Ce 4 mai, l’extrême droite de Narendra Modi a conquis le Bengale-Occidental, une première depuis l’indépendance. L’État du Keralam, dirigé par les communistes passe aux mains du Congrès, et le Tamil Nadu sera dirigé par une formation populiste.
Le pays le plus peuplé du monde sait créer la surprise, fût-elle décevante. Ce lundi 4 mai, la commission électorale indienne annonçait les résultats des élections législatives qui ont eu lieu au Bengale-Occidental du 23 au 29 avril, au Tamil Nadu le 23 avril, et au Keralam (ex-Kerala), en Assam et dans le territoire de Pondichéry le 9 avril dernier.
Un lundi synonyme de véritable claque pour les progressistes indiens, après avoir été noyés par le Bharatiya Janata Party (BJP, extrême droite) du premier ministre Narendra Modi au Bengale, et submergés par un nouveau parti populiste au Tamil Nadu. Dans l’État voisin du Keralam, les habitants ont préféré aux partis communistes le Congrès (centre gauche séculariste), premier parti d’opposition issu des dynasties politiques du Mahatma Gandhi et de Jawaharlal Nehru.
Les scrutins ont été marqués par la radiation de plusieurs dizaines de millions d’électeurs des listes, après l’utilisation autoritaire par le gouvernement de la révision intensive spéciale (RIS), un outil de contrôle des listes activé à la veille du scrutin. Mais ce nouveau coup de force du BJP, qui s’est vu opposer un camouflet à sa réforme électorale donnant encore plus de poids aux États du nord peuplés, hindous et acquis à sa cause, ne doit pas voiler l’influence rampante du suprémacisme dans ces États traditionnellement d’opposition, ni la faillite des partis traditionnels envers le peuple.
Le Bengale-Occidental à l’extrême droite, une catastrophe inédite
C’est un véritable séisme politique qui secoue le quatrième État le plus peuplé du pays. Le Bengale-Occidental et ses 100 millions d’habitants ont choisi de donner la majorité de la Vidhan Sabha (l’Assemblée législative d’un État) au BJP. Il s’agit d’une première depuis l’indépendance de 1947, que la région de Calcutta soit dirigée par l’extrême droite, après trente-quatre ans de communisme (1977-2011) et quinze ans de Trinamool Congress, la formation régionaliste de Mamata Banerjee, redoutée ministre en chef de l’État depuis 2011.
Cette fois, même si les résultats définitifs n’étaient pas encore connus, son parti ne conquiert qu’environ 80 des 294 sièges, contre plus de 200 pour le BJP. En 2021, les rapports de force étaient inversés (221 élus contre 65). « Je vous demande à tous de ne pas perdre espoir, lorsque le soleil se couchera, nous gagnerons, battez-vous comme des tigres », a imploré celle que l’on surnomme justement « la Tigresse » dans un message vidéo posté sur les réseaux sociaux, avant de remettre en cause « un faux narratif électoral », « plusieurs machines qui avaient des anomalies » et « des dépouillements qui ont été arrêtés ».
« Le lotus s’est épanoui au Bengale-Occidental ! » s’est réjoui Narendra Modi, remerciant le peuple d’avoir accordé au BJP « un mandat sans précédent » et les « efforts inlassables » des militants suprémacistes locaux. « Nous voyons l’histoire se dérouler sous nos yeux », abondait un cadre du parti au pouvoir après les résultats, affirmant vouloir rassembler « la communauté hindoue par-delà les castes ». Le Bengale-Occidental était l’un des États les plus ciblés par la RIS. Quelques semaines avant le scrutin, plus de 9 millions de Bengalis avaient été radiés des listes, dont une forte proportion de musulmans et d’immigrés.
« Le BJP et les néofascistes du RSS qui le contrôlent essaient de diviser la société, il n’y a qu’à voir leur campagne dirigée contre les minorités, et leur détournement de la RIS pour cela, affirme à l’Humanité le secrétaire général du Parti communiste indien-marxiste, Marian Alexander Baby. De son côté, le Trinamool Congress paie ses affaires de corruption et ses politiques dirigées contre le peuple. »
Enfin, la situation politique instable chez le voisin bangladais a achevé de convaincre la population de choisir le nationalisme. Lors de la première élection depuis la chute de la dictatrice Sheikh Hasina, soutenue par New Delhi, des violences avaient ciblé des communautés hindoues bangladaises, nourries par les partis islamistes, et de nombreuses familles avaient alors fui en Inde.
Au Tamil Nadu, un pouvoir bollywoodien
Avec 75 millions d’habitants, le Tamil Nadu est un autre grand État d’opposition du sud de l’Inde, dirigé jusqu’alors par Muthuvel Karunanidhi Stalin et l’Alliance séculaire progressiste qui réunissait la Fédération dravidienne (DMK, régionaliste tamoul), le Congrès et les partis communistes. L’opposition consistait en une scission de droite de la DMK, soutenue par le BJP. Mais cette fois, toutes deux ont été surprises par un nouvel acteur, littéralement : le comédien tamoul Joseph Vijay Chandrasekhar – ou simplement Vijay.
Il a troqué films romantiques et blockbusters d’action pour mobiliser ses fans autour d’un mouvement vaguement séculariste et égalitariste, en tout cas populiste. Sous la bannière jaune du Parti de la victoire du Tamilakam (TVK), il a critiqué la DMK de droite pour son alliance avec le BJP, la Fédération dravidienne pour ses affaires de corruption, et a remporté l’État en glanant une centaine des 234 sièges de la Vidhan Sabha.
« Vijay est très populaire, et est parvenu à mobiliser les jeunes de la génération Z, qui ont convaincu leurs parents de voter pour lui », explique M. A. Baby, reprenant l’expression qualifiant les manifestants bangladais ou népalais qui ont renversé leurs gouvernements ces derniers mois. « Il a une belle gueule, mais il n’y a pas de programme, d’idéologie politique ni de contestation réelle du pouvoir », déplore un observateur politique à la télévision indienne. Derrière le TVK viennent la Fédération dravidienne, avec environ 70 sièges contre 158 en 2021, puis sa scission de droite (une cinquantaine d’élus, contre 67 en 2021).
Là aussi, 10 % des inscrits avaient été radiés par la commission électorale, et les habitants du Tamil Nadu attendent désormais de voir ce que leur réserve leur nouveau ministre en chef, espérant qu’il ne joue pas un rôle pour finalement se coucher face aux politiques discriminatoires et antisociales du gouvernement central. « Ce mandat reflète la voix croissante de la jeunesse qui ne peut pas, et ne sera pas ignorée », a commenté le leader du Congrès Rahul Gandhi.
Le Congrès reprend le Keralam aux communistes
Sous le règne du PCI-M et du PCI, le bastion rouge qu’est le Keralam (ex-Kerala) aura été l’un des poumons économiques de l’Inde, en éradiquant l’extrême pauvreté et prônant le vivre-ensemble entre les castes et les religions. Mais, après une décennie de pouvoir, le Front de gauche mené par les communistes et leur ministre en chef, Pinarayi Vijayan, doit laisser l’État de 35 millions d’habitants au Congrès et à ses alliés, qui comptent 97 élus sur 140, contre 26 pour le PCI-M et 8 pour le PCI. Un miroir de la situation cinq ans plus tôt, lorsque le Front de gauche élisait 95 représentants, plus du double des 42 élus de centre-gauche.
Un échec pour M. A. Baby, qui est né et a grandi politiquement au Keralam. « Oui, après dix années de succès du Parti communiste indien-marxiste, se désole son secrétaire général, à la tête de plus de 1 million d’adhérents, le Congrès a vu dans les incessantes et violentes campagnes du gouvernement contre le Front de gauche une opportunité pour jouer sa carte. Et nous nous inquiétons de la même manière que le BJP gagne trois sièges au Keralam », un record pour la formation nationaliste. Rahul Gandhi préfère prôner « le potentiel et le talent du Keralam, qui a maintenant un gouvernement avec une vision pour les exploiter tous deux ».
De son côté, l’Assam et ses 31 millions d’habitants voient le BJP et ses alliés nationalistes renforcer leur emprise, puisqu’ils passent de 80 à environ 90 sièges, contre une vingtaine pour l’opposition menée par le Congrès. Dans le petit territoire de Pondichéry, les rapports de force restent sensiblement les mêmes, en faveur de la formation de Narendra Modi.
Le Bharatiya Janata Party contrôle désormais 22 assemblées législatives en Inde, sur 36 États, contre sept pour le Congrès. Le premier ministre et ses ouailles nationalistes comptent dans les prochains mois sur le recensement de la population, le premier depuis 2011, pour remettre sur la table un redécoupage électoral qui pérenniserait son pouvoir.
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