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14 août 2025 4 14 /08 /août /2025 07:15
Des travailleurs indiens en Israël pour combler les postes des Palestiniens tués : comment New Delhi sacrifie sa population pour solidifier sa relation avec Tel-Aviv

Le gouvernement indien a assumé, début juillet, maintenir son partenariat économique avec Israël, malgré le génocide en cours à Gaza. Ce sont ainsi près de 20 000 travailleurs indiens, précarisés dans leur propre pays, qui sont partis sur place depuis novembre 2023, pour combler les postes laissés vides par des ouvriers palestiniens morts ou écartés des chantiers et du secteur de la santé.

L’Inde et Israël ont construit, au fil des dernières décennies, une alliance industrielle et idéologique – entre libéralisme et islamophobie – que le génocide en cours dans le bande de Gaza n’a nullement remis en cause. Tous deux nés sur les décombres de l’empire colonial britannique, les deux nations maintiennent divers partenariats économiques et diplomatiques.

Plusieurs milliers d’étudiants indiens s’inscrivent dans des universités israéliennes, tandis que New Delhi se fournit en drones militaires auprès de Tel-Aviv, comme l’ont illustré les attaques menées par l’Inde contre l’armée pakistanaise, en mai 2025. Lors d’une séance de questions entre le Parlement et les membres du gouvernement, le 7 août dernier, le ministre des Affaires extérieures indien, Shri Kirti Vardhan Singh, a assumé que New Delhi profitait de la disparition du peuple palestinien.

Près de 20 000 travailleurs indiens en Israël

Le ministre a ainsi annoncé, en réponse à une question posée par le député John Brittas, que près de 20 000 travailleurs indiens sont partis en Israël entre novembre 2023 et juillet 2025. Rien que sur ce dernier mois, 6 774 ressortissants ont investi le secteur de la construction et de la santé à la demande de Tel-Aviv.

« En outre, selon les informations disponibles, environ 7 000 ressortissants indiens ont été recrutés comme aides-soignants et environ 6 400 recrutés dans le secteur de la construction par des canaux privés, a ajouté Shri Kirti Vardhan Singh. Parmi eux, environ 220 travailleurs indiens sont retournés en Inde, principalement en raison de l’inadéquation des compétences et des barrières linguistiques. »

Ce flux de travailleurs entre les deux puissances alliées symbolise ainsi comment l’Inde n’a jamais cessé de soutenir Israël, malgré les crimes de guerre, la colonisation, la famine et le génocide perpétrés au sein des territoires palestiniens, de la bande de Gaza à la Cisjordanie. Pire, le gouvernement dirigé par Narendra Modi participe à l’effacement du peuple palestinien. Les travailleurs indiens viennent ainsi combler la main-d’œuvre palestinienne manquante, disparue suite à des mois de massacre et de persécutions.

 

Tel-Aviv a notamment annulé plus de 70 000 permis de travail accordés à des Palestiniens à partir d’octobre 2023, entraînant une pénurie de main-d’œuvre précaire dans plusieurs secteurs en tension. « Face à cette pénurie, l’Association israélienne des constructeurs a exhorté son gouvernement, en novembre 2023, à recruter des travailleurs indiens », résume le média Middle East eye. C’est ainsi que les négociations, entamées dès 2022, pour mettre en place un accord-cadre bilatéral, permettant aux ressortissants indiens d’accéder à Israël par le biais d’une migration réglementée, ont été rapidement conclues.

130 000 Palestiniens étaient employés en Israël

Le puissant Conseil central des syndicats indiens (AICCTU) avait pourtant mis en garde, dès novembre 2023, contre une possible intensification des départs de travailleurs vers Israël. L’organisation syndicale avait aussi fustigé le processus colonial en cours dans les territoires palestiniens, condamnant les victimes à devoir quémander du travail auprès de leurs bourreaux pour survivre.

« L’occupation coloniale de la Palestine a décimé son économie, provoquant des niveaux élevés de pauvreté et de chômage, et a rendu les Palestiniens dépendants d’Israël pour l’emploi, rappelait alors l’AICCTU dans un communiqué. Bien que les chiffres aient fluctué au fil du temps, en moyenne 130 000 Palestiniens étaient employés en Israël, le secteur de la construction représentant la plus grande part des travailleurs palestiniens, ces derniers représentant près de 65 à 70 % de la main-d’œuvre totale. »

Malgré cette alerte, la situation économique en Inde pousse des travailleurs en quête d’un meilleur salaire à accepter ces départs. L’Inde reste, après tout, le pays le plus inégalitaire au monde, alors que 5 % de la population possède 70 % des richesses. « Actuellement, la moyenne des salaires en Inde est seulement de 5 000 à 7 000 roupies (50 à 70 euros) par mois », fustigeait ainsi Rajiv Dimri, secrétaire général de l’AICCTU, à l’occasion d’un entretien publié dans nos colonnes le 8 juillet dernier.

La centrale syndicale avait alors réussi à rassembler près de 100 millions de manifestants, le 9 juillet dernier, pour protester contre la réforme du Code du travail soutenue par le gouvernement Modi. « Les travailleurs les considèrent comme des “codes de l’esclavage” au profit des grandes entreprises, résumait Rajiv Dimri. S’ils passent, les droits les plus fondamentaux de la classe ouvrière seront jetés à la poubelle, comme ceux de se rassembler, de se syndiquer, ou d’être reconnus, pour les nombreux travailleurs informels. »

« Une complicité de l’Inde avec la guerre génocidaire menée par Israël »

La confirmation de ce partenariat entre Tel-Aviv et New Delhi symbolise donc « à quel point l’Inde a déshumanisé et marchandisé les travailleurs », regrette l’AICCTU, au profit d’une politique autoritaire et libérale. De plus, rappelle la centrale syndicale, « une telle mesure constituerait une complicité de l’Inde avec la guerre génocidaire menée par Israël contre les Palestiniens et aurait naturellement des conséquences néfastes pour les travailleurs indiens de toute la région ».

Loin de s’en inquiéter outre mesure, le ministère des Affaires extérieures assume mettre en danger les travailleurs indiens. « Pendant le conflit en cours, un ouvrier agricole indien a été tué lors d’une attaque depuis le Liban en mars 2024, trois ressortissants indiens ont été blessés, l’un par des tirs de roquettes depuis Gaza le 7 octobre 2023 et deux autres lors d’une attaque depuis le Liban, aussi en mars 2024 », a énuméré Shri Kirti Vardhan Singh… sans pour autant remettre en question ce système qui signe l’arrêt de mort du peuple palestinien et la précarisation perpétuelle des travailleurs indiens sur l’autel du capitalisme.

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14 août 2025 4 14 /08 /août /2025 06:00
« Débloque ta préf' » : l’outil de mobilisation pour le droit au séjour lancé par la députée communiste Elsa Faucillon - Gaël de Santis, L'Humanité, 3 août 2025
« Débloque ta préf' » : l’outil de mobilisation pour le droit au séjour lancé par la députée communiste Elsa Faucillon

Pétition, rassemblements : dès septembre, la députée communiste Elsa Faucillon et d’autres parlementaires lanceront la campagne « Débloque ta préf' » pour rendre visibles et dénoncer les entraves mises au droit au séjour, face au climat politique anti-immigrés.

Gaël De Santis 3 août 2025 

Pourquoi avoir lancé la campagne « Débloque ta préf’ » ?

Elsa Faucillon

Députée PCF des Hauts-de-Seine

Alors qu’elles ont fait toutes les démarches à temps, de nombreuses personnes se retrouvent sans titre de séjour ou sans renouvellement de leur titre de séjour. En circonscription, nous sommes sollicités, interpellés en permanence. Du fait des retards en préfecture, ces personnes étrangères perdent parfois leur travail ou la possibilité d’en avoir un. Il arrive que faute de titre de séjour, elles n’accèdent pas au logement social qui leur avait été attribué. Parfois, elles perdent des prestations sociales, ne peuvent plus faire valoir certains droits.

Et souvent, il s’agit de personnes très insérées dans la société française. En discutant avec d’autres députés, j’ai vu que ce n’était pas un problème spécifique aux Hauts-de-Seine : c’est un problème global, mais renforcé dans les préfectures où il y a beaucoup de demandes au service des étrangers. Devant ce constat, avec d’autres, je me suis dit qu’il y avait besoin d’un outil de mobilisation pour les personnes concernées. Avec la dématérialisation des demandes et des renouvellements de titres de séjour, les personnes concernées sont invisibilisées. Le but de la campagne est de montrer les effets que cela produit dans la vie quotidienne.

D’où vient le problème : des politiques d’austérité ou des politiques anti-immigrés ?

Les deux. François Bayrou annonce une attaque en règle contre les services publics, avec le non-remplacement d’un tiers des départs en retraite. Il y a bien eu des augmentations d’effectifs dans les services des étrangers, mais insuffisantes. Les problèmes sont connus mais les moyens ne suivent pas. La procédure administration numérique pour les étrangers en France (Anef) est faite pour que les gens s’y perdent, elle démontre une volonté politique d’entrave à l’accès au séjour. La loi immigration comme la circulaire Retailleau témoignent d’un climat anti-immigrés plus général.

 

La circulaire Retailleau pose-t-elle un problème ?

Oui. La loi immigration est censée primer sur cette circulaire. Et alors qu’on pouvait penser que la partie du texte de loi sur les métiers en tension aurait pu créer quelques régularisations supplémentaires par le travail, c’est la circulaire, dans son versant le plus restrictif, qui prime. Les admissions exceptionnelles au séjour sont d’une grande exceptionnalité.

Quels outils cette campagne met-elle à disposition des personnes concernées ?

Dès à présent, une pétition pour pouvoir signer, partager autour de soi et témoigner est en ligne. Il faut qu’on se rende compte de ce que cela fait peser sur la vie des personnes, mais aussi de leur famille. Car, on l’ignore, c’est souvent une affaire de famille. Face aux démarches administratives dématérialisées, je suis souvent sollicitée par un enfant, un voisin. Le récit doit rendre visible certaines exigences. Il faut un meilleur accueil physique en préfecture. Cela demande des moyens.

Et nous demandons que les personnes se voient délivrer un document permettant de montrer qu’elles sont en règle, qu’elles ont fait les démarches dans les temps impartis. Cela passe soit par un récépissé, soit par une attestation provisoire d’instruction. La pétition sera remise au ministère de l’Intérieur fin septembre. La dématérialisation fait qu’on ne voit plus de files interminables devant les préfectures. Pourtant, elles existent bel et bien. Il y a besoin de les matérialiser. À la rentrée, il y aura des initiatives devant les préfectures.

Vous intervenez beaucoup auprès des préfectures. À quel type de réactions faites-vous face ?

J’agis essentiellement pour des situations particulières. Je vois bien qu’il n’y a pas d’hostilité aux renouvellements de titre : quand il y a un risque de perte de travail ou de droits, les fonctionnaires s’attachent à régler la question au plus vite. Dans les services des étrangers, personne ne raconte que tout se passe bien, que les moyens sont à la hauteur. Ils se battent pour avoir davantage de personnel.

Comme dans d’autres services publics, il y a beaucoup de vacataires. Cela entraîne un turn-over important, alors que la complexité du droit des étrangers plaiderait pour que les personnels restent dans la durée afin de se former. En revanche, le discours tenu, c’est que cela va s’arranger. Mais cela ne s’arrange pas, cela empire. On nous dit que les procédures Anef 2.0 vont améliorer les choses. Alors que nous demandons une alternative humaine à la dématérialisation, on nous parle de la mise en place d’une procédure dématérialisée appuyée par l’intelligence artificielle.

 

« J’ai perdu plusieurs contrats de travail » : comment la dématérialisation des demandes de titre de séjour transforme des étrangers en situation régulière en sans-papiers

Mise en place en 2020, la plateforme Anef, censée moderniser la gestion des titres de séjour pour les étrangers en France, accumule les dysfonctionnements. Perte d’emploi, de prestations sociales… Les conséquences sont dramatiques.

Nadège Dubessay Émilien Urbach

Dès l’entrée, les photos s’étalent sur le mur qui donne sur le salon, à côté d’un grand mandala peint par Carole. Des morceaux de vie épinglés défilent : vacances au pays, mariage, naissance de Camille… « Tu veux boire un thé ? » Le sourire de Lomnath masque à peine des traits tirés, signe de longues nuits passées à cogiter.

La bonne nouvelle tant attendue vient tout juste de tomber, ce matin, alors qu’il ouvrait la page du site de l’administration numérique pour les étrangers en France (Anef) – un rituel quotidien. « Regarde ! » dit-il en montrant le bout de papier imprimé : une « attestation de décision favorable » pour une demande de renouvellement de son titre de séjour.

Sans papiers pendant deux mois à cause des retards administratifs

En clair, un précieux document qui lui rouvre ses droits, en attendant sa carte de séjour, valable deux ans. Voilà deux mois que le musicien indien, marié depuis six ans à Carole avec qui il a eu la petite Camille, 4 ans, était sans papiers à cause des retards de la préfecture.

Son dernier titre de séjour « vie privée et familiale », d’une durée de deux ans, avait expiré en octobre. S’en est suivi un récépissé de trois mois. Puis un autre. Puis plus rien. Lomnath se marre, amer. Depuis huit ans qu’il vit en France, il ne compte plus les récépissés, les « attestations de prolongation », qu’il a accumulés.

Il était déjà resté trois mois sans papiers, faute d’avoir reçu à temps un énième récépissé de la préfecture en attendant un titre de séjour. « J’ai perdu plusieurs contrats de travail, en France et à l’étranger. Je n’ai pas pu aller voir ma mère, très malade, en Inde. »

Il grimace : « Fait chier tout ça ! » Sa demande d’une résidence de dix ans lui a été refusée, à cause de son français : pas au niveau, selon les critères de plus en plus sévères du ministère de l’Intérieur. « Il faut savoir l’écrire, soupire Carole. En Inde, ce n’est pas le même alphabet. C’est très dur. »

Une administration dématérialisée et des droits invisibilisés

Les six cents heures de français, imposées par l’office de l’immigration pour la délivrance de son premier visa, lui ont permis d’obtenir la certification de niveau A1. C’est le A2 qui est demandé pour une résidence de dix ans (dès janvier 2026, ce sera le B1, encore plus exigeant).

Mais comment suivre des cours de français quand on travaille ? À moins de prendre des cours particuliers, hors de prix… Carole raconte le stress, les tensions dans le couple provoquées par une administration défaillante, complètement dématérialisée, aux démarches complexes et répétitives : « Parfois, on te demande certains documents alors que tu les as déjà envoyés trois ou quatre fois, et on te lance un ultimatum : dernière relance après clôture du dossier. Et tu n’as personne en préfecture, aucun interlocuteur, pour expliquer ta situation. »

Plusieurs fois, en panique, ils ont dû faire appel au maire de leur commune du Val-d’Oise afin qu’il intervienne auprès de la préfecture. Le regard vide, Carole se tourne vers Lomnath : « Franchement, je ne sais pas comment il fait. Moi, j’aurais lâché l’affaire depuis longtemps. »

La Défenseure des droits Claire Hédon tire la sonnette d’alarme

Déployée depuis 2020 – d’abord pour les étudiants puis, en 2023, pour l’ensemble des étrangers –, la dématérialisation totale des demandes de titres de séjour, via la plateforme Anef, devait faciliter leur accès aux droits, selon les promesses du ministère de l’Intérieur.

Le « choc de simplification », dixit la Place Beauvau, se traduit par un choc tout court, violent. Impossibilité d’ajouter des pièces jointes, de modifier ses coordonnées ou son mot de passe, de joindre la préfecture, retards chroniques pour l’obtention du titre de séjour qui se transforment – au mieux – en réception de récépissés à répétition…

En décembre 2024, la Défenseure des droits, Claire Hédon, dénonçait les « atteintes massives aux droits » provoquées par cette dématérialisation. Entre 2020 et 2024, l’autorité administrative indépendante a enregistré une augmentation de 400 % du nombre de réclamations en matière de droits des étrangers.

« Dans l’immense majorité, ce sont les titres de séjour et leur renouvellement qui plongent les étrangers dans des situations dramatiques », explique l’institution, qui note que, parmi les personnes touchées, « un nombre croissant correspond à des étrangers en situation régulière, parfois depuis de très longues années et, pour certains, titulaires de titres de séjour pérennes comme des cartes de résidents de dix ans ».

Menacée d’expulsion malgré six ans de travail en France

Stéphane Maugendre, vice-président du Syndicat des avocats de France, le confirme : depuis la dématérialisation, « il n’y a pas un seul exemple sans difficultés, retard ou un traitement complètement aberrant des situations ». Darcilène ne le sait que trop bien. Elle a quitté le Brésil pour Nice en 2019, d’abord avec un visa étudiant. Depuis six ans, cette mère de trois enfants travaille en Ehpad comme assistante de vie.

« Mon titre de séjour expire demain, souffle-t-elle. Mon employeur m’a prévenue : il ne pourra pas me garder. La CAF m’a déjà retiré mes aides, 616 euros. Comment je vais faire pour payer un loyer de 950 euros ? » La jeune femme, qui maîtrise parfaitement le français, a envoyé son certificat B1 en préfecture. Toujours pas de réponse. Le regroupement familial avec son mari brésilien lui a été refusé.

« J’essaie de rester calme, pour ne pas transmettre mon stress à mes enfants. Mais je ne me sens pas bien », soupire-t-elle avant de lâcher : « Le gouvernement veut dégager les étrangers. Moi, je tiens bon grâce à mes enfants. Mais je me dis que, tout ça, c’est calculé. »

Stéphane Maugendre abonde : « Il n’y a aucune volonté de résoudre le problème. Même nous, spécialistes, nous avons du mal à nous y retrouver dans les procédures. Nous savons que les préfectures ont classé sans suite un nombre incalculable de dossiers. Certains étrangers peuvent ainsi se retrouver avec une obligation de quitter le territoire (OQTF). Cela va avoir l’effet escompté par le gouvernement : ils finiront par dire « on s’en va ». »

Un simple déménagement devient un parcours du combattant

Claire Hédon a voulu peser de son influence pour que la dématérialisation soit accompagnée. En vain : « On a réduit les effectifs dans les préfectures », constate-t-elle.

« Lorsque nous sommes allés à la permanence du défenseur des droits de notre département, on nous a rétorqué qu’il fallait être dans une situation catastrophique pour que ça bouge, et encore », se désole Sabrina.

Avec Ivan, son mari cubain, ils sont arrivés en France en 2023, après avoir vécu sept ans à La Havane et mis au monde leur fille, Ivanna. Tout avait plutôt bien commencé. Elle trouve rapidement un boulot dans le tourisme.

Lui décroche une formation en alternance dans la climatisation, grâce à Pôle emploi. Jusqu’au jour où ils ont le malheur de déménager dans un autre département de la région parisienne.

« Le dossier d’Ivan n’a pas suivi, raconte Sabrina. Il n’est toujours pas traité. La plateforme indique « défaut de service ». En attendant, Ivan accumule les récépissés et s’est déjà retrouvé sans papiers. Son employeur l’a pris deux fois en CDD, mais, sans titre de séjour, il n’a pas pu le garder. »

Les dizaines de mails envoyés en préfecture subissent tous le même sort : une réponse automatique. Sabrina ne décolère pas : « Ivan aurait pu avoir un CDI. Son boss était prêt à l’embaucher. Sans Ivanna, je pense que nous aurions quitté la France. »

Les ravages de la précarité administrative

Brice, lui, en est à son… huitième récépissé. En 2017, il part de la Côte d’Ivoire avec un visa d’affaires. Toute sa famille réside en France depuis longtemps, tous ont eu la naturalisation. Il décide de rester avec eux. Père d’une petite fille de 3 ans, il fait une demande de régularisation en tant que parent d’enfant français.

Entre-temps, il se forme à l’informatique et trouve un travail bien payé. Son employeur intervient plusieurs fois en préfecture : « Mais, avec des récépissés de trois mois, il a été obligé de me licencier. » Aujourd’hui, à 38 ans, Brice vit chez ses parents.

Sans travail, sans aucun droit, il ne peut prétendre à un logement HLM ni même au chômage. « J’ai été bénévole dans un tas d’associations, y a pas plus intégré que moi », s’exclame celui qui avoue avoir pensé au suicide. « Je n’en peux plus de cette précarité. »

Il semble bien que toutes ces situations, ces vies malmenées ne troublent pas le ministère de l’Intérieur. Au contraire. À partir de janvier 2026, l’obtention des titres de séjour sera soumise à une plus grande maîtrise de la langue française via un examen. La plupart des cours obligatoires de français seront… dématérialisés.

 

La CGT reçue Place Beauvau

Début juillet, le collectif Droits des travailleurs migrants de la CGT a rencontré le ministre de l’Intérieur : « Nous avons insisté sur nos revendications, explique Gérard Ré, secrétaire confédéral du syndicat.

Lorsqu’un travailleur fait une demande de renouvellement, il devrait pouvoir continuer à travailler avec un récépissé. » Aujourd’hui, sans preuve du dépôt de dossier, les travailleurs risquent suspension ou licenciement. « Par ailleurs, les travailleurs avec un titre de séjour “salarié” dépendent totalement des employeurs, qui doivent demander des autorisations de travail mais ne le font pas toujours, ajoute-t-il. Si le travailleur ne peut pas présenter cette autorisation lors de sa demande de renouvellement, son dossier peut être bloqué. » Et il risque la rupture de droits.

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14 août 2025 4 14 /08 /août /2025 06:00
Budget : plutôt que de taxer les ultra-riches, l’exécutif s'attaque encore aux chômeurs et aux précaires (Léa Darnay, L'Humanité, 10 août 2025)

En plein cœur de l’été, le premier ministre lance une nouvelle offensive contre les droits des demandeurs d’emploi. Les syndicats dénoncent un plan d’austérité déguisé ciblant une fois de plus les plus précaires.

Léa Darnay, L'Humanité, 10 août 2025 

Les privés d’emploi sont devenus le bouc émissaire favori du gouvernement. Dans une lettre de cadrage adressée ce vendredi 1er août aux « partenaires sociaux », le premier ministre exige que syndicats et patronat trouvent, d’ici au 15 novembre, entre 2 et 2,5 milliards d’euros d’économies annuelles dès 2026. Objectif final : atteindre au moins 4 milliards par an à partir de 2030, pour « participer à l’effort budgétaire ».

L’intersyndicale (CGT, FO, CFDT, CFE-CGC, CFTC), dans un courrier commun, dénonce une « attaque en règle » dépourvue de « justification légale » et « stigmatisant les demandeurs d’emploi ». Elle déplore « une volonté explicite de revenir sur soixante-dix ans de luttes et d’acquis sociaux, au moyen de nombreuses contrevérités », notamment concernant les prévisions sur la dégradation de la trajectoire budgétaire de l’assurance-chômage, selon elle « faussées, comme le montraient celles de l’Unédic, de la Banque de France ou de la Commission européenne ».

« Un plan d’économie violent »

Pour justifier ce tour de vis, le chef du gouvernement invoque la nécessité d’être « plus nombreux à travailler » et compare la France à ses voisins européens, accusant le pays d’offrir des indemnités « trop généreuses ». Dans ce sens, il prévoit un durcissement des règles d’indemnisation après une rupture conventionnelle et la hausse de la durée minimale d’activité qui ouvre des droits à l’indemnisation. Celle-ci avait déjà été rehaussée en 2019, de 4 à 6 mois sur les vingt-quatre derniers mois.

Denis Gravouil (CGT) parle d’« un plan d’économie violent », qui touchera « les plus précaires ». Derrière cette énième offensive se profile une orientation politique claire : faire payer aux privés d’emploi une part croissante de l’austérité, sous prétexte d’un « retour rapide à l’emploi » qui s’apparente surtout à une pression accrue pour accepter n’importe quel poste, à n’importe quel salaire.

Ce nouvel assaut survient alors qu’une convention austéritaire est en vigueur depuis avril 2025, que la CGT et la CFE-CGC avaient refusé de signer. Les syndicats fustigent la « précipitation du gouvernement », d’autant plus qu’« une commission d’enquête sénatoriale vient de révéler le maquis des dispositifs permettant de transférer 211 milliards d’argent public vers les entreprises, sans évaluation sérieuse de leur efficacité et, pour certains, sans contrôle ni condition » de leur affectation.

 

Dans cette missive, François Bayrou annonce également vouloir « porter en projet de loi de finances pour 2026 une mesure de suppression du caractère férié de deux jours, le lundi de Pâques et le 8 mai », pour les salariés du public comme du privé. Il invite les syndicats à ouvrir les négociations dès le 1er septembre et à les conclure « au plus tard le 30 septembre ».

En cas d’échec des négociations, l’exécutif menace de reprendre la main et d’imposer ses règles, comme l’avait tenté Gabriel Attal en 2024 avant la suspension de son projet. FO a déjà appelé à la mobilisation et à la grève, avec un préavis couvrant du 1er septembre au 30 novembre. Alors que la pétition contre le budget Bayrou a déjà recueilli plus de 300 000 signatures, une réunion intersyndicale début septembre doit décider des suites à donner.

 

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 09:09
Photo L'Humanité : https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/deces/lucette-larribere-hadj-ali-militante-anticolonialiste

Photo L'Humanité : https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/deces/lucette-larribere-hadj-ali-militante-anticolonialiste

Histoires d'Algérie - Lucette Larribère Hadj Ali, itinéraire d'une militante algérienne communiste et anticolonialiste
Lucette Larribère Hadj Ali, militante communiste et anticolonialiste algérienne (1920-2014)

Dans la série du Chiffon Rouge "Histoires d'Algérie" 

Lire aussi: Histoires d'Algérie: L'histoire d'un poème anticolonialiste de 1952 de Kateb Yacine: Le fourgon cellulaire

Mariée au poète et secrétaire général du Parti communiste algérien Bachir Hadj Ali, Lucette Safia Larribère 
s’est battue toute sa vie pour les causes émancipatrices : indépendance de l’Algérie, libération des femmes…

Elle avait de qui tenir.

Elle est la nièce de Camille Larribère, médecin, agent de liaison entre la Résistance française et le général Giraud pendant la guerre, militant anticolonial et communiste ayant participé à un Congrès de l'Internationale communiste avant guerre, après avoir refusé, ancien officier de la première guerre mondiale, de combattre dans la guerre du Rif contre les révoltés d'Abd-el-Krim contre la domination coloniale, et la fille du docteur Jean-Marie Larribère, gynécologue et propriétaire de la clinique que la mémoire collective des Oranais‐e‐s retient encore comme la « clinique Larribère ».

Le père de Lucette et de ses quatre sœurs, le docteur Jean-Marie Larribère, "médecin des pauvres", "haï des gros colons racistes et fascisants" de l'Oranie, selon Henri Alleg (Mémoire algérienne, Stock, 2005) engagé de la première heure pour l’indépendance de l’Algérie, fut un pionnier de l’accouchement sans douleur à Oran, suivant l'inspiration du professeur Lamaze qui l'importa d'URSS à la clinique des Bleuets à Paris en 1950-1951. 

Bien qu’il en ait fait don aux services de santé de la ville peu après l’indépendance.

Lucette est née à Oran en 1920, elle y passe toute son enfance et une partie de sa jeunesse. Son père, très autoritaire, l'initie aussi bien que ses sœurs au marxisme, au matérialisme historique, et l'antiracisme et au refus de l'antisémitisme, très présent en Algérie dans le milieu des Européens d'Algérie, notamment pendant la période de Vichy. Son grand-père est également un partisan du Front populaire. 

Elle s'installe à Alger au début des années 1940, effectuant des études de Lettres et fréquentant "la pension pour étudiantes du boulevard Saint-Saëns que tenaient de vieilles demoiselles américaines, protestantes et rigoristes" (Henri Alleg, opus cité) avec Gilberte. 

C'est en 1942 que Lucette Larribère rencontre Henri Alleg, et grâce à elle, son amie Gilberte, fille d'une commerçante veuve de Mostaganem, d'origine juive, et exclue à ce titre de son établissement universitaire en application des lois antisémites de discrimination raciale de Vichy, "jeune fille brune et vive, distinguée, qui parlait l'accent habituel pied noir" (Henri Alleg) devient la compagne d'Henri Alleg. Elle travaille à partir de 1943 pour le journal communiste du PCA (Parti communiste algérien) "Liberté"  sous la direction d'Henriette Neveu. Elle raconte dans ces mémoires Itinéraire d'une militante algérienne:

"A l'époque, "Liberté" jouissait d'une grande popularité aussi bien dans la population européenne que dans la population algérienne. Tout en appelant à l'effort de guerre et à l'épuration des partisans de Pétain dans l'administration, il dénonçait avec force telle ou telle exaction ou gabegie de l'administration coloniale, ainsi que la corruption généralisée qui provoquait de graves pénuries alimentaires. Nous recevions chaque jour quantité de lettres signalant ces abus, et, à la rédaction, nous étions chargés d'en vérifier l'exactitude, ce qui n'était pas chose facile. (...) "Liberté" effectua, entre autres, des reportages poignants sur la terrible famine qui sévissait dans le pays, en particulier dans le Constantinois, en soulignant la situation épouvantable des paysans qui subissaient en outre une répression forcenée. En s'élevant régulièrement contre l'exploitation, la misère généralisée que vivaient les Algériens le journal se plaçait résolument en dénonciateur du système colonial lui-même".    

A partir de 1945, Lucette Larribère, alors mariée à Robert Manaranche, s'occupe de "Femmes d'Algérie", le mensuel de l'organisation féminine "L'Union des femmes d'Algérie" (UFA), qui écrit sur la misère des femmes algériennes dans les bidonvilles, l'exploitation des jeunes filles algériennes dans les fabriques de tapis, la non représentativité des élections dans le système colonial où les voix "musulmanes" n'ont pas la même valeur que les voix des "français" d'Algérie. A l'union des femmes, elle travaille sous la direction des communistes Alice Sportisse, puis Lise Oculi, qui meurt du typhus en 1946. 

A Oran, Lucette fait partie en 1949 des organisatrices de la grève des dockers contre la guerre d'Indochine, avec Abassia Fodil, Gaby Gimenez, Joséphine Carmona, et d'autres militantes.

Histoires d'Algérie - La militante du PCA Gaby Gimenez, arrêtée et torturée par Vichy puis pendant la guerre d'Algérie

A 5h du matin elles descendent sur les piquets de grève et font barrage aux "jaunes" comme aux policiers et CRS qui les chargent. Elle milite aussi pour l'inscription des petits Algériens "musulmans" à l'école publique et pour les droits des travailleuses algériennes, notamment les femmes de ménage, avec son amie Blanche Moine, la femme d'André Moine, et une des dirigeantes de la CGT, avec laquelle travaillera aussi Annick Castel pendant la guerre d'Algérie avant son arrestation. 

A partir de 1952, Lucette travaille dans l'équipe de jour d'"Alger Républicain" dans ses locaux du boulevard Laferrière (aujourd'hui le boulevard Khemisti) aux côtés d'Henri Alleg, Jacques Salort, Boualem Khalfa, Isaac Nahori, et Hamid Benzine. Elle reçoit la direction de l'équipe de jour. 

Le Parti communiste algérien est dissout le 20 septembre 1955 et ses militants persécutés, comme les journalistes d'Alger Républicain. 

Pendant que Lucette et ses sœurs Aline, Pauline et Suzanne étaient traquées ou emprisonnées par le pouvoir colonial pour leur engagement, son père Jean‐Marie Larribère, militant progressiste connu à Oran soignait les Algériens les plus démunis. Arrêté par les parachutistes français pour avoir essayé de rejoindre l’A.L.N, il ne cessait d’organiser des réseaux clandestins où beaucoup de jeunes oranais activaient, malgré les menaces de mort proférées à son encontre et le plasticage de sa clinique par l’O.A.S. Dans les moments les plus difficiles que les Oranais‐e‐s, privé‐e‐s des soins les plus élémentaires ont connus, il n’hésita pas à rejoindre le dispensaire Bendaoud érigé en hôpital par le F.L.N pour se mettre au service de la population à laquelle lui et les siens appartenaient et appartiendront pour toujours. A l’indépendance du pays, après avoir rejoint l’exécutif provisoire à Rocher noir (Boumerdès), il revient à Oran où il dirige le service de maternité du C.H.U.O.

En 1955, Lucette rejoint les premiers noyaux des combattants de la libération, créés par le Parti communiste algérien sous la direction de Sadek Hadjérès, Jacques Salort, Bachir Hadj Ali, son futur mari. 

Algérienne d’origine européenne, l'engagement de Lucette est total, comme agent de liaison avec la résistance anticolonialiste, à Oran, via ses sœurs Paulette et Aline Larribère. Elle apprend de son mari Robert Manaranche que la police est venue l'arrêter chez elle pour l'expulser en France. C'est alors qu'elle rentre complètement dans la clandestinité, séparée de ses enfants, Pierre, 10 ans, et Jean, 4 ans à l'époque, en septembre 1956. 

Elle est accueillie chez un chrétien progressiste, Pierre Mathieu, tandis que Bachir Hadj Ali est accueilli par un prêtre, l'abbé Moreau, avec l'accord du cardinal Duval.  

Robert Manaranche, le premier mari de Mme Larribère Hadj Ali, militant communiste lui aussi, engagé dans la lutte clandestine du PCA interdit, avait été arrêté en 1957, emprisonné pendant trois ans, puis expulsé vers la France.

Elle côtoie Bachir Hadj Ali dans des appartements d'emprunts, comme son oncle Camille Larribère, et Sadek Hadjérès, futur dirigeant du PCA et du PAGS, tous quatre dans la clandestinité, attendant de faux papiers venus de la RDA.  Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjérès assurent la direction du Parti communiste clandestin, en liaison avec le FLN, avec lequel ils combattent l'occupation coloniale.

Ils écrivent leur journal "El Houriya" qui paraît régulièrement en même temps que "Réalités algériennes et marxisme". Lucette tape les textes et code la correspondance des chefs du PCA en tant qu'agente de liaison du parti communiste algérien, notamment dans la relation avec l'Internationale communiste, et les exilés du parti communiste algérien dans les Démocraties populaires d'Europe de l'Est, et avec le PCF qui apporte une aide précieuse au PCA sur le plan financier, organise l'évasion de Henri Alleg (de la prison de Rennes), avec la contribution précieuse d'Albert Ouzoulias, l'ancien chef de la résistance jeunesse communiste pendant la guerre, des Bataillons de la Jeunesse, et de Boualem Khalfa (de la prison de Caen). Elle rencontrera son correspondant du Parti communiste français à l'occasion de la fête de l'Humanité de septembre 1962, après l'Indépendance. 

Ses camarades de clandestinité sont Christian Buono, le beau-frère de Maurice Audin, torturé et exécuté par les paras, Lucien Hanoun et Elyette Loup, qui vivent dans un studio rue Abbé de l'Epée, à l'arrière de l'université d'Alger. 

D'Elyette Loup, Lucette Larribère raconte: 

" Un mot sur Elyette Loup :
Avec un sang froid hors du commun, elle avait à deux reprises échappé à son arrestation dans la clandestinité, alors qu’elle travaillait à la rédaction et à la diffusion du journal destiné aux soldats français du Contingent, « La Voix du soldat ». Une première fois, tombée dans une « souricière » établie par les paras chez une camarade qu’elle était chargée de contacter, elle avait à les convaincre qu’elle était « hors course ». Ensuite, rentrant un soir dans sa planque, elle avait senti devant sa porte une odeur de cigarette. Or aucun des camarades avec lesquels elle travaillait ne fumait. Elle avait déguerpi. Mais elle avait finalement été arrêtée par hasard par un des paras qu’elle avait bernés et qui passait dans un camion devant l’arrêt de bus où elle attendait. Elle avait été torturée sauvagement dans la sinistre villa Susini, sans jamais dire un seul mot et sans même révéler son identité. Elle m’a raconté récemment qu’au moment où l’un de ses tortionnaires l’avait transportée à l’infirmerie après les séances de tortures, elle lui avait dit : « Vous êtes un beau garçon, mais vous êtes méchant ». « Mais figure-toi » , a-t-elle ajouté en riant, « il a rougi ! ».
Condamnée à trois ans de prison, elle avait été transférée en France comme nombre de militantes et militants jugés. Puis elle avait été relâchée et assignée à résidence. Elle avait aussitôt demandé à revenir en Algérie pour y poursuivre, dans la clandestinité, son combat pour l’indépendance. Lucien Hanoun en avait fait autant. Et tous deux avaient retraversé la Méditerranée, avec l’aide des communistes français.
Après tant d’années, je demeure toujours émerveillée devant une telle détermination. Après avoir frôlé la mort et enduré tant de souffrances, aurais-je eu, moi aussi, le courage de me replonger dan l’enfer d’Alger ?

Quand j’avais regagné Alger en juillet 1945, j’avais fait connaissance de sa mère, Madame Loup, qui avait recueilli chez elle certains des députés communistes français qui avaient été déportés et internés dans le Sud algérien par le pouvoir de Vichy. Propriétaire de 50 hectares dans la région de Birtouta, dans le Mitidja, elle était haïe par les colons des environs car elle payait honnêtement les ouvriers agricoles qui travaillaient sur ses terres et leur avait construit de véritables habitations en dur qui contrastaient avec les infâmes gourbis environnants. Atteinte d’un cancer, elle était morte rapidement et elle avait été enterrée dans le cimetière musulman situé à proximité."

Elle vit les ratonnades, attentats et exécutions de l'OAS avec angoisse dans un appartement clandestin avec Bachir Hadj Ali rue de Lyon à Belcourt (Belouizdad aujourd'hui), la rue où Albert Camus a passé toute sa jeunesse à Alger: 

 

Installés rue Lafayette, nous correspondions avec Sadek Hadjerès, par des lettres postées en empruntant un vocabulaire économique.
Mais un jour, une de ses lettres ne nous est pas parvenue ; nous avons aussitôt quitté la rue Lafayette pour nous réfugier chez lui, au début de la rue de Lyon (rue Belouizdad aujourd’hui). Et le lendemain, le cœur battant, je suis retournée rue Lafayette pour déménager le reste de nos affaires et annuler notre location. Le propriétaire était aimable. Rien ne s’était donc produit.
Les deux dirigeants du parti risquant d’être arrêtés ensemble, nous avons alors, Bachir et moi, déménagé encore pour nous retrouver dans un immeuble du boulevard Bougara (qui abrite aujourd’hui la Caisse nationale de retraite). J’avais loué cet appartement, au 4ème étage, à sa propriétaire connue pour son appartenance à la bourgeoisie algérienne. C’est là que, bouleversés, nous avons entendu, soir après soir, les manifestations qui rassemblaient les habitants de Belcourt criant à pleins poumons : « Djazaïr djezaïria » « Algérie algérienne ».
La pluie n’arrêtait pas de tomber. Et comme la pluie, les manifestations ne cessaient pas de se former et de s’amplifier, dans tous les quartiers périphériques d’Alger et au cœur historique de la cité, jour après jour.

C’est u cours de ces journées fantastiques, c’est au cœur même de la ville insurgée que certains des « Chants pour le onze décembre » de Bachir Hadj Ali ont vu le jour.

Ainsi « Pluie » :

« Il pleuvait sur la rue noire
Il pleuvait suer les voiles blancs
Il pleuvait sur les casernes sombres
Il pleuvait sur la mer grise

………………………

Autant de fois que la pluie
A cessé et décessé »

Et sans cesse, comme u chant d’allégresse, s’élevaient les youyous poussés par les femmes, portant haut le message de liberté et de victoire prochaine. La nuit, au cœur de la cité éveillée, ils retentissaient encore, parfois affaiblis par la distance ou étouffés par la pluie, exaspérants et menaçants pour l’ennemi auquel ils venaient rappeler que le peuple algérien était en matche et que rien ni personne ne pourrait désormais lui ravir son avenir de liberté.
C’est ainsi que bascula l’histoire, en ces jours de décembre 1960.

Comment décrire la joie immense, l’enthousiasme qui nous ont saisis avec l’Algérie toute entière, au moment où le gouvernement français entamait enfin des pourparlers avec le FLN et que se profilaient la fin d’une guerre abominable et notre indépendance !

Après le 19 mars et l’amnistie qui s’’en était suivie, j’étais enfin libérée du stress qui me tenaillait depuis tant d’années.
Certes, en reconnaissant l’indépendance de l’Algérie, l’armée française avait mis fin aux combats et à la répression sanglante qu’elle avait déchaînés contre notre peuple. Mais l’OAS s’était développée considérablement et multipliait les assassinats, les « ratonnades », comme elle les appelait alors.
Mon fils Jean m’a raconté plus tard, que se rendant à l’école à Oran, il devait chaque jour, enjamber ou contourner des ruisseaux de sang. À Alger, on ne rencontrait plus guère d’Algériens dans le centre-ville. La plupart d’entre eux avaient abandonné leur travail et s’étaient réfugiés dans leurs quartiers.

Un jour, me trouvant à la fenêtre, j’ai été témoin d’une scène épouvantable : un Algérien avait garé sa voiture en bas de l’immeuble, dans une station d’essence abandonnée de ses serveurs et commençait à remplir son réservoir. Mais il fut abattu par deux militants de l’OAS qui l’avaient certainement suivi de près.
Les autorités françaises s’étant finalement résolues à combattre l’OAS, les CRS encerclaient les immeubles l’un après l’autre, rassemblaient les Européens qui y vivaient pour les contrôler.
Un soir, Sadek nous annonça que son immeuble était perquisitionné. Après avoir été contrôlé, il fut libéré quelques jours plus tard grâce à sa fausse carte d’identité, et nous rejoignit.
Il nous raconta combien les quelques nuits qu’il avait passées là avaient été pénibles. Les Européens ne cessant de se glorifier des crimes qu’ils avaient commis les jours précédents.

Les événements se précipitaient. Quelques jours avant le 5 juillet, du haut de notre 4e étage, c’est avec une vive émotion que nous avons vu les premiers maquisards de la Wilaya IV qui descendaient calmement le boulevard sur le trottoir d’en face et entraient dans Alger : maigres et épuisés dans leurs uniformes délavés et usés, témoins de leurs derniers combats.
En me penchant davantage sur le balcon, j’aperçus, spectacle réjouissant, le policier français qui réglait la circulation au carrefour en bas du boulevard, descendre de son podium et s’enfuir à toutes jambes.

Le 5 juillet, nous nous sommes réunis avec Pierre Mathieu, pour célébrer, au cours d’u bon repas, le premier jour de notre indépendance. Le lendemain, je ne pus rester dans l’appartement. Il fallait que je sorte, que je rejoigne cette foule immense qui hurlait son (notre) allégresse. Journées inoubliables que ces premières journées dans Alger libre !
Je me revois encore, effectuant notre dernier déménagement en compagnie d’u camarade européen, Ferrigno, qui avait été arrêté, torturé et venait d’être libéré quelques semaines plus tôt. Quand nous arrivâmes au Hamma avant de monter sur Hussein-Dey, notre deux-chevaux ne put plus avancer, noyée dans une foule immense qui se rendait vers le centre-ville en hurlant « djezaïr djezaïria ». Nous joignîmes nos voix à celles des autres en tapant sur la voiture. C’est là un instant que je n’oublierai jamais : dans toute cette foule, il ne s’est trouvé personne pour nous soupçonner de simuler cet enthousiasme. Il faut croire que notre joie débordante leur paraissait sincère. Les gens se pressaient contre la voiture, tapant avec nous sur la tôle et nous souriant.

Bien des années plus tard, me remémorant cet enthousiasme délirant, empli de folles espérances, j’ai saisi l’ampleur des désillusions ressenties, dont on peut espérer peut-être qu’un jour elles seront effacées." 

En juillet 62, elle revient à Oran. Son père a été condamné à mort par l'OAS, commandée par le général Jouhaud à Oran. Un tract OAS l'accuse de prélever le sang d'Européennes pour le donner aux Algériennes, lui qui passe son temps à accoucher et soigner gratuitement des femmes européennes pauvres du quartier de "la Calère". Il prend l'habitude de faire ses consultations avec un kalachnikov. En avril, l'OAS lance une attaque contre sa clinique avec des bombes incendiaires et un commando de tueurs. Jean-Marie Larribère réussit à s'enfuir. Il rejoint provisoirement Rocher Noir (Boumerdès) où est installé le Gouverneur français en Algérie, depuis l'insurrection de l'OAS et des officiers putchistes, puis le gouvernement provisoire de l'Algérie indépendante, puis à Oran où il réinstalle sa clinique dans la Médina jdida des quartiers algériens musulmans où il opère et soigne les victimes de l'OAS.  

Lucette épouse en 1963 Bachir Hadj Ali qui, plus tard, est à la tête du PAGS, continuant sans être légalisé le PCA.

Ils habitent une maison, appartenant au PCA, située à Hussein Dey, banlieue à l’est d’Alger. Ils y recueillent les 2 garçons de Bachir.

Les enfants de Lucette viennent y passer les vacances scolaires et vivent en France avec leur père Robert Manarache.

Elle est professeur d’histoire et géographie au lycée El Idrissi à Alger, mais rattrapée par l’arabisation des enseignements, elle est intégrée à une équipe pédagogique, chargée de concevoir les programmes du secondaire, puis elle finit sa carrière comme assistante du Président de l’université.

Le décret lui reconnaissant la nationalité algérienne n’est signé qu’en 1967.

À cette date, elle est dans les affres de la séparation et de l’inquiétude pour Bachir Hadj Ali interné de camp en camp après torture aux lourdes conséquences qu'il racontera dans dans son essai témoignage "L'arbitraire". 

Il a été arrêté en 1965 pour avoir formé avec la gauche du FLN l’opposition clandestine au coup d’État de juin 1965, l’ORP (Organisation de la Résistance populaire).

Gravement affaibli, Bachir Hadj Ali ne retrouve la liberté complète qu’en 1974.

Après sa mort en 1991, Lucette Larribère reste à Alger collaborant bénévolement à la relance d’Alger Républicain. Elle reste à Alger jusqu’à la fin de 1994 quand, menacée par les islamistes, elle se réfugie en France. Quand la situation se normalise, revenue en Algérie, elle milite au sein du Rassemblement Algérien des Femmes Démocrates.

Elle revient définitivement s’installer en France en 2009 et s’installe dans une résidence pour personnes âgées à La Seyne-sur-Mer.

En 2002, sous le titre Lettres à Lucette, elle veille à la publication, moyennent quelques coupures politiques, des lettres de prison à sa Safia, comme il la nomme, sa très chère épouse et sa vie. On peut y lire aussi les penchants culturels de Lucie Larribère, des rappels d’histoire familiale militante et sa fidélité au communisme.

Elle a risqué sa vie, a été séparée des siens, a perdu des amis sous la torture ou lors des « ratonnades », mais jamais elle ne renonça. Son combat s’est poursuivi inlassablement dans l’Algérie indépendante. Notamment auprès des femmes, pour l’égalité citoyenne et contre les intégrismes. Comme le retrace son ouvrage, publié en 2011, "Itinéraire d’une militante algérienne"(éditions du Tell), Lucette n’aura eu de cesse de militer et de mener son engagement jusqu’au bout pour les causes émancipatrices.

Ceux qui ont eu la chance de la connaître se souviendront aussi sans doute de son humour et de sa ténacité. Et de son sourire.

 

Sources:

Itinéraire d'une militante algérienne, Lucette Larribère Hadj Ali, éditions Tell, 2011: document accessible sur internet: https://www.socialgerie.net/spip.php?article1447#9

https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/deces/lucette-larribere-hadj-ali-militante-anticolonialiste

Mémoire Algérienne, Henri Alleg, Stock 2005

Article de René Galissot dans le Maitron: 

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/larribere-lucie-appelee-lucette-dictionnaire-algerie/, notice LARRIBÈRE Lucie appelée Lucette [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 6 avril 2014, dernière modification le 18 juin 2024.
 
Article du PCF Pyrénées Orientales https://66.pcf.fr/100902
 

 

A lire aussi :

Histoires d'Algérie : Blanche et André Moine, militants communistes du PCA pendant la guerre d'Algérie

La grande aventure d'Alger Républicain, par Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa

Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale et les travaux pionniers de Pierre-Jean-Le Foll-Luciani - par Malika Rahal) 

D'une guerre civile à l'autre... - La guerre civile en France (1858-1962) par l'historien américain Grey Anderson (La Fabrique, 2018)

Gisèle Halimi à propos de l'exécution de Fernand Iveton dans "Le lait de l'oranger", ses mémoires de 1988

Histoires d'Algérie - Connaissez-vous Raymonde Peschard, militante communiste algérienne tuée au maquis avec des camarades de l'ALN le 29 novembre 1957?

Histoires d'Algérie: Danielle Minne, alias Djamila Amrane Minne, une française d'Algérie engagée pour l'indépendance avec le FLN

Histoire d'Algérie: comment, sortis de leurs bagnes, les députés communistes reprenaient le travail de formation des militants en Algérie pendant la seconde guerre mondiale (Henri Alleg, Mémoire algérienne)

Histoires d'Algérie: Djamila Boupacha, militante FLN défendue par Gisèle Halimi et dont Picasso fit une icône de la lutte des Algériens

Communist'Art: Anne Greki, poétesse algérienne (1931-1966)

Histoires d'Algérie: Colette Grégoire dite Anna Greki, poétesse, communiste, militante de l'indépendance: l'amour et la rage au cœur 

Histoires d'Algérie - Fernand Iveton: militant communiste algérien décapité pour l'exemple en février 1957

Gisèle Halimi à propos de l'exécution de Fernand Iveton dans "Le lait de l'oranger", ses mémoires de 1988

A Khenchela, les colonialistes ont arrêté un instituteur français à titre d'otage - Marie Perrot, L'Humanité, 11 novembre 1954

Témoignage - L'itinéraire de Michel Tanguy, instituteur morlaisien communiste en Algérie pendant la guerre d'Algérie

Deux destins hors du commun: André Castel et Annick Castel-Pailler : un couple de carantécois dans la tourmente de la guerre d'Algérie.

Histoires d'Algérie - La militante du PCA Gaby Gimenez, arrêtée et torturée par Vichy puis pendant la guerre d'Algérie

Histoires d'Algérie - "Le camp des oliviers. Parcours d’un communiste algérien" (PUR, 2012)

Histoires d'Algérie - Alice Sportisse, députée communiste d'Oran

Histoires d'Algérie: M'hamed Issiakhem, peintre emblématique de l'Algérie indépendante et artiste sympathisant communiste

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 09:02

Henriette Steinberg, secrétaire générale du SPF depuis 2019, mise sur un engagement de plus en plus fort de la jeunesse au sein de son organisation pour répondre aux nouveaux défis auxquels fait face l’humanité.

Le Secours populaire français (SPF), acteur historique de la solidarité en France et dans le monde, continue son action dans un contexte global de plus en plus tendu. Henriette Steinberg, sa secrétaire générale depuis 2019, explique, entre la multiplication des conflits déchirant des populations entières et la montée des discours belliqueux, comment garder le cap de l’aide inconditionnelle et comment transmettre l’esprit de solidarité aux nouvelles générations. Son engagement, aujourd’hui comme hier, se situe à la croisée de l’humanitaire et de la résistance.

Sur le site Internet du SPF, l’article le plus récent est l’interview d’une sage-femme gazaouie, membre de la Palestinian Medical Relief Society (PMRS, Secours médical palestinien). Quand on connaît l’histoire du Secours populaire, issu du Secours rouge international, quel regard portez-vous sur ce qui se passe à Gaza en ce moment ?

Henriette Steinberg

Secrétaire générale du Secours populaire français

C’est une horreur indescriptible. Je connais particulièrement bien les amis du PMRS, car j’ai participé à la création de cette association en 1979 avec son fondateur et un jeune médecin qui était Mustafa Barghouti. Ce dernier est aujourd’hui le président de l’association, une personnalité reconnue bien au-delà des territoires occupés. C’est un médecin extraordinaire qui a consacré sa vie à soutenir les populations palestiniennes. Il vit toujours à Ramallah, en action permanente.

Depuis cette première rencontre au siège du Secours populaire, nous n’avons jamais cessé de soutenir son combat pour la vie, particulièrement en direction des enfants. Chaque information qui nous parvient de cette partie du monde est un nouveau déchirement. Mais, nous faisons aussi le constat que des gens, jour et nuit, portent secours à ceux qui en ont besoin, du nouveau-né à la personne âgée.

Une autre dimension est que les massacreurs d’aujourd’hui devront vivre avec ce qu’ils ont fait. L’histoire de notre propre pays nous l’a appris. Cela les poursuivra, eux, leurs enfants et leurs petits-enfants. Le déchaînement de la haine ne génère que la haine, jusqu’à ce que des gens disent « ça suffit ». Face à toutes ces réalités le Secours populaire appelle évidemment à la solidarité, comme nous l’avons toujours fait.

 

L’histoire du SPF est marquée par l’esprit de ses fondateurs, par la mission que Manoukian a confiée à Julien Laupêtre, par l’espoir qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, on a l’impression d’entrer dans une nouvelle phase. Un conflit mondial semble à nouveau possible. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Pour le SPF, il n’y a qu’une seule réponse : la résistance et la solidarité. Nous savons comment cela se passe, grâce à l’expérience de ceux qui nous ont précédés. On ne peut pas nous raconter n’importe quoi, car notre connaissance n’est pas théorique ; elle vient du terrain, des personnes que nous connaissons. Lorsque nous apprenons que l’un d’eux a été assassiné, c’est une tragédie personnelle, familiale, une tragédie tout court.

Mais l’idée qu’une puissance puisse massacrer un peuple sans aucune conséquence pour ses propres générations est un leurre. Toute l’histoire montre le contraire. Et pourtant, ils recommencent. Alors que faire ? Il faut continuer : continuer d’exprimer la solidarité, de collecter, d’aider, de recevoir.

Au-delà de la question palestinienne, on assiste au niveau mondial à une remise en question de l’idée même d’humanité et du droit international, y compris du droit de la guerre, dont fait partie l’action humanitaire. Même dans le ghetto de Varsovie, des humanitaires parvenaient à entrer…

Mon père, l’historien Lucien Steinberg, était un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et de l’extermination. J’ai donc baigné dans cette histoire. Des humanitaires entrant dans les camps de concentration, je ne peux pas dire qu’il n’y en a eu aucun, mais on n’y entrait pas comme ça. Ceux qui y parvenaient étaient des résistants, passant par des souterrains. C’était pour apporter l’humanité, mais ce n’était pas de l’humanitaire au sens où on l’entend aujourd’hui. On ne peut pas calquer ce qui se passait dans le ghetto de Varsovie sur l’action humanitaire actuelle. Ça n’enlève rien à son utilité, mais il s’agit d’autre chose. La Secours populaire est plus proche de la résistance. On ne peut pas laisser abîmer l’homme.

Quel lien faites-vous entre cette action de solidarité, proche de la résistance, et l’action politique ?

Quand on dit « politique » en France, on pense « partis politiques ». Ils existent mais la solidarité n’a pas de frontières idéologiques. Pour moi, la solidarité doit surtout être planétaire. Elle concerne tous les humains sur toute la planète. La démarche du SPF n’est pas, non plus, d’imposer une vision univoque de la solidarité, mais de comprendre celle qui est acceptée et utile pour les personnes que nous rencontrons. On ne vient pas avec un « sac à dos de solidarité » à distribuer. On rencontre les gens, on voit avec eux ce qui leur est indispensable. Notre solidarité s’adapte à leurs besoins, qu’il s’agisse d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle.

Dans votre vie professionnelle, vous avez été libraire. Quelle place donnez-vous à la culture dans cette idée de solidarité ?

C’est essentiel. J’ai été élevée comme ça. La connaissance, la compréhension, la lecture, le regard critique… Ces éléments de culture permettent de comprendre le monde. C’est consubstantiel à notre action. C’est d’autant plus pertinent quand on voit des figures comme Trump s’en prendre aux chercheurs, interdire des ouvrages… Il restera dans l’histoire comme ce qu’il est.

Le Secours populaire soutient d’ailleurs des projets culturels et scolaires aux États-Unis pour des enfants de milieux très pauvres. Quand il y a des incendies à Los Angeles, on ne demande pas qui est au pouvoir. On contacte nos partenaires et on collecte pour les personnes en difficulté.

Historiquement, le SPF a pris des positions claires, pendant les guerres d’Algérie et du Vietnam par exemple. Face aux discours guerriers que l’on entend de plus en plus, aujourd’hui en France, l’action du SPF doit-elle se modifier ?

Nous gardons le cap. Notre position est claire : nous menons une action d’éducation populaire citoyenne. Aux citoyens français, nous disons : « Vous êtes dans un pays où vous avez la chance d’avoir le droit de vote. Allez voter. » Nous ne disons pas pour qui, évidemment. C’est une question de conscience. De la même manière, nous disons à nos amis qui souhaitent exercer des mandats électifs qu’ils sont libres de le faire, mais qu’ils n’engagent pas le Secours populaire.

On pourrait vous répondre que la pauvreté et la guerre résultent de choix politiques. Le SPF ne devrait-il pas dire : « On en a marre d’être la roue de secours, on préférerait ne pas exister » ?

C’est ce que disait Julien Laupêtre ! Il disait qu’il trinquerait avec plaisir à la disparition du SPF, car cela signifierait que les problèmes sont résolus. Il est décédé sans avoir pu le faire. Pour lui, jusqu’au bout, notre démarche a porté du sens. Je partage entièrement sa vision. Le SPF n’a pas pour vocation de résoudre ce qui est d’un autre champ. Il est là pour collecter des moyens de façon indépendante et permettre aux gens de reprendre courage et énergie. Et même si certaines municipalités, par exemple, nous voient d’un mauvais œil, ça ne nous fera pas changer d’orientation. Ceux qui prennent des décisions qui gênent le SPF ont tort, et ils perdront. Aujourd’hui, demain ou après-demain, mais ils perdront.

Vous êtes optimiste…

Ils ne sont pas en train de gagner. Il y a beaucoup d’apparences. Nous, nous continuons d’agir. Prenez la Journée des oubliés des vacances : près de 70 000 enfants qui ne partent pas en vacances vont passer une journée de bonheur au Champ-de-Mars. Ils en repartiront avec des souvenirs incroyables, ils en parleront autour d’eux, ils vont devenir les héros de leurs copains. Nous savons que ce jour de bonheur les aidera à mieux travailler à l’école. Et ça, même des gens qui n’ont pas nos opinions politiques le comprennent et nous soutiennent. Il s’agit simplement de faire humanité.

Le SPF a-t-il les ressources humaines pour continuer ce combat ? Parvient-on à mobiliser les jeunes sur cette « bataille culturelle » ?

Oui, et le mouvement est en progression constante, surtout depuis le Covid. Notre indicateur, c’est le fichier de nos animateurs-collecteurs-bénévoles. Et dans la jeunesse, la progression est fantastique. J’ai été invitée au Festival des solidarités organisé par les jeunes du SPF à Montpellier. En les entendant, j’ai su que le Secours populaire de demain sera encore plus fort.

C’est pour cela que, pour notre prochain congrès, nous avons pris la décision stratégique de demander que les délégations comptent un tiers de membres de moins de 30 ans. Les jeunes sont attirés par le concret de notre action, par ses effets visibles. C’est la force du SPF, l’idée géniale de Julien Laupêtre que j’ai reprise : on peut agir, mais pas seul. On en parle autour de soi, on construit ensemble. Et ça marche.

Pour revenir à Gaza, comment est vécu le blocus, cette action d’un gouvernement contre la solidarité ?

Pour être efficaces, nous avons choisi d’apporter au Secours médical palestinien les moyens dont il a besoin. Ils vivent la guerre, pas nous. Le docteur Barghouti est venu nous voir il y a quelques semaines pour s’assurer de notre présence continue à ses côtés. Nous sommes non seulement de tout cœur avec eux, mais nous menons une collecte permanente pour eux.

On peut nous raconter n’importe quoi, cela ne nous fera pas changer. Et à la question qu’on entend parfois : « Comment faites-vous pour acheminer l’aide ? », si on nous la pose, nous répondrons que nous n’en savons rien. Et ce sera vrai. Le SPF puise ses sources dans la résistance, on n’a pas oublié d’être malin.

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 07:47
Lettre ouverte de Philippe Rio, maire de Grigny, président de la coopérative des élus communistes: Monsieur le Premier Ministre Bayrou, supprimer le 8 mai, ce serait affaiblir notre capacité à dire "Plus jamais ça"
Lettre ouverte de Philippe Rio, maire de Grigny, président de la coopérative des élus communistes: Monsieur le Premier Ministre Bayrou, supprimer le 8 mai, ce serait affaiblir notre capacité à dire "Plus jamais ça"
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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 07:43
Palestine - Empêcher l'annihilation d'un peuple - par Patrick Le Hyaric, 13 août 2025
Empêcher l’annihilation d’un peuple 
🔴[Empêcher l’annihilation d’un peuple]
Chaque jour, le monde assiste, effaré, à la destruction de Gaza : bombes, famine, un million de vies menacées. Le Premier ministre israélien ordonne l’occupation totale de la ville, l’expulsion de ses habitants et prépare leur déportation.Nous ne pouvons pas rester silencieux face à ce crime. 👉POUR LIRE L’EDITO : https://tinyurl.com/43x98dtw

 

Alors que les citoyens du monde entier sont chaque jour effarés, affligés et révoltés par les bombes et par la famine qui s’abattent sur Gaza, le Premier ministre israélien, allié solide des fascistes au sein de son gouvernement, donne l’ordre à ses troupes de finir le travail : occuper totalement Gaza ville, la vider de son million d’habitants et préparer leur déportation.

Cent vingt mille morts, 400 000 blessés, des amputés par milliers, des enfants perdus qui n’auront connu que le traumatisme de la guerre et des famines ne suffisent pas au « duce » de Tel-Aviv.

Occupant déjà la bande de Gaza à 80 %, Netanyahou a justifié, le 7 août dernier, sa décision de l’annexer totalement par l’exigence de retour des otages, de démilitarisation de l’enclave, de désarmement du Hamas, de contrôle sécuritaire israélien. Le chef du gouvernement israélien a aussi redit sa volonté de mettre en place une administration alternative au Hamas et à l’Autorité palestinienne ; ce qu’en Afrique du Sud, on appelait jusqu’en 1991, des bantoustans.

Aucun des justificatifs brandis par Tel-Aviv n’a de pertinence, et sa dernière affirmation révèle le projet d’éjecter les Palestiniens de leur terre.

On se pose, de-ci de-là, la question : Pourquoi ? Il n’y a plus de cible militaire du Hamas à détruire. Il n’y a quasiment plus aucune infrastructure civile à dévaster, et le Hamas a perdu ses alliés du pouvoir iranien ou syrien.

Ce n’est pas non plus pour libérer les otages israéliens. Ce n’est certainement pas en bombardant encore plus les 20 % du territoire qui n’est pas encore détruit que ces derniers peuvent être sauvés. Les libérations d’otages n’ont eu lieu que pendant les périodes de cesser-le-feu.

Netanyahou les sacrifie donc à son projet messianique. Il le fait contre l’avis de son armée et l’appel de 600 anciens responsables du système de sécurité israélien. Il le fait désormais contre la plupart des chancelleries du monde à l’exception notable de celle des États-Unis. Sa décision signifie une nouvelle opération militaire d’envergure pour prendre le contrôle total de l’enclave palestinienne, qui est passée du statut de « prison à ciel ouvert » à celle de cimetière.

Il se dit également que les décisions criminelles de Netanyahou constituent une fuite en avant pour échapper aux poursuites de la justice israélienne pour faits de corruption. Cet argument n’est pas à négliger. Cependant, il est secondaire quand on le confronte aux enjeux fondamentaux poursuivis : le projet de construction du « Grand Israël » au service du capitalisme israélien et des projets stratégiques nord-américains.

Si Trump et ses prédécesseurs en avaient la volonté, cette occupation-annexion aurait été depuis longtemps stoppée, conformément aux résolutions de l’ONU. Si l’aide militaire des États-Unis à l’armée israélienne devait s’arrêter, le rapport de force au sein de l’État et de la société israélienne en serait ébranlé. La stratégie états-unienne d’élargissement de sa sphère de domination conduit les dirigeants nord-américains à participer à cette guerre perpétuelle du pouvoir israélien. Seul un mouvement populaire international d’ampleur peut arrêter les bras des criminels.

Faute de sanctionner le pouvoir suprémaciste de Tel-Aviv, en mettant fin aux relations commerciales, la plupart des gouvernements européens, la commission de Bruxelles et les grandes sociétés capitalistes sont devenus complices d’une folie destructrice, d’un crime de génocide sous les bombardements et de l’organisation méticuleuse de la faim et des privations de soins imposés à une population tout entière. L’Union européenne, de plus en plus vassalisée, ne prendra aucune initiative sans le consentement de l’impérium. Seul un puissant mouvement populaire dans les pays européens peut l’y obliger. Les manifestations et la flottille de plusieurs dizaines de bateaux de plus de 44 pays participent de ce mouvement pour briser le blocus et le silence quand l’armée israélienne fait taire à jamais des journalistes dans des assassinats vraisemblablement ciblés, selon des sources israéliennes.

De considérables enjeux économiques pour les firmes capitalistes mondiales, alliées du grand capital israélien, sont en jeu.

Nous sommes ici en un lieu où l’esprit colonial est poussé jusqu’au bout.

Ainsi, le journal israélien Haaretz a pu récemment documenté la manière dont les entreprises privées israéliennes sont missionnées par le pouvoir et par l’armée pour détruire des maisons à l’explosif et au bulldozer, au prix de 1 300 euros pour chaque maison détruite.

Les pêcheurs de Gaza sont contenus dans une zone de 3 milles marins, soit 5,5 km de la côte, tandis que les pêcheurs israéliens peuvent venir pêcher à 21 milles marins, soit 38 kilomètres de la côte de Gaza, pour avoir l’assurance de pouvoir capturer les meilleurs poissons.

En Cisjordanie, les entreprises du bâtiment et des travaux publics font main basse sur les carrières de terre blonde qui ornent les façades de Jérusalem. Les propriétaires palestiniens des terrains d’où sont extraites ces matières particulières ne peuvent les exploiter sans autorisation des services de l’État israélien. Par la suite, ces carrières sont intégrées à des colonies et exploitées par de grands conglomérats israéliens ou internationaux.

L’eau de Cisjordanie est volée par des entreprises israéliennes qui la distribuent gratuitement aux habitants des colonies illégales, mais la font payer aux services palestiniens.

Pire encore dans l’échelle de l’abject : les tueries servent de communication pour les ventes d’armes et de technologies israéliennes à l’étranger sous l’infect label « testé sur le terrain ».

On pourrait ajouter encore des exemples que connaissent parfaitement les chancelleries occidentales. Elles ont laissé faire le crime et la guerre d’annihilation.

L’autre enjeu décisif est celui du contrôle des ressources énergétiques en Méditerranée orientale. Israël, l’Union européenne, les pays du Golfe et les États-Unis sont parties prenantes d’un projet de construction d’un gazoduc estimé à 7,3 milliards de dollars. Il s’agit du Gazoduc EastMed, qui part des grandes réserves gazières au large de Gaza et d’autres zones maritimes palestiniennes déjà intégrées à Israël. Long de 1 900 km, ce gazoduc doit relier Israël à la Grèce par Chypre pour être rattaché au gazoduc Poséidon de 300 km, qui fera la jonction entre la Grèce et l’Italie, avec l’objectif de produire annuellement jusqu’à 20 milliards de mètres cubes de gaz pour la consommation européenne. La réussite de ce projet consolidera évidemment l’occupation coloniale de la Palestine. Un gazoduc construit contre la paix et contre la préservation du climat.

Enfin, l’annexion de Gaza et de la Cisjordanie s’inscrit dans le vaste plan israélo-états-unien de construction du « Grand Israël », en lien avec de nouveaux schémas concocté à la maison blanche visant à bâtir un monde à partir d’un centre qui serait l’imperium régnant sur des périphéries comprenant 1 000 micro-États  directement gérés par les capitalistes-investisseurs. C’est le sens du projet de faire de Gaza une « Riviera », avancé par Trump tout comme les volontés de partition de la Syrie ou de l’Iran pour mieux dominer leurs populations, leurs classes ouvrières, tout en pillant leurs ressources. C’est aussi le sens du projet israélien qui affirme que l’autorité palestinienne ne gouvernera pas Gaza.

La reconfiguration projetée du monde va de pair avec la reconfiguration du Proche et du Moyen-Orient.

Les enjeux dépassent donc bien la question de la sécurité d’Israël ou du respect d’une religion. Les Palestiniens sont les victimes de projets géopolitiques et d’intérêts de l’Occident capitaliste, allié à quelques pétromonarchies.

La réprobation mondiale au dévoilement du projet du pouvoir fascisant israélien doit servir de point d’appui aux forces démocratiques et de paix israéliennes déjà en mouvement. L’unité pour la justice et pour la paix doit être recherchée entre elles et les forces démocratiques, celles de la jeunesse, palestiniennes et arabes, en lien avec le mouvement mondial de solidarité pour faire cesser ce projet d’annihilation de tout un peuple.

Les déclarations tardives de reconnaissance de l’État palestinien ne peuvent consister qu’à reconnaître un vaste cimetière, des poussières de maisons et des terres volées par d’inqualifiables prédateurs.

Si le Conseil européen peut se réunir en urgence pour discuter de l’avenir de l’Ukraine, il doit être capable de tenir une session spéciale pour décider de soutenir la souveraineté des Palestiniens et d’agir pour leur protection avec l’envoi sous l’égide de l’ONU d’une force de protection et d’interposition contre l’occupation militaire de Gaza. Ne pas le faire laissera une indélébile trace de sang sur le front de dirigeants, qui balbutient des phrases sans effet sur la paix, sur la démocratie et sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !

S’ils ont une once de courage, qu’ils réclament en même temps que la libération des otages, celle des prisonniers politiques palestiniens, parmi lesquels figurent de possibles dirigeants fédérateurs du peuple palestinien, comme Marwan Barghouti, capables de mener à bien le projet d’État laïc palestinien, en paix au côté du peuple israélien, qui aurait, lui aussi, besoin d’un nouveau pouvoir, acteur de la démocratie, de la justice et de la paix.

Cela devient d’une extrême urgence.

Patrick Le Hyaric

13 aout 2025

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 07:38
60 000 morts à Gaza : des statistiques ? - éditorial de Lina Sankari, L'Humanité, 11 août 2025

Quand le crime devient trop grand, l’humanité se tourne vers la statistique. Plus de 60 000 personnes tuées à Gaza ; 500 000 en situation de malnutrition aiguë. Aussi vertigineuse soit-elle, la litanie des chiffres ne dit jamais l’origine de l’atroce. 

À Gaza, la mort frapperait donc sans sniper pour tenir l’arme, sans pilote pour tirer le missile, sans blocus pour affamer ? Ainsi, l’horreur du siècle se mesure-t-elle à l’aune d’une arithmétique déshumanisante, d’un prisme humanitaire dépolitisant. Les multiples déclarations de la hiérarchie militaire et politique israélienne prouvent pourtant l’intention génocidaire.

Si Benyamin Netanyahou en porte la responsabilité, l’ensemble des crimes ne peuvent lui être imputés. Ils résident dans le projet colonial même. « Nous devons tout faire pour nous assurer que les Palestiniens ne reviennent pas. Les vieux mourront et les jeunes oublieront », écrivait déjà l’ancien premier ministre israélien, David Ben Gourion. Nous sommes alors en 1948, et la Nakba (la Catastrophe) pose les jalons d’une logique qui, loin d’être cantonnée à l’histoire, se poursuit aujourd’hui. Un premier nettoyage ethnique qui n’a jamais été appréhendé comme tel par la « communauté internationale ».

Pour poursuivre son projet, Benyamin Netanyahou a bénéficié d’un alignement des planètes rare en politique, né des massacres du 7 octobre perpétrés par le Hamas, de l’appui d’une coalition d’extrême droite, de la passivité des pays arabes et de l’Union européenne. De Joe Biden à Donald Trump, les États-Unis partagent quant à eux le projet israélien de remodelage de la région. 

Ceux dont le verbe regorge de valeurs qu’ils voudraient universelles doivent faire cesser l’horreur en mondovision. Si l’injustice venait à l’emporter, le monde ne pourrait longtemps supporter le poids de ces dizaines de milliers de visages et de noms qui hanteront la conscience de l’humanité. Autant de crimes qui, s’ils restaient sans réponse, ouvriraient la porte à l’impunité généralisée.

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 07:00
Kanaky - Nouvelle-Calédonie : le FLNKS rejette l’accord de Bougival

Des responsables du Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) ont confirmé, mercredi 13 août; rejeter l’accord signé à la mi-juillet. Leur président, Christian Tein, avait appelé à un rejet « clair et sans ambiguïté » du texte.

La position finale du Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) est désormais connue : il « rejette formellement le projet d’accord de Bougival, en raison de son incompatibilité avec les fondements et acquis de [sa] lutte », a confirmé, mercredi 13 août, Dominique Fochi, secrétaire général de l’Union calédonienne et membre du bureau politique du mouvement indépendantiste kanak.

L’État et les représentants des forces politiques de Kanaky-Nouvelle-Calédonie (KNC) avaient signé le texte, le 12 juillet, à Bougival – nom de la ville des Yvelines où se sont tenues des négociations serrées. L’accord s’inscrit dans la continuité historique des deux grands autres, celui de Matignon-Oudinot (1988), et celui de Nouméa (1998).

Le texte de l’accord prévoit notamment la création d’un « État de Nouvelle-Calédonie » et d’une nationalité calédonienne, ainsi que la possibilité de transférer des compétences régaliennes (monnaie, justice, police). Mais il ne prévoit pas de nouveau référendum sur l’indépendance.

L’appel à un rejet « clair et sans ambiguïté » de l’accord

Le ministre des Outre-mer Manuel Valls a annoncé, dimanche 10 août, qu’il se rendrait en Kanaky-Nouvelle-Calédonie durant « la semaine du 18 août » sur le réseau social Facebook. « Je ne me résigne pas », a-t-il déclaré. « Tout porte à croire qu’il aurait été décidé un rejet de l’accord » sur un nouveau statut du territoire. « L’accord de Bougival n’est pas tombé du ciel. Il est un compromis historique, fruit de mois de travail (…) avec toutes les délégations y compris celle du FLNKS. Chacun y a apposé sa signature », a-t-il avancé.

De son côté, lors de l’ouverture du congrès du FLNKS, samedi 9 août, à La Conception, en banlieue de Nouméa, le président du mouvement, Christian Tein, avait appelé, dans une déclaration lue par une militante, à un rejet « clair et sans ambiguïté » de l’accord. Le leader kanak a assisté aux débats par visioconférence : sous contrôle judiciaire, le militant indépendantiste est interdit de séjour dans l’archipel français du Pacifique.

 

Libéré le 13 juin après un an de détention provisoire à la prison de Mulhouse-Lutterbach (HautRhin), il est accusé d’avoir orchestré les révoltes qui ont embrasé la Kanaky-Nouvelle-Calédonie en mai 2024. Christian Tein, dit Bichou, a également indiqué que les dispositions de l’accord n’étaient « que l’illustration du mépris de la puissance administrante à l’égard de notre combat pour la reconnaissance en tant que peuple colonisé ».

Le dirigeant de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) a prôné la « poursuite du dialogue », mais « uniquement sur les modalités d’accession à la pleine souveraineté », « en format bilatéral » avec l’État et ce « jusqu’au 24 septembre », comme en avait décidé le précédent congrès du mouvement, tenu en janvier. « Nous devons capitaliser sur nos atouts et les valoriser au mieux afin d’accéder à la pleine souveraineté au plus tard avant les élections présidentielles de 2027 », a-t-il conclu.

Celui qui est devenu le symbole d’une répression judiciaire coloniale indiquait un an plus tôt, dans nos colonnes : « Nous, les Kanak, nous savons les raisons pour lesquelles on avance, quel est notre combat commun. C’est un combat de longue haleine », déclarait-il au moment où il était incarcéré à 17 000 kilomètres de chez lui.

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 06:00
Anticolonialisme : Il aurait eu 100 ans aujourd’hui, « Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale », raconte son élève, Alice Cherki

Elle a rencontré Frantz Fanon, dont on fête le centenaire de la naissance, travaillé et milité avec lui en Algérie. La psychiatre et psychanalyste livre ici un témoignage précieux d’une page d’histoire qui n’a pas fini de s’écrire et fait écho aux jeunes générations.

Latifa Madani L'Humanité 17 juillet 2025 

Née dans une famille juive algérienne, Alice Cherki s’est engagée dans les années 1950 en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Elle a exercé comme interne dans le service de Frantz Fanon, à l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie. Une expérience déterminante dans sa vie personnelle et professionnelle.

La psychiatre et psychanalyste a notamment publié Frantz Fanon, portrait (Seuil, 2000) ou encore la Frontière invisible, violences de l’immigration (Crépuscules, 2007). À la veille du centenaire de la naissance de l’auteur des Damnés de la terre, elle a bien voulu accorder un entretien à l’Humanité.

Comment et pourquoi avez-vous rejoint, à la fin de l’année 1954, le service de Frantz Fanon à l’hôpital de Blida-Joinville ?

ll y a eu cette fameuse conférence sur la peur et l’angoisse de Fanon qui venait d’arriver en Algérie organisée par l’Association de la jeunesse algérienne pour l’action sociale (Ajaas). J’ai fait partie des étudiants qui devaient assurer le service d’ordre et déjà, ce jour-là, devant la violence des Européens que l’on appellera plus tard pieds-Noirs, nous étions sidérés.

Comme chez beaucoup de jeunes de notre âge, cette violence a laissé une trace très forte. Frantz Fanon, lui, nous avait tous beaucoup impressionnés. Un de mes amis lui a fait savoir que je souhaitais travailler avec lui. Huit jours après, j’apprends qu’il avait répondu : qu’elle vienne à Blida.

 

Nous connaissions mal son travail à ce moment-là. Ils étaient très peu à avoir lu Peau noire, masques blancs (1952), une œuvre majeure. Ces propos résonnèrent pour tous les jeunes que nous étions, pour qui ni le marxisme de l’époque prônant la libération de la classe ouvrière avant toute autre libération, ni l’existentialisme ne répondaient à ce que nous vivions de la situation coloniale.

Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale non seulement sur chaque individu colonisé, mais sur toute une société. Et nous étions très peu à avoir lu son article sur « le Syndrome nord-africain », paru en 1951 dans les Temps modernes.

Pouvez-vous expliquer ce qu’est le syndrome nord-africain ?

C’est le lien entre privations, déshumanisation et troubles psychiques. Fanon, le Martiniquais, savait ce qu’était le racisme. Il avait fait ses études à Lyon et avait eu en consultation des ouvriers immigrés maghrébins, notamment algériens, qui vivaient dans des foyers. Ils étaient sans famille, sans droits, on peut dire qu’ils étaient sans passé et sans avenir. Ils souffraient de ce que les médecins appelaient la « coulchite », le fait d’avoir mal partout.

Les médecins voulaient que leurs patients leur indiquent précisément l’organe où ils avaient mal. Ils ne réalisaient pas que la souffrance allait au-delà d’un simple organe, que nous étions en présence d’une sorte de désespérance humaine, d’une souffrance psychique totale. Dans son article retentissant, Fanon expliquait le regard colonial des psychiatres sur les ouvriers nord-africains et plus particulièrement algériens.

À son arrivée en Algérie en 1953, il reçoit en pleine face cette réalité : la colonie de peuplement dans toute sa rigueur et les thèses du docteur Maurice Porot faisant des « indigènes musulmans », comme ils étaient appelés, des individus dominés non par le cortex mais par le sous-cortex, impliquant toutes sortes de tares : paresseux, violents, incapables de raisonnements et j’en passe.

Qu’avez-vous vu et observé lorsque vous êtes arrivée dans l’établissement psychiatrique ?

Fanon avait en charge le service des femmes européennes et des hommes « indigènes musulmans ». Ces deux services étaient en pleine mutation. On venait tout juste de supprimer les camisoles de force. Charles Géronimi, qui est devenu mon époux plus tard, m’a raconté qu’on attachait des hommes aux arbres pour les calmer. Il y avait encore l’uniforme, on mettait les tuberculeux et les schizophrènes dans des caves avec de la paillasse, on leur jetait la nourriture par une lucarne. Les infirmiers psy étaient des gardiens plus que des soignants.

Dans le service des femmes, il y avait déjà les ateliers de couture, de peinture, etc. Chez les hommes, c’était plus compliqué. Mais Fanon y est arrivé. C’était une petite révolution. Il avait le souci de les sortir de l’aliénation en tenant compte de leurs référents culturels et historiques. Il avait fait rouvrir la petite mosquée qui servait de grenier à foin. Il a fait installer un café maure, des jeux de dominos et amené des musiciens chaâbis. Et, surtout, il a créé une école d’infirmiers. Ils étaient engagés soit au Parti communiste soit au MTLD de Messali Hadj.

En quoi ce qu’a fait Frantz Fanon était-il révolutionnaire ?

Je n’ai pas oublié cette anecdote. Un jour, alors que Fanon approche vers lui, un infirmier cherche à dissimuler le bout de pain qu’il est en train de manger. Fanon lui dit mais pourquoi le cacher, au contraire, partagez-le avec un de vos malades. Pour cet infirmier, ce fut une révélation, il se mit à admirer son chef de service et racontait souvent cette histoire.

Fanon était contre les lobotomies, très en vogue à l’époque. Il les empêchait systématiquement là où il le pouvait. Lorsqu’il fallait recourir aux électrochocs, car il n’y avait pas d’autre alternative, il fallait être auprès du patient et lui parler à son réveil.

Tout cela était à des milliers de kilomètres de la pratique asilaire de l’hôpital de l’époque. Oui, c’était une petite révolution au grand dam des conformistes et conservateurs. Et puis, j’ai découvert comment Frantz Fanon a appliqué la social-thérapie que lui avait enseignée à l’hôpital de Saint-Alban en Lozère son professeur et mentor, François Tosquelles, un antifranquiste et précurseur de la psychothérapie institutionnelle.

Pouvez-vous expliquer en quoi consiste la social-thérapie ?

La social-thérapie consiste à avoir des liens non hiérarchisés entre soignants et malades, réaliser avec eux plusieurs activités de toutes sortes, théâtre, musique, jeux, etc., qui leur permettent, par exemple, de restituer des souvenirs enfouis, de retrouver le fil de leur histoire, de leurs traumatismes et de leurs délires.

L’institution devient soignante, les malades des pensionnaires, ils participent aux activités thérapeutiques. L’institution est pensée, conçue, dans sa globalité comme un élément thérapeutique actif. Fanon y a trouvé une alternative théorique et idéologique aux logiques mortifères de l’asile.

Le service du docteur Fanon a aussi servi à la cause des indépendantistes algériens. Vous vous êtes ainsi retrouvée en phase avec vos convictions ?

Oui, j’en ai peu parlé. Mon expérience traumatique durant la Seconde Guerre mondiale, alors que j’étais petite fille, m’a fait ouvrir les yeux sur la société dans laquelle je vivais. J’avais été expulsée de l’école parce que juive lorsque le régime de Vichy a abrogé le décret Crémieux qui faisait des juifs d’Algérie des citoyens français.

Je disais avoir été victime de « racisme biologique », moi qui ne savais rien du « signifiant » juif. Ainsi s’inscrit un traumatisme, à savoir ne pas avoir de mots pour représenter ce qui se passe. Il y a un lien entre son expérience personnelle et son regard sur la société qui l’entoure.

Assez vite j’ai relié mon cas aux autres cas de marginalisation et de déshumanisation, principalement celui de la condition de colonisé. J’ai observé très tôt la ségrégation coloniale : des espaces réservés aux Européens et d’autres à ce qu’on appelait alors les Arabes ou les musulmans. Même à l’université, il y avait cette partition.

Votre expérience à l’hôpital de Blida-Joinville a-t-elle été aussi déterminante dans votre engagement personnel que dans votre parcours professionnel ?

Étudiante, j’étais déjà engagée, notamment avec l’Association de la jeunesse algérienne pour l’action sociale, Ajaas. Je distribuais des tracts, fournissais des médicaments à des jeunes militants. Après novembre 1954, l’année 1955 marque un tournant.

Les maquis sont déjà constitués, notamment dans la wilaya 4, où de nombreux jeunes d’Alger, garçons et filles, sont montés. J’en ai connu qui ont rejoint le maquis. Et puis, tous mes amis, dont Daniel Timsit, Jacques Azoulay, Albert Smadja, étaient aux Jeunesses communistes. J’étais déjà dans ce bain. J’ai acquis la conviction que l’indépendance de l’Algérie était nécessaire et inéluctable, c’était une évidence, un constat du réel.

À l’hôpital de Blida, le service de Fanon recevait, soignait et cachait des résistants. Ils venaient de nuit clandestinement. Je me souviens de l’un d’entre eux qui était malade d’avoir tué. C’est à la demande des maquis, qui ont besoin de confier certains jeunes à un psychiatre, que le groupe Amitiés algériennes a pris contact avec Fanon. Ils avaient eu des échos de sa révolution à l’hôpital psychiatrique.

Leur demande d’aide a concerné, dans un premier temps, la fourniture de médicaments. Après, il s’agissait de recevoir des maquisards pour les soigner psychiquement, ensuite on recevait aussi des blessés. L’accueil s’est ensuite fait également dans un service de jour que Fanon avait réussi à créer. Il avait même invité le professeur Porot à l’inauguration. Pourtant, la situation était explosive, elle le sera encore plus en 1956.

Quel était le contexte politique à ce moment-là ?

En 1955, Fanon comme beaucoup d’entre nous, est dans l’attente et l’espoir de l’issue de négociations secrètes. Mais il y eut le départ de Pierre Mendès France et l’arrivée, en février 1956 à Alger, de Guy Mollet, accueilli par des tomates, puis celle du général Lacoste. Le vote des pouvoirs spéciaux a bouleversé le paysage et fini par anéantir l’espoir d’une solution pacifique.

Pour beaucoup d’entre nous, l’engagement devint de plus en plus évident. L’hôpital psychiatrique, dénommé « le nid des fellaghas », va connaître une succession de perquisitions et d’arrestations. Charles Géronimi et moi-même décidons de partir avant d’être arrêtés.

Nous tenons jusqu’en janvier 1957, alors que Fanon a déjà envoyé sa lettre de démission et a été expulsé. Nous nous retrouvons en Tunisie. Fanon rejoint le FLN et adhère à la plateforme de la Soummam, qui configurait le projet de société de l’Algérie indépendante.

Qu’avez-vous tiré et retenu personnellement d’une telle expérience ?

Mon expérience a été une rencontre avec ce à quoi j’aspirais. J’ai expérimenté le soin psychiatrique lié à l’action militante : l’aide concrète aux combattants algériens et les soins aux personnes souffrant de problèmes psychiatriques dus à la guerre. D’où mon intérêt à la psychanalyse des grands traumatismes des guerres mondiales et des colonisations et aux enjeux psychiques des silences de l’histoire, de l’exil et de la transmission.

Mon parcours professionnel a concerné surtout les descendants, sur deux et trois générations, des violences et guerres coloniales, de part et d’autre de la Méditerranée et plus particulièrement d’Algérie. Cette histoire les a tous marqués côté français et côté algérien. On n’en a pas fini avec elle.

En tout cas, une chose est sûre, l’Algérie s’est inscrite dans mes traces. D’ailleurs, je m’identifie facilement aux femmes algériennes qui viennent me parler. Arrivée en France, on me regardait comme « la belle exotique ».

Fanon a été très important pour les jeunes que vous étiez. Aujourd’hui, en 2025, à l’heure de son centenaire, on observe un vif intérêt de la jeunesse pour Fanon. Cela se traduit dans la musique, au cinéma, dans la recherche. Comment expliquez-vous une telle résonance ?

Sa vision, son œuvre, ses écrits, son action sont des références. Le militant politique, le révolutionnaire, le clinicien, a mis au cœur de sa pensée et de son action la quête de solutions pour sortir de l’aliénation et créer des repères pour advenir comme être humain.

Il laisse un message fort : à savoir que l’aliénation concerne non seulement une société, mais aussi chaque individu. Son maître mot était la libération de l’homme sur tous les plans, individuel et collectif. Toutes les libérations étaient liées : celle de l’aliéné, des femmes, du peuple.

Je me permets de vous citer cette phrase extraite de la lettre de démission qu’il adressa, fin 1956, au ministre résidant, le gouverneur général de l’Algérie, Robert Lacoste. : « La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire, que placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. »

Anticolonialisme : Il aurait eu 100 ans aujourd’hui, « Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale », raconte son élève, Alice Cherki
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