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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 05:01
Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Dostoievski

Dostoievski

Victor Jaclard

Victor Jaclard

Fédor Dostoïevski, né le 30 octobre 1821, est le fils d'un médecin militaire issu d'une vieille famille noble russe. Son père, devenu alcoolique et violent après la mort de sa mère, fut assassiné. Au milieu des années 1840, Dostoïevski, l'auteur du récit Les Pauvres gens, devient socialiste. Associé à un "complot" de la gauche intellectuelle révolutionnaire autour du groupe de Pétrachevski par le régime réactionnaire et policier du tsar,  Dostoïevski est condamné à mort en 1849, mais sa peine est commuée en déportation au bagne au dernier moment. Dostoïevski sera emprisonné à Omsk de 1850 à 1854, puis déporté dans les steppes kirghizes, non loin de la frontière chinoise, où l'ancien bagnard renaît à la vie. En 1862, quand l'écrivain termine ses Souvenirs de la Maison des morts, commencés en 1856, Dostoïevski est déjà autorisé à reprendre une vie normale dans toute la Russie depuis 1859. Il publie Humiliés et offensés en 1861, voyage en Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie et en Suisse en 1862-63. En 1862, Dostoïevski rencontre le révolutionnaire Bakounine, banni définitivement de Russie en 1844, à Londres chez son ami Herzen. Il joue au casino à Baden-Baden et à Turin et perd beaucoup d'argent, met une bague de sa compagne Souslova en gage. C'est la matrice de son court roman Le Joueur, un chef d’œuvre, qui paraîtra en 1866. Il fut dicté en 26 jours au moment où le grand écrivain composait Crime et Châtiment. En 1863 toujours, Dostoïevski commence à brûler ce qu'il a adoré et à critiquer le socialisme dans ses Mémoires écrits dans un souterrain. Il semble se venger sur les chefs spirituels du socialisme utopique russe, Biélinski et Pétrachevski, des dures années passées au bagne.  Dostoïevski repousse alors comme une chimère en raison de la nature irrationnelle, chaotique, individualiste de l'homme, la possibilité d'organiser la société selon un plan établi à l'avance. 

En 1864, le comité de rédaction de L’Époque, la revue où travaillait Dostoïevski, reçoit d'un village perdu de la région de Vitebsk deux nouvelles signées Youri Orbélov. La première nouvelle traitait d'une histoire au romantisme classique: une jeune fille de la bonne société éprise d'un étudiant pauvre réfrène son sentiment mais, après la mort du jeune homme, comprend qu'elle a laissé passer le bonheur. La deuxième nouvelle abordait un thème plus complexe et original, la crise morale d'un jeune et riche gentilhomme touché par l'idée de la perfection morale et que ses recherches de vérité conduisent dans une cellule de couvent, avant qu'une rencontre avec une jeune princesse fasse naître en lui la nostalgie d'une autre vie. Il abandonne alors sa cellule et part en quête du sens supérieur de l'existence mais, profondément déçu, il retourne vers son ermite et meurt accablé de désespoir, convaincu qu'il est impossible de vivre en juste. 

Dostoïevski répondit avec chaleur à l'auteur inconnu dont il admirait le talent naissant et fit alors la connaissance de l'auteur qui se dissimulait derrière le pseudonyme de Youri Orbélov. C'était une femme: Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa, sœur de la future mathématicienne Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaï, futur professeur à l'académie de Stockholm, auteur de mémoire sur les équations aux dérivées partielles, les anneaux de Saturne, et les intégrales abéliennes. Son mari traduit Darwin en russe avant de se suicider.  Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaï est aussi l'auteur d'un roman partiellement autobiographique : Une nihiliste (1890).

Sa sœur aînée, l'auteur des nouvelles,  Anna Vassilievna, va devenir une des femmes les plus douées et remarquables qui ont séduit Dostoïevski. Grande, mince, avec un visage aux traits fins, de longs cheveux de lin et des yeux verts étincelants, "elle avait été accoutumée dès l'âge de sept ans à être la reine de tous les bals d'enfants" (mémoires de sa sœur, Sophie Kovalevskaïa). Dostoïevski publie deux récits envoyée par cette fille d'un lieutenant général d'artillerie, riche propriétaire foncier à Palibino - Le Rêve et Le Novice (titre que la censure cléricale avait fait transformer en Mikhaïl, puisqu'il était question d'une histoire d'amour avec un aspirant prêtre) et lui envoie ses honoraires par la poste au château des Kroukovski, au grand scandale du père d'Anna.

"Mais on organisa tout de même une lecture en famille des nouvelles, et le général fut touché par le talent de sa fille. Bientôt, il l'autorisa à poursuivre sa correspondance avec Dostoïevski et à faire personnellement la connaissance de l'écrivain quand elle se rendrait à Petersbourg. 

- Souviens-toi seulement, ajouta t-il en se tournant vers sa femme, que c'est toi qui en porteras la responsabilité. Dostoïevski n'est pas un homme de notre monde. Que savons-nous de lui? Seulement qu'il est journaliste et ancien forçat. Merveilleuse recommandation! Rien à dire!" (Leonid Grossman, Dostoïevski, Paragon, 2003, p.289). 

La première rencontre avec les filles Korvine-Kroukovskaïa est organisée en présence des parents en février 1865. "Elle ne fut pas couronnée de succès. En présence des parents guindés, Dostoïevski se sentait mal à l'aise, il avait l'air vieux et malade; il "tiraillait avec nervosité sa maigre barbiche châtain et se mordait les moustaches; tout son visage était agité de tics. Mais au cours de la visite suivante, Dostoïevski se trouva seul avec les deux sœurs et les relations se resserrèrent aussitôt. Bientôt l'écrivain devint un familier de la maison. Il s'éprit profondément de la sœur aînée et devint de manière inattendue l'objet du premier amour de la plus jeune, la jeune Sofia, qui conserva pour toujours un sentiment de profonde amitié "envers le premier homme de génie qu'elle rencontra sur son chemin".  Dostoïevski, mal à l'aise dans le salon des Korvine-Kroukovskaïa, jaloux des jeunes hommes élégants qui tournaient autour de Anna, irritable, très critique envers le nihilisme qui attirait les deux jeunes sœurs, ne tarda pas à lasser Anna, mais pas la petite Sophie, amoureuse de lui, qui avait appris à son intention la sonate Pathétique de Beethoven. Quand elle l'interpréta, elle vit Dostoïevski qui déclarait sa flamme à Anna, à demi désespéré.

"Mais la sœur aînée avait déjà pris conscience de ses sentiments. Elle savait déjà qu'on pouvait éprouver une grande estime envers un homme pour son talent et ne pas vouloir se marier avec lui. Avec une profonde intuition féminine, cette jeune fille de dix-huit ans sentait que la femme de Dostoïevski devrait se consacrer entièrement à lui, lui donner toute sa vie, renoncer aux sentiments personnels. Au cours de ces trois mois de relations, elle avait déjà compris que le nerveux, l'exigeant Dostoïevski s'était emparé d'elle totalement, comme "l'aspirant vers lui", la privant de toute possibilité d'être elle-même. A la demande de mariage de Dostoïevski, elle ne pouvait répondre que par un refus. Bientôt à la fin de la saison d'hiver, la famille Kroukovski quitta Pétersbourg. Et à la fin de l'automne de la même année, Anna Vassilievna apprit les fiançailles de Dostoïevski avec "une jeune fille étonnante, dont il était tombé amoureux, et qui avait accepté de l'épouser. 

Mais son tendre sentiment pour l'aristocrate nihiliste avait laissé une trace en lui.

- Anna Vassilievna est l'une des meilleures femmes que j'aie rencontrées dans ma vie, dira par la suite Dostoïevski à sa seconde femme, Anna Grigorievna. Elle est extrêmement intelligente, cultivée, érudite, et elle a un cœur d'or. C'est une jeune fille aux hautes qualités morales; mais ses convictions sont diamétralement opposées aux miennes, et elle ne peut y renoncer, elle est trop droite. C'est pourquoi je doute que notre mariage eût pu être heureux.

En 1869,  Anna Vassilievna partit faire ses études à l'étranger et elle se maria bientôt avec le révolutionnaire français Victor Jaclard (1840-1903), disciple de Proudhon proche de Blanqui, membre de la 1ère Internationale fondée en 1864. Victor Jaclard reste en exil à Genève jusqu'à la chute de Napoléon III en 1870. Il s'y rapproche des cercles de Bakounine. Nommé commissaire par les ouvriers révoltés, il est largement impliqué en septembre 1870 dans le soulèvement de Lyon. Envoyé à Paris, Jaclard est ensuite chargé de coordonner l'action entre la Commune de Lyon et la Commune de Paris. Avec son épouse, il participe alors activement à la Commune de Paris, en tant que représentant de la Première Internationale au Comité central de la Garde nationale. Commandant du 158e bataillon de la Garde Nationale Jaclard prend part à l'insurrection du 31 octobre 1870. En novembre, il est nommé adjoint à la mairie du 18e arrondissement. En février 1871, Jaclard se présente sans succès aux élections législatives. Ex-chef du 138 bataillon de la garde nationale, il est nommé colonel de la 17e légion fédérée (ou 18e suivant les sources) et inspecteur général des fortifications. Pendant la Commune de Paris, Anna Vassilievna - Jaclard fut membre du comité central de l'Union des femmes, prit la parole dans les réunions, écrivit des articles et servit comme infirmière dans des hôpitaux.

Victor Jaclard combat durant la Semaine Sanglante, se battant sur les barricades aux Batignolles et à "Château d'Eau" jusqu'à la toute fin. Capturé en uniforme par les troupes Versaillaises, Victor Jaclard est condamné à mort par un tribunal militaire français. En octobre 1871, Victor Jaclard parvient toutefois à s'échapper grâce à la présence à Paris de Sophie Vassilievna et de son mari, Vladimir Kovalevski, paléontologue, nihiliste, comme elle, à rejoindre Londres, où il s'installe avec son épouse Anna. Les époux Jaclard entretiennent de bonnes relations avec Karl Marx, qui les aide sur place. En Suisse, il reprend ses études médicales, passe son doctorat, soutient sa thèse sur l'herpès ophthalmicus (1874). En 1874, les époux Jaclard s'installent en Russie, où Victor devient professeur de français. Grâce à Anna, il est introduit dans le cercle des Naridniks, publiant des articles dans les journaux d'opposition "Slovo" et "Delo". Pourtant athées et "nihilistes", les époux Jaclard ont des relations amicales avec Dostoïevski, pourtant devenu conservateur, partir de 1879, quand les deux familles vivaient à Staraïa Roussa, à 100 km de Novgorod. L'écrivain Anna Vassilievna qui avait débuté dans L’Époque en 1864 termina son activité au Messager du Nord, revue politique et littéraire paraissant à Pétersbourg entre 1885 et 1898, où fut publié son dernier récit. Elle travaillait à ce moment-là à des souvenirs sur le siège de Paris et la Commune qui ne nous sont pas parvenus. 

Anna Korvine-Jaclart mourut à Paris en 1887. Quatre ans après, en 1891, sa sœur Sophie, ou Sofia, s'éteignait à Stockholm. C'était la première femme du monde à porter les titres de professeur et de membre correspondant de l'Académie des Sciences, cette Sophie Kovalevskaïa qui, à quatorze ans, était tombée amoureuse de l'écrivain bagnard Dostoïevski.

I.D

Sources:

Leonid Grossman, Dostoievski - Paragon, 2003 

Articles Wikipedia

https://www.parisrevolutionnaire.com/

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 14:36
Adieu Michel Hidalgo, entraîneur mythique de l'équipe de France des Platini, Giresse, Tigana, Rocheteau, Bossis

Merci Michel ...

Pour les femmes et les hommes de ma génération, il représentait le football à visage humain.
Michel Hidalgo nous a quittés. Je suis triste. Pendant neuf années, de 1975 à 1984, il fut celui qui dirigea l'équipe de France de football et sut patiemment la faire progresser, la mener au plus haut niveau européen, jusqu'à ce titre de champion d'Europe en 1984, le premier grand titre de notre sélection nationale.
Des images affluent... Celle de la demi-finale de la coupe du monde 1982 à Séville, celle de la demi-finale de l'Euro 1984 contre le Portugal à Marseille...
Bien sûr, ces années furent marquées par l'immense talent des Giresse, Tigana, Platini, Rocheteau, Bossis et tous les autres.
Mais comment oublier l'apport décisif de Michel Hidalgo, son sens du dialogue, son respect des joueurs, son intelligence du jeu. Il compte parmi les grands sélectionneurs de notre sélection nationale, celui, en tout cas, sans lequel rien de ce qui advint ensuite n'aurait été possible.
Chapeau bas Michel. Et merci....

Pierre Laurent

 

MICHEL HIDALGO EST MORT...
TOUTE NOTRE JEUNESSE
Ce jeudi 26 mars, en début d'après-midi, Michel Hidalgo est mort à l'âge de 87 ans, à Marseille. Il avait entraîné l'équipe de France pendant huit ans, guidant notamment les Bleus vers le titre à l'Euro, en 1984, avec Platini et les autres. Il était une sorte d'Amis de l'Humanité, il venait souvent à la Fête pour participer à des débats. Hidalgo, c'était le foot "à l'ancienne", avec une haute conception du sens collectif. Il aimait former des hommes, pas seulement des sportifs... 

Jean-Emmanuel Ducoin - écrivain, journaliste à L'Humanité

***

Article du Ouest-France, 26 mars 2020

[ Michel Hidalgo : Le sport est un vaccin social.]
Brillant sélectionneur de l’équipe de France de foot, Michel Hidalgo est la fierté des normands.
Salarié de l’usine de sidérurgie de la (SMN) à Colombelles (14) il sera aussi un sportif de haut niveau. Il signera son À 1er contrat pro au Havre.
Au moment où il nous quitte, son sourire profondément chaleureux et humain restera une belle image.

Décès de Michel Hidalgo. L’enfant du Plateau rêvait « encore de France – Allemagne 82 »

Michel Hidalgo est décédé ce 26 mars à Marseille, à l’âge de 87 ans. En septembre 2013, à l’occasion de son retour sur le Plateau, l’emblématique sélectionneur des Bleus des années 80 nous avait confié sa joie de lui donner son nom, s’était souvenu avec émotion de son enfance au pied de la SMN, et nous avait confié « rêver encore de France – Allemagne 82 », ce fameux match entré dans la légende du foot aux dépens des Bleus.

On habitait le plateau, rue des Marguerites, à Giberville. Lors du Débarquement, la maison a été détruite par un obus. On s’est exilé en Mayenne. Mon père est resté. Dans un jardin, il a construit une baraque en bois à Mondeville, à côté de la nouvelle église. On est revenus en 1946. J’ai chaussé mes premiers crampons dans l’équipe du patronage paroissial et à l’US Normande avec mon frère jumeau Serge, hélas disparu.

À 18 ans, vous signez votre premier contrat au Havre AC…

Oui, on venait de les battre 6-4 en finale de la Coupe de Normandie juniors. J’avais marqué 5 buts et Serge le 6e. Le lendemain, le président du HAC est venu me recruter. Mon père lui a répondu : « Mes deux fils ou rien ».

J’y ai joué deux ans avant de rejoindre le Reims de Kopa et Jonquet. On avait sept joueurs de l’équipe de France. Trois ans magnifiques sous les ordres d’Albert Batteux, le meilleur entraîneur de tous les temps selon moi. On a manqué de gagner la Coupe d’Europe 1956. On perd 4-3, j’avais marqué de la tête le 3e but, on menait 3-2.

« Après France – Allemagne, 90 % de l’équipe voulait arrêter »

Ça rappelle un peu ce fameux France – Allemagne de 1982…

Ma plus grosse déception ! On la méritait cette finale. J’en rêve encore… Après ce match, 90 % de l’équipe voulait arrêter. Heureusement qu’il y avait l’Euro qui se profilait deux ans après. C’était une génération magnifique : Platini, Giresse, Tigana, Trésor… On a décroché deux ans plus tard le premier titre de l’histoire des Bleus. Là, j’ai décidé de rendre mon tablier. J’ai refusé de repartir pour trois ans.

1982, c’est aussi votre grosse colère contre le Koweit lors de ce Mondial…

Descendu sur la pelouse, le frère de l’émir fait annuler un but tout à fait valable. La police espagnole m’a repoussé. Le soir, l’émir m’a appelé en me disant que ce n’était pas de sa faute. Il m’a invité avec toute l’équipe chez lui. On est devenus amis.

« Le sport est un vaccin social, c’est parler avec ses tripes, mais écouter avec son cœur »

Pourquoi avoir refusé le ministère des Sports en 1984 ?

Un samedi soir, la police m’attendait chez moi avec un téléphone sécurisé. Laurent Fabius m’a fait cette proposition et voulait une réponse pour lundi. Je lui ai dit « non » avec « un grand merci » le lendemain à 10 h. Aujourd’hui, je regrette. C’est une expérience que j’aurais aimé connaître.

Que dîtes-vous aux enfants qui vont fréquenter la salle qui porte votre nom ?

Le sport est un vaccin social. C’est parler avec ses tripes, mais écouter avec son cœur. Le bonheur, il faut aller le chercher. L’extraordinaire se trouve sur le chemin de gens ordinaires comme moi.

Chemin qui vous a fait passer de la SMN au rang de légende du foot…

La SMN, c’est tout un symbole. J’y ai travaillé un an après mon diplôme d’ajusteur à la cartoucherie à Mondeville, dans l’atelier d’essai sur moteurs électriques. Mon père y a œuvré toute sa vie, il était chef de charge aux fourneaux.

 

 

 

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25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 06:32

 

 

 

De la grippe espagnole de 1918-1919 au coronavirus de 2019-2020

En 1918, une des plus grande pandémie de l'histoire de l'humanité, la grippe espagnole, provoque plusieurs dizaines de millions de morts. Un siècle plus tard, ces évenements font étrangement échos à celle du coronavirus.

En 2019-2020, la crise du coronavirus, nouveau virus grippal apparu en Chine, replace sur le devant de la scène l’Organisation mondiale de la santé (OMS). La grippe, connue depuis l’Antiquité grecque (elle a été décrite par le médecin Hippocrate il y a 2400 ans) est effectivement une maladie très meurtrière. Il y a un siècle, en 1918-1919, l’épidémie de « grippe espagnole » a fait entre 20 et 50 millions de morts dans le monde en deux ans, soit environ quatre à cinq fois plus que le nombre de victimes de la Première Guerre mondiale. C'est la pandémie la plus grave devant la "peste noire" de 1348 (34 millions de morts d'après des estimations). C’est d’ailleurs cette épidémie de grippe espagnole qui a poussé la Société des Nations (SDN) nouvellement créée à instaurer en son sein un Comité d'hygiène, ancêtre de l’OMS.

 

Origine

La grippe dite « espagnole » avait en fait vraisemblablement son origine en Chine, puis elle a muté aux Etats-Unis. Pourquoi alors a-t-elle été appelée « grippe espagnole » ? C’est parce que l’Espagne a été le seul pays à publier librement des informations sur cette épidémie. En effet, l’Espagne, Etat neutre pendant la guerre, n’était pas tenue au secret militaire1.

D’après l’historien Niall Johnson, la grippe espagnole a touché sévèrement l’Inde (18 millions de morts soit 6 % de sa population), la Chine (9 millions) et l’Europe (2,3 millions de morts)2.

Cette maladie a causé une mortalité 10 à 30 fois plus haute que la grippe saisonnière. Elle a été mortelle pour 2 à 5 % des cas. En l’absence d’antibiotiques, la maladie causait souvent la mort au bout de dix jours de symptômes douloureux, sur des individus épuisés et affaiblis3.

Elle a proliféré car les populations n’avaient pas conscience – contrairement à aujourd’hui- des mesures d’hygiène et de précaution élémentaire à prendre : confinement, éloignement distanciel, lavage des mains… A l’époque, la grippe espagnole a été répandue par les paquebots remplis de voyageurs qui traversaient l’Atlantique, et a engendré un foyer épidémique particulièrement vif du côté de Boston et de la Californie. Bientôt, la majorité des grandes villes américaines ont été infectées.

En Europe, le virus a été sans doute apporté par les soldats américains venus en 1917 en renfort pour aider la Triple Entente dans la guerre.

 

Une pandémie mondiale

En 1918, le virus connaît une diffusion exponentielle : en deux semaines, il couvre tout le continent nord-américain. Le mois d’octobre 1918, un mois avant la fin de la guerre, est particulièrement meurtrier, le virus y est très virulent et mortel sur des populations harassées par la guerre. Des personnalités comme le poète Guillaume Apollinaire y succombent. Aux Etats-Unis, c’est la panique, et une infirmière sur quatre meurt du virus.

De l’Europe, le virus se répand jusqu’aux colonies par le biais des paquebots. En novembre 1918, alors qu’on célèbre la fin de la guerre, l’épidémie devient une pandémie mondiale. Elle est présente sur tous les continents. En Afrique et en Asie, la proportion de personnes contaminées oscille entre 30 et 80 %, chiffre énorme, étant donné le faible niveau d’hygiène, la pauvreté et la situation démunie des colonisés. Seule l’Australie parvient à mettre sur pied un système efficace de quarantaine4.

Pourquoi n’a-t-on alors pas beaucoup parlé de cette pandémie dans la presse de l’époque? A cause de la censure de guerre. De fait, la grippe espagnole n’est pas restée très présente dans les mémoires collectives, éclipsée par la mémoire très forte de la Première Guerre mondiale, célébrée ensuite par les cérémonies officielles et par les anciens combattants.

Après une accalmie en décembre 1918, l’épidémie reprend de la vigueur en 1919. Certains pays restent même touchés jusqu’en 1920. Parmi les bizarreries liées aux phénomènes de rumeurs, et des mouvements de panique, le prix du rhum, réputé antidote, flambe.5

Pourquoi cette grippe est-elle apparue à ce moment-là ? Comme le rappelle le Pr Berche, cela s’explique par «de mauvaises conditions sanitaires, des populations affaiblies et de grands rassemblements » liés au contexte de la fin d’une guerre planétaire longue de cinq ans. «On pense que la grippe espagnole est apparue d'abord au Kansas où elle a contaminé de jeunes soldats américains, qui étaient réunis trois mois dans des camps de formation militaire, à raison de 50 000 à 70 000 individus, avant de traverser le pays et de prendre la mer pour l'Europe»6.

Comme l’analyse l’historien des sciences Guillaume Lachenal, au plus fort de l’épidémie, à l’automne 1918, la réponse médicale a été complètement inadaptée : « manque de lits, de médicaments et surtout de personnel, les médecins, infirmiers et infirmières – qui comptent aussi parmi les premières victimes de la maladie – étant massivement mobilisés sur le front. Les autorités militaires agissent à l’aveuglette, laissant des malades en permission diffuser la grippe dans tout le pays, tout en faisant au mieux pour recenser les cas, grâce à une bureaucratie minutieuse et discrète – censure oblige. »7

Il y avait déjà eu une épidémie de grippe en 1889, dite « grippe russe », mais les sociétés n’avaient apparemment pas assez tiré les leçons de ce premier avertissement8.

 

La situation en France

En 1918, les autorités françaises ne prennent pas la mesure à temps de la gravité de la situation : comme l’écrit Frédéric Vagneron, « au milieu de l’été [1918], l’épidémie est considérée comme un problème sinon en voie de règlement, du moins ne prêtant pas à l’inquiétude. L’affirmation de la nature grippale de la maladie sert à rassurer la population, plus encline à l’affolement en cas de maladie infectieuse comme le choléra et le typhus, dont la presse indique la réapparition sur le front oriental au même moment. Dans ce contexte, la gestion des premiers cas de grippe par la Suisse, qui a adopté des mesures énergiques pour contrôler la circulation des personnes, limiter les regroupements, est jugée trop sévère et de nature a inquiéter inutilement les populations »9. Cet historien souligne « l’étrangeté de cette relative ignorance de la grippe par les contemporains ».

La presse française tarde à rendre compte de l’épidémie de grippe espagnole : comme l’observe Françoise Bouron, « dans la presse nationale, les articles sur l’épidémie de grippe sont quasi inexistants jusqu’à la fin du mois de mai » 1918. Puis des articles fantaisistes paraissent, indiquant des remèdes invraisemblables : manger de la farine par exemple. Les journaux colportent de folles rumeurs : « En 1918, la rumeur court que la grippe aurait été envoyée par les Allemands dans les boîtes de conserve, ou qu’elle serait arrivée jusqu’en France par sous-marin, ou encore que les premiers cas auraient été observés à la prison de Sing-Sing aux États-Unis et que de là, elle aurait gagné l’Europe à bord des bateaux qui transportaient les militaires américains »10.

La grippe espagnole a eu des conséquences sur le moral et le comportement des populations, après-coup. Dans les années 1920, la guerre et l’épidémie étant passées, on entre dans les « années folles », les peuples ont besoin de s’amuser  et, pour Svenn-Erik Mamelund, la grippe espagnole pourrait avoir provoqué par contre-coup un véritable « baby-boom » dans les années 1920 dans certains pays, comme la Norvège11.

 

 

La création de l’ancêtre de l’OMS

L’épidémie de grippe espagnole a été un catalyseur pour pousser à la création d’une organisation internationale consacrée à la santé mondiale. En 1907 déjà,  «l'Office international d'Hygiène publique» (OIHP) avait créé à Paris, muni d'un secrétariat permanent et d'un «comité permanent» qui organise plusieurs conférences. Mais en 1918-19, les États-Unis s'opposent à ce que l'OIHP passe sous le contrôle de la Société des Nations (SDN) nouvellement créée, et à laquelle ils n’ont pas adhéré, le Congrès américain se prononçant contre, au nom de l’isolationnisme.

Dans l’entre-deux-guerres, l’OIHP continue son action, adoptant en 1926 une Convention sanitaire internationale contenant pour la première fois des dispositions relatives à la variole et au typhus. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, deux organismes sanitaires internationaux distincts coexistent en Europe, l'OIHP et l'Organisation d'Hygiène de la Société des Nations tandis que, pour le continent américain, c’est l'Organisation sanitaire panaméricaine qui tente de mettre en place une gouvernance continentale de la santé.

Finalement, il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale, et la création de l’ONU en 1945, pour qu’une agence spécialisée chargée de la santé, l’OMS, soit créée, et basée à Genève, en 1948. Sa mission est de conduire la population mondiale au « plus haut niveau de santé possible ».

 

De la grippe espagnole de 1918 au CoVid-19 de 2020

En réalité, la médiatisation actuelle des alertes grippales ne doit pas faire oublier que, au quotidien, depuis des années, d’autres maladies sont beaucoup plus meurtrières, surtout pour les peuples des pays du Sud touchés par la pauvreté : le paludisme tue entre un et 3 millions de personnes par an, et le sida, considéré depuis 2002 comme une pandémie globale, tue actuellement près de 800 000 de personnes par an (2 millions par an il y a une douzaine d’années).

Le 11 mars 2020. L’OMS annonce l’alerte pandémique et déplore l’inaction des gouvernements pour combattre ce virus. « Nous sommes très inquiets des niveaux de diffusion et de dangerosité, ainsi que des niveaux alarmants de l’inaction » des Etats, a indiqué déclaré le DG de l’OMS, l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus. En effet, en à peine trois mois, près de 120 000 cas de coronavirus se sont déclarés dans 110 pays, tuant plus de 4300 personnes12.

Au premier trimestre 2020, les Etats réagissent distinctement, chacun à leur façon, à cette crise pandémique. L’Union européenne ne réagit pas de manière coordonnée. L’OMS, agence de gouvernance globale de la santé, devrait coordonner au niveau mondial les mesures à prendre et veiller à ce que les populations les plus pauvres ne soient pas laissées pour compte et à ce que les Etats coopèrent entre eux pour vaincre la maladie. Mais en sera-t-elle capable ?

Chloé Maurel est historienne

1Lise Loumé, « Grippe espagnole : le mystère de son origine enfin résolu », Science et avenir, 30 avril 2014.

2Niall Johnson, Britain and the 1918-1919 Influenza Pandemic. A Dark Epilogue, Routledge, 2015.

3Sur ce sujet, cf. Michel Morange, « Expliquer les épidémies : le cas particulier de la grippe espagnole de 1918 », Les secrets du vivant, 2012, p. 125-133.

4Sur ce sujet, cf. Vincent Viet, La Santé en guerre, 1914-1918. Une politique pionnière en univers incertain,

Paris, Les Presses de Sciences Po, 2015.

5Louise Wessbecher, « 100 ans avant le coronavirus, la grippe espagnole avait aussi ses masques et ses remèdes miracle », Le Huffington Post, (en ligne), actualisé le 20 mars 2020.

6Pauline Fréour, « L’origine du virus de la grippe espagnole de 1918 enfin précisée », Le Figaro, 29 avril 2014, en ligne.

7Guillaume Lachenal, « C’était en 1918… L’épidémie de grippe espagnole », Vie-publique.fr, Parole d’expert, 27 février 2020 (en ligne).

8 Sur ce sujet, cf. Aux frontières de la maladie. L’histoire de la grippe pandémique en France (1889-1919), sous la direction de Patrice Bourdelais, EHESS, Paris, 2015.

9 Frédéric Vagneron, « Quand revient la grippe  Elaboration et circulation des alertes lors des grippes « russe » et « espagnole » en France (1889-1919) », « Parlement[s], Revue d'histoire politique », 2017/1 N° 25 , p. 55 à 78

10Françoise Bouron, « La grippe espagnole dans les journaux français », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2009/1, n°233, p. 83-91.

11 Svenn-Erik Mamelund, « La grippe espagnole de 1918 est-elle responsable du Baby-Boom de 1920 en Norvège ? », revue Population, 2004/2 Vol. 59 , p. 269 à 302.

12« Coronavirus : l’épidémie de covid 19 considérée comme une pandémie par l’OMS », Le Monde et AFP, 11 mars 2020. (en ligne).

Revue Progressistes | 22 Mar 2020 à 15:07 | URL : https://wp.me/p3uI8L-1Xl

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 06:43

Ce documentaire retrace l’histoire du CNR, Conseil national de la Résistance, et de son programme.

Réalisatrice : Jeanne Menjoulet.

Produit par le Centre d’Histoire Sociale (CHS)

Ce film a été réalisé à l’occasion de la parution, aux éditions Codhos, du livre « Les jours heureux – dans les archives Conseil National de la Résistance Louis Saillant », livre collectif dirigé par Michel Pigenet et Rossana Vaccaro.

Nous retrouvons, dans ce documentaire, les historiens Claire Andrieu et Michel Pigenet, Rossana Vaccaro, responsable des archives au CHS, le politologue Jean-Marie Pernot, ainsi qu’André Saillant, le fils de Louis Sailant, le dernier président du CNR.

Outre bien-sûr les images d’archives du Centre d’Histoire Sociale (en particulier celles tirées du fonds CNR/Saillant), les crédits images sont les suivants : - Archives départementales de la Savoie http://www.savoie-archives.fr/ - Archives départementales de l’Ain http://www.archives.ain.fr/fr - Bibliothèque Nationale de France https://gallica.bnf.fr - Bibliothèque municipale de Lyon http://numelyo.bm-lyon.fr - Archives municipales d’Ivry http://cabinetdecuriosites.ivry94.fr/... - IHS-CGT http://www.ihs.cgt.fr - Newsreel U.S. Domaine public https://archive.org/details/universal... - TIGER Forum 2014 Welfare state Interview Denis Kessler

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 17:57
Lucien Sève : son œuvre, gigantesque et plurielle, restera une contribution majeure et précieuse (Fabien Roussel)
Lucien Sève : son œuvre, gigantesque et plurielle, restera une contribution majeure et précieuse (Fabien Roussel)

Le Covid-19 aura donc emporté Lucien Sève, à 93 ans. On redoutait le jour où cet infatigable communiste achèverait sa course. Mais, malgré les années, il avait une telle détermination, il conservait une telle vigueur intellectuelle qu’on ne pouvait croire ce jour imminent. Il y a quelques mois encore, il était venu au siège national du Parti communiste français présenter le beau film que Marcel Rodriguez lui a consacré avec la Fondation Gabriel-Péri. Fidèle à lui-même, il avait à nouveau frappé l’auditoire par la force et la clarté de son propos.

Brillant intellectuel, il intègre l’École normale supérieure en 1945 avant d’être reçu à l’agrégation de philosophie en 1949. Résolu à changer ce monde, il rejoint le Parti communiste en pleine Guerre froide et en paie l’âpre prix : carrière barrée, bataillons disciplinaires en guise de service militaire… Cela ne détournera pas le jeune professeur du combat communiste. Militant très actif, il prend des responsabilités dans les fédérations de la Haute-Marne, de la Gironde ou des Bouches-du-Rhône, au gré des postes auxquels il est affecté. Il entre au Comité central comme membre suppléant en 1961 puis titulaire en 1964. Là, il s’affirme comme un des dirigeants importants du PCF, jouant un rôle majeur lors du comité central d’Argenteuil organisé en 1966 autour des questions culturelles et idéologiques, prenant bientôt la direction de la maison d’édition communiste, les Éditions sociales.

Communiste désireux de transformer effectivement le monde, il lie indissociablement le combat politique à une haute exigence théorique. Aussi, il ne cessa de mener un lourd et scrupuleux travail intellectuel autour de Marx mais aussi de Lénine qu’il tiendra, jusqu’à la fin de sa vie, comme une référence de tout premier plan. Déterminé à marier rigueur conceptuelle et accessibilité, il multiplie, avec une disponibilité jamais prise en défaut, les initiatives pour faire connaître au plus grand nombre, les élaborations théoriques les plus pointues.

En 1969, il publie un ouvrage très novateur, Marxisme et théorie de la personnalité, vite traduit en plus d’une dizaine de langues. Suivent des décennies de réflexions partagées au travers de livres mais aussi d’articles dans La Nouvelle Critique ou La Pensée. Quelles qu’aient été les controverses sur tel ou tel aspect de son œuvre, Lucien Sève s’affirme, sans conteste, comme un acteur majeur de débats intellectuels de très haute qualité, sans jamais sacrifier à la polémique dégradante, y compris dans ses oppositions vives à Louis Althusser.

 À l’écart des grandes structures universitaires, Lucien Sève, un temps directeur adjoint de l’Institut de recherches marxistes, paie aussi dans l’univers académique et éditorial l’orientation révolutionnaire maintenue de ses recherches, à l’heure où le marxisme n’était, disait-on, plus de saison. Longtemps minoré par l’Université et les maisons d’édition non communistes, la qualité de ses travaux a fini par avoir raison de cette guerre froide sans fin. Membre du Comité consultatif national d’éthique dans les années 1980, il publie alors chez Odile Jacob des ouvrages remarqués avant, plus récemment, de livrer des Écrits philosophiques de Marx chez Flammarion.

Pourtant, sa fidélité et son combat seront consacrés jusqu’à la fin de sa vie aux Éditions sociales, maison d’édition pour laquelle il dépensa sans compter son énergie quand la faillite emporta le groupe Messidor, participant à la création de La Dispute avec son ami et complice Richard Lagache. C’est à cet éditeur qu’il confie la grande tétralogie « Penser avec Marx aujourd’hui » initiée en 2004 et qui devait s’achever prochainement par un ultime volume. C’est encore à La Dispute qu’il œuvre, avec son épouse Françoise, à la redécouverte du psychologue Vygotski. C’est avec les Éditions sociales recréées qu’il travaille si durement à ce que les francophones disposent d’une Grande Edition Marx-Engels en français, soutenant de jeunes chercheurs et traducteurs avec cette bienveillance, cette exigence et cette générosité qui le caractérisaient si profondément.

Assurément, dès les années 1980, les relations avec le Parti communiste ne seront pas toujours simples et Lucien Sève quittera notre parti au début du XXIe siècle. Pour autant, il demeurera jusqu’à son dernier souffle un communiste résolu, toujours disposé au dialogue. Son œuvre, gigantesque et plurielle, restera une contribution majeure et précieuse pour les femmes et les hommes décidés à faire grandir cette ambition communiste qui était la sienne et qui demeure la nôtre. Une ambition dont l’urgence, aujourd’hui, se fait sentir plus que jamais.

 

Fabien Roussel, Secrétaire national du PCF, Député du Nord 

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 16:06
"Octobre 1917: Une lecture très critique de l'historiographie dominante" par Lucien Sève (éditions sociales, 14€)

Octobre 1917. Une lecture très critique de l’historiographie dominante (éditions sociales, 14 €)

Sous ce titre, Lucien Sève, philosophe et militant communiste bien connu, pourfend la flagrante partialité des auteurs actuels de référence sur l’histoire d’octobre 1917 au nom de ce qu’il appelle une prétendue « dé-idéologisation ».

Il estime que la pensée dominante veut cultiver l’idée et accréditer la thèse selon laquelle Saline était inévitablement déjà contenu dans Lénine, ramenant ce dernier au rang de « terroriste », et que par conséquent, selon eux, rien ne serait « sauvable » dans la visée marxienne du communisme. D’où la réécriture, sous la pensée dominante, de la première phase de l’histoire soviétique (1917/1923) comme essentiellement faite de « crimes, terreur et répression » et de repeindre tout en noir le personnage de Lénine.

Non historien, mais russophone averti, pratiquant l’œuvre de Lénine depuis plus de 60 ans, texte russe en main (« les traductions françaises sont bien souvent médiocres, voire plus d’une fois fautives » dit-il), Lucien Sève décortique l’entreprise de « dé-idéologisation » qui repose souvent sur des citations approximatives, parfois de seconde main fort peu probantes, parfois même avec rajouts inventés par les auteurs eux-mêmes.

Il montre clairement, textes originaux à l’appui, et dans une démarche empreinte d’une grande rigueur, que contrairement à ce que tente de faire croire l’historiographie dominante, Staline n’était pas déjà contenu dans Lénine, mais, au contraire bien loin de là !

 

Mettant à mal l’image repoussante que l’on tente de donner du léninisme, Lucien Sève termine en disant : « Voilà pourquoi 1917, un siècle seulement plus tard, est bien de l’histoire ancienne, et pourquoi il faut sans hésitation dire périmé le léninisme, qui fut pourtant ce qu’il y eut de mieux dans le mouvement révolutionnaire de jadis. Mais demeure tout à fait juste son inspiration la plus essentielle : oui, nous pouvons transformer notre monde et par là changer la vie !...Le pire est aujourd’hui possible. Mais non pas fatal, si nous savons nous montrer capables d’invention stratégique, qui commence par celle de la pensée. Comment faire de la politique en sachant allier audace révolutionnaire et respect rigoureux des possibles ? C’est sur cette chose archi-précieuse qu’on apprend encore beaucoup à lire Lénine. »

Roger Héré

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 06:36

L'histoire des retraites, des régimes pionniers au régime général, a commencé en France il y a plus de 300 ans. Ce sont alors les premiers régimes "spéciaux" qui apparaissent, puis pointent les notions d'assistance, au temps de la révolution française, puis se développent les pensions dans les mines ou dans les compagnies de chemins de fer, au temps des révolutions industrielles. Les notions de cotisations, de répartition, de capitalisation pointent aussi. Parallèlement à l'Etat, au patronat, à l'église, apparaissent de nouveaux acteurs, sociétés de secours mutuels, syndicats, sociétés d'assurance... Des lois se succèdent, 1853, 1905, 1910, 1930... jusqu'aux ordonnances de 1945.

Ce fut une longue histoire, sur des périodes somme toute assez brèves. Appréhender cette histoire, c'est aussi mieux comprendre les enjeux qui se posent aujourd'hui.

Documentaire en deux parties de 52 mn produit par le centre d'histoire sociale des mondes contemporains. Réalisation : Jeanne Menjoulet Les historiens interviewés sont : Michel Margairaz, Michel Pigenet, Laure Machu, Claude Didry, Manuela Martini, Michel Dreyfus (bref extrait d'un précédent film du CHS, "histoire de l"économie sociale et solidaire").

Ce documentaire a été réalisé à l'occasion de la publication du "prix du travail" (ouvrage collectif coordonné par Michel Margairaz et Michel Pigenet, paru en 2019).

Remerciements à l'anthropologue Armelle Faure et aux archives départementales de la Corrèze et du Cantal (à Frédéric Bianchi) pour l'autorisation d'utilisation d'extraits de témoignages oraux recueillis dans le cadre du projet "barrages et habitants"

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20 mars 2020 5 20 /03 /mars /2020 07:32
Les idées et les livres - Enzo Traverso - Mélancolie de gauche: la force d'une tradition cachée - Morceaux choisis

Enzo Traverso, né en 1957 dans le Piémont en Italie, a fait des études d'histoire à Gênes puis à Paris. Il a enseigné à Paris, en Picardie, il a été membre du collectif éditorial de "La Fabrique" de 1998 à 2008 (maison d'édition de la gauche critique dirigée par Eric Hazan ) et désormais il assure un cours sur l'histoire intellectuelle à l'université Cornell d'Ithaca à New-York. Il est l'auteur de nombreux ouvrages mêlant la philosophie, la réflexion politique et l'histoire, parmi lesquels A feu et à sang (Stock), L'Histoire comme champ de bataille ou La Fin de la modernité juive (La Découverte).

Mélancolie de gauche - La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle) (La Découverte 2016, 20€)

Ce livre très cultivé, un brin désenchanté, pessimiste et mélancolique, est une promenade historique, philosophique et littéraire passionnante, où l'on suit les évolutions du rapport à la défaite, au temps, passé et avenir, du mouvement révolutionnaire, dans le lien avec l'évènement et les incidences sur la conscience commune et la réalité historique présente.

Note de l'éditeur:
Depuis le XIXe siècle, les révolutions ont toujours affiché une prescription mémorielle : conserver le souvenir des expériences passées pour les léguer au futur. C’était une mémoire « stratégique », nourrie d’espérance. En ce début de XXIe siècle, cette dialectique entre passé et futur s’est brisée et le monde s’est enfermé dans le présent. La chute du communisme n’a pas seulement enterré, une fois pour toutes, la téléologie naïve des « lendemains qui chantent », elle a aussi enseveli, pour un long moment, les promesses d’émancipation qu’il avait incarnées.
Mais ce nouveau rapport entre histoire et mémoire nous offre la possibilité de redécouvrir une « tradition cachée », celle de la mélancolie de gauche qui, comme un fil rouge, traverse l’histoire révolutionnaire, d’Auguste Blanqui à Walter Benjamin, en passant par Louise Michel ou Rosa Luxemburg. Elle n’est ni un frein ni une résignation, mais une voie d’accès à la mémoire des vaincus qui renoue avec les espérances du passé restées inachevées et en attente d’être réactivées.
Aux antipodes du manifeste nostalgique, ce livre – nourri d’une riche iconographie : des tableaux de Courbet aux affiches soviétiques des années 1920, des films d’Eisenstein à ceux de Théo Angelopoulos, Chris Marker ou Ken Loach – établit un dialogue fructueux avec les courants de la pensée critique et les mouvements politiques alternatifs actuels. Il révèle avec vigueur et de manière contre-intuitive toute la charge subversive et libératrice du deuil révolutionnaire.

 

Introduction

"Cet ouvrage se propose d'explorer la dimension mélancolique de la culture de gauche, du XIXe au XXI e siècle... La gauche dont il sera ici question sera définie en termes ontologiques : les mouvements qui, dans l'histoire, se sont battus pour changer la société en plaçant le principe d'égalité au centre de leurs projets et de leurs luttes.

(...) La conception marxiste de l'histoire impliquait une prescription mémorielle: il fallait inscrire les évènements du passé dans la conscience historique afin de se projeter vers l'avenir. Il s'agissait d'une mémoire "stratégique" des luttes du passé, une mémoire orientée vers le futur. La fin du communisme a brisé cette dialectique entre passé et futur, et l'éclipse des utopies qui accompagne notre époque "présentiste" a conduit a une quasi extinction de la mémoire marxiste... Ce contexte a favorisé la redécouverte d'une vision mélancolique de l'histoire comme remémoration (Eingedenken) des vaincus - Walter Benjamin en fut l'interprète le plus significatif - qui appartient à une tradition cachée du marxisme.  

(...) Le passage d'un âge de feu et de sang, qui, en dépit de ses innombrables défaites, demeurait intelligible, à une époque nouvelle de menaces globales sans issue prévisible s'est teinté d'une coloration mélancolique. Cela ne signifie pas nécessairement le repli dans un univers clos de chagrin et de souvenirs; il s'agit plutôt d'un ensemble d'émotions et de sentiments qui enveloppent la transition vers une ère nouvelle. C'est la seule manière de faire coexister la recherche d'idées et de projets pour demain avec le deuil et la tristesse qui accompagnent la disparition des expériences révolutionnaires du passé. C'est la mélancolie d'une gauche, ni archaïque ni impuissante, qui ne veut pas se délester du fardeau du passé bien qu'il soit souvent lourd à porter. C'est la mélancolie d'une gauche qui, tout en s'engageant dans les luttes du présent, ne se soustrait pas au bilan des défaites accumulées. Une gauche qui ne se résigne pas à l'ordre global dessiné par le néolibéralisme mais ne peut aiguiser ses armes critiques qu'en procédant par identification empathique avec les vaincus de l'histoire, cette large multitude qui a été rejointe, à la fin du XXe siècle, par la dernière génération des révolutions défaites.

(...) A la différence du discours humanitaire dominant qui sacralise les victimes tout en ignorant sinon en rejetant leurs engagements, la mélancolie révolutionnaire porte son regard sur les vaincus.  Elle voit les tragédies liées aux batailles perdues du passé comme un fardeau et une dette qui contiennent aussi une promesse de rachat. 

(...) Ce livre essaie de restituer un visage à cette tradition cachée, d'en saisir quelques moments marquants et d'en indiquer les principaux interprètes, dans la théorie comme dans la peinture et le cinéma. La tristesse et le deuil, le sentiment écrasant de l'échec, des amis et des camarades perdus, des occasions ratées, des acquis détruits, du bonheur volé ont accompagné l'histoire du socialisme depuis ses débuts, comme la doublure dialectique de l'extase révolutionnaire où tout devient possible, lorsqu'on éprouve le plaisir d'agir ensemble et de s'épanouir dans l'action collective, lorsqu'on a l'impression de flotter dans le ciel, délesté de tout poids, et d'être capable de donner un sens à l'histoire. Cette mélancolie de gauche a été occultée, refoulée ou sublimée par des représentations qui la surmontaient en dessinant l'image d'un futur libéré. Ainsi, elle irrigue l'histoire des mouvements révolutionnaires comme un fleuve souterrain, comme un flux puissant mais invisible, exorcisé ou neutralisé par des récits édifiants, réconfortants.

(...) Le philosophe marxiste Ernst Bloch distinguait entre les rêves chimériques, prométhéens qui hantent une société historiquement incapable de les réaliser (les utopies abstraites, visionnaires, comme les objets volants fantasmés à la Renaissance) et les espérances anticipatrices qui inspirent les transformations révolutionnaires dans le présent (les utopies concrètes, telles que le socialisme au XIXe siècle et XXe siècles). Aujourd'hui, nous pouvons aisément observer l'extinction des unes et la métamorphose des autres. D'une part, sous des formes variées allant de la science-fiction à l'écologie, les visions dystopiques d'un avenir cauchemardesque ont remplacé le rêve d'une humanité libérée et confiné l'imaginaire social à l'intérieur de frontières étriquées. D'autre part, les utopies concrètes de l'émancipation collective se sont majoritairement muées en pulsions individuelles alimentant l'inépuisable processus de consommation marchande. Après avoir congédié les "courants chauds" de l'action de masse libératrice, le néolibéralisme a introduit le "courant froid" de la raison économique. Les utopies ont été détruites par leur privatisation dans un monde réifié.  Aujourd'hui... il n'y a plus d'"horizon d'attente" visible. L'utopie semble devenue une catégorie du passé - le futur imaginé dans un temps révolu - car elle a déserté le présent... Il y a vingt-cinq ans, la fin du socialisme réel a paralysé et en quelque sorte interdit l'imagination utopique, en suscitant le succès éphémère d'une vision eschatologique du capitalisme comme "horizon indépassable" des sociétés humaines. Le capitalisme était censé assurer le meilleur des avenirs. Il est devenu, selon la définition donnée par Walter Benjamin, une "religion", la religion de l'argent, la principale croyance séculière de notre époque... Aujourd'hui, cette religion est entrée en crise et ne crée plus l'illusion: confier aux banques le destin de l'humanité ne rassure pas, au contraire, cela effraie. Depuis la crise de 2008, le néo-libéralisme a certes montré son visage hideux, mais il ne s'est pas effondré. Il s'est même radicalisé: aucune utopie libératrice nouvelle n'a encore vu le jour. 

(...) Pendant ces street fighting years (1960-1975) comme les a définies Tariq Ali, qui en fut l'un des protagonistes en Grande-Bretagne, la mémoire n'était pas un objet de culte; elle était plutôt intégrée dans les luttes. En France, le souvenir d'Auschwitz a joué un rôle significatif dans l'engagement anticolonial de nombre d'intellectuels et d'activistes. Pendant la guerre du Vietnam, le procès de Nuremberg fut une sorte de paradigme pour le Tribunal Russel, qui réunit un très grand nombre d'intellectuels à Stockholm, en 1967, pour dénoncer les crimes de guerre américains. Jean-Paul Sartre, Noam Chomsky, Isaac Deutscher, Herbert Marcuse et Peter Weiss inscrivaient leur combat dans le sillage de la lutte antifasciste des années 1930 et 1940. Pour le mouvement contre la guerre, la comparaison entre la violence nazie et celle de l'impérialisme américain fut un lieu commun. La mémoire des crimes nazis ne servait pas à commémorer les victimes du passé mais à combattre les injustices du présent. Lors de la rencontre internationale de Stockholm sous l'égide du Tribunal Russel, Sartre qualifia les opérations antiguérilla de "génocide total"... En Occident comme dans le tiers monde, la mémoire n'était entretenue qu'en rapport à un engagement politique dans le présent. Comme l'a rappelé Michael Rothberg en citant Aimé Césaire, elle devait produire un "choc en retour". En Europe, les luttes anti-impérialistes se sont inscrites dans la continuité des mouvements de résistance contre le nazisme; dans le Sud, ce dernier était perçu comme une forme d'impérialisme radical - c'est ainsi par exemple qu'Aimé Césaire le présente dans Discours sur le colonialisme. 

Cette vague puissante s'est épuisée dans les années 1980. Son épilogue fut la révolution nicaraguayenne en juillet 1979, qui coïncida avec la découverte traumatique des charniers cambodgiens. En Europe, l'Holocauste a peu à peu occupé le centre de la mémoire collective. L'antifascisme a commencé à être marginalisé dans les commémorations officielles, désormais réservées au souvenir des victimes. La mémoire des luttes a cédé la place aux témoignages et aux commémorations visant à célébrer les droits de l'homme. En France, Mai 68 fut de plus en plus interprété sous l'angle de la "mutation culturelle" comme un carnaval dans lequel, en jouant une comédie révolutionnaire, la jeunesse avait fait basculer la société du gaullisme vers le libéralisme. En Italie et en Allemagne, les années 1970 sont devenues les "années de plomb" au cours desquelles la révolte d'une génération s'est trouvée ramenée au seul terrorisme".

 

Chapitre 1 - La mélancolie des vaincus       

(...) "L'histoire du socialisme  forme une constellation de défaites qui l'ont façonné pendant près de deux siècles. Au lieu de détruire les idées et les aspirations, ces débâcles tragiques et souvent sanglantes les ont consolidées et légitimées. Tomber après s'être battu donne au vaincu un sentiment de dignité et peut même renforcer ses convictions. Les révolutionnaires exilés et bannis ont souvent connu la misère et les privations, la douleur de la perte, mais rarement l'isolement au sein de leur entourage. De Heinrich Heine, Karl Marx et Alexandre Herzen dans le Paris du XIXe siècle aux antifascistes émigrés à New-York au siècle suivant, les exilés furent toujours accueillis par la gauche et le mouvement socialiste qui leur accordèrent une place d'honneur.

La défaire de 1989, cependant, est d'une autre nature: elle ne survint pas après une bataille acharnée et n'engendra aucune fierté; elle mit fin au XXe siècle et, bien au-delà de l'effondrement du socialisme réel, clôtura le cycle de révolution qui s'était ouvert en 1917. Cette défaite fut si lourde que beaucoup préfèrent la fuit plutôt que d'y faire face. Ce qui restait d'un siècle de soulèvements n'était plus qu'une montagne de ruines et l'on ne savait pas comment déblayer les décombres ni où commencer à reconstruire, ni même si l'on en serait capables ou si cela en valait la peine. La mélancolie qui surgit d'une telle défaite historique - elle dura une génération  - était probablement la prémisse nécessaire pour réagir, faire son deuil et préparer un nouveau commencement. La réaction la plus répandue fut d'abord l'évitement, avec une "incapacité à faire son deuil"... le communisme fut refoulé de différentes façons: en changeant de nom ou bien en "oubliant", en se reniant ou en choisissant entre les innombrables exutoires offerts par la réification universelle du capitalisme néolibéral... 

Héritée d'un siècle et résultant d'un cycle historique dans lesquels la révolution prit la forme du communisme, cette mélancolie crépusculaire pourrait se comparer à d'autres qui l'ont précédée et qui, avec elle, composent une inépuisable collection de figures du chagrin.

(...) En 1872, une année après la répression sanglante de la Commune de Paris, un évènement qu'il avait observé depuis sa prison dans le château du Taureau, (Blanqui) écrivit son texte le plus énigmatique, L’Éternité par les astres. Au bout d'une méditation parfois naïve sur la finitude de l'univers malgré son immensité apparente, il décrivait le cosmos et l'histoire comme les résultats d'une répétition perpétuelle, d'un mouvement immuable; c'était la même structure qui emprisonnait les êtres humains dans une sorte d'enfer inéluctable. Après avoir présenté le progrès comme une idée fausse, chimérique, et affirmé sa méfiance à l'égard des êtres humains, il évoquait implicitement la répétition éternelle de la défaite. Ce caractère inaltérable de la nature et de la vie n'avait d'autre effet qu'une reproduction ininterrompue de la barbarie. L'émancipation était illusoire et sa propre vie semblait engloutie dans le naufrage des révolutions dans lesquelles il s'était inlassablement impliqué. Adoptant alors une conception cyclique de l'histoire, Blanqui trouva refuge dans la mélancolie et abandonna tout espoir dans l'avenir. Les derniers mots de son texte sonnent comme l'aveu désespéré d'un échec: "Toujours et partout, dans le camp terrestre, le même drame, le même décor, sur la même scène étroite, une humanité bruyante, infatuée de sa grandeur, se croyant l'univers et vivant dans sa prison comme dans une immensité, pour sombrer bientôt avec le globe qui a porté dans le plus profond dédain, le fardeau de son orgueil. Même monotonie, même immobilisme dans les astres étrangers. L'univers se répète sans fin et piaffe sur place. L'éternité joue imperturbablement dans l'infini les mêmes représentations".  

Ce texte obscur fascinait Walter Benjamin, qui le lut dans une conjoncture historique tragique, après le pacte germano-soviétique de 1939, le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale et la capitulation de la France, le pays où il vivait en exil. Écrit dix ans avant  Ainsi parlait Zarathoustra le livre de Blanqui lui apparut comme une vision puissante de l'"éternel retour", d'un effondrement fatal tout à fait frappant par ses accents nietzschéens. "Cette résignation sans espoir c'est le dernier mot du grand révolutionnaire", observait Benjamin, en concluant que le leader charismatique des révolutions françaises du XIXe siècle avait finalement renoncé à contester l'ordre établi. Formulé avec "une extrême puissance d'hallucination", son réquisitoire contre la société prenait la forme d'"une soumission sans réserve à ses résultats". La révolte contre la domination avait été vaine."      

 

(...) "Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, écrit en 1852 juste après le putsch de Napoléon III, Marx soulignait une différence cruciale entre les révolutions bourgeoises et les révolutions prolétariennes. Alors que les premières passaient "rapidement de succès en succès", écrivait-il, les secondes se "soumettent elles-mêmes à une critique permanente, ne cessent d'interrompre leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà avoir été acquis, pour le recommencer une fois de plus, raillent sans complaisance les velléités, faiblesses et misères de leurs premières tentatives". Elles apprennent de leurs propres défaites et cela leur permet de mieux connaître leurs ennemis, de sélectionner leurs alliés, de choisir leurs armes et de définir leurs projets. En même temps, elles ne peuvent être anéanties par ces défaites puisque l'avenir leur appartient: "La révolution sociale ne peut puiser sa poésie dans le temps passé, mais seulement dans l'avenir". Marx n'avait ni ignoré ni banalisé la défaite de juin 1848 qui, dans ses termes, paralysa les travailleurs de Paris et les rendit, "pour les années, impropres à la lutte". Le résultat fut l'impuissance et la passivité - "le processus historique devait de nouveau se poursuivre par-dessus leurs têtes" - mais un tel effondrement ne pouvait être définitif. 

En mai 1871, immédiatement après la répression sanglante de la Commune de Paris, Marx écrivit La Guerre civile en France, un rapport dans lequel cette dialectique de la défaite était encore plus clairement et fortement réaffirmée: "Le sol sur lequel (le socialisme) pousse est la société moderne même. Il ne peut en être extirpé, fût-ce au prix de la plus énorme effusion de sang. (...). Le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d'une société nouvelle. Le souvenir de ses martyrs est conservé pieusement dans le grand cœur de la classe ouvrière. Ses exterminateurs, l'histoire les a déjà cloués à un pilori éternel, et toutes les prières de leurs prêtres n'arriveront pas à les en libérer" ("La guerre civile en France"). La Commune de Paris se solda par un massacre. Durant la "semaine sanglante", 35 000 personnes furent exécutées dans les rues de la capitale française. Plus tard, 10 000 combattants furent envoyés au bagne en Nouvelle-Calédonie. Presque un Parisien sur trente fut tué ou déporté. Une campagne visant à criminaliser les travailleurs insurgés suivit la répression. Dans le sillage de Zola et Lombroso, plusieurs écrivains et intellectuels décrivirent la Commune comme une éruption criminelle ou une résurgence atavique de barbarie au milieu de la société civilisée. L'ampleur d'une telle défaite fut accablante mais n'ébranla pas la foi de Marx dans le développement historique du socialisme. Trois décennies plus tard, des partis socialistes de masse existaient dans tous les pays d'Europe".  

(...) "Dans le sillage des communards, Rosa Luxemburg esquissa un bilan similaire à celui de Vallès et Louise Michel dans un article célèbre écrit en janvier 1919, à la fin du soulèvement spartakiste, peu avant de devenir elle-même une martyre et un symbole de la révolution écrasée. Son dernier message - écrit la veille de son assassinat par les Freikorps - célébrait la défaite des ouvriers de Berlin avec des mots qui annonçaient une victoire à venir. Elle était consciente que le soulèvement de janvier était condamné à l'échec: la capitale allemande était isolée et la social-démocratie avait abandonné les travailleurs insurgés (Gustav Noske devint le symbole de leur répression sanglante). Rosa Luxemburg s'était opposée à cette insurrection prématurée, désespérée, mais en reprit la direction lorsqu'elle comprit qu'elle ne pouvait être stoppée. Dans son article, elle rappelait les échecs cuisants de tous les mouvements révolutionnaires du XIXe siècle - des tisserands de Lyon en 1831 aux chartistes britanniques; des révolutions de 1848 à la Commune de Paris - afin de souligner que le socialisme ressuscitait toujours sur des bases plus fortes et plus larges. La débâcle des spartakistes appartenait à cette longue lignée de défaites  et, comme celles qui l'avaient précédée, elle promettait une renaissance inéluctable. Sa dernière phrase est révélatrice de cette vision consolatoire et pédagogique à la fois: "La route du socialisme - à considérer les luttes révolutionnaires - est pavée de défaites. Et pourtant cette histoire mène irrésistiblement, pas à pas, à la victoire finale! Où en serions-nous aujourd'hui sans toutes ces "défaites", où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l'idéalisme qui nous animent? Aujourd'hui que nous sommes tout justes parvenus à la veille du combat final de la lutte prolétarienne, nous sommes campés sur ces défaites et nous ne pouvons renoncer à une seule d'entre elles, car de chacune nous tirons une portion de notre force, une partie de notre lucidité".

(...)    

 

 

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 11:18

Merci à Karo Berardan et Mikaël Theng pour leur très beau travail de présentation de ma conférence du 11 février sur Jean Jaurès pour les Mardis de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix: Pourquoi ont-ils tué Jaurès? Une introduction à la vie, à l'action politique et à l’œuvre du grand tribun.

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8 mars 2020 7 08 /03 /mars /2020 20:09
La chronique cinéma d'Andréa Lauro - Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance, Partie 3

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance

Premières parties de l'article Andréa Lauro sur Visconti:

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance, partie 1 - la chronique cinéma d'Andrea Lauro

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance - partie 2 La guerre et le Néoréalisme : Ossessione

 

Partie 3

La fin de la guerre et le retour de Verga: La terra trema


Ossessione est reconnu comme la pierre angulaire du néoréalisme, et il est aussi l’un des films appartenant au genre qui en respectent moins les canons (si de genre et canons on peut parler, étant donné les divergences entre les différents auteurs), et qui poursuit moins les objectifs de pur témoignage social, malgré l’impact et le tumulte politique provoqués. Cependant, à la fin de la guerre, la résistance et l’engagement communiste sont le moteur des efforts cinématographiques de Visconti.

En 1945, il participe à Giorni di Gloria, documentaire collectif dirigé avec De Santis et autres cinéastes. Giorni di Gloria est un film à mi-chemin entre objectivité et célébration, dédié "à la lutte partisane et à la renaissance nationale", un collage de films et de photographies né pour rendre l’image de l’Italie de 1943 à 1945, parmi des incursions de brigades de partisans, les massacres nazis, les rafles dans les villages, les fosses Ardeatine, les procès, la rage populaire. Visconti s’occupe du segment sur le procès et l’exécution de Pietro Caruso (chef de la police fasciste), qui reprend lui-même sans renoncer à son propre registre, notamment en se concentrant sur les visages et les lieux, l’espace et les figures humaines, comme si les hommes encadrés étaient des acteurs à son service.

La situation du cinéma italien n’est pas rose : manque d’argent, d’équipements, d’espaces de tournage, tout ce qui avait rendu possible l’existence d’une florissante, aussi discutable soit-elle, industrie du spectacle - dont le manque se révèle être l’étincelle du "mouvement" néo-réaliste. Visconti et ses collègues cinéastes doivent faire face au refus des producteurs de financer des projets ambitieux : "Pensione Oltremare", inspiré de son emprisonnement; un films sur les partisans, librement tiré de Maupassant; un écrit avec Pietrangeli et Antonioni; d’autres inspirées par les œuvres de Stendhal, Steinbeck, Shakespeare, ...

Le repli sur le théâtre est une exigence, et Visconti signe pendant deux ans la mise en scène de plusieurs représentations importantes. Puis, en 1947, le Parti Communiste lui commande un documentaire de propagande décliné par Carlo Lizzani (qui préfère aller à Berlin avec Rossellini pour "Germania anno zero"), en vue des élections de 1948, dans le but de filmer les conditions des travailleurs siciliens en plaçant syndicats et socialisme comme seule issue à la pauvreté et aux injustices des classes.

« La terra trema » (1948), deuxième long métrage de Visconti, naît donc encore, comme Ossessione, de prémisses politiques, en les franchissant. Visconti et une toute petite troupe de non-professionnels (dont Francesco Rosi et Franco Zeffirelli) s’installent en Sicile, à Acitrezza et il y reste sept mois. Le rêve d’une transposition de "I malavoglia" de Verga prend forme et le travail perd au fur et à mesure les contours du documentaire, ou mieux, il est contaminé avec une structure narrative qui a comme toile de fond le roman de Verga et comme étoile polaire le style de l’écrivain, en effaçant l’intention initiale propagandiste, en prenant une valeur artistique.

C’est ainsi que prend forme la saga malheureuse des Valastro, famille pauvre de pêcheurs exploitée par les grossistes de poisson. Elle est dirigée par le jeune inquiet « Ntoni » qui tente de changer les choses en allant contre le joug, en se mettant à son compte. Une petite révolution d’abord réussie, puis échouée à cause du destin et de l’isolement auquel les autres pêcheurs de Acitrezza condamnent les Valastro, finalement contraints de se soumettre aux chantages des "patrons". Dans le résultat final, la combinaison de moments idéologiques et de moments poétiques est parfaite et la méthode de travail de Visconti est gagnante.

Sans un véritable scénario, sans instruments techniques sinon quelques mètres de chariot, sans acteurs qui ne soient pas les vrais pêcheurs du pays, Visconti ouvre largement sur La terra trema sa vision de ce que doit être la fonction du cinéma face à la réalité : celle du lieu où faire « se produire », pas de la fenêtre à partir de laquelle « regarder ». L’instantané social et géographique est de nouveau une réinterprétation, avec une étude esthétique accompagnée d’une structure narrative où au centre les tourments existentiels surmontent les difficultés économiques.

Un rendu issu d’une préparation épuisante et des théories exposées dans un écrit de Visconti, "Cinéma anthropomorphique". Le réalisateur passe beaucoup de temps avec eux, les interpelle sur les répliques à prononcer et sur le développement de l’histoire, les fait répéter pendant des heures avant de tourner, à la recherche de l’assonance définitive entre "homme-acteur et homme-personnage", en tirant une authenticité absolue, mais remodelée et cousue à la forme-film. Le dialecte sicilien incompréhensible dans lequel s’expriment les pêcheurs est contrebalancé par une voix-off didactique et par une bande sonore jamais intrusive - presque absente, au moins dans la première partie - qui participent à une fusion inégalable de témoignage et de spectacle âprement critiquée par les puristes du néoréalisme, qui lancent ponctuellement des accusations de formalisme, de snobisme, d’inutile et nuisible dramatisation.

Même le Parti Communiste n’a pas une bonne opinion du résultat, surtout parce que dans la chute inexorable, pessimiste, fataliste de la famille Valastro n’intervient aucun des organismes et des idéaux qu’il aurait fallu élever aux yeux du public, et qui étaient à la base de l’idée du documentaire original. Au secours de Ntoni et les autres Valastro, il n’y a pas de syndicats, il n’y a pas de politique socialiste, la cohésion et la solidarité entre les exploités sont un mirage. Comme dans Ossessione, Visconti est contesté sur deux fronts bornés, à gauche pour trahison esthétique-idéologique et pour avoir manqué l'objectif, à droite, entre conservateurs et démocrates-chrétiens, parce qu’il était coupable d’avoir traîné - en s'engageant - les problématiques socio-économique dans un domaine impropre et neutre, le cinéma de fiction. Peut-être les deux factions ont-elles tort et raison, mais le fait est que La Terra trema est sifflé au Festival de Venise de 1948 et ne commence vraiment à circuler dans la salle qu’en 1950.

Andréa Lauro
 

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