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18 août 2025 1 18 /08 /août /2025 07:02
Un bel article d'Amélie Poinssot sur Alban Lietchi, militant communiste qui a refusé de faire la guerre d'Algérie, et l'a payé par 4 années de prison, dans Médiapart
Bel article d'Amélie Poinssot dans Médiapart sur Alban Liechti, militant communiste qui a payé cher son acte de résistance absolu à la guerre colonialiste d'Algérie, dans une série sur les grandes figures pacifistes:
Alban Liechti, l’anticolonialiste à l’origine des refus de combattre en Algérie
À deux reprises, il a refusé, par anticolonialisme, de servir pendant la guerre d’Algérie. Alban Liechti a payé pour cela le prix fort : quatre années de prison. Ce qui ne l’a pas empêché, jusqu’à sa mort, l’an dernier, de militer pour la paix.
 
Amélie Poinssot - Médiapart 
 
17 août 2025
 
Il portait souvent une chemise à carreaux – il détestait les rayures, qui lui rappelaient l’univers carcéral. Et il ne parlait jamais des horreurs qu’il y avait vécues, en particulier dans la prison de Berrouaghia, en Algérie, réputée pour les sévices qui avaient cours à l’époque où il a été enfermé, à la fin des années 1950.
Alban Liechti, mort en août 2024 à Plaisir, dans les Yvelines, préférait arborer le sourire des joyeux optimistes. Pas question de s’apitoyer sur son sort, ni d’en tirer une quelconque gloire. Ce jardinier municipal qui fut le premier soldat français à dire « non » à la mobilisation en Algérie a pourtant fait quatre années de prison pour ce refus. Il ne fut libéré de ses obligations militaires que six ans après avoir été appelé, à la veille des accords d’Évian, le 8 mars 1962. Plus d’une quarantaine de jeunes soldats lui avaient alors emboîté le pas.
Mais quand il décide de désobéir, en juillet 1956, alors qu’il faisait son service militaire, Alban Liechti est complètement seul. Aucune voix ne s’élève publiquement contre l’envoi du contingent vers l’Algérie française, pour ce qui est officiellement appelé une « opération de maintien de l’ordre », démarrée près de deux ans plus tôt.
Il sait qu’il risque gros, et la décision est prise de commun accord avec sa famille, de fervents militants communistes installés à Sèvres, dans ce qui était alors la Seine-et-Oise. Alban est encarté depuis ses 14 ans et demi, il a huit frères et sœurs, et à la maison, où les tâches ménagères sont strictement réparties au sein de la fratrie, ça parle politique au quotidien. « Il ne s’est pas décidé sur un coup de tête, c’était très réfléchi, il avait demandé l’avis de nos parents », se souvient Laurence Chantrelle, sa sœur cadette, aujourd’hui âgée de 85 ans.
« Alban ne s’imaginait pas être le premier, dit aujourd’hui son fils, Vincent Liechti, à l’origine d’une exposition sur le parcours de son père qui tourne actuellement en région parisienne (voir sous l’onglet « Prolonger »). Il a d’abord pensé qu’un autre soldat refuserait, et qu’il pourrait faire comme lui. »
Une lettre au président Coty
Personne, cependant, ne fait le premier pas. Alors le jeune communiste se jette à l’eau, espérant susciter un élan collectif. Il commence par écrire une lettre au président du Conseil, Guy Mollet, pour demander un cessez-le-feu. Il parvient à la faire signer par une trentaine de camarades de son contingent.
Puis, c’est au président de la République René Coty que le jeune appelé écrit, le 2 juillet 1956, alors qu’il part pour l’Algérie. On y lit, déjà, toute sa clairvoyance sur cette guerre coloniale, à un moment où l’indépendance n’était pas du tout à l’ordre du jour : « Monsieur le président, ma compagnie doit partir ces jours-ci en Afrique du Nord. […] La guerre que font nos gouvernants au peuple algérien n’est pas une guerre défensive. Dans cette guerre, ce sont les Algériens qui combattent pour la paix et la justice. […] C’est pour cela que je ne peux prendre les armes contre le peuple algérien en lutte pour son indépendance. »
Plus de cinquante ans plus tard, dans le documentaire « Le refus : guerre d’Algérie 1954-1962 » qui retrace son choix, Alban Liechti, cheveux blancs tombant sur les épaules, revient sur ce geste comme s’il s’était agi d’une évidence. L’homme n’était pas donneur de leçons. D’un tempérament que ses proches décrivent aujourd’hui comme réservé, il n’a d’ailleurs jamais jugé ceux qui ont servi sous le drapeau français.
Pour sa part, il écoutait sa conscience, et cette mobilisation coloniale lui posait fondamentalement un problème. Alors il dit, sur le ton modeste et léger qui lui était familier : « Je ne voulais pas participer à une guerre où j’aurais eu à tuer ou à torturer des gens qui ne m’avaient rien fait et avec lesquels je me sentais très fraternel. Parce que moi, j’aurais été algérien, j’aurais été dans le FLN [Front de libération nationale – ndlr]. »
Malgré sa lettre, Alban Liechti est envoyé en Algérie. Sur place, il refuse donc de porter les armes. Il est aussitôt arrêté.
« Je savais que l’Algérie n’était pas la France, écrira-t-il dans son propre récit publié en 2005, Le Refus, construit à partir de ses écrits en prison, de la correspondance échangée à l’époque avec ses proches, et d’entretiens ultérieurs. Je savais que la conquête coloniale entreprise en 1830 l’avait été uniquement parce que la France avait une très grosse dette à payer à l’Algérie dans le cadre d’accords commerciaux, pour les tonnes de blé qui lui avaient été livrées, et qu’elle ne voulait pas payer. »
Des années en prison
Mais refuser l’appel sous les drapeaux, en 1956, n’est pas permis par la loi française : le statut d’objecteur de conscience ne sera créé qu’en 1963. Et il n’est pas question, pour les autorités, que les gestes comme celui d’Alban se multiplient. Alors sa peine doit être exemplaire. Le tribunal militaire d’Alger le condamne à deux ans de prison ferme pour « refus d’obéissance ».
Son sort le transformera-t-il ? « Dans la famille, il n’y avait pas de solennité autour de son geste héroïque, raconte aujourd’hui son fils Vincent. D’ailleurs, ce n’est que très tardivement, et par ma grand-mère, que j’ai compris que mon père avait fait quelque chose qui était hors du commun. »
La décision d’Alban Liechti fut en réalité vécue d’abord dans une certaine solitude. Le jeune homme n’a pas le soutien de son propre parti, malgré tout ce que tentent ses parents : officiellement, le Parti communiste français (PCF) est favorable à la mobilisation en Algérie car il faut apprendre à manier les armes et être au milieu des soldats si l’on veut les convaincre de quoi que ce soit – c’est le principe de l’action de masse.
Porter atteinte aux droits de la conscience en exigeant de l’homme moderne quelque chose qui soit contre l’honneur, n’est-ce pas l’obliger à retourner en arrière ?
Extrait d’une lettre à son épouse en 1958
Une organisation étroitement liée au PCF, toutefois, répond présent : c’est le Secours populaire. Celui-ci organise une vaste campagne de soutien et ne cesse de demander la libération d’Alban Liechti. « Sera-t-il dit qu’au pays des droits de l’homme un jeune Français […] est traité plus sévèrement qu’un malfaiteur de droit commun ? », s’indigne ainsi un tract de l’association diffusé en septembre 1957.
Autour d’Alban, deux femmes s’activent également, sans relâche. Celle qui allait devenir sa femme, Yolande, qu’il épousera à sa sortie de prison, en octobre 1958, juste avant son deuxième refus et son retour derrière les barreaux – « Sans elle, il n’aurait sans doute pas refusé une deuxième fois », dit aujourd’hui Vincent. Et Josette, sa mère, qui se bat pour lui rendre visite le plus possible, alors que les autorisations sont données au compte-goutte, et organise de nombreuses réunions publiques pour faire connaître son sort.
L’épreuve de la prison, au cours de laquelle la correspondance d’Alban est soumise à la censure, ne fait en réalité que renforcer les convictions du jeune appelé, raconte-t-il dans Le Refus. Derrière les barreaux, Alban a du temps pour penser. Son anticolonialisme et sa détestation des guerres s’affirment.
« Porter atteinte aux droits de la conscience en exigeant de l’homme moderne quelque chose qui soit contre l’honneur, n’est-ce pas l’obliger à retourner en arrière ?, écrit-il à Yolande depuis sa cellule en avril 1958. N’est-ce pas avoir compromis ce qu’il y a de plus difficile à réaliser et à consolider dans l’histoire, le progrès moral de l’humanité ? »
Plus tôt, à Berrouaghia, cette « infâme prison » où Alban Liechti s’est retrouvé pendant deux mois et demi au milieu de prisonniers de droit commun dans des conditions indignes, les détenus « sont roués de coups par les matons », écrira-t-il sobrement, quatre décennies plus tard. Jamais ses enfants ne sauront précisément ce qu’il y a subi.
Des soutiens de plus en plus nombreux
Ce n’est qu’au bout d’un an d’emprisonnement, puis lors de son deuxième refus, qu’Alban Liechti voit sa cause défendue par le PCF, et les médias s’intéresser à son histoire. Ce deuxième acte de désobéissance est tout aussi politique que le premier, et l’appelé à peine sorti de prison écrit à nouveau au président de la République – cette fois c’est le général de Gaulle.
Le contexte, cependant, a bougé : lors du deuxième procès, en mai 1959, l’unanimité des juges se fissure, ils ne sont plus que trois sur cinq à s’accorder sur la peine. Il faut dire qu’entre-temps, la torture a été dénoncée à plusieurs reprises, notamment par le général Pâris de Bollardière, qui a demandé à être relevé de son commandement.
La critique de la guerre d’Algérie, où la France a envoyé l’ensemble de son contingent, se fait de plus en plus forte, et d’autres soldats se sont mis à refuser. Au total, ils sont quarante-cinq à avoir, publiquement, refusé de servir en Algérie. Mais d’après l’historien Tramor Quemeneur, le mouvement du refus a pris diverses formes et fut en réalité bien plus vaste. Selon ses estimations, ce sont environ 12 000 soldats français qui ont désobéi à un ordre au cours de leur mobilisation en Algérie.
Les autorités ne lâchent pas Alban Liechti pour autant. Après sa deuxième sortie de prison, l’insoumis doit toujours remplir ses obligations militaires, et il est renvoyé en Algérie en mars 1961. C’est là qu’il commet son troisième acte de résistance : porter un fusil non chargé. Il échappe de peu à de nouvelles sanctions et finit son service à la caserne de Bou Saada, à quelque 300 kilomètres au sud d’Alger, sans avoir à participer aux opérations.
Alban Liechti sera passé au final par quantité de prisons, aux règles variables, des deux côtés de la Méditerranée : Tizi Ouzou en Kabylie, centre pénitentiaire d’Alger, maison centrale de Berrouaghia, les Baumettes à Marseille, Carcassonne, dans l’Aude, où il est mis à l’isolement pendant quatorze mois… Puis à nouveau l’Algérie pour sa deuxième peine avec la caserne d’Orléans et la prison d’El-Harrach à Alger, et la Corse pour finir avec le camp de Casabianda. Aucun autre « soldat du refus » n’aura payé aussi cher sa décision de ne pas participer à la guerre menée par l’État français.
Une vie dédiée à la cause pacifiste
À Trappes, où il s’installe avec Yolande au retour d’Algérie, Alban Liechti est devenu une figure locale bien connue. Le couple vivait dans le quartier des Merisiers, où il obtient un premier logement social dès 1962. « Je l’ai connu bien avant que je sois maire, dit aujourd’hui le premier édile, Ali Rabeh (Génération·s). C’était quelqu’un d’admirable, qui a milité pour la paix jusqu’à la fin de sa vie. Pour être fidèle à ses convictions, il a fait un acte de bravoure à une époque où, comme aujourd’hui, il y avait de grands bouleversements, plein de va-t-en-guerre, et très peu de gens courageux. Il a sacrifié sa liberté avec le vent de face. »
De fait, Alban Liechti n’a cessé par la suite de défendre la cause pacifiste et de manifester contre les guerres, quelles qu’elles soient. Pilier du comité trappiste du Mouvement de la Paix – organisation créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par d’ancien·nes résistant·es avant d’être directement liée au PCF – il avait également fondé, dans les années 1980, l’association ACCA (Association des combattants de la cause anticoloniale, devenue Agir contre le colonialisme aujourd’hui), qu’ont rejointe plusieurs soldats du refus et de nombreux anticolonialistes, toujours active aujourd’hui.
Des décennies après la fin de la guerre d’Algérie, Alban Liechti se sentait toujours concerné par la question. En 2000, alors que la société française commence à s’ouvrir à ce qui est réellement passé, il fait partie de ces douze « grands témoins » qui demandent à Jacques Chirac et Lionel Jospin de condamner la torture.
Le militant pacifiste se réjouissait, aussi, de voir apparaître d’autres soldats rebelles, sur d’autres terrains. En 2005, il terminait Le Refus par un hommage aux « refuzniks » israéliens, dont les convictions, pour lui, « relèvent d’un choix de conscience vis-à-vis du peuple palestinien comparable à celui des “soldats français du refus” face à la lutte du peuple algérien pour son indépendance ». Et de conclure : « Ces actes de résistance, comme le furent les nôtres, sont, à mon avis, porteurs d’espérance et d’avenir. »
Salué par l’Algérie
Alban Liechti aurait sans doute apprécié le grand drapeau palestinien actuellement accroché sur les murs de la mairie de sa ville. « Trappes solidaire avec Gaza. Pour une paix juste et durable », peut-on y lire. Si on ne trouve, pour l’heure, aucune trace de sa mémoire dans les rues de la ville de 35 000 habitant·es, la municipalité a pour projet de renommer la place de la Paix, dont il avait été l’un des initiateurs, en « place de la Paix – Alban Liechti ».
Lors de son enterrement, en septembre 2024, il y avait foule. Ali Rabeh y a prononcé un discours, et les couronnes ont recouvert la sépulture, quand bien même consigne avait été donnée de faire plutôt des dons au Secours populaire, pour envoyer de l’aide à Gaza.
Plus discrets en cette période de tensions diplomatiques, trois représentants de l’ambassade d’Algérie étaient aussi présents. Et si la France n’a fait aucun commentaire à l’occasion de ces obsèques, Abdelmadjid Tebboune, le président algérien, a fait parvenir ces mots à sa famille : avec la mort d’Alban Liechti, écrit-il, son pays a perdu « l’un des amis de la Révolution algérienne ».
Amélie Poinssot
 
 
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