Lucien Hanoun est né le 19 septembre 1914 à Ouled Rhiou en Oranie (à Inkerman selon le JO de la République Algérienne du 9 août 1963.
Le père de Lucien Hanoun, Désiré Nessim Hanoun, parti au front dans son uniforme de Zouave dès le déclenchement du conflit mondial, est mort à la guerre en 1915 en Serbie où il combattait dans l’armée française. C’est-à-dire par une mort : celle de son père, .
Pupille de la nation, le jeune garçon va pouvoir poursuivre des études, formé à l’école républicaine française. Les grands parents et parents, Juifs d’Oranie, parlaient arabe à la maison. Laïc anticlérical, le second mari de sa mère le libère de toute marque religieuse et confirme son attachement aux philosophes du XVIIIe siècle et au progressisme des Lumières. Mais L. Hanoun ne pratique plus l’arabe. Il va au lycée d’Alger puis en khâgne au lycée Lakanal à Sceaux près de Paris. Il devient professeur de français. Après avoir fait partie des étudiants socialistes qu’il quitte au moment de la guerre d’Espagne, il adhère au PCF en 1938.
Il est mobilisé en 1939 à Alger. Au sortir de l’armée en 1940, il est nommé à Sidi-Bel-Abbès, avant d’être exclu de l’Éducation nationale par application des lois raciales de Vichy ; son frère et ses sœurs sont chassés du lycée français.
Pierre-Jean Le Foll Luciani précise dans son article sur Lucien Hanoun:
"Âgé de 26 ans en 1940, Lucien Hanoun n’est alors juif que par son ascendance et par assignation. Ni la pratique religieuse, ni la langue arabe, deux éléments fondamentaux dans la judéité de ses parents, ne lui ont en effet été transmis ; mais dès son plus jeune âge, il a assisté à des manifestations d’antisémitisme de la part d’Européens, et s’est imaginé un jour sortir un revolver pour venger la dignité d’un cousin traité de « sale juif » par un fils de colon sur un terrain de football de Oued Rhiou. Avec le régime de Vichy, l’assignation se durcit : déchu de la citoyenneté française et désormais considéré comme un « indigène israélite », il est révoqué de l’enseignement le 18 décembre 1940 – un jour dont il rappellera la date exacte dans un courrier au préfet d’Alger après son internement au camp de Lodi en 1956. En 1941, avec d’autres enseignants juifs révoqués, il rejoint le lycée Maïmonide, mis en place pour accueillir les enfants juifs exclus des écoles. Il s’y trouve en contact avec des jeunes bouleversés par les discriminations, dont certains, à l’image de Daniel Timsit, entament une précoce politisation. Chargé par le Parti communiste algérien (PCA) clandestin de diriger les Jeunesses communistes d’Alger, Lucien chapeaute un réseau de quelques dizaines de jeunes garçons et filles, parmi lesquels son demi-frère Ulysse et sa demi-sœur Armide, déjà visée à l’âge de 15 ans par une perquisition au domicile parental. Malgré le débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942 à Alger – de l’imminence duquel Lucien a été informé par des collègues impliqués dans sa préparation –, les discriminations raciales continuent. Mobilisé dans les unités de pionniers israélites, au sein desquelles les juifs sont privés d’armes et astreints à des tâches subalternes, il est encadré par des officiers français racistes et fascisants ; après la dissolution des unités de pionniers, et malgré sa volonté de participer au combat armé, il est comme beaucoup de juifs tenu à l’écart des unités combattantes lors des campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne."
Clandestinement à Alger, Lucien assure des cours au collège d’enseignement organisé par des familles juives.
En 1944, il est rappelé dans l’armée française d’Afrique du Nord ; il fait la campagne de France dans l’intendance.
Démobilisé en août 1945, il enseigne successivement à Sidi-Bel-Abbès, Boufarik, puis Alger.
Communiste et militant du Mouvement de la paix, il devient, en 1952, secrétaire de la cellule de la Casbah.
Pierre-Jean Le Foll Luciani raconte:
"Le cœur de sa vie militante débute alors, et après des années de focalisation antifasciste, elle se centre désormais sur la question coloniale. Secrétaire de la section du PCA de la Casbah, il devient un personnage familier pour les habitants du quartier. Car Lucien est un militant de terrain, ancré dans son quartier et à l’écoute de ses résidents. Dans une Casbah profondément nationaliste et où les communistes se heurtent parfois à une certaine hostilité, la tâche n’est pas évidente, d’autant plus que les communistes « musulmans » sont peu nombreux à y militer ouvertement. Mais Lucien Hanoun s’accroche. I
ll parcourt les petites placettes et les ruelles pour y vendre Liberté et El Djazaïr El Jadida à la criée, s’essayant à quelques slogans en arabe avec un accent dont son camarade Tayeb Bouhraoua affirmait 60 ans plus tard avec amusement qu’il plaisait beaucoup dans la Casbah.
Il assure des meetings improvisés bilingues avec son camarade Mahmoud Latrèche, qu’il porte parfois sur ses épaules à l’entrée des cafés maures. Il fait cotiser pour le parti des petits commerçants musulmans et juifs de la rue de la Lyre, et anime devant des centaines d’Algériens des projections de films en arabe dans les cinémas du quartier. Il est régulièrement gardé à vue par la police pour ses activités de propagande, comme pour ce tract rendant hommage en mars 1950 aux « dockers d’Algérie [qui] montrent à tous les Algériens le chemin de la lutte pour la Libération Nationale » en refusant de charger du matériel militaire à destination de l’Indochine en guerre. Et il observe les déboires des résidents algériens depuis sa fenêtre ou l’entrée de son immeuble, se tenant prêt à intervenir contre l’expulsion de locataires ou l’arrestation de militants.
À l’été 1954, il va à la rencontre de femmes algériennes qui se voient refuser l’inscription de leurs enfants dans l’école du boulevard, où il fut lui-même scolarisé dans les années 1920, et les aide à s’organiser en comité pour porter leurs revendications auprès des autorités."
Il est sanctionné par l’administration académique, pour son action à vouloir élargir la scolarisation des enfants algériens. Le PCA recrute peu cependant parmi les Algériens de la Casbah, aussi les réunions de cellule se tiennent en dehors. À son sens, les communistes qui se veulent Algériens, le sont un peu par procuration ; il espère néanmoins dans une Algérie algérienne progressiste.
Au printemps 1955, par l’intermédiaire d’André Moine, le PCA et le PCF s’accordent à lancer en Algérie un journal pour les soldats français du contingent.
Ils font appel à Alfred Gerson (de son vrai nom Sepcelevitius) qui, à Paris, est chargé du journal édité par le PCF, Soldat de France.
Parce que Lucien Hanoun s’est fait remarquer en tant que responsable de la diffusion de Liberté, l’hebdomadaire du PCA, il est adjoint à Alfred Gerson, pour être le rédacteur de la feuille périodique La Voix du soldat qui répond en petit à la propagande militaire du journal Le Bled (fabriqué dans les anciens locaux occupés d’Alger Républicain).
Alors que le propos est de s’adresser aux soldats de France (« fils du Peuple de France ») pour les faire adhérer à la campagne communiste pour la paix en Algérie et donc la fin de leur service, Lucien Hanoun a fort à faire pour glisser des informations sur la société et la résistance algérienne, bien qu’il soit l’unique rédacteur.
Dix-sept numéros paraissent de septembre 1955 à novembre 1956 ; la publication prend fin quand il est arrêté.
On peut lire dans le Deuxième Tome de La Guerre d'Algérie, sous la direction d'Henri Alleg (Des promesses de paix à la guerre ouverte, Temps actuels, 1981)
"En 1955 - après des contacts avec le Parti communiste français, fort notamment de son expérience de la guerre d'Indochine et du travail politique dans l'armée - le Parti communiste algérien a la préoccupation de contacter les jeunes militaires qui, toujours plus nombreux, arrivent de France. Lucien Hanoun, professeur de français au collège du Champ-de-Manoeuvres, est chargé de ce travail. Il consulte le Dr Camille Larribère, un des fondateurs du P.C.A. Il se rend à Constantine, à Oran, à Blida.
Lorsque la dissolution du P.C.A est décrétée par le gouvernement, le 12 septembre 1955, le réseau est déjà en place et fonctionne parallèlement au P.C.A qui tente, de son côté, de se reconstituer dans la clandestinité. En septembre, sort le premier numéro de "La Voix du soldat". Il s'adressait aux soldats, sous-officiers et officiers de l'armée française et : "les appelait à prolonger sur le sol algérien la lutte de la classe ouvrière et du peuple français pour la paix et l'indépendance, pour l'amitié entre le peuple algérien et le peuple français".
Le réseau essentiellement composé à dessein de militants d'origine européenne, est mis en place à partir d'Alger, mais s'étend à toutes les régions de l'Algérie (suivant le découpage administratif français). Les contacts restent extrêmement difficiles et dangereux avec les soldats qui subissent une pression politique et psychologique très forte.
Massu, dans son livre "La Bataille d'Alger", nous fait savoir que les militants sont activement recherchés en tant que réseau organisé et laisse supposer que des résultats positifs ont été obtenus dans le contingent: "Le P.C.A édite une espèce de torchon clandestin appelé "La Voix du soldat" visant à démoraliser les soldats français servant en Algérie. Depuis des mois, les services de police prévoient un pot monstre pour le jour où ils "cravateront" l'imprimerie clandestine de "La Voix du soldat" (...) C'est chose faite (...) La collusion F.L.N/ P.C.A était bien connue, ajoute Massu"
Le journal tira jusqu'à 1200 exemplaires en un mois. Il parut de septembre 1955 à la dissolution du réseau en février 1957.
Un simple recto-verso, quelques fois deux feuillets de format 21 x 31, sortis sur un appareil de polycopie constitué par un rouleau à encre, grâce auquel, numéro après numéro, sort le journal que tape et tire une militante dont, paradoxalement, le fils est un commandant militaire en exercice (entretien avec Lucien Hanoun). Quelques centaines de numéros à chaque fois. Pas plus. Mais qui, transportés dans d'autres régions par des cheminots communistes, étaient susceptibles d'être reproduits sur place. La diffusion d'un tel matériel auprès des soldats ne pouvant, sauf exception, se faire directement, les militants s'efforçaient de déposer "La Voix du soldat" dans les cafés et restaurants fréquentés par des militaires, ou quelquefois, effectuaient des lancées de journaux par-dessus le mur des casernes, une action limitée donc, mais qui, par son caractère, ne laisse pas d'inquiéter les autorités militaires.
Alfred Gerson participe à l'élaboration du projet et à sa mise en œuvre. Pendant des années, en France, il a eu pour tâche, avec d'autres, de faire comprendre aux soldats, dans des casernes, l'iniquité des guerres coloniales et particulièrement celle du Viêt-nam. Il a été partie prenante dans la confection et la distribution de "Soldat de France", édité par le P.C.F. Celui-ci et le P.C.A se sont mis d'accord pour qu'il mette son expérience technique et politique au service de "La Voix du soldat". Aussi a t-il pris contact avec André Moine et Lucien Hanoun au milieu de 1955".
(La Guerre d'Algérie. Sous la direction d'Henri Alleg. Tome 2, Des promesses de Paix à la guerre ouverte. p. 486-487)
André Moine dans son livre de mémoire, La guerre d'Algérie, parle lui de 17 numéros de "La Voix du soldat" sortis entre octobre 1955 et mars 1957, soit environ un par mois, avec des tirages allant de quelques centaines à un millier d'exemplaires distribués dans les régions (Editions sociales, 1979, p. 151)
Lucien Hanoun travaille en étroite collaboration avec Alfred Gerson, embauché comme ajusteur aux Ateliers Durafour à Hussein-Dey, et avec Omar Djeghri, dit Simon, 27 ans, militant du PCA à Constantine, qui avait dû rejoindre Alger, un ami d'Henri Alleg qui sera massacré par ses tortionnaires à la villa Sésini après son arrestation. C'était le seul Algérien "musulman" de l'équipe de "La Voix du Soldat".
En novembre 1956, Lucien Hanoun est arrêté. Suspect, il est d'abord expédié au camp de concentration de Lodi, puis enlevé par les Paras qui l'amènent au camp de triage de Beni-Messous, à la disposition du tortionnaire, le capitaine Faulques. Roué de coups, Lucien Hanoun constate que les bourreaux de la villa Sésini n'ont rien à apprendre de lui. Ils connaissent l'organigramme et l'organisation de "La Voix du Soldat". Il n'est pas torturé.
L'Humanité signale immédiatement l'enlèvement de Lucien Hanoun. Des anciens condisciples et collègues du lycée Lakanal, des personnalités comme Jean Guehenno interviennent en sa faveur.
Hanoun est déféré devant un juge d'instruction cinq mois après son arrestation. Autour de lui, et avant lui, à la villa Sésini, tous ses camarades ont été affreusement torturés.
Omar Djeghri, dit Simon, 27 ans, seul collaborateur Algérien de souche de la Voix du Soldat est lui porté disparu. Il a été exécuté après ses tortures à la villa Sésini.
Il connaît les sévices dans les centres de tri et à la villa Sésini, les prisons de Barberousse (Serkadji) et de Maison-Carrée (El Harrach), puis la détention à Berrouaghia et d’autres camps moins sévères où il peut donner des cours. Condamné à quatre ans de prison, il est transféré à Marseille à la prison des Baumettes, alternant moments de grèves et cours sous surveillance du FLN. À sa sortie, le PCA lui demande en mars 1961, de revenir à Alger dans la clandestinité.
Après l’indépendance, refusant d’être tenu pour coopérant français, fait citoyen algérien en 1963, il reprend l’enseignement et plus encore l’action syndicale à la FTEC-UGTA.
Pierre Jean Le Foll-Luciani note:
"Dès avant l’indépendance, Lucien Hanoun sait donc que la reconnaissance comme « vrais Algériens » des communistes, particulièrement non musulmans, s’avérera difficile. Il n’en bataille pas moins dans les premiers mois de l’Algérie nouvelle pour cette reconnaissance, en refusant d’être considéré comme un coopérant français et en s’élevant contre les dispositions restrictives du code de la nationalité algérienne de mars 1963 envers les non-musulmans. Jouant finalement le jeu de la demande de nationalité algérienne – qu’il obtient en juillet 1963 – et du titre d’ancien moudjahid – qui lui est reconnu en mars 1965 –, il poursuit son militantisme dans le mouvement syndicaliste enseignant et adhère au FLN après l’adoption de la charte dite socialiste d’Alger par le parti unique en 1964. Refroidi par le coup d’État de Boumediene en 1965 et par une politique d’arabisation qui le marginalise en tant qu’enseignant de français et non-arabophone, il s’éloigne du FLN et se résigne à quitter l’Algérie en 1967. Continuant son militantisme communiste en France, il n’aura de cesse d’avoir les yeux tournés vers le Maghreb, en s’impliquant notamment dans le soutien à l’autodétermination du Sahara occidental. Vivant une retraite paisible dans un appartement modeste de Vitry-sur-Seine, il confiait la joie qui le gagnait lorsqu’il parvenait à échanger quelques mots en arabe avec d’autres exilés de banlieue parisienne."
Lucien Hanoun a également continué à militer au sein de l'ACCA (Agir Contre le Colonialisme Aujourd'hui) dont il est membre fondateur avec Henri Alleg.
Lucien Hanoun s’est éteint le 7 avril 2018, à l’âge de 103 ans, après une longue vie partagée pour moitié entre l’Algérie et la France. Deux pays dans lesquels il avait fermement combattu pour ses idées, et qu’il considérait pareillement comme les siens.
Sources:
- Article de René Gallissot dans Le Maitron:
Pour citer cet article :
https://maitron.fr/hanoun-lucien-dictionnaire-algerie/, notice HANOUN Lucien [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 11 janvier 2014, dernière modification le 7 octobre 2024.
- Article de Pierre-Jean Le Foll-Luciani: "Vous, vous êtes un anti-Français ! " Le siècle de Lucien Hanoun (1914-2018)
https://www.trajectoires-dissidentes.com/2018/04/17/vous-vous-etes-un-anti-francais-le-siecle-de-lucien-hanoun-1914-2018/
- https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/a-voix-nue/lucien-hanoun-1-5-4373586