJP. Mais cette fois, toutes deux ont été surprises par un nouvel acteur, littéralement : le comédien tamoul Joseph Vijay Chandrasekhar – ou simplement Vijay.

Il a troqué films romantiques et blockbusters d’action pour mobiliser ses fans autour d’un mouvement vaguement séculariste et égalitariste, en tout cas populiste. Sous la bannière jaune du Parti de la victoire du Tamilakam (TVK), il a critiqué la DMK de droite pour son alliance avec le BJP, la Fédération dravidienne pour ses affaires de corruption, et a remporté l’État en glanant une centaine des 234 sièges de la Vidhan Sabha.

« Vijay est très populaire, et est parvenu à mobiliser les jeunes de la génération Z, qui ont convaincu leurs parents de voter pour lui », explique M. A. Baby, reprenant l’expression qualifiant les manifestants bangladais ou népalais qui ont renversé leurs gouvernements ces derniers mois. « Il a une belle gueule, mais il n’y a pas de programme, d’idéologie politique ni de contestation réelle du pouvoir », déplore un observateur politique à la télévision indienne. Derrière le TVK viennent la Fédération dravidienne, avec environ 70 sièges contre 158 en 2021, puis sa scission de droite (une cinquantaine d’élus, contre 67 en 2021).

Là aussi, 10 % des inscrits avaient été radiés par la commission électorale, et les habitants du Tamil Nadu attendent désormais de voir ce que leur réserve leur nouveau ministre en chef, espérant qu’il ne joue pas un rôle pour finalement se coucher face aux politiques discriminatoires et antisociales du gouvernement central. « Ce mandat reflète la voix croissante de la jeunesse qui ne peut pas, et ne sera pas ignorée », a commenté le leader du Congrès Rahul Gandhi.

Le Congrès reprend le Keralam aux communistes

Sous le règne du PCI-M et du PCI, le bastion rouge qu’est le Keralam (ex-Kerala) aura été l’un des poumons économiques de l’Inde, en éradiquant l’extrême pauvreté et prônant le vivre-ensemble entre les castes et les religions. Mais, après une décennie de pouvoir, le Front de gauche mené par les communistes et leur ministre en chef, Pinarayi Vijayan, doit laisser l’État de 35 millions d’habitants au Congrès et à ses alliés, qui comptent 97 élus sur 140, contre 26 pour le PCI-M et 8 pour le PCI. Un miroir de la situation cinq ans plus tôt, lorsque le Front de gauche élisait 95 représentants, plus du double des 42 élus de centre-gauche.

Un échec pour M. A. Baby, qui est né et a grandi politiquement au Keralam. « Oui, après dix années de succès du Parti communiste indien-marxiste, se désole son secrétaire général, à la tête de plus de 1 million d’adhérents, le Congrès a vu dans les incessantes et violentes campagnes du gouvernement contre le Front de gauche une opportunité pour jouer sa carte. Et nous nous inquiétons de la même manière que le BJP gagne trois sièges au Keralam », un record pour la formation nationaliste. Rahul Gandhi préfère prôner « le potentiel et le talent du Keralam, qui a maintenant un gouvernement avec une vision pour les exploiter tous deux ».

De son côté, l’Assam et ses 31 millions d’habitants voient le BJP et ses alliés nationalistes renforcer leur emprise, puisqu’ils passent de 80 à environ 90 sièges, contre une vingtaine pour l’opposition menée par le Congrès. Dans le petit territoire de Pondichéry, les rapports de force restent sensiblement les mêmes, en faveur de la formation de Narendra Modi.

Le Bharatiya Janata Party contrôle désormais 22 assemblées législatives en Inde, sur 36 États, contre sept pour le Congrès. Le premier ministre et ses ouailles nationalistes comptent dans les prochains mois sur le recensement de la population, le premier depuis 2011, pour remettre sur la table un redécoupage électoral qui pérenniserait son pouvoir.

 

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6 mai 2026 3 06 /05 /mai /2026 05:10
Présidentielle en Colombie : « Notre objectif est de gagner dès le premier tour » prévient Claudia Florez, secrétaire générale du parti communiste colombien (L'Humanité, 5 mai 2026)

À l’approche de l’élection présidentielle et avec le candidat Ivan Cepeda donné en tête des sondages, la gauche compte bien poursuivre les réformes sociales lancées en 2022 avec l’arrivée de Gustavo Petro au pouvoir. Entretien avec Claudia Florez, secrétaire générale du Parti communiste colombien

Luis Reygada

 

À moins d’un mois du premier tour de l’élection présidentielle, la droite colombienne tente d’alimenter un climat de peur pour défaire la gauche dans les urnes. Mais la secrétaire générale du Parti communiste colombien, Claudia Florez, mise sur le large soutien populaire acquis grâce au bilan positif de la présidence de Gustavo Petro pour que son dauphin, Ivan Cepeda, s’impose le 31 mai.

Comment se positionne le Parti communiste colombien dans le cadre des prochaines élections présidentielles ?

Claudia Florez

Secrétaire générale du Parti communiste colombien

Le Parti communiste colombien est l’une des six forces fondatrices du Pacte historique (coalition créée en 2021 pour propulser Gustavo Petro à la présidence, en 2022, puis devenu un parti en juin 2025). Par conséquent, nous sommes engagés à cent pour cent en faveur de la candidature présidentielle d’Ivan Cepeda Castro et d’Aida Quilcué, car ils représentent la continuité des transformations sociales que le gouvernement populaire de Gustavo Petro a menées ces quatre dernières années.

Face à la menace d’un retour au passé avec une droite synonyme de guerre et de mort, la gauche révolutionnaire et le progressisme continuent de proposer une « révolution pour la vie ».

Le candidat Ivan Cepeda est actuellement donné en tête des sondages, loin devant deux candidats de droite. Pensez-vous qu’il sera possible d’atteindre l’objectif de dépasser les 50 % pour assurer la victoire dès le premier tour ?

 

Ce ne sera pas si simple de gagner dès le premier tour, mais ce n’est ni plus ni moins que l’objectif que nous nous fixons dans cette campagne. Les sondages et notre ressenti au contact des gens nous indiquent que nous sommes sur la bonne voie, et nous ne voulons prendre aucun risque (en cas de second tour). Tout notre travail militant est concentré sur cet objectif pour assurer la victoire dès le 31 mai.

e dernier sondage indique que nous sommes à cinq points de la victoire dès le premier tour (c’est-à-dire à 45 % des intentions de vote, NDLR), et il reste un peu moins d’un mois de campagne. Il ne faut pas relâcher ni se montrer trop confiants, pour continuer à travailler dans les rues, dans les territoires, dans les quartiers, dans les foyers, en continuant d’établir un dialogue direct avec les gens.

Le contexte des récents attentats peut-il favoriser une remontée de la droite ?

C’est une façon sinistre de faire de la politique, même si dans notre pays cela n’a rien de surprenant. La droite et l’extrême droite ont gouverné pendant une grande partie du XXe et XXIe siècle sur la base de la peur.

Ce n’est pas une coïncidence si les attentats ont lieu (en ce moment) et si la candidate de l’uribisme et des partis traditionnels, Paloma Valencia (actuellement donnée en troisième position avec 20 % des intentions de vote, NDLR), essaie d’exploiter la situation en proposant l’ancien président Alvaro Uribe Vélez (2002-2010) comme ministre de la Défense.

Comment maintenir focalisée l’attention médiatique sur le programme du Pacte historique alors que les questions sécuritaires prennent une telle importance…

Il n’y a pas de contradiction entre notre programme de gouvernement et les politiques de sécurité, car nous avons aussi des propositions concrètes dans ce domaine. Dans notre Plan national de développement « Colombie, puissance de la vie », nous proposons une politique de « sécurité humaine », c’est-à-dire de gauche et progressiste, pour les villes et les zones rurales, mais sa finalité est la protection intégrale de la vie.

Cela signifie un changement radical d’approche par rapport à la doctrine sécuritaire héritée de la droite, qui a été imposée pendant des décennies au sein des forces armées de notre pays, et avec les conséquences terribles que l’on sait.

Nous prenons tout particulièrement en compte les territoires frappés par des conflits complexes, notamment en raison de la présence d’acteurs armés se finançant par le narcotrafic, l’exploitation minière illégale et d’autres économies rendues illégales.

Notre proposition vise une transformation territoriale grâce à une présence intégrale de l’État. Cela signifie une action de la force publique, mais aussi des politiques publiques sociales radicales qui changent la vie des gens. Dans cette équation, la réforme agraire que nous menons est primordiale.

Comment analysez-vous l’annonce de la candidate Paloma Valencia de vouloir nommer l’ancien président Uribe comme son ministre de la Défense ?

C’est à l’évidence une proposition opportuniste qui met en évidence la façon dont l’extrême droite veut capitaliser électoralement sur la terreur que subit la population civile.

Mais à y regarder de plus près, c’est une proposition qui dessert sa cause. Bien qu’Uribe Vélez reste le leader naturel d’un secteur important de la droite, il est également une réalité incontestable : la majorité sociale du pays identifie l’ancien président comme le principal personnage d’une époque autoritaire de gouvernance paramilitaire, caractérisée par la répression contre le peuple et la violation systématique des libertés démocratiques.

Énormément de monde se pose depuis des années la même question que notre candidat Ivan Cepeda Castro a formulée publiquement, en faisant de ce dossier l’un de ses grands combats, il y a quelques années : avec 7 837 « faux positifs » sur le dos, quand est-ce qu’Alvaro Uribe Vélez sera enfin jugé pour crimes contre l’humanité ?

Quel rôle joue l’uribisme dans cette campagne ?

Il est indéniable que lors des dernières élections législatives colombiennes (le 8 mars dernier, NDLR), le parti (uribiste) Centre démocratique (principal parti d’extrême droite) a regagné des positions au point de représenter la deuxième force politique au Congrès.

Mais il est également vrai que la conjoncture est différente aujourd’hui et ce que nous voyons, c’est une lutte cannibale au sein de la droite : les candidats Paloma Valencia et Abelardo de la Espriella (en seconde position dans les sondages avec 21.5 %, NDLR) se déchirent pour assurer une place au second tour.

Pendant que Paloma et le Centre démocratique tentent de se donner une image de « centre » en adoucissant leurs discours, de la Espriella se radicalise avec un discours néofasciste de style Bukele ou Bolsonaro.

Ils se retrouvent toutefois loin derrière le candidat Petro…

Ces fissures et tensions au sein de la droite mettent en évidence deux choses. La première est qu’ils n’ont pas de projet de pays cohérent à offrir aux citoyens. Et la seconde est que le président Gustavo Petro les a totalement déstabilisés : les droites ne savent pas comment faire face au fait que l’actuel gouvernement a réussi à convaincre une grande majorité de la population, avec des politiques sociales qui ont changé la vie des gens, et qu’il est très difficile de comparer cette nouvelle réalité avec des candidats qui représentent un retour du passé.

D’un point de vue logique, la gauche et le progressisme sont en train de gagner. Il reste maintenant à le confirmer dans les urnes.

Et que dire du président de l’Équateur, Daniel Noboa, qui tente clairement de déstabiliser les derniers mois de mandat de Gustavo Petro ?

C’est surtout le rôle joué par Donald Trump qu’il faut souligner : Daniel Noboa ne sert que d’intermédiaire dans le cadre de la doctrine Monroe 2.0. mise en place par la Maison blanche. Je n’ai aucun doute quant au fait que l’actuelle crise entre la Colombie et l’Équateur est orchestrée par Washington. Les États-Unis sont occupés au Moyen-Orient – par leur guerre sioniste contre l’Iran – mais ils ne peuvent pas négliger leur « arrière-cour » latino-américaine.

Ils exécutent donc un plan pour interférer dans les élections de notre pays, comme ils l’ont déjà fait récemment en Argentine et au Honduras. Cependant, nous sommes confiants que notre peuple confirmera dans les urnes la défense de la souveraineté nationale, de l’autodétermination et de l’intégration de toute Notre Amérique.

Ivan Cepeda, candidat de la gauche pour la présidentielle en Colombie : « Forgeons un grand mouvement mondial pour vaincre l’extrême droite »

Fils d’un grand dirigeant communiste condamné à l’exil puis assassiné par des paramilitaires, Ivan Cepeda a grandi entre Cuba, Prague ou Sofia. Son histoire l’a amené à s’engager pour les droits humains. Candidat de la gauche pour la présidentielle en Colombie, iI se livre à « l’Humanité magazine » sur la nécessité pour le camp progressiste de se rassembler face à une internationale néofasciste.

Angèle Savino

L'Humanité, 13 février 2026 

Philosophe, sénateur, militant des droits humains, et facilitateur pour le processus de paix en Colombie, Ivan Cepeda sera le candidat d’une gauche visant à assurer, lors des élections du 31 mai prochain, la continuité du processus politique progressiste enclenché en 2022 par le président Gustavo Petro. Quelques jours après le bombardement du Venezuela et l’enlèvement de son président, Nicolas Maduro, par les États-Unis, « l’Humanité magazine » l’a rencontré à Madrid lors d’une conférence durant laquelle celui dont le père, Manuel Cepeda, fut un des présidents historiques du Parti communiste colombien a notamment appelé à s’organiser pour vaincre le péril d’une « internationale néofasciste ».

Pouvez-vous nous parler de votre enfance, marquée par les violentes persécutions politiques contre votre père, Manuel Cepeda ?

Ivan Cepeda

candidat de la gauche pour la présidentielle en Colombie

Je suis né en 1962 dans une famille de journalistes. Mon père était directeur politique de la Jeunesse communiste et travaillait pour le journal du Parti communiste, la Voix de la démocratie. Il réalisait des reportages dans le département de Tolima, où la résistance paysanne se développait contre les attaques visant les communautés paysannes. Cette résistance finira par aboutir à la création des Farc, et il a rencontré plusieurs de ceux qui allaient devenir les dirigeants de cette guérilla.

Il fut accusé d’être un agitateur communiste puis emprisonné pendant un an, mais, une fois sorti de prison, il a commencé à subir des menaces et du harcèlement. Il ne s’agissait plus seulement d’une persécution judiciaire, mais de menaces concrètes d’assassinat. Ma famille s’est alors exilée, d’abord à La Havane entre 1966 et 1967. Mon père y a rencontré Ernesto « Che » Guevara et les dirigeants de la révolution cubaine, avec lesquels il a eu de riches débats, ce même qu’avec diverses forces de gauche du continent. C’était l’époque qui a vu naître la Tricontinentale.

Après Cuba, vous avez émigré vers la Tchécoslovaquie, puis vous avez étudié en Bulgarie. En quoi ces expériences en Europe de l’Est ont changé votre vision de la politique ?

 

J’ai vécu le printemps de Prague puis, plus tard, je suis parti étudier à Sofia la philosophie – après six mois passés à Moscou – où j’ai vécu la perestroïka et son résultat : une fracture du « socialisme réel ». Lorsque je suis rentré en Colombie en 1987, j’ai débattu avec mes camarades communistes, non seulement à propos des courants critiques du marxisme en Europe de l’Est mais aussi de la réalité de la Colombie, à propos de la guérilla qui n’était plus une force révolutionnaire au service du peuple. 

L’enlèvement n’était plus une forme de pression politique, mais un outil de financement. Et, bien sûr, c’est une perversion parce que, si l’on veut créer un monde humaniste, on ne peut pas considérer les êtres humains comme une marchandise, avec le simple argument qu’ils sont plus riches que les autres ou qu’ils ont commis des crimes en exploitant les travailleurs. J’ai participé à de nombreuses discussions, tant dans la vie politique qu’au sein de ma famille, mais toujours de manière très respectueuse.

Le 9 août 1994, votre père est assassiné par des agents de l’État en complicité avec des paramilitaires. Vous avez 32 ans, et vous décidez de vous consacrer désormais à lutter pour les droits humains…

Ce crime s’inscrit dans un autre grand processus en cours : le génocide contre les militants de l’Union patriotique, à laquelle appartenait mon père. J’ai cherché à établir la vérité sur ce crime, et à traiter de nombreux autres cas, jusqu’à créer un mouvement de victimes de l’État colombien. Une partie de l’impunité en tant que phénomène s’explique par le fait qu’il existe un environnement idéologique, moral ou immoral dans la société qui permet d’admettre que ces crimes ne sont pas punis. 

Une société qui vit une période de violence aussi longue souffre d’une sorte d’insensibilité éthique, face au respect de la vie, face aux victimes. Les sociétés qui ont la possibilité de faire un travail de mémoire et de recherche de la vérité peuvent avoir une chance de surmonter la violence. Bien sûr, ce travail ne suffit pas ; nous l’avons vu ces derniers temps, quand un peuple qui a été victime de génocide est coupable de commettre lui-même un génocide : je parle évidemment de ce qui se passe en Israël avec la Palestine.

Vous avez dû vous exiler à nouveau en 2000, cette fois en France, en raison de menaces liées à l’élucidation du meurtre de votre père…

À cette époque, le paramilitarisme gagnait du terrain, et la violence d’État commençait à adopter des méthodes et des outils paramilitaires. C’était aussi l’ère du Plan Colombie, avec une forte présence américaine dans notre pays et, dans ce contexte, faire la lumière sur l’affaire de mon père avait des conséquences politiques pour le pays. 

Heureusement, j’ai vécu l’exil d’une manière très enrichissante. J’y ai rencontré de nombreux défenseurs des droits humains venus d’autres pays d’Afrique, d’Amérique latine, d’Europe. Parallèlement, le gouvernement d’Alvaro Uribe (président de 2002 à 2010 – NDLR) émergeait et l’extrême droite prenait une nouvelle forme politique. En Colombie, il y a toujours eu une droite et une extrême droite ; mais, avec Uribe, une extrême droite organisée a vu le jour.

Pourquoi avez-vous finalement décidé de rentrer en Colombie ?

J’étais en France, et c’était très pénible pour moi de savoir que tout cela se passait et de ne pas pouvoir participer à la vie politique de mon pays de manière plus active et décisive. C’est pourquoi j’ai commencé par écrire des tribunes, puis des livres sur ce sujet. À mon retour, en 2003, j’ai créé le Mouvement national des victimes de crimes d’État. Nous avons obtenu que la Cour interaméricaine des droits de l’homme reconnaisse la responsabilité de l’État dans le cas de mon père et d’autres personnes.

Je suis retourné dans ces régions où les pires actes de violence se produisaient. J’ai rencontré les paysans, les victimes de cette violence paramilitaire et mon travail a coïncidé avec l’action de (l’actuel président) Gustavo Petro qui était, à ce moment-là, député. Il menait des débats très intenses au Congrès sur le paramilitarisme, la parapolitique et l’accaparement des terres. Nous avions donc déjà de profondes affinités à propos de la Colombie rurale, dans des départements comme Sucre, Cordoba, la côte Caraïbe ou le Meta.

Après un procès qui vous a opposé à Alvaro Uribe pendant treize ans sur ses liens avec le paramilitarisme, l’ancien président a finalement été condamné à douze ans de prison pour délits de corruption et fraude procédurale, verdict depuis annulé. Vous venez de présenter un recours en cassation devant la Cour suprême de justice. Quel est le sens de votre persévérance ?

Ce processus continue aussi parce que Uribe doit faire face à d’autres accusations. Ceux qui sont patients et sereins, ce sont les victimes, ce n’est pas Uribe. Le combat pour la vérité et la justice est cumulatif. Nous avons réussi à prouver qu’un ancien président peut être jugé et même condamné. Il s’agit donc d’une victoire démocratique, juridique et éthique pour les victimes et, par conséquent, ce combat se poursuivra. À la suite de cet épisode historique, le peuple a exigé ma candidature à la présidence. C’est un honneur, mais c’est aussi une immense responsabilité. J’ai mûrement réfléchi avant d’accepter.

On a le sentiment que vous n’avez jamais éprouvé de désir de vengeance, contrairement à Uribe après l’assassinat de son père par les Farc. D’où vient cette sagesse qui vous permet aujourd’hui de vivre avec les morts ?

Cela découle essentiellement de trois expériences de vie. La première est le contact avec les victimes qui se battent depuis tant d’années, dans des conditions si difficiles, et qui font preuve d’une résilience admirable. Elle découle, entre autres, de la capacité à surmonter la douleur, à comprendre que, quelles que soient les difficultés, un autre temps viendra. Et ce temps-là, il faut le saisir, le cultiver et le construire. Grâce à cette lutte patiente, j’ai beaucoup appris de ceux qui ont vécu les pires situations.

Ensuite, il ne faut pas oublier qu’en Colombie nous avons subi un niveau de violence qui est peut-être le plus atroce, le plus sanglant qu’ait connu le continent. Face à ces circonstances, plusieurs options s’offrent à nous : fuir ou se mettre à l’abri, ou s’adapter, se rendre complice d’une certaine manière, ou simplement devenir spectateur. Autre option : s’engager frontalement. Enfin, il y a ma propre formation philosophique. J’ai été influencé notamment par la philosophie éthique et la pratique des stoïciens.

Pouvez-vous nous parler du concept de « révolution éthique » qui est au centre de votre campagne dans le cadre de l’élection présidentielle ?

La dégradation morale du monde est le résultat du modèle néolibéral, qui transforme l’être humain en une marchandise, génère des dynamiques de corruption énormes dans les États, crée la possibilité que la violence soit le seul moyen de résoudre les conflits. Si nous éliminons la pauvreté, réduisons les inégalités et développons économiquement les territoires isolés, nous pourrons créer une économie prospère, notamment agricole, qui respecte mieux la nature.

Depuis un an, les affrontements entre les dissidences des Farc et l’ELN (armée de libération nationale) ont repris dans le département du Catatumbo, provoquant des dizaines de morts et plus de 100 000 personnes déplacées. Comment feriez-vous face à cette situation si vous étiez élu à la tête du pays ?

Nous dialoguons avec l’ELN depuis trente ans. Il est temps de parvenir à un accord. Une fois à la présidence du pays, nous continuerons la politique de l’actuel président, tout en corrigeant certaines erreurs. Mon travail ne se limitera pas à des actions ponctuelles, j’exigerai des résultats avec une politique sociale forte de l’État. La négociation détermine non seulement la construction de la paix, mais aussi, et fondamentalement, la transformation des territoires. Mon programme n’a pas d’autres objectifs, mais, pour y parvenir, plusieurs conditions sont nécessaires. L’une d’elles est l’élimination de la pauvreté et des inégalités.

Le président Gustavo Petro a fermement dénoncé l’intervention militaire états-unienne du 3 janvier dernier, au Venezuela. Quelle est votre position à ce sujet ?

Ceux qui réduisent ce qui s’est passé au Venezuela au renversement d’un dictateur ignorent avec mauvaise foi les véritables dangers auxquels nos peuples sont confrontés aujourd’hui. Ceux qui vilipendent Maduro ont-ils condamné le processus électoral au Honduras, les bombardements (états-uniens) dans la mer des Caraïbes ? Sans paix, sans légalité internationale et sans stabilité, il n’y a pas de prospérité possible.

Il faut préserver l’Amérique latine en tant que zone de paix. Nous sommes témoins de l’énorme fracture de l’ordre international, du système de sécurité et de paix dans la région. Nous observons l’émergence d’une doctrine très dangereuse selon laquelle les États-Unis dominent l’hémisphère occidental, décidant du sort des populations, jusqu’à celui de présidents. Dans le seul but de s’approprier les richesses d’une nation, considérant qu’elles lui appartiennent.

 

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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 19:09
40e Congrès du PCF : présidentielle 2027, priorités politiques, bilan de la direction… Que contiennent les 4 textes soumis aux militants - L'Humanité, Gaël de Santis et Cyprien Caddeo, 5 mai 2026
40e Congrès du PCF : présidentielle 2027, priorités politiques, bilan de la direction… Que contiennent les 4 textes soumis aux militants

Présidentielle, priorités politiques, socialisme, bilan de la direction sortante… La proposition de base commune de la direction communiste et trois textes alternatifs seront soumis au vote des militants les 6 et 7 juin, afin de préparer le 40e Congrès du parti, à Lille début juillet. Tour d’horizon.

Cyprien Caddeo Gaël De Santis

n congrès à la croisée des chemins. À l’heure où l’extrême droite tape aux portes du pouvoir, d’une prédation toujours plus violente du capital sur les hommes et l’environnement, les militants PCF sont invités à remettre le projet communiste sur l’établi. Avec, notamment, les prochaines échéances électorales – présidentielle et législatives – en tête.

Quatre textes seront présentés au vote militant, les 6 et 7 juin prochains, dans le cadre du 40e Congrès, qui se tiendra à Lille les 3, 4 et 5 juillet. La contribution arrivée première, quelle qu’elle soit, sera ensuite amendée. Le 29 mars, le conseil national (CN), le parlement du PCF, avait adopté son document, « Un communisme de conquêtes ».

Trois textes alternatifs à celui soutenu par la direction sortante de Fabien Roussel ont rempli les conditions nécessaires pour être transmis aux adhérents du PCF, c’est-à-dire recueillir 300 signatures d’au moins un quart des fédérations. Lors du dernier congrès, en 2023, un seul texte alternatif avait été soumis au vote. Cette fois, deux de ces propositions proviennent d’adhérents qui se reconnaissaient jusqu’alors dans la majorité issue des 38e et 39e Congrès.

« Ne pas se résigner à la division » de la gauche

« Communistes à l’offensive » est soutenu par 750 adhérents, dont les parlementaires Stéphane Peu, Elsa Faucillon, Soumya Bourouaha, Pascal Savoldelli, l’ancien secrétaire national Pierre Laurent, plusieurs maires, dont Vincent Bouget (Nîmes) ou Jean-Marc Coppola (Marseille 15e), et au moins 17 secrétaires départementaux.

Si une partie des signataires recouvre celle d’« Urgence de communisme », seul texte alternatif en 2023 (celui de Fabien Roussel l’avait alors largement emporté, avec 82 % des voix), leur base de soutiens s’élargit : on y trouve cette fois le secrétaire départemental du Finistère Ismaël Dupont, ou encore les conseillers du 20e arrondissement de Paris, Jacques Baudrier et Raphaëlle Primet.

En filigrane du texte, inspiré par les expériences du Front de gauche, de la Nupes et du NFP, réside un appel à « ne pas se résigner à la division » de la gauche, face à la menace d’extrême droite, et à ne pas y contribuer.

Un travail d’autocritique

« Stratégie communiste », initié par une partie des rédacteurs du blog « Communistes et matérialistes », affiche 450 soutiens. Parmi les signataires, Fanny Chartier, membre de la direction de la fédération de Paris, Kevin Guillas-Cavan, économiste, et quelques dirigeants départementaux qui, pour la plupart, avaient soutenu le texte majoritaire au 38e congrès – celui qui avait valu l’élection de Fabien Roussel en remplacement de Pierre Laurent – et au 39e congrès.

Leur contribution reconnaît que depuis 2018, il y a eu une « visibilité médiatique recentrée sur les enjeux du travail et de la production », « un renouvellement des cadres » et une « redynamisation » des secteurs de travail, mais estime que le « travail de réflexion politique du CN » demeure « insuffisant ». Enfin, le texte se plaint d’« une ligne et d’une stratégie politiques illisibles ».

Le texte « Résister et construire, une nouvelle page du communisme » est présenté par des membres du comité exécutif sortant, dont Frédéric Boccara, Sandra Blaise et Muriel Ternant, ainsi que des responsables de la commission économique (Denis Durand, Jean-Marc Durand), plusieurs dirigeants de commission du CN (santé, agriculture, etc.), ou des syndicalistes tels que Didier Le Reste ou Pascal Joly.

Ils critiquent un « décalage » entre les orientations adoptées et leur « traduction concrète ». « Le « sigle » PCF est sorti de l’effacement, mais nous demeurons fort peu visibles et lisibles en termes d’idées », écrivent-ils, critiquant l’absence de campagne sur la sécurité emploi formation, ou une ligne trop souverainiste lors des européennes 2024.

La stratégie électorale en débat

À un an de l’échéance présidentielle, la question de la stratégie du PCF en 2027 est aussi au cœur des débats du Congrès – même si le sujet ne devrait pas être définitivement tranché à Lille. Pour 2022, après deux présidentielles (2012 et 2017) où les communistes avaient choisi de soutenir Jean-Luc Mélenchon, Fabien Roussel avait été désigné candidat et avait réuni 2,28 % des voix.

Le texte de la direction sortante assure que le PCF a « toute légitimité » pour présenter à nouveau un candidat « de rassemblement » l’an prochain, face à une possible candidature du PS renvoyée à sa « logique sociale-libérale » et celle de Jean-Luc Mélenchon, officialisée chez LFI, dont « les pratiques hypothèquent le rassemblement des majorités populaires au service de politiques progressistes ».

Concernant les législatives, il propose des discussions par circonscription, notamment dans celles où le risque de bascule RN est fort, afin de déterminer « les candidatures disposant de la meilleure implantation et de la meilleure représentativité pour l’emporter ».

L’option d’une candidature à la présidentielle est aussi retenue par le texte de Frédéric Boccara et Denis Durand, tout comme « Stratégie communiste ». La contribution des économistes précise toutefois que le PCF doit garder ouvertes « les discussions de travail avec tous (les) partenaires à gauche, voire avec le mouvement syndical qui a été partie prenante du NFP » et réclame une meilleure répartition des circonscriptions en cas d’accord législatif.

« Stratégie communiste » prône une « candidature communiste issue du dialogue avec le mouvement social », assortie d’un « droit au désistement dans la dernière ligne droite pour permettre à un autre candidat de gauche d’accéder au second tour », face au risque de l’extrême droite.

Soulignant le même péril, les signataires de « Communistes à l’offensive » considèrent que « l’heure n’est pas à témoigner, mais à agir ». « La lutte contre l’alliance réalisée entre le RN et le grand patronat est au cœur de l’affrontement de classe. Rien ne doit nous en détourner », écrivent-ils.

Estimant que, dans ce contexte, la candidature à l’Élysée ne peut être « l’objectif suprême » d’un parti hostile au présidentialisme, ils proposent plutôt la nomination d’un « porte-parole communiste » pour 2027, dont la feuille de route serait unitaire : faire émerger un candidat de rassemblement et favoriser ensuite un accord d’union législatif. En cas d’échec de l’union, les auteurs du texte renvoient la question de la présidentielle à une conférence nationale, à l’automne.

Quelles luttes prioritaires ?

Candidat ou pas, le vote des textes a aussi vocation à fixer les priorités politiques du parti pour les prochaines années. Selon la direction sortante, « la conquête électorale de l’appareil d’État restera infructueuse sans penser la conquête du pouvoir sur la production et l’affranchissement de la société de l’emprise du capital ».

Ainsi, le Conseil national du parti veut faire de la « politisation de la lutte des classes » et de l’union des travailleurs contre l’extrême droite les objectifs premiers, afin d’étendre la démocratie au monde du travail et d’arracher de nouveaux droits pour les salariés.

« Un communisme de conquête » défend également le combat en faveur des services publics, et une souveraineté industrielle qui s’appuierait entre autres sur des nationalisations stratégiques. Il souhaite structurer deux batailles permanentes : l’une en faveur de l’emploi dans l’industrie et les nouveaux services publics, l’autre pour la paix et le codéveloppement.

Sur la question de classe, « Communistes à l’offensive » appelle à compléter cette conception en prenant en compte « la montée en puissance, notamment parmi les jeunes, des aspirations sous toutes leurs formes à la liberté, (…), à la sororité, à l’antiracisme, à la solidarité avec les peuples opprimés, au respect de la nature et de la biodiversité ». Pour eux, doivent se trouver au centre de la pratique communiste, l’extension de la Sécurité sociale et des services publics, la maîtrise sociale des productions et la planification écologique.

Les tenants de « Stratégie communiste » mettent aussi en garde sur la non-prise en compte des évolutions de la classe travailleuse : ils placent ainsi la « révolution féministe » dans les fronts que le PCF doit investir, rappelant que « l’oppression des femmes est indissociable des rapports de production capitalistes et de l’exploitation du travail ».

Le texte critique implicitement certaines prises de parole du secrétaire national, en rappelant par exemple que l’antiracisme doit être central dans le projet du PCF et qu’il « n’existe pas en France de racisme anti-Blancs » – contrairement à ce qu’avait affirmé en mars 2025 Fabien Roussel. « Notre discours doit être d’une grande clarté face aux offensives idéologiques de l’extrême droite », alertent-ils.

« Résister et construire » est profondément marqué par les travaux de la commission économique. Aussi, le texte invite, face à une suraccumulation du capital, à « donner la priorité au développement des capacités humaines qui font la richesse du pays ».

Parmi les objectifs de lutte : émanciper la société des marchés financiers, plus de protections sociales et écologiques (par la taxation, mais aussi par des fonds dédiés), la sécurité emploi formation, le développement d’une Europe sociale et écologique, l’expansion des services publics, et faire de la Sécurité sociale un des axes de développement.

Une réflexion sur le socialisme

Les militants du PCF sont aussi invités à penser à plus long terme : à quoi doit ressembler une transition révolutionnaire vers le communisme ? La notion de socialisme, comme étape entre la société capitaliste et communiste, avait été abandonnée dans les années 1990.

Le texte du conseil national remet au goût du jour un « socialisme aux couleurs de la France », afin d’« ouvrir avec le peuple une perspective révolutionnaire ». « Il s’agit d’une société de transition, marquée par la coexistence et la confrontation entre des logiques héritées du capitalisme et des formes nouvelles de production, de propriété et de pouvoir appelées à se développer. »

Dans la même veine, « Stratégie communiste » voit dans le socialisme une « phase transitoire » qui articule « réformes immédiates » et « visée » révolutionnaire, par un « transfert de propriété ».

S’il mentionne le « socialisme du XXIe siècle, autogestionnaire et de liberté » comme préparation au communisme, le texte proche des économistes du PCF, « Résister et construire », met au cœur de la stratégie l’appropriation sociale des moyens de production d’échange et de financement, qui concrétisent « dans de nouvelles institutions un pouvoir autogestionnaire des travailleurs dans l’entreprise, un pouvoir décentralisé des citoyens sur les entreprises » et une planification.

Seul le texte « Communistes à l’offensive » se refuse à employer le terme de « socialisme » et donne la priorité au communisme « ici et maintenant », que les rédacteurs décrivent comme « un mouvement de luttes permanentes, de combats ancrés dans le réel (…) pour des évolutions continues vers des logiques de dépassement des dominations capitalistes, pour des moments de bascule révolutionnaire ».

Particularité des congrès communistes, le texte qui réunira le plus de voix sera la copie de départ d’un immense travail d’amendements, auxquels contribueront tous les militants communistes, indépendamment de la contribution qu’ils ont soutenue au départ.

Les étapes jusqu’au congrès national

Les quatre projets de texte pour le 40e congrès du PCF vont être envoyés aux communistes qui débattront de leur contenu dans les sections. Les adhérents du PCF voteront, les 6 et 7 juin, pour que l’un d’entre eux devienne la base commune. Celle-ci sera alors amendée lors des congrès de section (13 et 14 juin) et départementaux (20 et 21 juin). Les délégués se réuniront ensuite pour le congrès national les 3, 4 et 5 juillet à Lille (Nord).

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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 18:55
« Ici, au Liban, les ponts ont sauté au sens propre et figuré » : le récit de l'écrivaine Dominique Eddé - L'Humanité, entretien avec Joseph Andras, 3 mai 2026
« Ici, au Liban, les ponts ont sauté au sens propre et figuré » : le récit de l'écrivaine Dominique Eddé

Les attaques israéliennes contre le Liban se poursuivent, malgré le cessez-le-feu conclu le 17 avril. Dix jours plus tôt, le président Trump menaçait d’anéantir « une civilisation entière » dans le cadre de la guerre opposant les États-Unis à la République islamique d’Iran. L’écrivaine libanaise Dominique Eddé, autrice de « La Mort est en train de changer » (2025), a répondu pour l’Humanité aux questions de l’écrivain Joseph Andras.

 

« Depuis février dernier, l’acharnement israélien sur le terrain est si impitoyable, si cruel, si sauvage, la relation du Hezbollah avec le pouvoir iranien si fusionnelle… Il n’y a plus où aller dans les têtes », confie l’écrivaine libanaise Dominique Eddé.

 

Au Moyen-Orient, tout paraît boucher l’horizon. Le Liban, l’Iran et la Palestine sont à feu et à sang. Les puissances impérialistes israélo-étasuniennes ravagent de nouveau la région. L’État théocratique iranien, responsable en janvier de l’extermination d’un énième soulèvement populaire, s’affiche en défenseur de la justice.

Dans l’ombre des pouvoirs constitués, les peuples n’en finissent pas de souffrir. Tout au long de ces dernières semaines et jusqu’aux premiers jours du mois de mai, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé, autrice d’essais et de romans depuis les années 1980, a répondu aux questions de l’écrivain français Joseph Andras.

Vous vivez à Beyrouth. Mais comment vivez-vous ? Je veux dire en votre cœur.

Dominique Eddé

 

Comment appeler ce poids qui écrase et ne pèse rien sur une balance ? C’est un peu comme s’il fallait vivre désormais à l’intérieur de soi dans un feu sans flamme, en présence de dizaines de villages rasés, réduits à de la terre brûlée.

Apprendre les ravages, jour après jour, dans l’impuissance intégrale… Gérer la colère à défaut de la calmer. Le dégoût. Ne plus réussir à communiquer avec des proches qui ont besoin de clarté et d’avis tranchés là où je ne vois, pour ma part, que des zones grises et une averse d’horreurs. Essayer malgré tout. Et en même temps… autre chose. Car le printemps a commencé. Alors j’essaie de ne pas louper le début des rosiers. La chaleur de l’amitié, de l’épreuve partagée.

« Beyrouth était en ruine et la Palestine abîmée » : peut-être allez-vous reconnaître cette phrase. Elle est de vous. Elle a plus de vingt ans. On la trouve dans votre roman Cerf-volant. Le Liban est aujourd’hui sous les bombes et la Palestine est déchiquetée. Sans rien dire de l’Iran. Comment vit-on, collectivement, dans ces mots qui semblent ne plus pouvoir que se répéter ?

Ici, au Liban, les ponts ont sauté au sens propre et figuré. Tous les liens sont attaqués, comme je vous le disais. Partout : sur le terrain, dans les raisonnements, les sentiments, jusque dans les mémoires. À 100 mètres de distance cohabitent le jour et la nuit. Des tentes de déplacés sont dressées en enfilades au pied des grands hôtels. Des maisons de luxe sont transformées tantôt en forteresses, tantôt en abris.

L’empathie et la méfiance se disputent les regards. Les gens ne savent plus comment écouter ni comment se raconter. Comment se taire. Tous les avis sont dans l’air. Et tous à vif. Il y a celui ou celle qui veut encore s’identifier à la « résistance héroïque » du Hezbollah et oublier que ce parti ultra-armé a confisqué la vie politique du pays, développé une structure mono-confessionnelle, messianique, financée par l’Iran et le trafic de la drogue, largement impliquée dans la guerre criminelle d’Assad contre son peuple.

Il y a par ailleurs celui ou celle qui hurlait hier encore sa colère contre les agissements génocidaires de Tsahal à Gaza et qui veut croire, brusquement, que ce pouvoir incendiaire, suprémaciste, ouvertement annexionniste, œuvre à leur libération. Il y a bien sûr des avis plus nuancés d’un bout à l’autre de l’échiquier, mais la nuance, qui est par définition l’un des outils de la lucidité, est devenue une cause de souffrance pour tous : pour qui la réclame et pour qui n’en veut pas.

Elle est vécue comme une agression par ceux qui ont besoin d’appartenir à un camp. Beaucoup ont besoin de haïr pour tenir, ou d’optimisme infondé. Les deux pouvant aller de pair. Presque tous ont un besoin démesuré de Dieu. Il s’agit dans tous les cas de ne plus savoir quoi faire de soi sans soupape, sans secours. L’illusion et la haine créent du lien d’un côté, en le cassant de l’autre.

« L’humiliation est générale. La fatigue est telle que même les haines craquent. L’énergie va à l’essentiel : à survivre. »

Ce syndrome est planétaire mais il est phénoménal au Liban, en raison de la petitesse du pays, de son extrême densité démographique, du nombre incalculable d’équations quasi insolubles qui menacent son existence et, du fait même, celle de chaque individu. Les Libanais sont épuisés d’encaisser les catastrophes et de rebondir, à chaque fois, pour rien, pour moins que rien. La répétition infernale du même mal en pire a fini par dévitaliser les imaginations. Par appauvrir le langage. Or s’il est un pays qui excelle en termes d’imagination et d’expression verbale, c’est bien le Liban.

Mais depuis février dernier, l’acharnement israélien sur le terrain est si impitoyable, si cruel, si sauvage, la relation du Hezbollah avec le pouvoir iranien si fusionnelle… Il n’y a plus où aller dans les têtes. L’humiliation est générale. La fatigue est telle que même les haines craquent. L’énergie va à l’essentiel : à survivre. Dans la plus grande des misères, dans l’extravagance, dans la solidarité, la délation, le racisme, la générosité… Dans tout ce qui fait qu’un roman de Dostoïevski raconte mieux la situation qu’un traité de sciences politiques.

On dénombre à ce jour au Liban, depuis le 2 mars, 2 167 personnes tuées et 7 061 autres blessés par l’État israélien. Mais, nous le savons, les chiffres sont sans âmes. « On a reçu beaucoup d’enfants, éventrés et éviscérés, amputés ou avec des traumatismes crâniens. Et aussi, beaucoup de femmes. Certains meurent sur la route », a récemment confié un de vos compatriotes, médecin, au Monde. Voici là, atrocement, quelques âmes. L’écrivain peut-il tenter de les dire, de les honorer, de les porter plus nettes que les chiffres, ces âmes, ou est-ce trop attendre de lui ?

Je ne sais pas. C’est beaucoup attendre et c’est parfois possible… J’ai découvert hier le film La maison est noire de la grande poétesse et cinéaste iranienne, Forrough Farrokhzad. Je le regardais après avoir vu l’horreur que vous évoquez : les images des corps brûlés, des enfants déchiquetés. Avec en mémoire l’horreur quotidienne à Gaza et 50 ans de sauvagerie au Liban, en Syrie, dans la région.

Ce court métrage en noir et blanc sur une léproserie située près de Tabriz couvrait tout le champ de cette douleur, sans la raconter ou à peine. Avec des images et des mots d’une sobriété inouïe qui étaient à la hauteur – plus exactement, à la profondeur – de cette souffrance innommable.

Il y a des pages dans la littérature du monde entier qui accèdent à ce degré de justesse. Ce film, datant des années 1960, me disait mieux que les nouvelles, ce qui se passait à ma porte aujourd’hui. À travers les visages mangés par la maladie, les pieds sans doigts, les bras sans mains, j’ai vu le regard qui se posait sur cette souffrance. Et ce regard m’a emmenée au plus près et au plus nu de l’être. Là où les mots et les images ont le plus grand mal à se rendre. Bien sûr, dans le cas de la maladie, il ne se trouve pas la cruauté humaine que cause la guerre.

Reste cette même question du choix des mots face à l’indicible. De toutes les pages que j’ai écrites, la plus dure à faire exister était dans Pourquoi il fait si sombre ? C’est celle d’un massacre auquel j’ai assisté dans la plus totale impuissance lors de la guerre civile. Un groupe de miliciens chrétiens avait immobilisé le trafic dans une rue où je me trouvais. L’un d’eux avait braqué son arme sur la voiture qui se trouvait devant la mienne tandis qu’un autre vérifiait les cartes d’identité.

Ils avaient décidé de tuer des musulmans. Ils en ont sorti trois – peut-être quatre, je ne sais plus – et les ont plaqués contre un mur. J’ai ouvert la fenêtre et poussé un énorme cri les suppliant d’arrêter. Un troisième homme s’est précipité vers moi et m’a ordonné de me taire en braquant son arme sur mon cou. « Si tu continues à crier je te tue. » Ils ont massacré les hommes en cognant leurs têtes contre les murs.

« Avec cette dernière guerre, je suis vaincue. Je me borne à écouter le bruit des bombes. »

J’étais condamnée à la lâcheté. J’ai murmuré : « Au moins tirez, ne faites pas durer. » Leur souffrance à eux durant les minutes de leur agonie, je n’ai pas su, pas même osé l’écrire. Lors des bombardements israéliens de 2024, je me suis rendue dans un hôpital, au service des brûlés. J’ai cherché désespérément les mots qui diraient le regard de la fillette au corps bandé, celui de son père, de sa mère n’osant la toucher. Avec cette dernière guerre, je suis vaincue. Je me borne à écouter le bruit des bombes. À imaginer le reste.

J’allais vous parler de ce livre. Le titre reprend sa dernière phrase : « [D] is-moi pourquoi il fait si sombre ? » Vous l’avez publié en 1999. Nous devons toujours essayer de répondre à cette question pour ne pas laisser la sombreur tout saturer à jamais. Je vous pose donc votre propre question.

La lumière, quand il fait sombre, peut être magique du fait même qu’elle est faible. Elle tient à peu de chose et ce « peu » tient à notre capacité d’aimer. Au choix de ne pas se borner à la seule échelle de soi. Quand une montagne de souffrance est gravie par l’envie et la force de lui trouver un sens, elle n’est déjà plus la même. Elle produit soudain de l’horizon alors qu’elle n’était qu’un mur.

Un peu comme une chose est doublée par son ombre. Et dans cette ombre, la douleur demeure mais autrement. Elle fond dans le paysage. Elle donne brusquement accès à une beauté dont elle était coupée. Ce peut être le rire d’un enfant se jetant dans vos bras. Et ce peut être l’arrivée d’un sourire sur un visage à l’agonie. Dans un cas comme dans l’autre la vie est toute nue, tout entière, pleine du mystère qui en fait la magie. Elle rejoint le silence, le désert, la musique.

Les lumières du noir confondent les surfaces : elles éclairent les détails comme les profondeurs. Elles remuent au plein sens du terme. Et dans l’épreuve – car c’en est une – la conscience de la mort agit, avec plus ou moins de cruauté, par vagues. Elle ne résout pas la peur, elle l’embarque. Alors la vie devient océanique, unique, anonyme. C’est elle que défend la grande résistance politique. C’est d’elle qu’elle naît. Quand la volonté du courage n’est pas vaincue…

Je crois que je m’attendais à une réponse qui contiendrait des mots comme « Israël », « Netanyahou », « impérialisme » ou « Trump ». Et puis pas du tout. Vous me parlez de silence et de beauté. C’est sans doute ce qui différencie une interview d’une discussion : cette dernière offre encore une place au langage inattendu.

Je comprends votre étonnement. J’ai répondu « à côté » pour éviter les automatismes de langage qui guettent quand on se plie à un certain vocabulaire. Pour sortir les mots du trou. J’essaie d’affronter l’effroi sans céder au cri, sans non plus me censurer. L’armée israélienne est en train de briser méthodiquement les existences. Elle a brûlé au phosphore blanc les terres du Sud, réduit en poussière des dizaines de villages, envahi un dixième du territoire, bombardé des convois de secouristes, massacré les journalistes comme à Gaza. 21, au jour d’aujourd’hui…

Elle a jeté sur les routes plus d’un million de personnes, détruit la banlieue sud de Beyrouth, largué sans préavis 100 bombes en l’espace de 10 minutes en plein centre de la capitale le mercredi 8 avril… Des centaines de vies, dont des dizaines d’enfants, sont parties en fumée. Et en cet instant, l’armée dite « la plus éthique du monde » par les professionnels de l’imposture, poursuit son entreprise de démolition en dépit du cessez-le-feu. L’addition est écrasante pour un pays surpeuplé de 10 452 kilomètres carrés.

Les gouvernants israéliens ne font pas que bombarder : ils gèrent le Liban en cour de prison. Ils occupent le ciel à temps plein, envoient leurs drones à nos fenêtres, minutent les temps de pause, dictent les entrées, les sorties, s’amusent de voir les prisonniers se haïr, prêts à s’entretuer… Les prisonniers étant l’ensemble des Libanais. Tout laisse penser que c’est aussi ce qu’ils souhaitent à l’Iran : le chaos. La division.

« Les gouvernants israéliens ne font pas que bombarder : ils gèrent le Liban en cour de prison. Ils occupent le ciel à temps plein. »

Ils nous commandent comme O’Brien commande et torture Winston sous la plume d’Orwell dans 1984. Mais, pour revenir à votre question, je vous dirais que j’ai eu besoin de commencer par tester des mots qui résistent aux quatre que vous évoquez : « Netanyahou », « Trump », « Israël », « impérialisme ». Je sais qu’il va tout de même falloir en passer par eux, et s’en servir. Je suis prête.

Dans votre dernier livre, La Mort est en train de changer, vous évoquez le caractère « unique » de la « tragédie israélo-palestinienne », et confiez qu’elle vous a convoquée, depuis vos 20 ans, « au-delà du raisonnable ». Que serait aujourd’hui une saisie politique raisonnée de ce drame ? Disons une raison juste et pratique.

Il est rarement dit que la tragédie israélo-palestinienne a coûté un prix exorbitant au Liban. Au sortir d’un entretien télévisé, parfaitement raté, avec la rabbine Delphine Horvilleur, j’ai été soufflée de l’entendre me dire : « Mais vous n’êtes pas palestinienne. À quel titre parlez-vous de la Palestine ? » Je me suis bornée à répliquer : « Savez-vous combien il y a de réfugiés palestiniens au Liban ? »

Ma réponse, qui avait le mérite de l’efficacité, m’avait donné le sentiment pénible de m’être laissée piéger par un raisonnement communautaire. Comme s’il fallait être physiquement concerné par un sujet pour en parler. Comme si ce conflit n’avait pas un caractère universel. Comme s’il était interdit à un sinologue de parler de la Chine ou à une philosophe juive américaine de traiter du totalitarisme soviétique…

Et, surtout, comme s’il était parfaitement normal qu’un Juif australien débarque du jour au lendemain « chez lui » en Israël tandis que des centaines de milliers de Palestiniens ont été sommés d’en partir, et le sont encore. C’est dire, à travers un échange avorté et anecdotique, à quel point cette « tragédie » est source de postures défensives, de confusion mentale. À quel point elle aveugle.

Ceci étant dit, je reviens au cas spécifique du Liban. N’était-ce Israël, n’était-ce la présence de plus de 500 000 Palestiniens dans le pays, la guerre de 15 ans, déclenchée en 1975, n’aurait pas eu lieu. Pas plus que le Hezbollah n’aurait eu le terrifiant pouvoir politique et armé qui est le sien depuis l’invasion israélienne de 1982.

La disproportion entre ce petit pays surchargé et le poids écrasant des puissances ennemies que sont Israël et les États-Unis, d’un côté, et l’Iran, de l’autre, dit bien à l’heure qu’il est l’insondable montant d’humiliation et d’impuissance infligé par le plus fort au plus faible. Mais elle dit aussi, 78 ans après la création de l’État d’Israël, que le recours à la force, si constant et massif soit-il, ne résout rien.

On peut détruire des vies : on ne peut pas détruire le temps des vies. Car la mémoire survit aux morts. Pas plus que l’on ne peut traiter une psychose par la chirurgie ou une dépression par l’injonction. Le caractère intraitable de ce conflit provient notamment du fait qu’il est ancré à l’origine dans des temporalités incompatibles.

Il est le résultat d’une agression brutale du temps de l’histoire des uns par le temps de l’imaginaire des autres qui est, par définition, sans bornes ; il va et vient d’un extrême à l’autre, du temps récent de la Shoah au temps millénaire des origines de la judéité – ces deux derniers n’ayant aucun espace géographique en commun.

« Il s’est agi, dans le cas d’Israël, de la greffe d’un pays rêvé aux quatre coins du monde sur une terre habitée : la Palestine. »

Nous avons donc encaissé dans cette partie du monde un énorme carambolage du temps dans le temps. Un peu comme si une tonne de jours tombait d’un coup sur une fin d’après-midi. Alors que c’est en général le temps de l’histoire et de la géographie qui produisent ensemble, un siècle après l’autre, celui de l’imaginaire et de la culture, il s’est passé l’inverse.

Il s’est agi, dans le cas d’Israël, de la greffe d’un pays rêvé aux quatre coins du monde sur une terre habitée : la Palestine. Faute de soins, c’est-à-dire de décisions vitales, douloureuses, la greffe de cet organe étranger n’a pas pris et elle s’est infectée. Au lieu de renoncer à la colonisation, à l’annexion, à l’occupation, à l’épuration ethnique, le « rêve sioniste » s’est entêté à figer le temps, à nier l’injustice qu’il a imposée puis creusée.

Il a livré le kibboutz au ghetto. L’utopie a tourné au cauchemar. Si bien qu’Israël en est aujourd’hui au point où son écrasante supériorité militaire ne lui rapporte que des victoires sans avenir. Car outre le degré inimaginable de souffrance qu’il inflige au peuple palestinien, il se condamne à se détruire en détruisant, il domine le temps court et perd son sens sur le temps long. Il dégénère.

Si bien que l’interdiction qui est faite aujourd’hui à quiconque essaie de repenser le sionisme relève de ce dispositif suicidaire. Ce que vous appelez une « saisie raisonnée de ce drame » consiste à s’appuyer sur une réalité désormais incontestable : la société israélienne est pour près d’un quart non juive.

Et sous le coup de la colonisation, la société palestinienne de Cisjordanie est envahie par une population juive pour un presque même quart. Autrement dit il ne peut plus y avoir d’issue, à terme, pour les uns comme pour les autres, qui ne soit mixte. À moins d’expulser jusqu’au dernier non juif de part et d’autre… Il faut lire Omer Bartov à ce sujet. Il en vient à conclure « qu’Israël ne peut pas exister comme un État normal dans le cadre de l’idéologie sioniste ».

Je songe à ce qu’Edward Saïd, à qui vous avez consacré un livre, avait écrit en 1999 : ou bien un État démocratique commun, binational, ou bien « la guerre continue »…

Oui, l’histoire a donné raison à Edward Saïd, qui a vu et refusé l’impasse des solutions bancales. Par ailleurs, il ne perdait pas une occasion de se réclamer de la laïcité, qu’il nommait en anglais « secularism ». La cohabitation des populations et l’égalité citoyenne qu’il préconisait sont le seul projet qui vaille pour Israël, la Palestine, la région tout entière.

Cette ouverture ne peut se traduire dans les faits tant que l’on entretient le déni à coups de bombes, tant que 1948 demeure une date intouchable, tant que l’injustice n’a pas été nommée, reconnue, tant que l’on est sous la coupe d’individus tels que Netanyahou, Ben Gvir, Trump, Hegseth et autres psychopathes… Mais aussi, tant que Jérusalem n’est pas neutralisée, rendue aux trois religions monothéistes et – au passage – à ceux qui s’en dispensent.

Sur ce plan, l’Europe a un rôle crucial à jouer. À peu d’exceptions près, elle est pour l’heure en panne intégrale de lucidité, de courage et d’imagination. Reste le noyau dur : l’invasion du politique par le religieux. Une nouvelle approche de la question de Jérusalem pourrait contribuer à la désamorcer. Il ne faut pas oublier qu’Al Qods – Jérusalem – est l’un des emblèmes obsessionnels de tous les mouvements islamistes. C’est dire si je ne vois, pour ma part, de solution qu’à très long terme. De pouvoir y penser n’est pas encore une consolation, mais c’est, en soi, une éclaircie.

Vous avez utilisé le mot « nuance ». Il existe un usage médiatique dominant de la nuance, qui entend faire taire les paroles fermes, jugées « extrémistes » ou « manichéennes ». Et, simultanément, dans le champ militant, anti-impérialiste, il existe une sommation de serrer les rangs. Ne pas finasser, quand « le Nord » frappe « le Sud ». Donc choisir haut et fort un pouvoir : Saddam Hussein ou les Bush ; Sinouar ou Smotrich ; Khamenei ou Trump. Que répondez-vous à ceux qui estiment que la troisième voie – que vous appelleriez « humaniste » et que je serais tenté d’appeler « égalitaire » – est un luxe, une inconséquence et une lâcheté politiques ?

Je suis très consciente d’agacer ceux qui veulent « serrer les rangs » sans chipoter – sans « faire dans la nuance » comme on dit – face, notamment à un ennemi aussi puissant et redoutable que le couple israélo-américain. Pour eux, le péril intégriste est secondaire. Pour moi, non. Mettre en cause l’intégrisme islamique et le messianisme sioniste, c’est s’en prendre à un même phénomène.

On ne combat pas un racisme en en laissant filer un autre ! Ceci étant dit, je ne renvoie certainement pas dos à dos les Israéliens et le Hezbollah dans ce qui se passe aujourd’hui. Les Israéliens envahissent le pays avec une rage indescriptible de tout détruire, de tout réduire à néant. Les combattants du Hezbollah sont chez eux, sur leur terre. Ici aussi la nuance s’impose, et elle est de taille ! Il m’importe par-dessus tout de dégager les vies et les mémoires des chapes idéologiques et communautaires.

« Mettre en cause l’intégrisme islamique et le messianisme sioniste, c’est s’en prendre à un même phénomène. »

Ma boussole est depuis toujours du côté des solitaires. Cela constitue un pas, certes insuffisant, mais un pas quand même, vers la troisième voie dont vous parlez. L’humanisme a pour vocation d’être égalitaire : c’est un mouvement, ce n’est pas une station d’arrivée. Je suis trop consciente de l’étoffe dont est faite notre espèce pour en concevoir une quelconque forme idéale.

Disons que je travaille, depuis toujours, le dos tourné au pouvoir. Les noms que vous citez l’incarnent sous son jour le plus morbide. Je ne veux pas avoir à choisir. De mon point de vue, la nuance n’affaiblit pas la critique, je dirais même qu’elle la renforce. Elle la crédibilise. Qu’est-ce que c’est que la nuance ? C’est de la précision. C’est donc de la fermeté, contrairement à ceux qui veulent croire qu’elle contribue à épargner « l’ennemi ».

S’il se trouve que nous assistons aujourd’hui, un peu partout, à cette figure déprimante de la tenaille – un manche en conflit avec l’autre et les deux réunis appliqués à étrangler les peuples –, cela veut dire que c’est le sujet du moment. Il est ingrat, difficile, presque intraitable, mais nous n’avons pas le choix. Il faut en passer par ce goulot d’étranglement si l’on veut dégager de l’horizon pour plus tard.

Ce qui se passe en Palestine, au Soudan, au Liban ou en Iran n’est pas comparable, mais il est tout de même un point très commun à ces cas de figure : c’est le caractère suicidaire de l’option militaire. Les vieux outils sont périmés. Il va falloir d’immenses réserves d’imagination pour les remplacer. L’imagination naîtra peut-être de la rencontre insolite de l’artisanat, de l’écologie et de la technologie.

Alors la question ne se posera plus sous la forme d’un choix piégé ou d’une double négation – ni, ni –, mais d’une addition positive. Nous n’y sommes pas, malheureusement. Encore que, dans certains pays, en Turquie notamment, les rues sont régulièrement bondées de manifestants qui refusent la brutalité de l’ordre établi.

Césaire disait : « L’oreille collée au sol, j’entends passer demain. » Ce n’est pas mon cas pour l’instant. J’entends surtout le bruit des drones. Mais il ne m’empêche pas de persister dans le refus d’abdiquer. Ce refus implique une nouvelle forme de radicalité : une rupture fondamentale, fondée sur la réfutation des règles du jeu. Il implique le deuil des alliés dits « objectifs » et le renoncement à demain en faveur d’un temps qui se situe très au-delà de son propre temps de vie.

 

 

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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 05:31
40ème Congrès du PCF - Validation des textes alternatifs au projet de base commune du Conseil national du PCF

Validation des textes alternatifs au projet de base commune du Conseil national

Communiqué de la commission de transparence des débats - 4 mai 2026

Conformément aux statuts du PCF, des adhérent·es ont la possibilité de proposer un texte alternatif à la proposition de base commune intitulée  « Un communisme de conquêtes » adoptée par le Conseil National.

https://assets.nationbuilder.com/pcf/pages/39363/attachments/original/1775044132/base_commune.pdf?1775044132

Chaque projet de texte alternatif, pour être validé par la commission de transparence des débats, doit selon les statuts « traiter de l’ordre du jour du congrès et respecter la cohérence de celui-ci ». « Sa dimension ne saurait excéder celle du projet adopté par le Conseil national ». Il doit également être porté par « trois cents adhérent·es à jour de leurs cotisations » et « issu·es d’au moins un quart des fédérations ». « Le nombre de signataires par fédération ne peut excéder 10% de la totalité de la liste ». Elles et ils y « apportent leur soutien par une attestation signée et fournissent le justificatif de paiement de leurs cotisations ».

La commission de transparence des débats s’est réunie le 4 mai pour procéder à la validation des projets de texte alternatif, à partir de ces critères statutaires.

Elle a constaté que les projets de texte suivants réunissaient ces critères :

Aucun autre projet de texte alternatif ne lui a été soumis.

Le projet de base commune et ces trois textes alternatifs, ainsi que leurs résumés seront donc mis à la disposition des adhérent·es dans leur fédération. Les textes seront aussi publiés sur le site internet du Congrès. Poursuivons et amplifions le débat collectif des communistes.

Les communistes devront donc choisir entre le projet de base commune adopté à 77% des votants par le Conseil National et l'un de ces trois textes alternatifs lors du vote qui sera organisé comme prévu les 6 et 7 juin (jusqu'à 14h - transmission des résultats avant 18h - comme indiqué aux fédérations le vote peut être ouvert dès le jeudi soir).

Le texte qui obtiendra le plus de suffrages deviendra la base commune de discussion de tou·tes les communistes lors des congrès locaux, départementaux et national.

Ce texte sera ensuite enrichi par les communistes grâce au travail d’amendement des congrès de sections, de fédérations et du Congrès national.

Paris, le 4 mai 2026

La commission de transparence des débats.

 

-- 
Igor Zamichiei,
Coordinateur du comité exécutif national
Parti communiste français
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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 05:29
Une bien triste nouvelle - Décès d'Yves Jardin, grand militant pour l'hôpital public et de la solidarité avec la Palestine
Une bien triste nouvelle - Décès d'Yves Jardin, grand militant pour l'hôpital public et de la solidarité avec la Palestine
 
Nous avons appris ce soir avec une grande tristesse par nos camarades Yvonne Rainero et Maryse Rousseau le décès d'Yves Jardin, un militant infatigable de la défense de l'hôpital public, du peuple palestinien et du droit international, des idées de progrès social et démocratique, de la défense de la langue et de la culture bretonne aussi. Yves Jardin était sinon un compagnon de route, du moins un véritable ami pour le PCF. Nous partagions avec lui de nombreux combats et nous unissait une vraie fraternité. 
Il fut aussi engagé dans le Front de Gauche pendant son existence.
En plus d'être longtemps responsable de l'AFPS, pour le groupe local de Cornouaille, et responsable du comité de défense de l'hôpital de Douarnenez.
Il avait participé à plusieurs de nos comités de soutien, et ne refusait jamais une participation à intervenir sur nos débats publics sur la santé ou la Palestine.
C'était un homme d'une grande droiture, d'une grande exigence intellectuelle, morale et politique, quelqu'un de profondément dévoué pour le collectif et ses idéaux, avec beaucoup de connaissances et de capacités d'analyse et de réflexion. Il va beaucoup manquer à l'ensemble de la gauche finistérienne et au mouvement de solidarité avec la Palestine, lui qui traduisait des articles hétérodoxes de la presse israélienne, d'intellectuels, de manière à toujours nous tenir au courant de la complexité des débats.
Kenavo Yves!
Merci pour tous tes engagements, sans oublier celui pour le Secours Populaire. Tu laisseras une trace indélébile dans l'histoire de la gauche finistérienne.
 
Ismaël Dupont, pour la fédération PCF du Finistère
 
(Photos d'Yves Jardin lors d'un débat du Front de Gauche en 2017 sur la santé à Plourin-les-Morlaix, qui avait été suivi par la création du comité de défense de l'hôpital de Morlaix.
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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 05:28
Terrible nouvelle: décès d'Antoine Le Calvez. Ses obsèques auront lieu mercredi à 14h30.

Terrible nouvelle. 

Nous avons eu la douleur d'apprendre le dimanche 3 mai le décès d'Antoine Le Calvez, fils de nos amis et camarades Jean-Luc et Annie, et frère de nos amies et camarades Amélie et Camille. 

Antoine a choisi de rejoindre le sommet des  montagnes et ses espaces de nature qu'il aimait tant. 

Il avait 37 ans et nous pensons fort à lui comme à nos amis Jean-Luc, Annie, Amélie et Camille, et tous ceux qui l'ont entouré et qui l'aimaient. 

Il est possible de se rendre à la chambre funéraire aux établissements Menez après l'hôpital rue de Kergaradec (Plourin-les-Morlaix) à partir de lundi. 

Les obsèques d'Antoine auront lieu mercredi à 14h30 à la salle de cérémonie Menez rue du Dr Kergaradec à Plourin-les-Morlaix près de l'hôpital.

Pour ceux qui veulent exprimer leur solidarité à la famille les dons à l'AJPF pour les réfugiés palestiniens seront préférés aux fleurs. 

La section de Morlaix et la fédération PCF du Finistère présentent leurs condoléances à Annie, Jean-Luc, Camille et Amélie Le Calvez, aux neveux et nièces, à tous les proches, amis et copains d'Antoine.

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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 05:26
Ilan Pappé, historien : « Israël a toujours estimé qu’il devait dominer le monde arabe »
 
Alors qu’Israël poursuit ses actions meurtrières dans la bande de Gaza, en Cisjordanie, au Liban et en Syrie, avec le soutien des gouvernements occidentaux, Ilan Pappé, historien israélien, publie en français un petit livre percutant, « Brève histoire du conflit israélo-palestinien ».
Gwenaelle Lenoir
 
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Lundi 4 mai paraît l’édition française d’un court ouvrage de l’historien israélien Ilan Pappé au titre explicite : Brève histoire du conflit israélo-palestinien (Les Liens qui libèrent). En moins de 200 pages, le professeur à l’université d’Exeter, en Grande-Bretagne, résume des décennies de travaux de ceux que l’on a nommés les « nouveaux historiens » israéliens – dont il est –, qui ont balayé l’histoire officielle du conflit entre Israël et la Palestine.
Ilan Pappé, né en Israël de parents allemands ayant fui l’Allemagne nazie, est devenu au fil de ses découvertes historiques un homme engagé, antisioniste et défenseur des droits des Palestinien·nes. Il dirige aujourd’hui le Centre européen d’études sur la Palestine.
Le concentré qu’il publie aujourd’hui souligne de façon frappante la continuité idéologique entre les débuts du sionisme et la politique actuelle menée par le gouvernement Nétanyahou dans la bande de Gaza, la Cisjordanie, et le reste du Moyen-Orient. Entretien.
« Mediapart » : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cette Brève histoire du conflit israélo-palestinien, et pourquoi maintenant ?
Ilan Pappé : Je l’ai écrite en anglais il y a un an et demi, après un salon du livre où j’ai constaté que les gens cherchaient un ouvrage sur le contexte des événements survenus depuis octobre 2023. Ils trouvaient les livres présentés trop gros, trop spécialisés. En même temps, la plupart des gens n’étaient pas satisfaits du contexte présenté par les médias et en voulaient plus, sans pour autant se lancer dans des études universitaires sur le sujet.
Et c’est pourquoi ce livre se vend bien, parce qu’il apporte, en quelque sorte, des récits que ne donnent ni les médias grand public, encore moins les politiciens traditionnels. Ces derniers se plient au récit d’Israël selon lequel les événements du 7-Octobre relèvent de l’antisémitisme islamiste, et que l’Iran les a orchestrés. Israël veut qu’ils soient traités ainsi et a exigé qu’on n’analyse pas le contexte historique du 7-Octobre.
À propos du personnel politique occidental, le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a cité la phrase attribuée à la première ministre israélienne Golda Meir – « Nous pouvons pardonner aux Palestiniens de tuer nos enfants, mais nous ne leur pardonnerons jamais de nous forcer à tuer les leurs » – à propos de la nouvelle loi israélienne sur la peine de mort pour les Palestiniens. Il voulait souligner que l’ethos de l’État d’Israël était humaniste. Que vous inspire cela ?
[Rires] J’ignorais cet épisode ! Mais votre ministre fait un contresens complet ! C’est l’interprétation la plus étrange que j’ai jamais vue de cette phrase, car elle ne montre pas l’humanisme d’Israël mais exactement le contraire. Golda Meir a dit cela à Haïfa, en 1948, après qu’Israël eut procédé au nettoyage ethnique de la ville. À un journaliste qui lui demandait : « Ne pensez-vous pas que ce que vous voyez ici ressemble aux pogroms perpétrés contre les juifs en Europe de l’Est ? », elle a répondu : « Oui, je suis très triste de voir cela, et nous ne pardonnerons jamais aux Palestiniens de nous avoir forcés à leur faire subir cela. »
C’est une phrase qui montre l’hypocrisie, la prétention à la vertu et l’incapacité des Israéliens à accepter que les Palestiniens soient des victimes, qui jugent que seul Israël peut être victime. C’est comme une personne qui en bat une autre très violemment, au point de presque la tuer et qui lui dit : « C’est de ta faute. Tu m’as tellement mis en colère que j’ai failli te tuer. Et je ne te pardonnerai jamais de m’avoir poussé à presque te tuer. » Je suis très surpris que votre ministre ait évoqué cela pour justifier une vision positive d’Israël.
Revenons à votre dernier livre. En parcourant les chapitres consacrés aux débuts du sionisme et de son implantation dans la Palestine historique, on a souvent le sentiment qu’il existe une forte continuité entre cette période et aujourd’hui. Est-ce le cas ?
Il y a une petite différence, mais pas sur le fond. Pour que le sionisme devienne réalité, il fallait une coalition très forte qui accepte l’idée que la seule solution au problème juif en Europe est un État juif au cœur du monde arabe aux dépens des Palestiniens, et que si les Palestiniens et le monde arabe s’y opposaient, ils devraient faire face à une coalition mondiale. Cela n’a pas changé. Les Palestiniens ont perçu l’idée qu’ils devaient être remplacés, déplacés et supplantés par les juifs d’Europe, puis plus tard également par des juifs venus des pays arabes et orientaux, comme une menace existentielle, et ont formé leur propre mouvement de résistance. Et ce mouvement de résistance est toujours actif aujourd’hui. Donc il faut toujours, pour maintenir Israël, une large coalition.
Cette coalition est composée de membres qui ne sont pas d’accord sur tout, mais qui s’accordent néanmoins sur le projet sioniste. Par exemple, les sionistes chrétiens croient toujours qu’il s’agit d’un programme divin, qui apportera la seconde venue du Messie. Les conservateurs américains ou « nouveaux conservateurs » estiment que c’est important car il s’agit du bastion de l’Occident et de l’Amérique dans une région très hostile. Les multinationales qui commercialisent du matériel militaire estiment qu’il s’agit d’une formidable opportunité. Et puis, bien sûr, il y a le sentiment juif, qui est probablement le plus authentique parmi les membres de ces alliances, selon lequel il faut une sorte de nouvel État refuge où l’on puisse se rendre si les choses tournent mal, comme ce fut le cas pendant la Seconde Guerre mondiale.
Mais pendant des décennies, on a pu avoir le sentiment, si l’on ne suivait pas l’actualité au quotidien, que la brutalité était moindre qu’aux premiers jours. Jusqu’à il y a deux ou trois ans, jusqu’au retour de Nétanyahou au pouvoir.
Je pense que deux choses se sont produites. Tout d’abord, la communauté internationale ne réagit pas à une brutalité quotidienne. Elle réagit à une brutalité très dramatique. Mais il n’y a pas eu un seul jour depuis l’arrivée des sionistes en Palestine où les Palestiniens n’ont pas été exposés à la brutalité sioniste, certes pas toujours à grande échelle.
Deuxièmement, Internet et les visites de jeunes du monde entier en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ont commencé à révéler la réalité de l’oppression israélienne.
Et il s’est clairement produit quelque chose de différent après novembre 2022, lorsque, pour la première fois, les éléments les plus fondamentalistes, les plus extrêmes et les plus racistes de la société juive israélienne ont commencé à prendre le pouvoir. Il ne s’agissait pas seulement de Nétanyahou. Il s’agissait de l’alliance de Nétanyahou avec ces forces.
Ils ont beaucoup moins de scrupules que la génération précédente à utiliser des armes et des stratégies encore plus meurtrières et destructrices contre les Palestiniens. C’est partout depuis le 7-Octobre. Même si, comme je l’ai dit, cela existait déjà auparavant. Les Palestiniens ont toujours été à la merci d’une armée très puissante qui a été constituée à bien des égards pour les surveiller, les contrôler et les occuper depuis des décennies.
Compte tenu de ce que vous avez analysé dans le cadre de vos travaux, voyez-vous des points de comparaison entre le passé et la situation actuelle dans la bande de Gaza d’une part, en Cisjordanie d’autre part ?
Je vois bien des similitudes, mais aussi des différences. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui à Gaza me rappelle les dernières phases de la Nakba, les opérations menées par Israël en 1948, lorsque ce pays était incapable d’occuper – ou peu disposé à le faire – l’ensemble de la Palestine historique. C’est ainsi que la Cisjordanie et la bande de Gaza ont vu le jour. Les Israéliens ont repoussé autant de Palestiniens qu’ils le pouvaient, tant vers la Cisjordanie que vers la bande de Gaza. Puis ils ont construit une sorte de mur autour d’Israël pour se séparer de ces zones palestiniennes, en espérant que les Jordaniens et les Égyptiens s’en occuperaient.
Aujourd’hui, les Palestiniens de Gaza ne peuvent aller nulle part, alors que la moitié de la bande de Gaza est vide et totalement contrôlée par Israël. Ils ne bénéficient d’aucune protection et ils sont toujours confrontés à la poursuite des opérations militaires israéliennes. Il y a une escalade en termes d’inhumanité, de barbarie, de volonté de décimer ouvertement des populations, et pas seulement de les forcer à partir.
La situation actuelle est bien plus inquiétante, je pense, que pendant la Nakba, en 1948. Car, en 1948, les gens ont pu, bien qu’ils aient tout perdu, reconstruire leur vie, dans les camps de réfugiés, dans la diaspora, en Cisjordanie, dans la bande de Gaza. Aujourd’hui, ils sont menacés d’extinction. Israël ne parviendra peut-être pas à mener à bien ce génocide, mais les souffrances seront immenses.
Quant à la Cisjordanie, les Palestiniens disent que la Nakba est un processus continu. Je suis tout à fait d’accord. En Cisjordanie, c’est un nettoyage ethnique progressif et graduel. Et nous n’en voyons que la première étape. Elle consiste à essayer de faire partir les Palestiniens de la zone C (voir boîte noire), selon les accords d’Oslo, qui représente environ 60 % de la Cisjordanie, pour les déplacer vers les zones B et A, puis de les faire sortir de la zone B, et de créer une sorte de bande de Gaza dans la zone A, c’est-à-dire sous siège. Ensuite, ce sera : « Si vous vous comportez bien, alors vous pourrez vous déplacer et bénéficier d’une certaine autonomie. Si vous ne vous comportez pas bien, eh bien, regardez ce qui est arrivé à la bande de Gaza. »
C’est la stratégie de Smotrich, officiellement ministre de la défense chargé de la Cisjordanie, mais qui est en réalité le gouverneur général de facto de la Cisjordanie. Il en parle très ouvertement. Il est soutenu par la plupart des membres du Likoud et par Nétanyahou.
Depuis deux mois, nous assistons à deux nouveaux conflits, à savoir contre l’Iran et contre le Liban. Pensez-vous que ces conflits s’inscrivent dans ce que vous appelez le conflit israélo-palestinien ?
Je pense qu’il y a un lien. Pour réaliser l’ambition sioniste fondamentale, à savoir contrôler l’ensemble de la Palestine historique avec un nombre très restreint de Palestiniens – et des Palestiniens qui, s’ils restent, n’aient aucune envie de résister à la réalité de l’oppression –, Israël a toujours estimé qu’il devait dominer le monde arabe et s’opposer à quiconque, que ce soit par cynisme ou par conviction, pourrait venir en aide aux Palestiniens.
Cela a toujours été le cas. Israël a tenté de renverser les régimes progressistes en Égypte et en Syrie avant 1967, car il comprenait que ces dirigeants, tels que Gamal Abdel Nasser en Égypte et le parti Baas en Syrie, étaient propalestiniens.
Aujourd’hui, il existe des acteurs différents. Mais l’hégémonie dans la région, aux yeux des décideurs politiques israéliens, est toujours une condition préalable à l’achèvement de la transformation totale de la Palestine historique en un État purement juif. Il ne s’agit donc pas d’un désir de vaincre l’Iran juste pour le plaisir de le vaincre.
À cela s’ajoute le fait que les partisans du sionisme messianique, qui constituent désormais une part très importante du gouvernement, croient qu’ils sont en train de reconstruire le royaume biblique de David et Salomon, qui était redouté et respecté par tous au Moyen-Orient. Et cela va de pair avec leur vision selon laquelle Israël doit en réalité être une théocratie, car si vous êtes une théocratie, vous faites ce que Dieu veut, et si vous faites ce que Dieu veut, vous réussirez également dans vos politiques envers le monde arabe.
Dans des interviews précédentes, vous affirmiez qu’Israël était au bord d’une guerre civile froide, voire d’une implosion, en raison du conflit entre l’État de Judée théocratique, que vous venez de décrire, et l’État d’Israël, que vous considérez comme plus laïque et plus libéral. Est-ce toujours le cas deux ans et demi après le 7–Octobre ?
Oui, car l’État d’Israël et l’État de Judée ne sont pas vraiment en désaccord sur la question palestinienne, ni sur la nécessité d’attaquer l’Iran ou le Liban. Ce ne sont pas là les points de discorde. Ceux-ci portent sur l’avenir de la société juive en Israël. Sera-t-elle une société laïque et libérale, ou une société théocratique ? C’est là le conflit. Et dans cette lutte, je pense que l’État de Judée a l’avantage. Il l’aura jusqu’à ce qu’il devienne trop absurde et effrayant, même pour ceux qui le soutiennent.
Et on peut déjà constater, aux États-Unis, un changement radical dans l’attitude envers Israël, y compris chez les jeunes juifs. On voit poindre en Europe les prémices d’une prise de conscience. La jeune génération de politiciens commence à comprendre que le danger au Moyen-Orient n’est pas que l’Iran veuille développer une arme nucléaire, mais qu’Israël possède 220 bombes nucléaires. Et devienne cet État agressif aux traits théocratiques, avec davantage d’oppression des Palestiniens.
Pensez-vous que nous assistons à la dernière phase du sionisme ?
Oui. Mais en tant qu’historien, je me dois de préciser que la dernière phase d’un processus historique peut s’étendre sur vingt ou trente ans. Je ne parle pas d’une période de cinq ou six ans à compter d’aujourd’hui. Je n’attends aucun changement fondamental à l’intérieur d’Israël, malheureusement.
Mais on voit, à l’étranger, un mouvement qui commence à lier la politique intérieure en Europe et aux États-Unis aux prises de position sur Israël. Par exemple, pour les élections municipales en Grande-Bretagne, il y a un parti très important qui se bat pour la municipalité de Birmingham, appelé Coalition pour Gaza. Or, le problème à Birmingham, ce n’est pas Gaza. Le problème à Birmingham, c’est l’incapacité de la municipalité à gérer, vous savez, les ordures, les égouts, etc. Mais aux yeux de beaucoup de gens là-bas, c’est lié. Votre position morale vis-à-vis de Gaza est liée à votre position morale sur des questions qui sont importantes pour les habitants de Birmingham.
Vous en êtes d’accord ?
Oui, je suis d’accord, c’est lié. Je pense qu’il y a un lien entre les politiciens qui ont perdu toute valeur morale, qui ne pensent qu’à leur carrière, qui ne pensent qu’aux prochaines élections et se détachent des vrais problèmes de la société, et ceux qui ne sont pas ainsi. Je crois sincèrement qu’une personne qui affirme que la défense des Palestiniens est une obligation morale s’occupera également de manière sincère des questions qui concernent sa propre communauté et son propre électorat.
Ilan Pappé, historien : « Israël a toujours estimé qu’il devait dominer le monde arabe » - Interview avec Gwenaëlle Lenoir, Médiapart
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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 05:20
Souviens-toi de Bobby Sands - 5 mai 1981
Souviens-toi de Bobby Sands - 5 mai 1981
Souviens-toi de Bobby Sands - 5 mai 1981
Souviens-toi de Bobby Sands - 5 mai 1981
Le 5 mai 1981, Bobby Sands, combattant républicain irlandais, mourrait à l’hôpital du camp britannique de long Kesh, près de Belfast, après 66 jours de grève de la faim.
Neuf de ses compagnons d’armes le suivront dans son agonie, sans avoir obtenu le statut de prisonnier politique que Thatcher leur refusait
Aujourd’hui, d’anciens détenus comme lui, grévistes de la faim comme lui, soldats de la république comme lui, sont députés, maires de villes, conseillers municipaux. La Première ministre d’Irlande du Nord appartient à Sinn Féin, ancienne branche politique de l’IRA, et ce parti nationaliste est aujourd’hui majoritaire des deux côtés de la frontière
Bobby Sands avait choisi l’alouette comme symbole de liberté. 45 ans plus tard, elle vole libre. 
Sorj Chalandon
 
***
 

"Il y a trente six ans, le 5 mai 1981, au terme de soixante-six jours de grève de la faim, mourait Bobby Sands, en Irlande du Nord, dans la prison de Maze. Cette prison, installée sur l’ancienne base de la Royale Air force nommée Long Kesh, fut d’abord un lieu de détention où l’armée britannique pouvait enfermer sans procès tout opposant à sa présence. Ainsi, en 1971, lors de l’opération «Démetrius», 450 hommes des quartiers catholiques de Belfast y furent parqués dans les H Blocks, des bâtiments en forme de H, dans des conditions très rudes. Bobby Sands avait vingt-sept ans. Après lui, dans les jours qui suivirent, moururent neuf autres prisonniers politiques qui, à son exemple, menèrent jusqu’au bout leur mouvement de protestation." Un article de Francis Combes en 2013 dans L'Humanité. 

 

Bobby SANDS, né le 9 mars 1954, mourait il ya 36 ans le 5 mai 1981 après une grève de la faim.
 

Bobby Sands est un personnage connu pour son combat en Irlande du Nord dans les années 80, où il mena une grève de la faim jusqu’à son propre décès. Républicain irlandais et membre de l’IRA, sa lutte à l’encontre du gouvernement londonien et sa perte firent de lui un véritable martyr, avec un impact médiatique fort… Retour sur la vie de Bobby Sands…

Une Jeunesse très vite marquée par le conflit anglo-irlandais
Bobby Sand nait à Newtownabbey en Irlande du Nord, en 1954. Son enfance se déroule dans un climat conflictuel opposant sans cesse catholiques et protestants au travers d’actes de violences.
Très influencé par cette situation, c’est à 18 ans qu’il rejoint l’IRA (en 1972) et connait sa première arrestation de 1972 à 1976, période durant laquelle il est emprisonné.
A sa sortie de prison, Bobby Sands décide de s’impliquer d’avantage dans les actions de l’IRA, devenant ainsi l’un des principaux leaders activistes du mouvement.

Il est cependant arrêté très rapidement, en 1977, pour détention d’arme à feu et attentat.
Bien que l’accusation d’attentat soit rapidement rejetée par le tribunal en charge de son dossier, il est toutefois condamné à 14 ans de prison pour port d’arme prohibé à la prison de Maze (aussi nommée Longh Kesh).

Bobby Sands souhaite être reconnu comme un prisonnier politique
Dans ce centre pénitentiaire, Sands commence alors à écrire des textes politiques engagés, ainsi que quelques poèmes. De nombreux textes de sa composition sont même publiés tout au long de sa détention dans l’An Phoblacht, le journal officiel de l’IRA.
La vie carcérale à Maze est particulièrement difficile, et les tensions entre les prisonniers et les surveillants sont palpables. Dès le début, les prisonniers tentent de protester avec le « Blanket Protest (1976-1981) » et le « Dirty Protest (1978-1981) ». Il s’agit d’une technique de protestation où les prisonniers refusent de se vêtir de l’uniforme de prisonnier et vivent nus, enveloppés dans seulement une couverture. A ce refus de porter l’uniforme s’ajoute ensuite une véritable guerre à l’hygiène, où les prisonniers refusent de se laver, urinent et défèquent partout afin de placer la prison dans un état sanitaire déplorable.
Bobby Sands participe également à cette lutte, mais semble vouloir aller plus loin pour se faire entendre.
Sands organise une Grève de la Faim sans précédent
Conscient du puissant levier médiatique que peut être celui de la grève de la faim, Bobby Sands décide d’organiser une grève de la faim le 1er mars 1980, afin de sensibiliser l’opinion publique aux actions de l’IRA et à l’attitude du gouvernement londonien vis à vis de l’Irlande du Nord. Bobby Sands est alors accompagné par d’autres membres de l’IRA, fermement décidés à aller jusqu’au bout pour se faire entendre, acceptant la possibilité de mourir.
Durant cette grève, la mort d’un député républicain du Fermanagh et du Sud du Tyrone éveille cependant bien des convoitises, et Bobby Sands ne peut s’empêcher de briguer ce poste. Les catholiques proposent alors Sands comme candidat, et est finalement nominé le 9 avril 1981 où il l’emporta sur Harry West.
Face à cette victoire inattendue, le gouvernement londonien décide de contrer Bobby Sands en votant une loi électorale visant à interdire aux prisonniers toute possibilité de rôle politique et de présentation à des élections durant leur incarcération (cette loi est connue sous le nom de Representation of the Peole Act).
Perdant ainsi son siège de député, Bobby Sands décide de poursuivre sa grève de la faim et continuer à protester. Son état se détériore sur une soixantaine de jours, où il perd beaucoup de poids, et connait un fort affaiblissement. Il décède le 5 mai 1981, après 65 jours de grève.
L’annonce de son décès fait la Une des journaux, et provoque alors un immense tollé en Irlande du Nord et dans le reste du Monde, faisant de Bobby Sands et de ses compagnons, de véritables martyrs.
A l’annonce de sa mort, de nombreuses émeutes éclatèrent dans tous les quartiers nationalistes de l’Ulster, et notamment sur Falls Road, à Belfast, où un « murals » (ces fresques à la mémoire des activistes républicains ou loyalistes) lui rend d’ailleurs hommage.
Margaret Thatcher, la « dame de fer » , Premier ministre en Angleterre, déclara cyniquement à la Chambre des Communes : « Monsieur Sands était un criminel condamné. Il a fait le choix de s’ôter la vie. C’est un choix que l’organisation à laquelle il appartenait n’a pas laissé à beaucoup de ses victimes. ».

 

 

 
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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 05:15
« L’un avait le visage tuméfié, l’autre l’épaule déboîtée » : l’élue PCF Raphaëlle Primet raconte son kidnapping et la violence de l’armée israélienne - Pierre Barbancey, L'Humanité, 3 mai 2026
« L’un avait le visage tuméfié, l’autre l’épaule déboîtée » : l’élue PCF Raphaëlle Primet raconte son kidnapping et la violence de l’armée israélienne
L’élue communiste de Paris Raphaëlle Primet raconte l’arraisonnement dans les eaux internationales du bateau de la Flottille pour Gaza sur lequel elle se trouvait, la détention qui a suivi et la violence des soldats israéliens.
 
Monde
 
Publié le 3 mai 2026
Pierre Barbancey
 
Coprésidente du groupe communiste au Conseil de Paris, vice-présidente de la Métropole de Paris, Raphaëlle Primet avait embarqué sur l’un des 58 bateaux de la Global Sumud Flotilla.
 
Le but, briser le blocus imposé à la population de la bande de Gaza depuis bientôt vingt ans, apporter une aide humanitaire aux Palestiniens qui meurent à petit feu, subissent un génocide et continuent à être abattus par l’armée israélienne malgré un cessez-le-feu qui n’en a que le nom.
 
Dans la nuit du 29 au 30 avril, 21 bateaux ont été arraisonnés par la marine militaire israélienne dans les eaux internationales. Elle raconte pour l’Humanité son arrestation, la détention et les mauvais traitements.
 
Comment s’est passé l’arraisonnement du bateau par l’armée israélienne ?
 
Nous avons d’abord vu des drones nous survoler, puis nous avons reçu des messages des autres bateaux de la flottille. Nous avons essayé de partir le plus vite possible. Mais un Zodiac de l’armée israélienne est arrivé. Nous nous sommes regroupés dans le cockpit.
Les soldats sont montés à bord en hurlant, en braquant leurs fusils sur nous, nous ordonnant de mettre les mains sur la tête. Ils ont alors détruit toutes les caméras du bateau. Un militaire particulièrement excité criait qu’il aurait voulu qu’on aille à Gaza parce qu’il aurait su quoi faire avec nous. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais notre bateau a commencé à prendre feu.
Ils nous ont alors entassés dans leur Zodiac, non sans nous avoir au préalable fouillés, ont pris nos téléphones – que nous n’avons malheureusement pas eu le temps de jeter à la mer – et nous ont volé tout l’argent liquide que nous possédions.
Ils nous ont emmenés sur un bateau-prison, il n’y a pas d’autres termes pour désigner ce navire qu’on voyait depuis pas mal de temps sans parvenir à savoir s’il s’agissait d’un bateau de croisière ou autre. En réalité, c’était une prison flottante sur laquelle ils nous ont fait monter. Ils nous ont fait mettre à genoux, la tête baissée, les mains sur la nuque.
Nous avons dû « avancer » pendant près d’une demi-heure comme ça. Ils n’arrêtaient pas de hurler. Ils ont pris nos noms et placé un bracelet autour de nos poignets, avec un numéro. Le mien était le 75 ! À cause de mon statut d’élue de Paris ? Je ne sais pas.
 
Où vous ont-ils détenus ?
 
Il y avait une espèce d’excavation dans le bateau, laissant apparaître les cales. Elles étaient surmontées de barbelés qui clôturaient l’enceinte, encadrée par deux miradors. Des soldats arpentaient les coursives pour nous surveiller. Nous avons essayé de nous organiser comme nous le pouvions.
La nuit, il faisait très froid, et dans la journée, très chaud. Les projecteurs étaient allumés en permanence. Ils nous jetaient des bouteilles d’eau et de la nourriture, bien sûr insuffisante, comme à des chiens. Ils voulaient nous terroriser en permanence.
On entendait des détonations, ils tapaient sur les parois, ils hurlaient. Comme ils se sont aperçus qu’on avait réussi à s’organiser pour dormir, ils envoyaient de l’eau gelée qui s’écoulait sur le sol et imbibait les matelas en mousse. On répondait en criant : « Free Palestine ! »
 
Thiago Avila et Saif Abu Keshek étaient-ils avec vous ?
 
Nous n’avions pas de nouvelles de Saif. En revanche, Thiago était avec nous. C’est grâce à lui que nous avons tenu. On faisait des réunions, on discutait. La dernière nuit, quand ils sont venus nous chercher, on a dit qu’on ne partirait pas tant qu’on n’aurait pas de nouvelles de nos camarades disparus.
Ils ont alors commencé à nous sortir un par un, manu militari, en distribuant des coups. Ils s’en sont particulièrement pris à Thiago. Ils lui donnaient des coups de pied dans le ventre, le frappaient avec leurs fusils tout en le tirant. Ils l’ont exfiltré et on ne sait pas ce qu’il est devenu.
Nous sommes finalement sortis. Un Zodiac faisait des allers-retours jusqu’à la côte crétoise. C’est là qu’on s’est aperçu de la violence subie. L’un avait le visage tuméfié, l’autre l’épaule déboîtée, un autre encore a été touché à la jambe par une balle en caoutchouc. En Crête, plusieurs dizaines de militants ont dû aller à l’hôpital. Mais, surtout, Thiago et Saif n’étaient pas avec nous.
 
Quelle a été l’attitude des autorités grecques ?
 
J’estime que la police grecque a été d’une certaine manière complice des Israéliens. Jusqu’à quel point, je ne sais pas. Tout s’est quand même passé pas très loin de leurs eaux territoriales. Quand nous sommes arrivés, ils nous ont laissés attendre dans des bus pendant des heures sans raison, en nous disant qu’ils allaient nous donner nos passeports, ce qu’ils n’ont fait que tardivement. On n’avait rien bu, rien mangé.
Finalement, on a tous décidé de sortir et on est parti en manifestation sans nos passeports. Le cortège a d’ailleurs grossi au fur et à mesure. Nous avons été rejoints par des Crétois venus soutenir ce cortège pour la Palestine. On a marché comme ça pendant près de trois heures. À l’aéroport, nous avons retrouvé les représentants consulaires de nos pays respectifs.
 
Vous êtes rentrée, mais certains ont décidé de rester. Pour quelles raisons ?
 
Certains sont restés puisqu’ils n’ont attrapé que 21 bateaux sur les 58 qui constituaient la flottille. Et beaucoup de participants ont décidé de rester pour la faire repartir. J’ai décidé de rentrer pour agir d’ici, pour la mobilisation, pour la flottille, pour la libération de Saif et de Thiago, et évidemment pour continuer à nous battre pour Gaza et pour le droit à l’autodétermination du peuple palestinien.
Il est quand même atterrant de constater que la France n’a rien dit ou à peine murmuré quelques mots pour condamner cet acte de piraterie contre la flottille. Quand on voit ce que fait Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol, pour s’opposer aux politiques israéliennes, on se dit qu’une autre attitude que celle du gouvernement français est possible.
C’est aussi une des raisons pour lesquelles je suis rentrée. Il faut vraiment arriver à faire bouger les lignes, en France, sur cette question de la Palestine et de Gaza.
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