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8 novembre 2025 6 08 /11 /novembre /2025 07:00
« Que s’obscurcissent le ciel et la lumière » de Frédéric Paulin : dernier volet de sa tragédie libanaise - Sophie Joubert, L'Humanité, 5 novembre 2025
« Que s’obscurcissent le ciel et la lumière » de Frédéric Paulin : dernier volet de sa tragédie libanaise

Avec Que s’obscurcissent le soleil et la lumière, le romancier boucle sa trilogie consacrée au pays du Cèdre. Une plongée captivante et hyper-documentée dans les coulisses d’une guerre sans fin, aux allures de tragédie grecque.

Sophie Joubert  - L'Humanité, 5 novembre 2025

Il aura fallu près de 1 500 pages à Frédéric Paulin pour venir à bout de l’entreprise. Découpée en trois tomes parus entre août 2024 et septembre 2025, la trilogie de l’auteur rennais couvre quinze ans d’histoire du Liban, de 1975 à 1990, juste après l’accord de Taëf (1989), qui met officiellement fin à la guerre civile sans pour autant faire taire la violence.

Le dernier volet, qui s’ouvre sur l’attentat de la rue de Rennes et suit les derniers feux de la première cohabitation, ne décevra pas les aficionados. Il faut dire qu’il y a dans l’écriture de Frédéric Paulin, dans sa manière de mener son récit au pas de charge, avec quelques ralentis bienvenus, quelque chose de complètement addictif qui ferait passer les séries politiques de Netflix pour des bluettes mollassonnes.

Comme un contre-pied aux nouvelles formes de narration très séquencées, le romancier ose un long récit sans chapitres, une plongée en apnée dont on n’émergera qu’à la dernière page, sonné. Par un effet de construction qui s’apparente à du montage cut, l’auteur joue sur les allers-retours entre la France et le Liban, il tire simultanément les fils de plusieurs histoires où se débattent des figures réelles – le ban et l’arrière-ban de la justice et de la politique française – et des personnages de fiction récurrents.

La libération des otages au Liban

17 septembre 1986, le commissaire Nicolas Caillaux, la juge antiterroriste Sandra Gagliago, sa compagne, et Philippe Kellerman, ancien conseiller politique à l’ambassade de France à Beyrouth, arrivent à Montparnasse. Des hommes roulant à bord d’une BMW noire ont piégé une poubelle de la rue de Rennes, à Paris, avec de la limaille et des clous. Le bilan est lourd : sept morts et une centaine de blessés.

Très vite, les soupçons se portent sur Action directe, puis s’orientent vers la piste libanaise et les frères de Georges Ibrahim Abdallah qui, lui, croupit en prison depuis 1982. Malgré les incohérences révélées par l’enquête, Jacques Chirac, premier ministre de François Mitterrand, Charles Pasqua, son ministre de l’Intérieur, et ses sbires veulent détourner l’opinion publique des vrais coupables : l’Iran et le Hezbollah.

Comme en témoigne une chronologie éclairante à la fin de l’ouvrage, le roman puise dans une matière documentaire fournie, d’où émergent trois sujets majeurs : la guerre du Liban, les relations entre la France et l’Iran, et les agissements d’Action directe, jusqu’à l’arrestation le 21 février 1987 de Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron, Jean-Marc Rouillan et Georges Cipriani dans une ferme de Vitry-aux-Loges (Loiret).

Les lecteurs suffisamment âgés pour avoir vécu cette époque se souviennent certainement de la libération des otages au Liban – le journaliste Jean-Paul Kauffmann, les diplomates Marcel Carton et Marcel Fontaine –, accueillis sur le tarmac de Villacoublay par Chirac et Pasqua. Ou d’une interview de François Mitterrand, pas encore candidat à sa réélection, par une Christine Ockrent pugnace.

Dans un effet de réel saisissant, Frédéric Paulin fait pénétrer ses personnages dans les arrière-cours et les lieux secrets du pouvoir. La juge (fictive) Sandra Gagliago, travaille main dans la main avec Gilles Boulouque, l’un des premiers magistrats antiterroristes, visé par une polémique liée à la libération de Wahid Gordji, numéro deux de l’ambassade d’Iran.

Un ex-agent de la DGSE devenu « tueur de la République »

Côté libanais, la période couverte par ce troisième tome correspond à la guerre fratricide à laquelle se livrent les chrétiens, incarnés dans le roman par la famille Nada, Nassim, le patriarche, Édouard, chef militaire, et Michel, parti en France pour faire carrière en politique et qui grenouille avec les « Pasqua boys ». Malgré le déferlement de la violence, certaines scènes font sourire, comme la visite de Guy Béart et Jean d’Ormesson à Beyrouth pour soutenir le général Michel Aoun, lancé dans une bataille contre la présence syrienne au Liban.

Avec son lot de vengeances, de trahisons, de règlements de comptes et de crimes de sang, la trilogie libanaise de Frédéric Paulin s’apparente à une tragédie antique. Une impression que corroborent les titres à rallonge des trois volumes, Nul ennemi comme un frère, Rares ceux qui échappèrent à la guerre et Que s’obscurcissent le soleil et la lumière.

Qu’il s’agisse de Christian Dixneuf, l’ex-agent de la DGSE devenu « tueur de la République » ou de Nicolas Caillaux, flic rongé par son travail, les personnages masculins sont les instruments d’un fatum, un destin, qui semble les dépasser. Les femmes, elles, regardent les hommes tomber. S’il reste hors champ, le peuple libanais est le grand perdant d’un conflit dont les répliques parviennent jusqu’à aujourd’hui. Raison de plus pour plonger la tête la première dans cette somme qui dépasse les frontières du roman noir, presque un genre en soi.

Que s’obscurcissent le ciel et la lumière, de Frédéric Paulin, Agullo noir, 384 pages, 23,50 euros.

 

 

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