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2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 06:01
Minute de recueillement pour la mort du président Jacques Chirac (photo Pierre-Yvon Boisnard, 30 septembre 2019)

Minute de recueillement pour la mort du président Jacques Chirac (photo Pierre-Yvon Boisnard, 30 septembre 2019)

Photos du Conseil communautaire lundi soir à Morlaix par notre ami Pierre-Yvon Boisnard.

Je suis intervenu sur le rapport d'activité du golf de Carantec (recapitalisé à hauteur de 150 000 euros par la collectivité, et en déficit important en 2018: 56 000€ de déficit, lié à une baisse des produits de 13 000€ et une augmentation des charges de 42 000€), sur le rapport d'activité de la DSP transports avec Keolis, son manque de transparence, l'intérêt de la gratuité des transports (les titres de transport ne couvrent que 15 pour cent des frais du service) et d'une densification du réseau péri-urbain avec des trajets suffisamment fréquent pour créer des nouveaux usages et répondre a l'urgence climatique et écologique comme a la problématique du pouvoir d'achat.

Je me suis abstenu sur le nouvel avenant avec Kéolis accordant 55000 euros à l'entreprise délégataire Transports pour la prolongation de la ligne 36 + sans transparence sur les coûts réels avec un transport à la demande, très peu utilisé. J'ai fait une proposition et une demande d''installation rapide d'un groupe de travail pour travailler a la redéfinition du réseau de transports, aux scénarios de retour en gestion publique directe, et pour examiner les conditions d'un passage en gratuite mais le sujet, décrit comme intéressant, n'a valu accord pour le constituer avant les élections municipales. Ce sera donc un enjeu de celles-ci.

J'ai aussi eu une intervention sur l'espace aquatique en DSP avec l'UCPA qui connait une baisse de fréquentation, et j'ai redemandé à travailler sur les tarifs et l'accessibilité pour tous à l'espace aquatique, notamment pour les jeunes, et les jeunes de familles à faible revenu (c'est ma quatrième intervention sur le sujet, mais ça n'avance pas...).

Détail des interventions à suivre.

Ismaël Dupont

 

Conseil de Communauté de Morlaix-Communauté du 30 septembre 2019: interventions Ismaël Dupont (élu de Morlaix, PCF)
Conseil de Communauté de Morlaix-Communauté du 30 septembre 2019: interventions Ismaël Dupont (élu de Morlaix, PCF)
Conseil de Communauté de Morlaix-Communauté du 30 septembre 2019: interventions Ismaël Dupont (élu de Morlaix, PCF)
Conseil de Communauté de Morlaix-Communauté du 30 septembre 2019: interventions Ismaël Dupont (élu de Morlaix, PCF)
Conseil de Communauté de Morlaix-Communauté du 30 septembre 2019: interventions Ismaël Dupont (élu de Morlaix, PCF)
Conseil de Communauté de Morlaix-Communauté du 30 septembre 2019: interventions Ismaël Dupont (élu de Morlaix, PCF)
Conseil de Communauté de Morlaix-Communauté du 30 septembre 2019: interventions Ismaël Dupont (élu de Morlaix, PCF)
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2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 05:53

L’intersyndicale Éducation du Finistère appelle les personnels à se rassembler, jeudi 3 octobre à Brest et à Quimper, après le suicide de la directrice d’école de Pantin.

L’intersyndicale Éducation du Finistère appelle à un rassemblement des personnels à Brest (rue Yves-Collet devant l’antenne de la DSDEN) et à Quimper (Cité administrative, devant la DSDEN), jeudi 3 octobre 2019 à 17 h, après le suicide d’une directrice d’école de Pantin, survenu lundi 23 septembre dans le hall de son établissement.

Dans les lettres envoyées à plusieurs directeurs d’école de la ville de Pantin, Christine Renon, 58 ans et trente ans d’enseignement, évoque le manque de soutien de la part de l’État, le rythme scolaire des enfants, le manque d’outils de travail ou encore les pratiques « chronophages ».

Vendredi 27 septembre, des parents d’élèves ont adressé un courrier au ministre de l’Éducation nationale. Ils veulent l’alerter sur « un dramatique cri d’alerte ».

« L’institution est responsable »

L’intersyndicale finistérienne (FSU, Snudi-FO, SNFOLC, Sud éducation, CGT Educ’action, SE-UNSA, CNT et Sgen-CFDT, interpelle : « Combien sommes-nous à nous retrouver peu ou prou dans ce qu’elle décrit ? Dans le premier comme dans le second degré, et quelle que soit notre poste dans l’Éducation nationale, nous sommes toutes et tous, à des degrés divers et dans nos missions respectives, concerné-es par la souffrance au travail et le risque d’épuisement professionnel. »

Elle poursuit : « L’institution est responsable. Il faut des réponses concrètes pour garantir la santé, l’intégrité morale et physique des personnels. Ce geste dramatique nous touche profondément : tristesse et émotion, colère aussi ! Nous devons traduire cette colère en action. Nous construirons avec les collègues les perspectives de mobilisations sur le long terme afin que cela ne se reproduise plus jamais. »

Ouest-France, 1er octobre

 

Communiqué du SNES-FSU:

Le SNES-FSU exprime sa plus profonde émotion après le suicide de Christine Renon, adresse tout son soutien à sa famille et ses proches et assure de sa solidarité ses collègues, son syndicat.

Son geste, sur son lieu de travail, la lettre qu’elle laisse pour l’expliquer, tout indique que les motivations de notre collègue sont d’ordre essentiellement professionnel. L’émotion et le mouvement de protestation des enseignants du premier degré sont révélateurs des difficultés auxquelles sont confrontés les directeurs d’école, surchargés de travail et accablés d’injonctions hiérarchiques

Au-delà, c’est toute la communauté scolaire, dans sa diversité de métiers, qui se reconnait dans le sentiment d’abandon exprimé par Christine Renon : les personnels sont laissés seuls face aux difficultés toujours plus aiguës que connaît l’Ecole. Ils composent avec l’absence de soutien d’une hiérarchie plus prompte à mettre en œuvre les nouvelles politiques publiques managériales qu’à faire corps avec la profession, à imposer des réformes pensées sans et contre les personnels.

Ces pratiques managériales méconnaissent les réalités de l’enseignement, dessaisissent les personnels de leur expertise, et ne leur accordent ni reconnaissance ni les moyens nécessaires à l’exercice de leur métier. Aujourd’hui, les personnels sont tiraillés entre le sens de leur engagement et la réalité qu’ils vivent au quotidien. Ce sont ces situations professionnelles qui sont responsables d’une grande souffrance et sont à l’origine de ce drame.

Un an après le mouvement #pasdevague la colère légitime des personnels de l’Education est intacte. Le gouvernement n’a rien fait pour y répondre.

Le SNES-FSU appelle les personnels à participer aux hommages rendus à la mémoire de Christine Renon (rassemblements jeudi 3 octobre, minute de silence collective dans les établissements, signatures de motions etc). Un préavis de grève a été déposé.

Des personnels de l’Education Nationale meurent au travail et de leur travail. Cette situation est intolérable. Le Ministre doit prendre la mesure de l’émotion et la colère des personnels et apporter des réponses sans tarder.

 la FSU, avec les autres organisations syndicales siégeant au CHSCT ministériel s’est adressée au Ministre pour demander la tenue d’un CHSCT extraordinaire sur la prévention des actes suicidaires. Lire le courrier unitaire

 

Suicide de la directrice d'école de Pantin, Christine Renon : rassemblement à Brest et à Quimper jeudi 3 octobre à 17h
Éducation. Le suicide de la directrice à Pantin accuse toute l’institution
Vendredi, 27 Septembre, 2019 - L'Humanité

La tristesse et la colère sont grandes dans la communauté éducative après le geste désespéré de Christine Renon. La directrice d’école maternelle, ne supportant plus son épuisement professionnel, a mis fin à ses jours.

 

Une rentrée « apaisée », « une des meilleures » qu’il ait jamais vécue, lui qui a le souci permanent du « bien-être » des personnels et des élèves… Le week-end dernier, le gouffre qui sépare les discours de Jean-Michel Blanquer de la réalité sur le terrain s’est ouvert sous les pieds de Christine Renon, et l’a engloutie. À 58 ans, la directrice de l’école maternelle Méhul, à Pantin (Seine-Saint-Denis), a mis fin à ses jours. Son corps a été retrouvé lundi matin, avant l’arrivée des enfants, dans la grande nef de cette école à l’architecture remarquable. Avec un soin glaçant, elle a pris garde de préserver élèves et collègues du choc de la découverte. Toujours plus attentionnée aux autres qu’à elle-même, comme la décrivent nombre de ceux qui l’ont côtoyée au cours de ses quelque trente ans d’activité dans la ville.

Elle a aussi rédigé et envoyé des lettres – à ses proches, ses collègues enseignants et directeurs d’école, sa hiérarchie, les syndicats – où elle se décrit « épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines de rentrée ». Sa mort a causé un choc dont l’onde se propage et s’élargit depuis lundi, tant dans la ville et aux alentours que dans le monde enseignant. Ses collègues directrices et directeurs d’école de Pantin appelaient d’ailleurs à un rassemblement-hommage devant l’école, hier à 18 heures. Un appel auquel se sont agrégées des organisations, dont les syndicats SNUipp-FSU et SUD éducation.

Dans la lettre qu’elle a envoyée à ses collègues, l’enseignante dresse un véritable inventaire de son activité depuis avant même la rentrée, entre professeurs non nommés, déplacés, risque de fermeture – finalement annulée – d’une classe entraînant la réorganisation de toute l’école, livraisons aléatoires de matériel, gestion complexe de plusieurs « agressions » entre élèves et des demandes des parents concernés, accumulation des tâches et des contraintes bureaucratiques, manque de matériel. « Le travail des directeurs est épuisant », écrit-elle, d’autant qu’ils sont « seuls ! Seuls pour apprécier les situations, seuls pour traiter la situation (…). Ils sont particulièrement exposés et on leur demande de plus en plus sans jamais les protéger. »

Une de ses proches collègues, elle aussi directrice d’école à Pantin, confirme. Elle nous décrit par le menu l’empilement des tâches bureaucratiques, souvent aux limites de l’absurde : le document de suivi de l’obligation scolaire, 4 à 5 pages à rédiger chaque fois qu’un élève manque plus de 4,5 demi-journées d’école, et « qui ne sert à rien », dénonce-t-elle : « Une fois j’ai signalé un enfant qui avait manqué 98 demi-journées : rien ne s’est passé. » La plateforme Onde, autrefois appelée « base élève », est quant à elle tellement sécurisée que leur hiérarchie leur demande de recopier les données qu’elle contient (inscription des élèves, classes, enseignants, situations de handicap…) afin d’y accéder… Arrêtons là : c’est une impressionnante litanie, qui donne la mesure des tâches administratives croissantes, guère valorisantes et souvent dépourvues de sens, qui accablent les directeurs. Avec en point d’orgue, cette année, un exercice « d’alerte intrusion » particulièrement lourd à mettre en place, mais fixé… la semaine des élections des parents d’élèves, que le directeur doit aussi organiser !

Notre interlocutrice – qui a tenu à conserver l’anonymat, ce qui en dit long sur le climat « d’apaisement » souligné par le ministre de l’Éducation nationale – évoque encore l’isolement, mais aussi l’absence de formation des directeurs face à la complexité des situations rencontrées : accueil et formation des jeunes enseignants, qui constituent parfois la majorité dans l’école et sont, sinon livrés à eux-mêmes au quotidien, en butte au comportement parfois violent de quelques parents, menaces physiques… « Un directeur n’est pas outillé pour répondre à ça. On gère avec ce qu’on est, notre expérience… et le secours des collègues. » Des situations d’autant plus difficiles « quand on habite parfois à quelques rues de nos agresseurs. On a la trouille, on ne dort plus, on s’abrutit dans le travail. On a tous vécu ça – Christine aussi. On n’est pas protégés du tout. » Et, ajoute-t-elle, « on recueille la détresse de tout le monde ». Mais qui recueille la leur ?

À tout cela, qui est déjà beaucoup, il semble que s’ajoute à Pantin une situation assez conflictuelle avec la mairie. À l’issue d’une « consultation » ayant mobilisé seulement 17 % des familles, la ville est l’une des rares à avoir maintenu la semaine de quatre jours et demi… contre l’avis de la plupart des équipes enseignantes, et de nombreux vœux adoptés par les conseils d’école. Depuis cette mobilisation, le comportement des cadres et des élus de la ville est décrit comme « méprisant » par notre interlocutrice : « Le personnel municipal n’en peut plus, les chefs sont odieux avec tout le monde. »

Alixe Rivière, coprésidente de la FCPE 93 (parents d’élèves) et ancienne parent d’élève de l’école Méhul, rappelle l’exigence de l’association pour « des décharges de classe à 100 % pour les directeurs » et pointe également le problème du manque de stabilité des inspecteurs à Pantin : « Ils changent chaque année, on ne peut rien construire avec ça. » Lui-même autrefois en poste à Pantin, Paul Devin, secrétaire général du SNPI-FSU (syndicat des inspecteurs), décrypte le mécanisme à l’œuvre : « Le manque de moyens, le bricolage permanent, c’est le premier facteur qui place les directeurs dans l’impossibilité de faire bien leur métier. Le deuxième facteur, c’est l’asservissement de la politique éducative aux alternances politiques », avec des injonctions qui s’empilent ou, au contraire, se contredisent, parfois d’une année sur l’autre. « Tout cela fait que les gens n’arrivent plus à percevoir le sens de leur activité. Or ce sens, il leur est nécessaire pour trouver l’énergie de faire ce métier. »

« On n’a pas signé pour ça. Ce n’est pas ça, être enseignant ! »

Cosecrétaire générale du SNuipp en Seine-Saint-Denis, Marie-Hélène Plard témoigne du résultat de cette situation : « Toutes les semaines nous recevons des appels de collègues en grande difficulté. Parfois cela se résume à : « Je souhaite démissionner, quelle est la procédure ? »  Quand ses collègues du syndicat SUD éducation 93 dénoncent le fait que « le new management tue dans l’Éducation nationale, comme à France Télécom ou à la SNCF », elle appuie : « On n’a pas signé pour ça. Ce n’est pas ça, être enseignant ! » « New management » ? Un mélange de paternalisme et d’autoritarisme, dont on pourra trouver une triste illustration dans la gestion même du choc provoqué par le geste de Christine Renon. Une « cellule psychologique » pour les profs a été mise en place par le rectorat dans les deux écoles les plus proches. Mais qui doit en gérer l’accès ? Les directeurs… L’école Méhul, elle, a rouvert dès mardi matin : « Avec la moitié des collègues en arrêt et six remplaçants, raconte notre directrice, dont quatre contractuels qui n’avaient jamais mis les pieds dans une classe. » Et quand Alixe Rivière se demande quel dispositif a été mis en place pour les élèves, la réponse laisse pantois : « Pour eux, il y avait une simple feuille A4 dans la salle des profs, qui expliquait aux enseignants ce qu’ils devaient dire aux enfants… »

« Il faut entendre le cri d’alerte de Christine Renon, martèle Paul Devin. Ce n’est pas un geste isolé. L’ensemble des personnels crie qu’il n’en peut plus. L’institution doit prendre conscience que toute cette souffrance non traitée nuit à tout le monde et, au final, dessert l’ambition démocratique d’une école de qualité pour tous.​​​​​​​ » Une ambition que Christine incarnait au quotidien.

Olivier Chartrain

Une profession surexposée

Avec 39 cas pour 100 000, le taux de suicide est 2,4 fois plus élevé parmi les enseignants que pour la moyenne des salariés. Signe du malaise, en primaire, la proportion de démissions est passée de 1,08 à 3,18 % entre 2012 et 2016, tandis que la profession est considérée comme l’une des plus exposées aux risques psychosociaux. « Les professeurs du premier degré sont, comparés aux cadres du privé et de la fonction publique, ceux qui doivent gérer les plus fortes exigences émotionnelles et qui subissent le plus de contraintes de temps et de pression », soulignait récemment une étude ministérielle.

Frédéric Grimaud « Il y a une perte de sens du travail enseignant »
Vendredi, 27 Septembre, 2019 - L'Humanité

Spécialiste de la souffrance au travail, Frédéric Grimaud déplore l’impact des nouveaux modes de management dans l’éducation nationale.
 

 

Frédéric Grimaud.Chercheur à l’université d’Aix-Marseille.

Professeur des écoles, membre de l’Institut de recherche de la FSU et chercheur à l’université d’Aix-Marseille, Frédéric Grimaud travaille sur la souffrance au travail des enseignants. Auteur du Travail contrarié des directeurs d’école, à paraître prochainement aux éditions Syllepse, il décrypte l’impact néfaste des nouvelles formes de management dans l’éducation nationale, notamment sur la santé de ses collègues.

Ce nouveau suicide témoigne une fois de plus du mal-être enseignant. Vous qui travaillez depuis des années sur la question, quel constat dressez-vous ?

Frédéric Grimaud Depuis deux ans, j’ai animé des stages dans 36 départements sur la santé et la souffrance au travail des enseignants. À chaque fois, la salle était pleine et les collègues exprimaient un grand désarroi. Notamment les directrices et directeurs d’école. Ils sont parmi les personnels les plus touchés et exposés. Beaucoup décrivent des situations de surmenage où ils se retrouvent empêtrés dans des logiques administratives chronophages qui leur font perdre le sens de l’activité historique de leur métier. Normalement centrés sur l’animation des équipes et le développement de projets pédagogiques, ils voient aujourd’hui leur fonction souvent réduite à des tâches d’exécutants. L’un de ces directeurs me disait : « Le travail que je fais, un bon secrétaire peut le faire. » Ça en dit long sur le sentiment de dépossession qui les anime et de la souffrance qui peut en découler…

Comme s’exprime cette souffrance ?

Frédéric Grimaud Il y a évidemment – on le voit aujourd’hui – le cas extrême du suicide. Dans ma circonscription, une collègue a d’ailleurs tenté de se donner la mort deux jours après la rentrée. Ce sont souvent les profils les plus investis et reconnus par leurs pairs qui sont les plus susceptibles de passer à l’acte. Mais, attention, ces gestes ultimes, très visibles et médiatisés, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Au quotidien, les altérations de la santé chez les enseignants et directeurs s’expriment de multiples manières. Cela peut aller de la démotivation profonde au conflit dur avec les collègues, en passant par la dépression et la démission. Bref, il ne faut pas se focaliser sur les seuls cas de suicide pour saisir l’ampleur du phénomène. Toutes ces situations expriment, chacune à leur manière, une profonde souffrance et dressent un tableau inquiétant.

Quelle est la responsabilité de l’éducation nationale dans ce mal-être ?

Frédéric Grimaud Nos travaux mettent en cause les nouvelles techniques de management public apparues depuis la fin des années 1990. La responsabilité de l’administration est d’être la courroie de transmission de ces nouvelles logiques. Jour après jour, elle bombarde les directeurs de tâches éloignées de leur réelle activité en classe. Des tableaux Excel à remplir dans la journée, des formulaires où ils doivent rendre des comptes… Sous pression constante, les directeurs, devenus à leur tour courroie hiérarchique, ont le sentiment de travailler à flux tendu pour une administration jamais satisfaite. Cela crée un profond malaise. Le pire, c’est que cette fameuse « administration », les corps intermédiaires et d’inspection, souffre également de cette situation. Ils sont eux aussi pris entre le marteau et l’enclume. Ils savent qu’ils demandent aux enseignants de faire un travail qui n’a pas de sens dans les classes. On crée un système complètement fou…

Comment y remédier ?

Frédéric Grimaud La volonté du new management est de transformer les salariés en exécutants de tâches prescrites et conçues en dehors de la situation du travail. Cette nouvelle logique dépossède le travailleur de ses outils et du sens même qu’il peut donner à son travail. Il faut donc en priorité redonner aux enseignants leur capacité à agir, les rendre à nouveau concepteurs de leurs tâches. Pour y parvenir, il faut redévelopper des collectifs de travail, favoriser les échanges entre collègues, créer de la dispute professionnelle… En résumé, que l’administration leur fasse réellement confiance !

La politique de Jean-Michel Blanquer accentue-t-elle cette logique de nouveau management ?

Frédéric Grimaud Complètement. Il va même très loin puisqu’il préconise les méthodes de lecture, restreint les animations pédagogiques au « savoir lire-écrire-compter », ne jure que par les neurosciences… En ce moment, les maîtresses de CP et CE1 font passer des évaluations normées – et contestées – à tous les élèves. Elles ne les corrigent pas. Elles les renvoient à un logiciel qui leur retourne les résultats en leur disant ce qu’elles doivent faire dans leur classe ! C’est une dépossession totale du métier. Les syndicats le dénoncent, rappellent ce qui s’est passé à La Poste, à France Télécom, à l’hôpital. Mais pour l’instant, il y a peu de résistance dans le métier et, parfois, ça vire au drame…

Entretien réalisé par Laurent Mouloud
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2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 05:47
Sébastien Jumel : « Il faut une amélioration qualitative de l’inclusion »
Lundi, 30 Septembre, 2019

Éducation. Auteur d’un rapport sur la scolarisation des enfants handicapés, le député communiste Sébastien Jumel expose les grands axes des 157 propositions qu’il avance.

 

Sébastien Jumel est Député PCF de Seine-Maritime

Vous insistez dans votre rapport sur la nécessité d’avoir des statistiques fiables. Pourquoi ?

Sébastien Jumel Lors de la mission parlementaire, nous avons constaté qu’on avait toutes les peines du monde à obtenir des chiffres précis du nombre d’enfants handicapés, de ceux qui sont scolarisés, du nombre d’heures où ils sont effectivement à l’école, ou même du nombre de ceux contraints à chercher une solution à l’étranger. Et quand nous avons des chiffres, ils ne sont pas étayés. Par exemple, un enfant est compté comme scolarisé alors qu’il ne l’est que de deux heures par semaine. Ce flou s’explique par la diversité des intervenants – maisons départementales des personnes handicapées (MDPH), ministères de la Santé et de l’Éducation nationale – et l’absence de pilotage transversal. Notre première proposition est donc de créer un service public de l’école inclusive, avec un pilotage global et un partage des données. C’est important d’avoir une mesure objective de la situation pour pouvoir avancer. Il faut aller au-delà de l’évolution quantitative observée depuis 2005, pour effectuer un saut qualitatif.

Quelles sont les conditions pour effectuer ce saut qualitatif ?

Sébastien Jumel La première chose à faire, c’est de simplifier et d’humaniser les traitements des dossiers par les MDPH. C’est le premier pas des familles puisque ce sont ces MDPH qui décident si l’enfant va avoir une affectation en institut spécialisé ou en milieu ordinaire, s’il va bénéficier ou non d’un accompagnant. Or, faute de moyens, ce sont de véritables usines à gaz, avec des délais trop longs. Pour les familles, c’est un parcours du combattant. Il faut être énarque pour remplir un dossier et avoir un bac+ 5 pour comprendre la décision notifiée par la MDPH. Le deuxième point est le maintien des structures spécialisées. Je suis favorable à une révolution copernicienne en faveur de l’inclusion, mais certains enfants doivent être pris en charge dans des établissements spécialisés. L’inclusion à tout prix peut être violente. Il faut se méfier d’un discours très généreux sur l’inclusion qui met les enfants dans des situations douloureuses et sert en réalité à générer des effets d’aubaine budgétaires. Nous proposons donc de prendre en compte le choix des familles et l’intérêt de l’enfant pour mettre en place des parcours plus souples, avec des passerelles entre milieu spécialisé et milieu ordinaire. Il faut enfin aborder la question des moyens. La politique ambitieuse que nous prônons en a besoin, notamment pour la déprécarisation des intervenants et un plan de formation massif des accompagnants et du personnel. Mais, dès qu’il est question de moyens financiers, Jean-Michel Blanquer, que nous devons revoir le 8 octobre, se montre réticent.

Que prônez-vous pour améliorer la situation des accompagnants ?

Sébastien Jumel 95 % des accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) ont des contrats à temps partiel de moins d’un an. Le ministre a annoncé le passage en CDD de trois ans, renouvelable une fois, et une circulaire prévoit de décompter leurs heures « invisibles » (formation, préparation…). C’est une première avancée. Sauf que la circulaire n’est pas mise en œuvre partout de la même manière. Cette année encore, des AESH ont dû commencer à travailler sans contrat. Comme député communiste, je souhaiterais un statut dans la fonction publique d’État. Mais pour que le rapport soit voté à l’unanimité, il a fallu créer du consensus. Nous avons donc proposé une première avancée : une cédéisation plus massive des AESH, avec des temps hebdomadaires plus longs intégrant les heures invisibles.

Pourquoi mettez-vous l’accent sur l’amélioration de la formation ?

Sébastien Jumel La mission a été confrontée à de nombreux témoignages d’enseignants en souffrance. Accueillir des enfants handicapés sans être formé, c’est une violence institutionnelle. Nous souhaitons qu’il y ait des modules de formation obligatoires dans les instituts de formation et un plan de formation continue. Au-delà, il faut réfléchir aux conditions d’accueil. Il est impossible de mettre en place une pédagogie différenciée pour un enfant en situation de handicap dans des classes à 30 élèves ! Nous proposons donc que ces enfants soient pris en compte dans l’établissement de la carte scolaire ou la dotation horaire des collèges. L’impératif de formation vaut bien sûr aussi pour les AESH. Nous avons recueilli des témoignages d’AESH censés s’occuper de jeunes sourds… qui ne parlaient pas la langue des signes. Il faut des formations spécifiques à chaque handicap.

Vous avez aussi souligné les besoins dans l’enseignement supérieur.

Sébastien Jumel Un chiffre donne une indication : sur 53 000 doctorants, il y en a eu 123 en situation de handicap. Nous faisons des propositions pour que ça s’améliore, parce que ces élèves ont une énergie et des potentiels énormes.

Camille Bauer
Education et Handicap: Sébastien Jumel, député communiste de Seine-Maritime: il faut une amélioration qualitative de l'inclusion (entretien avec Camille Bauer, L'Humanité, 30 septembre 2019)
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2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 05:38
Résumé: Pour comprendre la place qu'occupent aujourd'hui Éric Zemmour et ses idées réactionnaires dans l'espace public français, ce livre analyse ses écrits en regard de ceux d'Édouard Drumont, pamphlétaire d'extrême droite de la fin du XIXe siècle et du début XXe. Il met ainsi en lumière une matrice du discours réactionnaire.  La place qu'occupe Éric Zemmour dans le champ médiatique et dans l'espace public français suscite l'inquiétude et la consternation de bon nombre de citoyens. Comment un pamphlétaire qui alimente constamment des polémiques par ses propos racistes, sexistes, homophobes, condamné à plusieurs reprises par la justice, a-t-il pu acquérir une telle audience ? Pour comprendre ce phénomène, ce livre replace le cas Zemmour dans une perspective historique qui prend comme point de départ les années 1880, période où se mettent en place les institutions démocratiques qui nous gouvernent encore aujourd'hui. Ce faisant, il met en regard le parcours d'Éric Zemmour et celui d'Édouard Drumont, le chef de file du camp antisémite à la fin du xixe siècle. Car les deux hommes ont chacun à leur époque su exploiter un contexte favorable à leur combat idéologique. Issus des milieux populaires et avides de revanche sociale, tous deux ont acquis leur notoriété pendant des périodes de crise économique et sociale, marquées par un fort désenchantement à l'égard du système parlementaire. Dans ce saisissant portrait croisé, Gérard Noiriel analyse les trajectoires et les écrits de ces deux polémistes, en s'intéressant aux cibles qu'ils privilégient (étrangers, femmes, intellectuels de gauche, etc.) et en insistant sur les formes différentes que ces discours ont prises au cours du temps (car la législation interdit aujourd'hui de proférer des insultes aussi violentes que celles de Drumont). L'historien met ainsi en lumière une matrice du discours réactionnaire, et propose quelques pistes pour alimenter la réflexion de ceux qui cherchent aujourd'hui à combattre efficacement cette démagogie populiste.

Résumé: Pour comprendre la place qu'occupent aujourd'hui Éric Zemmour et ses idées réactionnaires dans l'espace public français, ce livre analyse ses écrits en regard de ceux d'Édouard Drumont, pamphlétaire d'extrême droite de la fin du XIXe siècle et du début XXe. Il met ainsi en lumière une matrice du discours réactionnaire. La place qu'occupe Éric Zemmour dans le champ médiatique et dans l'espace public français suscite l'inquiétude et la consternation de bon nombre de citoyens. Comment un pamphlétaire qui alimente constamment des polémiques par ses propos racistes, sexistes, homophobes, condamné à plusieurs reprises par la justice, a-t-il pu acquérir une telle audience ? Pour comprendre ce phénomène, ce livre replace le cas Zemmour dans une perspective historique qui prend comme point de départ les années 1880, période où se mettent en place les institutions démocratiques qui nous gouvernent encore aujourd'hui. Ce faisant, il met en regard le parcours d'Éric Zemmour et celui d'Édouard Drumont, le chef de file du camp antisémite à la fin du xixe siècle. Car les deux hommes ont chacun à leur époque su exploiter un contexte favorable à leur combat idéologique. Issus des milieux populaires et avides de revanche sociale, tous deux ont acquis leur notoriété pendant des périodes de crise économique et sociale, marquées par un fort désenchantement à l'égard du système parlementaire. Dans ce saisissant portrait croisé, Gérard Noiriel analyse les trajectoires et les écrits de ces deux polémistes, en s'intéressant aux cibles qu'ils privilégient (étrangers, femmes, intellectuels de gauche, etc.) et en insistant sur les formes différentes que ces discours ont prises au cours du temps (car la législation interdit aujourd'hui de proférer des insultes aussi violentes que celles de Drumont). L'historien met ainsi en lumière une matrice du discours réactionnaire, et propose quelques pistes pour alimenter la réflexion de ceux qui cherchent aujourd'hui à combattre efficacement cette démagogie populiste.

Gérard Noiriel : « Cela s’est toujours vérifié : quand le social recule, l’identitaire augmente »
Lundi, 30 Septembre, 2019

Extrême droite. Avec le Venin dans la plume, l’historien Gérard Noiriel analyse la place qu’occupe éric Zemmour dans « la part sombre de la République » et compare sa rhétorique identitaire à celle, antisémite, d’édouard Drumont.

 

Éric Zemmour était, samedi, l’invité d’honneur de la convention de la droite, organisée par Marion Maréchal-Le Pen. Outre sa chronique dans le Figaro et son émission sur Paris Première, il a obtenu un créneau quotidien sur la chaîne CNews. Comment expliquer une telle place dans la vie politique et les médias ?

Gérard Noiriel C’est une bonne question, qui permet de sortir d’une hyperpersonnalisation. Zemmour, c’est le résultat de certaines mutations des champs médiatiques qui ont fait le jeu de journalistes pamphlétaires à partir des années 2000 : chaînes en continu, TNT et réseaux sociaux. Si l’islamophobie n’est pas un phénomène nouveau, sa banalisation est inquiétante.

Si Éric Zemmour vient à nouveau d’être reconnu coupable de provocation à la haine raciale, son audience est réelle. Dans votre ouvrage, vous soutenez que « les propos de Zemmour libèrent des pulsions que le droit actuel s’efforce de contenir »…

Gérard Noiriel Le droit, qui condamne Zemmour pour la troisième fois, se fonde sur l’incitation à la haine en fonction des origines. Or, Zemmour dénonce toujours la loi comme injuste. Dans sa rhétorique, il se présente comme une victime. Son discours est une délinquance de la pensée, de non-respect de la loi. Il ne fonde pas son discours sur la raison. Son fonds de commerce, c’est la tragédie, l’apocalypse. Ce qui explique que ceux qui ont des propensions à s’angoisser vont y adhérer. J’ajoute que Zemmour a en fait basculé dans les années 2000, selon moi, par opportunisme et carriérisme.

Vous étudiez, dans le Venin dans la plume (1), le parallèle que l’historien israélien Shlomo Sand a esquissé entre Édouard Drumont et Éric Zemmour. À l’immense succès d’édition de la France juive du premier, en 1886, répondrait celui des ouvrages de Zemmour.

Gérard Noiriel Édouard Drumont comme Éric Zemmour sont ce que Bourdieu appelait des transfuges, qui utilisent leurs origines populaires pour tenter de persuader leurs lecteurs. Zemmour rejette toutes les critiques à son encontre comme mépris de classe. Tous deux profitent du fait que la presse de masse va inventer la « fait-diversion » de la politique : un criminel, une victime, un juge/policier. Cette matrice organise une vision de la politique : Drumont va personnifier la France, et non les Français, comme victime, et l’agresseur comme étranger/juif. Chez Drumont, le « remplacement » se fait par le haut, avec Rothschild. Chez Zemmour, le « remplacement » se fait par en bas. Le schéma s’est adapté à la conjoncture et aux lois antiracistes. Mais la matrice est la même : la France est victime du parti de l’étranger, dont la quintessence est, pour lui, le musulman. Ce qui se présente chez Zemmour comme histoire est un récit tragique qui fait de la France une personne menacée, incarnée par les grands hommes. La grammaire de ces discours identitaires oppose un « nous » aux « eux », et inverse les rapports dominants-­dominés. Zemmour entend réhabiliter la colonisation en faisant des colons des victimes et des immigrés des dominants. De fait, lorsque le schéma marxiste de la lutte des classes s’affaiblit, les schémas identitaires sont relancés. Cela s’est toujours vérifié dans l’histoire : quand le social recule, l’identitaire augmente.

Le choix de Macron de remettre l’immigration au cœur du débat publique, alors que les retraites sont en discussion, n’est-il pas une autre forme de diversion ?

Gérard Noiriel L’usage de la thématique de l’immigration est une vieille ressource de la droite depuis la fin du XIXe siècle. La droite a toujours joué le national contre le social, c’est une structure qui perdure à toutes les époques.

Quelle est la fonction sociale de l’histoire que vous reprenez de Marc Bloch ?

Gérard Noiriel Comme historien, je ne propose pas de programme politique. Ma prudence est aussi une critique vis-à-vis des intellectuels. Le terme politique est utilisé trop largement. Je crois à la conception bourdieusienne de l’autonomie des champs. Les enjeux du métier d’historien relèvent de l’éducation civique. Ils visent l’émancipation des personnes, plutôt que la bataille politique. La science doit se cantonner dans l’explication et la compréhension mais doit être communiquée à tous.

Opposer aux discours identitaires un travail de « désidentification », c’est aussi une perspective pour les programmes scolaires, le développement de l’esprit critique et citoyen.

Gérard Noiriel Tout à fait. Ce point est en filigrane dans le Venin dans la plume. Il se trouve davantage explicité dans mon Histoire populaire de la France, dans laquelle je commence par montrer que la science, comme souci du vrai, vise à permettre à chacun ce que Brecht appelait le Verfremdet, le processus pour se faire étranger à soi-même.

(1) Le Venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, de Gérard Noiriel. La Découverte, 252 pages, 19 euros.
Entretien réalisé par Nicolas Mathey
Extrême-droite: de Drumont à Zemmour. Gérard Noirel, auteur du "Avec le Venin dans la plume": Cela s'est toujours vérifié, quand le social recule, l'identitaire augmente (L'Humanité, 30 septembre 2019)
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2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 05:32
Disparition. Michel Kachkachian, communiste, réfugié arménien, résistant FTP MOI : le combat de la reconnaissance (L'Humanité)
Disparition. Michel Kachkachian, le combat de la reconnaissance
Lundi, 30 Septembre, 2019

L’ancien résistant, membre des Francs-tireurs et partisans (FTP), militant inlassable de la cause arménienne et communiste parisien, est décédé à l’âge de 95 ans.

 

Michel Kachkachian s’est éteint en fin de semaine dernière à l’hôpital Saint-Antoine. Âgé de 95 ans, le militant du PCF dans le 12e arrondissement de Paris aura été le témoin et l’acteur des combats émancipateurs du siècle écoulé. « Michel est un enfant de la première génération d’arméniens nés en France. Il va croiser la grande histoire », indiquait Nicolas Bonnet-Oulaldj, président du groupe communiste au Conseil de Paris à l’occasion de son 90e anniversaire, célébré il y a cinq ans par ses amis et camarades. Et en effet, s’il naît le 24 juillet 1924 en Ardèche, c’est que sa famille est réfugiée en France depuis le début du génocide arménien. À tout juste 15 ans, le jeune immigré travaille, tout en poursuivant ses études au Conservatoire national des arts et métiers. La France entre alors dans les années sombres de la guerre et de l’Occupation. En alerte par la tragédie des premières décennies du siècle, il participe dès 1942 à des distributions de tracts contre l’occupant nazi. Arrêté, il est envoyé en Allemagne. Grâce à des complicités, il parvient à rentrer en France et rejoint en 1943 les rangs de la Résistance communiste des Francs-tireurs et partisans (FTPF) à Arnouville-lès-Gonesse (Val-d’Oise), dans les pas de Missak et Mélinée Manouchian. Il combattra lors de la Libération en août 1944 à Arnouville et pour la prise de l’Hôtel de Ville.

Après la Libération, il s’engage dans la fondation de la Jeunesse arménienne de France. Son action va désormais se concentrer à renforcer les liens entre les Arméniens de France et l’Arménie soviétique et la défense de la cause arménienne. En avril 1965, le député PCF des Hauts-de-Seine Guy Ducoloné, qui sera son ami, pose pour la première fois à l’Assemblée nationale la question de la reconnaissance du génocide arménien, de la responsabilité du gouvernement turc et du silence des pays occidentaux. Chaque 24 avril, le député réitérera cette demande. Hélène Luc, sénatrice PCF du Val-de-Marne, mènera, elle, au Sénat ce combat pour la vérité et la justice. Michel Kachkachian sera en première ligne dans cette bataille, en contribuant à la fondation du Mouvement des Arméniens de France pour le progrès, en 1996. En 2001, la loi reconnaîtra enfin le génocide arménien. Ses obsèques auront lieu le jeudi 3 octobre à 13h30, en la cathédrale orthodoxe Saint Jean-Baptiste rue Jean Goujon à Paris. L'inhumation aura lieu dans le cimetière d'Arnouville-lés-Gonesses à 15 heures. L’Humanité présente ses condoléances à sa famille et à ses proches.

Pierre Chaillan
Disparition. Michel Kachkachian, communiste, réfugié arménien, résistant FTP MOI : le combat de la reconnaissance (L'Humanité)

Message de Nicolas Bonnet Ouladj, adjoint au maire communiste à Paris:

Beaucoup de tristesse d'apprendre le décès de notre camarade Michel Kachkachian dans sa 95eme année.
Michel habitait et militait dans le 12e arrondissement de Paris et il s'est éteint à l'hôpital Saint Antoine la nuit dernière.
il aura consacré toute sa vie au parti communiste et au mouvement des arméniens de France. il a participé à la résistance, proche de Missak et Melinée Manouchian, il a contribué à la libération de notre pays au sein de FTP.
Fondateur du mouvement des arméniens de France pour le progrès, il aura contribué au côté de Guy Ducoloné et Hélène Luc à la reconnaissance du génocide arménien.

Voici les extraits du discours que j'ai prononcé au nom du PCF à l'occasion de son anniversaire pour ses 90 ans :

"Michel est un enfant de la première génération d’arménien né en France, va croiser la grande histoire.
9 ans après le début du génocide arménien qui a balafré l’histoire mondiale, il nait en Ardèche. Il travaille à 15 ans à l’aube de la déclaration de guerre pour subvenir aux besoins de sa famille, tout en poursuivant ses études au Conservatoire National des Arts et Métiers. Dès 1942, il prend part aux prémices de la résistance active, distribuant des tracts. Arrêté il est rattrapé par le Service du Travail Obligatoire et est envoyé en Allemagne. Grace au CNAM et à des complicités, il parvient à rentrer en France. Il profite de cette « permission » pour rejoindre les rangs des FTP à Arnouville les Gonesse. C’est l’armée des ombres en marche, sabotages, récupération d’armes, cache d’arméniens soviétiques, Michel est de tous les coups. Il faut de la discrétion et du courage, Michel n’en manque pas. En août 1944 l’hôtel de ville d’Arnouville est pris, la ville est libérée.
Il s’engage dès la fin de la guerre dans la fondation de la Jeunesse Arménienne de France. En 1951, il en est élu secrétaire général, il le restera jusqu’en 1963. Son action va désormais se concentrer à renforcer les liens entre les Arméniens de France et l’Arménie soviétique. Il continuera dans cette ligne jusqu’en 1996 date à laquelle il participe à la fondation du Mouvement des Arméniens de France pour le Progrès.

Michel a 41 ans quand un député communiste, qui deviendra son ami ,Guy Ducoloné, pose pour la première fois au Parlement la question de la reconnaissance du génocide arménien. Seul groupe à se préoccuper de rendre à ce peuple la dignité qui est liée à la reconnaissance de ce drame horrible.
Chaque 24 avril, la belle voix du député d’Issy les Moulineaux, où est implantée depuis longtemps, comme à Bagneux ou dans des ville du Val de Marne, une importante communauté arménienne, fait vibrer l’hémicycle du Palais Bourbon. Il rappelle inlassablement la responsabilité du gouvernement Turc d’alors et le silence complice des pays occidentaux. Ce sont des larmes de joie de Guy et de Michel qui accueilleront en 2001 la loi qui enfin, fait que la France reconnaît le génocide.
Hélène Luc sénatrice du val de Marne qui est avec nous aujourd’hui pourrait mieux que moi raconter cette épopée des associations arméniennes et des groupes communistes à l’Assemblée et au Sénat pour faire reconnaître le génocide.
Que de sang, que de larmes, mais que de liens entre le peuple français et le peuple arménien.
Nous pouvons être fiers du combat que tant d’Arméniens comme toi Michel, comme Missak et Mélinée Manouchian comme Henri Karayan et tant d’autres ont mené pour la liberté de la France leur patrie sans oublier jamais leur patrie de cœur, l’Arménie.
Alors qu’à nouveau cette partie du monde est endeuillée par des combats acharnés, je sais Michel que tu suis cette actualité et que ton cœur saigne en pensant que là-bas il n’y a pas encore la paix.
Ton combat est pour nous un exemple, il montre contrairement à ce que pense certains, on est bien sur français grâce à sa carte d’identité mais on est aussi français parce que l’on défend les valeurs qui sont aux frontons de nos écoles : liberté Egalite Fraternité. Cet idéal ne te quitte pas Michel. Je te souhaite un bon anniversaire et que demain encore la paix l’amitié et la compréhension mutuelle existe. Nous continuons à notre manière tes combats d’hier, je suis fier comme tous les communistes de Paris de te compter parmi les nôtres."

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2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 05:00
Extrême droite. Marion Maréchal promet le pouvoir à son camp
Lundi, 30 Septembre, 2019

La prétendue « convention de la droite », réunie samedi à Paris par les amis de Marion Maréchal, a servi de tribune aux propos les plus nauséabonds. Au-delà des provocations iniques d’Éric Zemmour, l’offensive est à prendre au sérieux.

 

Les proches de Marion Maréchal l’assuraient : le rendez-vous de samedi, à Paris, consistait en une respectable « convention de la droite ». Sans surprise, elle s’est avérée une grand-messe appelant à la guerre des civilisations, une apologie de la haine raciste avec pignon sur rue. Car la chaîne LCI n’a pas hésité à retransmettre en direct les éructations d’Éric Zemmour, qui devraient lui valoir de nouvelles poursuites judiciaires. Aussi nous ne reproduirons pas ses propos ici. D’autant que le plus inquiétant est sans doute ailleurs, loin du fonds de commerce de celui qu’une partie de la presse continue d’appeler « polémiste ». Un visage beaucoup plus présentable de l’extrême droite s’est remis en selle, samedi. Car, Marion Maréchal a beau s’en défendre à longueur de temps, son discours devant les siens, appelant à « briser les barrières partisanes » et avançant cinq « défis » prioritaires, ressemble à s’y méprendre à un véritable programme politique pour 2022. Alors que le programme officiel de la journée consistait à travailler sur des « alternatives au progressisme », c’est Robert Ménard qui a rapidement mis les pieds dans le plat. « J’en ai assez des excuses des uns et des autres pour ne pas se présenter à la prochaine présidentielle ! Trop jeune, trop intello ? Je m’en fous. On a besoin d’un visage qui incarne ce qu’on dit là. Un chef, quelqu’un qui parle aux gens ! » a lâché le maire de Béziers à l’adresse de l’ex-députée FN du Vaucluse. « La seule chose qui compte, c’est de se donner rendez-vous dans trois ans, mais à l’Élysée », avance-t-il.

Le Rassemblement national n’est « pas suffisant pour gagner »

Dans une salle chauffée à blanc, celle qui est officiellement retraitée de la politique prend la parole et attaque sans détour le cœur de son sujet : la présidentielle de 2022. Son parti (elle est toujours encartée au Rassemblement national) n’est « pas suffisant pour gagner », alors que l’effondrement de LR représente « une opportunité  historique ». « Il faut rompre avec la droite des experts-comptables », avance-t-elle, avant de développer les cinq « piliers » de son projet politique : « Le grand remplacement, le grand déclassement, le grand épuisement écologique, le grand basculement anthropologique et le grand affrontement des puissances étrangères. » Le premier fait référence à la thèse du négationniste Renaud Camus, le deuxième fait mine de s’intéresser aux classes populaires. Celui sur l’écologie, qui est, selon elle, « un conservatisme » et « un combat identitaire », s’appuie sur le localisme à la sauce RN, les deux derniers recyclant les vieux fantasmes de l’extrême droite sur la guerre des civilisations.

« J’entends les impatiences et les frustrations. Mais qui peut penser que nos idées arriveront au pouvoir sans avoir brisé les barrières partisanes d’hier ? » avance la petite-fille de Jean Marie Le Pen, alors que les élus issus de LR ou du RN sont aux abonnés absents. Seul l’eurodéputé RN Gilbert Collard a fait le déplacement. Mais Marion Maréchal en est persuadée : la droite extrême, recomposée par le bas et non par des accords d’appareil, peut accéder au pouvoir, comme chez certains de nos voisins européens. Pourtant, elle ne se place pas sur le terrain du populisme, récusant même le terme, et préfère incarner une droite conservatrice ripolinée, avec une ligne économique ultralibérale assumée, comme en atteste sa tribune publiée à la veille de l’université du Medef. « On ne peut pas gagner seulement avec les électeurs FN, il faut faire venir à nous les électeurs de la droite traditionnelle », abonde Robert Ménard. Une stratégie développée longuement par l’ex-députée du Vaucluse dans les colonnes du Figaro Magazine, dans lequel elle appelait, début septembre, à « ancrer dans un avenir commun des Français issus de courants variés : des souverainistes, des libéraux-conservateurs, des populistes, la droite nationale ». Samedi, Marion Maréchal, qui a opportunément abandonné le nom Le Pen, a lancé devant les siens, confiante : « Demain, nous serons au pouvoir, j’en suis convaincue ! » Science-fiction ? « Sous des formes disparates et encore embryonnaires, c’est le fascisme qui fait son retour, analyse le sociologue Hugo Palheta (1). Il ne s’annonce plus comme une hypothèse abstraite, mais comme une possibilité concrète. »

(1) Lire, de l’auteur, la Possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre. La Découverte, 265 pages.
Maud Vergnol
Extrême-droite: Marion Maréchal promet le pouvoir à son camp (Maud Vergnol, L'Humanité, 30 septembre 2019)
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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 19:00
Encore un budget de classe... pour le capital ! (Fabien Roussel, PCF)

Encore un budget de classe…pour le capital ! (Fabien Roussel)

 

Ce budget 2020 aurait dû être marqué par des réponses concrètes à l’urgence sociale et l’urgence climatique. Il n’en est rien. Il ne répondra pas, non plus, aux besoins exprimés par nos communes et nos services publics, notamment en matière de santé ou de transports.

Alors que la jeunesse défile pour réclamer des mesures d’urgence pour lutter contre les dérèglements climatiques, alors que tout le monde sait que notre pays doit investir massivement dans les secteurs du logement et des transports pour respecter notre trajectoire carbone, le budget 2020 ne prévoit rien de plus. Rien. Pire, 1 000 postes seront supprimés au Ministère de la Transition Écologique. Oui, il y a matière à porter plainte !

Alors que nos concitoyens demandent à retrouver leur pouvoir d’achat, ce Gouvernement prévoit seulement de baisser les deux premières tranches de l’impôt sur le revenu mais refuse d’augmenter les tranches les plus élevées, rétablir l’ISF ou s’attaquer de front aux niches fiscales. Résultat : les 5 milliards d’euros donnés de la main gauche à ces contribuables seront repris de la main droite à tout le monde, y compris les plus modestes : économies sur l’assurance chômage et les APL, baisse du budget de la santé, hausse des mutuelles et de l’électricité…Beaucoup de nos concitoyens, au final, y perdront.

Alors que les Français vont élire leur maire en mars prochain, le Gouvernement maintient sa politique d’austérité envers nos communes. La trajectoire de réduction de 13 milliards d’euros des moyens des collectivités est sanctuarisée. Nos communes vont donc continuer de tirer la langue !

Enfin, les plus heureux seront de nouveaux les grandes multinationales qui vont voir leur impôt sur les bénéfices baisser. Les 2,5 milliards de réduction annoncés pour 2020 (11 milliards sur l’ensemble du mandat !! ) vont profiter essentiellement au 750 multinationales au chiffre d’affaires supérieur à 250 millions d’euros. Bernard Arnault peut se frotter les main. Lui qui a vu sa fortune croitre de 35 milliards en un an, paiera encore moins d’impôts l’année prochaine ! Cadeau ultime : à partir de 2023, il ne paiera plus de taxe d’habitation puisqu’elle sera supprimée pour les 20% les plus riches !

Les richesses existent dans notre pays. Mettons-les au service du développement humain et de la planète. Nous défendrons donc durant ce débat budgétaire des propositions ambitieuses pour tous nos concitoyens, pour nos services publics, pour le climat. Pour un autre modèle de société.

« Le capitalisme est à bout de souffle » admettait le Président de la République en début d’année. Avec ce budget, il lui redonne de l’air ! Les Français apprécieront…

 

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, député du Nord.

Encore un budget de classe... pour le capital ! (Fabien Roussel, PCF)
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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 18:55
Colloque international sur la paix et le désarmement nucléaire

Discours d'ouverture du Colloque international sur la paix et le désarmement nucléaire organisé ce jeudi 26 septembre à l'occasion de la Journée internationale pour l'élimination totale des armes nucléaires par Jean-Paul LECOQ, député, et Fabien ROUSSEL, député et secrétaire national du PCF.

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs et représentant-e-s du Corps diplomatique,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames et Messieurs,
Cher-e-s ami-e-s,

 

C’est avec un grand plaisir que je vous souhaite la bienvenue à cette rencontre que j’ai souhaité organiser avec Fabien ROUSSEL, député et secrétaire national du Parti Communiste français, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination totale des armes nucléaires, créée par l’ONU en 2014.

Je tiens avant toute chose à excuser l’absence de Fabien ROUSSEL qui est malheureusement absent, due à un imprévu personnel de dernière minute.
Je tiens à remercier son engagement en tant que co-initiateur de cet événement qu’il devait ouvrir.

Je veux ensuite remercier chacune et chacun d’entre vous, et remercier particulièrement les intervenant-e-s qui ont accepté notre invitation et qui, à la lumière de leurs expériences et de leurs réflexions contribueront à la qualité de notre rencontre.


Depuis que 122 pays ont adopté le Traité international d’interdiction des armes nucléaires, que l’on appelle le TIAN, lors de l’Assemblée générale des Nations Unies, en juillet 2017, une perspective historique s’est ouverte pour la civilisation humaine.

Les députés communistes, comme des millions de femmes et d’hommes en France et ailleurs ont appuyé cette réalisation portée par la société civile mondiale, comme le démontre l’ampleur de l’organisation de la campagne ICAN, dont le PCF est partenaire depuis sa création.

ICAN, c’est l’organisation qui a porté ce travail hors norme de l’adoption d’un traité d’interdiction des armes nucléaires,
ICAN, c’est un prix Nobel de la Paix en 2017,
ICAN, c’est une grande réussite humaine et diplomatique.

Je salue d’ailleurs la présence d’Arielle DENIS qui représente cette organisation aujourd’hui.

L’adoption du TIAN nous permet, pour la première fois depuis les bombardements américains d’Hiroshima et Nagasaki, et depuis les décennies de courses à l’armement d’imaginer une humanité se trouvant à l’orée d’un temps nouveau.

Franchira-t-elle cette porte ?

À quelles conditions ?

Sera-t-elle à même d’asseoir les conditions concrètes et solides d’une sécurité humaine collective à laquelle tous les peuples aspirent ?

C’est pour discuter de ce processus, allier nos forces pour y parvenir, que nous sommes réunis aujourd’hui.

La bombe nucléaire, c’est le désastre écologique en plus rapide.
Lorsque les scientifiques aujourd’hui nous alertent sur la disparition de la biodiversité ou des bouleversements climatiques majeurs dans les décennies à venir, il ne faut jamais oublier qu’il est possible que notre planète soit anéantie en quelques minutes par les milliers d’ogives nucléaires.

La crise de l’écologie et de la paix sont donc liées intimement.
Et ce désastre écologique que nous vivons tous les jours est renforcé par une crise profonde du capitalisme qui s’est engagé dans une véritable fuite en avant.

À coup de traités de libre-échange et de diminution des droits de douane, les dirigeants de notre monde pensent résoudre tous les problèmes.

Les députés communistes se battent d’ailleurs continuellement pour dénoncer et mettre en échec les traités de libre-échange comme le CETA ou celui qui liera l’UE au MERCOSUR.


Nous rappelons systématiquement que la mondialisation fait fausse route tant que ses maitres mots ne sont pas :
- la paix,
- l’amitié entre les peuples,
- et la solidarité internationale.

C’est lorsque nous serons dans cette configuration que le monde pourra changer.

La paix n’est donc pas qu’un vain mot.
Ici, je pense que personne ne dirait le contraire.
Mais elle est la base d’une réflexion bien plus puissante et profonde qui permettra à l’humanité de sortir de cette crise majeure.

La paix se décline en plusieurs réflexions.
C’est évidemment le désarmement, mais également l’éradication des facteurs de guerres comme
- les injustices sociales et économiques,
- les inégalités générées et aggravées par ce système,
- la spoliation des ressources naturelles,
- la destruction des écosystèmes,
- ou encore comme la spoliation des droits individuels et collectifs, sociaux, humains et écologiques.
Cet enjeu est vital et appelle à une mobilisation générale et massive pour que nos enfants nous remercient et vivent dans un monde vivable et durable.

Mais ce n’est pas le chemin que notre monde prend à court terme.
Nous pouvons observer
- l’amélioration constante des capacités technologiques militaires,
- le regain des tensions encouragées par les dirigeants des puissances détentrices de l’arme nucléaire ou candidates à son contrôle,
- la remise en cause permanence du multilatéralisme,
- la destruction ou l’affaiblissement considérable des traités limitant la prolifération nucléaire.

Tous ces facteurs rendent concret une catastrophe nucléaire militaire.

Il est donc impératif de se débarrasser une bonne fois pour toutes de ce potentiel destructeur, en pensant toutefois aux milliers de personnes qui travaillent dans ce secteur et en travaillant ensemble à une transition pacifique des industries de guerre.

Et ce n’est pas tout !
Le nucléaire militaire est aussi un gouffre financier détournant des sommes considérables qui pourraient être utilisées à autre chose.

Par exemple, l’Inde, dotée de 130 têtes nucléaires, et le Pakistan, doté de 140 têtes, sont deux puissances nucléaires qui dépensent des sommes folles pour se tenir en joue tandis que leurs populations souffrent de maux considérables comme l’absence d’éducation ou de soin. Voire qui souffrent de la faim, ou de la soif.

Mais c’est aussi vrai dans les pays détenteurs de l’arme nucléaire plus développés.

La palme revient évidemment aux États-Unis et à la Russie qui détiennent à eux deux 13 000 têtes nucléaires, soit plus de 90 % de l’arsenal nucléaire mondial.

L’entretien de cet arsenal, sa modernisation, son renouvellement et son développement mobilisent des centaines des milliards de dollars.
Parmi les 5 plus gros budgets militaires du monde, on trouve 4 puissances nucléaires.
Elles dépensent à elles 5 près de 1100 milliards de dollars, l’équivalent du 16e PIB du monde…

À côté de cela, la lutte contre le réchauffement climatique, qui cause misère, conflits et déplacements de populations dans des conditions insupportables, parvient à peine à mobiliser au plan mondial.
- L’OCDE estimait en 2015 à 62 milliards de dollars seulement les financements réunis en 2014 par les pays développés en appui aux actions climatiques dans les pays en développement.
- Et le Fonds vert pour le climat créé par l’accord de Paris de la COP 21 ne représente que 2 milliards de dollars en 2018…

Ces choix mènent l’humanité dans une impasse.


Au moment où les inégalités explosent au plan mondial comme dans chacun de nos pays, l’une des premières conséquences de ces choix est que près d’un milliard d’individus dans le monde sont privés de sécurité alimentaire qui constitue un droit humain et un facteur de sécurité humaine.

La malnutrition, la sous-alimentation et la famine atteignent à nouveau des taux records et touchent, selon l’ONU, 820 millions de personnes à travers le monde, soit 11 % de la population mondiale.

L’accès à l’eau coûte plus cher aux pauvres qu’aux riches : 2,1 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à l’eau potable et dans certains bidonvilles.
Il faut quelquefois consacrer jusqu’à 30 % de ses maigres revenus pour acheter de l’eau.
Au total, selon l’UNESCO, près des deux tiers de l’humanité ont été confrontés à de graves pénuries d’eau au cours de l’année 2018.

C’est également contre un monde du tout marchand que nous nous battons en proposant d’étendre universellement le droit à l’énergie et l’accès à l’eau comme un bien commun de l’humanité et non une ressource marchande.

Les grandes et belles manifestations du week-end dernier pour un Climat de Paix en ont fait une brillante démonstration.

Si nous ne parvenons donc pas à créer les conditions pour :
- une puissante solidarité internationale,
- une profonde justice sociale,
- une meilleure redistribution des ressources vers les besoins humains et sociaux,
seuls les plus riches auront les moyens de se mettre à l’abri du réchauffement climatique et de ses conséquences.

Et il n’y aura alors pas de chemin pour une paix durable.

Dans ce monde libéral, les humains sont tout autant exploités que notre planète.
L’une de nos tables rondes reviendra d’ailleurs en détail sur l’impact écologique des guerres et des conflits, mais aussi en mettant en avant la sur-militarisation des relations internationales.

Pour nous, garantir la Paix, c’est permettre à chaque peuple de bénéficier des richesses qu’il produit, de sortir de la pauvreté, de garantir des échanges respectant les humains et les ressources naturelles.
C’est aussi avoir la liberté de choisir son modèle de société, et de s’inscrire librement en toute souveraineté dans des cadres de coopération et de solidarité.

 

Je souhaite ici verser au débat plusieurs des propositions du Parti communiste français que Fabien ROUSSEL vous aurait développé s’il avait pu ouvrir ce colloque.
J’y souscris évidemment et je place aussi mon travail de député dans ce sens.

- Tout d’abord, la condition fondamentale pour un monde de paix est le multilatéralisme.

Ce multilatéralisme doit être celui de la Charte des Nations unies, de l’ONU et pas la diplomatie des riches proposée par le G7 ou le G20.
L’heure est donc à une nouvelle étape des relations internationales fondées sur le partenariat et la coopération et non sur des alliances opportunistes et purement économiques.

Dans ce cadre mondialisé, il faut mettre fin aux alliances politico-militaires comme l’OTAN qui sont des fauteurs de guerre et non des gardiens de la paix.
Pour cela, concrètement, nous travaillons à ce que l’Europe puisse organiser une grande conférence paneuropéenne sous l’égide de l’ONU afin de remettre à plat les relations entre les pays européens – bien au-delà des limites de l’actuelle UE – et des pays européens avec les autres pays et régions du monde.
Comme ce fut en partie le cas à l’occasion de la ratification des accords d’Helsinki en 1975 qui ont créé l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.
Organisation dans laquelle j’ai siégé entre 2007 et 2012.

Nous proposons que cette conférence puisse élaborer un cadre commun de coopération et de sécurité collective en allant bien au-delà de ce qui s’est fait à Helsinki en 1975 et en réunissant aussi bien des représentants d’État et gouvernement que des citoyens, des organisations dites civiles, des syndicats, etc.

- Avec nos amis et camarades des forces démocratiques et progressistes du Proche et Moyen-Orient, nous imaginons une initiative de l’ONU de la même envergure pour le Proche-Orient qui aurait à son ordre du jour les plus grands défis de cet espace :
• les négociations de paix au Yémen et en Syrie,
• la dénucléarisation militaire de la région,
• la reconstruction de l’Afghanistan,
• la fin des occupations militaires et colonisation en Palestine comme à Chypre,
• la reconnaissance des droits culturels et politiques de tous les peuples de la région,
• mais aussi la question du contrôle et de l’exploitation des ressources et des richesses naturelles en toute souveraineté et dans des cadres démocratiques.

- De telles perspectives ne sauraient voir le jour à terme si au plan mondial, le Conseil de sécurité de l’ONU ne met pas en tête de ses priorités la lutte contre les inégalités et les injustices sociales.

Comme lancement de cette priorité, nous proposons de mettre sur pied une COP contre l’évasion fiscale et pour la justice fiscale et sociale afin de récupérer les sommes astronomiques détournées par les puissances de l’argent.
J’ai d’ailleurs rappelé ce point pas plus tard qu’hier à l’occasion d’une commission des Affaires étrangères portant sur l’évasion fiscale.

- Nous nous battons également pour libérer l’Union européenne des traités qui l’ont formatée en bridant la souveraineté des peuples et la démocratie, et pour créer une Union des peuples et des nations libres, souveraines et solidaires.

En cela, nous nous opposerons de toutes nos forces au projet de Défense européenne et de guerre spatiale dont Emmanuel Macron s’est fait le porte-étendard.

- Et puis, enfin, et c’est la raison d’être de cette journée : notre priorité politique à cette heure est que la France signe et ratifie le Traité international d’interdiction des armes nucléaires, le TIAN, que ses dirigeants ont boudé et dénigré.

La responsabilité de la France est de s’inscrire dans le mouvement historique vers l’éradication de toutes les armes de destruction massive, la lutte contre la course aux armements et l’augmentation exponentielle des budgets militaires au détriment des besoins fondamentaux des peuples.


L’immense majorité de notre peuple, 67 % selon le sondage porté par le Mouvement de la Paix et La Croix de juillet 2018, est favorable à ce que notre pays s’engage dans le TIAN.

Cette voix doit se faire entendre et s’imposer.

Au printemps dernier, la municipalité de Genève – et le mouvement s’étend maintenant à en France – a adopté une résolution de soutien au TIAN.

Le 8 juillet dernier, c’est l’Assemblée parlementaire de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe qui a explicitement appelé à la ratification du TIAN par les pays membres.

La dynamique est enclenchée.

Il s’agit non seulement de préserver le Traité de non-prolifération, mais de franchir un cap.
Nous y sommes pour notre part résolument engagés, et nous sommes convaincus qu’une page nouvelle du combat pour la paix a commencé de s’écrire par l’action de vos organisations, par la mobilisation des peuples, des forces démocratiques et de transformation sociale.

Je vous remercie.

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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 09:33
Morlaisiens dans l'histoire - 1 : Alexandre Expilly, recteur de Saint Martin, évêque révolutionnaire

Sur la base de nos lectures et travaux des années passées et des semaines à venir, et pour rafraîchir les mémoires et rappeler les destinées dans leurs siècles de personnalités marquantes du passé de notre ville, le "Chiffon Rouge" ouvre une nouvelle rubrique hebdomadaire, le dimanche, sur les Morlaisiens qui ont joué un rôle, plus ou moins important, dans l'histoire de France et de Bretagne.

Notre première personnage morlaisien célèbre sera Alexandre Expilly, un prêtre des lumières (et oui!), recteur de l'église Saint-Martin, député de gauche de la Constituante, à qui l'on doit la Constitution civile du clergé et un projet de réforme religieuse accordant l’Église aux idées de la Révolution, rien que ça... Alexandre Expilly fut aussi le premier évêque constitutionnel élu par les citoyens actifs sur la base d'une adhésion à la Constitution révolutionnaire.

Les Morlaisiens dans l'histoire - 1 : Alexandre Expilly, recteur de Saint Martin, évêque révolutionnaire

Louis-Alexandre Expilly est né à Brest le 24 février 1743. Sa famille est originaire du Dauphiné. Après des études secondaires à Quimper, il effectue des études supérieures à Paris et devient à la Sorbonne licencié de théologie. Il entre en contact avec les idées nouvelles de la philosophie des Lumières à cette époque. Expilly sera en particulier un lecteur de Voltaire.  En 1767, il est ordonné prêtre à Paris, puis il est nommé deux ans plus tard recteur à la cure de Saint-Martin des Morlaix. Il a alors 26 ans.  Peu de temps après son arrivée à Saint-Martin, en 1774, dans une réponse à l'évêque du Léon Monseigneur de la Marche qui mène une enquête sur la mendicité dans son diocèse, Expilly expose les difficultés de sa paroisse, qui compte à ce moment 4000 habitants, regroupant Saint-Martin-Ville, Saint-Martin-des-Champs, Sainte-Sève. Saint-Martin-Ville (2500 habitants) compte alors aux dires d'Expilly un quart de "pauvres et de gens dans le besoin".  La manufacture de tabacs aux salaires médiocres à l'époque est qualifiée par "Louis-Alexandre Expilly", le recteur de Saint-Martin, de "pépinière à pauvres à Morlaix". Expilly témoigne ainsi dans sa réponse au questionnaire de Monseigneur de la Marche dans le cadre d'une enquête nationale ordonnée par le ministre des Finances Turgot d'une vraie sensibilité à la question sociale.

A la veille de la révolution, Morlaix est une ville ouverte aux idées nouvelles, aux Lumières. Elle possède divers lieux de réunion.

"En 1788, trois loges maçonniques coexistent dans la ville: La Noble amitié fondée en 1746, de recrutement, de caractère et d'état d'esprit résolument aristocratiques, La Fidèle Union et L'école des mœurs, fondée en 1777, d'origine et de préoccupations plus roturières où se distingue l'éloquent médecin de l'hôpital, Bouëstard de la Touche. Là, on lit et relit les grandes classiques, des œuvres d'esprit nouveau, on discute et on commente les évènements politiques. Bien que les prises de position soient souvent discordantes - leur recrutement et leurs objectifs diffèrent - des relations s'établissent entre les trois loges. D'autres lieux de rencontre existent également: les esprits éclairés de l'époque ont pris l'habitude de s'entretenir avec les religieux dans de nombreux couvents, en particulier celui des Jacobins, où parviennent des journaux tels que le Journal des Savants, le Mercure galant, et qui peuvent s'enorgueillir de posséder de belles bibliothèques".

(Jeanne L'HERRON, L.A Expilly. Recteur de Saint-Martin. Un Morlaisien dans la Révolution - éditions du Dossen, Morlaix, 1989)

En 1772, les États de Bretagne se tiennent au couvent des Jacobins, lieu de l'actuel musée de Morlaix, et l'opposition est forte entre la noblesse, le clergé, d'une part, et la riche bourgeoisie d'autre part. C'est à ce moment qu'on décide de créer la Chambre de Littérature et de Politique, existant déjà dans d'autres villes bretonnes, dont l'abbé Expilly est membre fondateur et commissaire élu. Cette Chambre de Littérature et de Politique sera inaugurée en 1779 dans la grande salle de l'hôtel de ville. C'est dans ce cénacle qu'Expilly, par ses contacts avec les "Voltairiens" et les incrédules, deviendra suspect à un certain nombre de ses confrères, d'autant qu'il soutiendra l'achat par la Chambre de Littérature et de Politique de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. 

Le 3 avril 1789, Morlaix apprend par une missive de ses députés que l'Assemblée du Tiers-Etat breton, réunie à l'hôtel de ville de Rennes, a prononcé l'exclusion des nobles, des anoblis, des sénéchaux. Quelques assemblées de corporations et de quartiers organisèrent l'assemblée générale du Tiers-Etat et de la Sénéchaussée à l'hôtel de ville de Morlaix, qui rédigea le 9 avril 1789 ses cahiers de doléances, et désigna les grands électeurs qui allaient avec ceux de Lannion participer à l'élection de quatre députés aux États Généraux; trois en fait car c'est sur ordre du roi qui fut désigné un armateur morlaisien, Pierre-Louis Mazurié de Pennanech. Le Lay de Grantugen représente aussi Morlaix aux États généraux. Le député le plus célèbre de Morlaix sera néanmoins Alexandre Expilly, représentant du clergé, puis de la Nation dans la Constituante. Pour le comprendre, il faut faire un petit pas de côté.

Le 16 avril, les nobles bretons et le haut clergé décident de boycotter les États Généraux à Versailles, au motif que selon eux, les députés de Bretagne devraient être mandatés par les Etats de Bretagne selon les coutumes anciennes reconnaissant les droits traditionnels de la province et non élus dans les sénéchaussées.

Dans le diocèse du Léon, Monseigneur Jean-François de La Marche, né en 1729 dans une grande famille d'Ergué-Gabéric en Cornouaille, ancien militaire et évêque dévoué, proche du peuple (on lui attribue l'introduction de la pomme de terre dans le Léon et on l'appelle volontiers « Eskop ar patates », l'évêque aux patates) mais conservateur, réussit à obtenir du bas clergé du Léon qu'aucun membre du clergé séculier ou régulier ne siège aux États Généraux, malgré la volonté opposée d'Alexandre Expilly, proche des idées de réforme du Tiers. A l'inverse, à Rennes, Nantes, Vannes, Tréguier, Saint Brieuc, Dol, Saint-Malo, le bas clergé envoie des députés aux États Généraux. Le 5 mai, lors de la première réunion des États Généraux à Versailles, il n'y a donc pas de représentant du clergé léonard, mais début août, devant l'évolution des événements, les représentants du clergé réunis à nouveau par Monseigneur de la Marche se ravisent et mandatent Alexandre Expilly et Dom Verguet, prieur de l'abbaye royale du Relecq, à l'Assemblée Constituante. A cette date, celle-ci a déjà aboli la monarchie absolue (juin 1789) et les droits seigneuriaux (4 août 1789) au nombre desquels figure la dîme due au clergé.

Dans leurs cahiers de doléance, les Morlaisiens, représentant bien sûr le plus souvent des bourgeois et commerçants ou hommes de loi instruits, ne vont pas jusqu'à imaginer ces possibilités mais réclament plusieurs réformes fondamentales:

  • la votation par tête aux États Généraux

  • le retour périodique des États Généraux (pour aller vers un système parlementaire)

  • la liberté de la presse, de l'expression

  • l'égalité devant les peines de justice

  • la réduction des taxes sur les actes de justice et les contrats

  • l'égalité d'accès des roturiers et des nobles aux compagnies ou offices prestigieux (publics, militaires).

  • La réforme des finances publiques et du train de vie de l'État préalable à toute augmentation d'impôt

  • La suppression des privilèges fiscaux des nobles et du clergé

  • La fin de la vente des titres de noblesse et la création d'une véritable aristocratie des talents et des services rendus.

Élu député à l'Assemblée constituante, Louis-Alexandre Expilly soutient Talleyrand le 2 novembre 1789 lorsque l'évêque d'Autun demande de mettre à disposition les biens de l’Église. Le 18 janvier 1790, il devient secrétaire de l'Assemblée constituante. Et en février membre du "Comité Ecclésiastique" chargé d'envisager les réformes à accomplir dans l’Église. Expilly soutient ancien la dissolution des ordres religieux, des congrégations. Le Comité ecclésiastique présidé par Louis-Alexandre Expilly depuis le 18 juin 1790 propose également la "Constitution Civile du clergé", combattue ardemment par la droite de l'Assemblée constituante. 

En février, le « Comité écclésiastique » de l'Assemblée Constituante, commission de 15 membres, que présidera bientôt Alexandre Expilly et où siège le professeur de droit ecclésiastique rennais Jean-Louis Lanjuinais, propose la suppression des ordres religieux. Les vœux monastiques solennels ne sont plus reconnus et les ordres et congrégations sont interdits. Le clergé représentait en 1789 165 000 personnes dans une France de 26 millions d'habitants. Le clergé régulier – 82000 moines, religieux, et religieuses – était le mal aimé de l'ordre. On jugeait ce clergé vivant à l'écart du monde, sans toujours travailler, comme improductif, coûteux pour la société, lui qui possédait une grande partie des 10% de terres du royaume dont le clergé assumait la propriété. Les vœux de chasteté et de pauvreté apparaissaient contre nature, de même que l'absence de liberté régnant dans les couvents et les monastères. En revanche, la population était bien plus attachée à ses curés ou recteurs (en Bretagne) s'acquittant de leurs missions spirituelles pour et avec les gens ordinaires, étant le plus souvent originaires de la paroisse ou du pays, parlant la langue du peuple tout en étant plus instruit que lui. A la suite de cette décision qui n'émeut guère l'opinion, Monsieur de La Marche qui sent la menace fait publier un avertissement : « L'esprit d'insubordination et de révolte viole dans plusieurs provinces les droits les plus sacrés de la Religion et de la Société, brise les liens de l'obéissance, se livre à des excès aussi criminels dans leurs motifs que funestes dans leurs suites ». Monseigneur Le Mintier, évêque de Tréguier, plus violemment contre-révolutionnaire encore, évoque lui avec nostalgie « le temps où les riches jouissaient sans crainte de leur opulence et où le plébéien satisfait de son sort vivait content de son état ». Sa diatribe se termine par cet avertissement qui sent bon la défense du privilège ; « Si aujourd'hui on envahit le patrimoine et les propriétés des deux premiers ordres de l'état qui vous garantira les vôtres pour l'avenir ? ».

Pourtant, note Jeanne L'Herron, à qui nous devons ces citations, « ces réactions restent ponctuelles et, en février 1790, nombre de clercs participent à la mise en place des nouvelles administrations. Plus d'un curé, à la faveur de la nouvelle loi, est élu maire de sa commune. A Crozon par exemple, le curé Meillard recueille 642 voix sur 651 ; à Locronan, c'est également le curé qui est nommé premier officier municipal... Et dans son ensemble, jusqu'en juillet 1790, le bas clergé proteste de son dévouement au nouvel état de choses, montrant véritablement un accord entre l'Eglise et la Révolution » (Un morlaisien dans la Révolution L.A Expilly Recteur de Saint-Martin, p.25).  

Cette "Constitution civile du clergé en France" est votée en totalité le 12 septembre 1790 et fait partie de la Constitution générale dont l'Assemblée Nationale de la première phase de la Révolution cherche à doter le Royaume.

La "Constitution civile du clergé" diminue le nombre de diocèses, faisant coïncider l'organisation religieuse avec la nouvelle organisation du royaume en départements. La Bretagne perd ainsi quatre diocèses épiscopaux: Dol, Saint-Malo, Tréguier et Saint-Pol-de-Léon, l'évêché étant désormais situé à Quimper simplement. Une nouvelle organisation des paroisses s'établit également. Mais surtout les structures de l’Église ne relèvent plus désormais de Rome et du Pape mais de la Nation et il est prévu que les prêtres et évêques soient élus par les citoyens actifs payant suffisamment d'impôts (contribution directe d'une valeur de trois journées de travail, et âgés de plus de 25 ans), et que les biens du clergé soient confisqués, les ecclésiastiques devenant des fonctionnaires à la solde de l’État.

Le clergé relève maintenant de la Nation à la constitution et à la loi de laquelle il doit se soumettre, dans sa discipline extérieure, les prêtres étant d'ailleurs élus par les citoyens actifs, catholiques pratiquants et croyants ou non et étant payés par la Nation (10000 livres pour les évêques, dont Alexandre Expilly, d'accord avec Robespierre, est parvenu à réduire le traitement par rapport à ce que demandaient des députés, se basant sur leurs revenus avant la révolution, 1200 livres pour les curés de campagne), sachant que celle-ci est désormais propriétaire des anciens biens ecclésiastiques.

L'Assemblée est divisée sur ce projet radical par son gallicanisme. Le pape Pie VI, interpellé par Monseigneur de La Marche et l'évêque de Quimper, ne dit rien, conseille la prudence. Mais dans les diocèses, les paroisses, beaucoup de prêtres s'inquiètent. Alexandre Expilly publie un texte d'explication des nouvelles dispositions religieuses qu'il a portées : « Ils vous trompent d'une manière bien criminelle lorsque, pour alarmer vos consciences, ils vous insinuent que les décrets de l'Assemblée Nationale préparent la chute de la religion. Loin que ces décrets lui portent atteinte, elle n'en sera que plus vénérée et ses ministres n'en deviendront que plus respectables. Le dogme n'a point été attaqué par la Constitution civile du clergé, elle n'embrasse que des objets de discipline extérieure sur lesquels l'autorité laïque est essentiellement compétente ».

Avec Robespierre et la gauche de l'Assemblée, Expilly plaide donc pour un salaire modéré pour les évêques et la récupération par la nation des biens du clergé: "Il est temps de faire cesser ce contraste scandaleux entre l'esprit d'une religion fondée sur l'humilité et le détachement des richesses et l'opulence orgueilleuse dans laquelle vit une partie des ministres à l'ombre du respect qu'inspire ce caractère". Mais bientôt la Constitution civile du clergé va se heurter à une fronde du clergé. Dans le Finistère, 325 prêtres du Léon et la municipalité de Saint-Pol-de-Léon dénoncent la disparition du diocèse de Saint-Pol-de-Léon. 

Le 27 novembre 1790, un décret oblige les clercs, comme tous les fonctionnaires, à prêter serment de fidélité à la Constitution. Les prêtres doivent prêter serment singulièrement à la Constitution civile du clergé, et donc à la Révolution et sa nouvelle Église gallicane, devant les fidèles.  Le roi sanctionne le décret le 16 décembre 1790 mais Expilly, avec sept autres députés bretons dont Dom Verguet, Guinot, curé d'Elliant, Lancelot d'Ille-et-Vilaine et Delaunay, évêque de Treguier, vient en tribune de l'Assemblée prêter serment.

Après la mort de l'évêque de Quimper, en novembre 1790, le brestois Alexandre Expilly, fils d'un petit officier de marine, recteur de Saint-Martin-des-Champs, est élu évêque de Quimper, c'est en France le premier évêque constitutionnel, un évêque-citoyen revendiqué "patriote" et "défenseur" des nouvelles lois de la Nation et de la Révolution.

C'est un des premiers évêques roturiers aussi, élu par les citoyens, dont une grande majorité de clercs, par 233 voix contre 105 voix à Monseigneur de La Marche, qui n'était pas candidat et appelait au boycott du scrutin (une indemnité de 50 livres était offerte aux électeurs qui se déplaçaient pour contrer l'influence des opposants à la Constitution civile du clergé). Pendant des mois, Alexandre Expilly sera ostracisé par les autres évêques, grands seigneurs hostiles aux idées révolutionnaires pour la plupart, et le pape ne daignera pas le reconnaître. Après son sacre fêté par les patriotes de Quimper et de Landerneau, Expilly est accueilli à Morlaix le 7 avril 1791, entouré et suivi de la garde nationale, à cheval et à pied : Morlaix le reçoit bien mais son ancien subordonné, l'abbé Guerlesquin, réprouve publiquement son choix d'accepter l'église de la Révolution.

Monseigneur de la Marche de son côté se refuse de prêter serment et mène une campagne active pour dissuader le clergé finistérien et breton de prêter serment à la Constitution révolutionnaire. De fait, 80% environ du clergé en Bretagne et dans le Finistère refusera de prêter serment, ne voulant mettre la religion sous la dépendance de la République. Le pape condamne officiellement la Constitution civile du clergé le 10 mars 1791.

 L'élection d'Expilly est condamnée comme schismatique par le Pape Pie VI à qui Expilly avait écrit pour se justifier. Expilly est présenté comme un usurpateur par le pape le 13 avril 1791. 

Malgré tout, le 12 mars 1791, le nouveau prélat fait son entrée solennelle dans la ville de Quimper, avec les patriotes massés en foule tout au long du parcours. Devant Saint Corentin, Expilly remercie ses diocésains en français et dit quelques phrases en breton. Il est ovationné par la foule. Mais les opposants à la nouvelle église ne sont pas là.  

Dans le Finistère, en mai 1791, seulement 140 prêtres fonctionnaires publics sur 593 ont accepté de prêter le serment de fidélité à la Constitution tel que l'exige le décret du 27 novembre 1790. Dans le Léon, dont Monseigneur de La Marche continue à influencer le clergé depuis l'Angleterre où il est exilé en publiant lettres et mandements hostiles et virulents, 90% des prêtres refusent : 27 sur 272 prêtent serment.

Jusque là, l'église avait été plutôt favorable à la révolution: le bas-clergé avait participé activement à la rédaction des cahiers de doléance, réclamant l'amélioration de sa condition, parfois l'élection des évêques par leurs recteurs comme dans le Trégor, la réduction des privilèges.

L'assemblée Nationale prévoyait qu'après l'expiration du délai prévu par le décret du 27 novembre 1790 sur la Constitution civile du Clergé, les prêtres réfractaires seraient remplacés. A Morlaix, à la date fixée, seuls les curés de Saint-Melaine jurèrent d'être « fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi ». Les autres membres de la population ecclésiastique sont considérés comme réfractaires et on suspend leur traitement. Maurice Derrien, proposé par Louis-Alexandre Expilly pour s'installer à l'église du Mur, devient le premier curé élu de Morlaix, ce qui provoque la colère du recteur de Saint-Mathieu, l'abbé Pitot. Cette époque est celle d'une profonde dissension entre religieux « assermentés » et « réfractaires ». On voit même une double procession pour fêter un même saint!

A Plabennec, il faut 400 hommes de troupes pour installer un prêtre assermenté que voulait déloger les paysans. A Plougoulm, le sacristain refuse de servir le prêtre F. Le Coarant, installé par la municipalité. A Saint-Pol, le jour de la Fête-Dieu, le curé assermenté Dumay se fait humilier puisque, sur le parcours de la maigre procession qui se rend de la cathédrale au Kreisker, composée essentiellement de représentants de la municipalité et de notables, il n'y a pas de fleurs, de tentures comme à l'accoutumée, et la tour du Kreisker reste silencieuse, les cordes des cloches ayant été subtilisées.

Voyant que les incidents se multiplient, Expilly durcit sa position. Mettant en avant les difficultés de cohabitation de plus en plus fréquentes entre réfractaires et assermentés, l'évêque obtient du Directoire du département le 21 avril 1791 un arrêté au terme duquel « les prêtres non assermentés devront désormais se tenir à 4 lieues de leur ancienne paroisse ».

A Morlaix, la « Société des Amis de la Constitution » dénonce des Dominicains, des prêtres, accusés de tenir des propos séditieux, anti-patriotiques, et elle réclame la fermeture des églises, jugées prêtes à soutenir un coup de force contre-révolutionnaire, après l'annonce de la nouvelle de « l'enlèvement du Roi et de sa famille » fin juin 1791. Les administrateurs du District de Morlaix sont jugés trop modérés vis à vis des réfractaires par les administrateurs du département.

Le 2 juillet 1791 , le Directoire du Finistère décide d'autoriser et d'encourager l'arrestation des réfractaires. Plusieurs seront détenus au couvent-prison des Carmes puis au château de Brest.

En juillet 1791, le chapelain des Carmélites de Morlaix, l'abbé Morvan, et d'autres prêtres réfractaires commencent à être chassés de leurs fonctions tandis que leurs biens sont confisqués. Le Conseil Général finistérien décide de réduire l'influence du clergé en exigeant qu'une seule messe journalière soit dite à Morlaix. Dès la fin de l'année 1791 commence la « chasse aux réfractaires ». Le 3 décembre, le Conseil Municipal reçoit l'ordre du Directoire du district d'arrêter certains religieux. Le maire de l'époque, Jean Diot, est modéré, refuse de recourir à la force publique et se rend lui-même dans les églises et les couvents où il trouve porte close: prêtres et aumôniers ont pris la fuite. Sur ordre de l'administration centrale, six cloches appartenant à des églises destituées sont enlevées. En janvier 1792 est établi un inventaire dans les divers couvents de la ville: Carmel, Bénédictines du Calvaire, Ursulines.

En août 1792, le Directoire du département décide de faire enfermer des prêtres réfractaires au Château du Taureau, de remettre une prime de 60 livres à qui les fera arrêter. Le district de Morlaix réclame la déportation de la quinzaine de prêtres réfractaires qualifiés « d'ennemis de la chose publique » enfermés au château du Taureau. En mars 1793, vingt neuf prêtres enfermés au château seront effectivement déportés à Brême.

L'installation de l'ordre nouveau et la laïcisation de la société prennent forme aussi dans les symboles: le 31 juillet 1793, la mairie de Morlaix récupère les registres des églises contenant mariages, naissances, décès. Les noms de rues et de places qui rappellent la religion ou l'Ancien Régime sont modifiés: la rue des Nobles (haut de l'actuelle place Allende, aujourd'hui rue du Mur) est rebaptisée « rue de l'Egalité », la venelle aux prêtres « rue de la rampe », la section Saint-Mathieu devient « section des Halles », la section Saint-Martin, « section de la Roche », la section Saint Melaine, « section de la Maison Commune ».

Face à toutes ces nouveautés, et en particulier face à la domination tatillonne de l'administration et des villes, à la misère qui s'installe et aux mesures prises contre les prêtres réfractaires qui vident les paroisses de leurs recteurs, les paysans du Léon prennent les armes, menés par d'anciens nobles. Alertée, l'administration du district garnit les abords de la ville de canons et envoie une délégation aux communes rebelles. Finalement, la Garde Nationale marche le 7 octobre sur la rébellion, dont les acteurs se dispersent sans combattre.

A la convention, les relations entre Girondins et Montagnards sont au conflit ouvert. Le Directoire du Finistère soutient le camp des Girondins, voyant d'un mauvais œil les interventions de plus en plus fréquentes des sans-culottes à la Convention. Dès septembre 1792, le Directoire arrête le représentant en mission de la montagne, Royou, dit « Guermeur », un ami de Marat. Celui-ci est enfermé au château du Taureau, mais sous pression des Montagnards, la Convention ne tarde pas à l'en faire sortir. La Montagne se souviendra de cette attitude des représentants du Finistère, qui le 15 décembre 1792 attaquent directement les chefs de la Montagne : «... Marat, Robespierre, Danton et leurs collègues... Ces hommes ont le titre de vos collègues, mais ils sont indignes de l'être. Vous n'avez rien de commun avec ces scélérats... Chassez-les donc. Éloignez-les au plus tôt, repoussez-les lors des délibérations... ». Le Finistère propose à la Convention une garde bretonne pour la « protéger » des sans-culottes des faubourgs : des centaines de « fédérés » brestois arrivent ainsi à Paris en janvier 1793.

Le 21 janvier 1793, la décapitation de Louis XVI change le rapport de force : 3 députés du Finistère sur 9 seulement ont voté la mort de Louis XVI (Gomaire, député de la convention et vicaire d'Expilly qui a pris sa place à l'Assemblée, vote le bannissement), les Girondins ont été mis en minorité. Le déclenchement de l'insurrection de Vendée en mars 1793 pousse à la radicalisation, dénonce comme traîtres à la Révolution en danger les tièdes et les modérés...

Jeanne L'herron raconte cet épisode tragique de la révolution dans notre département : «  L'élimination des Girondins de l'Assemblée et l'arrestation de 27 d'entre eux le 2 juin 1793 amènent les représentants du Finistère à se révolter ouvertement. A l'initiative du Finistère, les représentants des cinq départements bretons réunis à Rennes décident de fédérer autour d'eux treize autres départements de l'Ouest «afin de former une représentation nationale provisoire si la dissolution de la Convention était rendue inévitable ». Le pas est franchi. La guerre est ouverte. Un comité central est formé qui a pour but de lever des troupes contre la « répression des anarchistes »... Les fédérés des départements de l'Ouest doivent rejoindre la troupe des fédérés de Caen afin de marcher sur la capitale « non pour combattre les Parisiens mais les délivrer de l'oppression de leurs tyrans ». En fait, la la grande aventure des fédérés se termine à Pacy-sur-Eure, que l'on peut à peine qualifier de bataille, où les Bretons se laissent surprendre par les maigres troupes de la Convention le 13 juillet 1793. La répression va suivre et s'exercer d'une manière impitoyable contre les administrateurs du Finistère soupçonnés d'avoir été le moteur du fédéralisme ».

A la Convention, les montagnards décident de transférer de Quimper à Landerneau le chef lieu de département et le 19 juillet, 18 administrateurs finistériens sont décrétés avoir «tenté d'usurper l'autorité du souverain en se rendant coupables d'entreprises contre-révolutionnaires ». L'évêque constitutionnel et ex-député Expilly est du nombre.    

Le département du Finistère est majoritairement hostile à l'influence des sans-culottes parisiens sur la Révolution et se range du côté des Girondins contre les Montagnards. Expilly s'oppose lui aussi à Marat, Robespierre, Danton et au camp de la Montagne, dont le représentant en mission dans le Finistère, Royou, dit Guermeur, ami de Marat, est enfermé au château du Taureau tandis que les gardes nationaux finistériens sont nombreux à Paris à contenir les velléités des sans-culottes. 

Le 12 octobre 1793, Alexandre Expilly est arrêté avec Yves-Joseph Denmat de Kervern, notable morlaisien. Ils sont enfermés à Saint-Pol-de-Léon. Une autre série d'arrestations est déclenchée le 17 brumaire an II (7 novembre 1793) et frappe plusieurs notabilités morlaisiennes, dont Pierre-Louis Mazurie de Penannech, le député des États Généraux, et François Barazer-Lannurien, le procureur de la commune.

Emprisonné, Expilly est incarcéré dans les prisons de Quimper, Carhaix et Landerneau. Sur le chemin de Paris où il doit être jugé, il est contraint de s'arrêter quelques jours à Morlaix pour y être soigné en raison d'une "maladie goutteuse chronique".  Bloqué quatre mois à Rennes à cause de l'insurrection vendéenne, Expilly est finalement renvoyé à Brest avec ses co-détenus où il est écroué au Château le 23 février 1794. Cela fait 8 mois qu'il est en prison. Le 26 mai 1794, Expilly est condamné à mort et cet homme d'église très favorable aux idées révolutionnaires est décapité avec 25 autres révolutionnaires.

Ismaël Dupont

Lire aussi:

Morlaix: de la fondation de la ville au 17e siècle. Une histoire de Morlaix, première partie

Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (II), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Bibliographie:

Un morlaisien dans la Révolution. L.A Expilly. Recteur de Saint-Martin. Jeanne L'HERRON, éditions du Dossen, 1989

Morlaix sous la Révolution. Bruno Baron. éditions du Dossen, 1988

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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 09:00

Tristan Corbière est un immense poète, d'une grande modernité, qui a su nourrir la poésie d'un refus du beau style et du formalisme éthéré, d'un réalisme cru et d'un souci d'expression intime et sociale, un poète d'une grande inventivité verbale mêlant une culture littéraire certaine nourrie à la mamelle de Villon, Baudelaire et consorts, un sens de l'irrévérence et le souci de faire rentrer la langue de la rue dans le poème. Un homme de la bohème d'une sensibilité maladive, mélancolique, goguenarde, et cynique, portée sur l'auto-dérision et le sens du paradoxe, le refus de l'esprit de sérieux, manifestant aussi de vrais sentiments, un intérêt pour la vie populaire, les marginaux, les chansons et coutumes du peuple, notamment de Basse-Bretagne.  Son unique recueil, "Les Amours Jaunes" n'est paru, de manière très confidentielle, qu'en 1873, deux ans avant sa mort. C'est Verlaine qui l'a fait connaître après sa mort en lui consacrant notamment une de ses études sur "Les Poètes maudits" en 1884.   Il sera ensuite un des poètes favoris du mouvement Dada (Tristan Tzara préfacera une édition des "Amours Jaunes" en 1947) et surréaliste.

Tristan est né à Morlaix, au manoir de Coat Congar, en Ploujean, le long de l'avenue de Launay. 

Il est né Édouard (Édouard-Joachim), comme son père, homme d'affaires self-made-man, ancien mousse, patron d'une compagnie de navigation transportant marchandise et voyageurs entre Morlaix et Le Havre, et grand écrivain maritime à succès, auteur du "Négrier", roman édité quatre fois de son vivant. Sa mère Marie-Angélique était une Puyo, d'une famille de notable morlaisiens.

Le nom de plume de notre poète, Triste-en-Corps-Bière, Tristan Corbière, dit sa conscience de la mort qui progresse en lui, son humour noir, et son goût du macabre et du spectacle, son rire jaune de dandy malheureux et maladif.

Tristan est mort à Morlaix et est enterré au cimetière Saint-Martin. Il a vécu à Morlaix de 1845 à 1859, date où il rejoint le Lycée Impérial de Saint-Brieuc. Il sera très malheureux, puis poursuivra le lycée à Nantes, avant de revenir en Bretagne, sans pouvoir passer son bac, tentant de se soigner de ses terribles rhumatismes et sa tuberculose à Roscoff, dans la maison de vacances de ses parents.

Il a vécu plusieurs années à Roscoff, multipliant les canulars et les scandales, comme entre 1864 et 1868, puis à Morlaix à nouveau en 1869 après un voyage à Italie. Il s'est installé à Montmartre après la Commune, en 1872, avant de mourir dans sa trentième année à Morlaix en 1875. Tristan Corbière est enterré au cimetière Saint-Martin, non loin de la gare de Morlaix.

Nous avons voulu dans le Chiffon Rouge rendre hommage à ce génie précoce trop peu connu du grand public, poète universel et plus grand des Morlaisiens dans le domaine de l'art sans doute.

De la sorte, nous publierons régulièrement pendant un mois des poèmes de Tristan pour le partager avec les lecteurs du "Chiffon Rouge" la modernité, la beauté mendiante et l'émotion, de cette poésie.

 

Lire aussi:

Tribut à Tristan 5 - Frère et soeur jumeaux (Les Amours Jaunes, 1873)

Tribut à Tristan - 4. Le poète contumace

Tribut à Tristan - 3. Bohème de chic

Tribut à Tristan: 2- A la mémoire de Zulma, vierge-folle hors barrière et d'un LOUIS - Colonelle à la Commune

Tribut à Tristan - 1. Epitaphe

Tribut à Tristan - 6 : Le bossu Bitor (Gens de Mer, Les Amours Jaunes, 1873)

Le Bossu Bitor, Tristan Corbière

Un pauvre petit diable aussi vaillant qu'un autre,
Quatrième et dernier à bord d'un petit cotre...
Fier d'être matelot et de manger pour rien,
Il remplaçait le coq, le mousse et le chien ;
Et comptait, comme ça, quarante ans de service,
Sur le rôle toujours inscrit comme – novice ! –

... Un vrai bossu : cou tors et retors, très madré,
Dans sa coque il gardait sa petite influence ;
Car chacun sait qu'en mer un bossu porte chance...
– Rien ne f...iche malheur comme femme ou curé !

Son nom : c'était Bitor – nom de mer et de guerre –
Il disait que c'était un tremblement de terre
Qui, jeune et fait au tour, l'avait tout démoli :
Lui, son navire et des cocotiers... au Chili.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soleil est noyé. – C'est le soir – dans le port
Le navire bercé sur ses câbles, s'endort
Seul ; et le clapotis bas de l'eau morte et lourde,
Chuchote un gros baiser sous sa carène sourde.
Parmi les yeux du brai flottant qui luit en plaque,
Le ciel miroité semble une immense flaque.

Le long des quais déserts où grouillait un chaos
S'étend le calme plat...
Quelques vagues échos...
Quelque novice seul, resté mélancolique,
Se chante son pays avec une musique...
De loin en loin, répond le jappement hagard,
Intermittent, d'un chien de bord qui fait le quart,
Oublié sur le pont...

Tout le monde est à terre.
Les matelots farauds s'en sont allés – mystère ! –
Faire, à grands coups de gueule et de botte... l'amour.
– Doux repos tant sué dans les labeurs du jour. –
Entendez-vous là-bas, dans les culs-de-sac louches,
Roucouler leur chanson ces tourtereaux farouches !...

 
– Chantez ! La vie est courte et drôlement cordée !...

Hâle à toi, si tu peux, une bonne bordée
À jouer de la fille, à jouer du couteau...
Roucoulez mes Amours ! Qui sait : demain !... tantôt...

... Tantôt, tantôt... la ronde en écrémant la ville,
Vous soulage en douceur quelque traînard tranquille
Pour le coller en vrac, léger échantillon,
Bleu saignant et vainqueur, au clou. – Tradition. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais les soirs étaient doux aussi pour le Bitor,
Il était libre aussi, maître et gardien à bord...
Lové tout de son long sur un rond de cordage,
Se sentant somnoler comme un chat... comme un sage,
Se repassant l'oreille avec ses doigts poilus,
Voluptueux, pensif, et n'en pensant pas plus,
Laissant mollir son corps dénoué de paresse,
Son petit œil vairon noyé de morbidesse !...

– Un loustic en passant lui caressait les os :
Il riait de son mieux et faisait le gros dos.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout le monde a pourtant quelque bosse en la tête...
Bitor aussi – c'était de se payer la fête !

Et cela lui prenait, comme un commandement
De Dieu : vers la Noël, et juste une fois l'an.
Ce jour-là, sur la brune, il s'ensauvait à terre
Comme un rat dont on a cacheté le derrière...
– Tiens : Bitor disparu. – C'est son jour de sabbats
Il en a pour deux nuits : réglé comme un compas.
– C'est un sorcier pour sûr... –
Aucun n'aurait pu dire,
Même on n'en riait plus ; c'était fini de rire.

Au deuxième matin, le bordailleur rentrait
Sur ses jambes en pieds-de-banc-de-cabaret,
Louvoyant bord-sur-bord...
Morne, vers la cuisine
Il piquait droit, chantant ses vêpres ou matine,
Et jetait en pleurant ses savates au feu...
– Pourquoi – nul ne savait, et lui s'en doutait peu.
... J'y sens je ne sais quoi d'assez mélancolique,
Comme un vague fumet d'holocauste à l'antique...

C'était la fin ; plus morne et plus tordu, le hère
Se reprenait hâler son bitor de misère...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

– C'est un soir, près Noël. – Le cotre est à bon port,

L'équipage au diable, et Bitor...... toujours Bitor.

C'est le grand jour qu'il s'est donné pour prendre terre :
Il fait noir, il est gris. – L'or n'est qu'une chimère !
Il tient, dans un vieux bas de laine, un sac de sous...
Son pantalon à mettre et : – La terre est à nous ! –

... Un pantalon jadis cuisse-de-nymphe-émue,
Couleur tendre à mourir !... et trop tôt devenue
Merdoie... excepté dans les plis rose-d'amour,
Gardiens de la couleur, gardiens du pur contour...

Enfin il s'est lavé, gratté – rude toilette !
– Ah ! c'est que ce n'est pas, non plus, tous les jours fête !...
Un cache-nez lilas lui cache les genoux,
– Encore un coup-de-suif ! et : La terre est à nous !
... La terre : un bouchon, quoi !... – Mais Bitor se sent riche :

D'argent, comme un bourgeois : d'amour, comme un caniche...
– Pourquoi pas le Cap-Horn !... Le sérail – Pourquoi pas !...
– Syrènes du Cap-Horn, vous lui tendez les bras !...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au fond de la venelle est la lanterne rouge,
Phare du matelot, Stella maris du bouge...
– Qui va là ? – Ce n'est plus Bitor ! c'est un héros,
Un Lauzun qui se frotte aux plus gros numéros !...
C'est Triboulet tordu comme un ver par sa haine !...
Ou c'est Alain Chartier, sous un baiser de reine !...
Lagardère en manteau qui va se redresser !...
– Non : C'est un bienheureux honteux – Laissez passer.
C'est une chair enfin que ce bout de rognure !
Un partageux qui veut son morceau de nature.
C'est une passion qui regarde en dessous
L'amour... pour le voler !... – L'amour à trente sous !

– Va donc Paillasse ! Et le trousse-galant t'emporte !
Tiens : c'est là !... C'est un mur – Heurte encor !... C'est la porte :
As-tu peur ! –
Il écoute... Enfin : un bruit de clefs,
Le judas darde un rais : – Hô, quoi que vous voulez ?
– J'ai de l'argent. – Combien es-tu ? Voyons ta tête...

Bon. Gare à n'entrer qu'un ; la maison est honnête ;
Fais voir ton sac un peu ?... Tu feras travailler ?... –

Et la serrure grince, on vient d'entrebâiller ;
Bitor pique une tête entre l'huys et l'hôtesse,
Comme un chien dépendu qui se rue à la messe.
– Eh, là-bas ! l'enragé, quoi que tu veux ici ?
Qu'on te f...iche droit, quoi ? pas dégoûté ! Merci !...
Quoi qui te faut, bosco ?... des nymphes, des pucelles
Hop ! à qui le Mayeux ? Eh là-bas, les donzelles !... –

Bitor lui prit le bras : – Tiens, voici pour toi, gouine :
Cache-moi quelque part... tiens : là... – C'est la cuisine.
– Bon. Tu m'en conduiras une... et propre ! combien ?...
– Tire ton sac. – Voilà. – Parole ! il a du bien !...
Pour lors nous en avons du premier brin : cossuses ;
Mais on ne t'en a pas fait exprès des bossuses...
Bah ! la nuit tous les chats sont gris. Reste là voir,
Puisque c'est ton caprice ; as pas peur, c'est tout noir. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une porte s'ouvrit. C'est la salle allumée.
Silhouettes grouillant à travers la fumée :
Les amateurs beuglant, ronflant, trinquant, rendus ;
– Des Anglais, jouissant comme de vrais pendus,
Se cuvent, pleins de tout et de béatitude ;
– Des Yankees longs, et roide-soûls par habitude,
Assis en deux, et, tour à tour tirant au mur

Leur jet de jus de chique, au but, et toujours sûr ;
– Des Hollandais salés, lardés de couperose ;
– De blonds Norvégiens hercules de chlorose ;
– Des Espagnols avec leurs figures en os ;
– Des baleiniers huileux comme des cachalots ;
– D'honnêtes caboteurs bien carrés d'envergures,
Calfatés de goudron sur toutes les coutures ;
– Des Nègres blancs, avec des mulâtres lippus ;
Des Chinois, le chignon roulé sous un gibus,
Vêtus d'un frac flambant-neuf et d'un parapluie ;
– Des chauffeurs venus là pour essuyer leur suie ;
– Des Allemands chantant l'amour en orphéon,
Leur patrie et leur chope... avec accordéon ;
– Un noble Italien, jouant avec un mousse
Qui roule deux gros yeux sous sa tignasse rousse ;
– Des Grecs plats ; des Bretons à tête biscornue ;
– L'escouade d'un vaisseau russe, en grande tenue ;
– Des Gascons adorés pour leur galant bagoût...
Et quelques renégats – écume du ragoût. –

Là, plus loin dans le fond sur les banquettes grasses,
Des novices légers s'affalent sur les Grâces
De corvée... Elles sont d'un gras encourageant ;
Ça se paye au tonnage, on en veut pour l'argent...
Et, quand on largue tout, il faut que la viande
Tombe, comme un hunier qui se déferle en bande !

– On a des petits noms : Chiourme, Jany-Gratis,
Bout-dehors, Fond-de-Vase, Anspeck, Garcette-à-ris.
– C'est gréé comme il faut : satin rose et dentelle ;
Ils ne trouvent jamais la mariée assez belle...
– Du velours pour frotter à cru leur cuir tanné !
Et du fard, pour torcher leur baiser boucané !...
À leurs ceintures d'or, faut ceinture dorée !
Allons ! – Ciel moutonné, comme femme fardée
N'a pas longue durée à ces Pachas d'un jour...
– N'en faut du vin ! n'en faut du rouge !... et de l'amour !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bitor regardait ça – comment on fait la joie –
Chauve-souris fixant les albatros en proie...
Son rêve fut secoué par une grosse voix :
– Eh, dis donc, l'oiseau bleu, c'est-y fini ton choix ?
– Oui : (Ses yeux verts vrillaient la nuit de la cuisine)
... La grosse dame en rose avec sa crinoline !...
– Ça : c'est Mary-Saloppe, elle a son plein et dort. –
Lui, dégainant le bas qui tenait son trésor :
– Je te dis que je veux la belle dame rose !...
– Ç'a t'y du vice !... Ah-ça : t'es porté sur la chose ?...

Pour avec elle, alors, tu feras dix cocus,
Dix tout frais de ce soir !... Vas-y pour tes écus
Et paye en double : On va t'amateloter. Monte...
– Non ici... – Dans le noir ?... allons faut pas de honte !
– Je veux ici ! – Pas mèche, avec les règlements.
– Et moi je veux ! – C'est bon... mais t'endors pas dedans...

Ohé là-bas ! debout au quart, Mary-Saloppe !
– Eh, c'est pas moi de quart ! – C'est pour prendre une chope,
C'est rien la corvée... accoste : il y a gras !
– De quoi donc ? – Va, c'est un qu'a de l'or plein ses bas,
Un bossu dans un sac, qui veut pas qu'on l'évente...
– Bon : qu'y prenne son soûl, j'ai le mien ! j'ai ma pente.
– Va, c'est dans la cuisine...

– Eh ! voyons-toi, Bichon...
T'es tortu, mais j'ai pas peur d'un tire-bouchon !
Viens... Si ça t'est égal : éclairons la chandelle ?
– Non. – Je voudrais te voir, j'aime Polichinelle...
Ah je te tiens ; on sait jouer Colin-Maillard !... –
La matrulle ferma la porte...
– Ah tortillard !...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Charivari ! – Pour qui ? – Quelle ronde infernale,
Quel paquet crevé roule en hurlant dans la salle ?...
– Ah, peau de cervelas ! ah, tu veux du chahut !
À poil ! à poil, on va te caréner tout cru !
Ah, tu grognes, cochon ! Attends, tu veux la goutte :
Tiens son ballon !... Allons, avale-moi ça... toute !
Gare au grappin, il croche ! Ah ! le cancre qui mord !
C'est le diable bouilli !... –

C'était l'heureux Bitor.

– Carognes, criait-il, mollissez !... je régale...
– Carognes ?... Ah, roussin ! mauvais comme la gale !
Tu régales, Limonadier de la Passion ?
On te régalera, va ! double ration !
Pou crochard qui montais nous piquer nos punaises !
Cancre qui viens manger nos peaux !... Pas de foutaises,
Vous autres : Toi, la mère, apporte de là-haut,
Un grand tapis de lit, en double et comme-y-faut !...
Voilà ! –
Dix bras tendus halent la couverture
– Le tortillou dessus !... On va la danser dure ;
Saute, Paillasse ! hop là !... –
C'est que le matelot,
Bon enfant, est très dur quand il est rigolot.
Sa colère : c'est bon. – Sa joie : ah, pas de grâce !...
Ces dames rigolaient...
– Attrape : pile ou face ?
Ah, le malin ! quel vice ! il échoue en côté ! –
...Sur sa bosse grêlaient, avec quelle gaîté !
Des bouts de corde en l'air sifflant comme couleuvres ;
Les sifflets de gabier, rossignols de manœuvres,
Commandaient et rossignolaient à l'unisson...
– Tiens bon !... –
Pelotonné, le pauvre hérisson
Volait, rebondissait, roulait. Enfin la plainte
Qu'il rendait comme un cri de poulie est éteinte...
– Tiens bon ! il fait exprès... Il est dur, l'entêté !...
C'est un lapin ! ça veut le jus plus pimenté :
Attends !... –
Quelques couteaux pleuvent... Mary-Saloppe
D'un beau mouvement, hèle : – À moi sa place ! – Tope !
Amène tout en vrac ! largue !... –
Le jouet mort
S'aplatit sur la planche et rebondit encor...

Comme après un doux rêve, il rouvrit son œil louche
Et trouble... Il essuya dans le coin de sa bouche,
Un peu d'écume avec sa chique en sang... – C'est bien ;
C'est fini, matelot.. Un coup de sacré-chien !
Ça vous remet le cœur ; bois !... –
Il prit avec peine
Tout l'argent qui restait dans son bon bas de laine
Et regardant Mary-Saloppe : – C'est pour toi,
Pour boire... en souvenir. – Vrai ? baise-moi donc, quoi !...
Vous autres, laissez-le, grands lâches ! mateluches !
C'est mon amant de cœur... on a ses coqueluches !
... Toi : file à l'embellie, en double, l'asticot :
L'échouage est mauvais, mon pauvre saligot !... –

Son œil marécageux, larme de crocodile,
La regardait encore... – Allons, mon garçon, file ! –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est tout. Le lendemain, et jours suivants, à bord
Il manquait. – Le navire est parti sans Bitor. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus tard, l'eau soulevait une masse vaseuse
Dans le dock. On trouva des plaques de vareuse...
Un cadavre bossu, ballonné, démasqué
Par les crabes. Et ça fut jeté sur le quai,

Tout comme l'autre soir, sur une couverture.
Restant de crabe, encore il servit de pâture
Au rire du public, et les gamins d'enfants
Jouant au bord de l'eau noire sous le beau temps,
Sur sa bosse tapaient comme sur un tambour
Crevé...
– Le pauvre corps avait connu l'amour !

Marseille. – La Joliette. – Mai.


(Les Matelots)

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