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10 décembre 2021 5 10 /12 /décembre /2021 06:43

 

Jamais l’accaparement des richesses n’a été le fait de si peu de personnes à travers le monde, selon un rapport. Une taxation progressive et élargie pourrait résoudre la situation.

La crise, quelle crise ? Deux ans après son irruption dans le monde, le Covid donne la fièvre au portefeuille de tous ceux qui appointent dans les catégories riches, très riche et ultra-riche. C’est ce que démontre le rapport sur les inégalités mondiales, publié ce mardi. Coordonnée par Lucas Chancel, avec les contributions de Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, soit l’aile keynésienne et hétérodoxe des économistes, cette somme dresse un constat implacable de la très inégale répartition des richesses, tout en donnant quelques pistes utiles pour ranimer l’idée de justice sociale et fiscale.

 

 

Le rapport calcule ainsi que les 10 % les plus riches ont fait main basse, en 2020-2021, sur 52 % du revenu mondial, n’en laissant que 8 % aux 50 % les plus pauvres. Autrement dit, une personne appartenant aux 10 % les plus aisés peut compter en moyenne sur 87 200 euros de revenus annuels, quand son semblable de la moitié la moins riche de l’humanité ne dispose que de 2 800 euros par an. Mais l’étude met surtout en lumière le fait que la détention de patrimoine est encore plus structurante pour discriminer les possédants des laissés-pour-compte. Les 10 % les plus riches « possèdent 76 % du patrimoine mondial (550 900 euros par personne en moyenne), quand les 50 % du bas en sont quasiment dépourvus (2 %, soit 2 900 euros) », souligne Lucas Chancel. Dans ce grand concentré de richesses, le 0,01 % le plus fortuné touche le jackpot, avec 11 % du patrimoine mondial, contre 7 % en 1995. Dans cette catégorie, les 500 plus grandes fortunes ont vu leur patrimoine faire boule de neige de + 7 % par an entre 1995 et 2021. Pour les 50 plus riches au monde, il faut plutôt parler d’avalanche de biens accaparés, avec + 9 % par an. « Cette tendance s’est accélérée pendant l’épidémie de Covid, souligne l’étude . De fait, l’année 2020-2021 a vu la plus forte augmentation enregistrée de la part de richesse aux mains des milliardaires. »

« Les États se sont appauvris »

Si ces inégalités mondiales se sont à ce point accrues qu’elles sont « proches du niveau qui était le leur au XIXe siècle, à l’apogée de l’impérialisme occidental », c’est d’abord du fait de l’aggravation de la fracture sociale au sein même de chaque pays. À cela, une raison : « Ces quarante dernières années, les pays se sont nettement enrichis, mais les États, nettement appauvris. La part de patrimoine détenue par des acteurs publics est proche de zéro ou négative dans les pays riches, ce qui signifie que la totalité de la richesse se trouve aux mains du privé », pointe le rapport. Avant d’ajouter : « Cette tendance a été amplifiée par la crise du Covid qui a vu les États emprunter l’équivalent de 10 à 20 % du PIB, essentiellement au secteur privé. Leur pauvreté actuelle hypothèque gravement leur capacité à combattre les inégalités à l’avenir, de même qu’à relever les grands défis du XXIe siècle tels que le changement climatique. »

Pour les économistes de l’Observatoire mondial des inégalités, à l’École d’économie de Paris, ces richesses aux mains de quelques-uns offrent paradoxalement une solution facile à mettre en œuvre pour réimpulser de la justice sociale. L’instauration d’une imposition sur le patrimoine, plus large (pas que sur le foncier) et plus progressive qu’aujourd’hui, redonnerait de belles marges de manœuvre à la redistribution comme à l’intervention publique. Une petite taxe de 1,2 % sur le patrimoine des 62 millions de personnes détenant plus d’un million de dollars (soit 174 000 milliards de dollars en cumulé) permettrait de récupérer 2,1 % du revenu mondial.

Contre l’évasion fiscale, ces mêmes économistes préconisent la tenue d’un registre financier international permettant aux autorités fiscales de contrôler la bonne déclaration des actifs et revenus du capital. La fin des régimes dérogatoires des expatriés et la taxation minimale de 15 % sur les multinationales sont d’autres outils sur lesquels compter. « On y arrivera à un moment, assure Lucas Chancel. Tout simplement car il y a un besoin des États de financer leurs dépenses. »

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9 décembre 2021 4 09 /12 /décembre /2021 06:50

 

Fabien Roussel (PCF) : « Un climat de France des années Trente, celle des ligues factieuses »

Ce soir, un invité face à la rédaction de Mediapart : Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français à la présidentielle. Et le reportage de Sarah Brethes et Nassim Gomri auprès de proches des personnes disparues lors du naufrage au large de Calais.

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9 décembre 2021 4 09 /12 /décembre /2021 06:49

 

Souveraineté ou sécurité de l’alimentation? Production autocentrée ou commerce des denrées alimentaires ? Derrière les mots, des choix de société radicalement différents, c’est dire si la problématique concerne le monde tout entier.

*Julien Brugerolles est assistant parlementaire.

Avec l’arrêt momentané de certains échanges commerciaux, la crise de la covid-19 a remis pendant quelques semaines au centre des enjeux de sûreté pour notre pays la question de la production agricole et de l’approvisionnement alimentaire. Dans la foulée, de nombreux responsables politiques ou « experts » ont redécouvert et utilisé médiatiquement l’expression souveraineté alimentaire. Plus un jour ne passe sans que la recherche de cette souveraineté ne soit brandie, affichée… et surtout instrumentalisée. Car le terme, devenu « tendance », cache en réalité une intense bataille de détournement idéologique.

 

SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE CONTRE LA FAIM ET LA MALNUTRITION ?

En fait, on parle là d’un concept qui n’a pas surgi subitement tel un effet secondaire de la covid-19 pour esprits en mal d’éléments de langage. Il est en effet issu de la construction politique des mouvements agricoles progressistes et altermondialistes (et de Via Campesina en particulier), qui entendaient désigner par là le droit des peuples, des États ou groupes d’États régionaux de décider librement de leurs politiques agricoles et alimentaires comme des moyens publics d’assurer le développement de leur autonomie et de leurs modèles propres de production, de coopération et de distribution.

L’insécurité alimentaire, c’est-à-dire l’impossibilité d’avoir un accès régulier à une alimentation saine, équilibrée et nutritive, toucherait près de 2 milliards de personnes.

 Les pays d’Afrique et d’Asie du Sud-Est, mais aussi d’Amérique latine, sont les premiers concernés par le champ que recouvre ce concept, puisqu’ils concentrent l’essentiel des populations sujettes à la sous-alimentation et à la malnutrition. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) annonce ainsi dans son rapport annuel publié le 13 juillet 2020 que 690 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde, un chiffre en augmentation de 10 millions en une année, et de 60 millions en cinq ans.

 

 

Les Signes de la qualité et de l’origine (SIQO) sont déclinés en différents labels.

 

L’insécurité alimentaire, c’est-à-dire l’impossibilité d’avoir un accès régulier à une alimentation saine, équilibrée et nutritive, toucherait près de 2 milliards de personnes, avec 21,3 % des enfants qui souffriraient de retards de croissance dans le monde en 2019. Avec la pandémie de covid-19, l’ONU alerte et table sur une hausse de 83 à 132 millions de personnes supplémentaires souffrant de sous-alimentation en 2020.

Mais nous aurions tort de penser que le risque de crise alimentaire ne menace que des centaines de millions de personnes dans les pays du Sud. Il concerne aussi des dizaines de millions de Français et d’Européens, dont un nombre croissant sont déjà dans l’incapacité, au regard de l’insuffisance de leurs revenus et/ou du niveau de leurs  dépenses contraintes, de subvenir à leurs besoins alimentaires élémentaires.

Alors que 17,3 % des Européens, soit 87 millions de personnes, vivaient déjà sous le seuil de pauvreté en 2015, selon Eurostat, le taux de pauvreté en Europe va progresser fortement avec la crise. Dans notre pays, les demandes d’aide alimentaire ont connu une progression de 20 % à 40 % ces derniers mois selon les différentes associations caritatives.

 

ALIMENTATION ET LIBRE-ÉCHANGE GÉNÉRALISÉ

Face à ces chiffres, l’ambition de nourrir correctement tous les Français, et les Européens, ne peut se résumer à une simple politique de sécurité des approvisionnements alimentaires et d’ajustement par la concurrence sur les marchés agricoles mondiaux. La crise alimentaire qui vient est révélatrice de l’impasse dans laquelle nous ont conduits les choix successifs de déréglementation et de libéralisation du secteur agricole depuis les années 1990.

L’inclusion « forcée » de l’agriculture dans les accords commerciaux inter-nationaux (GATT puis OMC), puis dans les accords d’association ou de libre-échange européens, tient un rôle particulier dans l’accroissement des déséquilibres et des dépendances. Les résultats de plus de trente années de politiques néolibérales mériteraient ainsi une véritable évaluation internationale, ce non seulement sur le strict plan de la problématique alimentaire, mais également sur les effets induits par les spécialisations agricoles et la compétition internationale vis-à-vis de la capacité d’agrosystèmes profondément transformés à répondre demain aux enjeux alimentaires, climatiques, sociaux et environnementaux dans chaque pays.

Le débat doit se centrer sur la question de savoir si les Français, et les Européens, seront en capacité de construire démocratiquement leurs choix agricoles et alimentaires permettant d’assurer durablement l’essentiel des productions sur le territoire national et européen, tout en respectant pleinement les choix des autres pays et régions du monde.

Une telle évaluation s’avérerait sans doute fort utile pour déconstruire toute une série de mythes économiques, et nourrir un peu plus la conviction d’une urgence : celle de reconquérir des garanties démocratiques quant à la capacité des peuples à décider librement de leurs choix et de leurs politiques publiques agricoles et alimentaires. Cette bataille-là est centrale. Elle conditionne, de mon point de vue, les possibilités de chacune des régions du monde, et de chaque peuple, à sortir durablement de la sous-alimentation et de la malnutrition, en développant leurs propres capacités productives et complémentarités locales ou régionales.

 

QU’EST-CE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE ?

La souveraineté alimentaire seraient-ils donc désormais tous convaincus par cette nécessité ? On peut en douter. Car un rapide tour d’horizon des articles de presse titrant sur la souveraineté alimentaire donne plutôt à voir toute l’étendue des contradictions qui se cachent derrière l’utilisation de la notion. En particulier, les libéraux s’empressent systématiquement de relativiser : ce qu’il nous faut, c’est bien plus une « sécurité alimentaire » qu’une « souveraineté alimentaire ».

Une tribune de l’agro-économiste Jean-Marie Séronie intitulée « Souveraineté alimentaire : de quoi es-tu vraiment le nom? », publiée le 28 avril 2020 sur le site Terre-net, résume assez bien le fond des divergences idéologiques existantes et du travail « de réaction » à l’oeuvre : « Nous importons de plus en plus mais nous exportons, en valeur, largement plus que ce que nous importons, même si cet écart diminue. Deux secteurs sont emblématiques : la viande et les fruits et légumes. Alors que nous encourageons, depuis des années, la consommation de fruits et légumes pour des enjeux de santé publique, nous importons presque 50 % des légumes et 60 % des fruits. Certaines filières ont presque totalement déserté notre territoire principalement pour des raisons de compétitivité, de coûts salariaux en particulier. Corriger cette situation demandera beaucoup d’énergies et d’investissements. Il faudra agir à la fois sur le consentement à payer un peu plus des consommateurs, différencier davantage certains produits, baisser le coût du travail mais aussi que les agriculteurs gagnent en productivité dans leurs exploitations. […] Nous n’allons pas inventer les phosphates que nous n’avons pas dans notre sous-sol ! Nous ne serons donc jamais autonomes. À l’idée de souveraineté, d’autonomie, d’autosuffisance, préférons l’idée de sécurité alimentaire. Ce concept ne présente pas d’ambiguïté d’arrière- pensée de fermeture, de repli sur soi mais ouvre plutôt sur l’anticipation, l’organisation. »

La crise alimentaire qui vient est révélatrice de l’impasse dans laquelle nous ont conduits les choix successifs de déréglementation et de libéralisation du secteur agricole depuis les années 1990.

Avec Jean-Marie Séronie, nous touchons très directement au travail de détournement intellectuel de la dimension systémique et transformatrice du concept de souveraineté alimentaire, mais aussi des notions qui lui sont étroitement liées, comme la recherche de l’autosuffisance alimentaire et le principe d’un droit à l’alimentation.

 

 

En France, les demandes d’aide alimentaire ont connu une progression de 20 % à 40 % ces derniers mois selon les différentes associations caritatives.

 

Car le débat n’est précisément pas seulement de savoir si la France et l’Union européenne seront en capacité d’anticiper ou de s’organiser pour s’assurer des moyens de disposer de suffisamment de nourriture pour leurs populations. Le débat, pour nous, doit se centrer sur la question de savoir si les Français, et les Européens, seront en capacité de construire démocratiquement leurs choix agricoles et alimentaires permettant d’assurer durablement l’essentiel des productions sur le territoire national et européen, tout en respectant pleinement les choix des autres pays et régions du monde. Nous changeons là radicalement de perspective politique d’avec la version « allégée » de la seule sécurité alimentaire, soluble dans l’ouverture des marchés et qui ne s’intéresse jamais vraiment aux modèles de production ni à la coopération internationale.

 

LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE DES RICHES

Un autre exemple de cette bataille idéologique fondamentale tient à l’absence récurrente d’interrogation sur la mesure de la balance commerciale agricole française, et européenne, et sur les effets systémiques de son évolution ces trente dernières années. L’idée d’une « montée en gamme » de nos exportations pour compenser la croissance de nos importations semble être de plus en plus largement partagée.

Mais ce « recyclage qualitatif » de la théorie des avantages comparatifs ne s’accompagne pratiquement jamais d’une réflexion sociale sur la destination de ces productions, notamment celles sous signe d’identification de la qualité et d’origine (SIQO). Faut-il se féliciter d’exporter mieux en valeur que ce que nous importons, sans s’interroger sur les effets de ces importations sur les agrosystèmes et les populations locales? Peut-on s’extraire de tout examen sur l’intérêt et la pertinence alimentaire d’une politique commerciale visant à exporter plus de produits sous SIQO (IGP, AOP, AB, label Rouge) à destination des plus riches consommateurs américains, japonais ou chinois, plutôt que de soutenir les moyens concrets des ménages et des enfants français, et européens, les plus modestes d’accéder très régulièrement à ces produits ?

 

 

La « montée en gamme », uniquement pour les plus riches du monde, est-elle une politique alimentaire acceptable ? Je reprendrai enfin un dernier exemple, extrait de la même tribune de Jean-Marie Séronie (décidément !), et qui dénote toute l’hypocrisie qui accompagne le prêt-à-penser économique qui est servi avec les analyses libérales des politiques agricoles et alimentaires. M. Séronie avance que, pour que nous consommions plus de produits français, « il faut agir à la fois sur le consentement à payer un peu plus des consommateurs » tout en faisant « baisser le coût du travail ». Typique des contradictions permanentes de la réflexion des économistes libéraux, il déclare ainsi, dans la même phrase, que le salaire des de nos importations semble être de plus en plus largement partagée. Mais ce « recyclage qualitatif » de la théorie des avantages comparatifs ne s’accompagne pratiquement jamais d’une réflexion sociale sur la destination de ces productions, notamment celles sous signe d’identification de la qualité et d’origine (SIQO).

Faut-il se féliciter d’exporter mieux en valeur que ce que nous importons, sans s’interroger sur les effets de ces importations sur les agrosystèmes et les populations locales? Peut-on s’extraire de tout examen sur l’intérêt et la pertinence alimentaire d’une politique commerciale visant à exporter plus de produits sous SIQO (IGP, AOP, AB, label Rouge) à destination des plus riches consommateurs américains, japonais ou chinois, plutôt que de soutenir les moyens concrets des ménages et des enfants français, et européens, les plus modestes d’accéder très régulièrement à ces produits ? La « montée en gamme », uniquement pour les plus riches du monde, est-elle une politique alimentaire acceptable ?

La « montée en gamme », uniquement pour les plus riches du monde, est-elle une politique alimentaire acceptable?

Je reprendrai enfin un dernier exemple, extrait de la même tribune de Jean-Marie Séronie (décidément !), et qui dénote toute l’hypocrisie qui accompagne le prêt-à-penser économique qui est servi avec les analyses libérales des politiques agricoles et alimentaires. M. Séronie avance que, pour que nous consommions plus de produits français, « il faut agir à la fois sur le consentement à payer un peu plus des consommateurs » tout en faisant « baisser le coût du travail ». Typique des contradictions permanentes de la réflexion des économistes libéraux, il déclare ainsi, dans la même phrase, que le salaire des travailleurs (notamment de l’agriculture et de l’agroalimentaire) devrait donc baisser tout en souhaitant que ces mêmes travailleurs (ils mangent eux aussi !) consentent à payer plus cher pour manger français. « Gagner moins pour manger mieux» : voilà qui pourrait servir de joli slogan de campagne électorale à certains !

Assurément, la souveraineté alimentaire est d’abord un combat politique.

 

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9 décembre 2021 4 09 /12 /décembre /2021 06:37

 

 

Perte de puissance économique de la France et ses conséquences sur la situation sociale et le pouvoir d’achat -

Madame le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, depuis trente ans, les gouvernements libéraux ont réduit les cotisations sociales et la fiscalité des entreprises pour garantir la compétitivité de l’emploi dans notre pays.

Depuis trente ans, au nom du fameux « coût du travail », les salariés ont dû faire des sacrifices en subissant les conséquences de la disparition des services publics et de la réduction de leurs droits sociaux. Pour quel résultat ? Les grandes entreprises continuent de délocaliser leur activité en Europe de l’Est et en Asie. Les dividendes des actionnaires ont explosé et les salaires ont stagné.

Alors que le niveau de chômage n’a jamais été aussi élevé et que l’emploi industriel est en baisse depuis 2019, Emmanuel Macron a annoncé un nouveau durcissement des critères de l’assurance chômage, qui s’ajoute à la réforme de septembre dernier et qui va faire perdre à près de 2 millions de demandeurs d’emploi le bénéfice de leur indemnité chômage.

Alors que de nombreux travailleurs ont déjà dû consentir de lourds sacrifices en raison de la pandémie de covid-19, le Gouvernement continue de faire des cadeaux fiscaux aux plus riches et aux grandes multinationales. Dans le même temps, il réduit les droits sociaux et rechigne à compenser l’augmentation du prix de l’énergie pour tous nos concitoyens.

Nous, parlementaires communistes, défendons un projet radicalement opposé, qui vise à permettre à chacun de vivre dignement de son travail, aux jeunes d’accéder à des emplois stables, aux populations de disposer partout de services publics de qualité, au pays de se doter de nouveau d’une industrie à la fois garante de notre souveraineté et à même de répondre aux besoins de la société.

Pour y parvenir, il nous faut réorienter radicalement les richesses vers la satisfaction des besoins des femmes, des hommes et des jeunes, plutôt que de toujours engraisser les plus riches et les marchés financiers, et confier de vrais pouvoirs de décision aux citoyens et au monde du travail.

Emmanuel Macron a multiplié les cadeaux fiscaux à une poignée d’ultra-riches et au capital : 358 000 familles, dont le patrimoine représente 1 000 milliards d’euros, soit l’équivalent de la moitié du PIB de la France, ont ainsi été exonérées du paiement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF).

De même, il a multiplié les exonérations de cotisations sociales au profit des grandes entreprises, en contrepartie d’un recrutement à temps partiel et à bas salaire. Il a ainsi aggravé la précarité des salariés, des personnes privées d’emploi, des jeunes, des retraités. Les femmes en sont les premières victimes.

Le prétendu « coût du travail » n’existe pas : le travail crée des richesses. Face aux libéraux et aux tenants de l’austérité budgétaire, nous voulons une économie au service de l’humain.

De 2008 à 2017, l’Union européenne a apporté 1 500 milliards d’euros au système financier, sans que cela ait modifié la courbe du chômage.

À l’inverse de ceux qui invoquent le défaitisme et la défaite morale de la France, nous prônons les jours heureux. Nous proposons une autre utilisation de l’argent pour produire autrement et partager les richesses.

Pour que chacun puisse vivre dignement, il faut augmenter les salaires. Pour donner du travail au plus grand nombre, il faut réduire le temps de travail hebdomadaire à 32 heures et recruter massivement dans la fonction publique.

M. Laurent Duplomb. Mais bien sûr !

Mme Cathy Apourceau-Poly. Nous avons besoin de développer les services publics, d’investir dans la santé et en faveur d’une autre industrie.

Face à l’urgence sociale, nous devons augmenter le SMIC de 200 euros net par mois, revaloriser les pensions et les minima sociaux, appliquer l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, rétablir les cotisations sociales du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), moduler l’impôt sur les sociétés selon la politique d’emploi et d’investissement des entreprises et taxer les 10 milliards d’euros de profits annuels des compagnies pétrolières.

Face à l’urgence sociale, il faut aussi baisser le prix des carburants et réduire de 30 % les taxes sur le gaz et l’électricité.

Le déclin de la puissance économique de la France est la conséquence des choix budgétaires des gouvernements successifs. Il est encore temps d’inverser la tendance en adoptant une politique orientée vers l’investissement et l’humain plutôt que vers l’austérité et le marché.

 

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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 06:51
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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 06:43

 

La filière laitière est en crise. On lui impose une course à l’industrialisation, au gigantisme, avec des effets néfastes pour l’environnement et les producteurs ; mais parmi ces derniers certains se battent pour la qualité de leurs produits. Les issues qui se dessinent ne sont pas équivalentes pour les éleveurs, les consommateurs et l’environnement.

*Gérard Le Puill est journaliste et auteur.

En France, et en Europe, les producteurs de lait ne gagnent plus leur vie. Pis encore, la concurrence entre les laiteries induit des investissements qui augmentent le prix de revient des produits laitiers tout en faisant croître leur bilan carbone, surtout quand ils sont exportés. Les incidences de ce productivisme sont désastreuses pour les humains comme pour l’environnement. Entre la fin de l’été 2020 et le 2 mars 2021, le prix de la tonne de tourteaux de soja importés pour nourrir les vaches laitières est passé de 320 € à 437 €. En 2019 et en 2020, les éleveurs laitiers ont été confrontés à deux étés successifs de sécheresse. Ils ont été contraints d’acheter du foin et de la paille, mais aussi davantage d’aliments composés riches en soja, ce qui augmente les coûts de production.  

La sortie des quotas avait été décidée dès l’année 2009 par les ministres européens de l’Agriculture. Six ans après, les conséquences sont les suivantes : une baisse sensible du revenu des producteurs de lait, bien que leur productivité ait augmenté; des importations croissantes de tourteaux de soja, favorisant la déforestation en Amazonie.

Mais le prix du lait payé par les laiteries n’a pas suivi l’évolution des coûts de production. Selon l’organisme parapublic FranceAgri – Mer, en novembre 2020 le prix payé aux producteurs de lait de vache en France était en recul de 2,6 % par rapport à no – vembre 2019. Selon le Comité national interprofessionnel des entreprises laitières (CNIEL), qui rassemble les producteurs et les transformateurs, le prix de revient de 1000 L de lait en zone de plaine, en intégrant une rémunération correcte des producteurs, s’élevait à 403 € en 2020. 

 

 

Les vaches prim’holstein représentent une part importante des cheptels de vaches laitières. 

 

Toujours en 2020, le prix payé, primes de qualité comprises, par les trois entreprises qui collectent les plus gros volumes, à savoir Lactalis, Sodiaal et Agrial-Eurial, plafonnait à 350 € dans le grand ouest du pays. Savencia et France Milk Board faisaient, elles, à peine mieux, avec 360 €pour1000 L. On reste sous les 370 € de prix moyen payé en 2014, juste avant la sortie des quotas. Ces derniers avaient régulé les volumes de production dans les pays membres de l’Union européenne entre le mois d’avril 1984 et le mois de mars 2015 inclus.  

Voilà donc une filière laitière qui a su allier la production de qualité avec une juste rémunération des producteurs de lait et un faible bilan carbone.

Dès l’été 2015, le prix moyen des 1000 L chutait à 320 €. Il tombait à 270 € en 2016, du fait de la montée des stocks de beurre et de poudre en France et en Europe. La sortie des quotas avait été décidée dès l’année 2009 par les ministres européens de l’Agriculture. La Commission leur proposait d’introduire plus de concurrence sur le marché européen et d’exporter davantage de produits laitiers vers des pays tiers. Six ans après, les conséquences sont les suivantes : une baisse sensible du revenu des producteurs de lait, bien que leur productivité ait augmenté; des importations croissantes de tourteaux de soja, favorisant la déforestation en Amazonie; des exportations accrues de produits laitiers européens vers des pays tiers, avec un bilan carbone désastreux et des investissements en capacités de transformation sous-utilisés dans les laiteries.

 

L’ÉCHEC DE LA FERME DES 1000 VACHES 

En 2015, la coopérative Les Maîtres laitiers du Cotentin investissait à Saint-Lô dans une unité de conditionnement de miniflacons de lait infantile que le groupe chinois Synutra promettait de commercialiser en Chine ; un contrat fut même signé. L’année suivante, à Carhaix, dans le Finistère, le groupe coopératif Sodiaal construisait une tour de séchage afin de produire du lait en poudre pour les bébés chinois. En août 2018, Synutra stoppait ses achats dans l’unité de Saint-Lô, mettant en avant des impératifs sanitaires ; l’année suivante, ses commandes de lait infantile à l’usine de Carhaix diminuaient sensiblement pour des raisons de prix de revient. Dans les deux cas, on avait découvert à Synutra que les produits laitiers de Nouvelle- Zélande revenaient moins chers que ceux de Bretagne et de Normandie. Du coup, le site de Saint-Lô mit sa chaîne de production à l’arrêt et celui de Carhaix tourne au ralenti, ce qui impacte le prix versé aux paysans qui livrent le lait. Avec la sortie des quotas, les firmes laitières européennes ont poussé les producteurs à surinvestir dans des grandes stabulations équipées de robots de traite. Le projet de la ferme des mille vaches en baie de Somme naquit en 2009, année de l’annonce de la fin des quotas laitiers pour 2015. La nouvelle ferme du patron en bâtiment qu’était Michel Ramery commença à produire du lait en 2014 et devait monter en puissance dès 2015. Mais cette concentration de vaches laitières connut de multiples problèmes sanitaires. La production, livrée en Belgique, ne fut jamais rentable et fut abandonnée en janvier 2021.

 

LE PRODUCTIVISME LAITIER ET SES EFFETS PERVERS

Cités en exemples au nom d’une « compétitivité » supposée sans égale en production laitière, les Pays-Bas – avec une superficie agricole de 2 millions d’hectares – sont passés de 10,5 milliards de litres de lait produits sur leur territoire en 2005 à 14,5 milliards en 2016. Avec 28 millions d’hectares de terres agricoles, la France est passée de 23 milliards de litres de lait de vache produits en 2005 à 25 milliards en 2015. Le lait des Pays-Bas est produit par le biais d’importations massives d’aliments pour le bétail. Sans même prendre en compte le bilan carbone imputable à la déforestation en Amazonie pour l’alimentation du bétail européen, un tableau comparatif publié par l’hebdomadaire Agra Presse du 4 janvier 2021 aboutissait à la conclusion qu’en France chaque hectare agricole consacré à l’élevage émettait moins de 3 t de gaz à effet de serre par an alors que les Pays- Bas frôlaient les 10 t.

 

 

Entre la fin de l’été 2020 et le 2 mars 2021, le prix de la tonne de tourteaux de soja importés pour nourrir les vaches laitières est passé de 320 € à 437

En France, comme en Europe, le productivisme laitier a multiplié les effets pervers via le coût des bâtiments d’élevage, le recul de l’accès des vaches au pré, le prix de revient élevé de la nourriture à l’auge, avec du maïs ensilé et de tourteaux de soja importés. Parallèlement, la sélection génétique d’un troupeau composé à plus de 70 % des vaches prim’holstein a fragilisé les laitières. Au point que, en moyenne, cette vache hollandaise fait naître moins de trois veaux avant d’aller à l’abattoir avant ses six ans. Il faut donc élever beaucoup de génisses pour renouveler le troupeau laitier. Or le coût de l’élevage d’une génisse est compris entre 1300 et 1600 € avant la première lactation, qui débute vers son 30e mois.

 

LA FILIÈRE DU COMTÉ PLUS PERTINENTE QUE JAMAIS

Six ans après la fin des quotas par pays, le bilan de cette dérégulation est donc catastrophique. En France, pourtant, la filière artisanale du comté démontre qu’il est possible et souhaitable de produire autrement. Une note d’Agreste, organisme dépendant du ministère de l’Agriculture, indique que le prix moyen des 1000 L de lait à comté était de 549 € en 2018 dans la zone d’appellation de ce fromage, contre un prix moyen de 362 € pour le lait conventionnel (non soumis au cahier des charges de ce fromage) produit dans cette même zone. Cette année-là, le prix payé aux producteurs de lait à comté avait progressé de 3,6 %, contre 0,6 % pour le lait conventionnel.

 

Pour la période qui va de 2021 à 2024, le Comité interprofessionnel de gestion du comté (CIGC) a adopté le 27 novembre 2020 ses règles de régulation de l’offre pour les trois campagnes à venir. Une ouverture de 2 % a été décidée, soit 1500 t supplémentaires par an. « Comme à l’accoutumée, ces volumes seront fléchés en priorité vers les jeunes agriculteurs, les nouveaux entrants dans la filière et encourageront aussi l’export et l’amélioration du taux de spécialisation des ateliers », précise le CIGC. 

 

UN CAHIER DES CHARGES POUR LA QUALITÉ

Le lait à comté devient un fromage dont l’affinage dépasse souvent les dix-huit mois, parfois même les trente mois. Les producteurs respectent un cahier des charges qui impose deux races bovines, dont la Montbéliarde, afin d’avoir un lait riche en protéines. S’y ajoute une alimentation à l’herbe et au foin, avec interdiction des aliments fermentés, comme le maïs issu de l’ensilage, ainsi qu’une limitation des tourteaux.

Les producteurs respectent un cahier des charges qui impose deux races bovines, dont la Montbéliarde, afin d’avoir un lait riche en protéines. S’y ajoute une alimentation à l’herbe et au foin.

Le volume annuel de lait que livre chaque producteur est également décidé d’avance. Mais comme le comté voit ses ventes progresser, le volume global de lait qui lui est destiné augmente un peu chaque année. Cela permet d’installer de jeunes agriculteurs et d’accueillir aussi des producteurs installés sur la zone d’appellation s’ils décident de quitter la filière conventionnelle pour adhérer au cahier des charges du comté. Ainsi, de 2009 à 2019, la surface agricole utile (SAU) des fermes en AOP (appellation d’origine protégée) Comté est passée de 250 000 à 290 000 ha. Voilà donc une filière laitière qui a su allier la production de qualité avec une juste rémunération des producteurs de lait et un faible bilan carbone. Mieux encore, la diversité des petites laiteries que l’on continue de nommer des « fruitières » assure aussi une diversité de goûts pour ce fromage régional issus de terroirs différents. Ce que constate Alain Mathieu, président du CIGC, qui, interrogé par les Nouvelles du comté, déclare : « La filière du comté est attachée au développement durable de son territoire. Elle s’appuie en cela sur la complémentarité de ses règles de régulation de l’offre et de son cahier des charges, offrant une promesse globale aux consommateurs intégrant à la fois l’environnement, le bien-être animal, le respect des traditions et la préservation d’un modèle artisanal de production. » Voilà un modèle à suivre dans d’autres régions, à commencer par la Normandie. Les producteurs normands livrent beaucoup de lait à Lactalis, qui le chauffe à 85 °C pour en faire des produits pasteurisés, dont le camembert Président. Ils seraient mieux rémunérés en privilégiant la vache de race normande et un cahier des charges précis pour produire du camembert au lait cru, du pont-l’évêque, du livarot, du neufchâtel, du beurre et de la crème sous des signes de qualité.   

Dernier ouvrage de Gérard Le Puill, Choses apprises en 2020, Souveraineté alimentaire, pour agir contre la faim, Éditions du Croquant, novembre 2020.

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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 06:37

 

Pour la cinquième et dernière fois du mandat, nous aurons la main sur l’ordre du jour de l’Assemblée nationale dans le cadre d’une journée d’initiative réservée, le 2 décembre prochain.
Nous avons souhaité mettre en débat des sujets qui sont au cœur des préoccupations de nos concitoyens. Sur le terrain, à leur écoute, nous savons à quel point l’avenir les inquiète. L’avenir de notre système de soins, l’avenir de notre planète, l’avenir de leurs enfants, telles sont leurs préoccupations premières, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire.

C’est donc à l’aune de besoins criants de notre société que nous avons choisi d’organiser l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le 2 décembre.

La journée débutera par l’examen d’une proposition de loi pour l’accès à la santé et la lutte contre les déserts médicaux. Nous défendrons des mesures concrètes pour permettre, au plus vite, de remédier aux difficultés d’accès aux soins rencontrées par des milliers d’entre nous.
Nous avons aussi choisi d’inscrire à l’ordre du jour une proposition de loi qui, si elle était adoptée, permettrait enfin de déconjugaliser l’allocation aux adultes handicapés dont le versement aux bénéficiaires reste aujourd’hui conditionné aux revenus du conjoint. Il s’agit d’une mesure d’humanité et de justice que nous défendons ardemment depuis 2018.
Cette journée sera également l’occasion d’ouvrir d’autres débats sur l’inéligibilité des personnes condamnées pour incitation à la haine, sur les inégalités scolaires et le manque de transparence du dispositif Parcoursup, sur le financement de la transition écologique, sur les problématiques de gestion de l’eau par les communes ou encore sur les manières de protéger nos biens communs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 06:33

 

Avec la cinquième vague de la covid qui déferle sur le monde et un variant omicron qui présente un risque très élevé selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il est urgent de répondre à la pandémie sur le plan international, en réunissant tous les pays, comme l’a souligné hier au Sénat le professeur Yazdanpanah, directeur de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes.

Les inégalités demeurent criantes à cause de l’égoïsme des grandes puissances : 60 % des personnes sont vaccinées dans les pays riches, contre seulement 3 % dans les pays pauvres. C’est une honte !

Monsieur le secrétaire d’État, allez-vous enfin entendre la demande de l’Inde et de l’Afrique du Sud, soutenue par 100 pays et de très nombreuses ONG, de lever les brevets et les droits de propriété intellectuelle, de partager non seulement les technologies sur les vaccins mais aussi les traitements et les tests anti-covid, afin de permettre à toutes et à tous d’être vaccinés ?

Cette demande a été défendue avec force hier lors des rassemblements dans toute l’Europe ; j’ai moi-même participé à un rassemblement à Paris à l’appel de nombreux syndicats, ONG et partis politiques. Allez-vous continuer à l’ignorer ? (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE, ainsi que sur des travées des groupes SER et GEST.)

M. le président. La parole est à M. le secrétaire d’État chargé des affaires européennes.

M. Clément Beaune, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé des affaires européennes. Madame la sénatrice Cohen, il faut être extrêmement précis et clair sur l’action de la France et de l’Europe en la matière. Vous avez raison, nous ne viendrons pas à bout de cette pandémie, comme nous le constatons chaque jour, si le monde entier n’est pas vacciné, autrement dit si le vaccin ne devient pas un bien public mondial.

C’est le Président de la République, dès le mois d’avril 2020, et l’Europe, emboîtant le pas à la France, qui ont depuis le début porté très concrètement cette exigence au niveau international. Le Président de la République l’a dit dès le printemps 2020, la propriété intellectuelle ne sera pas un obstacle à la diffusion du vaccin.

Je le dis là aussi très précisément, la stratégie portée par la France et l’Europe est complexe, car il ne suffit pas d’ouvrir le débat sur la propriété intellectuelle.

D’abord, je le rappelle, nous sommes le seul pays et le seul continent, par rapport à nos voisins et partenaires britannique ou américain, qui clamaient pourtant la solidarité internationale, à ne pas avoir prévu d’interdiction d’exportation. J’insiste, nous n’y avons jamais eu recours. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle c’est l’Europe aujourd’hui qui a exporté dans le monde le plus de vaccins – un milliard de doses au total – et qui en a donné d’ores et déjà plus de 100 millions, dont 67 millions pour la France – et c’est tout à notre honneur.

Nous sommes devenus la pharmacie du monde. C’est l’Europe qui vaccine le monde entier grâce à cette solidarité. (Marques de désapprobation sur les travées du groupe CRCE.)

Nous sommes le continent – nous devrions le célébrer ensemble, madame la sénatrice – qui en fait le plus, et nous avons débloqué au niveau européen 1 milliard d’euros pour développer des hubs de production industrielle en Afrique, sur place. Trois projets sont déjà en cours, en Afrique du Sud, au Rwanda et au Sénégal.

Avec le soutien de l’OMS, nous sommes actuellement en négociation avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Nous sommes favorables au mécanisme que j’appelle de « licence obligatoire » afin que les pays qui en ont besoin, moyennant une rémunération minimale ou nulle, puissent avoir accès aux vaccins, car, pour être très clair, c’est la propriété intellectuelle qui est le véritable obstacle. Voilà ce que défend l’Europe.

Je vous rappelle que ceux qui ont parlé de la levée des brevets il y a déjà quelques mois – je pense aux États-Unis en particulier – n’ont jamais fait de proposition en ce sens. Pour notre part, nous sommes concrets : solidarité, livraison de doses, production locale et levée de la propriété intellectuelle chaque fois que cela est nécessaire.

Cette négociation à l’OMC est aujourd’hui bloquée, non par l’Europe mais par d’autres pays. Nous sommes cohérents et nous faisons concrètement du vaccin un bien public mondial. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)

M. le président. La parole est à Mme Laurence Cohen, pour la réplique.

Mme Laurence Cohen. Monsieur le secrétaire d’État, vous êtes tellement cohérent que cela ne marche pas ! Il faudrait peut-être remplacer les paroles par des actes… Quand vous me répondez que nous exportons des vaccins, je vous redis que 75 % des doses de vaccin contre le covid sont uniquement utilisées dans dix pays. Il y a un problème : le dispositif Covax ne marche pas !

Je suis ravie d’entendre que, tout à coup, vous découvrez la licence d’office, car cela fait des mois et des mois que le groupe communiste républicain citoyen et écologiste vous fait cette proposition. Subitement, le Président de la République dit qu’il faut lever les brevets : tant mieux !

J’ai déjà posé cette question ici, en juin dernier. En attendant, la pandémie continue à se propager et cause des milliers de morts. Et que faites-vous ? Vous privilégiez les grands laboratoires. Il faut savoir que Pfizer, Moderna et BioNTech empochent 1 000 dollars de bénéfices par seconde : avec la troisième dose, ce sera le jackpot !

Alors, mettez en accord vos paroles et vos actes et faites vôtre la proposition d’un pôle public du médicament et des produits de santé : vous verrez, cela marchera mieux !

 

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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 06:42
Disparition. Rabhi, l’écologie spiritualiste et individualiste - par Jean-Baptiste Malet, L'Humanité, 6 décembre 2021
Disparition. Rabhi, l’écologie spiritualiste et individualiste
 
Lundi 6 Décembre 2021
 
Jean-Baptiste Malet
 
Saint laïc idolâtré par les libéraux, le fondateur des Colibris a su mobiliser l’imaginaire du paradis perdu et en faire un produit de consommation de masse. Il est mort à 83 ans.
 
En se répétant presque mot pour mot d’une apparition médiatique à une autre, Pierre Rabhi a ciselé durant plus d’un demi-siècle un récit autobiographique qui tient lieu à la fois de produit de consommation de masse et de manifeste articulé autour d’un choix personnel effectué en 1960 : celui d’un « retour à la terre ». Il est mort, samedi, à l’âge de 83 ans. Ses ouvrages centrés sur sa personne, ses centaines de discours et d’entretiens qui, tous, racontent sa vie ont abouti à ce résultat singulier : cet homme qui parlait continuellement de lui-même a incarné aux yeux de ses admirateurs et des journalistes la modestie et le sens des limites.
 
Né en 1938 à Kenadsa (région de Saoura), en Algérie, Rabah Rabhi perd sa mère vers l’âge de 4 ans et se retrouve dans une famille d’adoption, un couple de colons formé d’une institutrice et d’un ingénieur qui lui donne une éducation occidentale et bourgeoise. Fervent catholique, il adopte à 17 ans son nom de baptême, Pierre. Pendant la guerre d’Algérie, raconte-t-il, « (le) voici brandissant (son) petit drapeau par la fenêtre de la voiture qui processionne dans la ville en donnant de l’avertisseur : “Al-gé-rie-fran-çai-se” ».
 
Il gagne Paris à la fin des années 1950 et travaille chez un constructeur de machines agricoles dans les Hauts-de-Seine. Pierre Rabhi ne supporte ni la violence du monde industriel, ni les discours des syndicalistes de l’époque en faveur de la lutte des classes. Grâce au docteur Pierre Richard, ancien instructeur d’un chantier de la jeunesse près des mines de Villemagne (Gard), Pierre Rabhi rejoint, en Ardèche, une petite communauté de catholiques conservateurs plus âgés que lui et profondément influencés par le ruralisme du régime de Vichy. Il y fait la connaissance déterminante d’un écrivain d’extrême droite : Gustave Thibon. Entre le jeune néorural et le penseur conservateur se noue une relation qui durera jusqu’aux années 1990. Simultanément, Pierre Rabhi adopte les techniques agricoles pseudo-scientifiques de la biodynamie, puis débute une activité de conférencier dans les milieux tiers-mondistes.
 
Éloge de la pauvreté
 
Au cours des décennies suivantes, le fondateur du mouvement Colibris publie une trentaine d’ouvrages dont les ventes cumulées s’élèvent à 1,2 million d’exemplaires. Il dénonce les « excès de la finance », la « marchandisation du vivant » et l’opulence des puissants, mais ne prône comme solution qu’un retrait du monde, une ascèse intime, et se garde de mettre en cause les structures de pouvoir. Dans le Recours à la terre (éditions Terre du ciel, 1995), Pierre Rabhi fait l’éloge de la pauvreté, « le contraire de la misère » ; il la présente dans les années 1990 comme une « valeur de bien-être ». Quelques années plus tard, ce parti pris se muera en une exaltation de la « sobriété heureuse », expression bien faite pour cacher un projet où même la protection sociale semble un luxe répréhensible : « Beaucoup de gens bénéficient du secourisme social, a affirmé Pierre Rabhi. Mais, pour pouvoir secourir de plus en plus de gens, il faut produire des richesses. Va-t-on pouvoir l’ assumer longtemps ? »
 
Au cœur d’une société française en proie à un capitalisme destructeur et sans âme, le discours de Pierre Rabhi parvient à réconcilier grande distribution et sollicitude environnementale, grandes fortunes et spiritualité ascétique. En 2009, Pierre Rabhi participe à l’université d’été du Medef, puis rencontre des dirigeants de grandes entreprises comme Veolia, HSBC, General Electric, ainsi que le milliardaire Jacques-Antoine Granjon, le directeur général puis PDG du groupe Danone de 2014 à 2021 Emmanuel Faber et Jean-Pierre Petit, dirigeant de McDonald’s.
 
« En perdant Pierre Rabhi, la vie perd un de ses plus merveilleux avocats », a écrit Jacques Attali, à l’unisson sur ce point avec des figures politiques issues des rangs de la droite, de LaREM, du PS et d’EELV. En observant la procession de libéraux bigarrés pressés de rendre un dernier hommage à un auteur conservateur, d’aucuns songeront plutôt que, grâce à Pierre Rabhi, les analyses de Karl Marx à propos du rôle de la religion dans les sociétés industrielles n’ont jamais semblé si perspicaces.
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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 06:38

 

Les politiques de jeunesse sont depuis trop longtemps enfermées dans le seul objectif d’accélérer une transition entre système scolaire et marché du travail. Non seulement ces politiques échouent à atteindre cet objectif, mais elles sont totalement inadaptées sur le plan conceptuel, la jeunesse n’étant pas qu’une phase de transition précaire vers le salariat mais un moment de formation, d’épanouissement et de découverte. Une véritable politique de jeunesse devra prendre en compte et accompagner ses aspirations.

*HÉLÈNE BIDARD est adjointe à la maire de Paris, chargée de l’égalité femmes-hommes, de la jeunesse et de l’éducation populaire.

À l’approche des prochaines échéances présidentielle et législatives, la jeunesse occupe une place de choix dans le débat public. À juste titre, tant les deux dernières années de crise font écho, pour cette jeunesse, à la façon dont Baudelaire avait d’une plume mélancolique évoqué la sienne : «[…] un ténébreux orage traversé çà et là par de brillants soleils. »

L’« orage » a bien sûr une dimension conjoncturelle, avec la crise sanitaire, économique et sociale que les jeunes subissent de plein fouet. Les données du rapport de la commission d’enquête parlementaire présentée par Marie-George Buffet sont aussi éclairantes qu’inquiétantes : un(e) jeune sur six a arrêté ses études, 20 % de chômage chez les 18-25 ans, 30 % de jeunes ayant renoncé à l’accès aux soins faute de moyens…[1] Les problèmes des jeunes sont également psychologiques : 29 % des 18-24 ans ont connu une prévalence à la dépression pendant le premier confinement, 33 % à l’anxiété, et 80 % ont rapporté des troubles du sommeil généralisés[2]. D’autres sondages, comme celui de l’enquête « Nouvelle Vague » de février 2021, ont confirmé cette tendance, en soulignant que les jeunes filles, les lycéen(ne)s majeur(e)s et les moins de 20 ans sont les plus exposé(e)s au sentiment de déprime et à la dépression[3].

 

 

Le taux de pauvreté des 18-25 ans a augmenté de 50 % entre 2002 et 2018 »

Pour autant, et les mêmes études le démontrent, l’« orage » préexistait à la crise actuelle. Ainsi, le taux de pauvreté des 18-25 ans avait déjà augmenté de 50 % entre 2002 et 2018[4]. Plus globalement, Frédéric Dabi souligne dans la Fracture que les jeunes ont été, ces six dernières années, « ballotés d’une crise à l’autre – des attentats à l’urgence climatique en passant par les conséquence sanitaires et économiques du Covid-19 »[5]. Si la crise actuelle a ainsi catalysé les phénomènes de précarité, d’éco-anxiété, d’inquiétude des jeunes face à leur avenir, elle ne saurait en être l’unique responsable.

Il en va de même avec les « brillants soleils ». Ce sont ces nombreuses initiatives et mobilisations des jeunes sur des causes qui, pour certaines, sont directement liées à la crise – pensons à l’essor des initiatives de solidarité étudiante avec la mise en place de distributions alimentaires, ou encore aux nombreux jeunes bénévoles dans les centres de tests et de vaccination –, mais qui pour d’autres ne sont pas corrélées à la crise, et même la précédaient – pensons aux marches pour le climat, aux mouvements #MeToo, Black Lives Matter, etc.

La situation contrastée de la jeunesse aujourd’hui ne saurait donc s’expliquer uniquement par des aspects de conjoncture. Il faut pouvoir se pencher sur les rouages systémiques et structurels qui freinent l’accès des jeunes au bonheur et à leur épanouissement : seuls 19 % se disent « très heureux·(-ses) » en 2021, contre 46 % il y a vingt ans[6]. Comment inverser la tendance ? Comment redonner du pouvoir de vivre à la jeunesse ? Comment repenser les politiques publiques de jeunesse ?

POUR UNE AUTRE CONCEPTION DE LA JEUNESSE

« La jeunesse n’est qu’un mot », disait Bourdieu lors d’un célèbre entretien[7]. Par cette formulation lapidaire, le sociologue souhaitait rappeler que, même si d’une époque à une autre les frontières entre les classes d’âges sont poreuses, le terme de « jeunesse » permet surtout « [d’]imposer des limites et [de] produire un ordre auquel chacun doit se tenir, dans lequel chacun doit se tenir à sa place »[8].

Dans l’imaginaire collectif, en effet, dans le débat public comme dans les commentaires d’actualités, la jeunesse est représentée comme une « ressource » ou comme une « menace » pour l’ordre établi, selon qu’il s’agît de l’applaudir ou de la pointer du doigt. Tantôt apathique, tantôt idéaliste, tantôt visionnaire, tantôt délinquante, la jeunesse fait l’objet de diverses représentations sociales caricaturales, qui engendrent elles-mêmes des réactions publiques caricaturales, particulièrement dans le cas des représentations négatives. Après tout, quand la jeunesse voudrait nous sembler apathique et fainéante, ne suffirait-il pas simplement de l’aider à « traverser la rue » ? L’ordre établi, lui, ne saurait être remis en cause.

Le point crucial ici est que nous avons tendance à essentialiser de prétendues attitudes, pratiques et comportements types de la jeunesse, précisément parce que nous avons toutes les peines du monde à la concevoir, tant dans sa globalité que dans ses spécificités et dans les inégalités de genres, d’origines ou encore de classes qui la traversent. Le droit civil définit l’âge de l’enfance et celui de la majorité – avec des droits, des devoirs et des responsabilités qui y sont associés –, mais pas celui de la jeunesse. Le pourrait-il seulement ? La jeunesse est donc communément admise, par défaut, comme cette période de transition entre deux mondes : celui de l’enfant « dépendant » et celui de l’adulte « indépendant. »

Dès lors, les politiques publiques de jeunesse se donnent pour mission de faciliter cette transition, dans un objectif « d’accompagnement à l’autonomie » et d’insertion économique – de préférence le plus rapidement possible. En clair : il faut que l’enfant devienne adulte, et vite.

Ne devrions-nous pas cependant envisager la jeunesse plus largement, comme une période spécifique dans la vie, dont il s’agirait de permettre qu’elle soit pleinement vécue et reconnue en tant que telle ? Ne faut-il pas faire en sorte que jeunesse se fasse, c’est-à-dire se vive pleinement, plutôt que d’attendre que « jeunesse se passe » ?

L’objectif d’insertion socioprofessionnelle est certes des plus importants, particulièrement dans la période actuelle. Nous ne pouvons pas accepter, en France, que les jeunes au sortir de leurs études passent par un sas de précarité de dix ans avant de trouver une forme de stabilité. Une sécurité de l’emploi et de la formation devraient donc être prioritairement mis en place, et vue comme une composante essentielle d’une perspective plus globale destinée à redonner du pouvoir de vivre aux jeunes. Encore faut-il regarder de près ce qui freine structurellement les jeunes, particulièrement ceux qui se trouvent dans des conditions les plus précaires, dans cet objectif d’insertion professionnelle ; c’est notre premier propos. Nous proposerons par la suite une perspective politique qui permettrait, selon nous, de dépasser sans l’effacer cet objectif d’insertion professionnelle, afin de redonner plus globalement du pouvoir de vivre aux jeunes, au-delà du seul pouvoir d’achat, néanmoins nécessaire.

CHANGER LE PARADIGME DE L’ACTION PUBLIQUE

Depuis le tournant néolibéral des années 1980, nous assistons à un mouvement généralisé de déclin des États sociaux sur fond de montée en puissance de la logique de marché. Le système libéral dans lequel que nous vivons – pour ne pas dire que nous subissons – invite à baisser si ce n’est à supprimer certaines prestations et protections sociales afin de pousser les individus, qualifiés de « rationnels », à chercher plus efficacement un emploi, au lieu de perdre leur temps dans les loisirs. En matière de politiques de jeunesse, « ce paradigme a conduit à l’émergence du thème de “l’assistanat” qui s’oppose par exemple à l’accès au RSA dès 18 ans pour continuer à les inciter [les jeunes] à chercher un emploi », soulignent ainsi Chevalier et Grobon[9].

Les deux chercheurs proposent une grille de lecture intéressante des politiques de jeunesse actuelles d’insertion socioprofessionnelle, qui croise les stratégies politiques économiques avec notre modèle social d’État-providence bismarckien, pour en tirer des conclusions sur les conséquences en matière d’inégalités intragénérationnelles.

Par opposition à une stratégie économique inclusive – qui impliquerait d’investir dans le capital humain et les compétences des jeunes, en privilégiant un accès universel à la formation et en partant des besoins et des envies des jeunes (offre de travail) –, la France et le gouvernement actuel s’inscrivent dans une stratégie sélective, qui consiste à privilégier l’emploi « coûte que coûte », notamment pour les jeunes décrocheurs, quitte à abaisser la valeur de leur travail et à créer ou à renforcer le développement d’emplois atypiques et précaires pour répondre à la demande de main-d’œuvre « pas chère » des entreprises (demande de travail). Le projet, heureusement avorté, de contrat de première embauche s’inscrivait dans cette logique, tout comme s’y inscrit malheureusement aujourd’hui le plan macroniste « 1 jeune 1 solution », le nouveau contrat précaire à 500 € nommé « contrat d’engagement », et les nombreuses aides versées sans réelles contreparties aux entreprises de toute taille dans le plan de relance gouvernemental.

Par ailleurs, le modèle social de la France est très fortement familialisé, c’est-à-dire que la plupart des aides, protections et prestations sociales pour les jeunes passent par le cadre familial et les CAF, et sont le plus souvent fonction des ressources parentales – par opposition aux modèles sociaux des pays nordiques, par exemple, où les aides et prestations sont universelles et individualisées.

Le croisement de cette stratégie économique libérale, qui suppose une injonction à l’indépendance par l’insertion professionnelle coûte que coûte, avec notre modèle social familialisé qui sous-tend que les jeunes majeurs, hommes et femmes, restent de « grands enfants » sous la protection de leur famille (au moins jusqu’à 25 ans), a pour conséquence que les jeunes les plus précaires (NEETs [abréviation de l’anglais neither in education, employment or training : « ni en emploi, ni en éducation ou en formation »], travailleurspauvres, jeunes majeurs issus de l’ASE, etc.), dont les ressources familiales sont faibles ou inexistantes, constituent un angle mort des politiques publiques de jeunesse en matière d’insertion socioprofessionnelle. Bien que majeurs du point de vue du droit, ils et elles sont considérées comme des « mineurs sociaux ». Des aides ou dispositifs ont été pensés de façon individualisée et dérogatoire à notre modèle familialisé pour pallier cet angle mort : ainsi des allocations logements qui ne dépendent pas des ressources des parents, mais dont la portée a considérablement été entaillée par la récente réforme de janvier 2021, avec pour effet de diminuer les allocations des jeunes travailleurs·, des apprentis, des premiers de corvée en somme. Ainsi aussi du dispositif de garantie jeune qui cible spécifiquement les jeunes NEETs de 16 à 25 ans – dont la réforme récente introduit un certain critère d’autonomie des ressources des jeunes par rapport aux ressources parentales, mais qui aurait gagnée à être davantage réformée dans le sens d’un dispositif permettant un véritable droit universel à la formation et à l’accompagnement, ouvert plus largement aux jeunes en recherche d’un premier emploi ou en situation de vulnérabilité sociale comme les jeunes majeurs sortant de l’ASE. Ainsi enfin du compte personnel de formation, dispositif individualisé mais qui a ceci de « pratique » qu’il repose sur un mécanisme de cotisations, excluant de facto les jeunes travailleurs·et travailleuses pauvres dont les cotisations sont faibles, alors que les besoins en formation sont sans aucun doute les plus importants.

On peut comprendre, à la lumière de cette analyse, les diverses propositions qui traversent le débat public : extension des critères d’obtention des bourses ; ouverture du RSA aux moins de 25 ans ; allocation d’autonomie universelle ; revenu jeune ou étudiant universel ou progressif…

En synthèse, disons que repenser les politiques d’insertion socioprofessionnelle de la jeunesse implique nécessairement d’interroger notre modèle socioéconomique, dont le fonctionnement actuel est en grande partie responsable de la situation précaire de nombre de jeunes. De surcroît, ces politiques publiques s’appuient sur la vision d’une jeunesse comme simple période de transition, au lieu de la voir comme une étape de vie en soi. Il faut donc pouvoir dépasser ce seul objectif. Proposons ici une première trajectoire possible.

TEMPS LIBRE ET ÉDUCATION POPULAIRE

Pour que « jeunesse se fasse », c’est-à-dire se vive en soi, et à rebours de la « société du travail » que nous promet Xavier Bertrand, candidat à la candidature à droite à l’élection présidentielle, nous proposons d’envisager une « société du temps libre ». Un éphémère ministère du Temps libre a certes existé entre 1981 et 1983, mais son action s’est vite heurtée au paradigme néolibéral que nous avons évoqué et aux années dites de la « rigueur » qui ont suivi. Si bien que le changement – et à court terme du moins l’infléchissement – de ce référentiel de valeurs socioéconomiques évoqué ci-dessus est indissociable de la mise en place d’une société du temps libre.

Notons d’abord que le temps libre est une préoccupation majeure des 18-30 ans. 42 % des jeunes interrogés dans une enquête d’opinion citée et analysée par Frédéric Dabi dans son ouvrage estiment qu’avoir du temps libre est un facteur déterminant pour avoir une vie réussie. Ces jeunes n’étaient que 31 % en 2007 à mentionner le temps libre comme facteur fondamental. Notons, par effet miroir, que seulement 24 % d’entre eux dans la même enquête citent le facteur « faire une belle carrière professionnelle » comme déterminant pour avoir une vie réussie. Toute précaution prise par ailleurs vis-à-vis du phénomène de sondage, permettons-nous tout de même de douter dès lors de la pertinence de la « société du travail » promise par la droite au regard des besoins et aspirations des jeunes pour s’épanouir dans leur vie. De toute évidence, dans un monde qui ne cesse de s’accélérer en imposant la réussite économique comme l’alpha et l’oméga de l’existence, « la jeunesse est à la recherche de temps pour soi »[10], c’est-à-dire pour vivre sa jeunesse.

Précisons d’emblée que penser le temps libre ne revient pas à oublier ou à invisibiliser les enjeux liés à l’insertion socioprofessionnelle (pour les jeunes actifs·[-ives] ou en recherche d’emploi) ni même ceux liés à la scolarité (pour les étudiant[e]s et lycéen[ne]s). Il s’agit de placer différemment le curseur dans les politiques publiques de jeunesse, et de signifier par là même que le temps non étudié ou non travaillé est au moins tout aussi important pour développer son capital humain que le temps d’étude ou de travail l’est pour développer son capital social et économique.

Au contraire, d’ailleurs : dégager du temps libre revient nécessairement à avoir une réflexion sur le temps de travail, ce qui nous renvoie à la pertinence des propositions visant à le réduire, comme celles pour la semaine des 32 heures, la semaine de 4 jours, etc. Voilà une autre façon d’envisager le bénéfice d’une telle mesure : les heures ainsi libérées permettraient aux jeunes au chômage non seulement d’accéder à l’emploi, mais en outre de dégager du temps pour se construire, se développer et se socialiser autrement.

Cela étant précisé, qu’entend-on réellement par « temps libre » ?

Indiscutablement, le temps libre est à relier au droit aux vacances – dont nous rappelons au passage qu’il s’agit d’un droit reconnu comme fondamental par la loi depuis 1998[11] –, qui demeure cependant inaccessible pour nombre de jeunes, particulièrement les plus précaires[12]. Nous irons même jusqu’à affirmer qu’en cette période de crise, qui affecte durablement les jeunes sur le plan psychologique, permettre le départ en vacances des jeunes (par le temps libre, mais aussi des mesures budgétaires spécifiques pour lever les freins financiers ou encore une coordination renforcée entre les territoires) est un véritable enjeu de santé mentale. De surcroît, comme le dit le proverbe, « Les voyages forment la jeunesse ».

Cependant, le temps libre ne s’apparente pas exclusivement aux vacances, ni même aux loisirs. Le temps libre peut correspondre à un temps d’engagement associatif ou bénévole. Nous avons évoqué en introduction les causes dont les jeunes s’emparent. Leur donner du temps pour les porter, pour les défendre, c’est leur donner du pouvoir d’agir.

Le temps libre, ce peut être aussi du temps que les jeunes consacrent à se former et à découvrir d’autres univers, d’autres centres d’intérêts, peut-être des d’autres passions ; bref, ce qui fait le sel de la vie.

La notion de temps libre, reconnaissons-le, peut de prime abord effrayer, tant la jeunesse a toujours été l’objet de réflexions quant à son encadrement. L’Église, mais aussi l’État, de la conscription au service national universel, s’y sont intéressés de près, toujours dans cette même idée qu’il faudrait à tout prix éviter que la jeunesse, perçue comme tumultueuse par essence, ne se retrouve en roue libre dans une forme de hors-jeu social qui viendrait perturber l’ordre établi.

Le temps libre que nous proposons comme trajectoire pour les politiques de jeunesse ne rime pourtant pas avec anarchie. Nous proposons plutôt d’utiliser un outil que la France connaît bien depuis la fin du xixe-début xxe siècle, mais que les pouvoirs publics ont trop souvent négligé ces dernières décennies : l’éducation populaire. Celle-ci s’apparente à un processus permettant de faire évoluer les individus collectivement, de gagner en capital humain, en compréhension du monde pour pouvoir agir sur lui, et ce en dehors des cadres d’apprentissages traditionnels – donc en dehors de la scolarité, du travail, c’est-à-dire sur du temps libre. Concrètement, cela passe par le développement d’espaces d’expression, de débats, d’échanges pour les jeunes. Ce sont les colonies de vacances comme toute autre activité, culturelle ou sportive, permettant de développer son audace, son expressivité, sa capacité à être acteur et actrice du monde plutôt que de le subir. C’est la possibilité donnée aux jeunes de socialiser autrement et ailleurs, à leur manière, selon leurs aspirations et centres d’intérêts. Ce n’est pas les faire échapper à la réalité, c’est leur donner le cadre et la possibilité de prendre du recul sur celle-ci. A-t-on la tête à cela lorsque l’on recherche un emploi ou un logement ? Certainement pas dans le fonctionnement actuel de notre société. En parallèle de toute aide à l’insertion socioprofessionnelle, il est donc nécessaire d’instaurer un cadre de temps libre dans une logique d’éducation populaire, qui puisse venir atténuer les inégalités intragénérationnelles (de diplôme, de milieu social, etc.) qui traversent la jeunesse.

Y A-T-IL UN PILOTE DANS L’AVION « JEUNESSE » ?

Un prérequis nous semble indispensable pour conduire ce changement de trajectoire : un ministère de la Jeunesse et de l’Éducation populaire à part entière. Pas un vague secrétariat d’État sans moyens et sans budget, dans l’ombre et sous la coupe de l’Éducation nationale comme aujourd’hui – comme si toute la jeunesse était scolarisée !

 

Plutôt qu’un vague secrétariat d’État sans moyens et sans budget, sous la coupe de l’Éducation nationale comme aujourd’hui – il y a nécessité de créer un ministère de la Jeunesse et de l’Éducation populaire à part entière.

Un deuxième prérequis est la question des moyens budgétaires. Le projet de loi de finances en discussion pour 2022 prévoit 0,8 Md€ pour la jeunesse et la vie associative, ce qui comprend donc le volet vie associative. En 2021, ce budget était de 0,7 Md€, en 2020 de 0,66 Md€, en 2019 dans les mêmes proportions, et nous ne jugeons pas utile de mentionner les années 2017-2018, puisque le premier gouvernement Philippe n’avait de son côté même pas pris la peine de nommer un ministre, ministre délégué ou secrétaire d’État à la Jeunesse. Dans les budgets évoqués ci-dessus, on retrouve chaque fois la même répartition : 80 % du budget destiné aux dispositifs de services civiques et service national universel, laissant peu de place pour « tout le reste ».

Intéressons-nous à ce « tout le reste ». Hors périmètre vie associative, cela représente quelques miettes, à hauteur de 0,08 Md€, qui servent essentiellement à financer les CRIJ – centres régionaux d’information jeunesse –, dont l’organisation des actions d’information sur les métiers et les formations est de toute façon confiée aux régions. Il est certain que l’accès des jeunes à la formation et la lutte contre le non-recours à leurs droits sont essentiels. Or force est de constater, à la lumière de ces données, que les moyens ne sont pas à la hauteur de l’ambition, et que l’ambition n’est pas à la hauteur des enjeux que nous avons tenté de décrire. Et, malheureusement, le tutoiement des jeunes pour faire jeune sur les plateaux de télévision ne saurait remplacer une politique publique de jeunesse digne de ce nom.

 

 

Un exemple de CRIJ – centre régional d’information jeunesse – celui de la région Bretagne située à Rennes dont la mission est d’informer sur les métiers et les formations.

Avons-nous cependant besoin de réinventer l’eau chaude ? Des structures d’éducation populaire – fédérations, associations – existent aujourd’hui en France. L’État s’est, lui, déchargé progressivement de cet objectif d’éducation populaire au profit de ces associations, pour se concentrer sur l’action sociale, puis surtout sur l’action économique et l’intégration des jeunes dans le monde du travail. Aujourd’hui, l’action de ces organismes d’éducation populaire s’incarne surtout localement, par la gestion d’équipements publics locaux, dont le cadre des contrats publics relativement rigides et passés avec les collectivités – marché public ou délégation de service public, les seuls possibles en droit – est peu adaptée à l’amorce d’une dynamique d’éducation populaire – qui devrait être déconnectée de toute notion de recettes, par exemple, ce que n’implique pas une délégation de service public. En l’absence de dynamique nationale d’éducation populaire, ce cadre juridique et partenarial de droit commun est somme toute assez frustrant, tant pour les organismes d’éducation populaire que pour les collectivités elles-mêmes.

Voilà sans aucun doute un chantier de réflexion politique, juridique et budgétaire qui pourrait être mené au niveau national afin de permettre aux collectivités locales d’impulser, avec ces fédérations et associations, une véritable politique d’éducation populaire. Le maillage territorial est donc là – même s’il gagnerait sans doute à être précisé. Les organismes d’éducation populaire sont toujours là. Il manque à tout cela une colonne vertébrale, qui suppose un changement d’orientation politique nationale dans la façon d’appréhender et d’impulser les politiques de jeunesse en France.

Nous avons proposé une trajectoire pour donner du pouvoir de vivre à la jeunesse au-delà du seul pouvoir d’achat. Ce n’est sans doute pas la seule. Mais il nous semble essentiel, si nous souhaitons repenser les politiques de jeunesse, de travailler de front à la levée des freins structurels d’accès des jeunes au monde du travail et à la mise en place d’un cadre d’action publique d’éducation populaire sur du temps libre permettant à la jeunesse de retrouver ce goût du bonheur qu’elle semble avoir sensiblement perdu ces dernières années, voire décennies. C’est en ce sens qu’il nous faut envisager et construire un véritable pacte pour la jeunesse, en plaçant l’humain d’abord.

REFERENCES

↑1

« La jeunesse face aux défis du Covid-19 : soigner les maux, protéger les droits, redessiner l’avenir », commission d’enquête parlementaire, rapport d’information no 3703, déc. 2020.

↑2

« Les impacts du confinement et de la crise sanitaire sur la jeunesse. Constats, initiatives locales, préconisations », étude de la Banque des territoires, sept. 2020.

↑3

IFOP, enquête « Nouvelle Vague » citée dans la Fracture de Frédéric Dabi, éd. Les Arènes, 2021. L’enquête souligne que « 58 % des 18-30 ans déclarent avoir été concernés depuis le début de la crise du coronavirus par un sentiment de déprime ou de dépression », dont 62 % des femmes, contre 53 % des hommes, 64 % de moins de 20 ans et 71 % des lycéens majeurs, hommes et femmes.

↑4

Rapport d’information no 3703, ibid.

↑5

Frédéric Dabi, la Fracture, éd. Les Arènes, 2021, p. 34.

↑6

Frédéric Dabi, op.cit., p. 22.

↑7

Entretien avec Anne-Marie Métailié paru dans les Jeunes et le premier emploi. Association des âges, 1978.

↑8

Formulation citée et reprise dans l’article « La jeunesse n’est-elle qu’un mot ? », in Alternatives économiques, no 345, 1er avril 2015.

↑9

Tom Chevalier et Sébastien Grobon, « Où va la politique de jeunesse en France ? », in Revue française des affaires sociales, 2019/2.

↑10

Fr. Dabi, op. cit., p. 30.

↑11

Loi no 98-657 du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions.

↑12

Le 15e baromètre IPSOS / Secours Populaire de septembre 2021 montre par exemple que 62 % des jeunes de moins de 25 ans n’ont pas pu partir ni en vacances ni en week-end en 2021. À Paris, environ 13 % des jeunes Parisiennes et Parisiens ne partent jamais en vacances

 

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