"Alger Républicain" ne connaîtra un nouveau départ qu'après 7 ans d'interdiction pendant la e guerre d'Algérie, à l'Indépendance, en 1962.
A l'heure de l'indépendance, Henri Alleg, torturé par l'armée française, qui a exécuté son ami le mathématicien Maurice Audin, Henri Alleg l'inoubliable auteur de "La Question", est évadé de la prison de Rennes, où sera également enfermée Djamila Boupacha, défendue par l'avocate Gisèle Halimi, et réfugié à Prague.
Boualem Khalfa est évadé, et clandestin en France. Abdelhamid Benzine a été fait prisonnier au maquis comme Jacques Salort.
Le numéro 1 du nouvel "Alger républicain" est daté des mardis 17 et mercredi 18 juillet 1968. En réalité, il est rédigé plus de 15 jours avant. Les communistes algériens n'ont pas l'accord du GPRA et du FLN pour faire reparaître le journal mais ils décident de passer outre, sachant que des centaines de milliers d'Algériens attendent la reparution du journal principal de grande diffusion qui défendait des idées anticolonialistes avant la guerre d'indépendance. Ce sont des ouvriers de "La Marseillaise" organe régional du PCF dans le sud de la France qui vont préparer ce premier numéro d'Alger Républicain nouvelle formule.
Un titre barre la première page: "Unis comme pendant la guerre de libération nationale, en avant pour l'indépendance, pour la construction de la République algérienne, pour la démocratie, la justice et le progrès!".
Henri Alleg, dans son dernier livre de mémoire, "Mémoire algérienne" (Stock, 2005) , rappelle les termes de cet éditorial:
"Une Algérie détruisant les séquelles du colonialisme, offrant à tous, quelle que soit leur origine, les mêmes droits et les mêmes devoirs, avançant hardiment dans la voie de la démocratie, de la justice et du progrès... Une Algérie où la terre appartiendra enfin aux fellahs, aux ouvriers agricoles, où les richesses essentielles seront la propriété du peuple tout entier...".
L'accent était mis sur la nécessité d'une large démocratie et du respect de la diversité des opinions:
"Il est normal et utile que des nuances de pensée existent et s'expriment et c'est dans la libre discussion entre patriotes, tous également soucieux des intérêts de la patrie, que s'élaboreront les solutions les meilleures aux problèmes posés. Plus large et plus libre sera la discussion, plus clairs et plus nets apparaîtront à chacun les dangers à éviter et les objectifs à atteindre, plus profonde sera la mobilisation populaire autour d'eux et plus ferme sera l'autorité intérieure et extérieure du nouvel État algérien".
Nous avons retrouvé l'original de ce n°1 d'Alger Républicain nouvelle formule, rédigé essentiellement par Henri Alleg, et publié en accord avec Salort et Benzine à Alger.
"Alger Républicain" a troqué son en-tête bleu d'autrefois pour la couleur nationale de l'Algérie indépendante: le vert.
Le nouvel "Alger républicain" de l'Algérie nouvelle, toujours dirigé par Alleg et Benzine (Khalfa n'est pas encore rentré de France) tire à 80 000 exemplaires, un nombre d'exemplaires inégalé pour le journal progressiste et communiste.
Ce tirage allait s'avérer insuffisant, bien que l'absence d'un service de messagerie allait en limiter la diffusion à Alger et sa banlieue. Le journal fut acclamé par des clameurs de joie dans les quartiers d'Alger: "Haoua dja Alger'publicain mta'na!" ("Notre Alger Républicain est revenu!"). Il est placardé sur les murs par des mains inconnues et bénévoles, collés dans les halls et devant les immeubles des cités HLM à Diar El Mahçoul, et au Clos Salambier.
Les premiers mois, le tirage d'Alger Républicain de l'indépendance varie entre 80 000 et 100 000 exemplaires pour se stabiliser, après la parution de quotidiens du FLN dans les régions d'Oran et de Constantine, autour de 65 000 à 70 000 exemplaires, tandis que l'organe centrale du FLN, "Le Peuple" ("Ech Chaab" dans la version arabe) ne parvient pas à dépasser les 15 000 ou 20 000 exemplaires. L'étendue de la diffusion fait à cette époque d'"Alger Républicain" le plus grand quotidien d'Algérie.
Le journal sera de nouveau de nouveau interdit au moment du coup d’État de Boumediene en 1965 faisant suite à l'interdiction du PCA en novembre 1962. Il reparaîtra à la fin des années 80 et pendant les années 90 au moment où les militants communistes du PAGS sortent de la clandestinité mais devra paraître dans un contexte où ses journalistes et équipes peuvent être la cible d'attentats terroristes islamistes.
Ismaël Dupont
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