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19 octobre 2025 7 19 /10 /octobre /2025 06:02
80 ans de la Sécu : une réforme révolutionnaire que les capitalistes tentent d’abattre depuis ses débuts (Léo Rosell - L'Humanité, 16 novembre 2025)

Fondée par les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 puis par la loi de juillet 1946, la Sécurité sociale est une avancée sans précédent dans la société française. Une conquête due entre autres à l’influence du PCF et de la CGT, ainsi qu’aux actions conjuguées de Pierre Laroque et d’Ambroise Croizat. En dépit des oppositions, ils ont réussi à imposer son caractère égalitaire et autogestionnaire.

Léo Rosell - L'Humanité, 16 novembre 2025

En octobre 2025, la Sécurité sociale fête ses 80 ans. En effet, cette institution, devenue fondamentale dans notre quotidien, est née en 1945, au sortir de la guerre, dans une France où tout était à reconstruire. À ce moment-là, son ambition était révolutionnaire : elle visait la réalisation d’un « ordre social nouveau ». Elle devait mettre l’ensemble de la population « à l’abri du besoin », pour en finir avec « la peur du lendemain ». Chacune et chacun, de la naissance à la mort, devaient ainsi être pris en charge face aux aléas de la vie, par un système fondé sur la solidarité nationale.

Portée par un contexte politique inédit, la création de la « Sécu » est favorisée par l’hégémonie des forces progressistes à la Libération, à travers une alliance entre les communistes, les socialistes, la CGT réunifiée et, dans une moindre mesure, les démocrates-chrétiens du MRP. Le patronat est largement discrédité par la collaboration. Au contraire, l’implication massive des militants de la CGT, lors de la mise en œuvre de la « Sécu » sur le terrain, est à l’origine d’une idée très présente dans les mémoires militantes : celle d’une « conquête ouvrière ».

Pour autant, sans doute faut-il rappeler que tout ne s’est pas créé en 1945. Depuis la fin du XIXe siècle, des lois ont commencé à organiser un embryon de protection sociale, mais ces législations se sont révélées insuffisantes et inefficaces, de telle sorte que, dans la Résistance, un consensus émerge autour de la nécessité de les réformer en profondeur.

Un projet dans la Résistance

Afin de s’imposer comme le chef incontestable de la France libre, le général de Gaulle cherche à rallier à lui la Résistance intérieure. Pour ce faire, dès 1942, il associe dans ses discours la « sécurité nationale » à la « sécurité sociale ». Plus important encore, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), élaboré dans la clandestinité, prévoit un « plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ».

Si ce texte symbolise une recherche de consensus au sein de la Résistance, son adoption a néanmoins été le fruit d’un long processus. Après un premier texte des socialistes, puis un second de la CGT, le programme proposé en novembre par le communiste Pierre Villon (1901-1980) sert de base de discussion. Après une série de modifications de la part des autres tendances de la Résistance, le programme est adopté par le bureau du CNR le 15 mars 1944.

 

Le CNR s’arrête donc sur une formulation minimale, susceptible d’être acceptée par ses différents courants. Les questions encore débattues, comme celle du financement ou de la répartition des pouvoirs dans le système, devront donc être tranchées plus tard. Néanmoins, l’importance prise par les communistes et les socialistes dans la Résistance explique les tendances socialisantes de ce programme.

À la Libération, un contexte politique inédit

À la Libération, un souffle de liberté et d’espoir traverse la France. La démocratie libérale s’élargit à la démocratie sociale, et la solidarité dans la Résistance se traduit dans l’aspiration à une solidarité sociale. Un enthousiasme révolutionnaire imprègne les discours de l’époque, en particulier du côté des forces issues du CNR.

Concernant la Sécurité sociale, dès octobre 1944, un haut fonctionnaire, Pierre Laroque, prend la tête de la direction des Assurances sociales, qui regroupaient plusieurs caisses privées. Il est ainsi chargé par le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Alexandre Parodi, de préparer un plan français de sécurité sociale. Laroque, qui s’était spécialisé dans la question des assurances sociales depuis le début des années 1930, avant de rejoindre Londres en 1943, affiche des convictions progressistes et un attachement aux grandes figures du « vieux socialisme français ».

En parallèle, l’Assemblée consultative provisoire, qui représente l’ensemble des forces de la Résistance, déménage d’Alger à Paris en novembre 1944. Elle confie alors la présidence de sa commission du Travail et des Affaires sociales à Ambroise Croizat. Ce dernier, ouvrier dès l’âge de 13 ans, secrétaire de la puissante fédération des métaux de la CGT depuis 1928, avait été élu député communiste sous le Front populaire. En février 1943, après avoir passé la guerre en prison, il est nommé délégué de la CGT clandestine dans cette Assemblée. Mais il faut attendre le printemps 1945 pour que le processus politique conduisant à la création de la Sécurité sociale s’accélère.

La Sécurité sociale, réforme ou révolution ?

Dans un discours prononcé le 23 mars 1945, Pierre Laroque inscrit la future Sécurité sociale dans notre histoire révolutionnaire, en cherchant à renouer avec « cette foi qui a été et restera à la base de toutes nos révolutions : car c’est une révolution qu’il faut faire et c’est une révolution que nous ferons ». En concluant son discours par cette formule, le haut fonctionnaire témoigne de la portée qu’il souhaite insuffler à la Sécurité sociale.

D’ailleurs, ses paroles ne sont pas sans rappeler celles de Jean Jaurès, qui écrivait en 1906, soit une quarantaine d’années plus tôt, que l’assurance sociale, « en donnant à tous les prolétaires plus de sécurité et de liberté d’esprit, (…) leur permettra de mieux préparer l’ordre social nouveau ». Le plan exposé par Laroque évoque ainsi un élément structurant dans la pensée de Jaurès, à savoir le réformisme révolutionnaire : l’idée d’une transformation certes progressive de l’ordre social, mais dont l’horizon révolutionnaire doit faire advenir la République sociale.

En 1945, une telle réforme révolutionnaire est nécessairement une réalisation collective. Elle s’appuie sur un compromis original entre une haute fonction publique modernisatrice, attachée à une conception émancipatrice de l’État social, et un mouvement ouvrier puissant au sortir de la guerre, organisé autour d’une CGT revendiquant 5 millions d’adhérents et capable de conquérir une position centrale dans la démocratie sociale naissante.

L’administration est donc chargée de rédiger un texte, mais elle doit encore solliciter l’avis de l’Assemblée consultative, dont le soutien politique est nécessaire pour donner davantage de légitimité à la réforme. Croizat joue alors un rôle en s’assurant que la commission qu’il préside apporte un soutien ferme au projet. Le rapport de la commission est présenté par Georges Buisson, fin connaisseur des assurances sociales au sein de la CGT et membre quant à lui de la tendance socialiste.

Il est adopté le 31 juillet 1945 par 190 voix pour et une seule voix contre, celle du député conservateur Joseph Denais. Les membres de la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens) et du MRP (Mouvement républicain populaire), démocrate-chrétien, s’abstiennent. Par cette attitude ambiguë, ils manifestent leurs réserves, sans pour autant assumer une obstruction plus franche, en raison du coût politique qu’elle impliquerait.

Ce vote est décisif dans le processus qui mène à la signature des ordonnances du 4 et du 19 octobre 1945, portant création de la Sécurité sociale. La première prévoit une réorganisation complète du système des anciennes Assurances sociales, autour d’une caisse unique réunissant l’ensemble des risques sociaux – la maladie, la vieillesse, les accidents du travail ou encore la maternité – et gérée selon des principes de démocratie sociale, à travers des administrateurs désignés par les syndicats. La seconde ordonnance, plus consensuelle, améliore considérablement le régime des prestations et entre en vigueur dès le 1er janvier 1946.

Lors des élections de l’Assemblée constituante, le 21 octobre 1945, le programme du CNR se voit reconnaître une forte légitimité démocratique, étant donné que les trois partis qui s’en réclament obtiennent environ les trois quarts des suffrages. Le PCF, avec un peu plus de 26 % des voix, devient le premier parti de France, devant le MRP (23,9 %) et la SFIO, la Section française de l’Internationale ouvrière, qui deviendra le PS (23,5 %). Fort de ce résultat, le PCF voit sa présence renforcée dans le gouvernement formé le 21 novembre. Il passe de deux à cinq ministères, dont celui du Travail, attribué à Ambroise Croizat.

« Cette révolution, excusez-moi cette formule, est attendue par tout le pays »

Si la Sécurité sociale ne fait pas encore explicitement partie de ses attributions, Croizat clarifie les choses dès son discours de prise de fonction : la Sécurité sociale sera l’une de ses priorités. Il faut dire qu’au même moment cette compétence est revendiquée par Robert Prigent, ministre de la Population et membre du MRP. On comprend l’enjeu : si les démocrates-chrétiens en ont la charge, la réforme risque d’être vidée de sa substance.

D’ailleurs, en décembre, le MRP dépose une proposition de loi remettant en question l’ordonnance du 4 octobre. Finalement, à la faveur de la démission du général de Gaulle, Croizat est reconduit comme ministre du Travail et de la Sécurité sociale le 26 janvier 1946.

Dès lors, cet ancien métallo s’investit pleinement dans la mise en œuvre du régime général de la Sécurité sociale, d’autant plus qu’il sait que le temps est compté. Il défend publiquement, devant l’Assemblée, la presse et les groupes d’intérêt, les différents projets de loi sur la Sécurité sociale. La plus importante est celle du 22 mai 1946, dite loi Croizat. Elle devait permettre à l’ensemble de la population de bénéficier de ce nouveau régime.

Quelques jours avant son vote, Croizat déclare : « Cette révolution, excusez-moi cette formule, est attendue par tout le pays. (…) L’association de tous les Français sans exception à cette œuvre de solidarité nationale prouvera au monde le caractère hautement social de cette nouvelle république que nous voulons vraiment démocratique, forte et indépendante. »

Les grands principes du régime général

Ce régime repose sur quatre principes fondamentaux. Le premier est celui de l’universalité. La Sécurité sociale constitue un droit fondamental et universel, fondé sur la solidarité nationale. Elle doit donc couvrir l’ensemble de la population française, de la naissance à la mort. La caisse unique constitue le deuxième principe : cela signifie qu’une seule caisse primaire par département remplace la multitude de caisses du système précédent. Les caisses primaires sont réunies dans des caisses régionales, elles-mêmes regroupées dans une caisse nationale, chargée d’assurer l’équilibre du système.

Troisièmement, la cotisation s’impose comme le mode de financement privilégié, car, contrairement à la fiscalité, elle est censée garantir l’autonomie de la Sécurité sociale vis-à-vis des arbitrages budgétaires de l’État. La Sécurité sociale devient ainsi une institution de socialisation du salaire, directement financée par la valeur produite dans le monde du travail, sur le mode de la répartition et non plus de la capitalisation.

Enfin, le dernier principe, certainement le plus original, est celui de la démocratie sociale, la fameuse gestion par les intéressés eux-mêmes. Les conseils d’administration des caisses sont en effet composés à 75 % de représentants des salariés, contre 25 % pour le patronat. Les représentants sont d’abord désignés selon le principe de la représentativité – au profit de la CGT, huit fois plus représentative que la CFTC –, puis élus à partir de 1947. L’État conserve néanmoins une fonction importante de contrôle et de règlement.

Grâce à la combinaison de ces quatre principes, la protection sociale n’est plus une affaire de paternalisme, qu’il soit religieux, patronal ou étatique, pour devenir au contraire un puissant outil d’émancipation, individuelle et collective. Ambroise Croizat en parle même comme de « l’instrument de tous les progrès sociaux qui doivent, dans l’avenir, se réaliser », dans un discours prononcé le 8 août 1946, à l’Assemblée.

Une révolution inachevée ?

Néanmoins, force est de constater que ces grands principes vont être progressivement remis en question par les opposants au régime général de la Sécurité sociale. Le patronat, les démocrates-chrétiens, la Mutualité, les cadres, les médecins libéraux et les assureurs vont tour à tour obliger Ambroise Croizat et Pierre Laroque à négocier certains points, par pragmatisme, pour sauvegarder l’essentiel de l’édifice. 1947 marque ainsi un tournant, avec l’éviction des ministres communistes du gouvernement le 4 mai, l’entrée dans la logique de guerre froide et la scission syndicale entre la CGT et Force ouvrière. Désormais, cégétistes et communistes font de la « défense de la Sécurité sociale » une thématique centrale de leur opposition aux gouvernements successifs, qu’ils dénoncent comme étant « réactionnaires ».

Dans les décennies suivantes, on peut distinguer trois principales évolutions. La première renvoie à l’amélioration progressive des conditions de vie jusqu’aux années 1970, grâce aux effets protecteurs, mais aussi redistributifs, de la Sécurité sociale. Dans le même temps, le libéralisme opère un retour en force à la fin des années 1960 et surtout à partir des années 1970, alors même qu’il avait été discrédité au lendemain de la guerre. La libéralisation de la protection sociale, qui en fait un marché très lucratif, va de pair avec une troisième dynamique, celle de l’étatisation de la Sécurité sociale.

D’ailleurs, le prétendu « trou de la Sécurité sociale » est imposé dans le débat public à partir de 1967, par le premier ministre Georges Pompidou, pour justifier les ordonnances Jeanneney prises par son gouvernement. La démocratie sociale originelle disparaît ainsi au profit d’un paritarisme favorable au patronat dans les caisses et d’une reprise en main par l’État de la « gouvernance » de la Sécurité sociale. Ces ordonnances répondent d’ailleurs à la totalité des revendications du CNPF, l’ancêtre du Medef.

Entre-temps, la logique initiale de financement de besoins, garantissant des droits sociaux considérés comme universels, s’est peu à peu effacée au profit d’une exigence de réduction des dépenses. Ce nouveau paradigme budgétaire s’exprime par un assèchement des recettes de la Sécurité sociale, notamment par des exonérations de cotisations patronales, la « maîtrise des dépenses » étant par ailleurs encouragée par la réglementation européenne. Ces évolutions ne sont donc que la conséquence d’arbitrages politiques, eux-mêmes pris dans des rapports de force institutionnels, dont témoigne l’instauration des projets de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) par Alain Juppé en 1996.

En parallèle de ces transformations, des mémoires conflictuelles se sont développées autour de la Sécurité sociale. Certaines vont jusqu’à opposer les figures d’Ambroise Croizat et de Pierre Laroque. Insistons au contraire sur leur complémentarité, sur la défense de leur héritage commun et sur le fait que, malgré leurs origines très différentes, ils ont su travailler ensemble et parler le même langage : celui de l’intérêt général et de la justice sociale. Leur ambition d’« en finir avec la peur du lendemain » reste à ce titre d’une étonnante actualité et appelle à renouer avec de nouvelles conquêtes.

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10 octobre 2025 5 10 /10 /octobre /2025 04:55
Assemblée du mouvement de la paix du Finistère il y a deux ans, à Morlaix - sur la photo: Roland de Penanros, Noëlle Péoc'h, Claudine Guéguen, Antoinette l'Hénaff, Jean-Jacques Lohéac (photo prise par Ismaël Dupont)

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Claudine Guéguen, Nicole Rizzoni, Antoinette L'Hénaff, 3 animatrices bien connues du Mouvement de la Paix

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Décès d'Antoinette L'Hénaff: hommages à notre camarade du Mouvement de la Paix
Antoinette L'Hénaff au discours devant la mairie de Morlaix - Photo de Pierre-Yves Boisnard

Antoinette L'Hénaff au discours devant la mairie de Morlaix - Photo de Pierre-Yves Boisnard

Antoinette L'Hénaff devant la mairie de Morlaix avec les camarades - Photo Pierre-Yvon Boisnard

Antoinette L'Hénaff devant la mairie de Morlaix avec les camarades - Photo Pierre-Yvon Boisnard

Antoinette L'Hénaff devant la mairie de Morlaix avec les camarades - Photo Pierre-Yvon Boisnard

Antoinette L'Hénaff devant la mairie de Morlaix avec les camarades - Photo Pierre-Yvon Boisnard

Antoinette l'Hénaff au côté de Alain David et de plusieurs autres camarades (photo Pierre-Yvon Boisnard)

Antoinette l'Hénaff au côté de Alain David et de plusieurs autres camarades (photo Pierre-Yvon Boisnard)

Antoinette l'Hénaff devant la mairie de Morlaix (photo Pierre-Yvon Boisnard)

Antoinette l'Hénaff devant la mairie de Morlaix (photo Pierre-Yvon Boisnard)

Nous avons appris avec émotion la disparition de notre camarade du Mouvement de la Paix Anne (dit Antoinette) L'Hénaff, sœur de notre camarade du parti et de la section de Morlaix Amélie Salzenstein, décédée à l'âge de 87 ans.

Antoinette a été pendant plusieurs années l'animatrice du Mouvement de la Paix du pays de Morlaix, avec un fort investissement contre les guerres en Irak et en Yougoslavie, pour les droits des femmes algériennes et la Paix en Algérie, contre l'arme nucléaire, pour la culture de la Paix.

Nous l'avons très souvent accompagnée dans les mobilisations pour la paix et la solidarité internationale, à Morlaix, Brest, Crozon, au Menez Hom, etc.

Proche des idées du parti communiste, comme plusieurs autres membres de sa famille, elle était présente à toutes les fêtes du parti et elle a fait partie aussi de nos comités de soutien du PCF et du front de gauche aux élections législatives, départementales, etc.

Tous les communistes du pays de Morlaix qui l'ont connue et appréciée ressentent de la tristesse à l'annonce de son décès, mais aussi un sentiment de responsabilité: pour poursuivre ses combats pour l'humanité et la Paix, avec la même obstination qu'elle, même si les vents sont contraires...

Un dernier hommage sera rendu à Antoinette vendredi à 14h30 au cimetière de Plougonven.

La section PCF du Pays de Morlaix. 

***

Hommage de Roland Nivet, porte-parole national du Mouvement de la Paix: 

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris le décès d’Antoinette L’Henaff à l’âge de 87 ans.

Beaucoup d'entre vous ont du la connaître . Longtemps animatrice du comité de Morlaix du Mouvement de la Paix, elle a  été une des chevilles ouvrières du collectif régional des comités du Mouvement de la paix en Bretagne. Longtemps membre du conseil national du Mouvement de la paix, Antoinette fut de tous les combats pour la paix, de tous les rassemblements contre l’arme atomique, contre la guerre en Irak , pour la solidarité internationale avec les peuples en lutte pour leurs droits (peuple algérien, Palestine etc) , mais aussi pour la défense de tous les droits humains et pour la promotion d’une culture de la Paix . En 2004 elle faisait partie de la délégation du Mouvement de la paix composée de 20 personnes qui représentaient le Mouvement de la paix à la conférence d’examen du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) à l’ONU à New York.

Roland Nivet  porte parole National du mouvement de la Paix

***

décès de Antoinette l'Henaff ancienne animatrice du comité de Morlaix -Finistère
C’est avec une grande tristesse que nous avons appris le décès d’Antoinette L’Henaff à l’âge de 87 ans
L'AFPS du PAYS de MORLAIX perd une amie et une partenaire fidèle du mouvement de solidarité avec le peuple palestinien.
François Rippe, vice-président de l'AFPS
 
***

Lanmeur, Plougonven, Plérin
Rennes
Nous avons la tristesse de vous faire part du décès de
Madame Anne L'HÉNAFF née MENOU dite "Antoinette"
à l'âge de 87 ans. De la part de :
Isabelle et Paul Le Métay,
Frédérique L'Hénaff,
Lénora et Patrick de Souza-Acogny, ses filles et leurs conjoints;
Elvire, Justin, Maël, Morgan, Adèle, Chann, ses petits-enfants;
Jacques, Alphonse, Honoré,
ses arrière-petits-enfants;
Amélie, sa soeur;
Yvette, sa belle-soeur;
Frédéric,
ainsi que toute la famille et ses amis.
Anne repose à l'Espace funéraire du Trégor à Lanmeur.
Visites de 14 h à 18 h.
Un dernier hommage lui sera rendu vendredi 10 octobre 2025, à 14 h 30, au cimetière de Plougonven.
Remerciement aux personnels soignants de l'hôpital de Morlaix pour leur gentillesse et leur bienveillance.
Cet avis tient lieu de faire-part et de remerciements.
PF Flamanc,
Lanmeur, 02 98 67 53 17

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26 septembre 2025 5 26 /09 /septembre /2025 05:17
Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943
Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943
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C'est ce vendredi 26 septembre à l'Autre Rive à Berrien à 19: le journal magnifique et profond journal d'Etty Hillesum interprétée par Else Lejamtel avec la mise en scène de Jessica Walker.

Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943

De 1941 à 1943, à Amsterdam, une jeune femme juive de vingt-sept ans tient un journal. Le résultat : un document extraordinaire, tant par la qualité littéraire que par la foi qui en émane. Une foi indéfectible en l'homme alors qu'il accomplit ses plus noirs méfaits. Partie le 7 septembre 1943 du camp de transit de Westerbork, d'où elle envoie d'admirables lettres à ses amis, Etty Hillesum meurt à Auschwitz le 30 novembre de la même année.

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18 août 2025 1 18 /08 /août /2025 07:02
Un bel article d'Amélie Poinssot sur Alban Lietchi, militant communiste qui a refusé de faire la guerre d'Algérie, et l'a payé par 4 années de prison, dans Médiapart
Bel article d'Amélie Poinssot dans Médiapart sur Alban Liechti, militant communiste qui a payé cher son acte de résistance absolu à la guerre colonialiste d'Algérie, dans une série sur les grandes figures pacifistes:
Alban Liechti, l’anticolonialiste à l’origine des refus de combattre en Algérie
À deux reprises, il a refusé, par anticolonialisme, de servir pendant la guerre d’Algérie. Alban Liechti a payé pour cela le prix fort : quatre années de prison. Ce qui ne l’a pas empêché, jusqu’à sa mort, l’an dernier, de militer pour la paix.
 
Amélie Poinssot - Médiapart 
 
17 août 2025
 
Il portait souvent une chemise à carreaux – il détestait les rayures, qui lui rappelaient l’univers carcéral. Et il ne parlait jamais des horreurs qu’il y avait vécues, en particulier dans la prison de Berrouaghia, en Algérie, réputée pour les sévices qui avaient cours à l’époque où il a été enfermé, à la fin des années 1950.
Alban Liechti, mort en août 2024 à Plaisir, dans les Yvelines, préférait arborer le sourire des joyeux optimistes. Pas question de s’apitoyer sur son sort, ni d’en tirer une quelconque gloire. Ce jardinier municipal qui fut le premier soldat français à dire « non » à la mobilisation en Algérie a pourtant fait quatre années de prison pour ce refus. Il ne fut libéré de ses obligations militaires que six ans après avoir été appelé, à la veille des accords d’Évian, le 8 mars 1962. Plus d’une quarantaine de jeunes soldats lui avaient alors emboîté le pas.
Mais quand il décide de désobéir, en juillet 1956, alors qu’il faisait son service militaire, Alban Liechti est complètement seul. Aucune voix ne s’élève publiquement contre l’envoi du contingent vers l’Algérie française, pour ce qui est officiellement appelé une « opération de maintien de l’ordre », démarrée près de deux ans plus tôt.
Il sait qu’il risque gros, et la décision est prise de commun accord avec sa famille, de fervents militants communistes installés à Sèvres, dans ce qui était alors la Seine-et-Oise. Alban est encarté depuis ses 14 ans et demi, il a huit frères et sœurs, et à la maison, où les tâches ménagères sont strictement réparties au sein de la fratrie, ça parle politique au quotidien. « Il ne s’est pas décidé sur un coup de tête, c’était très réfléchi, il avait demandé l’avis de nos parents », se souvient Laurence Chantrelle, sa sœur cadette, aujourd’hui âgée de 85 ans.
« Alban ne s’imaginait pas être le premier, dit aujourd’hui son fils, Vincent Liechti, à l’origine d’une exposition sur le parcours de son père qui tourne actuellement en région parisienne (voir sous l’onglet « Prolonger »). Il a d’abord pensé qu’un autre soldat refuserait, et qu’il pourrait faire comme lui. »
Une lettre au président Coty
Personne, cependant, ne fait le premier pas. Alors le jeune communiste se jette à l’eau, espérant susciter un élan collectif. Il commence par écrire une lettre au président du Conseil, Guy Mollet, pour demander un cessez-le-feu. Il parvient à la faire signer par une trentaine de camarades de son contingent.
Puis, c’est au président de la République René Coty que le jeune appelé écrit, le 2 juillet 1956, alors qu’il part pour l’Algérie. On y lit, déjà, toute sa clairvoyance sur cette guerre coloniale, à un moment où l’indépendance n’était pas du tout à l’ordre du jour : « Monsieur le président, ma compagnie doit partir ces jours-ci en Afrique du Nord. […] La guerre que font nos gouvernants au peuple algérien n’est pas une guerre défensive. Dans cette guerre, ce sont les Algériens qui combattent pour la paix et la justice. […] C’est pour cela que je ne peux prendre les armes contre le peuple algérien en lutte pour son indépendance. »
Plus de cinquante ans plus tard, dans le documentaire « Le refus : guerre d’Algérie 1954-1962 » qui retrace son choix, Alban Liechti, cheveux blancs tombant sur les épaules, revient sur ce geste comme s’il s’était agi d’une évidence. L’homme n’était pas donneur de leçons. D’un tempérament que ses proches décrivent aujourd’hui comme réservé, il n’a d’ailleurs jamais jugé ceux qui ont servi sous le drapeau français.
Pour sa part, il écoutait sa conscience, et cette mobilisation coloniale lui posait fondamentalement un problème. Alors il dit, sur le ton modeste et léger qui lui était familier : « Je ne voulais pas participer à une guerre où j’aurais eu à tuer ou à torturer des gens qui ne m’avaient rien fait et avec lesquels je me sentais très fraternel. Parce que moi, j’aurais été algérien, j’aurais été dans le FLN [Front de libération nationale – ndlr]. »
Malgré sa lettre, Alban Liechti est envoyé en Algérie. Sur place, il refuse donc de porter les armes. Il est aussitôt arrêté.
« Je savais que l’Algérie n’était pas la France, écrira-t-il dans son propre récit publié en 2005, Le Refus, construit à partir de ses écrits en prison, de la correspondance échangée à l’époque avec ses proches, et d’entretiens ultérieurs. Je savais que la conquête coloniale entreprise en 1830 l’avait été uniquement parce que la France avait une très grosse dette à payer à l’Algérie dans le cadre d’accords commerciaux, pour les tonnes de blé qui lui avaient été livrées, et qu’elle ne voulait pas payer. »
Des années en prison
Mais refuser l’appel sous les drapeaux, en 1956, n’est pas permis par la loi française : le statut d’objecteur de conscience ne sera créé qu’en 1963. Et il n’est pas question, pour les autorités, que les gestes comme celui d’Alban se multiplient. Alors sa peine doit être exemplaire. Le tribunal militaire d’Alger le condamne à deux ans de prison ferme pour « refus d’obéissance ».
Son sort le transformera-t-il ? « Dans la famille, il n’y avait pas de solennité autour de son geste héroïque, raconte aujourd’hui son fils Vincent. D’ailleurs, ce n’est que très tardivement, et par ma grand-mère, que j’ai compris que mon père avait fait quelque chose qui était hors du commun. »
La décision d’Alban Liechti fut en réalité vécue d’abord dans une certaine solitude. Le jeune homme n’a pas le soutien de son propre parti, malgré tout ce que tentent ses parents : officiellement, le Parti communiste français (PCF) est favorable à la mobilisation en Algérie car il faut apprendre à manier les armes et être au milieu des soldats si l’on veut les convaincre de quoi que ce soit – c’est le principe de l’action de masse.
Porter atteinte aux droits de la conscience en exigeant de l’homme moderne quelque chose qui soit contre l’honneur, n’est-ce pas l’obliger à retourner en arrière ?
Extrait d’une lettre à son épouse en 1958
Une organisation étroitement liée au PCF, toutefois, répond présent : c’est le Secours populaire. Celui-ci organise une vaste campagne de soutien et ne cesse de demander la libération d’Alban Liechti. « Sera-t-il dit qu’au pays des droits de l’homme un jeune Français […] est traité plus sévèrement qu’un malfaiteur de droit commun ? », s’indigne ainsi un tract de l’association diffusé en septembre 1957.
Autour d’Alban, deux femmes s’activent également, sans relâche. Celle qui allait devenir sa femme, Yolande, qu’il épousera à sa sortie de prison, en octobre 1958, juste avant son deuxième refus et son retour derrière les barreaux – « Sans elle, il n’aurait sans doute pas refusé une deuxième fois », dit aujourd’hui Vincent. Et Josette, sa mère, qui se bat pour lui rendre visite le plus possible, alors que les autorisations sont données au compte-goutte, et organise de nombreuses réunions publiques pour faire connaître son sort.
L’épreuve de la prison, au cours de laquelle la correspondance d’Alban est soumise à la censure, ne fait en réalité que renforcer les convictions du jeune appelé, raconte-t-il dans Le Refus. Derrière les barreaux, Alban a du temps pour penser. Son anticolonialisme et sa détestation des guerres s’affirment.
« Porter atteinte aux droits de la conscience en exigeant de l’homme moderne quelque chose qui soit contre l’honneur, n’est-ce pas l’obliger à retourner en arrière ?, écrit-il à Yolande depuis sa cellule en avril 1958. N’est-ce pas avoir compromis ce qu’il y a de plus difficile à réaliser et à consolider dans l’histoire, le progrès moral de l’humanité ? »
Plus tôt, à Berrouaghia, cette « infâme prison » où Alban Liechti s’est retrouvé pendant deux mois et demi au milieu de prisonniers de droit commun dans des conditions indignes, les détenus « sont roués de coups par les matons », écrira-t-il sobrement, quatre décennies plus tard. Jamais ses enfants ne sauront précisément ce qu’il y a subi.
Des soutiens de plus en plus nombreux
Ce n’est qu’au bout d’un an d’emprisonnement, puis lors de son deuxième refus, qu’Alban Liechti voit sa cause défendue par le PCF, et les médias s’intéresser à son histoire. Ce deuxième acte de désobéissance est tout aussi politique que le premier, et l’appelé à peine sorti de prison écrit à nouveau au président de la République – cette fois c’est le général de Gaulle.
Le contexte, cependant, a bougé : lors du deuxième procès, en mai 1959, l’unanimité des juges se fissure, ils ne sont plus que trois sur cinq à s’accorder sur la peine. Il faut dire qu’entre-temps, la torture a été dénoncée à plusieurs reprises, notamment par le général Pâris de Bollardière, qui a demandé à être relevé de son commandement.
La critique de la guerre d’Algérie, où la France a envoyé l’ensemble de son contingent, se fait de plus en plus forte, et d’autres soldats se sont mis à refuser. Au total, ils sont quarante-cinq à avoir, publiquement, refusé de servir en Algérie. Mais d’après l’historien Tramor Quemeneur, le mouvement du refus a pris diverses formes et fut en réalité bien plus vaste. Selon ses estimations, ce sont environ 12 000 soldats français qui ont désobéi à un ordre au cours de leur mobilisation en Algérie.
Les autorités ne lâchent pas Alban Liechti pour autant. Après sa deuxième sortie de prison, l’insoumis doit toujours remplir ses obligations militaires, et il est renvoyé en Algérie en mars 1961. C’est là qu’il commet son troisième acte de résistance : porter un fusil non chargé. Il échappe de peu à de nouvelles sanctions et finit son service à la caserne de Bou Saada, à quelque 300 kilomètres au sud d’Alger, sans avoir à participer aux opérations.
Alban Liechti sera passé au final par quantité de prisons, aux règles variables, des deux côtés de la Méditerranée : Tizi Ouzou en Kabylie, centre pénitentiaire d’Alger, maison centrale de Berrouaghia, les Baumettes à Marseille, Carcassonne, dans l’Aude, où il est mis à l’isolement pendant quatorze mois… Puis à nouveau l’Algérie pour sa deuxième peine avec la caserne d’Orléans et la prison d’El-Harrach à Alger, et la Corse pour finir avec le camp de Casabianda. Aucun autre « soldat du refus » n’aura payé aussi cher sa décision de ne pas participer à la guerre menée par l’État français.
Une vie dédiée à la cause pacifiste
À Trappes, où il s’installe avec Yolande au retour d’Algérie, Alban Liechti est devenu une figure locale bien connue. Le couple vivait dans le quartier des Merisiers, où il obtient un premier logement social dès 1962. « Je l’ai connu bien avant que je sois maire, dit aujourd’hui le premier édile, Ali Rabeh (Génération·s). C’était quelqu’un d’admirable, qui a milité pour la paix jusqu’à la fin de sa vie. Pour être fidèle à ses convictions, il a fait un acte de bravoure à une époque où, comme aujourd’hui, il y avait de grands bouleversements, plein de va-t-en-guerre, et très peu de gens courageux. Il a sacrifié sa liberté avec le vent de face. »
De fait, Alban Liechti n’a cessé par la suite de défendre la cause pacifiste et de manifester contre les guerres, quelles qu’elles soient. Pilier du comité trappiste du Mouvement de la Paix – organisation créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par d’ancien·nes résistant·es avant d’être directement liée au PCF – il avait également fondé, dans les années 1980, l’association ACCA (Association des combattants de la cause anticoloniale, devenue Agir contre le colonialisme aujourd’hui), qu’ont rejointe plusieurs soldats du refus et de nombreux anticolonialistes, toujours active aujourd’hui.
Des décennies après la fin de la guerre d’Algérie, Alban Liechti se sentait toujours concerné par la question. En 2000, alors que la société française commence à s’ouvrir à ce qui est réellement passé, il fait partie de ces douze « grands témoins » qui demandent à Jacques Chirac et Lionel Jospin de condamner la torture.
Le militant pacifiste se réjouissait, aussi, de voir apparaître d’autres soldats rebelles, sur d’autres terrains. En 2005, il terminait Le Refus par un hommage aux « refuzniks » israéliens, dont les convictions, pour lui, « relèvent d’un choix de conscience vis-à-vis du peuple palestinien comparable à celui des “soldats français du refus” face à la lutte du peuple algérien pour son indépendance ». Et de conclure : « Ces actes de résistance, comme le furent les nôtres, sont, à mon avis, porteurs d’espérance et d’avenir. »
Salué par l’Algérie
Alban Liechti aurait sans doute apprécié le grand drapeau palestinien actuellement accroché sur les murs de la mairie de sa ville. « Trappes solidaire avec Gaza. Pour une paix juste et durable », peut-on y lire. Si on ne trouve, pour l’heure, aucune trace de sa mémoire dans les rues de la ville de 35 000 habitant·es, la municipalité a pour projet de renommer la place de la Paix, dont il avait été l’un des initiateurs, en « place de la Paix – Alban Liechti ».
Lors de son enterrement, en septembre 2024, il y avait foule. Ali Rabeh y a prononcé un discours, et les couronnes ont recouvert la sépulture, quand bien même consigne avait été donnée de faire plutôt des dons au Secours populaire, pour envoyer de l’aide à Gaza.
Plus discrets en cette période de tensions diplomatiques, trois représentants de l’ambassade d’Algérie étaient aussi présents. Et si la France n’a fait aucun commentaire à l’occasion de ces obsèques, Abdelmadjid Tebboune, le président algérien, a fait parvenir ces mots à sa famille : avec la mort d’Alban Liechti, écrit-il, son pays a perdu « l’un des amis de la Révolution algérienne ».
Amélie Poinssot
 
 
Un bel article d'Amélie Poinssot sur Alban Lietchi, militant communiste qui a refusé de faire la guerre d'Algérie, et l'a payé par 4 années de prison, dans Médiapart
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17 août 2025 7 17 /08 /août /2025 07:02
Alger, vers 1936. Lucien Hanoun entouré de sa soeur Armide et de son frère Ulysse. Source Article de Pierre Jean Le Foll-Luciani

Alger, vers 1936. Lucien Hanoun entouré de sa soeur Armide et de son frère Ulysse. Source Article de Pierre Jean Le Foll-Luciani

Lucien Hanoun est né le 19 septembre 1914 à Ouled Rhiou en Oranie (à Inkerman selon le JO de la République Algérienne du 9 août 1963. 

Le père de Lucien Hanoun, Désiré Nessim Hanoun, parti au front dans son uniforme de Zouave dès le déclenchement du conflit mondial, est mort à la guerre en 1915 en Serbie où il combattait dans l’armée française. C’est-à-dire par une mort : celle de son père, .

Pupille de la nation, le jeune garçon va pouvoir poursuivre des études, formé à l’école républicaine française. Les grands parents et parents, Juifs d’Oranie, parlaient arabe à la maison. Laïc anticlérical, le second mari de sa mère le libère de toute marque religieuse et confirme son attachement aux philosophes du XVIIIe siècle et au progressisme des Lumières. Mais L. Hanoun ne pratique plus l’arabe. Il va au lycée d’Alger puis en khâgne au lycée Lakanal à Sceaux près de Paris. Il devient professeur de français. Après avoir fait partie des étudiants socialistes qu’il quitte au moment de la guerre d’Espagne, il adhère au PCF en 1938.

Il est mobilisé en 1939 à Alger. Au sortir de l’armée en 1940, il est nommé à Sidi-Bel-Abbès, avant d’être exclu de l’Éducation nationale par application des lois raciales de Vichy ; son frère et ses sœurs sont chassés du lycée français.

Pierre-Jean Le Foll Luciani précise dans son article sur Lucien Hanoun: 

"Âgé de 26 ans en 1940, Lucien Hanoun n’est alors juif que par son ascendance et par assignation. Ni la pratique religieuse, ni la langue arabe, deux éléments fondamentaux dans la judéité de ses parents, ne lui ont en effet été transmis ; mais dès son plus jeune âge, il a assisté à des manifestations d’antisémitisme de la part d’Européens, et s’est imaginé un jour sortir un revolver pour venger la dignité d’un cousin traité de « sale juif » par un fils de colon sur un terrain de football de Oued Rhiou. Avec le régime de Vichy, l’assignation se durcit : déchu de la citoyenneté française et désormais considéré comme un « indigène israélite », il est révoqué de l’enseignement le 18 décembre 1940 – un jour dont il rappellera la date exacte dans un courrier au préfet d’Alger après son internement au camp de Lodi en 1956. En 1941, avec d’autres enseignants juifs révoqués, il rejoint le lycée Maïmonide, mis en place pour accueillir les enfants juifs exclus des écoles. Il s’y trouve en contact avec des jeunes bouleversés par les discriminations,  dont certains, à l’image de Daniel Timsit, entament une précoce politisation. Chargé par le Parti communiste algérien (PCA) clandestin de diriger les Jeunesses communistes d’Alger, Lucien chapeaute un réseau de quelques dizaines de jeunes garçons et filles, parmi lesquels son demi-frère Ulysse et sa demi-sœur Armide, déjà visée à l’âge de 15 ans par une perquisition au domicile parental. Malgré le débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942 à Alger – de l’imminence duquel Lucien a été informé par des collègues impliqués dans sa préparation –, les discriminations raciales continuent. Mobilisé dans les unités de pionniers israélites, au sein desquelles les juifs sont privés d’armes et astreints à des tâches subalternes, il est encadré par des officiers français racistes et fascisants ; après la dissolution des unités de pionniers, et malgré sa volonté de participer au combat armé, il est comme beaucoup de juifs tenu à l’écart des unités combattantes lors des campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne."

Clandestinement à Alger, Lucien assure des cours au collège d’enseignement organisé par des familles juives.

En 1944, il est rappelé dans l’armée française d’Afrique du Nord ; il fait la campagne de France dans l’intendance.

Démobilisé en août 1945, il enseigne successivement à Sidi-Bel-Abbès, Boufarik, puis Alger.

Communiste et militant du Mouvement de la paix, il devient, en 1952, secrétaire de la cellule de la Casbah.

Pierre-Jean Le Foll Luciani raconte: 

"Le cœur de sa vie militante débute alors, et après des années de focalisation antifasciste, elle se centre désormais sur la question coloniale. Secrétaire de la section du PCA de la Casbah, il devient un personnage familier pour les habitants du quartier. Car Lucien est un militant de terrain, ancré dans son quartier et à l’écoute de ses résidents. Dans une Casbah profondément nationaliste et où les communistes se heurtent parfois à une certaine hostilité, la tâche n’est pas évidente, d’autant plus que les communistes « musulmans » sont peu nombreux à y militer ouvertement. Mais Lucien Hanoun s’accroche. I

ll parcourt les petites placettes et les ruelles pour y vendre Liberté et El Djazaïr El Jadida à la criée, s’essayant à quelques slogans en arabe avec un accent dont son camarade Tayeb Bouhraoua affirmait 60 ans plus tard avec amusement qu’il plaisait beaucoup dans la Casbah.

Il assure des meetings improvisés bilingues avec son camarade Mahmoud Latrèche, qu’il porte parfois sur ses épaules à l’entrée des cafés maures. Il fait cotiser pour le parti des petits commerçants musulmans et juifs de la rue de la Lyre, et anime devant des centaines d’Algériens des projections de films en arabe dans les cinémas du quartier. Il est régulièrement gardé à vue par la police pour ses activités de propagande, comme pour ce tract rendant hommage en mars 1950 aux « dockers d’Algérie [qui] montrent à tous les Algériens le chemin de la lutte pour la Libération Nationale » en refusant de charger du matériel militaire à destination de l’Indochine en guerre. Et il observe les déboires des résidents algériens depuis sa fenêtre ou l’entrée de son immeuble, se tenant prêt à intervenir contre l’expulsion de locataires ou l’arrestation de militants.

À l’été 1954, il va à la rencontre de femmes algériennes qui se voient refuser l’inscription de leurs enfants dans l’école du boulevard, où il fut lui-même scolarisé dans les années 1920, et les aide à s’organiser en comité pour porter leurs revendications auprès des autorités."

Il est sanctionné par l’administration académique, pour son action à vouloir élargir la scolarisation des enfants algériens. Le PCA recrute peu cependant parmi les Algériens de la Casbah, aussi les réunions de cellule se tiennent en dehors. À son sens, les communistes qui se veulent Algériens, le sont un peu par procuration ; il espère néanmoins dans une Algérie algérienne progressiste.

Au printemps 1955, par l’intermédiaire d’André Moine, le PCA et le PCF s’accordent à lancer en Algérie un journal pour les soldats français du contingent.

Ils font appel à Alfred Gerson (de son vrai nom Sepcelevitius) qui, à Paris, est chargé du journal édité par le PCF, Soldat de France.

Parce que Lucien Hanoun s’est fait remarquer en tant que responsable de la diffusion de Liberté, l’hebdomadaire du PCA, il est adjoint à Alfred Gerson, pour être le rédacteur de la feuille périodique La Voix du soldat qui répond en petit à la propagande militaire du journal Le Bled (fabriqué dans les anciens locaux occupés d’Alger Républicain).

Alors que le propos est de s’adresser aux soldats de France (« fils du Peuple de France ») pour les faire adhérer à la campagne communiste pour la paix en Algérie et donc la fin de leur service, Lucien Hanoun a fort à faire pour glisser des informations sur la société et la résistance algérienne, bien qu’il soit l’unique rédacteur.

Dix-sept numéros paraissent de septembre 1955 à novembre 1956 ; la publication prend fin quand il est arrêté.

On peut lire dans le Deuxième Tome de La Guerre d'Algérie, sous la direction d'Henri Alleg (Des promesses de paix à la guerre ouverte, Temps actuels, 1981)

"En 1955 - après des contacts avec le Parti communiste français, fort notamment de son expérience de la guerre d'Indochine et du travail politique dans l'armée - le Parti communiste algérien a la préoccupation de contacter les jeunes militaires qui, toujours plus nombreux, arrivent de France. Lucien Hanoun, professeur de français au collège du Champ-de-Manoeuvres, est chargé de ce travail. Il consulte le Dr Camille Larribère, un des fondateurs du P.C.A. Il se rend à Constantine, à Oran, à Blida. 

Lorsque la dissolution du P.C.A est décrétée par le gouvernement, le 12 septembre 1955, le réseau est déjà en place et fonctionne parallèlement au P.C.A qui tente, de son côté, de se reconstituer dans la clandestinité. En septembre, sort le premier numéro de "La Voix du soldat". Il s'adressait aux soldats, sous-officiers et officiers de l'armée française et : "les appelait à prolonger sur le sol algérien la lutte de la classe ouvrière et du peuple français pour la paix et l'indépendance, pour l'amitié entre le peuple algérien et le peuple français". 

Le réseau essentiellement composé à dessein de militants d'origine européenne, est mis en place à partir d'Alger, mais s'étend à toutes les régions de l'Algérie (suivant le découpage administratif français). Les contacts restent extrêmement difficiles et dangereux avec les soldats qui subissent une pression politique et psychologique très forte.  

Massu, dans son livre "La Bataille d'Alger", nous fait savoir que les militants sont activement recherchés en tant que réseau organisé et laisse supposer que des résultats positifs ont été obtenus dans le contingent: "Le P.C.A édite une espèce de torchon clandestin appelé "La Voix du soldat" visant à démoraliser les soldats français servant en Algérie. Depuis des mois, les services de police prévoient un pot monstre pour le jour où ils "cravateront" l'imprimerie clandestine de "La Voix du soldat" (...) C'est chose faite (...) La collusion F.L.N/ P.C.A était bien connue, ajoute Massu"

Le journal tira jusqu'à 1200 exemplaires en un mois. Il parut de septembre 1955 à la dissolution du réseau en février 1957. 

Un simple recto-verso, quelques fois deux feuillets de format 21 x 31, sortis sur un appareil de polycopie constitué par un rouleau à encre, grâce auquel,  numéro après numéro, sort le journal que tape et tire une militante dont, paradoxalement, le fils est un commandant militaire en exercice (entretien avec Lucien Hanoun). Quelques centaines de numéros à chaque fois. Pas plus. Mais qui, transportés dans d'autres régions par des cheminots communistes, étaient susceptibles d'être reproduits sur place. La diffusion d'un tel matériel auprès des soldats ne pouvant, sauf exception, se faire directement, les militants s'efforçaient de déposer "La Voix du soldat" dans les cafés et restaurants fréquentés par des militaires, ou quelquefois, effectuaient des lancées de journaux par-dessus le mur des casernes, une action limitée donc, mais qui, par son caractère, ne laisse pas d'inquiéter les autorités militaires. 

Alfred Gerson participe à l'élaboration du projet et à sa mise en œuvre. Pendant des années, en France, il a eu pour tâche, avec d'autres, de faire comprendre aux soldats, dans des casernes, l'iniquité des guerres coloniales et particulièrement celle du Viêt-nam. Il a été partie prenante dans la confection et la distribution de "Soldat de France", édité par le P.C.F. Celui-ci et le P.C.A se sont mis d'accord pour qu'il mette son expérience technique et politique au service de "La Voix du soldat". Aussi a t-il pris contact avec André Moine et Lucien Hanoun au milieu de 1955". 

(La Guerre d'Algérie. Sous la direction d'Henri Alleg. Tome 2, Des promesses de Paix à la guerre ouverte. p. 486-487)

André Moine dans son livre de mémoire, La guerre d'Algérie, parle lui de 17 numéros de "La Voix du soldat" sortis entre octobre 1955 et mars 1957, soit environ un par mois, avec des tirages allant de quelques centaines à un millier d'exemplaires distribués dans les régions (Editions sociales, 1979, p. 151)

Lucien Hanoun travaille en étroite collaboration avec Alfred Gerson, embauché comme ajusteur aux Ateliers Durafour à Hussein-Dey, et avec Omar Djeghri, dit Simon, 27 ans, militant du PCA à Constantine, qui avait dû rejoindre Alger, un ami d'Henri Alleg qui sera massacré par ses tortionnaires à la villa Sésini après son arrestation. C'était le seul Algérien "musulman" de l'équipe de "La Voix du Soldat".   

En novembre 1956, Lucien Hanoun est arrêté. Suspect, il est d'abord expédié au camp de concentration de Lodi, puis enlevé par les Paras qui l'amènent au camp de triage de Beni-Messous, à la disposition du tortionnaire, le capitaine Faulques. Roué de coups, Lucien Hanoun constate que les bourreaux de la villa Sésini n'ont rien à apprendre de lui. Ils connaissent l'organigramme et l'organisation de "La Voix du Soldat". Il n'est pas torturé. 

L'Humanité signale immédiatement l'enlèvement de Lucien Hanoun. Des anciens  condisciples et collègues du lycée Lakanal, des personnalités comme Jean Guehenno interviennent en sa faveur. 

Hanoun est déféré devant un juge d'instruction cinq mois après son arrestation. Autour de lui, et avant lui, à la villa Sésini, tous ses camarades ont été affreusement torturés. 

Omar Djeghri, dit Simon, 27 ans, seul collaborateur Algérien de souche de la Voix du Soldat est lui porté disparu. Il a été exécuté après ses tortures à la villa Sésini. 

Il connaît les sévices dans les centres de tri et à la villa Sésini, les prisons de Barberousse (Serkadji) et de Maison-Carrée (El Harrach), puis la détention à Berrouaghia et d’autres camps moins sévères où il peut donner des cours. Condamné à quatre ans de prison, il est transféré à Marseille à la prison des Baumettes, alternant moments de grèves et cours sous surveillance du FLN. À sa sortie, le PCA lui demande en mars 1961, de revenir à Alger dans la clandestinité.

Après l’indépendance, refusant d’être tenu pour coopérant français, fait citoyen algérien en 1963, il reprend l’enseignement et plus encore l’action syndicale à la FTEC-UGTA.

Pierre Jean Le Foll-Luciani note:

"Dès avant l’indépendance, Lucien Hanoun sait donc que la reconnaissance comme « vrais Algériens » des communistes, particulièrement non musulmans, s’avérera difficile. Il n’en bataille pas moins dans les premiers mois de l’Algérie nouvelle pour cette reconnaissance, en refusant d’être considéré comme un coopérant français et en s’élevant contre les dispositions restrictives du code de la nationalité algérienne de mars 1963 envers les non-musulmans. Jouant finalement le jeu de la demande de nationalité algérienne – qu’il obtient en juillet 1963 – et du titre d’ancien moudjahid – qui lui est reconnu en mars 1965 –, il poursuit son militantisme dans le mouvement syndicaliste enseignant et adhère au FLN après l’adoption de la charte dite socialiste d’Alger par le parti unique en 1964. Refroidi par le coup d’État de Boumediene en 1965 et par une politique d’arabisation qui le marginalise en tant qu’enseignant de français et non-arabophone, il s’éloigne du FLN et se résigne à quitter l’Algérie en 1967. Continuant son militantisme communiste en France, il n’aura de cesse d’avoir les yeux tournés vers le Maghreb, en s’impliquant notamment dans le soutien à l’autodétermination du Sahara occidental. Vivant une retraite paisible dans un appartement modeste de Vitry-sur-Seine, il confiait la joie qui le gagnait lorsqu’il parvenait à échanger quelques mots en arabe avec d’autres exilés de banlieue parisienne."

Lucien Hanoun a également continué à militer au sein de l'ACCA (Agir Contre le Colonialisme Aujourd'hui) dont il est membre fondateur avec Henri Alleg.

Lucien Hanoun s’est éteint le 7 avril 2018, à l’âge de 103 ans, après une longue vie partagée pour moitié entre l’Algérie et la France. Deux pays dans lesquels il avait fermement combattu pour ses idées, et qu’il considérait pareillement comme les siens.

 

Sources: 

- Article de René Gallissot dans Le Maitron:

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/hanoun-lucien-dictionnaire-algerie/, notice HANOUN Lucien [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 11 janvier 2014, dernière modification le 7 octobre 2024.

- Article de Pierre-Jean Le Foll-Luciani: "Vous, vous êtes un anti-Français ! " Le siècle de Lucien Hanoun (1914-2018)

https://www.trajectoires-dissidentes.com/2018/04/17/vous-vous-etes-un-anti-francais-le-siecle-de-lucien-hanoun-1914-2018/

- https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/a-voix-nue/lucien-hanoun-1-5-4373586

« La Voix des soldats » n°9, janvier 1957 - Source article de Pierre Jean Le Foll Luciani

« La Voix des soldats » n°9, janvier 1957 - Source article de Pierre Jean Le Foll Luciani

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15 août 2025 5 15 /08 /août /2025 08:48
Histoires d'Algérie - Elyette Loup, agent de liaison du parti communiste clandestin engagé dans la lutte pour la libération et l'indépendance de l'Algérie.

Elyette Loup, née en 1934 à Birtouta, dans la Mititja, au sud d'Alger, est une étudiante communiste au service du PCA clandestin en 1955.

Arrêtée en 1957, torturée à la Villa Sésini à Alger, transférée en prisons métropolitaines ; revenue à Alger au service de la direction clandestine du PCA, travaillant aux côtés de Sadek Hadjerès, dirigeant du PCA qu’elle épouse à l’indépendance ; demeurée à Alger après le coup d’État du 19 juin 1965, séparée de son mari devenu dirigeant du PAGS et qui vit en exil.

Elyette Loup vit le jour à Birtouta sur la ferme coloniale de sa mère Jeanne Loup. Si celle-ci était une progressiste proche du PCA, elle tenait rigueur à Elyette d’être sa troisième fille sans avoir de garçon. Laissée à elle-même à la ferme, Elyette Loup s’éloigne du domaine en venant faire ses études secondaires au Lycée de filles d’Alger. C’est sa sœur aînée qui reprend l’exploitation agricole en 1948, la faisant produire sur le mode colonial. Au souvenir de la guerre d’Espagne et marquée par l’esprit antifasciste qui l’emporte dans ces années, Elyette Loup, qui va chercher ses lectures à « la librairie du parti » (PCA) au centre d’Alger, devenant après le baccalauréat étudiante en économie à la Faculté, adhère au PCA à dix-neuf ans en 1953.

Revenant sur elle-même en 1992-1993 dans son témoignage confié à Andrée Dore-Audibert, elle va jusqu’à dire : « C’est le parti qui m’a fait comprendre la vie, qui m’a donné l’amour national pour l’Algérie ou plutôt qui me l’a révélé, qui lui a donné pour moi sa signification… J’avais également besoin de retrouver le père qui m’avait manqué et de me démarquer par rapport à mes sœurs ».

En septembre 1955, le PCA est interdit ; elle devient agent de liaison. « J’avais le privilège d’avoir une voiture. Je m’occupais du courrier, des tracts, de l’imprimerie, travaillant auprès d’André Moine, secrétaire français du PCA, et d’ Ahmed Akkache, secrétaire du PCA chargé du journal Liberté.

"Il était clair qu'elle était foncièrement honnête, d'un caractère droit, stricte envers elle-même et envers les autres. Et elle avait un sens pratique précis, un sens de la mesure et de la responsabilité" dit d'elle André Moine. 

« Qui aurait pu soupçonner dans cette élégante jeune européenne, écrit Henri Alleg, une militante communiste, « complice des fellaghas ».

Citons le passage entier évoqué par René Galissot dans sa présentation d'Elyette Loup dans le Maitron: 

Henri Alleg écrit dans Mémoire Algérienne (Stock 2005): "Les liaisons avec d'autres secteurs, dont celui d'Ahmed Akkache, un des secrétaires du Parti, étaient assurés par l'intermédiaire d'Elyette Loup, une jeune fille d'une vingtaine d'années, étudiante en économie, mais peu présente sur les bancs de l'université depuis qu'elle s'était entièrement consacrée à la lutte clandestine. Très sûre d'elle-même, elle traversait sans encombre les contrôles policiers et les barrages militaires et était devenue extraordinairement efficace. Qui aurait pu soupçonner cette élégante Européenne, une militante communiste, "complice des fellaghas"? 

Avant que ne commence cette vie dans l'ombre, je ne connaissais Elyette que pour l'avoir entrevue au cours de réunions. Elle était discrète et ne se mettait jamais en avant. Son nom d'ailleurs suffisait à la situer puisqu'elle appartenait à la famille Loup. Jeanne, sa mère, était propriétaire d'une riche ferme-orangeraie dans la Mitidja. Haïe de ses congénères et voisins colons, elle était adorée des ouvriers agricoles qui travaillaient sur ses terres. Particularité exceptionnelle qui s'expliquait par le fait que, contrairement à ses voisins, gros colons racistes, elle était respectueuse de leur dignité, disposée à les écouter et à les aider jusqu'à financer la construction d'une maison pour chacune de leurs familles. Elle s'était battue pour que tous les enfants soient scolarisés, pour qu'un dispensaire et des soins médicaux leur soient accessibles gratuitement et, scandale des scandales, après avoir ouvert sa maison aux députés communistes français à leur libération de prison, elle avait accepté d'être candidate aux élections municipales sur une liste progressiste. On l'enterra comme elle l'avait demandé, au cimetière musulman de l'endroit que les habitants appellent aujourd'hui encore Haouch madame Loup (La ferme de madame Loup). Sur sa tombe, toujours entretenue par ceux et celles qui l'ont personnellement connue, son nom est écrit en français et en arabe. (...) En vraie fille de cette femme colon atypique, Elyette avait rejoint les communistes et le combat pour l'indépendance". 

 

Elyette échappe un temps à l’arrestation, mais sa photo est diffusée ; elle est reconnue à un barrage le 2 avril 1957.

Les parachutistes la conduisent à la Villa Sésini, centre d'interrogatoire où sévit le capitaine Faulques et ses bérets verts, pour quatre jours et quatre nuits de torture, faisant alterner les supplices de l’eau et de l’électricité, les gifles, menaces de mort, étouffements, le chantage et les simulacres d’exécution.

Elyette Loup, qui avait participé sous la direction d'Ahmed Akkache et et André Moine à la cache et au fonctionnement de l'imprimerie clandestine du PCA publiant les tracts et le journal "Liberté", comme "La Voix du Soldat", et à la transmission des documents et messages, est éveillée toutes les demi-heures, contrainte à chaque fois de rester debout pendant 10 minutes alors qu'elle est au bord de l'évanouissement, elle est aussi pendue par des menottes au barreau le plus élevé d'une échelle pendant douze heures consécutives. Remise en cellule, elle reste les mains attachées derrière le dos durant deux nuits et un jour. 

Elle ne parle pas comme le confirme Aussaresses à Jean-Charles Deniau en 2012 : « C’était une militante coco. C’est Faulques qui l’a interrogée mais j’ai suivi. Elle a parlé ? Non, elle n’a rien dit. » (p. 97).

Le journal algérien "L'expression" retenait en octobre 2023 dans un article d'hommage à Eliette Loup, travaillant auprès d’André Moine, secrétaire français du PCA, et d’Ahmed Akkache, secrétaire du PCA chargé du journal "Liberté", ce témoignage de la militante torturée à la Villa Sésini:
 
" Eliette Loup était une femme dotée d'un courage exemplaire, elle faisait face à la torture et aux méthodes barbares utilisées par ses bourreaux, avec une témérité si rare. Dans ce sens, elle a rappelé cette période dans ses témoignages en soulignant: «J'étais le dernier maillon de la chaîne, avant que ne soient pris les deux dirigeants, un camarade ayant parlé sous la torture. (...). À la villa Sesini, le régime était la torture systématique pour faire parler. (...) J'ai subi la torture pendant quatre jours et quatre nuits. J'étais attachée, c'est-à-dire liée aux pieds et aux mains comme un mouton (...). «Au bout de quatre jours, ils n'ont rien obtenu, je ne servais plus à rien, ils m'ont transférée à la prison de Barberousse actuelle Serkadji. Il y avait Anna Greki, Colette Chouraqui, Blanche Moine, l'épouse d'André Moine que j'avais accompagnée jusqu'à la gare de Blida lorsqu'elle dut partir à Oran, rejoindre l'ALN le 15 août. Elle sera arrêtée, torturée avec Gaby Jimenez, Joséphine Carmona, dans les «Coffres du trésor» d'Oran, Jacqueline Guerroudj, condamnée à mort, était également là. Je sortais de la torture, j'étais complètement déboussolée», disait-elle sur sa période passée en prison, subissant la torture."
 

D'Elyette Loup, Lucette Larribère raconte: 

" Un mot sur Elyette Loup :
Avec un sang froid hors du commun, elle avait à deux reprises échappé à son arrestation dans la clandestinité, alors qu’elle travaillait à la rédaction et à la diffusion du journal destiné aux soldats français du Contingent, « La Voix du soldat ». Une première fois, tombée dans une « souricière » établie par les paras chez une camarade qu’elle était chargée de contacter, elle avait à les convaincre qu’elle était « hors course ». Ensuite, rentrant un soir dans sa planque, elle avait senti devant sa porte une odeur de cigarette. Or aucun des camarades avec lesquels elle travaillait ne fumait. Elle avait déguerpi. Mais elle avait finalement été arrêtée par hasard par un des paras qu’elle avait bernés et qui passait dans un camion devant l’arrêt de bus où elle attendait. Elle avait été torturée sauvagement dans la sinistre villa Susini, sans jamais dire un seul mot et sans même révéler son identité. Elle m’a raconté récemment qu’au moment où l’un de ses tortionnaires l’avait transportée à l’infirmerie après les séances de tortures, elle lui avait dit : « Vous êtes un beau garçon, mais vous êtes méchant ». « Mais figure-toi » , a-t-elle ajouté en riant, « il a rougi ! ».
Condamnée à trois ans de prison, elle avait été transférée en France comme nombre de militantes et militants jugés. Puis elle avait été relâchée et assignée à résidence. Elle avait aussitôt demandé à revenir en Algérie pour y poursuivre, dans la clandestinité, son combat pour l’indépendance. Lucien Hanoun en avait fait autant. Et tous deux avaient retraversé la Méditerranée, avec l’aide des communistes français.
Après tant d’années, je demeure toujours émerveillée devant une telle détermination. Après avoir frôlé la mort et enduré tant de souffrances, aurais-je eu, moi aussi, le courage de me replonger dan l’enfer d’Alger ?

Quand j’avais regagné Alger en juillet 1945, j’avais fait connaissance de sa mère, Madame Loup, qui avait recueilli chez elle certains des députés communistes français qui avaient été déportés et internés dans le Sud algérien par le pouvoir de Vichy. Propriétaire de 50 hectares dans la région de Birtouta, dans le Mitidja, elle était haïe par les colons des environs car elle payait honnêtement les ouvriers agricoles qui travaillaient sur ses terres et leur avait construit de véritables habitations en dur qui contrastaient avec les infâmes gourbis environnants. Atteinte d’un cancer, elle était morte rapidement et elle avait été enterrée dans le cimetière musulman situé à proximité."

Elle vit les ratonnades, attentats et exécutions de l'OAS avec angoisse dans un appartement clandestin avec Bachir Hadj Ali rue de Lyon à Belcourt (Belouizdad aujourd'hui), la rue où Albert Camus a passé toute sa jeunesse à Alger: 

Quant à André Moine, son responsable dans la clandestinité, il écrit d'Elyette Loup: 

"Eliette (sic), âgée de 22-23 ans, habillée très modestement, avait un visage expressif et très changeant suivant les pensées qui l'animaient: tantôt il paraissait anguleux, sévère, rude même, tantôt il se montrait plutôt rond, rieur, espiègle. On voyait même tout de suite qu'Eliette ne savait pas cacher ses sentiments et que la franchise était un trait de son caractère. Elle était la fille de colons de la Mitidja qui avaient su l'élever sans que le poison raciste ne la déforme". 

Elyette peut dire en 1956 selon André Moine: "Moi, c'est le Parti qui m'a fait comprendre la vie, qui m'a donné l'amour national pour l'Algérie, ou plutôt non, qui me l'a révélé, qui lui a donné, pour moi, sa signification... Je n'ai pas des siècles de traditions algériennes avec moi... Mais l'Algérie, c'est mon pays. J'ai été en France. Je n'y étais pas chez moi. Là-bas, j'avais la nostalgie du pays. Tiens, les hauts-plateaux! Ce n'est pas ce qu'on appelle beau. Et bien, c'est à eux que je pensais. Cette immensité plate, plate... et puis, tout à coup, un djebel noir dans le ciel bleu... ça c'est à moi, c'est l'Algérie, c'est mon pays. Et Alger, poursuivait Eliette en s'animant, tu crois qu'on peut se détacher de ses rues, de... je ne sais pas... de son allure, de sa vie? Le sirocco, c'est dur, et je l'ai souvent maudit. Et bien il me semble que lui aussi il fait partie de mon existence. Je l'ai senti depuis que je suis née, alors... tu comprends... si je ne l'ai plus, il me manque. Et la jeunesse d'Algérie? Quelle belle jeunesse! Comment ne pas l'aimer? Alors tu vois, je suis algérienne, moi aussi, et je ne peux rien être d'autre. La patrie? Je veux en gagner une, moi aussi. Grâce au Parti, j'ai appris aussi l'histoire de l'Algérie, son passé, les luttes de son peuple, je me suis rendu compte, encore mieux, des terribles méfaits du colonialisme; moi aussi je souffre et je rage de voir ces exploiteurs colonialistes piller les richesses matérielles et étouffer les richesses humaines... je rêve de la voir libre... et alors, demain, quelle ardeur aurons nous pour la rendre riche et belle, et respectée. On y a bien droit, non? " 

Elyette Loup en 1956, citée par André Moine de mémoire, Ma guerre d'Algérie, éditions sociales, 1979

Elyette est incarcérée le 12 avril au quartier des femmes de la prison Barberousse (Serkadji) ; elle y reste deux ans au milieu des combattantes du FLN et du PCA.

Avec elle, dans le même dortoir, il y a Louisette Ighilahriz, violée et torturée par les paras, arrivant à Serkaji-Barberousse en décembre 57, Blanche Moine, Jacqueline Guerroudj, Fatima Baichi, Fatima Slimani, la future poétesse et militante et institutrice communiste Anna Greki (Colette Gregoire). 

Eliette Loup raconte son détention à Barberousse, citée par Abderrahmane Djelfaoui (Anna Greki. Les mots d'amour, les mots de guerre. Casbah éditions, 2016): 

"(...) Je n'avais pas l'habitude de vivre en collectivité, je ne suis pas réellement courageuse (...) J'essayais de m'adapter, je prends ce qu'il y a de plus positif et je suis contente. Toutes les sœurs faisaient le ramadan, sauf moi, je me mettais avec celles qui avaient leurs règles et qui de ce fait ne pouvaient pas jeûner, pour manger avec elles (...)" 

Au procès du PCA, pour avoir imprimé le journal La Voix du soldat en novembre 1958, elle est condamnée à trois ans de prison. André Moine est condamné à 5 ans de prison (sa femme vient d'être condamnée à 10 ans de travaux forcés), Lucien Hanoun à 4 ans, Lucie Coscas à 2 ans, Roger Perles, 3 ans, Mahmoud Merdaci, 18 mois, A.Gerson, 18 mois. 

Emprisonnée à Maison-Carrée (El Harrach), elle est transférée ensuite à la prison des Baumettes à Marseille. La remise de peine décidée par le général de Gaulle la conduit en résidence surveillée à Rennes.

Avec de faux papiers, le PCA la fait embarquer sur un bateau pour le retour en Algérie. Elle reprend le travail clandestin de secrétariat des textes de la direction du PCA qui a ses caches, et des tracts et de journaux recto-verso, à Alger puis à Oran. C’est à Oran qu’elle fait la connaissance de Sadek Hadjéres qui, avec Bachir Hadj Ali, dirige le PCA interdit. « On ne se marie pas car le PCA ne donne pas la permission. On doit se consacrer entièrement au Parti ». Ils se marient après l’indépendance en 1962 ; Elyette Loup a pris la nationalité algérienne.

Sadek Hadjerès est à la direction du parti de l’Avant-garde socialiste (PAGS) qui est toléré sous Ben Bella.

Dans son retour en arrière trente ans après, Elyette Loup dit encore : « Lorsque mon mari militait, il était toujours absent, nous avons vécu trois ans ensemble… J’ai couru après lui pour faire mes enfants ». Après Ali et Samia nés en ces années, le couple adopte une orpheline de cinq ans, Touria, juste avant le coup d’État militaire de juin 1965. Sadek Hadjéres est arrêté, torturé, puis quitte l’Algérie. Il ne revient à Alger que lorsque le PAGS est autorisé en 1989, accompagné de sa nouvelle compagne, une communiste grecque. Le divorce suit. Elyette Loup demeure à Alger. « Pour moi, mon pays est l’Algérie ».

Eliette (ou Elyette) Loup est décédée à Toulon le 28 octobre 2023.

Sources: 

- Article de René Galissot dans le Maitron: https://maitron.fr/loup-elyette-dictionnaire-algerie/, notice LOUP Elyette [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 2 mai 2014, dernière modification le 18 juin 2024.

- https://histoirecoloniale.net/eliette-loup-1934-2023combattante-communiste-pcade-lindependance-algerienne/

- Henri Alleg: Mémoire algérienne (Stock, 2005)
- La Guerre d'Algérie. sous la direction de Henri Alleg. Editions Temps Actuels, 1981
- André Moine: Ma guerre d'Algérie (Éditions sociales, 1979)
- Lucette Larribère Hadj Ali: Itinéraire d'une militante algérienne (Éditions du Tell, 2011)
-Abderrahmane Djelfaoui Anna Greki. Les mots d'amour, les mots de guerre. Casbah éditions, 2016
 
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15 août 2025 5 15 /08 /août /2025 07:36
Histoires d'Algérie - Connaissez-vous Raymonde Peschard, militante communiste algérienne tuée au maquis avec des camarades de l'ALN le 29 novembre 1957?
Connaissez-vous Raymonde Peschard, au maquis surnommée "Taous", "le paon", en raison de sa beauté ?
 
Née en septembre 1927 dans le quartier de Sainte-Eugène (Bologhine), à Alger, adoptée à la mort de sa mère par son oncle Édouard, cheminot communiste à Constantine, assistante sociale de la compagnie de gaz et d'électricité, militante communiste algérienne, d'abord à Constantine où elle travaille, manifestants tout son dévouement pour les pauvres et les malades de Constantine.
 
Willian Sportisse, alors militant et dirigeant communiste à Constantine, se souvient de la manifestation du 1er mai 1952 à Constantine, au moment où les militants communistes algériens, agitant des banderoles et pancartes contre la guerre d'Indochine, témoignent aussi de leur solidarité avec le mouvement indépendantiste tunisien et marocain: 
 
"Je me souviens notamment que Raymonde Peschard avait été jetée dans un fourgon, parce qu'elle avait été au combat contre les CRS, au premier rang. A l'époque, Raymonde travaillait à la caisse des œuvres sociales d’Électricité et gaz d'Algérie (EGA), qui était un service autonome par rapport à l'administration; de ce fait, elle connaissait très bien toutes les familles des travailleurs, des Algériens qui travaillaient dans des conditions très pénibles. Elle a eu une vie militante très active, aux JC, à l'UJDA, à l'Union des Femmes Algériennes, dans les syndicats et au Parti. A la veille de 1954, elle a eu un début de tuberculose et elle a été obligée de venir en France pour se soigner. Pendant ce temps, ils l'ont interdite de séjour à Constantine, et lorsqu'elle est revenue en Algérie, elle est partie pour Oran travailler aux œuvres sociales de l'EGA. Là-bas, d'après le témoignage de Roger Simongiovanni, elle lui a fait part de son souhait de gagner un maquis, et Roger l'a mise en contact avec Bouali Taleb, membre du comité central du PCA, qui mourra dans la région de Tenès dans des circonstances non-élucidées. Finalement, elle n'a rejoint le maquis que plus tard, lorsqu'elle était recherchée, soupçonnée d'avoir remis à Fernand Iveton la bombe qu'il a posée dans son usine à Alger" (William Sportisse, "Parcours d'un communiste algérien". Editions El Ijtihad Alger, Entretiens avec Pierre-Jean Le Foll-Luciani, p.182)  
 
Le PCA est interdit en septembre 1955. En juillet 1955, il avait décidé de participer à la révolution pour l'indépendance algérienne, mais avec sa propre organisation. 
 
Arrêté le 13 novembre 1956, Fernand Iveton est condamné à mort le 25 novembre. 
 
Raymonde Peschard meurt au maquis avec l'ALN le 26 novembre 1957, exécutée par des soldats français avec 10 compagnons d'armes, en combattant contre la répression et le racisme du système colonial, pour l'indépendance de l'Algérie avec ses camarades du parti communiste algérien qui ont intégré l'ALN.
 
" Traquée par la police et les parachutistes, notre camarade Raymonde Peschard est morte au combat. Elle a versé son sang généreux pour l'indépendance de sa patrie qu'elle aimait tant. Venue très jeune à notre parti, parce que sensible aux souffrances de son peuple, elle haïssait le racisme et l'oppression colonialiste. Patriote algérienne, elle avait pu rejoindre le maquis, après avoir été poursuivie par les parachutistes de Massu. Son souvenir restera vivant dans le cœur des Algériens et des Algériennes. De nouveaux combattants et combattantes se lèveront pour poursuivre son combat héroïque afin de réaliser son désir le plus cher, la liberté de son peuple" (William Sportisse, Le Patriote, décembre 1957).
 
Depuis plusieurs mois, elle était une ennemie publique pour les Paras et la presse colonialiste, soupçonnée à tort d'avoir remis sa bombe à Fernand Iveton le 14 février 1956 à la centrale de gaz et d'électricité du quartier du Hamma, où elle travaille comme assistante sociale, et aussi d’être la poseuse de la bombe du Milk Bar de la rue d’Isly le 30 septembre 1956, et de la Cafétéria, activement recherchée.
 
Raymonde Peschard est alors, selon André Moine (Ma Guerre d'Algérie, éditions sociales), un des dirigeant du Parti communiste algérien clandestin, aidée par les sœurs missionnaires de Notre-Dame d'Afrique à Alger, Colette et Jeannette, qui l'aident à planquer des ronéos. 
 
Elle sera également hébergée par le professeur Malan, ami du professeur Mandouze, pendant sa traque. 
 
Raymonde Peschard rejoint les maquis de l’ALN après l'arrestation d'Iveton (celui-ci avait affirmé sous la torture qu'une blonde lui avait remis la bombe, pour protéger Jacqueline Guerroudj, qui était brune, et les autorités coloniales avaient fait le rapprochement avec Raymonde Peschard, sa collègue et camarade) après s’être réfugiée au couvent des Sœurs Blanches à Birmandreis, ensuite au couvent des Clarisses à Saint-Eugène et enfin chez Colette Grégoire (l'institutrice et poétesse communiste Anna Greki de son nom de plume) à la villa du boulevard Bru, grâce à sa camarade Nelly Forget, contactée par l’infatigable militante Chafika Benmosbah, sur conseil de l’abbé Barthez de la paroisse de Hussein Dey.
 
À l’aube du 26 novembre 1957, son groupe, dirigé par Mustapha Laliam, est accroché et encerclé non loin de Medjana, territoire militaire dépendant de la ville garnison de Bordj-Bou-Arriredj, dans l’est du pays, par l’armée française. Ligotée, couchée, la tête contre le sol, elle aurait reçue une balle dans la nuque sous l'ordre du colonel Buis, selon le témoignage d'un historien cité par Alger Républicain.
 
Engagée dans l’action politique auprès des plus humbles dès que sa conscience s’éveilla, grâce à un oncle Édouard. Un communiste cheminot à Constantine qui l’avait adoptée à la mort de sa mère et l’avait aidée à acquérir une formation d’assistante sociale et de femme militante.
Raymonde avait une relation particulière avec la ville de Constantine, qui l’avait adoptée. C’était l’époque où elle travaillait comme assistante sociale à l’ex-Société Electricité et gaz d’Algérie (EGA).
 
Dans les années 40, fréquentant communistes et nationalistes de Constantine, Raymonde se fait rapidement remarquer par les autorités coloniales de Constantine qui ne tardent pas à la déclarer persona non grata dans la ville. C'est ainsi qu'elle réintègre Alger, sa ville natale, où grâce encore à une complicité communiste, elle trouve à s'employer au sein de l'EGA. Elle reprend son action et se retrouve aux côtés de celui qui devient bientôt un héros martyr de la cause algérienne : le communiste Fernand Iveton ( le premier et seul européen guillotiné de la Guerre d'Algérie, guillotiné le 11 février 1957 dans la cours de la prison Barberousse d'Alger) avec lequel elle entre au FLN en 1956.
 
En novembre, à la suite de l'arrestation de Fernand Iveton, la presse coloniale diffuse sa photo sous le titre : "La femme blonde qui a remis la bombe à Iveton est identifiée", Peschard se fond dans la clandestinité et monte en avril 1957 au maquis dans la wilaya III, où elle avait servi comme infirmière dans le service médical, sous le nom de Taous. Elle est accompagnée de Danielle Minne, la fille de Jacqueline Guerroudj, et Nefissa Hamoud, et soigne aussi bien les maquisards que les populations algériennes musulmanes. 
 
Le 26 novembre elle est tuée au nord de Bordj-Menaïel dans la Mejdana, tandis que Danielle Minne est arrêtée. 
 
Elle devait rejoindre les troupes de l'ALN en Tunisie avec un groupe de quatre médecins pour renforcer l'équipe médicale.
 
Dans son édition du 29 novembre 1957, la Dépêche de Constantine a rapporté que la nouvelle de sa mort a été tenue secrète jusqu’à son identification officielle par les experts grâce à ses empreintes digitales. L’opération qualifiée de grand événement pour l’armée française a été célébrée par de nombreux médias. Ces derniers n’ont pas manqué de rappeler le parcours atypique de Raymonde Peschard.
 
Elle repose au cimetière de Constantine, aux côtés de son oncle paternel Edouard qui l'avait recueillie à la mort de sa mère. Elle lui doit son éducation politique et l'idéal de justice sociale qui anima sa jeune vie et détermina son engagement. En hommage à cette femme exceptionnelle, une grande artère de Constantine porte son nom.
 
Colette, Anna Greki, lui rend hommage dans un long poème qu’elle lui dédie, intitulé "Les nuits le jour" :
 
Je parle des nuits car il n’existe qu’un jour C’est celui-là qui fut frappé dans sa montée
D’une balle en plein front en plein cœur d’un combat Sur les hautes plaines du Nord Constantinois
C’est celui-là qui va retomber en éclats Briseurs de nuits roides – et les ensoleiller J’oublie les nuits mais il n’existe qu’un jour. »
 
ARCHIVES du Journal Le Monde:
 
Le corps de Raymonde Peschard a été découvert parmi des cadavres de rebelles
Le 29 novembre 1957,
Alger, 28 novembre. - Une note remise à la presse ce matin par le gouvernement général d'Alger, a annoncé que le corps de la militante communiste Raymonde Peschard avait été découvert parmi des rebelles décimés le 26 novembre dans un engagement près de Mediana, au Nord-est de Bordj-Bou-Arreridj, dans le Constantinois.
Voici l'analyse de cette note transmise par l'A.F.P. :
" Le 26 novembre, une opération éclair sur renseignements était menée par le lieutenant-colonel Sagalbe, commandant le quartier nord du secteur Hodna-Ouest avec la participation des unités de secteurs et comprenant des éléments du 49e bataillon de tirailleurs algériens, de l'escadron de gendarmerie mobile, des unités du 8e régiment de spahis algériens.
" Un groupe rebelle était repéré à quelques kilomètres au nord-ouest de Médiana ; après un engagement de courte durée une douzaine de hors-la-loi émergeaient des rochers et levaient les bras après avoir jeté leurs armes (3 pistolets mitrailleurs, 1 M.A.S. 36, 3 pistolets automatiques, 1 fusil de chasse). La surprise des fantassins fut grande lorsqu'ils virent arriver dans le groupe trois femmes : Danièle Minne, âgée de dix-sept ans, qui le 30 septembre 1956 et le 20 janvier 1957 était impliquée dans l'affaire des bombes du Milk-Bar et de l'Automatic ; Nefissa Hamouda, doctoresse, et Louise Attouche, infirmière. Raymonde Peschard, militante du P.C.A., dont le cadavre fut découvert quelques minutes plus tard, se trouvait également parmi les rebelles.
" Dans le groupe se trouvaient aussi le docteur Meziane Mustapha, responsable sanitaire de la willaya 3, deux commissaires politiques, dont l'un devait succomber des suites de ses blessures, et quelques infirmiers. "
[Loin de " faire un sort définitif à toutes les hypothèses répandues ces derniers mois par une certaine presse ", comme le dit également la note du gouvernement d'Alger, la nouvelle de la découverte du corps de Raymonde Peschard à l'issue d'un accrochage contribue à rendre plus obscure encore une affaire qui l'était déjà à plus d'un titre.
Tenue longtemps pour avoir été l'auteur de l'attentat commis au Milk-Bar d'Alger, Raymonde Peschard était considérée comme étant en fuite. Son cas fut évoqué en juillet dernier au " procès des libéraux ", certains des inculpés étant accusés de l'avoir hébergée.
À cette occasion le procureur déclara, après l'Écho d'Alger, que la militante communiste bénéficiait d'un non-lieu posthume. C'était la disculper, mais aussi laisser entendre que, arrêtée ou non, Raymonde Peschard était morte, ce qui avait permis effectivement certaines interprétations.
Le fait que son cadavre soit aujourd'hui retrouvé prouverait, ou bien qu'arrêtée elle s'est évadée, ou bien qu'après les accusations dont elle était l'objet elle a rejoint un maquis, où elle demeurait depuis lors. Cela n'explique pas qu'un magistrat ait parlé à son sujet de non-lieu " posthume ".]
Le Monde
Histoires d'Algérie - Connaissez-vous Raymonde Peschard, militante communiste algérienne tuée au maquis avec des camarades de l'ALN le 29 novembre 1957?
ARCHIVES du Journal Le Monde:
 
Le corps de Raymonde Peschard a été découvert parmi des cadavres de rebelles
Le 29 novembre 1957,
Alger, 28 novembre. - Une note remise à la presse ce matin par le gouvernement général d'Alger, a annoncé que le corps de la militante communiste Raymonde Peschard avait été découvert parmi des rebelles décimés le 26 novembre dans un engagement près de Mediana, au Nord-est de Bordj-Bou-Arreridj, dans le Constantinois.
Voici l'analyse de cette note transmise par l'A.F.P. :
" Le 26 novembre, une opération éclair sur renseignements était menée par le lieutenant-colonel Sagalbe, commandant le quartier nord du secteur Hodna-Ouest avec la participation des unités de secteurs et comprenant des éléments du 49e bataillon de tirailleurs algériens, de l'escadron de gendarmerie mobile, des unités du 8e régiment de spahis algériens.
" Un groupe rebelle était repéré à quelques kilomètres au nord-ouest de Médiana ; après un engagement de courte durée une douzaine de hors-la-loi émergeaient des rochers et levaient les bras après avoir jeté leurs armes (3 pistolets mitrailleurs, 1 M.A.S. 36, 3 pistolets automatiques, 1 fusil de chasse). La surprise des fantassins fut grande lorsqu'ils virent arriver dans le groupe trois femmes : Danièle Minne, âgée de dix-sept ans, qui le 30 septembre 1956 et le 20 janvier 1957 était impliquée dans l'affaire des bombes du Milk-Bar et de l'Automatic ; Nefissa Hamouda, doctoresse, et Louise Attouche, infirmière. Raymonde Peschard, militante du P.C.A., dont le cadavre fut découvert quelques minutes plus tard, se trouvait également parmi les rebelles.
" Dans le groupe se trouvaient aussi le docteur Meziane Mustapha, responsable sanitaire de la willaya 3, deux commissaires politiques, dont l'un devait succomber des suites de ses blessures, et quelques infirmiers. "
[Loin de " faire un sort définitif à toutes les hypothèses répandues ces derniers mois par une certaine presse ", comme le dit également la note du gouvernement d'Alger, la nouvelle de la découverte du corps de Raymonde Peschard à l'issue d'un accrochage contribue à rendre plus obscure encore une affaire qui l'était déjà à plus d'un titre.
Tenue longtemps pour avoir été l'auteur de l'attentat commis au Milk-Bar d'Alger, Raymonde Peschard était considérée comme étant en fuite. Son cas fut évoqué en juillet dernier au " procès des libéraux ", certains des inculpés étant accusés de l'avoir hébergée.
À cette occasion le procureur déclara, après l'Écho d'Alger, que la militante communiste bénéficiait d'un non-lieu posthume. C'était la disculper, mais aussi laisser entendre que, arrêtée ou non, Raymonde Peschard était morte, ce qui avait permis effectivement certaines interprétations.
Le fait que son cadavre soit aujourd'hui retrouvé prouverait, ou bien qu'arrêtée elle s'est évadée, ou bien qu'après les accusations dont elle était l'objet elle a rejoint un maquis, où elle demeurait depuis lors. Cela n'explique pas qu'un magistrat ait parlé à son sujet de non-lieu " posthume ".]
Le Monde
Histoires d'Algérie - Connaissez-vous Raymonde Peschard, militante communiste algérienne tuée au maquis avec des camarades de l'ALN le 29 novembre 1957?
Histoires d'Algérie - Connaissez-vous Raymonde Peschard, militante communiste algérienne tuée au maquis avec des camarades de l'ALN le 29 novembre 1957?
Raymonde Peschard - Photo de Une, 22 mars 1957: document dans le volume 2 de "La Guerre d'Algérie. Sous la direction de Henri Alleg. Des promesses de Paix à la guerre ouverte". p. 472 (édition Temps Actuels)

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 09:09
Photo L'Humanité : https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/deces/lucette-larribere-hadj-ali-militante-anticolonialiste

Photo L'Humanité : https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/deces/lucette-larribere-hadj-ali-militante-anticolonialiste

Histoires d'Algérie - Lucette Larribère Hadj Ali, itinéraire d'une militante algérienne communiste et anticolonialiste
Lucette Larribère Hadj Ali, militante communiste et anticolonialiste algérienne (1920-2014)

Dans la série du Chiffon Rouge "Histoires d'Algérie" 

Lire aussi: Histoires d'Algérie: L'histoire d'un poème anticolonialiste de 1952 de Kateb Yacine: Le fourgon cellulaire

Mariée au poète et secrétaire général du Parti communiste algérien Bachir Hadj Ali, Lucette Safia Larribère 
s’est battue toute sa vie pour les causes émancipatrices : indépendance de l’Algérie, libération des femmes…

Elle avait de qui tenir.

Elle est la nièce de Camille Larribère, médecin, agent de liaison entre la Résistance française et le général Giraud pendant la guerre, militant anticolonial et communiste ayant participé à un Congrès de l'Internationale communiste avant guerre, après avoir refusé, ancien officier de la première guerre mondiale, de combattre dans la guerre du Rif contre les révoltés d'Abd-el-Krim contre la domination coloniale, et la fille du docteur Jean-Marie Larribère, gynécologue et propriétaire de la clinique que la mémoire collective des Oranais‐e‐s retient encore comme la « clinique Larribère ».

Le père de Lucette et de ses quatre sœurs, le docteur Jean-Marie Larribère, "médecin des pauvres", "haï des gros colons racistes et fascisants" de l'Oranie, selon Henri Alleg (Mémoire algérienne, Stock, 2005) engagé de la première heure pour l’indépendance de l’Algérie, fut un pionnier de l’accouchement sans douleur à Oran, suivant l'inspiration du professeur Lamaze qui l'importa d'URSS à la clinique des Bleuets à Paris en 1950-1951. 

Bien qu’il en ait fait don aux services de santé de la ville peu après l’indépendance.

Lucette est née à Oran en 1920, elle y passe toute son enfance et une partie de sa jeunesse. Son père, très autoritaire, l'initie aussi bien que ses sœurs au marxisme, au matérialisme historique, et l'antiracisme et au refus de l'antisémitisme, très présent en Algérie dans le milieu des Européens d'Algérie, notamment pendant la période de Vichy. Son grand-père est également un partisan du Front populaire. 

Elle s'installe à Alger au début des années 1940, effectuant des études de Lettres et fréquentant "la pension pour étudiantes du boulevard Saint-Saëns que tenaient de vieilles demoiselles américaines, protestantes et rigoristes" (Henri Alleg, opus cité) avec Gilberte. 

C'est en 1942 que Lucette Larribère rencontre Henri Alleg, et grâce à elle, son amie Gilberte, fille d'une commerçante veuve de Mostaganem, d'origine juive, et exclue à ce titre de son établissement universitaire en application des lois antisémites de discrimination raciale de Vichy, "jeune fille brune et vive, distinguée, qui parlait l'accent habituel pied noir" (Henri Alleg) devient la compagne d'Henri Alleg. Elle travaille à partir de 1943 pour le journal communiste du PCA (Parti communiste algérien) "Liberté"  sous la direction d'Henriette Neveu. Elle raconte dans ces mémoires Itinéraire d'une militante algérienne:

"A l'époque, "Liberté" jouissait d'une grande popularité aussi bien dans la population européenne que dans la population algérienne. Tout en appelant à l'effort de guerre et à l'épuration des partisans de Pétain dans l'administration, il dénonçait avec force telle ou telle exaction ou gabegie de l'administration coloniale, ainsi que la corruption généralisée qui provoquait de graves pénuries alimentaires. Nous recevions chaque jour quantité de lettres signalant ces abus, et, à la rédaction, nous étions chargés d'en vérifier l'exactitude, ce qui n'était pas chose facile. (...) "Liberté" effectua, entre autres, des reportages poignants sur la terrible famine qui sévissait dans le pays, en particulier dans le Constantinois, en soulignant la situation épouvantable des paysans qui subissaient en outre une répression forcenée. En s'élevant régulièrement contre l'exploitation, la misère généralisée que vivaient les Algériens le journal se plaçait résolument en dénonciateur du système colonial lui-même".    

A partir de 1945, Lucette Larribère, alors mariée à Robert Manaranche, s'occupe de "Femmes d'Algérie", le mensuel de l'organisation féminine "L'Union des femmes d'Algérie" (UFA), qui écrit sur la misère des femmes algériennes dans les bidonvilles, l'exploitation des jeunes filles algériennes dans les fabriques de tapis, la non représentativité des élections dans le système colonial où les voix "musulmanes" n'ont pas la même valeur que les voix des "français" d'Algérie. A l'union des femmes, elle travaille sous la direction des communistes Alice Sportisse, puis Lise Oculi, qui meurt du typhus en 1946. 

A Oran, Lucette fait partie en 1949 des organisatrices de la grève des dockers contre la guerre d'Indochine, avec Abassia Fodil, Gaby Gimenez, Joséphine Carmona, et d'autres militantes.

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A 5h du matin elles descendent sur les piquets de grève et font barrage aux "jaunes" comme aux policiers et CRS qui les chargent. Elle milite aussi pour l'inscription des petits Algériens "musulmans" à l'école publique et pour les droits des travailleuses algériennes, notamment les femmes de ménage, avec son amie Blanche Moine, la femme d'André Moine, et une des dirigeantes de la CGT, avec laquelle travaillera aussi Annick Castel pendant la guerre d'Algérie avant son arrestation. 

A partir de 1952, Lucette travaille dans l'équipe de jour d'"Alger Républicain" dans ses locaux du boulevard Laferrière (aujourd'hui le boulevard Khemisti) aux côtés d'Henri Alleg, Jacques Salort, Boualem Khalfa, Isaac Nahori, et Hamid Benzine. Elle reçoit la direction de l'équipe de jour. 

Le Parti communiste algérien est dissout le 20 septembre 1955 et ses militants persécutés, comme les journalistes d'Alger Républicain. 

Pendant que Lucette et ses sœurs Aline, Pauline et Suzanne étaient traquées ou emprisonnées par le pouvoir colonial pour leur engagement, son père Jean‐Marie Larribère, militant progressiste connu à Oran soignait les Algériens les plus démunis. Arrêté par les parachutistes français pour avoir essayé de rejoindre l’A.L.N, il ne cessait d’organiser des réseaux clandestins où beaucoup de jeunes oranais activaient, malgré les menaces de mort proférées à son encontre et le plasticage de sa clinique par l’O.A.S. Dans les moments les plus difficiles que les Oranais‐e‐s, privé‐e‐s des soins les plus élémentaires ont connus, il n’hésita pas à rejoindre le dispensaire Bendaoud érigé en hôpital par le F.L.N pour se mettre au service de la population à laquelle lui et les siens appartenaient et appartiendront pour toujours. A l’indépendance du pays, après avoir rejoint l’exécutif provisoire à Rocher noir (Boumerdès), il revient à Oran où il dirige le service de maternité du C.H.U.O.

En 1955, Lucette rejoint les premiers noyaux des combattants de la libération, créés par le Parti communiste algérien sous la direction de Sadek Hadjérès, Jacques Salort, Bachir Hadj Ali, son futur mari. 

Algérienne d’origine européenne, l'engagement de Lucette est total, comme agent de liaison avec la résistance anticolonialiste, à Oran, via ses sœurs Paulette et Aline Larribère. Elle apprend de son mari Robert Manaranche que la police est venue l'arrêter chez elle pour l'expulser en France. C'est alors qu'elle rentre complètement dans la clandestinité, séparée de ses enfants, Pierre, 10 ans, et Jean, 4 ans à l'époque, en septembre 1956. 

Elle est accueillie chez un chrétien progressiste, Pierre Mathieu, tandis que Bachir Hadj Ali est accueilli par un prêtre, l'abbé Moreau, avec l'accord du cardinal Duval.  

Robert Manaranche, le premier mari de Mme Larribère Hadj Ali, militant communiste lui aussi, engagé dans la lutte clandestine du PCA interdit, avait été arrêté en 1957, emprisonné pendant trois ans, puis expulsé vers la France.

Elle côtoie Bachir Hadj Ali dans des appartements d'emprunts, comme son oncle Camille Larribère, et Sadek Hadjérès, futur dirigeant du PCA et du PAGS, tous quatre dans la clandestinité, attendant de faux papiers venus de la RDA.  Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjérès assurent la direction du Parti communiste clandestin, en liaison avec le FLN, avec lequel ils combattent l'occupation coloniale.

Ils écrivent leur journal "El Houriya" qui paraît régulièrement en même temps que "Réalités algériennes et marxisme". Lucette tape les textes et code la correspondance des chefs du PCA en tant qu'agente de liaison du parti communiste algérien, notamment dans la relation avec l'Internationale communiste, et les exilés du parti communiste algérien dans les Démocraties populaires d'Europe de l'Est, et avec le PCF qui apporte une aide précieuse au PCA sur le plan financier, organise l'évasion de Henri Alleg (de la prison de Rennes), avec la contribution précieuse d'Albert Ouzoulias, l'ancien chef de la résistance jeunesse communiste pendant la guerre, des Bataillons de la Jeunesse, et de Boualem Khalfa (de la prison de Caen). Elle rencontrera son correspondant du Parti communiste français à l'occasion de la fête de l'Humanité de septembre 1962, après l'Indépendance. 

Ses camarades de clandestinité sont Christian Buono, le beau-frère de Maurice Audin, torturé et exécuté par les paras, Lucien Hanoun et Elyette Loup, qui vivent dans un studio rue Abbé de l'Epée, à l'arrière de l'université d'Alger. 

D'Elyette Loup, Lucette Larribère raconte: 

" Un mot sur Elyette Loup :
Avec un sang froid hors du commun, elle avait à deux reprises échappé à son arrestation dans la clandestinité, alors qu’elle travaillait à la rédaction et à la diffusion du journal destiné aux soldats français du Contingent, « La Voix du soldat ». Une première fois, tombée dans une « souricière » établie par les paras chez une camarade qu’elle était chargée de contacter, elle avait à les convaincre qu’elle était « hors course ». Ensuite, rentrant un soir dans sa planque, elle avait senti devant sa porte une odeur de cigarette. Or aucun des camarades avec lesquels elle travaillait ne fumait. Elle avait déguerpi. Mais elle avait finalement été arrêtée par hasard par un des paras qu’elle avait bernés et qui passait dans un camion devant l’arrêt de bus où elle attendait. Elle avait été torturée sauvagement dans la sinistre villa Susini, sans jamais dire un seul mot et sans même révéler son identité. Elle m’a raconté récemment qu’au moment où l’un de ses tortionnaires l’avait transportée à l’infirmerie après les séances de tortures, elle lui avait dit : « Vous êtes un beau garçon, mais vous êtes méchant ». « Mais figure-toi » , a-t-elle ajouté en riant, « il a rougi ! ».
Condamnée à trois ans de prison, elle avait été transférée en France comme nombre de militantes et militants jugés. Puis elle avait été relâchée et assignée à résidence. Elle avait aussitôt demandé à revenir en Algérie pour y poursuivre, dans la clandestinité, son combat pour l’indépendance. Lucien Hanoun en avait fait autant. Et tous deux avaient retraversé la Méditerranée, avec l’aide des communistes français.
Après tant d’années, je demeure toujours émerveillée devant une telle détermination. Après avoir frôlé la mort et enduré tant de souffrances, aurais-je eu, moi aussi, le courage de me replonger dan l’enfer d’Alger ?

Quand j’avais regagné Alger en juillet 1945, j’avais fait connaissance de sa mère, Madame Loup, qui avait recueilli chez elle certains des députés communistes français qui avaient été déportés et internés dans le Sud algérien par le pouvoir de Vichy. Propriétaire de 50 hectares dans la région de Birtouta, dans le Mitidja, elle était haïe par les colons des environs car elle payait honnêtement les ouvriers agricoles qui travaillaient sur ses terres et leur avait construit de véritables habitations en dur qui contrastaient avec les infâmes gourbis environnants. Atteinte d’un cancer, elle était morte rapidement et elle avait été enterrée dans le cimetière musulman situé à proximité."

Elle vit les ratonnades, attentats et exécutions de l'OAS avec angoisse dans un appartement clandestin avec Bachir Hadj Ali rue de Lyon à Belcourt (Belouizdad aujourd'hui), la rue où Albert Camus a passé toute sa jeunesse à Alger: 

 

Installés rue Lafayette, nous correspondions avec Sadek Hadjerès, par des lettres postées en empruntant un vocabulaire économique.
Mais un jour, une de ses lettres ne nous est pas parvenue ; nous avons aussitôt quitté la rue Lafayette pour nous réfugier chez lui, au début de la rue de Lyon (rue Belouizdad aujourd’hui). Et le lendemain, le cœur battant, je suis retournée rue Lafayette pour déménager le reste de nos affaires et annuler notre location. Le propriétaire était aimable. Rien ne s’était donc produit.
Les deux dirigeants du parti risquant d’être arrêtés ensemble, nous avons alors, Bachir et moi, déménagé encore pour nous retrouver dans un immeuble du boulevard Bougara (qui abrite aujourd’hui la Caisse nationale de retraite). J’avais loué cet appartement, au 4ème étage, à sa propriétaire connue pour son appartenance à la bourgeoisie algérienne. C’est là que, bouleversés, nous avons entendu, soir après soir, les manifestations qui rassemblaient les habitants de Belcourt criant à pleins poumons : « Djazaïr djezaïria » « Algérie algérienne ».
La pluie n’arrêtait pas de tomber. Et comme la pluie, les manifestations ne cessaient pas de se former et de s’amplifier, dans tous les quartiers périphériques d’Alger et au cœur historique de la cité, jour après jour.

C’est u cours de ces journées fantastiques, c’est au cœur même de la ville insurgée que certains des « Chants pour le onze décembre » de Bachir Hadj Ali ont vu le jour.

Ainsi « Pluie » :

« Il pleuvait sur la rue noire
Il pleuvait suer les voiles blancs
Il pleuvait sur les casernes sombres
Il pleuvait sur la mer grise

………………………

Autant de fois que la pluie
A cessé et décessé »

Et sans cesse, comme u chant d’allégresse, s’élevaient les youyous poussés par les femmes, portant haut le message de liberté et de victoire prochaine. La nuit, au cœur de la cité éveillée, ils retentissaient encore, parfois affaiblis par la distance ou étouffés par la pluie, exaspérants et menaçants pour l’ennemi auquel ils venaient rappeler que le peuple algérien était en matche et que rien ni personne ne pourrait désormais lui ravir son avenir de liberté.
C’est ainsi que bascula l’histoire, en ces jours de décembre 1960.

Comment décrire la joie immense, l’enthousiasme qui nous ont saisis avec l’Algérie toute entière, au moment où le gouvernement français entamait enfin des pourparlers avec le FLN et que se profilaient la fin d’une guerre abominable et notre indépendance !

Après le 19 mars et l’amnistie qui s’’en était suivie, j’étais enfin libérée du stress qui me tenaillait depuis tant d’années.
Certes, en reconnaissant l’indépendance de l’Algérie, l’armée française avait mis fin aux combats et à la répression sanglante qu’elle avait déchaînés contre notre peuple. Mais l’OAS s’était développée considérablement et multipliait les assassinats, les « ratonnades », comme elle les appelait alors.
Mon fils Jean m’a raconté plus tard, que se rendant à l’école à Oran, il devait chaque jour, enjamber ou contourner des ruisseaux de sang. À Alger, on ne rencontrait plus guère d’Algériens dans le centre-ville. La plupart d’entre eux avaient abandonné leur travail et s’étaient réfugiés dans leurs quartiers.

Un jour, me trouvant à la fenêtre, j’ai été témoin d’une scène épouvantable : un Algérien avait garé sa voiture en bas de l’immeuble, dans une station d’essence abandonnée de ses serveurs et commençait à remplir son réservoir. Mais il fut abattu par deux militants de l’OAS qui l’avaient certainement suivi de près.
Les autorités françaises s’étant finalement résolues à combattre l’OAS, les CRS encerclaient les immeubles l’un après l’autre, rassemblaient les Européens qui y vivaient pour les contrôler.
Un soir, Sadek nous annonça que son immeuble était perquisitionné. Après avoir été contrôlé, il fut libéré quelques jours plus tard grâce à sa fausse carte d’identité, et nous rejoignit.
Il nous raconta combien les quelques nuits qu’il avait passées là avaient été pénibles. Les Européens ne cessant de se glorifier des crimes qu’ils avaient commis les jours précédents.

Les événements se précipitaient. Quelques jours avant le 5 juillet, du haut de notre 4e étage, c’est avec une vive émotion que nous avons vu les premiers maquisards de la Wilaya IV qui descendaient calmement le boulevard sur le trottoir d’en face et entraient dans Alger : maigres et épuisés dans leurs uniformes délavés et usés, témoins de leurs derniers combats.
En me penchant davantage sur le balcon, j’aperçus, spectacle réjouissant, le policier français qui réglait la circulation au carrefour en bas du boulevard, descendre de son podium et s’enfuir à toutes jambes.

Le 5 juillet, nous nous sommes réunis avec Pierre Mathieu, pour célébrer, au cours d’u bon repas, le premier jour de notre indépendance. Le lendemain, je ne pus rester dans l’appartement. Il fallait que je sorte, que je rejoigne cette foule immense qui hurlait son (notre) allégresse. Journées inoubliables que ces premières journées dans Alger libre !
Je me revois encore, effectuant notre dernier déménagement en compagnie d’u camarade européen, Ferrigno, qui avait été arrêté, torturé et venait d’être libéré quelques semaines plus tôt. Quand nous arrivâmes au Hamma avant de monter sur Hussein-Dey, notre deux-chevaux ne put plus avancer, noyée dans une foule immense qui se rendait vers le centre-ville en hurlant « djezaïr djezaïria ». Nous joignîmes nos voix à celles des autres en tapant sur la voiture. C’est là un instant que je n’oublierai jamais : dans toute cette foule, il ne s’est trouvé personne pour nous soupçonner de simuler cet enthousiasme. Il faut croire que notre joie débordante leur paraissait sincère. Les gens se pressaient contre la voiture, tapant avec nous sur la tôle et nous souriant.

Bien des années plus tard, me remémorant cet enthousiasme délirant, empli de folles espérances, j’ai saisi l’ampleur des désillusions ressenties, dont on peut espérer peut-être qu’un jour elles seront effacées." 

En juillet 62, elle revient à Oran. Son père a été condamné à mort par l'OAS, commandée par le général Jouhaud à Oran. Un tract OAS l'accuse de prélever le sang d'Européennes pour le donner aux Algériennes, lui qui passe son temps à accoucher et soigner gratuitement des femmes européennes pauvres du quartier de "la Calère". Il prend l'habitude de faire ses consultations avec un kalachnikov. En avril, l'OAS lance une attaque contre sa clinique avec des bombes incendiaires et un commando de tueurs. Jean-Marie Larribère réussit à s'enfuir. Il rejoint provisoirement Rocher Noir (Boumerdès) où est installé le Gouverneur français en Algérie, depuis l'insurrection de l'OAS et des officiers putchistes, puis le gouvernement provisoire de l'Algérie indépendante, puis à Oran où il réinstalle sa clinique dans la Médina jdida des quartiers algériens musulmans où il opère et soigne les victimes de l'OAS.  

Lucette épouse en 1963 Bachir Hadj Ali qui, plus tard, est à la tête du PAGS, continuant sans être légalisé le PCA.

Ils habitent une maison, appartenant au PCA, située à Hussein Dey, banlieue à l’est d’Alger. Ils y recueillent les 2 garçons de Bachir.

Les enfants de Lucette viennent y passer les vacances scolaires et vivent en France avec leur père Robert Manarache.

Elle est professeur d’histoire et géographie au lycée El Idrissi à Alger, mais rattrapée par l’arabisation des enseignements, elle est intégrée à une équipe pédagogique, chargée de concevoir les programmes du secondaire, puis elle finit sa carrière comme assistante du Président de l’université.

Le décret lui reconnaissant la nationalité algérienne n’est signé qu’en 1967.

À cette date, elle est dans les affres de la séparation et de l’inquiétude pour Bachir Hadj Ali interné de camp en camp après torture aux lourdes conséquences qu'il racontera dans dans son essai témoignage "L'arbitraire". 

Il a été arrêté en 1965 pour avoir formé avec la gauche du FLN l’opposition clandestine au coup d’État de juin 1965, l’ORP (Organisation de la Résistance populaire).

Gravement affaibli, Bachir Hadj Ali ne retrouve la liberté complète qu’en 1974.

Après sa mort en 1991, Lucette Larribère reste à Alger collaborant bénévolement à la relance d’Alger Républicain. Elle reste à Alger jusqu’à la fin de 1994 quand, menacée par les islamistes, elle se réfugie en France. Quand la situation se normalise, revenue en Algérie, elle milite au sein du Rassemblement Algérien des Femmes Démocrates.

Elle revient définitivement s’installer en France en 2009 et s’installe dans une résidence pour personnes âgées à La Seyne-sur-Mer.

En 2002, sous le titre Lettres à Lucette, elle veille à la publication, moyennent quelques coupures politiques, des lettres de prison à sa Safia, comme il la nomme, sa très chère épouse et sa vie. On peut y lire aussi les penchants culturels de Lucie Larribère, des rappels d’histoire familiale militante et sa fidélité au communisme.

Elle a risqué sa vie, a été séparée des siens, a perdu des amis sous la torture ou lors des « ratonnades », mais jamais elle ne renonça. Son combat s’est poursuivi inlassablement dans l’Algérie indépendante. Notamment auprès des femmes, pour l’égalité citoyenne et contre les intégrismes. Comme le retrace son ouvrage, publié en 2011, "Itinéraire d’une militante algérienne"(éditions du Tell), Lucette n’aura eu de cesse de militer et de mener son engagement jusqu’au bout pour les causes émancipatrices.

Ceux qui ont eu la chance de la connaître se souviendront aussi sans doute de son humour et de sa ténacité. Et de son sourire.

 

Sources:

Itinéraire d'une militante algérienne, Lucette Larribère Hadj Ali, éditions Tell, 2011: document accessible sur internet: https://www.socialgerie.net/spip.php?article1447#9

https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/deces/lucette-larribere-hadj-ali-militante-anticolonialiste

Mémoire Algérienne, Henri Alleg, Stock 2005

Article de René Galissot dans le Maitron: 

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/larribere-lucie-appelee-lucette-dictionnaire-algerie/, notice LARRIBÈRE Lucie appelée Lucette [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 6 avril 2014, dernière modification le 18 juin 2024.
 
Article du PCF Pyrénées Orientales https://66.pcf.fr/100902
 

 

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 06:00
Anticolonialisme : Il aurait eu 100 ans aujourd’hui, « Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale », raconte son élève, Alice Cherki

Elle a rencontré Frantz Fanon, dont on fête le centenaire de la naissance, travaillé et milité avec lui en Algérie. La psychiatre et psychanalyste livre ici un témoignage précieux d’une page d’histoire qui n’a pas fini de s’écrire et fait écho aux jeunes générations.

Latifa Madani L'Humanité 17 juillet 2025 

Née dans une famille juive algérienne, Alice Cherki s’est engagée dans les années 1950 en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Elle a exercé comme interne dans le service de Frantz Fanon, à l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie. Une expérience déterminante dans sa vie personnelle et professionnelle.

La psychiatre et psychanalyste a notamment publié Frantz Fanon, portrait (Seuil, 2000) ou encore la Frontière invisible, violences de l’immigration (Crépuscules, 2007). À la veille du centenaire de la naissance de l’auteur des Damnés de la terre, elle a bien voulu accorder un entretien à l’Humanité.

Comment et pourquoi avez-vous rejoint, à la fin de l’année 1954, le service de Frantz Fanon à l’hôpital de Blida-Joinville ?

ll y a eu cette fameuse conférence sur la peur et l’angoisse de Fanon qui venait d’arriver en Algérie organisée par l’Association de la jeunesse algérienne pour l’action sociale (Ajaas). J’ai fait partie des étudiants qui devaient assurer le service d’ordre et déjà, ce jour-là, devant la violence des Européens que l’on appellera plus tard pieds-Noirs, nous étions sidérés.

Comme chez beaucoup de jeunes de notre âge, cette violence a laissé une trace très forte. Frantz Fanon, lui, nous avait tous beaucoup impressionnés. Un de mes amis lui a fait savoir que je souhaitais travailler avec lui. Huit jours après, j’apprends qu’il avait répondu : qu’elle vienne à Blida.

 

Nous connaissions mal son travail à ce moment-là. Ils étaient très peu à avoir lu Peau noire, masques blancs (1952), une œuvre majeure. Ces propos résonnèrent pour tous les jeunes que nous étions, pour qui ni le marxisme de l’époque prônant la libération de la classe ouvrière avant toute autre libération, ni l’existentialisme ne répondaient à ce que nous vivions de la situation coloniale.

Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale non seulement sur chaque individu colonisé, mais sur toute une société. Et nous étions très peu à avoir lu son article sur « le Syndrome nord-africain », paru en 1951 dans les Temps modernes.

Pouvez-vous expliquer ce qu’est le syndrome nord-africain ?

C’est le lien entre privations, déshumanisation et troubles psychiques. Fanon, le Martiniquais, savait ce qu’était le racisme. Il avait fait ses études à Lyon et avait eu en consultation des ouvriers immigrés maghrébins, notamment algériens, qui vivaient dans des foyers. Ils étaient sans famille, sans droits, on peut dire qu’ils étaient sans passé et sans avenir. Ils souffraient de ce que les médecins appelaient la « coulchite », le fait d’avoir mal partout.

Les médecins voulaient que leurs patients leur indiquent précisément l’organe où ils avaient mal. Ils ne réalisaient pas que la souffrance allait au-delà d’un simple organe, que nous étions en présence d’une sorte de désespérance humaine, d’une souffrance psychique totale. Dans son article retentissant, Fanon expliquait le regard colonial des psychiatres sur les ouvriers nord-africains et plus particulièrement algériens.

À son arrivée en Algérie en 1953, il reçoit en pleine face cette réalité : la colonie de peuplement dans toute sa rigueur et les thèses du docteur Maurice Porot faisant des « indigènes musulmans », comme ils étaient appelés, des individus dominés non par le cortex mais par le sous-cortex, impliquant toutes sortes de tares : paresseux, violents, incapables de raisonnements et j’en passe.

Qu’avez-vous vu et observé lorsque vous êtes arrivée dans l’établissement psychiatrique ?

Fanon avait en charge le service des femmes européennes et des hommes « indigènes musulmans ». Ces deux services étaient en pleine mutation. On venait tout juste de supprimer les camisoles de force. Charles Géronimi, qui est devenu mon époux plus tard, m’a raconté qu’on attachait des hommes aux arbres pour les calmer. Il y avait encore l’uniforme, on mettait les tuberculeux et les schizophrènes dans des caves avec de la paillasse, on leur jetait la nourriture par une lucarne. Les infirmiers psy étaient des gardiens plus que des soignants.

Dans le service des femmes, il y avait déjà les ateliers de couture, de peinture, etc. Chez les hommes, c’était plus compliqué. Mais Fanon y est arrivé. C’était une petite révolution. Il avait le souci de les sortir de l’aliénation en tenant compte de leurs référents culturels et historiques. Il avait fait rouvrir la petite mosquée qui servait de grenier à foin. Il a fait installer un café maure, des jeux de dominos et amené des musiciens chaâbis. Et, surtout, il a créé une école d’infirmiers. Ils étaient engagés soit au Parti communiste soit au MTLD de Messali Hadj.

En quoi ce qu’a fait Frantz Fanon était-il révolutionnaire ?

Je n’ai pas oublié cette anecdote. Un jour, alors que Fanon approche vers lui, un infirmier cherche à dissimuler le bout de pain qu’il est en train de manger. Fanon lui dit mais pourquoi le cacher, au contraire, partagez-le avec un de vos malades. Pour cet infirmier, ce fut une révélation, il se mit à admirer son chef de service et racontait souvent cette histoire.

Fanon était contre les lobotomies, très en vogue à l’époque. Il les empêchait systématiquement là où il le pouvait. Lorsqu’il fallait recourir aux électrochocs, car il n’y avait pas d’autre alternative, il fallait être auprès du patient et lui parler à son réveil.

Tout cela était à des milliers de kilomètres de la pratique asilaire de l’hôpital de l’époque. Oui, c’était une petite révolution au grand dam des conformistes et conservateurs. Et puis, j’ai découvert comment Frantz Fanon a appliqué la social-thérapie que lui avait enseignée à l’hôpital de Saint-Alban en Lozère son professeur et mentor, François Tosquelles, un antifranquiste et précurseur de la psychothérapie institutionnelle.

Pouvez-vous expliquer en quoi consiste la social-thérapie ?

La social-thérapie consiste à avoir des liens non hiérarchisés entre soignants et malades, réaliser avec eux plusieurs activités de toutes sortes, théâtre, musique, jeux, etc., qui leur permettent, par exemple, de restituer des souvenirs enfouis, de retrouver le fil de leur histoire, de leurs traumatismes et de leurs délires.

L’institution devient soignante, les malades des pensionnaires, ils participent aux activités thérapeutiques. L’institution est pensée, conçue, dans sa globalité comme un élément thérapeutique actif. Fanon y a trouvé une alternative théorique et idéologique aux logiques mortifères de l’asile.

Le service du docteur Fanon a aussi servi à la cause des indépendantistes algériens. Vous vous êtes ainsi retrouvée en phase avec vos convictions ?

Oui, j’en ai peu parlé. Mon expérience traumatique durant la Seconde Guerre mondiale, alors que j’étais petite fille, m’a fait ouvrir les yeux sur la société dans laquelle je vivais. J’avais été expulsée de l’école parce que juive lorsque le régime de Vichy a abrogé le décret Crémieux qui faisait des juifs d’Algérie des citoyens français.

Je disais avoir été victime de « racisme biologique », moi qui ne savais rien du « signifiant » juif. Ainsi s’inscrit un traumatisme, à savoir ne pas avoir de mots pour représenter ce qui se passe. Il y a un lien entre son expérience personnelle et son regard sur la société qui l’entoure.

Assez vite j’ai relié mon cas aux autres cas de marginalisation et de déshumanisation, principalement celui de la condition de colonisé. J’ai observé très tôt la ségrégation coloniale : des espaces réservés aux Européens et d’autres à ce qu’on appelait alors les Arabes ou les musulmans. Même à l’université, il y avait cette partition.

Votre expérience à l’hôpital de Blida-Joinville a-t-elle été aussi déterminante dans votre engagement personnel que dans votre parcours professionnel ?

Étudiante, j’étais déjà engagée, notamment avec l’Association de la jeunesse algérienne pour l’action sociale, Ajaas. Je distribuais des tracts, fournissais des médicaments à des jeunes militants. Après novembre 1954, l’année 1955 marque un tournant.

Les maquis sont déjà constitués, notamment dans la wilaya 4, où de nombreux jeunes d’Alger, garçons et filles, sont montés. J’en ai connu qui ont rejoint le maquis. Et puis, tous mes amis, dont Daniel Timsit, Jacques Azoulay, Albert Smadja, étaient aux Jeunesses communistes. J’étais déjà dans ce bain. J’ai acquis la conviction que l’indépendance de l’Algérie était nécessaire et inéluctable, c’était une évidence, un constat du réel.

À l’hôpital de Blida, le service de Fanon recevait, soignait et cachait des résistants. Ils venaient de nuit clandestinement. Je me souviens de l’un d’entre eux qui était malade d’avoir tué. C’est à la demande des maquis, qui ont besoin de confier certains jeunes à un psychiatre, que le groupe Amitiés algériennes a pris contact avec Fanon. Ils avaient eu des échos de sa révolution à l’hôpital psychiatrique.

Leur demande d’aide a concerné, dans un premier temps, la fourniture de médicaments. Après, il s’agissait de recevoir des maquisards pour les soigner psychiquement, ensuite on recevait aussi des blessés. L’accueil s’est ensuite fait également dans un service de jour que Fanon avait réussi à créer. Il avait même invité le professeur Porot à l’inauguration. Pourtant, la situation était explosive, elle le sera encore plus en 1956.

Quel était le contexte politique à ce moment-là ?

En 1955, Fanon comme beaucoup d’entre nous, est dans l’attente et l’espoir de l’issue de négociations secrètes. Mais il y eut le départ de Pierre Mendès France et l’arrivée, en février 1956 à Alger, de Guy Mollet, accueilli par des tomates, puis celle du général Lacoste. Le vote des pouvoirs spéciaux a bouleversé le paysage et fini par anéantir l’espoir d’une solution pacifique.

Pour beaucoup d’entre nous, l’engagement devint de plus en plus évident. L’hôpital psychiatrique, dénommé « le nid des fellaghas », va connaître une succession de perquisitions et d’arrestations. Charles Géronimi et moi-même décidons de partir avant d’être arrêtés.

Nous tenons jusqu’en janvier 1957, alors que Fanon a déjà envoyé sa lettre de démission et a été expulsé. Nous nous retrouvons en Tunisie. Fanon rejoint le FLN et adhère à la plateforme de la Soummam, qui configurait le projet de société de l’Algérie indépendante.

Qu’avez-vous tiré et retenu personnellement d’une telle expérience ?

Mon expérience a été une rencontre avec ce à quoi j’aspirais. J’ai expérimenté le soin psychiatrique lié à l’action militante : l’aide concrète aux combattants algériens et les soins aux personnes souffrant de problèmes psychiatriques dus à la guerre. D’où mon intérêt à la psychanalyse des grands traumatismes des guerres mondiales et des colonisations et aux enjeux psychiques des silences de l’histoire, de l’exil et de la transmission.

Mon parcours professionnel a concerné surtout les descendants, sur deux et trois générations, des violences et guerres coloniales, de part et d’autre de la Méditerranée et plus particulièrement d’Algérie. Cette histoire les a tous marqués côté français et côté algérien. On n’en a pas fini avec elle.

En tout cas, une chose est sûre, l’Algérie s’est inscrite dans mes traces. D’ailleurs, je m’identifie facilement aux femmes algériennes qui viennent me parler. Arrivée en France, on me regardait comme « la belle exotique ».

Fanon a été très important pour les jeunes que vous étiez. Aujourd’hui, en 2025, à l’heure de son centenaire, on observe un vif intérêt de la jeunesse pour Fanon. Cela se traduit dans la musique, au cinéma, dans la recherche. Comment expliquez-vous une telle résonance ?

Sa vision, son œuvre, ses écrits, son action sont des références. Le militant politique, le révolutionnaire, le clinicien, a mis au cœur de sa pensée et de son action la quête de solutions pour sortir de l’aliénation et créer des repères pour advenir comme être humain.

Il laisse un message fort : à savoir que l’aliénation concerne non seulement une société, mais aussi chaque individu. Son maître mot était la libération de l’homme sur tous les plans, individuel et collectif. Toutes les libérations étaient liées : celle de l’aliéné, des femmes, du peuple.

Je me permets de vous citer cette phrase extraite de la lettre de démission qu’il adressa, fin 1956, au ministre résidant, le gouverneur général de l’Algérie, Robert Lacoste. : « La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire, que placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. »

Anticolonialisme : Il aurait eu 100 ans aujourd’hui, « Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale », raconte son élève, Alice Cherki
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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 06:00
La petite fille d’Hiroshima – Poème de Nazim Hikmet
La petite fille d’Hiroshima – Poème de Nazim Hikmet

Il y a 80 ans l’horreur d’Hiroshima et NagaszakiLe poème « Hiroshima Child » (La petite fille), écrit par le poète communiste turc Nazim Hikmet en 1956, fait référence à l’horreur des crimes les plus barbares du 20ème siècle – le largage de la bombe atomique par les impérialistes américains à Hiroshima et Nagasaki, respectivement les 6 et 9 août 1945. L’objectif réel de ce crime impérialiste était d’intimider les peuples, d’envoyer un « message » à l’Union soviétique et au mouvement communiste naissant, car la Seconde Guerre mondiale était en fait déjà terminée et l’utilisation d’armes nucléaires n’a joué aucun rôle dans son issue. Plus de 300 000 personnes sont mortes à cause des bombes et des millions ont été affectées par la radioactivité dans les années qui ont suivi. La « petite fille » d’Hiroshima parle d’une fillette de 7 ans qui a péri pendant l’holocauste nucléaire. De nombreux chanteurs et musiciens du monde entier ont interprété ce poème dans différentes versions.

La petite fille d’Hiroshima

Je viens et me tiens à chaque porte
Mais personne ne peut entendre mon pas silencieux
Je frappe et pourtant je reste invisible
Car je suis morte, car je suis morte

Je n’ai que sept ans, mais je suis morte
A Hiroshima, il y a longtemps
J’ai sept ans aujourd’hui comme j’avais sept ans alors
Quand les enfants meurent, ils ne grandissent pas.

Mes cheveux ont été brûlés par les flammes tourbillonnantes.
Mes yeux se sont assombris, mes yeux sont devenus aveugles
La mort est venue et a réduit mes os en poussière
Et celle-ci a été dispersée par le vent.

Je n’ai pas besoin de fruits, je n’ai pas besoin de riz
Je n’ai pas besoin de sucreries ni même de pain
Je ne demande rien pour moi.
Car je suis morte, car je suis morte.

Tout ce dont j’ai besoin, c’est de la paix.
Vous vous battez aujourd’hui, vous vous battez aujourd’hui
Pour que les enfants de ce monde
puissent vivre, grandir, rire et jouer.

Nazim Hikmet

 

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