Article de Louis Aragon, 31 août 1933 - L'Humanité
(cité in extenso L'Aventure Aragon, Hors Série de l'Humanité, 1212 H, 2024)
Aragon adhère dès 1927 au PCF, même s’il doit attendre 1933 pour se faire admettre de manière stable dans la rédaction, puis s’y imposer, à L’Humanité dans l’univers éditorial du PCF.
La bourgeoisie veut-elle sauver l'un des siens?
Violette a-t-elle menti en disant qu'elle a agi seule?
Plus que jamais, dans l'affaire de la rue de Madagascar, le caractère de classe de la justice bourgeoise, de la police, de la presse apparaît.
Hier matin, le cercueil du père Nozière, du mécanicien assassiné, est parti de la gare de Lyon, par un de ces trains qu’il a conduits jadis et qui l’a emporté cette fois vers Neuville-sur-Loire, au cimetière. Il y avait derrière le cercueil les camarades de travail du mort, cinquante mécaniciens et chauffeurs du PLM. Et c’est d’eux que nous tenons que Nozière était un travailleur qui ne reculait pas devant la tâche : la Compagnie le savait bien, qui lui faisait conduire, par exemple, les rapides de Paris-Vichy, qui font quatre cents kilomètres sans changement de locomotive. Ainsi le drame qui défraye les conversations et les curiosités malsaines soulève en passant un coin du rideau bourgeois qui cache la vie terrible, ardue, des exploités. Quatre cents kilomètres sans changement de locomotive… Le cercueil du vieux Nozière est parti.
Violette "explique" son acte
La "sensation" du jour, longuement commentée dans la presse bourgeoise, est une accusation portée par Violette contre son père pour tenter d'expliquer son acte. Son père aurait abusé d'elle.. il était jaloux... il lui faisait des scènes...
Il semble bien que ce soit là une de ces inventions qui, loin de devoir soulever l'indignation vertueuse des gens qui se complaisent à les commenter, militent surtout pour faire de la misérable Violette, malade, menteuse et égarée, une inconsciente, qui relève plus de la médecine que de la justice.
La presse s'empare immédiatement de ce thème facile sur lequel il est facile de mettre de son côté les cœurs sensibles et filiaux. Elle souligne combien cette accusation portée par Violette contre son père est "habile". Habileté qui lui vaut immédiatement que des journaux comme la Liberté, un des canards les plus vertueux du monde, réclame purement et simplement sa tête tout en rappelant toutes les affaires où des femmes ont été exécutées, en nous donnant un avant-goût de l’exécution possible par le rappel de celles où des femmes ont été devant la guillotine “d’une lâcheté sans exemple”. On aimerait pourtant bien voir si le signataire de cet article, un certain A. Y., serait lâche ou non devant la guillotine. Devant la guillotine des autres, il est en tout cas sans grande dignité. »
Violette nie avoir voulu tuer sa mère
Ce "monstre" qu'on se plaît à nous décrire insensible à un sursaut violent à l'interrogatoire "Pourquoi avoir voulu tuer votre mère?" lui demande le juge d'instruction. "Jamais!" s'écrie Violette, je n'ai voulu faire une chose pareille. Je n'ai donné à ma mère que trois cachets, juste pour l'endormir".
Et sa mère, que devient-elle?
C'est ici que les choses bien singulières commencent à percer. "L'Humanité" a eu des renseignements qui viennent directement de la malheureuse femme. Et ces renseignements jettent une lumière troublante dans toute l'affaire.
Madame Nozière parle pour l'Humanité
Hier, Mme Nozière, que les journalistes, les photographes avaient sans cesse assaillie, questionnée sans pudeur, a été isolée, peut-être pour son repos, peut-être pour qu'elle ne parle pas trop... Car elle nous fait dire que maintenant qu'elle est dans son état normal, elle ne voit pas pourquoi on la garde à l'hôpital dans un local grillagé, avec les agitées. Elle ajoute tristement: "Comme ma fille.." Elle nous fait dire qu'on lui a spécifié qu'"elle ne devait pas trop parler de Jean" , cet ami de sa fille sur lequel on se montre par ailleurs si discret. Que craignait-on? Elle sait très peu le concernant. Mais "Jean" est d'une bonne famille bourgeoise, n'est-ce pas? Nous pouvons le dire: c'est le fils du chef de gare d'Ivry-marchandises. Et sans doute qu'on veut faire retomber toute la boue et tout le poids d'une affaire où il porte, en face d'une misérable fille dévoyée, sa responsabilité de maquereau content de tirer l'argent d'une femme, fier qu'elle se prostitue pour lui. Et elle, Violette, c'est une fille d'ouvriers. Donc c'est à elle et aux siens, la boue. Mais aux autres... attention! Le chef de gare est bien avec la préfecture comme un vulgaire Pinguet, le comte-flic amateur.
Le complice?
Mme Nozière nous fait dire que quand elle a perdu connaissance, son mari et elles étaient habillés. Quand elle est revenu à elle, son mari et elles étaient déshabillés. Nous nions que ce soit Violette qui ait soulevé, déshabillé ses parents. Elle n'en avait ni l'idée ni la force. Et si ce n'est elle, il y avait donc avec elle un complice dans la maison! Le complice n'est pas en ce cas seulement un souteneur qui de loin a manigancé le crime et l'a fait exécuter par Violette. Le complice est l'assassin. Et nous signalions l'autre jour l'acharnement de Violette à affirmer qu'elle avait agi seule. Elle s'accuse, elle a peur pour quelqu'un. Dans ce cœur flétri et cette tête folle, dans cette fille dénaturée, est-ce là l'effet d'un sentiment humain, profond? Et on défend à Mme Nozière de trop parler à Jean! Police de classe.
Ce que la mère dit de son enfant
Mme Nozière, que les journalistes qui l'ont approchée présentent comme accusant sa fille, accumulant sur la tête de celle-ci les circonstances aggravantes, en réalité pense et dit que sa fille a perdu sa tête: "Elle a voulu se tuer, se jeter dans la Seine en décembre dernier. Et dites surtout que l'an dernier, au mois d'août, elle a eu la fièvre typhoïde".
Violette, pour sa mère, n'est pas responsable. D'autant moins qu'il y a certainement eu quelqu'un qui l'a guidée. Un de ceux qui prennent les filles d'ouvriers pour les entraîner dans la noce. Un de ceux pour qui les ouvriers et les fils d'ouvriers triment jusqu'au jour où, pour ces mêmes jeunes gens devenus patrons, les ouvriers et fils d'ouvriers sont envoyés en guerre ou aux colonies se faire casser la gueule... A propos!
Jugé par ses pairs
L'agence Havas communique une note de l'Association générale des étudiants de Paris, association bourgeoise où il y a pas mal de graine de fascistes!: "L'Association générale des étudiants de Paris, émue de l'attitude d'un étudiant en droit qui a été mêlé très étroitement à l'affaire Violette Nozière, ne peut que réprouver et blâmer la conduite inqualifiable de cet étudiant", etc.
Qui vise donc cette petite note, Messieurs? Vous êtes si discrets dans vos blâmes, sans doute aussi pour ménager l'honneur d'une famille bourgeoise, que nous ne pouvons savoir de qui vous parler. De Jean? Mais Willy non plus n'est pas très beau. Compagnon de noce d'un maquereau, sans doute se fait-il payer les consommations par celui dont il a été raconté à la police qu'il recevait de l'argent de Violette et même combien. (Un envieux sans doute...) Mais il y a dans l'affaire un troisième étudiant que nous oublions. Monsieur le comte de Pinguet. C'est de lui, n'est-ce pas? que vous voulez parler, Messieurs! C'est très bien de vous désolidariser des indicateurs qui peuvent se glisser dans vos rangs... Nous attendons votre réponse.
L'avocat d'office.
On a désigné pour défendre Violette un avocat d'office. C'est Me Henri Géraud, qui fut le défenseur de Gorguloff.
Avec son papa
MM. Dabin, père et fils, ont été entendus à la P.J. Le papa est chef de gare à Ivry-marchandises. Il dit que son fils est étudiant en droit deuxième année et qu'il lui donne pour ses frais personnels de 150 à 180 francs par mois. Il a toujours trouvé que cela suffisait: Violette lui faisait l'appoint. Le fiston, retour des bains, explique qu'il "payait" dans un premier temps. En juin. Puis c'est Violette qui lui a proposé, en disant que son père lui donnait 1000 francs par mois, pour ses dépenses. Pas difficile à convaincre, Jean empochait. Combien? De 80 à 100 francs par jours. Ah! Violette était plus généreuse que Dabin père! Jean insiste sur le fait qu'il les dépensait avec son amie, et même (parasite ingénu, instinctif) qu'il avait dû faire souvent appel à la bourse de ses camarades pour compléter ses dépenses. Violette l'avait même prié d'acheter une voiture pour elle. Elle y aurait mis 10 000 francs.
"La vie a continué ainsi jusqu'au 17 août, date de mon départ en vacances. Le 23, j'ai reçu une lettre d'elle disant qu'elle s'ennuyait loin de moi, qu'elle me rejoindrait d'ici quelques jours. J'ai su, par les journaux, les péripéties du drame".
Oui, sans doute Violette a-t-elle voulu aller le rejoindre. Mais l'argent qu'elle a envoyé par la poste et dont on nous a parlé, M. Jean Dabin n'en souffle mot. A qui fera t-il croire qu'il n'avait jamais su qu'il vivait de la prostitution de son amie? Ignorance de bourgeois qui préfère ignorer de quel sang sont payés les dividendes qu'il touche..."
Article d'Aragon paru dans l'Humanité le 31 août 1933