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16 mars 2025 7 16 /03 /mars /2025 07:10
Gabrielle Gimenez

Gabrielle Gimenez

Histoires d’Algérie. 

Gaby Gimenez est une militante communiste algérienne, combattante pour l'indépendance de l'Algérie et contre le fascisme. Ce fut la seule femme non française du comité central du PCA pendant la seconde guerre mondiale.

Ses parents sont nés à Oran et ses grands-parents, paysans pauvres, sont arrivés en Algérie d'Andalousie et d'Almeria en 1900. Elle naît à Oran en 1920. Son père avait combattu dans l’armée française durant la Première Guerre Mondiale notamment dans la Bataille des Dardanelles et l'expédition de Salonique, puis c'est devenu un cheminot cégétiste. 

Gabrielle s'engage en 1936 à la Jeunesse communiste dès ses 16 ans et participe à Oran aux combats de rue contre les bandes fascistes armées menées par le maire d'Oran de l'époque l'Abbé Lambert. 

En 1940 elle participe clandestinement à l'aventure de " La Lutte sociale" avec les anciens des brigades internationales et futurs combattants de l'indépendance algérienne Maurice Laban et Georges Raffini. Ils défendent déjà l'idéal d'une Algérie indépendante. 

Arrêtée à Alger au milieu de l’année 1941, elle est mise nue et torturée par le commissaire français Achiary, emprisonnée à la prison Barberousse puis condamnée aux travaux forcés.  Elle est libérée en février-mars 1943, quelques mois après le débarquement allié de novembre 1942.

Après le démantèlement à l'été 1956 du maquis communiste des combattants de la libération elle continue à organiser des secours et des collectes de médicaments avec son mari Roger Benichou et ils seront arrêtés et torturés par l'armée française. 

Sa situation est citée dans un éditorial du journal communiste L'Humanité le 25 septembre 1956 par Léon Feix: « N’est-il pas révoltant que Gaby Gimenez, ancien conseiller général d’Oran, condamnée aux travaux forcés sous Vichy, ait été victime de procédés pires que ceux dont elle a eu à souffrir cruellement en 1941 ». Elle est condamnée par le tribunal militaire d’Oran le 25 juillet 1957 à vingt ans de travaux forcés ramenés à quinze ans par un nouveau jugement en janvier 1958, après que les avocats aient pu faire valoir un vice de forme. Elle rejoint les condamnées femmes à la prison de El Harrach avant d’être transférée à Paris à la prison des femmes de la Petite Roquette à Paris parmi les prisonniers de droits communs

Emprisonnée à la prison de Maison Carrée puis à la petite roquette à Paris avec des droits communs, elle obtient l'aide de la philosophe Simone Weil, notamment pour être regroupée avec d'autres prisonnières politiques algériennes combattantes de l'indépendance à la prison de Rennes. 

Ses parents sont menacés par l'OAS, sa sœur est blessée dans un attentat de l'OAS et après les accords d'Évian elle va être libérée et obtient la nationalité algérienne. 

Lucette Larribère Hadj Ali témoigne dans ses mémoires, Itinéraire d'une militante algérienne (2011, Editions du Tell) à propos d'elle: 

"mes camarades m'avaient souvent parlé d'elle, du courage qu'elle avait déployé dans l'action clandestine. Et j'attendais avec impatience de la rencontrer. Militante communiste dès son adolescence, elle avait en effet activement participé, dans la clandestinité, au combat anti-fasciste que menait alors le PCA sous le gouvernement de Vichy. Elle avait à peine seize ans quand elle avait été chargée de transporter d'Oran à Alger une valise de documents et de tracts. Arrivée dans le nuit à Alger, elle n'avait pu déposer son fardeau chez le camarade indiqué, celui-ci, pris de peur, quant refusé de l'accueillir. Elle avait donc repris sa valise et à pied, tard dans la nuit, avait gagné le domicile d'un autre militant, à El Harrach. Arrêtée, elle avait été torturée et condamnée aux travaux forcés à perpétuité. A sa libération, elle avait été élue au conseil cantonal d'Oran. Mais atteinte de tuberculose, elle fut envoyée en France par le Parti pour être soignée et elle n'était revenue qu'en 1951. Sa vie durant, Gaby milita activement dans le Parti et à l'union des femmes, avec toujours une extrême modestie. Nous nous rencontrions souvent quand je me rendais à Oran ou quand elle venait à Alger pour des réunions du comité central du Parti ou celles de l'union des femmes. Elle logeait alors chez moi et jusque tard dans la nuit, nous échangions nos points de vue sur les problèmes en cours. Une solide amitié nous a étroitement liées. Pendant la guerre d'indépendance elle sera à nouveau arrêtée, torturée, puis condamnée à 20 ans, puis à 15 ans de prison. Plus tard, quand s'abattit sur nous la chape noire de l'islamisme intégriste, menacée, elle dut partir se réfugier en France auprès de ses deux garçons".

 

lire aussi: 

Histoires d'Algérie : Blanche et André Moine, militants communistes du PCA pendant la guerre d'Algérie

La grande aventure d'Alger Républicain, par Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa

Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale et les travaux pionniers de Pierre-Jean-Le Foll-Luciani - par Malika Rahal) 

D'une guerre civile à l'autre... - La guerre civile en France (1858-1962) par l'historien américain Grey Anderson (La Fabrique, 2018)

Témoignage - L'itinéraire de Michel Tanguy, instituteur morlaisien communiste en Algérie pendant la guerre d'Algérie

Gisèle Halimi à propos de l'exécution de Fernand Iveton dans "Le lait de l'oranger", ses mémoires de 1988

Histoires d'Algérie: Djamila Boupacha, militante FLN défendue par Gisèle Halimi et dont Picasso fit une icône de la lutte des Algériens

Communist'Art: Anne Greki, poétesse algérienne (1931-1966)

Histoires d'Algérie: Colette Grégoire dite Anna Greki, poétesse, communiste, militante de l'indépendance: l'amour et la rage au coeur

Histoires d'Algérie - Fernand Iveton: militant communiste algérien décapité pour l'exemple en février 1957

Gisèle Halimi à propos de l'exécution de Fernand Iveton dans "Le lait de l'oranger", ses mémoires de 1988

A Khenchela, les colonialistes ont arrêté un instituteur français à titre d'otage - Marie Perrot, L'Humanité, 11 novembre 1954

Histoires d'Algérie - "Le camp des oliviers. Parcours d’un communiste algérien" (PUR, 2012)

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16 mars 2025 7 16 /03 /mars /2025 06:58
Hommage à Missak et Mélinée Manouchian le 22 mars, 11h à Brest, pour le dévoilement de la plaque de la rue rebaptisée du nom des résistants communistes arméniens de la FTP-MOI entrés au Panthéon

Hommage à Mélinée et Missak Manouchian

Nous vous invitons au dévoilement de la plaque en hommage à Mélinée et Missak Manouchian, figures emblématiques de la Résistance.

 Samedi 22 mars
 À partir de 11h
15, rue Coat ar Gueven


Missak Manouchian, chef du groupe des FTP-MOI, et son épouse Mélinée, résistante et survivante, incarnent le combat pour la liberté et la justice. Leur engagement ne doit jamais être oublié.

Venez nombreux leur rendre hommage !

 

Le mardi 25 mars, la section communiste de Brest organisera une conférence d'éducation populaire à 18h 6 rue Berger à Brest avec l'historien de la Résistance Gildas Priol sur la résistance communiste à Brest et dans le Finistère. 

Venez nombreux!

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9 mars 2025 7 09 /03 /mars /2025 19:31
La lente accession des femmes françaises aux droits politiques - Des municipales de 1925 à l'égalité des droits en 1945 - par Piero Rainero

La lente accession des femmes françaises aux droits politiques.

Des municipales de 1925 à l’égalité des droits en 1945.

 

Dans le prolongement des luttes au retentissement national menées à Douarnenez en 1924 par les Penn-Sardin, le parti communiste décida de présenter des candidates féminines aux élections municipales de 1925 dans plusieurs villes de France.

 

À Douarnenez ce fut l’une des figures du mouvement des sardinières qui fut choisie, Joséphine Pencalet. Placée en 4 ème position avec 26 hommes sur la liste conduite par le maire communiste sortant, Daniel Le Flanchec, elle fut élue dès le premier tour le 3 mai 1925 avec 25 de ses colistiers.

Joséphine Pencalet a été la première femme élue en Bretagne dans une collectivité territoriale. Elle participa à 6 réunions du conseil municipal avant que son élection ne soit invalidée.

Parmi les femmes présentées par les communistes en France à ce scrutin, 10 furent élues mais leur élection fut partout annulée.

Comme Joséphine Pencalet, ces candidates furent élues par des hommes, les femmes n’ayant pas encore le droit de vote. Plusieurs propositions de loi avaient été déposées en ce sens depuis 1901, l’une d’elles fut même votée en 1919 par les députés mais bloquée au Sénat.

Le 26 juin 1924 le breton Marcel Cachin, député communiste de la Seine déposa sur le bureau de l’Assemblée Nationale une nouvelle proposition de loi visant à accorder aux femmes le droit d’être électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes, à tous les scrutins.

Le Parti Communiste était alors la seule formation politique à promouvoir la plénitude des droits électoraux des femmes.

Cette nouvelle démarche n’aboutit pas.

Les femmes n’étaient toujours ni électrices, ni éligibles.

Mais aucun texte de loi ne leur interdisait d’être candidates.

Le gouvernement de Raymond Poincaré, qui avait constaté cette étrangeté, avait envisagé en 1923 de faire voter une loi interdisant aux femmes de faire acte de candidature, mais ce dossier resta dans les tiroirs. Cette faille juridique permit en 1925 aux communistes de présenter des candidates, les bulletins en leur faveur furent dûment décomptés et pour 10 d’entre elles, leur élection proclamée, mais plus tard invalidée.

La République n’était pas à une contradiction près : s’il était impossible aux femmes d’être électrices et éligibles, à quelque élection que ce soit, elles pouvaient cependant être ministres. Ainsi, bien plus tard, en 1936, lors du Front Populaire, alors que les femmes n’avaient toujours pas de droits électoraux, trois d’entre elles furent nommées dans le premier gouvernement de Léon Blum à des postes de sous-secrétaires d’État, dont, à la Recherche scientifique, une jeune physicienne de 38 ans, Irène Joliot-Curie, qui venait de recevoir le prix Nobel.

Joséphine Pencalet est l’une des grandes figures bretonnes des combats pour l’émancipation féminine. Des rues, des places et des bâtiments publics perpétuent sa mémoire.

Je me souviens avoir entendu des femmes douarnenistes exprimer, 50 ans après, leur admiration pour celle qui avait accepté de se porter candidate, seule femme aux côtés d’hommes. On relit aujourd’hui avec effarement les écrits de ceux qui s’opposaient alors au droit de vote des femmes.

Ces candidatures courageuses pour l’époque, ont contribué à faire grandir l’ exigence démocratique de l’égalité femmes-hommes qui demeure un combat constant des communistes.

En 1922, lorsque le maire communiste de Douarnenez, Sébastien Velly, décida avec son conseil municipal de donner à une rue le nom de Louise Michel, les éléments conservateurs et rétrogrades se déchaînèrent. Le Préfet lui-même essaya sans succès de faire annuler cette décision. Pendant l’Occupation cette rue Louise Michel fut débaptisée pour recevoir le nom de...Pétain. Quelle offense au souvenir de cette grande dame !

Il fallut attendre 1944 pour qu’enfin, dans la foulée de la Libération et des lois progressistes qui furent votées, le droit de vote soit accordé aux femmes.

Un nom restera attaché à cette loi d’égalité, celui d’un dirigeant de la Résistance, le communiste Fernand Grenier, qui porta cette proposition à l’Assemblée Consultative d’Alger, faisant inscrire dans la loi du 24 mars 1944 un amendement précisant : « Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes. ». Amendement repris dans l’ordonnance signée du Général De Gaulle en date du 21 avril 1944 dans son article 17.

Elles exercèrent donc ce droit, pour la première fois, aux élections municipales des 29 avril et 13 mai 1945.

Ce sont les communistes qui présentèrent le plus grand nombre de femmes sur les listes des quelque 38 000 communes existant alors. 17 femmes seulement furent élues maires en France dont 5 communistes. Parmi elles, la maire de Kernével, Marie Mahé, l’une des 5 premières femmes maires du Finistère.

Et le 21 octobre 1945, des femmes furent élues, pour la première fois, à l’Assemblée Constituante. Elles étaient 33 sur 586 député-es et parmi elles 17 communistes (50%) dont de grandes figures de la Résistance et du féminisme comme Marie-Claude Vaillant-Couturier qui fut la seule femme à témoigner au procès des criminels nazis à Nuremberg.

En faisant de ces trois mots « Liberté, Égalité, Fraternité » la devise de la République après la Révolution de 1789, la France avait omis un droit fondamental, celui des femmes à pouvoir s’exprimer par le vote, comme les hommes, et à accéder à toutes les responsabilités électives.

Et encore fallut-il, après l’introduction de ce droit dans la loi, le compléter par l’exigence de parité.

Alors que nous allons cette année commémorer les 80 ans du premier vote des femmes françaises, il reste encore beaucoup de chemin à faire, de luttes à mener, de bastilles à abattre pour une réelle égalité femmes-hommes.

Le principe en est pourtant inscrit dès 1946 dans le préambule de la Constitution, grâce encore au résistant communiste Fernand Grenier :

« La loi garantit à la femme dans tous les domaines des droits égaux à ceux de l’homme. »

Piero Rainero.

le 8 mars 2025.

 

 

 

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22 février 2025 6 22 /02 /février /2025 08:04
Histoires d'Algérie - "Le camp des oliviers. Parcours d’un communiste algérien" (PUR, 2012)

Le camp des oliviers. Parcours d’un communiste algérien, William Sportisse

Presse Universitaire de Rennes, 2012

Éditions El-Ijtihad- Alger 2013

Entretiens avec Pierre-Jean Le Foll-Luciani  

 
William Sportisse est né à Constantine dans une famille juive arabophone dont les ancêtres sont pour partie des Juifs expulsés d'Espagne au moment de la Reconquista et des berbères. Il passe une grande partie de sa jeunesse au Camp des Oliviers dans le quartier de Bellevue, à la périphérie de Constantine, un quartier d'habitations à bon marché (HBM) que des juifs du centre-ville rejoignent en même temps qu'une minorité de musulmans et qu'une majorité d'européens. Les "communautés" différentes y vivent en relatif bon voisinage, notamment les juifs et les musulmans qui s'échangent gâteaux et plats lors de leurs fêtes religieuses. Pendant le Front Populaire, son frère Bernard Sportisse joue un rôle dans la mobilisation de la jeunesse, au côté d'autres jeunes juifs engagés au PCA et à la CGT. A Constantine, les jeunesses socialistes sont principalement constituées de juifs, et les jeunesses communistes sont constituées principalement de juifs et de musulmans. Bernard Sportisse en fait partie, au côté de Maurice Laban, de George Raffini, qui rejoindront ensuite les maquis rouges du PCA pendant la guerre d'Algérie au côté des indépendantistes algeriens, de Pierre Bartoli, de Simon Khalfa. En 1936, les JC de Constantine note William Sportisse devaient regrouper 60 à 70 adhérents. William qui a 12-13 ans en fréquente au sein du cercle populaire de jeunes du quartier d'El Kantara. Son frère Lucien, instituteur à Akbou, est communiste lui aussi. Le 5 août 1934, une émeute populaire musulmane avait visé les juifs de Constantine, plus de 200 magasins avaient été saccagés et pillés, plusieurs familles attaquées, et 25 juifs tués, dont six femmes et cinq enfants. Parmi eux un parent de William Sportisse, cousin de sa mère, l'agriculteur au village de Bizot, Michel Attal, dont le fils Robert Attal deviendra membre du PCA et correspondant local d'"Alger Républicain". Lucien en tant que communiste, critique du colonialisme et de sa pratique de division entre juifs, musulmans, Européens, est accusé d'avoir eu une responsabilité dans ces émeutes violentes visant les juifs, y compris par des antisémites proches de l'Action française, ou des milieux juifs conservateurs. Dans ses entretiens avec l'historien Pierre-Jean Le Foll-Luciani, William Sportisse laisse entendre que les autorités coloniales auraient pu trouver un intérêt dans ces émeutes anti-juives et leur récupération, voire les provoquer, ou ne rien faire pour les empêcher. "La vision raciale du monde" que celles-ci ont propagé a contribué à creer un antagonisme entre musulmans et juifs là où la coexistence dans le monde précolonial était ancienne, et la culture en grande partie commune. L'impérialisme déviait aussi la colère des fellahs contre des boucs-émissaires, la petite bourgeoisie juive, ce qui avait le double avantage de pouvoir s'appuyer sur elle comme une alliée en besoin de protection. Néanmoins, Lucien Sportisse dès cette époque refuse de minimiser la réalité de l'antisémitisme, aussi bien chez les Européens que chez les musulmans. Germaine, la sœur de Lucien, Bernard, et Lucien, deviendra également communiste après la seconde guerre mondiale, se mariant avec un dirigeant du parti communiste espagnol, l'ancien combattant républicain Luis Delage.
Lucien Sportisse, né en 1905, est le premier des Sportisse à s'être engagé au Parti communiste algérien, en 1927, après un premier passage à la SFIO, adhésion communiste qui se fera sur des bases anticolonialistes, liées à ces expériences de la misère algérienne comme instituteur en zone rurale. A l'époque dans la région de Constantine, les effectifs du Parti communiste n'excèdent pas les 200 adhérents. C'est un instituteur partisan des méthodes Freinet, qui militait au sein de la tendance "L'école émancipée" du SNI (syndicat national des instituteurs). Dès le début des années 30, il milite avec les ouvriers boulangers de Constantine ou les dockers de Philippeville (Skidda) regroupés dans la CGTU. Dès le début des années 30, comme activiste communiste, Lucien est pisté par la police, la gendarmerie, la Sûreté départementale. Il milite avec d'autres militants communistes comme Lucien Monjauvis, Antoine Hajje, Aloïs Zimmerman, dépêchés par le PCF pour enquêter sur les émeutes antijuives du 5 août 1934. Les prises de position anticolonialistes de Lucien Sportisse et sa critique de l'expropriation des paysans musulmans par les gros propriétaires et l'administration coloniale, et ses engagements communistes, lui valent une révocation de son poste d'instituteur. Après sa révocation, Lucien part en Oranie, où il travaille dans le bâtiment avec un autre militant communiste, Nicolas Zannettacci. Il prend la direction de l'UD des syndicats d'Oran, mobilise les chômeurs, principalement musulmans, d'Oran en1935-1936, ce qui lui vaut d'être de nouveau dans le collimateur de la police, qui arrête les participants des meetings où il intervient comme syndicaliste. Le 2 août 1935, Lucien est arrêté et emprisonné lui-même, ciblé aussi bien en tant que communiste que en tant que juif et anticolonialiste. En septembre 1935, il est condamné à 4 mois de prison. C'est à ce moment que sa mère, analphabète, apprend le français, pour mieux pouvoir participer à la défense de son fils aîné adoré, notamment à partir de la lecture de "L'Humanité". En 1936, Lucien Sportisse va être conduit à quitter l'Algérie, l'administration de l'éducation nationale se déclarant prête à le réintégrer en France, mais pas dans le Constantinois, ni en Algérie. C'est une manière de l'expulser par contrainte. Ses camarades du PCA l'encouragent à accepter un poste en France où il pourra militer tout aussi utilement. A l'époque, Lucien et son épouse, Alice Cremades, se sont séparés. William Sportisse précise qu'Alice Cremades est une "militante importante du PCA à Oran, élue au Comité central aux côtés de Lucien en 1936" et qu'elle était allée à Paris puis en Espagne organiser la solidarité concrète avec le peuple espagnol contre le franquisme. Alice gardera le nom de Sportisse quand elle militera au PCF et au PCA clandestin pendant la seconde guerre mondiale et qu'elle sera élue conseillère générale d'Alger-Bab al Oued (1945-1951) et députée communiste d'Oran (1945-1951). En décembre 1954, c'est elle qui intervient à l'Assemblée Nationale pour dénoncer la politique du tout répressif conduite par Mitterrand et Mendès-France après le 1er novembre 1954 et exiger des réformes politiques et sociales en Algérie qui prennent en compte le fait national algérien et l'aspiration à la liberté du peuple algérien. Au début de la guerre, Lucien Sportisse est âgé de 1934, et il est instituteur à Sevran. Envoyé dans les Alpes comme pionnier dans un régiment de génie, il est privé d'armes comme d'autres militants communistes. A l'armistice, la politique anticommuniste et les lois anti-juives de Vichy rendent sa réintégration comme instituteur "impossible". Lucien est aidé par des bénévoles de la Croix Rouge, des chrétiens, et reprend contact avec le PC clandestin dans le sud de la France. En août 1941, alors qu'il travaille et milite clandestinement à Aubenas, Lucien Sportisse est arrêté par la police française en tant que communiste. Il est envoyé avec des droits communs dans la forteresse de Sisteron en Provence, puis au camp de Fort-Barraux en Isère, puis au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe dans le Tarn, où il donne des cours à d'autres détenus, politiques, syndicalistes, ou juifs. Il s'évade dans la nuit du 11 au 12 juillet 1943 avec une cinquantaine de co-détenus après avoir creusé un tunnel, puis il rejoint la résistance communiste et FTP. Le Front National de Libération de la France (structure communiste de résistance et de rassemblement) lui enjoint de prendre la direction du "Patriote", le journal de la Résistance communiste pour la région lyonnaise. Il y travaille notamment clandestinement avec Madeleine Braun, première présidente femme de l'Assemblée Nationale, à la libération, directrice du "Patriote", avec George Marrane, Yves Farge. Lucien Sportisse, rappelle son frère William, est "également en lien avec des résistants maghrébins musulmans, nombreux à Lyon, par l'intermédiaire d'un autre résistant juif communiste algérien, né à Tlemcen, Joseph Boukobza. Lucien est dénoncée par une collaboratrice infiltrée dans leur réseau et abattu par la Gestapo aidé de collaborateurs doriotistes du PPF le 24 mars 1944 dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon. Joseph Boukobza sera lui aussi abattu par des miliciens français après avoir été dénoncé par la même indicatrice.
Pendant que son frère Lucien devient un héros de la Résistance, William a vécu la guerre en militant au PCA clandestin, en tant que jeune communiste, avec George Raffini notamment, et d'autres militants communistes juifs comme Emile Attali, ouvrier imprimeur, ou "musulman" et européen, selon la terminologie consacrée à l'époque, dans un contexte où l'antisémitisme d’État de Vichy s'applique aussi à plein en Algérie et dans le reste de l'Afrique du Nord, les juifs ayant perdu la nationalité française par l'abrogation du décret Crémieux le 8 octobre 1940, devenant des "indigènes" encore plus discriminés que les autres par le racisme du système colonial très bien adapté à l'antisémitisme d'état du régime du maréchal Pétain. Son frère Bernard Sportisse est arrêté avec d'autres communistes algériens, certains, membres de la direction, sont condamnés à mort comme Thomas Ibanez, Ahmed Smaïli, Georges Raffini, Lisette Vincent, Emile Touati, Danielus Dietmar. Ces militants sont embastillés souvent à la prison de Barberousse au-dessus de la Casbah d'Alger qui allait quelques années plus tard accueillir d'autres condamnés à mort du PCA comme Yveton et surtout du FLN. Après le débarquement allié en Algérie, William Sportisse s'engage dans les FFL, engagé dans l'armée en Mauritanie, où la très grande majorité des officiers sont hostiles aux juifs. Il se battra en France contre les nazis, notamment dans les poches de l'Atlantique encore aux mains des Allemands à l'ouest de la France. C'est à Marseille qu'il apprend les massacres de Sétif, Guelma, et du nord-Constantinois suite aux manifestations du 8 mai 1945. Entre 15 000 et 45 000 algériens tués au cours de véritables chasses à l'homme auxquelles participent milices de colons, armée et police coloniale, pour venger la mort de 102 européens suite aux tirs contre des manifestants nationalistes à Sétif et Guelma. William Sportisse va devenir dirigeant des JC et de l'UJDA à Constantine et Alger entre 1945 et 1948. C'est un permanent de la JC (payé irrégulièrement et mal, comme les journalistes et collaborateurs d'"Alger Républicain"), un "fonctionnaire de la révolution"!
Il se déplace beaucoup dans les Aurès, à Khenchela notamment, où il constate l'ampleur du sentiment national, portant haut l'UDMA dans l'électorat musulman. Le PCA compte à cette époque environ 9000 militants. La JC, suite à l'impulsion du PCA, va créer l'Union de la jeunesse démocratique algérienne (UJDA) pour intégrer un maximum de musulmans, parfois mêmes des organisations, comme les Scouts musulmans algériens de Blida, offrir une base d'action et de rassemblement élargie au mouvement communiste. Les militants musulmans deviendront bientôt majoritaires au sein du PCA, lequel entretient de plus en plus de lien avec les nationalistes autonomistes ou indépendantistes musulmans et affirme de plus en plus une ligne de critique radicale du colonialisme. "A Constantine, rappelle William Sportisse, au sein des JC et de l'UJDA, il y a des militantes actives comme Reinette Zaoui (demi-soeur d'Emile Attali et future épouse de Georges Raffini), Edith Zerbib (qui épousera Bernard Sportisse) ou Raymonde Peschard (morte au maquis pendant la guerre de Libération). Les secrétaires nationaux de l'UJDA sont Henri Alleg et René Azoulay, et William Sportisse, lui, en est le dirigeant de Constantine. Plusieurs militants de l'UJDA rejoindront les rangs indépendantistes et le combat national algérien pendant la guerre de Libération comme Hamib Gherab, Henri Maillot, Maurice Laban, ou d'autres camarades communistes, qui deviendront membres du maquis des Combattants de la libération. Henri Maillot et Maurice Laban seront assassinés par l'armée française.
A cette époque, William Sportisse est très lié à Henri Alleg. Il intègre le comité central du PCA en avril 1947 et devient permanent du PCA entre 1948 et 1953, rendant compte des luttes sociales dans le journal communiste "Liberté", particulièrement actif dans les luttes anticolonialistes du Constantinois et de Kabylie. Dans son livre d'entretien avec Pierre-Jean Le Foll-Luciani, William Sportisse revient de manière passionnante sur son quotidien de dirigeant communiste dans cette atmosphère d'ébullition et d'oppression coloniale, dans le monde urbain et rural algérien, sur les évolutions politiques et stratégiques du PCA, de plus en plus engagés pour l'indépendance algérienne, sur le rapport des juifs algériens et des communistes juifs au sionisme, à l’État naissant d'Israël, sur le soutien aux mouvements d'émancipation nationale au Maroc et en Tunisie. William Sportisse devient à la demande du PCF et du PCA journaliste radio en Hongrie, à Budapest, dans une radio communiste diffusant des émissions en langue arabe et il reviendra en 1955 en Algérie pour retrouver son pays en guerre, rentrer en clandestinité avec le PCA, puis avec le mouvement national algérien, à Constantine pendant toute la durée de la guerre, changeant de nom et d'apparence physique pour échapper à l'arrestation, établissant la liaison avec le FLN et l'ALN, organisant la collecte et la solidarité financière avec les camarades engagés dans les maquis, la liaison avec les prisonniers des bagnes et camps français. Son expérience de la lutte clandestine acquise sous Vichy lui est utile pendant la guerre d'Algérie. William Sportisse écrit dans un journal clandestin "Le Patriote", le même nom que le journal communiste de Résistance à Lyon pour lequel son frère Lucien travaillait. Il y fait notamment, en décembre 1957, l'éloge de la résistante communiste Raymonde Peschard tuée les armes à la main pour défendre la liberté du peuple algérien contre l'oppression coloniale:
" Traquée par la police et les parachutistes, notre camarade Raymonde Peschard est morte au combat. Elle a versé son sang généreux pour l'indépendance de sa patrie qu'elle aimait tant. Venue très jeune à notre parti, parce que sensible aux souffrances de son peuple, elle haïssait le racisme et l'oppression colonialiste. Patriote algérienne, elle avait pu rejoindre le maquis, après avoir été poursuivie par les parachutistes de Massu. Son souvenir restera vivant dans le cœur des Algériens et des Algériennes. De nouveaux combattants et combattantes se lèveront pour poursuivre son combat héroïque afin de réaliser son désir le plus cher, la liberté de son peuple" (William Sportisse, Le Patriote, décembre 1957).
A l'Indépendance, William Sportisse sort de sa clandestinité, les chefs du FLN l'identifient comme dirigeant communiste. A cette époque, le journal du PCA "Al Houriya" est très bien accueilli et se vend très bien à Alger aussi bien qu'à Constantine. Le Parti communiste algérien à l'Indépendance compte 8000 à 10 000 adhérents. Mais l'anticommunisme est fort au sein du FLN, que cela soit chez les ruraux ou des nationalistes des villes issus de la bourgeoisie musulmane, et les tendances autoritaires et hostiles au multipartisme aussi, et le PCA va être inquiété dans ses activités et son indépendance très vite, avec la complicité de la grande majorité des parlementaires et hommes politiques qui n'ont rien dit. Le PCA est privé de son journal "Al Houriya" mais sa sensibilité continue à s'exprimer au sein d'""Alger Républicain" où William Sportisse entre en 1963, un journal qui tire à cette époque à 70 000 exemplaires et où Sportisse travaille avec Henri Alleg, Boualem Khalfa, Lakhdar Kaïdi, Jean-Pierre Saïd, Jacques Salort, Georges Marcelli, Mustapha Kaïd. En 63, lors des débats du code de la nationalité, malgré l'opposition publique des députés Abdelkader Guerroudj, ancien communiste, d'Hocine Aït Ahmed, Meriem Belmihoub, et des députés d'origine européenne qui avaient participé à la lutte anticolonialiste, et d'une opposition publique égalemment de Claude Sixou, la poétesse Anna Greki (Colette Grégoire), Lucien Hanoun, Francine Serfati, Jacqueline Guerroudj, Jean-Claude Melki et André Beckouche, tous compagnons de la libération algérienne, une conception étroite de la nationalité, indexée à la confession musulmane, est adoptée qui exclut potentiellement les Européens et les juifs qui se sont battus pour la nation algérienne et sa liberté, ou bien leur accorde la nationalité à titre exceptionnel et sous condition. Au moment du coup d'Etat de Boumediene, William Sportisse est emprisonné comme beaucoup de militants communistes (beaucoup seront torturés, nombreux seront liquidés). Le PCF et "L'Humanité", et également les pays du bloc communiste, organisent une solidarité internationale avec William Sportisse et d'autres détenus progressistes et communistes algériens, comme Bachir Hadj Ali, Henri Zannettacci, Jacques Salort. Bachir Hadj Ali tirera de cette expérience le livre "L'arbitraire". William Sportisse sera ensuite libéré de prison en 68, assigné à résidence à Tiaret, et il participera à la construction du PAGS clandestin, parti communiste héritier du PCA, à Tiaret avec Sadek Hadjerès et d'autres militants ayant échappé aux arrestations.
William Sportisse reste en Algérie pendant la décennie noire des attentats et meurtres islamistes et de la guerre civile avant d'être poussé à partir par des camarades d'"Alger Républicain", sachant qu'il était une cible en tant que militant de gauche et communiste. Il quittera l'Algérie son pays natal en 1994.
Comme l'a écrit Augustin Paillière dans La Revue du Projet du PCF en 2014:
"Depuis la période coloniale jusqu’à l’aube de la « décennie noire » de la guerre civile, ce témoignage sur le « parcours d’un communiste algérien » est passionnant pour nous, communistes français, à plus d’un titre.
Son plus grand mérite est de faire sortir de l’ombre l’histoire des communistes algériens. Dans une société que la colonisation avait construite sur des bases racistes, plusieurs générations de juifs, d’Européens et de musulmans se sont battu ensemble contre le fascisme, le colonialisme et le capitalisme, presque toujours dans la clandestinité. À l’heure où, même en France, la lecture raciale des crises sociales et économiques regagne du terrain, l’histoire de l’engagement de ces militants, et on pense évidemment aussi à Henri Alleg, constitue un héritage précieux pour les communistes du siècle présent.
William Sportisse analyse, sans complaisance, la contribution des communistes à la guerre d’indépendance et explique la difficulté à maintenir l’union des Algériens sans mettre de côté leurs positions en tant que communistes.
À l’indépendance, le PCA a payé cher cette position. D’abord toléré, il est formellement interdit dès 1964 et ses militants sont réprimés, y compris physiquement. Malgré la prison, malgré la torture (infligée à des Algériens par des Algériens) et malgré vingt ans passés en résidence surveillée, William Sportisse continue d’analyser les orientations contradictoires prises par le FLN en fonction des progrès réels ou des reculs qu’elles ont représentés pour la grande majorité des ouvriers et des paysans algériens. Cela force le respect."
Note de lecture réalisée par Ismaël Dupont - 20 février 2025
 

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18 février 2025 2 18 /02 /février /2025 15:00
André Moine (photo Maitron)

André Moine (photo Maitron)

Histoires d'Algérie : Blanche et André Moine, militants communistes du PCA pendant la guerre d'Algérie 
 
Née à Fos-sur-Mer, Blanche Masson quitte les Bouches-du-Rhône et arrive avec sa mère à Alger à la fin de 1939 après l’ouverture de la guerre. 
 
Elle travaille à la fabrication des boîtes à l’usine d’allumettes Caussemille située au quartier Belcourt à Alger ; « c’était un travail très dur, on faisait 11 heures par jour, debout ».
 
Après sa libération du camp de Djenien-Bou-Rezg en mai 1943, le cadre communiste français, André Moine est employé à cette usine. Blanche Masson monte et anime le syndicat CGT de l’entreprise ; en 1947, elle devient déléguée CGT du personnel ; elle épouse, André Moine cette année-là.
 
André Moine est né dans le département de la Loire, il avait une formation d'ajusteur de précision effectuée à l'école professionnelle de Saint-Chamond. Il commença à travailler en 1924-25 à Berck-Plage (Pas-de-Calais) : c’est là qu’il « acquit ses idées révolutionnaires ». Entre 1925 et 1927, il travailla dans une entreprise d’outillage de Saint-Étienne tout en étudiant la mécanique et l’électricité. Il adhéra en 1925 à la Jeunesse communiste. Il a été responsable des Jeunesses communistes, élève de l’École léniniste internationale de Moscou, puis secrétaire régional du Parti communiste dans les Basses-Pyrénées. Arrêté en 1939 après l'approbation par la direction du PCF du pacte germano-soviétique, il est interné en Algérie (1941-1943). 
 
Libéré le 1er juin 1943, il travailla dans une fabrique d’allumettes et fut détaché par la délégation du Comité central du PCF auprès du Parti communiste algérien afin de l’aider à se réorganiser. Resté fin 1944 à Alger avec Johanny Berlioz pour expédier les affaires courantes de la délégation, il ne rentra en France qu’en octobre 1946 pour être instructeur du PCF. En mars 1947, sur proposition de Mauvais et Feix, il fut envoyé à Alger, pour être parmi les dirigeants du Parti communiste algérien, membre de son comité central (de 47 à 62) et c'est là qu'il se marie avec Blanche Masson en 47. 
 
Pour mieux s’intégrer comme « algérien d’origine européenne », André Moine travailla sur l’histoire de l’Algérie et de la civilisation arabe, multiplia les conférences et publia en 1950-1951 des articles de fond dans "Liberté" le journal du PCA, sur les questions de la nationalité et de la culture algériennes.
 
Blanche Moine adhère au PCA en 1949. Elle fait son entrée au Bureau syndical de la CGT de l’Algérois et devient secrétaire de l’UD en 1953.
 
Elle conduit particulièrement les grèves de femmes, dans le secteur bancaire à majorité européenne, au Monoprix d’Alger en mars 1952 pour protester contre un licenciement ; elle mord le doigt d’un policier qui lui arrache les tracts syndicaux.
 
Condamnée aussitôt, elle est la première femme syndicaliste emprisonnée. Elle sort au bout de huit jours après une grève de la faim et un grand meeting, gagnant en exemple auprès des femmes algériennes. Elle intervient aux usines Bastos à Bab-el-Oued où la grève des ouvrières des tabacs à composante algérienne, tient un mois. En juin 1952, candidate du PCA aux élections à l’Assemblée algérienne, dans son quartier de Belcourt, elle monte à 42 % des suffrages exprimés au second tour dans le 1er collège. Elle fait partie du Comité central du PCA.
 
Son militantisme est fondé sur une prise de conscience sociale forte à la vue de la misère algérienne ; la cité Mahieddine, qui est plus un bidonville qu’un habitat urbain, est à proximité de la place du Champ de manœuvre où se situe le siège de la CGT au Foyer civique.
 
À la transformation de la CGT en UGSA, en juin 1954, elle est la dirigeante femme auprès du secrétariat général double de Lakhdar Kaïdi promu et d’André Ruiz, l’ancien.
 
En faisant passer en premier les luttes sociales, elle a toujours été proche d’André Ruiz, non sans partager une animosité à l’égard des responsables nationalistes qui, à la CGT, pensent à la finalité nationale en renâclant sur les mots d’ordre pro-soviétiques de guerre froide et la priorité donnée au Mouvement de la paix qui met en avant l’action contre le réarmement allemand.
 
Chargé du camp de vacances de l’UGSA, en 1955, l’instituteur communiste Gaston Donnat qui a de longs entretiens avec eux, est surpris de cette rigidité alors que se développe la lutte de libération.
 
En septembre 1955, Blanche Moine fait la connaissance de Annick Pailler, de Carantec, qui travaille alors à l’Union départementale UGSA (CGT). Annick Pailler - Castel sera également interrogée et torturée par les paras pendant la guerre d'Algérie, en juillet 1957 au centre de Birtraria.
 
Comme son mari André Moine, chargé de l’imprimerie du PCA, de 1955 à 1956, Blanche Moine est vouée à la clandestinité même si ses responsabilités sont essentiellement syndicales.
 
André Moine ne fait pas partie au sein du PCA de ceux qui veulent rentrer dans l'action armée à côté du FLN. Ceux-ci sont menés par l'union des étudiants communistes, et le jeune docteur Hadjérès, de 28 ans. 
 
Le PCA, depuis le 1er novembre 1954, contraint à la clandestinité, divisé sur la ligne à suivre, connaît une crise importante. Il ne regroupe plus que 3000 à 4000 membres selon Yves Courrière (La guerre d'Algérie. Tome 2, Le Temps des léopards), européens, juifs algériens, pieds-noirs et musulmans mêlés, disséminés à Alger, Oran, Bel-Abbès et Constantine. Néanmoins, les milieux pro-coloniaux, qui avait accueilli à bras ouvert le régime de Vichy et Pétain en 40, et l'armée exagèrent de beaucoup le "danger" et l'influence des communistes en Algérie. Yves Courrière note "qu'il avait fallu toute la discipline des membres du PCA pour qu'il n'éclate pas en deux tendances: l'une représentée par Bachir Hadj Ali, Akkache, et le Dr Hadjérès, favorable à la révolution nationale algérienne, l'autre représentée par André Moine et son épouse Blanche, qui voulait freiner la participation. Moine jouait un rôle particulièrement important, étant le lien avec le PC français. Le comité central de juillet 55 vit la victoire des plus "durs". Le PCA décida de participer à la révolution mais avec sa propre organisation. Le FLN se semblait pas encore structuré, le PCA se sentait en position de supériorité, en tout cas, d'égalité. Les Combattants de la liberté étaient nés. Un maquis "rouge" se forma dans l'Orléansvillois où le FLN n'avait guère d'implantation. Duperré, une petite bourgade, fut choisie comme centre. On l'appela vite "le Petit Moscou". Une trentaine de maquisards communistes, en majorité des "Européens", s'implantèrent dans la région. C'est à ce groupe que l'aspirant Maillot, militant des jeunesses communistes, destinait le chargement d'armes avec lequel il venait de déserter... Ce maquis rouge était dirigé par un instituteur, Maurice Laban, ancien des Brigades internationales. " (Yves Courrière, Le Temps des Léopards, le livre de Poche, p.340)
 
William Sportisse, dans "Le Camp des Oliviers. Parcours d'un communiste algérien" (éditions El-Ijitihad, Alger, entretiens avec Pierre-Jean Le Foll-Luciani) raconte qu'après le Comité Central du PCA du 20 juin 1955 où la décision avait été prise de soutenir la lutte armée et d'envoyer des communistes dans les maquis de l'ALN ou des organisations armées communistes (les Combattants de la Libération), il y avait une divergence de vue profonde entre le FLN qui souhaitait la dissolution du PCA et l'adhésion individuelle à l'ALN et le PCA qui souhaitait conserver l'indépendance du Parti communiste algérien et lutter aux côtés du FLN en donnant sa couleur à la révolution. C'est la désertion d'Henri Maillot le 4 avril 1956 qui permettait au PCA d'obtenir en partie satisfaction auprès du FLN. Henri Maillot, qui connaissait le dirigeant communiste juif du PCA dans le constantinois, William Sportisse, depuis les années 1947-1948 d'engagement à l'UJDA d'Alger, avait parlé de son plan à Sportisse au cours d'une soirée où il était venu le voir clandestinement: "Comme nous étions amis, je pense qu'il se sentait particulièrement en confiance avec moi. Il m'a expliqué qu'il ne pouvait plus continuer à être dans l'armée française: il était Algérien, et il ne fallait pas qu'il se trouve dans une situation impossible. Il voulait participer à la lutte de libération. Il m'a dit qu'il convoyait des armes jusqu'à Alger, et qu'il lui était possible de les détourner. Je lui ai dit que je transmettrais cette information à la direction, mais que je ne savais pas si je serais encore là pour lui apporter la réponse... Le fait qu'il y ait des communistes européens comme Henri Maillot, Maurice Laban ou Georges Raffini qui ont pris les armes pendant la guerre de libération prouve que le PCA a joué un rôle. Parce que cette participation des Européens a été un facteur très important pour affirmer, contre ceux qui voulait travestir la vérité, que notre guerre de libération n'avait pas un caractère racial. Les Algériens luttaient pour libérer leur pays du joug colonial, d'un système. Pas autre chose. Les colonialistes n'ont pas pardonné à ces Européens d'être du côté des Algériens, car pour eux tout reposait sur la division entre communautés. Les politiciens au pouvoir en France qui ont accepté que Fernand Iveton soit guillotiné, ont refusé de prendre en compte le fait que sa bombe n'avait pas explosé et qu'elle n'aurait fait aucune victime, car l'usine était vide. François Mitterrand, alors ministre de la Justice, et René Coty, qui avaient pris la décision de l'exécution malgré la demande de grâce de l'avocat, voulaient donner un exemple à ces Européens qui avaient rejoint la lutte: "voilà le sort qu'on vous réserve. Vous êtes des traîtres". (William Sportisse, PUR 2012 et édition El-Ijtihad, Alger, 2013 - Parcours d'un communiste algérien. Le Camp des Oliviers, p. 198-199).
 
Les militants du PCA vont rester suspects du point de vue de la direction du FLN et le PCA sera lui-même très critiqué dans les documents internes du FLN. Plusieurs communistes ont été liquidés dans les maquis.
Un autre groupe s'était formé autour du journal d'Henri Alleg "Alger Républicain", avec Yahia Briki, Abdelkader Guerroudj dit "Lucien", et sa femme Jacqueline Guerroudj dont la fille Danièle Minne, née d'un premier mariage, partageait les idées, un correcteur d'Alger Républicain, Omar Oussedik, et le tourneur de l'E.G.A Fernand Yveton. Tous étaient décidés à entrer dans la Résistance à Alger. "A l'université, les étudiants communistes luttaient aux côtés des chrétiens progressistes du professeur Mandouze et des étudiants U.G.E.M.A de tendance FLN, emmenés par le futur ministre de l'information, le jeune Ben Yahia" (Yves Courrière, Le Temps des Léopards, le livre de Poche, p.341).
 
Le FLN qui prenait actes des réserves du PCA sur la lutte armée acceptait les adhésions à la révolution nationale algérienne militaire, mais à titre individuel.
 
Les armes du camion d'armes volé par l'aspirant Maillot furent finalement dirigées vers un maquis FLN à Palestro par deux voitures américaines rutilantes conduits par de grands bourgeois d'Alger, Mustapha Ben Cherchali et Mme Bachir, née Royer, non sans que le PCA ait préalablement conservé pour lui des armes et des cartouches. Le FLN se rend compte que le PCA l'a floué d'une partie des armes et ordonne une liquidation du maquis rouge.
 
Yves Courrière laisse entendre que le maquis de Henri Maillot et Maurice Laban aurait pu faire l'objet d'une dénonciation à l'armée française venue du FLN lui-même. Maillot et Laban sont tués dans l'engagement.
À la mi-août 1956, Blanche Moine est envoyée poursuivre l’action à Oran ; elle arrive juste au moment de la vague d’arrestations qui démantèle le réseau communiste et conduit une quarantaine de militants communistes dont deux filles Larribère, Gaby Gimenez, etc… en détention dans les « caves du trésor » d’Oran (anciens locaux du trésor public) puis à la prison de la ville.
 
Blanche Moine est aussitôt arrêtée et subit les pires tortures traversées d’évanouissements ; l’acharnement sadique s’exerce sur elle, femme d’André Moine, comme sur le syndicaliste des dockers, Mohamed Boualem, rescapé du Maquis rouge, pour leur notoriété de communistes vraisemblablement.
14 octobre 1956 : Rapport de Blanche Moine-Masson remis à son avocat: 
 
« Mardi, dès 7h30, on me remit sur la table en me disant : on va rigoler aujourd’hui, tu parleras, on s’en charge. Après m’avoir installée, mise nue et installée sur la table, l’électricité reprit, mais cette fois sur les seins, la gorge, les bras, le ventre, les douleurs étaient intolérables. »
 
(Cité par Nils Andersson dans un article du Club Médiapart: Pourquoi la responsabilité de l’État est-elle engagée par le recours à la torture lors de la guerre d’Algérie ? )
 
Comme Blanche Moine, nombre de militantes ou sympathisantes communistes "européennes" ou "musulmanes", seront emprisonnées, torturées, certaines violées, par les militaires, pendant la guerre d'Algérie, dont Eliette Loup, Claudine Lacascade, Lucette Puycervère, Colette Chouraqui, Lucie Coscas, Nelly Poro, Colette Grégoire (la future poétesse Anna Gréki), Annick Pailler-Castel, Jacqueline Guerroudj. Elles retrouveront en prison des militantes chrétiennes anticolonialistes comme Nelly Forget, Denis Walbert, Eliane Goutron, et des moudjahidates du FLN, Djamila Bouhired, Djamila Bouazza, Zahia Kharfallah, les soeurs Malika et Louisa Ighilahriz, etc. La liste est interminable.
 
Blanche Moine va rejoindre une grande partie de ces militantes à la prison Barberousse au-dessus de la Casbah d'Alger, où les exécutions de militants sont très nombreuses dans les années 57 - 58.  
 
222 Algériens ont été officiellement exécutés pendant la guerre d’Algérie suite à des peines capitales délivrées par des tribunaux militaires. 142 l’ont été sous la IVe République : 45 pendant que François Mitterrand était garde des Sceaux (ce sont les premières), soit une exécution tous les 10 jours en moyenne. La plus forte fréquence revient au gouvernement Bourgès-Maunoury, qui a commis 29 exécutions en trois mois (soit une tous les trois jours). 80 exécutions ont eu lieu sous de Gaulle (soit une tous les 20 jours), bien qu’il ait amnistié 209 condamnés à mort en janvier 1959, commuant leur condamnation en peine de prison à vie, notamment grâce au travail de recours en grâce d'avocates comme Gisèle Halimi. Avant cette date, la guillotine a continué de fonctionner ; après, les militaires ont changé de mode opératoire : ils ont eu recours aux pelotons d’exécution.
 
Le journal algérien "L'expression" retenait en octobre 2023 dans un article d'hommage à Eliette Loup, née en 1934 à Birtouta, dans la Mitidja, étudiante communiste au service du PCA clandestin en 1955, travaillant au courrier comme agent de liaison du PCA clandestin, s’occupant du courrier, des tracts, de l’imprimerie, travaillant auprès d’André Moine, secrétaire français du PCA, et d’Ahmed Akkache, secrétaire du PCA chargé du journal "Liberté", ce témoignage de la militante torturée à la Villa Sésini en 57:
 
" Eliette Loup était une femme dotée d'un courage exemplaire, elle faisait face à la torture et aux méthodes barbares utilisées par ses bourreaux, avec une témérité si rare. Dans ce sens, elle a rappelé cette période dans ses témoignages en soulignant: «J'étais le dernier maillon de la chaîne, avant que ne soient pris les deux dirigeants, un camarade ayant parlé sous la torture. (...). À la villa Sesini, le régime était la torture systématique pour faire parler. (...) J'ai subi la torture pendant quatre jours et quatre nuits. J'étais attachée, c'est-à-dire liée aux pieds et aux mains comme un mouton (...). «Au bout de quatre jours, ils n'ont rien obtenu, je ne servais plus à rien, ils m'ont transférée à la prison de Barberousse actuelle Serkadji. Il y avait Anna Grecki, Colette Chouraqui, Blanche Moine, l'épouse d'André Moine que j'avais accompagnée jusqu'à la gare de Blida lorsqu'elle dut partir à Oran, rejoindre l'ALN le 15 août. Elle sera arrêtée, torturée avec Gaby Jimenez, Joséphine Carmona, dans les «Coffres du trésor» d'Oran, Jacqueline Guerroudj, condamnée à mort, était également là. Je sortais de la torture, j'étais complètement déboussolée», disait-elle sur sa période passée en prison, subissant la torture."
 
D'autres comme Raymonde Peschard mourront au maquis, exécutée, après avoir été désarmée, par des militaires en novembre 57 pour Raymonde Peschard.
 
En juin 57, c'est le mathématicien communiste de 25 ans, l'assistant à la faculté des sciences Maurice Audin, arrêté dans son HLM de la rue Gustave Flaubert, qui va disparaître (être liquidé) après avoir été torturé par l'armée française au centre de tri d'El-Biar. Pendant la "bataille d'Alger", il y eut probablement 4000 exécutions extra-légales après torture commises par l'armée selon Yves Courrière selon une comptabilité macabre tenue par Paul Teitgen. Personne ne devait revoir Audin vivant, lui qui avait une fiancée, Josette, et trois enfants, si ce n'est Henri Alleg, le directeur d'"Alger Républicain", détenu et torturé avec lui, qui laissera un témoignage éblouissant de la barbarie de la politique coloniale française dans "La question".
 
Au procès des communistes pour association de malfaiteurs, un premier jugement du Tribunal militaire d’Oran, le 25 juillet 1957, la condamne à dix ans de prison.
 
Le jugement est renvoyé, et les femmes qui sont françaises, dont Blanche Moine et Jacqueline Guerroudj, sont transférées dans des prisons en France, aux Baumettes à Marseille, puis à la Petite Roquette à Paris, et enfin à la prison de Laval dont Blanche Moine sort au milieu de 1961. La CGT en fait la gérante de sa librairie parisienne tandis qu’André Moine reprend place dans les organismes du PCF.
 
Totalement clandestin dès février 1956, André Moine fut arrêté par les parachutistes le 25 juillet 1957, interrogé par la P J, par la DST et par les militaires, brutalisé mais non torturé comme l’avait été sa femme. Il fut condamné à 5 ans puis à 20 ans de prison et sa femme à dix ans de travaux forcés. Ils furent libérés en avril 1962 au lendemain des accords d'Evian.
 
Chargé de mettre en route le service de documentation du PCF, André Moine se vit confier en 1964 un rapport au Bureau politique sur Vatican II et fut engagé dans les rapports avec les milieux chrétiens. Il poursuivit cette réflexion dans le cadre du CERM (Centre d’études et de recherches marxistes) et devint en 1966 administrateur de l’Institut d’histoire Maurice Thorez.
 
Retiré au Boucau, André Moine multiplia les entretiens avec de vieux militants, des chrétiens, publia des livres de souvenirs comme des réflexions politiques et philosophiques et collabora aux revues de l’Institut de recherches marxistes. Sa grande liberté de parole comme sa vivacité intellectuelle en faisaient un témoin apprécié par les historiens.
Blanche Moine est décédée à Le Boucau (Pyrénées-Atlantiques) en 1983 et André Moine est mort à l'automne 1994, lui aussi au Boucau
Le journal L'Humanité rapporte, sous la plume d'Arnaud Spire, à son décès qu'il avait adhéré au Parti communiste à Saint-Etienne en 1925, à 16 ans:

"André Moine sera successivement artisan du Front populaire, contrebandier d’armes pour l’Espagne, bagnard aux portes du désert, déporté. Libéré à Alger en 1942, il reprend sa vie de militant de base et ne rentre en France qu’en 1946. Un an plus tard, on lui demande de retourner en Algérie pour être intégré au Parti communiste algérien. Ce Français de France deviendra communiste algérien et participera à la direction de son parti, le PCA. C’est à ce titre qu’il sera arrêté en 1957, emprisonné et libéré au lendemain des accords d’Evian. Cet être exceptionnel incarnera longtemps l’intérêt commun des peuples algérien et français contre le colonialisme, pour l’indépendance nationale et de vraies coopérations.

A sa découverte de l’islam et de la civilisation arabe, s’ajoute, à son retour, l’apprentissage du métier d’historien, notamment de l’histoire des religions. C’est ainsi qu’il anime bientôt, avec tact et efficacité, le secteur des relations avec les chrétiens. Il a été l’un des tout premiers communistes français à mesurer la portée de la conception marxiste de la religion, qui n’a rien d’un athéisme de principe et qui est la seule à reconnaître à la foi sa singularité irremplaçable. Jusqu’à sa mort, il envoyait au journal de son parti des articles destinés à attirer l’attention de ses camarades de combat sur le renouvellement des convergences entre communistes et croyants.

Dans la dernière partie de son autobiographie intitulée «Drames personnels et renouvellement», il avait raconté avec émotion la mort de Blanche, sa compagne de quarante ans de luttes communes et le bouleversement de sa vie personnelle qui s’en était suivi. Il habitait une petite maison nommée «Lagunzatik», ce qui signifie en basque «fait par les camarades».

Il est mort en cohérence, avec les siens, son existence, et son idéal.

(1) «Une vie exceptionnelle dans le siècle. Un chemin de combats et d’espérances pour les hommes. Témoignage.» Préface de Charles Fiterman. Editions J & D."

 
Sources:
 
- Journal L'Humanité, article d'Arnaud Spire au décès d'André Moine
 
- Article du journal Le Monde au décès d'André Moine
 
- Journal algérien L'Expression
 
- Nils Andersson, article du Club Médiapart: Pourquoi la responsabilité de l’État est-elle engagée par le recours à la torture lors de la guerre d’Algérie ? (4 mars 2024)
 
- Yves Courrière, Le Temps des Léopards (La guerre d'Algérie, tome 2)
 
- William Sportisse, Parcours d'un communiste algérien, Le Camp des Oliviers (entretiens avec Pierre-Jean Le Foll-Luciani), Editions El Ijtihad-Alger, 2013 (Et presse universitaire de Rennes, 2012)
 
- Anna Gréki: Les mots d'amour, les mots de guerre, de Abderrahmane Djelfaoui (Casbah éditions, 2016)
 
- Articles du Maitron, dictionnaire du Mouvement ouvrier, sur André et Blanche Moine:
https://maitron.fr/spip.php?article162055, notice MASSON Blanche [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 1er août 2014, dernière modification le 1er août 2014.
https://maitron.fr/spip.php?article50762, notice MOINE André. Pseudonyme à l'ELI : BOULOGNE Marcel par Jean-Paul Scot, version mise en ligne le 28 juin 2009, dernière modification le 24 février 2022.
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18 février 2025 2 18 /02 /février /2025 11:51
La grande aventure d'Alger Républicain, par Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa

La grande aventure d'Alger républicain

aux éditions DELGA (2012, 17€), première édition aux éditions Messidor en 1987

Par Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa

"Alger Républicain" naît en octobre 1938 dans le quartier ouvrier de "Bab-el-Oued" dans un immeuble face au front de mer à l'angle de la rue Koechlin (Toumyat-Abderrahmane) et de l'avenue Malakof (Abderrahmane-Mira) au moment du Front populaire. Il fait partie d'un réseau de quotidiens libres, échappant à l'emprise des grandes fortunes capitalistes de la colonie. Il naît un peu plus tard que "Oran Républicain" et "Constantine Républicain" qui n'auront pas la même longévité ni la même évolution politique et ses actionnaires sont des hommes du peuple, français d'Algérie surtout, partisans du front populaire, hommes de gauche. On y trouve beaucoup de socialistes, des radicaux-socialistes, des "libéraux" (au sens "humanistes"), mais aussi des communistes, critiques de l'exploitation et de l'arbitraire en régime colonial sans être pour autant anticolonialistes. Dans le Conseil d'administration, sur 24 titulaires, on compte trois indigènes algériens, deux instituteurs et un commerçant.

Jean-Pierre Faure, le petit-fils d'Elie Faure, critique d'art et théoricien de l'art, et arrière-petit-fils d'Elisée Reclus, historien de la Commune, va diriger le journal assez vite, choisissant Pascal Pia comme rédacteur en chef. C'est Pascal Pia qui va recruter Camus à "Alger républicain". C'est à "Alger républicain" que le futur prix Nobel fait son apprentissage de l'écriture, à 25 ans. Après un court passage au Parti communiste, il a orienté plutôt ses sympathies vers les libertaires et les objecteurs de conscience. Camus va dénoncer la misère, les inégalités et injustices qui frappent les algériens "musulmans" sans pour autant remettre en cause la logique de la colonisation elle-même.   

A l'époque, Alger républicain milite pour l'égalité des droits sociaux et économiques, et se veut le journal des travailleurs, proche de la CGT, du Secours populaire algérie,  des organisations de gauche, des travailleurs français et "musulmans".  Avant guerre, Alger républicain paraît pendant onze mois, d'octobre 1938 à septembre 1939, devenant le journal progressiste qui dénonce les injustices coloniales, appelle aux réformes.

Pendant la période où le régime de Vichy contrôle l'Algérie, "Alger républicain" cesse de paraître, laissant toute la place aux grands journaux de la collaboration et du capitalisme colonial. Il reparaît en février 1943 après le débarquement anglo-américain en Afrique du nord. Une équipe de français d'Algérie de gauche partiellement renouvelée le prend en main, avec une sensibilité antifasciste, républicaine et anti-vichyste, mais le journal compte aussi quelques contributeurs algériens "indigènes" tel le communiste Ahmed Smaïli, condamné à mort par contumace sous Vichy, Abdelkader Safir, Aziz Kessous, et à partir de 1944, Boualem Khalfa, le père de Nazim Khalfa (1950-2018), ancien secrétaire de section du PCF à Carhaix, ancien responsable de l'AFPS, dont l'épouse, Colette Khalfa, est toujours adhérente à la section communiste de Carhaix-Huelgoat.

Boualem Khalfa était un ancien instituteur d'Orléansville (aujourd'hui Chlef) dont le père était déjà lecteur d'"Alger républicain", et notamment des articles de Camus. "Dans les escaliers aux marches ébréchées et mal éclairies de l'imprimerie, Khalfa croise de temps à autre un jeune de son âge, Henri Alleg, secrétaire de la Jeunesse communiste d'Algérie. Khalfa et Alleg se saluent au passage, sans se connaître et sans savoir qu'ils se trouveront réunis plus tard dans un long, difficile et exaltant combat à la tête justement d'"Alger républicain".

Membre du parti communiste algérien dès avant la guerre, Henri Alleg avait été condamné à mort par un tribunal de Vichy, puis libéré de prison après le débarquement des troupes alliées. A ses côtés vont travailler à l'imprimerie d'Alger républicain d'autres "libérés" des camps de concentration vichyssois d'Algérie, notamment des républicains espagnols.

Au moment des massacres de Sétif à la suite du 8 mai 1945, Alger Républicain, tout à la ferveur de la Libération nationale et en soutien d'un gouvernement officiellement "antifasciste", ignore partiellement la violence de la répression, même si dès juillet 1945 il s'en fera écho avec un reportage de l'ancien militant socialiste Michel Rouzé et de Jean Amrouche, écrivain kabyle d'origine et de langue française, et d'Abdelkader Moulfi, ami de Ferhat Abbas.  Ce reportage servira de base à l'intervention d'Etienne Fajon à l'Assemblée Nationale au nom du PCF qui pour la première fois, plusieurs mois après les évènements, dénoncera la brutalité de la répression dans la région de Sétif, Guelma et tout le Constantinois. Boualem Khalfa après le vote d'une loi d'amnistie pour les Algériens impliqués dans les évènements de Sétif écrira un article sur les tortures pratiquées par les Français dans "la villa des Oiseaux". 

En novembre 1946, "Alger républicain" va récupérer en vertu des lois contre les titres de presse de la collaboration les locaux de "La Dépêche algérienne" qui s'est distinguée par son zèle pro-nazi et anti-juif et il s'installe dans son cossu immeuble du boulevard Laferrière, en récupérant une imprimerie toute neuve. En juillet 1947, Michel Rouzé, qui s'apprête à quitter l'Algérie pour Paris où il rejoindra le journal "Ce soir" de Louis Aragon, passe un accord avec l'Union française d'information (UFI) qui gère l'administration des quotidiens communistes ou issus de la Résistance et proches du PCF et Alger Républicain devient désormais, avec plus de moyens (quoique bien inférieurs à ceux de la presse colonialiste et capitaliste algérienne) un journal communiste, ouvert et de rassemblement.  Karl Escure, survivant du camp de concentration nazi de Thelka, aux environs de Leipzig, ancien métallo lyonnais, qui a travaillé pour le journal de la JC "L'Avant-Garde" et pour "Regards", devient le nouveau dirigeant du journal "Alger républicain", avec pour mission d'aider "au développement d'un grand journal moderne, vivant, reflétant aussi largement que possible tous les courant démocratiques et anticolonialistes".  Boualem Khalfa, devenu communiste en juillet 1946, date à laquelle le Parti Communiste Algérien s'est prononcé pour une ligne de rupture nette avec le statut quo colonial, devient à 25 ans le rédaction en chef d'"Alger républicain". C'est le premier algérien à occuper une telle responsabilité dans un quotidien en Algérie. A cette époque, Gilles Lapouge collabore à Alger Républicain, comme le feront bientôt les grands écrivains algériens Mohamed Dib et Kateb Yacine.

A partir du début de la guerre froide, s'opposant résolument à la guerre d'Indochine, "Alger républicain" va faire preuve également d'une orientation anticolonialiste résolue en Algérie. En septembre 1949, la rédaction apprend que les gendarmes de Bordj-Ménaïel, en Kabylie, ont commis des exactions sur les civils dans le douar Sidi Ali Bounab. Boualem Khalfa se charge de l'enquête sur le terrain, accompagné du député communiste d'Alger, Pierre Fayet, de de Karl Escure, ainsi que d'Ahmed Mahmoudi, membre du bureau politique du PCA et de Georges Raffini, alors secrétaire du Secours populaire algérien. L'article qui paraîtra quelques jours après, le 9 octobre 1949, fera grand bruit, décrivant les vieillards molestés, les femmes bousculées, humiliées, violées, tout cela pour un paysan ayant refusé la conscription.  Le journal dénonce également dès cette époque les tortures systématiques sur les militants algériens nationalistes arrêtés. Le Gouvernement Général d'Algérie, que dirige le socialiste Marcel-Edmond Naegelen, dénonce des "calomnies antifrançaises" et inculpe Boualem Khalfa pour diffamation. 

"L'affaire est finalement évoquée à l'Assemblée Nationale. On y voit le ministre de l'Intérieur socialiste, Jules Moch, voler au secours de Marcel-Edmond Naegelen, son camarade de parti. Le gouvernement et sa majorité de "Troisième Force", dans lesquels sont associés droite "modérée" et gauche anticommuniste, couvrent les responsables du saccage et des viols de Sidi Ali Bounab comme ils couvriront les assassinats "légaux", les tortures et exactions de toutes sortes que les "forces de l'ordre" vont multiplier jusqu'à l'explosion insurrectionnelle du 1er novembre 1954. Par 396 voix contre 197, l'Assemblée refuse l'envoi d'une commission d'enquête en Algérie. Boualem Khalfa, quant à lui, est lourdement condamné. Les rédacteurs et gérants de "Liberté" et d'"Algérie nouvelle", organes du PCA, qui ont repris l'accusation sont également condamnés. Naegelen et Jules Moch ont veillé personnellement à ce que la "justice" fasse bonne mesure. En toute indépendance, comme il se doit!" (La grande aventure d'Alger républicain, éditions Delga, 2012, p.60-61). 

"Au début des années 50, la répression va frapper plus durement encore. Pas une semaine ne s'écoule sans qu'"Alger républicain" n'ait à signaler des poursuites intentées à des militants nationalistes et progressistes, des arrestations, des condamnations, des matraquages et des fusillades de grévistes et de manifestants. Quelques mots de solidarité en faveur du Viêt-nam en guerre, de la lutte libératrice des peuples marocain et tunisien, le mot "indépendance" utilisé dans un article ou un discours, et c'est l'inculpation en vertu du fameux "article 80" pour "atteinte à la sûreté intérieure de l’État". En mars 1953, l'administration coloniale monte une grande affaire autour de la prétendue entreprise de "démoralisation de l'armée et de la nation". Abdelhamid Boudiaf, Alfred Strich et d'autres militants du Parti communiste algérien, en même temps que quelques conscrits de l'armée française qui font leur service militaire en Algérie, sont arrêtés et emprisonnés. Parmi eux, Claude Lecomte, militant de la Jeunesse communiste de France (quelques années plus tard l'un des journalistes les plus connus et les plus appréciés de "L'Humanité"). On les accuse d'avoir rédigé puis distribué un tract appelant les jeunes soldats à exiger la paix au Viêt-nam. Une campagne de protestation, largement relayée par "Alger républicain", les arrachera (après huit mois de détention) à la prison sans qu'aucun procès n'ait jamais eu lieu par la suite". 

En février 1951, Henri Alleg a succédé à Karl Escure, rejoignant la France. A l'image d'une équipe de la rédaction du journal très jeune, Henri Alleg, le nouveau directeur, n'a pas trente ans, mais a déjà une solide expérience politique. Militant de la Jeunesse communiste algérienne clandestine sous Vichy, instructeur itinérant du parti communiste algérien, il a déjà parcouru toute l'Algérie, rencontré la plupart des dirigeants nationaux et locaux des différents partis progressistes, suivi la conduite de grèves et de mouvements sociaux et campagnes diverses. Il a été confronté à la misère algérienne et à l'oppression coloniale. Il n'est pas né en Algérie mais y a débarqué après le début de la seconde guerre mondiale après l'interruption de ses études de lettres à la Sorbonne. Aux côtés d'Ahmed Khellef, Hachi Djillali, Ahmed Akkache, Hamou Kraba, Malki Tayeb, et de jeunes "européens" comme William Sportisse, Henri Maillot, René Navarro, Alfred Strich, Georges Torrès, il a fait de l'Union de la jeunesse démocratique algérienne l'organisation de jeunesse de masse la plus ouverte et représentative qui soit à l'époque, et il est devenu membre du comité central du PCA il y a plusieurs années.

Au début des années 50, "Alger républicain" joue un rôle majeur pour l'éducation politique de millions d'Algériens. Zohra Drif, militante des groupes armées du FLN à Alger en 1956, figure de la bataille d'Alger, raconte dans ses "Mémoires d'une combattante de l'ALN - Zone autonome d'Alger" combien le quotidien "Alger Républicain", délivré sous le manteau par sa condisciple de lycée communiste Mimi Bensmaïnn, a contribué à sa formation politique, elle qui venait d'un milieu musulman très bourgeois (c'était la fille du Cadi rouge de Vialar), et a nourri sa culture des exactions et injustices de la domination coloniale. 

Yahia Briki, futur figure communiste de la lutte de l'indépendance à Alger lui aussi, ami avec le finistérien André Castel, compagnon de l'indépendance algérienne, originaire d'Akbou, dans la vallée de la Soumman en Kabylie, figure aussi parmi les rédacteurs d'"Alger Républicain", de l'équipe des rédacteurs de nuit, avec Elissa Rhaïs, Nicolas Zannettacci, ex-conseiller général et maire communiste d'Oran. Henri Maillot, futur héros et martyr de l'indépendance algérienne, militant du Parti communiste algérien ayant déserté de l'armée et volé un camion plein d'armes pour les remettre au maquis aux indépendantistes algériens, qui fut exécuté par l'armée française, travaille à l'administration d'"Alger républicain", le seul journal qui pratique la fraternité entre arabes/kabyles et français d'Algérie et qui soutient l'Algérie "qui travaille et qui lutte", apparaissant comme "le porte-parole et le lieu de rencontre privilégié de toutes les forces engagées dans la lutte contre le régime colonial". N'oublions pas qu'en juin 1951, encore, aux élections législatives, le Parti communiste algérien recueille 21% dans le premier collège, celui des européens. 

Au début des années 50, "Alger Républicain" est un lieu de discussion pour toutes les familles algériennes qui défendent un objectif de libération nationale et de sortie du colonialisme, y compris les nationalistes, les messalistes du MTLD notamment.

La réaction du journal "Alger républicain" après la "Toussaint rouge", dans l'éditorial du 2 novembre, détonne dans le paysage de la presse algérienne: 

"Plusieurs attentats se sont produits en Algérie dans la nuit de dimanche à lundi. Et pourtant, il y a seulement quelques semaines, des personnalités officielles - et tout dernièrement, même un ministre - prétendaient faire partager leur sérénité de façade à propos du "calme" qui régnait ici. A la vérité, elles ne faisaient que répéter ce qui avait été fait quelques mois auparavant pour le Maroc, quelques années plus tôt pour la Tunisie. Et puis, il y a eu les groupes de Tunisiens armées. Et puis il y a eu les attentats du Maroc. Et aujourd'hui, il y a les attentats de l'Algérie. 

"Mais que, cette fois, les intéressés ne jouent pas la surprise. Car ils auront été prévenus. Prévenus par les évènements de Tunisie. Prévenus par les évènements du Maroc. Et prévenus par l'opinion algérienne. Car, ici, comme dans le reste de l'Afrique du nord, compte tenu des particularités propres à chaque pays, il y a un problème: problème vital pour l'immense majorité des gens de ce pays, problème de la suppression de l'état de fait colonial, pour l'appeler par son nom

"Pendant de trop longues années, les hommes au pouvoir ont cru qu'il suffisait de le nier pour qu'il ne se pose pas. Puis, comme il se posait quand même, ils ont cru que la violence réglerait les choses. Mais rien n'y a fait: ni la politique de l'autruche, ni celle de la mitrailleuse? 

"Et aujourd'hui, rien de semblable ne réglera le problème. Ni des renforts de parachutistes et de police annoncés dans les communiqués officiels ni les arrestations arbitraires de militants progressistes comme à Batna, Khenchela, Biskra.

"Mais alors où est la solution?

"Elle est dans la reconnaissance de l'existence du problème algérien. Elle est dans la recherche d'une solution démocratique à ce problème. Elle est dans la fin des méthodes de coercition et de répression...".

Alger Républicain dénonce les jours suivants la dissolution du MTLD de Messali Hadj, la terreur des ratissages exercés dans les Aurès et le Constantinois par les compagnies républicaines de sécurité et les parachutistes coloniaux rapatriés d'Indochine. Mendès France et Mitterrand appellent à la fermeté contre tous les séditieux.    

Le 10 novembre, Alger Républicain fait paraître intégralement une déclaration du Parti communiste français datée du 8 novembre:

"La situation devient chaque jour plus sérieuse en Algérie. Plusieurs régions sont mises en état de siège, des villages entiers sont ratissés, des organisations dissoutes, des centaines d'hommes emprisonnés, des journaux démocratiques saisis ou suspendus.
Les colonialistes et la presse à leur service poussent à une répression sans cesse accrue. Une telle situation préoccupe à juste titre la classe ouvrière et l'ensemble des français.
Le Parti communiste français souligne que les évènements qui se déroulent actuellement en Algérie résultent essentiellement du refus opposé par les gouvernants français aux revendications nationales de l'immense majorité des Algériens, ce refus s'ajoutant à une misère généralisée et croissante, conséquence directe du régime coloniale qui sévit dans le pays.
En prétendant nier l'existence en Algérie des problèmes politiques de caractère national, en s'obstinant à camoufler le régime colonial sous le vocable des "trois départements français" le gouvernement tourne le dos à la réalité algérienne et à la volonté de tout un peuple de vivre libre et de gérer démocratiquement ses propres affaires.
Le Parti communiste dénonce les mesures de violence prises pour tenter de briser le mouvement national algérien, qu'il s'agisse des véritables opérations de guerre actuellement en cours ou de la dissolution arbitraire du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, prétexte à une répression encore accentuée. La politique de force pratiquée par le gouvernement ne résoudra pas davantage les problèmes qui se posent en Algérie qu'elle n'a résolu ceux qui se sont trouvés posés en Indochine, en Tunisie et au Maroc. Ainsi qu'il en a été dans ces divers pays, une telle politique ne peut qu'aggraver la situation et rendre les problèmes encore plus difficiles à régler". (...).

Le 24 novembre 1954, Henri Alleg est inculpé pour un article. 

A la mi-décembre, Boualem Khalfa, rédacteur en chef d'"Alger Républicain", comparait devant le tribunal d'Alger avec des dirigeants du Parti communiste algérien et il est condamné à 18 mois de prison et 250 000 francs d'amende, ainsi que 10 ans d'interdiction de droits civiques, en vertu de l'article 80, rédigé au départ contre les autonomistes bretons, comme le rappelle l'article en Une d'Alger républicain du 17 décembre 1954, ajoutant malicieusement: "MM Mendès France et Mitterrand n'ont donc rien inventé".

Le 25 décembre, le lecteur d'"Alger Républicain" apprend la condamnation inique de Boualem Khalfa, en tant que rédacteur en chef du journal communiste "Liberté", tandis que le secrétaire du PCA, Larbi Bouhali, est condamné à 3 ans de prison, 250 000 francs d'amende, et le gérant du journal Alger Républicain, Salignac, à un an de prison avec sursis,  250 000 francs d'amende, et 5 ans de privations de droits civiques. Justice colonialiste... 

Déjà le 8 décembre 1954, dans son éditorial à la Une d'"Alger Républicain", Henri Alleg dénonçait avec force la répression féroce dans les Aurès, commise sous la direction du premier ministre Mendès France et du ministre de l'intérieur Mitterrand:

"L'ordre règne"

"L'ordre règne, nous dit-on. Sur les routes des Aurès, par certaines, femmes, enfants, vieillards, hommes de tous âges, chassés de leur foyer, transis par le froid, leur maigre bagage avec eux, gagnent les zones où on a décidé de les parquer tandis que l'on ratisse leurs douars.
Par camions entiers, les "suspects" sont arrêtés, emprisonnés, jetés dans des geôles de fortune. Ainsi à la piscine de Batna, des hommes attendent de comparaître devant le tribunal, enfermés dans des cabines de bain transformées en cellules.
A tour de bras, on condamne ceux qui hier n'étaient que des "suspects". Est "suspect" un homme que l'on arrête dans son douar, si ce douar est considéré comme "zone d'opération". Le "suspect" devient vite "inculpé". Et d'"inculpé" ... condamné. Car contrairement à toutes les jurisprudences, on juge maintenant en "flagrant délit" des hommes inculpés en vertu de l'article 80!
Des dizaines d'années de prison ont déjà frappé des hommes à qui l'on n'avait même pas donné la possibilité de se défendre normalement. Sur 30 inculpés qui ont comparu samedi à Batna, 28 n'avaient pas d'avocat!
Nombre d'entre eux ont été condamnés sans l'ombre d'une preuve morale ou matérielle! 10 ans de prison pour un fusil de chasse inutilisable!
Condamne t-on pour l'exemple ou pour prouver à ceux qui en doutent encore que l'Algérie est bien la France.
MM Mendès France et Mitterrand seront donc contents.
Décidément l'ordre règne dans les Aurès.
Mais verrait-on de telles méthodes en Bretagne ou en Provence?
Les profiteurs de la grosse colonisation, premiers responsables de la tragique situation que connaît aujourd'hui l'Algérie, applaudissent. Ils trouvent que l'on ne frappe pas assez fort! Pas assez de gendarmes, pas assez de prisons, pas assez d'inculpations et d'arrestations!
Accrochés au passé, hostiles à toute idée neuve, ils sont pris de panique dès lors qu'on leur montre la réalité. Mais ni la répression ni le refus de voir ce qu'est n'apporteront de solution au problème posé à l'échelle de tout un pays.
La solution existe pourtant, une solution juste et sensée. On la trouvera en tenant compte des aspirations et des intérêts de tous, en permettant à tous de confronter librement leurs opinions.
Alors pourra naître ici un ordre véritable autre que celui de la misère et de la mitraille. Un ordre fraternel et humain reposant sur la justice et la confiance".
Henri Alleg.

Le 29 décembre 1954, "Alger Républicain" dénonce une centaine d'arrosage au napalm de l'aviation militaire française, comme en Indochine et des ratissages de grande envergure dans les douars de grande Kabylie.

Le harcèlement sera continu contre "Alger Républicain" entre la fin d'année 1954 et toute l'année 1955 comme sur les autres journaux communistes algériens et leurs journalistes et militants jusqu'à ce que le 12 septembre 1955, le gouvernement français décrète l'interdiction du Parti communiste algérien et de ses "filiales". "Alger Républicain", bien qu'il n'est pas l'organe centrale du PCA, ne peut plus paraître. Beaucoup de ses journalistes militants vont alors rentrer dans l'action clandestine anticoloniale, jusqu'aux camps de concentration et aux prisons, aux chambres de torture et jusqu'à la mort parfois.

 

"Alger Républicain" ne connaîtra un nouveau départ qu'après 7 ans de guerre d'Algérie, à l'Indépendance, en 1962. A l'heure de l'indépendance, Henri Alleg, torturé par l'armée française, qui a exécuté son ami le mathématicien Maurice Audin, Henri Alleg l'inoubliable auteur de "La Question", est évadé de la prison de Rennes, où sera également enfermée Djamila Boupacha, défendue par l'avocate Gisèle Halimi, et réfugié à Prague. Boualem Khalfa est évadé, et clandestin en France. Abdelhamid Benzine a été fait prisonnier au maquis comme Jacques Salort. Le numéro 1 du nouvel "Alger républicain" est daté des mardis 17 et mercredi 18 juillet 1968. "Alger Républicain" a troqué son en-tête bleu d'autrefois pour la couleur nationale de l'Algérie indépendante: le vert. Le nouvel "Alger républicain" de l'Algérie nouvelle, toujours dirigé par Alleg et Benzine (Khalfa n'est pas encore rentré de France) tire à 80 000 exemplaires, un nombre d'exemplaires inégalé pour le journal progressiste, avant d'être de nouveau interdit au moment du coup d'Etat de Boumediene en 1965.

Compte rendu de lecture par Ismaël Dupont

Capture d'écran de la Une d'Alger Républicain le 3 novembre 1954 (Gallica)

Capture d'écran de la Une d'Alger Républicain le 3 novembre 1954 (Gallica)

Capture d'écran de la Une d'Alger Républicain le 2 novembre 1954 (Gallica)

Capture d'écran de la Une d'Alger Républicain le 2 novembre 1954 (Gallica)

Une d'Alger Républicain - 10 novembre 1954

Une d'Alger Républicain - 10 novembre 1954

Une d'Alger Républicain 28 novembre 1954

Une d'Alger Républicain 28 novembre 1954

Une d'Alger Républicain du 30 novembre 1954 avec l'annonce de la comparution d'Henri Alleg devant le juge d'instruction, préalable à une future interdiction pure et complète du journal, avec l'interdiction du parti communiste algérien et de ses activités

Une d'Alger Républicain du 30 novembre 1954 avec l'annonce de la comparution d'Henri Alleg devant le juge d'instruction, préalable à une future interdiction pure et complète du journal, avec l'interdiction du parti communiste algérien et de ses activités

Alger Républicain, 8 décembre 1954

Alger Républicain, 8 décembre 1954

Une d'Alger Républicain, 17 décembre 1954

Une d'Alger Républicain, 17 décembre 1954

Une d'Alger Républicain, 25 décembre 1954

Une d'Alger Républicain, 25 décembre 1954

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17 février 2025 1 17 /02 /février /2025 07:55
(1) Les Irresponsables, de Johann Chapoutot, éditions Gallimard, 304 pages, 21 euros.

(1) Les Irresponsables, de Johann Chapoutot, éditions Gallimard, 304 pages, 21 euros.

Johann Chapoutot, historien : « Ce sont les libéraux autoritaires qui ont porté les nazis au pouvoir »

Professeur à Sorbonne Université, spécialiste du nazisme, Johann Chapoutot vient de publier un ouvrage qui détaille l’accession d’Hitler à la tête de l’Allemagne entre 1930 et 1933. Un véritable réquisitoire contre « l’extrême centre » d’hier et d’aujourd’hui.

Des libéraux autoritaires qui imposent leurs politiques d’austérité et de casse sociale et s’accrochent au pouvoir malgré les déconvenues électorales, des classes dominantes qui refusent de partager les richesses, une extrême droite dont les thèmes sont imposés dans l’espace public par un magnat des médias…

Tels sont les ingrédients de l’accession au pouvoir des nazis en 1933. Dans un livre très bien documenté et intitulé les Irresponsables, l’historien Johann Chapoutot détaille cette période occultée. Les analogies avec le présent sont inévitables.

Nombreux sont ceux qui doutent de la nature du salut nazi d’Elon Musk, qui acquiesce à l’affirmation qu’« Hitler était communiste ». Quel est votre avis en tant qu’historien du nazisme ?

Le soutien d’Elon Musk aux extrêmes droites américaine et européenne est évident. Ses gestes et déclarations s’inscrivent dans un discours raciste, antisémite, climatosceptique et transphobe. Héritier de millionnaires sud-africains enrichis sous l’apartheid, il perpétue cet héritage.

L’extrême droite salue ses positions, la gauche les dénonce, tandis que centristes et libéraux tentent de minimiser. Musk envoie un signal clair à la base trumpiste radicalisée : il reste l’un des leurs. Le « Hitler était communiste » illustre cette production de vérités alternatives visant à nier les problèmes sociaux.

L’extrême droite réécrit l’histoire en situant le nazisme à gauche, invoquant l’appellation « national-socialisme ». Or les historiens savent depuis les années 1920 que ce terme est un leurre destiné à séduire les prolétaires tentés par le communisme. Le parti nazi a toujours été d’extrême droite, défendant les patrons et s’alliant fermement au patronat une fois au pouvoir. Ces faits sont établis et ne méritent même pas débat.

Dans votre livre, vous proposez une « enquête qui se veut instruction », mais aussi « un réquisitoire ». Contre les libéraux qui ont porté les nazis au pouvoir à l’époque, ou ceux qui nous dirigent aujourd’hui ?

C’est un livre d’histoire. J’y retrace la dynamique qui a permis aux nazis de prendre le pouvoir entre 1930 et 1933, loin des idées reçues. Hitler n’a jamais été élu, les nazis ne sont pas arrivés au pouvoir par les urnes, et l’électorat ouvrier ou celui des chômeurs n’a jamais voté massivement pour eux.

Mon travail s’appuie sur la sociologie électorale et l’histoire institutionnelle de l’Allemagne, mais je me concentre sur un groupe souvent négligé : les libéraux autoritaires qui gouvernaient alors, balayés par l’histoire et par les nazis. Ces dirigeants, tels Papen, menaient une politique d’austérité, de subventions aux entreprises, de dérégulation et de destruction de l’État social. Ils violaient la Constitution démocratique pour imposer leurs décisions, transformant le régime parlementaire en régime présidentiel.

Convaincus d’être les meilleurs, ils pensaient rester longtemps au pouvoir, mais leur base électorale fondait comme neige au soleil. Après avoir tenté toutes les stratégies possibles pour se maintenir, ils ont fini par s’allier à l’extrême droite. Mon livre rappelle cette histoire que l’on n’enseigne plus dans les manuels, comme si la disparition d’une démocratie au cœur du XXe siècle n’avait plus d’importance.

Comment ces libéraux, cet « extrême centre » comme vous les qualifiez dans votre livre, pensaient-ils l’emporter contre les nazis ?

Leur stratégie évolue entre 1930 et 1933. Avec l’instauration d’un régime présidentiel en 1930, fondé sur l’article 48-2 qui permet au président de gouverner par décret, l’idée est d’intégrer des ministres nazis dans un gouvernement d’union des droites. Mais les nazis, maximalistes, refusent.

À l’été 1932, une nouvelle proposition leur est faite, encore rejetée par Hitler. C’est alors que le parti nazi commence à décliner électoralement, au point que des opposants internes à Hitler émergent. Kurt von Schleicher, chancelier, tente de diviser le parti nazi, tandis que Franz von Papen reste fidèle à l’union des droites.

Il finit par offrir la chancellerie à Hitler, tout en s’installant lui-même à la vice-chancellerie. Persuadé d’être le plus intelligent, bien connecté aux cercles aristocratiques, financiers, industriels et militaires, il croit que les nazis fourniront l’élan militant nécessaire au gouvernement, tout en pensant pouvoir les dominer.

Quels sont les autres éléments déterminants dans la prise du pouvoir des nazis ?

La crise économique alimente la peur et le ressentiment des classes moyennes qui, par crainte du déclassement et du marxisme, basculent massivement vers le vote nazi, abandonnant la droite traditionnelle. Pourtant, à l’automne 1932, alors que les sociaux-démocrates maintiennent leur électorat et que les communistes progressent dans les urnes, les nazis s’effondrent.

Ce danger de gauche inquiète profondément les élites patrimoniales, hantées par la possibilité d’une révolution bolchevique. Dans une République devenue présidentialiste, la décision revient à Hindenburg et à son petit entourage socialement très endogame : grands propriétaires terriens, dont Hindenbourg fait partie, armée, banques et industrie lourde.

Peu à peu, ces élites se rallient aux nazis, par peur des réformes sociales. Finalement, en janvier 1933, tout se joue entre Hitler et Oskar von Hindenburg, le fils du président et son principal conseiller, sur une question décisive : la réforme agraire proposée par le chancelier Schleicher, qui terrifie les grands propriétaires terriens.

Les nazis n’ont pourtant pas de majorité…

L’Allemagne est un État fédéral, avec des scrutins à tous les niveaux. Dès 1930, les nazis obtiennent d’excellents résultats locaux, gouvernant déjà en Thuringe, au Brunswick et en Oldenburg. En coalition avec la droite, ils exigent systématiquement le ministère de l’Intérieur, qui inclut l’éducation, ce qui rassure Papen, habitué à les voir gouverner localement.

“Entre 1931 et 1932, Hitler fait le tour des clubs d’influence patronale pour rassurer les milieux d’affaires sur ses intentions économiques. “

Au niveau national, ils n’ont jamais eu la majorité. Même lors des élections du 5 mars 1933, malgré l’interdiction des meetings socialistes et communistes et l’omniprésence des SA dans les bureaux de vote, ils n’obtiennent que 44 % des voix. Un score élevé, mais insuffisant pour une majorité absolue. Les nazis perdent 2 millions de voix entre juillet et novembre 1932 et s’effondrent aux élections locales.

En décembre, Goebbels note une chute de 35 points à Weimar, pourtant bastion nazi. Hitler évoque même le suicide fin 1932… Malgré cela, on continue de présenter leur ascension comme une marée brune inexorable, alors que c’est Bertolt Brecht, dans la Résistible Ascension d’Arturo Ui, qui avait raison. Mais Papen, voyant leur affaiblissement, pense pouvoir les « acheter à la baisse » et les contrôler plus facilement.

La croyance selon laquelle les nazis ont conquis le vote des ouvriers est tenace. Pourquoi ?

Elle repose sur des déterminismes sociaux simplistes, qui associent crise économique et montée du fascisme. Pourtant, les plus touchés par la crise, ouvriers et chômeurs, continuent à voter majoritairement pour les partis traditionnels de gauche. Ce sont les classes moyennes, inquiètes du déclassement et de la menace marxiste, qui basculent de la droite vers l’extrême droite.

Entre 1931 et 1932, Hitler fait le tour des clubs d’influence patronale pour rassurer les milieux d’affaires sur ses intentions économiques. À chaque intervention, il est explicite : ses discours en direction des ouvriers ne sont que du marketing politique. Son objectif est de gagner des parts de marché, à l’extérieur par la conquête militaire, et à l’intérieur en détruisant la gauche et les syndicats, tout en boostant les carnets de commandes. Le 27 janvier 1932, devant 1 500 patrons de l’Industry-Club Düsseldorf, il reçoit une standing ovation.

Vous consacrez un chapitre au magnat des médias de l’époque, Alfred Hugenberg, « précurseur » de Bolloré, Berlusconi ou Rupert Murdoch. Quel a été son rôle dans la montée en puissance des nazis ?

Hugenberg est à la fois industriel et intellectuel. Haut fonctionnaire en charge de la colonisation allemande en Pologne, il abandonne cette carrière pour investir dans l’industrie lourde. Pendant la Première Guerre mondiale, il comprend que les médias offrent des opportunités financières encore plus lucratives, tout en permettant de façonner l’opinion. Ultranationaliste d’extrême droite, il poursuit une double logique : diffuser un message politique et faire de l’argent.

Il bâtit un empire médiatique redoutable, rachetant une vingtaine de médias, dont deux compagnies cinématographiques majeures, l’une produisant les actualités cinématographiques. Il met en place un réseau d’agences sur abonnement qui fournit articles et éditoriaux prêts à l’emploi à 1 600 journaux, contrôlant ainsi leur cadrage médiatique et leur langage.

Ce système, à la fois rentable et idéologiquement efficace, nazifie l’espace public allemand, qui n’était pas plus d’extrême droite qu’ailleurs. En récompense, il est nommé ministre de l’Économie, de l’Alimentation et de l’Agriculture dans le gouvernement Hitler-Von Papen. Mais en six mois les nazis l’évincent, et il doit vendre son empire médiatique à vil prix.

En lisant votre livre, on ne peut s’empêcher de dresser des parallèles avec notre propre époque. Est-ce que c’est une erreur ? Est-ce que cette période peut éclairer certains événements politiques contemporains ?

C’est justement ma conviction d’historien. Émile Durkheim disait que si la sociologie n’était que spéculative et ne servait pas à comprendre le réel, elle ne valait pas une heure de peine. Sans être aussi catégorique, je pense que l’histoire peut nous éclairer. La radicalisation ultérieure des nazis et la monstruosité des crimes commis ont conduit à les considérer comme hors comparaison.

Mais en 1932-1933, Treblinka et Auschwitz n’existent pas encore. Il n’y a pas de projet d’extermination des juifs allemands, mais une volonté d’épuration ethnique par leur expulsion, dans une logique antisémite héritée du Moyen Âge. La violence des nazis s’enracine dans l’héritage de la Grande Guerre. Si on le défalque, on retrouve une extrême droite chimiquement pure.

C’est justement en abordant cette période avec la rigueur d’un historien que l’on peut faire des comparaisons pertinentes, sans se laisser piéger par des tabous et des hypostases, qui consistent à absolutiser le nazisme et à le rendre incomparable.

Dans l’épilogue, je montre que l’on peut par définition toujours tout comparer. On identifie entre 1930 et 1933 des intérêts et des dynamiques d’alliances analogues à ceux d’aujourd’hui. Ce sont les libéraux qui ont porté les fascistes et les nazis au pouvoir.

La mythologie post-1945 d’un capitalisme et d’une démocratie libérale triomphants contre la barbarie nazie fausse notre lecture du XXe siècle. Libéralisme et nazisme ne s’opposent pas, ni dans les choix des élites ni dans les logiques économiques – des entreprises américaines ont continué à prospérer avec le IIIe Reich après 1941. En tant qu’historien, je remets ces faits en perspective.

Vous démontez également les accusations de « point Godwin ». Les dynamiques et intérêts que vous décrivez peuvent-ils pour autant amener à comparer, par exemple, Macron et Papen ?

On peut toujours comparer, mais il faut le faire avec précision. Le « point Godwin » est l’argument paresseux des crétins. Et c’est curieux de reprocher à un spécialiste du nazisme de parler… de nazisme. D’ailleurs, les comparaisons avec les années 1930 ne viennent pas toujours des historiens. Elles sont omniprésentes dans l’espace public, y compris à la télévision, et revendiquées par les politiques eux-mêmes. Ce n’est pas un historien qui a fait un salut nazi à la tribune de Trump. Toute histoire est contemporaine.

Mes collègues qui travaillent sur la Grèce antique s’interrogent sur la démocratie, la place des femmes, l’esclavage… Des questions actuelles. Je ne cache pas que j’ai décidé d’écrire ce livre au moment du vote de la loi immigration. Depuis 2017, je répétais que l’« extrême centre », pour reprendre la catégorie de Pierre Serna, finit toujours par dériver vers l’extrême droite, devenant un allié, un marchepied.

Je pensais plutôt à 2027, mais 2023 est arrivé plus vite que prévu. J’ai donc replongé dans l’historiographie, et j’ai été stupéfait de voir combien les parallèles étaient nombreux. Le chapitre cinq, sur la philosophie économique des libéraux allemands, résonne avec ce qu’on entend aujourd’hui. La crise des années 1930, réponse à l’échec du modèle libéral, est une matrice pour notre époque. On y a posé les bases des concepts que nous utilisons encore : austérité, déflation, keynésianisme. Le terme « libéralisme autoritaire » apparaît en 1932. La comparaison me semble donc parfaitement justifiée.

Vous invoquez le fait que le matérialisme historique légitime l’analogie en histoire. Comment ?

Le matérialisme historique pense l’histoire de manière transpériodique. Dans chaque époque, on retrouve des dominants et des dominés, des classes sociales avec des intérêts propres, en lutte les unes contre les autres. Ces dynamiques rendent les comparaisons entre périodes non seulement possibles, mais nécessaires, surtout pour le XXe siècle. Et je ne pense pas que l’actualité immédiate me donne tort.

Si vous faites donc « un diagnostic du présent instruit par l’histoire », pour reprendre les mots de Michael Fœssel, quel est-il ?

L’histoire nous invite à dépasser les raccourcis politico-médiatiques qui opposent, par exemple, libéralisme et fascisme. Elle nous incite à une lecture plus acérée de notre époque, trop souvent déformée par des slogans. Elle pousse à prêter attention aux logiques discursives.

Je m’attarde, par exemple, sur le discours de Papen à l’été 1932, lorsqu’il parle des « extrêmes ». Pour lui, il y a les « extrêmes nationaux », constructifs et patriotes, avec qui l’on peut dialoguer, et les « extrêmes » qui veulent détruire la famille, l’État, la patrie. Ce discours, on l’entend de manière assourdissante aujourd’hui.

(1) Les Irresponsables, de Johann Chapoutot, éditions Gallimard, 304 pages, 21 euros.

 

Johann Chapoutot, historien : « Ce sont les libéraux autoritaires qui ont porté les nazis au pouvoir » - Entretien avec Diego Chauvet, L'Humanité
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17 février 2025 1 17 /02 /février /2025 07:48
Paul Nizan en 1924

Paul Nizan en 1924

Romancier, journaliste, philosophe, Paul Nizan, né en février 1905, sera dans les années 1930 l’un des principaux intellectuels du PCF, qu’il quittera après la signature du pacte germano-soviétique. Accusé de trahison avant d’être réhabilité, le militant, tombé au combat en mai 1940, lutta toute sa vie contre l’asservissement des hommes.

Bernard Fréderick, L'Humanité, 14 février 2025

Si Paul Nizan – Paul-Yves Nizan – est bien né le 7 février 1905 à Tours, quiconque s’aventurerait à affirmer qu’il aurait eu 120 ans ce mois de février 2025, se tromperait et nous tromperait lourdement. Paul Nizan a 20 ans. 20 ans, un point c’est tout. Il aura toujours 20 ans. C’est du domaine public. Il l’a écrit lui-même. L’aveu a fait le tour de la Terre : « J’avais 20 ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde ».

C’était en 1931, dans son « Aden Arabie », son premier ouvrage. Un des plus célèbres incipit de l’histoire de la littérature. L’exergue de toute une vie. Quatre ans plus tôt, en 1927, le jeune homme, donc, était rentré d’Aden, alors « colonie de la Couronne » de l’empire britannique. D’octobre 1926 à avril 1927, il s’y était fait précepteur du fils d’un négociant anglais d’origine française, Antonin Besse. Il songea à s’associer à ce dernier dans le négoce. Mais il rentra à Paris.

Un « second » mariage avec le Parti Communiste

En 1924, il avait rencontré Henriette Alphen, au bal de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris. De retour d’Aden, en 1927, il l’épouse. Ses deux témoins sont Jean-Paul Sartre et Raymond Aron. Il s’est lié au premier au lycée Henri-IV, en 1920, et a fait, en sa compagnie, ses études supérieures dans les classes hypokhâgne et khâgne, au lycée Louis-le-Grand, en 1922-1923. C’est à l’École normale supérieure, où il est admis en 1924, qu’il a rencontré le second.

En 1927, il contracte, pourrait-on écrire, un second « mariage » : il adhère au Parti communiste. Rien ne l’y prédisposait, ni ses origines familiales, ni ses études, ni ses amitiés. Dans ces années-là, le PCF est mobilisé contre la guerre du Rif qui a éclaté au Maroc en 1924. La France y avait dépêché le maréchal Pétain et 350 000 hommes pour mater une rébellion anticoloniale, dirigée par un jeune juge qui avait étudié le droit à l’université de Salamanque, Abd El Krim. S’ensuivit une véritable boucherie.

En France, seul le Parti communiste dénonce cette guerre infâme. De nombreux intellectuels se rapprochent alors de lui, notamment parmi les surréalistes. Six jeunes poètes donnent ainsi leur adhésion « collective » au Parti, en janvier 1927 : Louis Aragon, Jacques Baron, André Breton, Paul Éluard, Benjamin Péret et Pierre Unik. « Transformer le monde a dit Marx ; changer la vie a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un », affirme, alors, André Breton.

Nizan a vu à Aden de quoi le colonialisme était capable. Lui aussi a Rimbaud pour référence : « le « changer la vie » du poète n’a pas fini d’être le mot de ralliement de tous ceux pour qui la révolution est la plus haute des sagesses, et qui veulent inaugurer un monde où tout n’ira plus vers la mort. » 1 Mais tous ces rimbaldiens ne resteront pas au Parti. Au bout de quelque temps, seuls demeurent Aragon et Nizan. Les deux hommes se croisent et s’entrecroisent tout au long des années 1930.

Ils publient souvent dans les mêmes revues ou journaux, avant de collaborer directement dans le même quotidien, « Ce Soir », que dirigent Aragon et Jean-Richard Bloch et dont Robert Capa est le directeur de la photographie. C’est un journal communisant mais il n’est pas l’organe du PCF. Il a été fondé avec des fonds de la République d’Espagne pour soutenir sa cause. Nizan y tient la rubrique de politique étrangère et y publie des chroniques littéraires comme il le faisait dans « l’Humanité » depuis juin 1932.

Candidat aux élections législatives

Entre-temps il a publié, après « Aden », un deuxième pamphlet, « les Chiens de garde », dans lequel il étrille l’élite universitaire bourgeoise : « Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers. »

Cette même année, 1932, alors qu’il est depuis un an professeur de philosophie à Bourg-en-Bresse, où il anime des comités de chômeurs, le PCF le présente aux élections législatives. Il obtient un peu moins de 3 %. Il quitte, alors, et Bourg et l’Éducation nationale, rentre à Paris et devient permanent du Parti.

Outre ses chroniques dans « l’Humanité », Nizan collabore à diverses publications comme « Commune », la revue de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (A.E.A.R.), dont il est secrétaire de rédaction. Son premier roman, « Antoine Bloyé », paraît en 1933 chez Grasset. Il s’y inspire de la vie de son père, un cheminot qui a gravi tous les échelons de la hiérarchie de la Compagnie des chemins de fer, un « traître » à sa classe donc. Un thème récurrent chez le jeune écrivain.

Installation à Moscou et rencontre de Malraux

En 1932, les Nizan s’installent à Moscou pour près d’un an. Lui est chargé de l’édition française de l’organe central de l’Union internationale des écrivains révolutionnaires (U.I.E.R.), « la Littérature internationale ». En vue du premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques, en août, il s’occupe d’inviter des écrivains français.

C’est ainsi qu’il rencontre André Malraux, avec lequel il se lira d’amitié mais sans se faire d’illusions sur le personnage, si l’on s’en tient à la présentation qu’il en fait pour les lecteurs soviétiques dans la « Literatournaïa Gazeta », du 12 juin 1934 : « Il est parfaitement clair que Malraux ne voit pas ce qu’est en réalité la révolution. Pour lui, c’est un remède contre l’angoisse et non, comme pour les masses populaires, une nécessité historique. Son but principal est de découvrir, dans une révolution, les possibilités d’exprimer un héroïsme suprême (…). Malraux n’est pas un écrivain révolutionnaire ; il est un de ces jeunes écrivains en renom qui, sortis de la bourgeoisie, destinent cette classe à une mort naturelle et se rallient au prolétariat. Mais cette alliance contient des raisons personnelles sans rapport avec la cause Révolutionnaire ». L’avenir lui donnera raison.

De retour en France, le jeune homme continue de collaborer à diverses publications notamment à l’hebdomadaire « Monde » d’Henri Barbusse, ou à l’hebdomadaire illustré « Regards », auquel il confie une impressionnante série de cinq articles sur l’éducation nationale.

Le premier, dès le début, souligne la prise de parti politique et, comme toujours chez Nizan, le caractère fondamentalement polémique : « La culture a une fonction critique. Le savoir a une valeur critique. Culture et savoir diminuent en tout homme qui les possède la possibilité d’être dupe des mots, d’être crédule aux mensonges. Cette lutte et le savoir augmentent en tout homme le pouvoir de comprendre la réalité où il vit. La réalité que le monde bourgeois offre aux hommes est celle de la misère, de l’écrasement, du chômage, d’un avenir chargé d’angoisse économique et morale, et de menaces de guerre. La conscience de cette réalité a une valeur explosive : elle ne peut qu’entraîner à la volonté de la transformer. Nous sommes à un moment de l’histoire où la culture, le savoir ont plus que jamais une signification directement révolutionnaire ».2

Arrivée à l’Humanité et début de la Seconde Guerre mondiale

À partir de 1935, Nizan rejoint le service de politique étrangère de « l’Humanité » que dirige Gabriel Péri. « Journaliste diplomatique », comme il aime à se présenter, il suit les grands événements de l’époque, le réarmement allemand, l’agression de Mussolini contre l’Éthiopie, la guerre d’Espagne, bien sûr. Nizan voit comme beaucoup d’intellectuels le danger du fascisme. Il voit arriver la guerre avec l’Allemagne nazie. Il se fait, dans ses articles, militant actif pour la sécurité collective, c’est-à-dire pour une alliance entre la France, la Grande-Bretagne et l’URSS. Jusqu’au dernier moment, il y croit. Et, quand en août 1939, il part en vacances en Corse, il y croit encore.

Le 23 août 1939, c’est le coup de tonnerre : l’URSS et l’Allemagne nazie signent un traité de non-agression. Nizan rentre en trombe à Paris. Il participe, dans les locaux de « Ce Soir », à une réunion dont on n’a jamais su grand-chose sinon qu’elle fut grave et houleuse. « Je ne peux pas tolérer ça ! écrit-il à sa femme, Henriette. Ce n’est absolument pas possible, nous avons tout le temps voulu combattre l’hitlérisme, le nazisme. Bon, et bien, Staline a probablement d’excellentes raisons, mais nous, nous n’avons pas les mêmes raisons (…). Moi, je ne marche pas, je ne veux pas, ça me bouleverse, ça m’écœure ».

Le 25 septembre 1939, deux quotidiens de gauche non-communiste, « l’Œuvre » et « le Populaire », publie le « mot » que Nizan a adressé à Jacques Duclos : « Je t’envoie ma démission du Parti communiste français. Ma condition présente de soldat mobilisé m’interdit d’ajouter à ces lignes le moindre commentaire ». À sa femme, il écrira : « Ils (les communistes français, N.D.L.R.) ont manqué du cynisme politique nécessaire et du pouvoir politique de mensonge qu’il eût fallu pour tirer les bénéfices les plus grands d’une opération diplomatique dangereuse : que n’ont-ils eu l’audace des Russes. »

Nizan n’a pas trahi

C’est plus au Parti qu’il en veut qu’à Staline. Désormais, il se taira. Et pour que ce soit bien une histoire rimbaldienne, le jeune homme sera tué d’une balle allemande le 23 mai 1940 au château de Cocoves, sous Dunkerque. Le Parti, « l’Humanité », « Ce Soir » sont interdits le lendemain même de la démission de Nizan. Il est accusé de trahison. À la Libération plusieurs intellectuels, Sartre en tête, demanderont au PCF de donner des preuves de la « trahison » dont il accuse Nizan. Ils n’en eurent pas. Il n’y en a pas. Nizan n’a pas trahi.

L’écrivain sombre dans l’oubli jusqu’à la réédition d’ « Aden Arabie » en 1960, avec une préface de Sartre. Dès lors les republications et les biographies vont se multiplier. Mais, comme l’indique James Steel, « tous les ouvrages écrits jusqu’à présent sur Nizan ont privilégié l’écrivain aux dépens du militant et du journaliste, ce qui ne cerne pas toujours l’homme, celui qui désespérément chercha à concilier l’écrivain et l’homme d’action. Disons-le d’emblée, Nizan se consacra davantage à son parti qu’à la littérature, fit preuve de davantage de discipline que d’esprit critique, se voulut davantage un militant qu’un intellectuel. Ont ainsi été laissés dans l’ombre des pans entiers de sa personnalité et de sa fonction de propagandiste révolutionnaire » 3. Et Koenraad Geldof de s’interroger de son côté : « Qui est Paul Nizan ? Un écrivain communiste. » 4 C’est simple, non !

  1. « L’Humanité », 20 mars 1937, cité par Anne Mathieu in « Paul Nizan antifasciste : la révolution contre la barbarie » Aden, Revue du G.I.E.N. (Groupe interdisciplinaire d’études nizaniennes) N° 2 – octobre 2003 ↩︎
  2. « Pour une nouvelle culture », Articles de Nizan réunis et présentés par Susan Suleiman, Grasset, Paris, 1971 (Regards, 14 mars – 11 avril 1935.). ↩︎
  3. James Steel, « Paul Nizan, un révolutionnaire conformiste », Presses de Sciences Po, Paris, 1987 ↩︎
  4. Koenraad Geldof, « Canonisation, imagologie, non-lecture. À propos de la réception de Paul Nizan (1905-1940) », Studi Francesi, 154 ↩︎

 

« J’avais 20 ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » : Paul Nizan, l'écrivain et militant communiste est né il y a 120 ans
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4 février 2025 2 04 /02 /février /2025 16:26
Roger Vailland, dandysme et communisme, libertinage, journalisme, littérature et lutte des classes

Roger Vailland, un écrivain communiste du XXe siècle, comme Aragon, Eluard, Duras un bref moment, Antelme, Charlotte Delbo, Semprun, Neruda, et tant  d'autres. Aujourd'hui, ce n'est pas celui dont on se souvient le plus et pourtant, ce fut un écrivain populaire à succès, plusieurs fois adapté au cinéma, doublé d'un journaliste aux multiples talents.

J'ai lu avec gourmandise un bel essai de Franck Delorieux découvert à l'espace librairie de l'Université d'été du PCF à Strasbourg: "Roger Vailland. Libertinage et lutte des classes". Épuisé depuis plusieurs années, le recueil d'essais de Franck Delorieux sur la vie et l’œuvre de Roger Vailland, initialement paru en 2008, reparaissait dans cette version à Manifeste! Editions en 2021. L'occasion de redécouvrir une page un peu oubliée de la littérature...

(Roger Vailland, Libertinage et lutte des classes de Franck Delorieux, Manifeste éditions, 2021, 12 euros).

J'ai connu Roger Vailland d'abord grâce à René Daumal, un jeune prodige néo-surréaliste, auteur de "Mugle", des " Mont Analogues", des "Pouvoirs de la Parole", de "L'évidence absurde", né en 1908 dans les Ardennes, comme Rimbaud, qui à dix-huit ans avaient déjà lu « Gide et Edgar Poe, Platon et Swedenborg, la Bhagavât Gita et le Tao Te King », et qui cramait sa jeunesse dans les expériences littéraires radicales à Reims avec Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Robert Meyrat.

Les écrits de jeunesse de Daumal, fortement spéculatifs, sont caractérisés par la séduction de la mort et de la folie, l'idée que la vie commune est illusion, que les valeurs traditionnelles sont des conventions superficielles, que la mystique orientale, l'ésotérisme et l'irrationnel nous rapprochaient davantage de la Vérité et de la progression spirituelle que le rationalisme cartésien.

Avec ses amis lycéens à Reims, Roger Vailland en tête, René Daumal créa le groupe des « Phrères simplistes », voulant retrouver les vertus de l'enfance, un groupe existentiel et littéraire inspiré de Jarry, de Rimbaud et des surréalistes. Ils travaillent d'abord autour de la revue « Apollo », "se révoltent contre la société et rêvent d'une vie hors-norme, loin de l'ennui bourgeois" (Roger Vailland, Libertinage et lutte des classes de Franck Delorieux, p.7).

Nés sous le signe d'un désespoir fondamental, issu de la Grande Guerre, ils ont seize ans, le groupe s'initie à l'alcool, au tabac, au noctambulisme, aux drogues. Ils cherchaient comme Rimbaud « le dérèglement de tous les sens », par la drogue, la roulette russe même), dans une recherche d'expérimentation radicale et auto-destructrice. Pour ses incursions psychiques ou par tendance auto-destructrice, Daumal manque plusieurs fois en 1925 de se tuer en utilisant le tétrachlorure de carbone dont il se sert pour tuer les coléoptères qu'il collectionne. Il a l’intuition qu’il pourra rencontrer un autre monde en se plongeant volontairement dans des intoxications proches d'états comateux (ressemblance avec ce que certains appelleront plus tard expériences de mort imminente). Daumal fume chez les opiomanes, se drogue même pendant ses cours.

Quand, à 18 ans, pendant l'hiver 1926, René Daumal écrit « Mugle », de la poésie en prose surréaliste hallucinée et philosophique dont les images ont une grande force évocatoire, vagabondage initiatique dans une ville d'apocalypse, gagnée par le désordre créateur des métamorphoses et confusions de la destruction, de la puissance du rêve et de l'absurde, "Roger Vaillant s'inscrit en hypokhâgne à Paris dans le but de préparer sa licence de Lettres à la Sorbonne. De provincial gauche et timide, il se transforme en dandy. Son condisciple Robert Brasillach le décrit ainsi: "Je me rappelle un garçon osseux, aux cheveux longs, volontiers porteur d'une pélerine qui lui donnait un air byronien (...) C'était Roger Vailland, à coup sûr un des personnages les plus extraordinaires de notre classe. Il nous apportait le Manifeste du surréalisme, Poisson soluble et les poèmes de Paul Eluard (...) Il nous chantait les mérites de l'acte gratuit - qu'il nommait acte pur - et l'écriture automatique. Il était le Lafcadio de Gide incarné pour nous, et bien qu'il soit rare d'admirer quelqu'un de son âge, il est exact que nous l'admirions" (cité par Franck Delorieux, p. 7-8)

Vailland sera hospitalisé en 1927 pour intoxication d'opium. En 1928, Daumal, réalisant la déchéance certaine à venir avec tous les intoxiqués autour de lui, décide de se reprendre en main. Il se met à un régime végétarien, s'abstient désormais de vin et mène une vie d'étude, d'écriture et de méditation plus saine. En 1928, Vailland, Daumal et Gilbert Lecomte fondent la revue "Le Grand Jeu" où dans un premier numéro ils dénoncent le colonialisme, consacrent un article à Rimbaud ("Arthur Rimbaud ou guerre à l'homme") et à "La bestialité de Montherlant".

Parallèlement, Vailland est engagé par Pierre Lazareff à Paris-Soir, grâce à son nouvel ami Pierre Desnos. Tout au long des années 30, il écrira avec talent et désinvolture pour Paris-Soir sur la vie mondaine, le sport, le cinéma, et la politique.

Breton et Aragon convoquent les jeunes écrivains du Grand Jeu et leur font un procès en bonne et due forme, s'attaquant tout particulièrement à Roger Vailland, lâché par ses camarades. La revue n'ira pas au-delà du troisième numéro. Daumal poursuit sa trajectoire mystique et Gilbert-Lecomte ne maîtrise plus sa consommation de drogue, sombrant dans une dépendance totale : « Lecomte était persuadé qu'une fatalité pesait sur lui, due à l'hérédité ; qu'il ne pouvait s'accepter tel qu'il était, se supporter, supporter la vie, sans la drogue », écrira Daumal en 1944.

Roger Gilbert-Lecomte est mort précocement du tétanos le 31 décembre 1943 à 36 ans. Il avait replongé dans la toxicomanie.

"En 1947, Vailland publiera aux Éditions sociales "Le Surréalisme contre la révolution", un pamphlet contre André Breton de retour de son exil new-yorkais. "Le dilettantisme de l'action ne résiste pas longtemps à la boue des champs de bataille ni, pour les clandestins, à la peur des tortures ou tout simplement aux attentes dans les gares ou les chambres d'hôtel pas chauffées. On peut jouer sa vie à pile ou face par humour, mais se demander jour et nuit, pendant des années, si la voiture qui freine devant sa porte n'amène pas les tortionnaires, hésiter en sachant les camarades pris les uns après les autres, implique qu'on attache du prix à sa cause. Ainsi de 39 à 44, à mesure que la charge se dérobait, la plupart des anciens surréalistes découvraient, en y prenant place, un monde dur, significatif et exaltant, exigeant et méritant que les hommes de cœur prissent part à ses luttes". 

Entre-temps, Roger Vailland qui vient d'un milieu de moyenne bourgeoisie s'est engagé à gauche, d'abord timidement, au moment du Front populaire. En 1937, il écrit un roman-feuilleton pour un journal de la CGT, "Un homme du peuple sous la Révolution" racontant l'histoire de Drouet, l'homme qui reconnut Louis XVI à Varenne. En janvier 35, Vailland a fait la rencontre d'une chanteuse de cabaret, André Blavette, dite Boule, dont il tombe passionnément amoureux. Ils boivent, se droguent, sortent dans les bordels et les boîtes de nuit. Il finira par divorcer en 47 et mettra à mort symboliquement son amour dans ses romans "Drôle de jeu" et "Les mauvais coups". Dans ce roman autobiographique "Les mauvais coups", écrit en 1948, reclus dans une maison du Jura, Milan, au nom de prédateur, sensible aux charmes de la belle Hélène, institutrice, et Roberte se haïssent d'avoir fait usage, au sein de leur amour, d'une liberté destructrice. Ils boivent, se surveillent, et se jugent. Roger Vailland a également adapté ce roman pour le cinéma dans un film de François Leterrier avec Simone Signoret comme actrice principale en 1961.

En 1941, replié à Lyon avec son journal, domicilié à La Chavannes, Vailland suit une cure de désintoxication et décide de rejoindre la Résistance. Il entre dans un réseau gaulliste fin 1942-début 1943, fait une demande d'adhésion au Parti communiste clandestin quelques mois plus tard, mais on se méfie de lui, du fait de son comportement qui ne correspond pas forcément à la "saine morale révolutionnaire", et le PC ne donne pas suite, dans l'immédiat. 

A la Libération, Vailland devient correspondant de guerre, participe comme observateur et journaliste à la bataille d'Alsace, assiste à la prise du château des collaborateurs français à Sigmaringen en avril 1945. Son premier vrai  roman, "Drôle de Jeu", retrace une expérience de résistance. Il est couronné du prix Interallié, l'année où une autre résistante, Elsa Triolet obtient rétrospectivement le Goncourt pour "Le Premier Accroc coûte deux cents francs".

Vailland écrit dans la presse progressiste depuis 1944, il fait une nouvelle demande d'adhésion au PCF qui n'aura pas de suite avant, en 1952, en pleine guerre de Corée, lors des manifestations organisées par le PCF contre la visite à Paris du général Ridgway, d'envoyer sa pièce de théâtre sur la guerre, Le Colonel Forster plaidera coupable, à Jacques Duclos qui accepte son adhésion au PCF. Vailland déclare alors: "Dans la résistance, d'abord, puis aux combattants et aux partisans de la paix, j'avais eu l'occasion de travailler avec les communistes, d'apprendre à les estimer, à les aimer. Preuve m'avait été faite année par année que le Parti communiste constitue réellement l'avant-garde du combat pour la paix, pour la liberté et pour le bonheur des hommes (...) Je suis très heureux de commencer à militer dans le parti, dans la ville où j'habite, Ambérieu-en-Bugey, parmi les cheminots, les paysans, les cheminots-paysans et les paysans-cheminots qui sauront certainement s'unir contre le nouvel occupant, les nouveaux collabos comme ils l'ont fait dans la résistance". (Franck Delorieux, Roger Vailland Libertinage et Lutte de Classes, p.23)

Franck Delorieux poursuit: "Vailland se lance dans le militantisme avec joie et ferveur. Il colle les affiches, distribue les tracts, participe aux réunions de cellule, intervient dans les meetings et sert de chauffeur lors des élections législatives de 1955 au candidat communiste Henri Bourbon pour les réunions de sa campagne électorale qui aboutira à son élection au poste de député de l'Ain".

Roger Vailland milite contre les tentatives de saisies sur les fermes des paysans endettés. Il participe aux conférences fédérales du parti en tant que simple militant. A l'époque il forme un couple libre et fêtard avec Elisabeth Naldi, comédienne italienne de Bologne, ancienne résistante elle aussi.  En 1950 paraît Bon pied bon œil. En 1951 Un jeune homme seul . Beau masque en 1954 et 325 000 francs en 1955. A chaque fois, des romans réalistes, sombres, nerveux, avec des héros prolétariens. Du réalisme-socialiste peut-être, mais avec des personnages qui sont réellement incarnés et qui ne sont pas que des icônes.

Le roman 325 000 francs de Roger Vailland était une commande du Parti Communiste Français (PCF), écrit pour les ouvriers mutilés d'Oyonnax, pour aborder les concepts centraux de la théorie marxiste : aliénation du travail, la course à la productivité, la parcellisation de l’action de l’ouvrier, augmentation des cadences, risque d’accident, exploitation à travers le salariat. Le roman fut lu en commun et discuté au sein des cercles de formation du PCF. 325 000 francs raconte l’histoire de Bernard Busard, un petit gars d'à peine dix-huit ans originaire de Bionnas, ville fictive. Bernard est manœuvre à l’usine Plastoform où il est chargé de déplacer les pièces entre les ateliers sur son vélo. Le roman s’ouvre sur la course cycliste régionale, à laquelle Bernard participe, mais qu’il ne remporte pas, chutant lourdement dans le final. Mais le cœur du roman, c’est l’histoire d’amour complexe entre Bernard et Marie-Jeanne, femme froide et distante, qui refuse de se donner facilement à lui, malgré sa cour assidue. Elle finit cependant par accepter, mais à une condition : qu’ils quittent Bionnas. Bernard trouve alors une opportunité : gérer un snack-bar à Mâcon, le long de l’autoroute de Paris à Marseille. Il se renseigne : il faut avancer une caution de 700 000 francs. Le couple a déjà 375 000 francs de côté. Il manque donc 325 000 francs. Pour trouver rapidement cette somme, Bernard va tenter l’impossible : assurer le service d’une presse à injection à deux pendant 187 jours en continu. Mais, pour cela, il lui faut un partenaire : ce sera le Bressan, son concurrent durant la course cycliste, un petit paysan de la plaine de Bresse, une vraie force de la nature. Le roman tient en suspens le lecteur : Bernard parviendra-t-il ou non à réaliser cet exploit physique ? Comme la chute finale à vélo, Bernard échouera lors du dernier roulement, et se fera broyer la main par la machine. La fin du roman est tragique : contraints d’abandonner leur rêve d’ouvrir un snack-bar, Bernard et Marie-Jeanne achètent le bar de la ville. Mais Bernard est persuadé que sa femme a couché avec le patron de l’usine Plastoform afin de gagner la différence qui leur manquait. Bernard devient irascible, aigri, violent et alcoolique, et passe sa journée à crier sur sa femme tout en buvant avec les clients. Criblé de dettes, il finira par être réintégré dans l’usine, travaillant d'une seule main. "325 000 francs" est adapté par Jean Prat au cinéma en 1961.

En 1957, Vailland obtient le prix Goncourt pour le roman "La Loi", inspiré de son amour pour Elisabeth Naldi. Le roman jugé trop esthétisant, dans un milieu aristocratique et décadent, est critiqué par la presse communiste mais Maurice Thorez le félicite. 

Vailland voyage aussi, en Indonésie (1950), en Égypte (1952), où il sera emprisonné comme espion communiste, à la Réunion (1958) ou en Israël (1961) où il couvre le procès Eichmann. Il travaille pour le cinéma où il signe plusieurs scénarios, notamment une adaptation des "Liaisons dangereuses" pour Roger Vadim avec Jeanne Moreau et Gérard Philippe. Il s'intéresse aussi à l'art, écrit sur Pierre Soulages. Dans les années 50, il achète une Jaguar: Vailland aime les sensations fortes et la vitesse. Et il étude le libertinage et Laclos, Suétone.

En 1956, Vailland signe la pétition de Sartre contre l'intervention en Hongrie de l'URSS. Il regrettera. "La direction du PCF le convoque, lui somme de faire son autocritique. Il s'exécute et, tandis que ses anciens camarades changent de trottoir quand ils le croisent, finit, en 1959, par ne plus reprendre sa carte du Parti. Vailland est fou de douleur. Il pense qu'il ne pourra plus écrire. ll est tenté par le suicide. C'est la fin d'une saison dont il dira qu'elle fut la plus heureuse de sa vie". (Franck Delorieux, Roger Vailland. Libertinage et lutte des classes, p.36)  

Dans une interview donnée au journal Le Monde en février 1963, suite à la parution du Regard Froid, Roger Vailland écrit: "Il n'y a eu ni démission, ni exclusion. Simple désengagement de ma part. Je me suis tourné vers d'autres activités".

Même après n'avoir pas repris sa carte au PCF, Roger Vailland continue à s'intéresser de prêt aux communistes, et à les soutenir, là où de nombreux ex-camarades retournèrent leur veste ou devinrent anticommunistes. Il meurt le 12 mai 1965.

Dans le recueil, "Un siècle d'Humanité 1904-2004" sous la direction de Roland Leroy, avec la coordination éditoriale de Valère Staraselski, paru au Cherche-Midi, deux beaux articles de Roger Vailland sont retenus pour illustrer l'année 1954 (celle de la fin de la guerre d'Indochine et du début de la guerre d'Algérie) et l'année 1956.

Julien Bourdon est mort au Vietnam- Roger Vailland, Humanité Dimanche, 20 avril 1954

et "J'ai fait un mauvais rêve", L'Humanité Dimanche, 11 mars 1956

Julien Bourdon est mort au Vietnam-

Roger Vailland,

L'Humanité Dimanche, 20 avril 1954

Julien Bourdon, fils cadet de la veuve Bourdon, cultivatrice dans un village de Bresse, vient d'être tué en Indochine. "Sauté sur une mine", raconte la lettre que le capitaine a écrite à la mère.

Il y a tout juste six mois que Julien Bourdon est parti comme volontaire pour la guerre du Vietnam.

Quand j'ai appris son engagement, je suis allé voir la mère, que je connais bien, son fils aîné Bernard Bourdon ayant travaillé avec moi pour la Résistance dans le même village de Bresse.

Alors, ai-je demandé, Julien a estimé nécessaire d'aller défendre le Sud-Est contre quoi? ... Et puis vous savez bien que Julien n'a rien contre les communistes...

Elle nous a regardés, qui étions réunis dans la cuisine - salle commune de la toute petite ferme.

- Vous savez bien, a t-elle repris, que Julien n'a rien contre nous...

Il y avait là Bernard Bourdon, le fils aîné, communiste, Simone Bourdon, la sœur, fiancée à un sympathisant d'un village voisin, et deux cousins que je ne connaissais pas, mais j'avais déjà remarqué à leurs mouvements de tête qu'ils devaient être d'accord sur bien des choses avec Bernard et avec le fiancé de Simone. Pourquoi, en effet, le fils cadet de la veuve Bourdon en aurait voulu aux siens?

- Voyez plutôt, m'avait encore dit la mère... Et elle m'avait emmené dans la petite chambre de Julien, au-dessus de la grange. Sur le mur, en face du lit, était épinglé le portrait d'Henri Martin, découpé dans un journal.

- Voyez, m'avait dit la mère, il n'avait même pas pensé à le retirer, quand Henri Martin a été libéré.

Je le raconte, parce que c'est ainsi, aussi extravagant que cela puisse paraître: il y avait, il y a sûrement encore le portrait d'Henri Martin dans la chambre de ce jeune paysan qui s'est engagé volontaire pour l'Indochine et qui vient de sauter sur une mine.

Alors la mère s'est mise à pleurer.

- C'est ma faute, avait-elle dit. Julien voulait se marier avec une jeune fille qui possède encore moins que nous. Ils auraient dû vivre ici et nous sommes déjà tellement à l'étroit. J'ai dit non...

La vieille femme avait pleuré et je commençais à me reprocher ma brutalité, lorsque Simone, la sœur, était intervenue avec véhémence:

- Non, maman, avait-elle dit, ce n'est pas de ta faute. Julien est un salaud... 

Je continue à répéter mot pour mot ce que j'ai entendu, parce que je pense que c'est utile - et que des scènes analogues se sont déroulées ou se déroulent aujourd'hui dans maintes maisons de France.

Et Simone avait montré la première lettre envoyée du Vietnam par son frère, et qui semblait provenir du delta tonkinois.

"Les gens d'ici, écrivait Julien Bourdon, ressemblent beaucoup aux gens de chez nous. En moyenne, ils ont encore moins de terre chacun pour vivre, mais elle est meilleure. La culture du riz, c'est comme du jardinage. Je ne parle pas leur langue, mais à les regarder vivre, je crois que ce sont de braves gens...

- Alors, s'était écriée Simone, de quel droit est-il parti tuer ces braves gens?...

Parce qu'on lui avait promis une bonne paie? Parce qu'on lui a dit que là-bas les Blancs n'ont qu'à lever le doigt pour avoir des filles? ... Et elle avait répété violemment: "C'est un salaud."

Là-dessus, Bernard, le frère aîné, celui qui avait été au maquis, est intervenu:

- Ce n'est pas si simple, avait-il dit. Certainement Julien a eu tort de s'engager. Il n'a même pas l'excuse de l'ignorance. Je lui avais assez expliqué que les paysans du Vietnam sont des travailleurs comme nous, comme qui dirait nos cousins, et qu'il serait forcément amené à se conduire là-bas comme les hitlériens se sont conduits ici. Mais il faut comprendre les circonstances. 

Bernard avait expliqué. Les Bourdon sont propriétaires de deux hectares de terre et en louent trois à quatre selon les années; ce n'est pas assez pour faire vivre la veuve, les deux fils et la fille. Et tout à fait impossible d'amener une bru à la maison. Julien avait donc cherché du travail ailleurs. Il avait voulu entrer sur un chantier hydroélectrique, mais les nouveaux chantiers prévus n'ont pas été ouverts. Il a fait des remplacement aux postes: ce qui lui a rapporté dans les 12 000 francs par mois et pour devenir facteur titulaire à 24 000 francs, il faut attendre des années.  Enfin, il avait trouvé de l'embauche dans une entreprise de travaux publics, comme terrassier: il avait gagné 750 francs par jour, exactement le prix de la pension que lui réclamait l'hôtelier de la petite ville où il travaillait; il devait emprunter de l'argent à son frère pour payer le voyage qui lui permettait de passer le dimanche au village.

Là-dessus était venu le temps du service militaire. Les dix-huit mois avaient approché à leur fin mais pas davantage d'espoir qu'auparavant. La fiancée, au demeurant, s'était montrée un peu garce; elle ne voulait plus attendre. Le garçon avait accepté le seul moyen d'"évasion" qu'on lui avait offert..

- Il a pensé faire un beau voyage, avait dit amèrement Bernard...

- C'est vrai, s'était écriée la mère, qui cherchait désespérément une excuse à son cadet. Quand il allait à l'école, il aimait tellement la géographie... Il savait par cœur les colonies... 

- Mon frère est une petite tête avait dit Bernard. Il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. Mais les salauds ce sont ceux qui ferment les chantiers d'électrification, pour en consacrer l'argent à une guerre où la France comme ils osent s'en vanter, n'a plus aucun intérêt.

Les salauds ce sont ceux qui ont envoyé mon frère au casse-pipe, pour pouvoir continuer à trafiquer sur les piastres ou à toucher des commissions sur les fournitures d'armes américaines; les salauds ce sont ceux qui ont acculé mon frère au désespoir et au crime...

Il y a trois mois, repassant par le même village, j'ai vu une nouvelle lettre que Julien Bourdon avait écrite à son frère: "J'ai honte, disait-il, parce que je fais le contraire de ce que tu faisais pendant la guerre".

... Après l'Indochine, l'Algérie, le combat contre les guerres coloniales continue. 

"Tu me comprends, je pense souvent au train allemand que tu as fait sauter. Moi aussi je sauterai un de ces jours."

Il vient de sauter sur une mine en protégeant la voie ferrée, dans le delta tonkinois, entre Hanoï et Haïphong.

La veuve a appris la mort de son fils dans le même temps qu'elle venait de vendre les deux hectares qui lui appartenaient et de liquider le fermage des trois autres.

C'est qu'avec l'écroulement du prix du bétail, des œufs et du lait, les toutes petites exploitations ne peuvent plus vivre. Simone s'est mariée. Bernard s'est placé, la mère tiendra comme elle pourra avec son jardin et en promenant sa dernière vache le long des routes.

Je n'ai eu aucun besoin de signifier à mes amis Bourdon que cela se tenait étroitement: leur fils et frère tué dans une guerre à laquelle le gouvernement refuse de mettre fin, et leur ferme ruinée, premier résultat des accords européens conclus par le gouvernement: "Aucune exploitation agricole de moins de 30 hectares ne sera plus viable en France, reconnaissent volontiers les "Européens". 

Ils savent exactement à quel point et de quelle manière tout cela est lié. Le peuple de France, après tant de luttes, pendant tant de siècles, et après la dure leçon de la libération trahie, est extraordinairement éduqué à la compréhension des problèmes politiques. Mais nos gouvernements sont-ils donc tellement incompréhensifs aux questions politiques qu'ils ne sentent pas la terrible colère qui est en train de s'amasser dans les campagnes et dans les villes de France? 

(Roger Vailland, Humanité Dimanche, 20 avril)

 

 

 

 

 

J'ai fait un mauvais rêve
Roger Vailland, L'Humanité Dimanche, 11 mars 1956
 
"J'ai fait un mauvais rêve, L'Humanité ne paraissait plus.
J'achetais des journaux, "de l'extrême-droite à la gauche" comme on dit dans les compte rendus de l'Assemblée, et aussi des journaux dits "de grande information". J'y lisais que les patriotes d'Algérie, de Chypre, de Malaisie sont des brigands, des hors-la-loi, des terroristes, et que les Français qui ne veulent pas que nos jeunes soldats se fassent tuer pour protéger les domaines des grands colons sont des complices d'assassins.
Je lisais que le gouvernement a bien raison de donner des subventions aux "écoles livres". Tant pis si les instituteurs sont médiocres et enseignent des balivernes. Un futur ouvrier en sait toujours assez pour se servir de ses cinq doigts. Trop d'instruction favorise l'éclosion des mauvaises idées.
Presque tous les journaux que j'avais achetés approuvaient. Les autres se bornaient à dire qu'il est dangereux de réveiller les vieilles querelles; mieux vaut dormir en paix. C'était exactement comme du temps de Pétain l'obscurantiste.
Je lisais que la productivité, en créant l'émulation, avait transformé le travail à l'usine en un véritable jeu, une éternelle partie de football, une course au gros lot. Et que les ouvriers de Paris faisait queue rue Mouffetard pour acheter des dindes, des perdreaux, des oies et des cailles toutes rôties.
Aucun des journaux que j'avais achetés ne protestait. On ne parlait plus de lutte des classes, ce dogme périmé. La productivité rapporte à tout le monde: un cheval au patron, une alouette à l'ouvrier.
Je lisais que le paysan français se réjouissait d'arracher ses vignes et de planter des pommes de terre à la place. Il touchait la prime et gardait les pommes de terre; quelle bonne affaire! Et par surplus, il assurait le salut de son âme en luttant contre l'alcoolisme.
Aucun journal ne répondait qu'il faut pour vivre bien plus d'hectares de pommes de terre que de vignes. L'essentiel n'est-il pas que le vin d'Algérie se vende? Il est juste que le paysan français se serre la ceinture pour faire plaisir aux gros viticulteurs d'Oranie, puisque l'Algérie, c'est la France (...)
J'ai rêvé que "l'Humanité" ne paraissait plus. Il fallait se chuchoter de bouche à oreille les directives du Parti communiste. Il fallait se passer sous le manteau les feuilles ronéotypées. (...)
Je me suis réveillé. Ce n'était qu'un mauvais rêve. On venait m'apporter "l'Humanité" du jour. Je lisais les gros titres: "Les colonialistes abattent leurs cartes..." "Maroc: la population manifeste sa joie après la proclamation de l'indépendance..." "Pour l'union des 500 000 métallurgistes parisiens" L'arme est là, bien aiguisée, qui allait, qui va servir pour les travailleurs pour tous les combats de la journée.
La semaine du 18 au 24 mars sera la semaine de "l'Humanité". Pendant toute la semaine, achetez, vendez "l'Humanité". Organisez des ventes de masse. Faites souscrire des abonnements. "
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4 février 2025 2 04 /02 /février /2025 08:03
A lire: Fils d'Humanité de Charles Silvestre, ancien journaliste, rédacteur en chef et éditorialiste à l'Humanité

Charles Silvestre, qui nous avait gratifié ces derniers temps de très beaux livres sur Jean Jaurès (Je suis Jaurès aux éditions Privat en 2015- Jaurès, la passion du journalisme aux éditions du Temps des Cerises en 2010), revient dans ce passionnant livre de souvenirs, un essai alerte et plein de profondeur, même si sa forme est celle des sauts de puce et des évocations par petite touche, sur son parcours de journaliste à l'Humanité et sa traversée d'évènements marquants et de bascule en tant que militant et journaliste communiste. Le livre publié aux éditions du Croquant (2018, 12€) avec une couverture de Baudoin et une maquette de Nina Léger, qui se lit vite, comme un roman, est suivi par une sélection de d'articles de reportage dans L'Humanité et L'Humanité Dimanche ainsi que par des tribunes importantes signées par Charles Silvestre.

- Saint-Nazaire, grèves des métallos, avril 67: "A Saint-Nazaire, quand deux cortèges se croisent, ils s'applaudissent"

- Paris 25 avril 1968: "Les causes les plus jeunes"

- Paris 14 mai 1968: "Le cauchemar de la rue Gay-Lussac"

- Boulogne Billancourt, 11 avril 1973: "La révolution des OS de l'île Seguin"

- Peugeot-Mulhouse, 29 septembre 1989: "Ma nuit dans la Forge"

Un titre si bien choisi "Fils d'humanité" pour un ancien rédacteur en chef et éditorialiste de l'Humanité qui fut et reste si plein d'humanité, de malice, de curiosité pour tout, de fraternité.

Cet ancien enfant de chœur de la paroisse de Saint-Véran d'Avignon, puis enfant de troupe à 11 ans, devient journaliste et militant après avoir été envoyé en Algérie. Ses premières armes en lutte des classes, il les fait à Saint-Nazaire, où il débarque en avril 1967, comme "envoyé spécial de l'Humanité", un journal dont à l'époque toute la rédaction est issue de la Résistance: Etienne Fajon, ancien déporté au bagne en Algérie, René Audrieu, issu des FTPF du Limousin, etc.

Charles Silvestre raconte ce mouvement social énorme à Saint-Nazaire:

"Printemps 67 à Saint-Nazaire. Éblouissement. Grève de rêve! Deux mois sans faiblir. Trois mille mensuels des chantiers de l'Atlantique, de Sud-Aviation qui font bloc. Six mille horaires lockoutés qui rejoignent les premiers. Face au directeur qui encaisse: "Je suis déçu par certains employés en qui j'avais mis toute ma confiance." Deux cortèges qui s'applaudissent en se croisant. "L'Internationale" qui s'élève à un carrefour et qui s'achève à un autre, chantée en canon par les gens de FO et par ceux de la CGT. C'est dans les gènes du pays.

Des grévistes qui, restant bras croisés, désarment les CRS. Il n'y a pas si longtemps, à chaque charge, suivie d'une furieuse mêlée, ces derniers se défoulaient sur les vélos rangés le long des murs. Des femmes, grévistes ou épouses de grévistes, ensemble, défilant à trois mille le premier jour, à cinq mille ensuite. Le flot de la population dans les rues qui enfle. La ténacité qui défie les fins de mois poches vides et la lassitude dans un cri: "Saint-Nazaire ne cédera pas!".

(...) 68 n'a pas commencé en 67, mais ce 67 a inspiré 68. Les grévistes de Sud-Aviation qui reprennent le travail, en cortège, et auxquels ceux des chantiers font une haie d'honneur, chantent à en donner le frisson "ce n'est qu'un au-revoir mes frères". Pour l'instant tout va bien. J'ai vécu un moment idéal avec mon journal. Dans la "double" de l'Humanité-Dimanche, datée du 15 avril, la photo de la jeune femme à l'imperméable, venue à la rencontre des ouvriers dont on ne voit que les mains accrochées à la grille de l'usine, me va droit au cœur".

Puis Charles Silvestre découvre un autre monde, à Longwy, loin de la douceur de la Brière, avec les grèves de Lorraine-Acier, Usinor, un monde plus dur.

L'auteur raconte comment le PCF et l'Humanité sont passés à côté de mai 68, même si lui, est au cœur des grèves ouvrières, auprès des OS de chez Renault Billancourt. Dans la chaleur de l'évènement, pour reprendre les mots d'Aragon, "on n'a pas toujours raison d'avoir raison". Waldeck-Rochet est plus préoccupé par le sort de l'évolution démocratique du communisme à Prague vers un "socialisme à visage humain" qu'il soutient, écœuré ensuite par la répression soviétique. C'est l'époque où le Parti communiste s'ouvre vers un idéal de liberté et d'émancipation, avec notamment le "Manifeste de Champigny". 

Cette expérience politique du défi démocratique du PCF mènera à l'eurocommunisme, à l'abandon du concept de dictature du prolétariat. Charles Silvestre raconte ce meeting historique avec Enrico Berlinguer, secrétaire général du parti communiste italien, le plus puissant d'Europe, et Georges Marchais, le 3 juin 1976, devant 100 000 personnes rassemblés à Paris, porte de Pantin. Un meeting jumeau avait eu lieu le 11 mai 1973 à Bologne. 

Suit la rupture avec le programme commun, quand le PCF craint d'être devancé par le PS, puis le rapprochement avec l'URSS, l'épisode du "bilan globalement positif" attribué aux pays socialistes qui suscitera la perplexité et la controverse à l'Humanité. En 77, Charles Silvestre préside à des grands entretiens de l'Humanité avec les écrivains fameux de l'époque, Simenon, Claude Simon, Jean Genet, etc, à qui l'Humanité demande "d'écrire" le pays.

En 1981, "l'espoir dure deux-trois années", et l'Humanité suit le travail des ministres communistes: Charles Fiterman (transports), Jack Ralite (santé), Marcel Rigoult (formation professionnelle), Anicet Le Pors (fonction publique) avant le tournant de la rigueur et l'insurrection de la Lorraine cœur d'acier, avec les socialistes qui lâchent la métallurgie française.  

Les années 80 de Charles Silvestre sont aussi consacrés à des grands entretiens avec des résistants, à la mise en lumière de destinées de résistants tombés au champ d'honneur, comme Joseph Epstein, et puis, sur le plan politique, il y a la nouvelle donne de la perestroïka, puis  de la chute du Mur, et de l'arrivée d'un nouveau modèle de dirigeant communiste, avec Robert Hue, vis-à-vis duquel les réactions à l'Humanité sont d'abord positives. 

Puis c'est le grand mouvement social de 1995, avec en figure de proue Bernard Thibault, le chef de file des cheminots CGT. L'Humanité est comme "un poisson dans l'eau" dans le mouvement grâce à sa proximité avec le monde ouvrier là où "Libération" de Serge July titre: "Juppé, le courage".

Juin 1997, c'est la dissolution et la victoire surprise de la gauche. Lionel Jospin devient premier ministre, avec quatre ministres communistes: 

"Lionel Jospin restera célèbre pour une formule prononcée à la télévision le 13 septembre 1999: "L’État ne peut pas tout". Ce "tout" fait référence à l'affaire Michelin: la multinationale annonce 7 500 suppressions d'emplois et... 15% d'augmentation du cours de ses actions en Bourse. Comme on dit, ça fait désordre... Une scène qui se joue sur Antenne 2 ne sera pas pardonnée ni à l'intéressé, ni à son équipe, ni à ce qu'on appellera la gauche de gouvernement. Mais cela, on le saura plus tard. Claude Sérillon qui présente le journal pose, en direct, la question: qu'allez-vous faire monsieur le Premier ministre? En vain. Le journaliste insiste. Il n'obtient de son interlocuteur que des réponses convenues: "Il ne peut y avoir de moratoire des plans sociaux". Ou, mieux encore: "C'est aux salariés de se mobiliser"... L'exercice du pouvoir est passé par là. Le conseiller en communication du Premier ministre, qui n'est autre que Manuel Valls, furieux, demande séance tenante à la présidence de la chaîne la tête de Sérillon et l'obtiendra!"

Charles Silvestre poursuit: "Le problème n'est pas seulement celui de Lionel Jospin et de son gouvernement qui compte quatre ministres communistes. Il est, du même coup, celui du Parti communiste lui-même et, par voie de conséquence, de son journal. Robert Hue, dans un premier temps, se fâche et convoque une manifestation pour le 16 octobre à Paris. Le défilé est impressionnant. "L'Humanité" en rend largement compte. Mais, tout de suite, une campagne de presse s'organise orchestrée par des sources aisées à identifier: le Parti communiste ne peut avoir vis-à-vis de la majorité, est-il dit, "un pied dedans, un pied dehors".

A ce chantage, il aurait fallu résister. Robert Hue, seul, ou en accord avec d'autres responsables, cède. Le croisant, je me permets de lui faire part sur place, en quelques mots, de mon sentiment: après une démonstration aussi réussie, et qui crée des attentes, surtout ne pas "lâcher". Il se contentera de proposer au Parlement, encouragé par Lionel Jospin, un amendement qui prendra le nom d'"amendement Michelin", destiné à interdire aux entreprises bénéficiaires de licencier, et qui se perdra dans les sables du temps. "La Croix", tirant les leçons de cet épisode, écrit: "La droite a son horizon idéologique quelque peu dégagé".  

Silvestre raconte comment on lui a demandé (Pierre Zarka, directeur de l'Humanité) d'adoucir le trait dans sa dénonciation de la privatisation de France Telecom par son ouverture de capital décidée par Lionel Jospin, tout à son entreprise de libéralisation des services publics pour complaire à la finance et à l'Europe libérale. Puis, quand Silvestre dénonce dans un autre édito de l'Humanité la politique d'absence de régularisation des sans-papiers de Chevènement, là encore, on lui fait comprendre par l'intermédiaire de Robert Hue et Pierre Zarka que le ministre en question et les socialistes sont irrités par son article. 

Silvestre raconte la restructuration du journal par le couple Pierre Laurent-Patrick Le Hyaric, succédant à Pierre Zarka et Claude Cabanes, à laquelle Silvestre survit car il n'est pas "d'abord" un politique, mais un journaliste, puis le combat pour la reconnaissance de la torture en Algérie au début des années 2000, après le témoignage de Louisette Ighilhariz dans le journal Le Monde le 20 juin 2000 sur les tortures que lui ont fait subir les sbires du général Massu et de Bigeard en décembre 1956, Louisette que Charles Silvestre fera intervenir à la fête de l'Humanité 2000, en présence de Jacques Derrida, avant de prendre l'initiative d'un appel pour que toute la vérité et la justice soit faite sur la torture en Algérie avec Germaine Tillion, Henri Alleg, l'Appel des douze dont l'Humanité et Charles Silvestre ont pris l'initiative et qui s'invitera dans la campagne électorale présidentielle de 2002.

Charles Silvestre en est convaincu, il ne faut  jamais consentir au désarmement social du monde ouvrier et des classes populaires qui ruine le crédit de la gauche, et plus particulièrement du Parti communiste. "Les classes populaires ont abandonné la gauche parce que la gauche les a abandonnés" disaient déjà les sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux en 2002.

Ismaël Dupont, le 4 février 2025

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