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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 17:05

Jean Victor Marie Moreau (1792)

 Victor Moreau, général de l'armée du Rhin (1792)

Morlaix pendant la Révolution

"Une histoire de Morlaix", troisième partie

par Ismaël Dupont (compte rendu de lecture)

 

Morlaix à la veille de la révolution

Bruno Baron présente un tableau intéressant et vivant de Morlaix à la veille de la révolution en introduction de son Morlaix sous la révolution (éditions du Dossen, 1988), livre sur lequel nous nous appuierons souvent pour écrire ce chapitre:

« Morlaix, à la veille de la Révolution, peut sans doute être considérée comme la capitale économique de la Basse-Bretagne, grâce à l'intense activité portuaire régnant alors. Celle-ci permet à une majorité de la population de vivre, et est régie par de grandes familles ou des groupes de négociants, originaires pour la plupart de Morlaix ou de régions comme le Nord et la Gironde. Cette poignée d'hommes, ayant souvent bâti leur fortune dans le commerce avec l'étranger (Angleterre, Espagne) ou les relations entre les grands ports français de l'époque (Bordeaux, Dunkerque, Nantes...), dirige cette activité considérable qu'est le commerce maritime. Ce port permet à Morlaix de recevoir des produits bruts tels que le vin ou le tabac qui, à travers la manufacture, employant en 1789 environ 900 personnes, se trouve être la source de la deuxième activité économique de la ville. Morlaix est une cité privilégiée du commerce avec son port, mais aussi de nombreuses foires et marchés où régulièrement les paysans des alentours vendent leurs productions et leur bétail, permettant ainsi aux citadins de se ravitailler en produits frais. Cette situation économique florissante implique une population importante où l'on compte fort peu d'indigents, puisqu'en 1789, sur 9623 habitants (pour 1520 feux), on dénombre seulement 93 mendiants »

En 1774, dans le cadre d'une initiative nationale du ministre des Finances Turgot, l'évêque de Saint-Pol de Léon, Monseigneur de la Marche, commande une enquête sur la mendicité dans son diocèse. Alexandre Expilly, le recteur de Saint-Martin, son futur opposant en tant qu'évêque républicain, réalise avec zèle cette étude et lui la renvoie rapidement. Sa réponse nuance un peu les données précédentes. Sous le ministère d'Alexandre Expilly, la paroisse de Saint-Martin englobe Sainte-Sève, Saint-Martin Ville et une partie de Saint-Martin des Champs, dans les limites qui partent au nord du pont de Lannuguy, en remontant la rivière de Morlaix jusqu'au Queffleuth (rue de Brest et route de Carhaix). A la veille de la révolution, Saint-Martin compte environ 4000 paroissiens. 1500 habitent « les champs ». « Cette partie... dit Expilly dans sa réponse à l'enquête épiscopale, n'a presque point de pauvres parce qu'aussitôt qu'ils manquent ou croient manquer du nécessaire, ils accourent se fixer en ville ». La partie « ville » comprend environ 2500 personnes « dont il y a plus d'un quart pauvres et dans le besoin ». En effet, commente Jeanne L'herron (Un Morlaisien dans la révolution L.A Expilly, recteur de Saint-Martin, éditions du Dossen, 1989), « la misère est grande à Saint-Martin, comme dans l'ensemble du pays. Bien que la situation du Léon apparaisse dans la France d'Ancien Régime comme privilégiée, elle se détériore dans les décennies qui précèdent la Révolution. Plusieurs facteurs contribuent à cette dégradation. Tout d'abord la hausse du prix des céréales, consécutive à la spéculation engendrée elle-même par une série d'hivers difficiles. Celui de 1788-1789 en particulier fut très rigoureux. Les prix connaissent une flambée à partir de 1775 et la cherté du blé, denrée de base, accroît la misère. En outre, l'activité textile, sur laquelle le Haut Léon avait fondé sa richesse aux siècles précédents, se trouve elle aussi...en déclin dans le dernier quart du XVIIIe siècle... Enfin les salaires sont médiocres, principalement à la manufacture des tabacs que « l'on peut regarder » toujours selon Expilly « comme étant la pépinière de pauvres à Morlaix » » (p.13).

Bruno Baron note aussi que « les employés des armateurs ou de la manufacture ont bien des difficultés à atteindre un niveau de vie décent ». Il poursuit : « Morlaix est assurément une ville riche, où les pouvoirs économiques, politiques et sociaux sont totalement entre les mains des négociants, dont les familles se succèdent depuis plusieurs générations à la tête de la communauté, veillant ainsi plus commodément sur leurs propres intérêts ».

Ces hommes, souvent instruits, suivent les courants idéologiques de l'époque et appartiennent tous soit à la « Chambre de Littérature » fondée en 1778 (et dont le futur évêque constitutionnel, le recteur de Saint-Martin Alexandre Expilly,est un des fondateurs) soit à l'une des quatre loges maçonniques: « La Noble Amitié » créée en 1746 (de recrutement, de caractère et d'esprit d'esprit résolument aristocratiques), « La Fidèle union » et « l'École des Mœurs » née en 1777 (d'origine et de préoccupations plus roturières), et enfin la toute jeune « Parfaite Égalité » qui voit le jour au début de l'année 1789. A « l'école des mœurs » appartient le médecin de l'hôpital Bouëstard de la Touche, un homme cultivé et éloquent à la bibliothèque extrêmement riche pour l'époque.

Ces loges joueront à la veille de la Révolution un rôle-clef dans la propagation des idées révolutionnaires même si par la suite elles cessent toute activité lors des évènements nationaux.

Pouvoirs économique, social, et politique à Morlaix se confondent à la veille de la révolution, note Bruno Baron.« La main mise des négociants sur l'administration locale s'avère flagrante, en 1788, car depuis le 4 janvier, Morlaix est dirigée par le maire, Michel Behic, les échevins Armand Dubernad et Rannou et les sept jurats: Ange Macé de Richebourg, Jean-Baptiste Béau, Resguern Le Denmat, Jean Diot, Pierre Barrere, Jean Dessaux, et enfin Mathieu Beaumont, avocat, le seul à ne pas relever de la grande famille du négoce. Ces hommes, choisis par la communauté, servent également de lien entre la population et les différentes instances, telles que le Parlement ou l'Intendant de Bretagne ».

Joachim Darsel, s'appuyant sur un témoignage d'époque, apporte de nouveaux éléments pour planter le décor du Morlaix pré-révolutionnaire : « La situation du port et de la ville de Morlaix était, à la veille de la Révolution, particulièrement florissante. Alors que le nombre des navires ayant reçu passeport à leur sortie était de 127 à 134 au début du XVIIIe siècle, on en comptait 343 en 1784, 525 en 1785. Cambry (pendant l'époque révolutionnaire) déclara notre port « sans comparaison le plus commerçant du Finistère ». « Des navires de 3 à 400 tonneaux peuvent débarquer les marchandises à la porte de leurs propriétaires »... « L'entrée du port était extrêmement dangereuse avant les travaux que le citoyen Cornic imagina de faire exécuter et qui furent achevées sous ses ordres en 1776 (établissement de tours, tourelles, organaux d'amarrage, balises) »...Cambry remarque que la place « n'a ni bourse ni édifice public » particulièrement destiné à ses ventes, au dépôt de ses marchandises et poursuit ainsi la description de notre cité : « les deux quais, la place du Peuple et le prolongement de cette place qui conduit aux Jacobins, sont les seules parties de la commune qu'on puisse citer ; le reste est un amas confus de baraques mal alignées, humides, obscures ; de rues malpropres, assez bien pavées cependant, de maisons abattues, repaires d'ordures et d'infections. On trouve cependant au sommet des montagnes qui cernent la ville quelques asiles du goût et de la propreté, des jardins alignés, cultivés avec soin, dans la plus heureuse exposition ».

Prémices de la révolution

A la fin de l'année 1788, on convoque les États afin de trouver une solution aux problèmes économiques et politiques de la France. Le 7 décembre, Pierre-Louis Mazurié de Pennanech et Jean Diot (négociant originaire de Dunkerque) représentent Morlaix à Rennes aux États de Bretagne. Dans l'hôtel de ville construit en 1623 (le nôtre, au même emplacement, date du règne de Louis-Philippe: 1836) commença la préparation des États de Bretagne, répétition générale des États généraux de Versailles en mai 1789.

Jusqu'alors au XVIIIe siècle, la lutte pour le maintien des libertés et des droits particuliers de la Province bretonne, menée particulièrement par la noblesse, était soutenue par l'ensemble de la population et canalisait les ardeurs politiques contestatrices. Mais dès la fin de 1788, le refus des privilégiés de consentir à quelque modification de la constitution bretonne au profit du Tiers Etat entraîne la rupture entre ces groupes et amène une remise en cause des privilèges des aristocrates dans la bourgeoisie bretonne. A Rennes, le Parlement se prononce contre le doublement des représentants du Tiers-Etat (pour avoir une délégation plus conforme à son importance numérique). Les députés du Tiers demandent alors le vote par tête et non plus par ordre.

Le 21 janvier 1789, l'intendant de Bretagne demande aux représentants du Tiers-Etat de rentrer chez eux face à la mésentente entre les représentants des trois ordres.

Louis XVI convoque les États Généraux le 24 janvier 1789.

Le 26 janvier 1789, des troubles éclatent à Rennes où les patriotes du Tiers sont conduits notamment par le Morlaisien, pour l'heure étudiant en droit et futur général de la République, Moreau. Le petit peuple, instrumentalisé par la noblesse, prend alors parti contre les étudiants en droit défendant les droits du Tiers-Etat. Une troupe d'agitateurs, composée pour une grande part de domestiques de nobles, s'attaqua à des étudiants devant la porte d'un café. Moreau organisa la résistance, fit enlever les armes de la milice bourgeoise de leur magasin et appela à la rescousse 400 étudiants de Nantes. Le lendemain, les étudiants se rendirent maîtres du pavé sur lequel on trouva de nombreuses bricoles (cordes qui servaient aux chaises à porteurs), d'où le nom de "journée des bricoles" qui est resté. Les affrontements continuèrent le jour suivant, car toute la jeunesse qui soutenait les idées nouvelles vint se mettre sous les ordres de Moreau.

Le lendemain, la révolution compte ses premiers morts et ils sont rennais: un garçon boucher et deux aristocrates. C'est que les étudiants en droit patriotes se sont armés.

Le 3 avril 1789, Morlaix apprend par une missive de ses députés que l'Assemblée du Tiers-Etat breton, réunie à l'hôtel de ville de Rennes, a prononcé l'exclusion des nobles, des anoblis, des sénéchaux. Quelques assemblées de corporations et de quartiers organisèrent l'assemblée générale du Tiers-Etat et de la Sénéchaussée à l'hôtel de ville de Morlaix, qui rédigea le 9 avril 1789 ses cahiers de doléances, et désigna les grands électeurs qui allaient avec ceux de Lannion participer à l'élection de quatre députés aux États Généraux; trois en fait car c'est sur ordre du roi qui fut désigné un armateur morlaisien, Pierre-Louis Mazurié de Pennanech. Le Lay de Grantugen représente aussi Morlaix aux États généraux. Le député le plus célèbre de Morlaix sera néanmoins Alexandre Expilly, représentant du clergé, puis de la Nation dans la Constituante. Pour le comprendre, il faut faire un petit pas de côté.

Le 16 avril, les nobles bretons et le haut clergé décident de boycotter les États Généraux à Versailles, au motif que selon eux, les députés de Bretagne devraient être mandatés par les Etats de Bretagne selon les coutumes anciennes reconnaissant les droits traditionnels de la province et non élus dans les sénéchaussées. Dans le diocèse du Léon, Monseigneur Jean-François de La Marche, né en 1729 dans une grande famille d'Ergué-Gabéric en Cornouaille, ancien militaire et évêque dévoué, proche du peuple (on lui attribue l'introduction de la pomme de terre dans le Léon et on l'appelle volontiers « Eskop ar patates », l'évêque aux patates) mais conservateur, réussit à obtenir du bas clergé du Léon qu'aucun membre du clergé séculier ou régulier ne siège aux États Généraux, malgré la volonté opposée d'Alexandre Expilly, proche des idées de réforme du Tiers. A l'inverse, à Rennes, Nantes, Vannes, Tréguier, Saint Brieuc, Dol, Saint-Malo, le bas clergé envoie des députés aux États Généraux. Le 5 mai, lors de la première réunion des États Généraux à Versailles, il n'y a donc pas de représentant du clergé léonard, mais début août, devant l'évolution des événements, les représentants du clergé réunis à nouveau par Monseigneur de la Marche se ravisent et mandatent Alexandre Expilly et Dom Verguet, prieur de l'abbaye royale du Relecq, à l'Assemblée Constituante. A cette date, celle-ci a déjà aboli la monarchie absolue (juin 1789) et les droits seigneuriaux (4 août 1789) au nombre desquels figure la dîme due au clergé.

Dans leurs cahiers de doléance, les Morlaisiens, représentant bien sûr le plus souvent des bourgeois et commerçants ou hommes de loi instruits, ne vont pas jusqu'à imaginer ces possibilités mais réclament plusieurs réformes fondamentales:

  • la votation par tête aux États Généraux

  • le retour périodique des États Généraux (pour aller vers un système parlementaire)

  • la liberté de la presse, de l'expression

  • l'égalité devant les peines de justice

  • la réduction des taxes sur les actes de justice et les contrats

  • l'égalité d'accès des roturiers et des nobles aux compagnies ou offices prestigieux (publics, militaires).

  • La réforme des finances publiques et du train de vie de l'État préalable à toute augmentation d'impôt

  • La suppression des privilèges fiscaux des nobles et du clergé

  • La fin de la vente des titres de noblesse et la création d'une véritable aristocratie des talents et des services rendus.

Premiers bouleversements révolutionnaires

Les Etats Généraux s'ouvrent à Versailles le 5 mai 1789, rassemblant 1129 députés (290 nobles, 360 ecclésiastiques, 611 membres du Tiers-Etat). Le 20 juin, les députés du Tiers se réunissent dans la salle du jeu de Paume et prêtent leur célèbre serment de ne se séparer qu'avoir doté la France d'une constitution. Dix jours plus tard, l'Assemblée Nationale est instituée. Morlaix réagit peu aux premiers événements parisiens. La nouvelle de la prise de la Bastille le 14 juillet n'est connue que cinq jours plus tard et n'entraîne aucune liesse patriotique. « Le manque d'informations ne permet sans doute pas aux notables d'analyser clairement la situation, comme le prouve cette lettre du 22 juillet 1789 où l'Assemblée de Morlaix annonce son dévouement au Roi, mais adhère totalement aux décrets passés et futurs qui émaneraient de l'Assemblée Nationale Constituante, puis termine superbement par un hymne à la monarchie! » (Bruno Baron, p. 22). « Cette absence de préoccupations politiques générales n'est pas partagée par toute la population, car en juillet est créée sous la présidence de François Andrieux un comité des « jeunes volontaires nationaux » au rôle parfaitement symbolique. Pourtant, ces jeunes gens se prennent au sérieux et réussissent à obtenir, le 21 août 1789, un poste de garde attaché à la surveillance des quais. Cette jeune génération se tourne résolument vers la Révolution ».

En septembre 1789, première conséquence de l'abolition des privilèges et des droits féodaux de la nuit du 4 août, la ville de Morlaix décide de ne plus verser ses honoraires annuels au gouverneur du château du Taureau. La ville envoie aussi des notables et des volontaires qui soutenir les autorités de Lannion, où des troubles s'étaient élevés contre la réquisition de grains pour les troupes cantonnées aux environs.

Deux années de crise économique dans les campagnes sont propices aux troubles et à l'insécurité. Les bourgeois patriotes, avant-garde de la Révolution en province (à Paris, c'est différent), se voient d'abord comme des gardiens de l'ordre. Ainsi, Alain Pennec écrit dans l'article « La Bretagne de la révolution à l'empire » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh 2013): « il y a concomitance pendant l'été 1789 entre l'agitation paysanne et la formation des milices nationales... La garde nationale revêt un caractère évident de défense de tous les possédants devant la menace des catégories sociales dangereuses... Parmi ces conflits, c'est l'affaire de Lannion qui a le plus grand retentissement dans toute la province. Elle provoque la colère de tous les jeunes citoyens bretons qui offrent leur appui ou marchent pour rejoindre le détachement de 1500 hommes, que Brest a immédiatement dirigé sur Lannion pour récupérer 260 sacs de grain et arrêter les « mal-intentionnés ». Les Lannionnais affolés rendent les grains et il y a quelques incarcérations. L'effet de cette démonstration de force intimide profondément les campagnes de Basse-Bretagne et Brest est dès lors approvisionnée sans difficultés. Cette affaire a un autre résultat: elle renforce davantage la coopération interurbaine et débouche sur la préparation de la Fédération de Pontivy en janvier, où 150 citoyens des villes bretonnes sous la présidence du morlaisien Jean Victor Marie Moreau, prévôt des étudiants de Rennes, vont s'assurer de leur secours mutuel pour défendre la Constitution. Cette fédération est suivie en février d'une autre regroupant cette fois les représentants des municipalités bretonnes » (p.442-443). Entre septembre 1789 et janvier 1790, les municipalités de Morlaix, Lannion, Guingamp s'étaient déjà réunies à cinq reprises pour discuter de la déclaration de l'évêque de Tréguier, de la culture du lin, de la suppression des privilèges, de l'application de la Constitution.

La crise économique a une autre conséquence politique qui se fait ressentir sur le plan local: le 6 octobre 1789, un décret prévoit la réquisition de la vaisselle en or et en argent pour combler le besoin d'argent du gouvernement. Le maire de Morlaix Michel Behic veille scrupuleusement à l'application de cette loi, demandant par exemple un inventaire de l'église de la Collégiale de Notre-Dame du Mur et invitant « tous les membres de la municipalité et du conseil permanent à déposer à la mairie toutes les boucles d'or et d'argent pour participer à la contribution patriotique ». Le 9 décembre 1789, le maire reçoit la mission de recenser tous les biens du clergé. L'Assemblée Nationale avait décidé le 2 novembre la confiscation des biens de l'Église, ou du moins leur mise à disposition de la Nation, à l'initiative de l'évêque défroqué Talleyrand Perigord, soutenu sur cette question par le morlaisien Alexandre Expilly.

Le 28 janvier 1790, la révolution se traduit concrètement pour les Morlaisiens par l'élection du Conseil Municipal sur un mode plus démocratique mais non pas néanmoins au suffrage universel. Pour voter, il faut être citoyen actif, français, avoir au moins 25 ans, payer une contribution directe égale à trois journées de travail, ne pas être domestique. Pour être éligible, il faut payer une contribution directe égale à dix journées de travail. A l'issue des élections, c'est l'avocat Yves-Joseph Le Denmat de Kervern, né à Callac en 1750, qui se retrouve à la tête de la municipalité. C'est à lui que revient la lourde de tâche d'obtenir un inventaire des biens des Ursulines et du Carmel.

La fin de la province Bretagne: Morlaix manque t-elle un virage en ne réclamant pas d'être chef-lieu de département?

Au début de la révolution, les députés du Tiers Etat breton, qui affronte la noblesse depuis décembre aux Etats de Bretagne, vont faire figure d'avant-garde de la révolution. Le Club Breton est formé le 30 avril 1789 par le comité des députés de la province. « C'est l'ébauche d'un parti moderne, fer de lance des réformes constitutionnelles. Les députés bretons, logés à Versailles – boulevard de la Reine et avenue Saint-Cloud – se réunissent régulièrement au sol-sol du café Amaury et manifestent précocement pour la liberté de la presse. Ils sont nombreux parmi les rédacteurs des lois fondamentales de la Constituante... Le 20 juin 1789, le serment du jeu de Paume met en scène parmi les acteurs essentiels le père Gérard, Jean Lanjuinais, Isaac Le Chapelier, Le Guen de Kerangal... » (Serge Bianchi, article « La fin de la province de Bretagne », dans 11 questions d'Histoire qui ont fait la Bretagne.Skol Vreizh 2009, p.81).

Lors de la nuit du 4 août, dont la préparation revient au Club Breton (le président de la séance est Le Chapelier, député de Rennes), les députés bretons du Tiers rallient ceux du Dauphiné et acceptent un peu gênés et forcés par leur radicalité réformatrice, de renoncer aux libertés bretonnes, à l'autonomie et au particularisme en matière fiscale, pour remettre les lois entre les mains d'une Nation décidée de supprimer les privilèges, contrairement aux députés bretons du clergé. Le Parlement et les Etats de Bretagne sont abolis les 3 et 5 novembre 1789. Le Chapelier s'exclame en février 1790: « Où est la nation bretonne? Dans 1500 gentilhommes et quelques ecclésiastiques ou dans 2 millions d'hommes? ». En février 1790 toujours, la fédération des municipalités Morlaix-Guingamp- Lannion rallie le projet constitutionnel et renonce aux privilèges de la Province.

En novembre 1789, lorsque les anciennes provinces sont divisées en département au cours d'un processus de négociations complexes et tendues, Morlaix ne réclame pas, contrairement à Saint Malo, « son » département (Léon ou Léon/ Trégor: de Brest jusqu'au Trieux: ce qui aurait correspondu au nord de la Basse-Bretagne bretonnante), Quimper étant le chef lieu de la Cornouaille. Une fois la décision de constituer le Finistère dans ses limites, Quimper parvint à emporter la décision face à son rival Landerneau. Landerneau redevint chef-lieu de département pendant la période montagnarde (juillet 1793-novembre 1794).

La politique religieuse de la Révolution et ses conséquences locales

En février, le « Comité écclésiastique » de l'Assemblée Constituante, commission de 15 membres que présidera bientôt Alexandre Expilly et où siège le professeur de droit ecclésiastique rennais Jean-Louis Lanjuinais, propose la suppression des ordres religieux. Les vœux monastiques solennels ne sont plus reconnus et les ordres et congrégations sont interdits. Le clergé représentait en 1789 165 000 personnes dans une France de 26 millions d'habitants. Le clergé régulier – 82000 moines, religieux, et religieuses – était le mal aimé de l'ordre. On jugeait ce clergé vivant à l'écart du monde, sans toujours travailler, comme improductif, coûteux pour la société, lui qui possédait une grande partie des 10% de terres du royaume dont le clergé assumait la propriété. Les vœux de chasteté et de pauvreté apparaissaient contre nature, de même que l'absence de liberté régnant dans les couvents et les monastères. En revanche, la population était bien plus attachée à ses curés ou recteurs (en Bretagne) s'acquittant de leurs missions spirituelles pour et avec les gens ordinaires, étant le plus souvent originaires de la paroisse ou du pays, parlant la langue du peuple tout en étant plus instruit que lui. A la suite de cette décision qui n'émeut guère l'opinion, Monsieur de La Marche qui sent la menace fait publier un avertissement : « L'esprit d'insubordination et de révolte viole dans plusieurs provinces les droits les plus sacrés de la Religion et de la Société, brise les liens de l'obéissance, se livre à des excès aussi criminels dans leurs motifs que funestes dans leurs suites ». Monseigneur Le Mintier, évêque de Tréguier, plus violemment contre-révolutionnaire encore, évoque lui avec nostalgie « le temps où les riches jouissaient sans crainte de leur opulence et où le plébéien satisfait de son sort vivait content de son état ». Sa diatribe se termine par cet avertissement qui sent bon la défense du privilège ; « Si aujourd'hui on envahit le patrimoine et les propriétés des deux premiers ordres de l'état qui vous garantira les vôtres pour l'avenir ? ».

Pourtant, note Jeanne L'Herron, à qui nous devons ces citations, « ces réactions restent ponctuelles et, en février 1790, nombre de clercs participent à la mise en place des nouvelles administrations. Plus d'un curé, à la faveur de la nouvelle loi, est élu maire de sa commune. A Crozon par exemple, le curé Meillard recueille 642 voix sur 651 ; à Locronan, c'est également le curé qui est nommé premier officier municipal... Et dans son ensemble, jusqu'en juillet 1790, le bas clergé proteste de son dévouement au nouvel état de choses, montrant véritablement un accord entre l'Eglise et la Révolution » (Un morlaisien dans la Révolution L.A Expilly Recteur de Saint-Martin, p.25).  

La « Constitution civile du clergé » est votée le 12 juillet 1790.

Elle prévoit l'alignement des diocèses sur les départements : les diocèses de Dol, Saint Pol de Léon, Tréguier, Saint-Malo sont ainsi supprimés.

Mais surtout, le clergé relève maintenant de la Nation à la constitution et à la loi de laquelle il doit se soumettre, dans sa discipline extérieure, les prêtres étant d'ailleurs élus par les citoyens actifs, catholiques pratiquants et croyants ou non et étant payés par la Nation (10000 livres pour les évêques, dont Alexandre Expilly, d'accord avec Robespierre, est parvenu à réduire le traitement par rapport à ce que demandaient des députés, se basant sur leurs revenus avant la révolution, 1200 livres pour les curés de campagne), sachant que celle-ci est désormais propriétaire des anciens biens ecclésiastiques.

L'Assemblée est divisée sur ce projet radical par son gallicanisme. Le pape Pie VI, interpellé par Monseigneur de La Marche et l'évêque de Quimper, ne dit rien, conseille la prudence. Mais dans les diocèses, les paroisses, beaucoup de prêtres s'inquiètent. Alexandre Expilly publie un texte d'explication des nouvelles dispositions religieuses qu'il a portées : « Ils vous trompent d'une manière bien criminelle lorsque, pour alarmer vos consciences, ils vous insinuent que les décrets de l'Assemblée Nationale préparent la chute de la religion. Loin que ces décrets lui portent atteinte, elle n'en sera que plus vénérée et ses ministres n'en deviendront que plus respectables. Le dogme n'a point été attaqué par la Constitution civile du clergé, elle n'embrasse que des objets de discipline extérieure sur lesquels l'autorité laïque est essentiellement compétente ».

En novembre 1790, le décret qui va imposer le serment de fidélité à la Constitution au clergé va mettre le feu au poudre.

En septembre 1790, à la mort de l'évêque de Quimper, Alexandre d'Expilly le brestois, fils d'un petit officier de la marine, devient le premier évêque constitutionnel, et un des premiers roturiers aussi, élu par les citoyens, dont une grande majorité de clercs, par 233 voix contre 105 voix à Monseigneur de La Marche, qui n'était pas candidat et appelait au boycott du scrutin (une indemnité de 50 livres était offerte aux électeurs qui se déplaçaient pour contrer l'influence des opposants à la Constitution civile du clergé). Pendant des mois, Alexandre Expilly sera ostracisé par les autres évêques, grands seigneurs hostiles aux idées révolutionnaires pour la plupart, et le pape ne daignera pas le reconnaître. Après son sacre fêté par les patriotes de Quimper et de Landerneau, Expilly est accueilli à Morlaix le 7 avril 1791, entouré et suivi de la garde nationale, à cheval et à pied : Morlaix le reçoit bien mais son ancien subordonné, l'abbé Guerlesquin, réprouve publiquement son choix d'accepter l'église de la Révolution.

Monseigneur de la Marche de son côté se refuse de prêter serment et mène une campagne active pour dissuader le clergé finistérien et breton de prêter serment à la Constitution révolutionnaire. De fait, 80% environ du clergé en Bretagne et dans le Finistère refusera de prêter serment, ne voulant mettre la religion sous la dépendance de la République. Le pape condamne officiellement la Constitution civile du clergé le 10 mars 1791.

Dans le Finistère, en mai 1791, seulement 140 prêtres fonctionnaires publics sur 593 ont accepté de prêter le serment de fidélité à la Constitution tel que l'exige le décret du 27 novembre 1790. Dans le Léon, dont Monseigneur de La Marche continue à influencer le clergé depuis l'Angleterre où il est exilé en publiant lettres et mandements hostiles et virulents, 90% des prêtres refusent : 27 sur 272 prêtent serment.

Jusque là, l'église avait été plutôt favorable à la révolution: le bas-clergé avait participé activement à la rédaction des cahiers de doléance, réclamant l'amélioration de sa condition, parfois l'élection des évêques par leurs recteurs comme dans le Trégor, la réduction des privilèges.

L'assemblée Nationale prévoyait qu'après l'expiration du délai prévu par le décret du 27 novembre 1790 sur la Constitution civile du Clergé, les prêtres réfractaires seraient remplacés. A Morlaix, à la date fixée, seuls les curés de Saint-Melaine jurèrent d'être « fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi ». Les autres membres de la population ecclésiastique sont considérés comme réfractaires et on suspend leur traitement. Maurice Derrien, proposé par Louis-Alexandre Expilly pour s'installer à l'église du Mur, devient le premier curé élu de Morlaix, ce qui provoque la colère du recteur de Saint-Mathieu, l'abbé Pitot. Cette époque est celle d'une profonde dissension entre religieux « assermentés » et « réfractaires ». On voit même une double procession pour fêter un même saint!

A Plabennec, il faut 400 hommes de troupes pour installer un prêtre assermenté que voulait déloger les paysans. A Plougoulm, le sacristain refuse de servir le prêtre F. Le Coarant, installé par la municipalité. A Saint-Pol, le jour de la Fête-Dieu, le curé assermenté Dumay se fait humilier puisque, sur le parcours de la maigre procession qui se rend de la cathédrale au Kreisker, composée essentiellement de représentants de la municipalité et de notables, il n'y a pas de fleurs, de tentures comme à l'accoutumée, et la tour du Kreisker reste silencieuse, les cordes des cloches ayant été subtilisées.

Voyant que les incidents se multiplient, Expilly durcit sa position. Mettant en avant les difficultés de cohabitation de plus en plus fréquentes entre réfractaires et assermentés, l'évêque obtient du Directoire du département le 21 avril 1791 un arrêté au terme duquel « les prêtres non assermentés devront désormais se tenir à 4 lieues de leur ancienne paroisse ».

A Morlaix, « Société des Amis de la Constitution » dénonce des Dominicains, des prêtres, accusés de tenir des propos séditieux, anti-patriotiques, et elle réclame la fermeture des églises, jugées prêtes à soutenir un coup de force contre-révolutionnaire, après l'annonce de la nouvelle de « l'enlèvement du Roi et de sa famille » fin juin 1791. Les administrateurs du District de Morlaix sont jugés trop modérés vis à vis des réfractaires par les administrateurs du département.

Le 2 juillet 1791 , le Directoire du Finistère décide d'autoriser et d'encourager l'arrestation des réfractaires. Plusieurs seront détenus au couvent-prison des Carmes puis au château de Brest.

En juillet 1791, le chapelain des Carmélites de Morlaix, l'abbé Morvan, et d'autres prêtres réfractaires commencent à être chassés de leurs fonctions tandis que leurs biens sont confisqués. Le Conseil Général finistérien décide de réduire l'influence du clergé en exigeant qu'une seule messe journalière soit dite à Morlaix. Dès la fin de l'année 1791 commence la « chasse aux réfractaires ». Le 3 décembre, le Conseil Municipal reçoit l'ordre du Directoire du district d'arrêter certains religieux. Le maire de l'époque, Jean Diot, est modéré, refuse de recourir à la force publique et se rend lui-même dans les églises et les couvents où il trouve porte close: prêtres et aumôniers ont pris la fuite. Sur ordre de l'administration centrale, six cloches appartenant à des églises destituées sont enlevées. En janvier 1792 est établi un inventaire dans les divers couvents de la ville: Carmel, Bénédictines du Calvaire, Ursulines.

En août 1792, le Directoire du département décide de faire enfermer des prêtres réfractaires au Château du Taureau, de remettre une prime de 60 livres à qui les fera arrêter. Le district de Morlaix réclame la déportation de la quinzaine de prêtres réfractaires qualifiés « d'ennemis de la chose publique » enfermés au château du Taureau. En mars 1793, vingt neuf prêtres enfermés au château seront effectivement déportés à Brême.

Malgré les décrets qui imposent le culte constitutionnel, le culte traditionnel reste célébré clandestinement. Poursuivis, chassés des églises, les prêtres réfractaires sont hébergés chez des familles, dans des caves, des greniers, des granges. A Saint-Martin des Champs, les appellations de Toul ar Person ou Toul ar Bellec donnés plus tard à des réduits dissimulés dans certaines fermes attestent de cette vie clandestine.

Morlaix, 30 décembre 2013 

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Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

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