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30 décembre 2025 2 30 /12 /décembre /2025 08:37
Controverse sur les 211 milliards d’aides aux entreprises : Michelin restitue 4,3 millions d’euros à l’État (L'Humanité, 26 décembre 2025)

Le géant industriel français Michelin a reversé 4,3 millions d’euros à l’État, confirme un arrêté paru vendredi 26 décembre au Journal officiel. Interpellée fin septembre par le sénateur communiste et directeur de « l’Humanité » Fabien Gay, l’entreprise rembourse finalement « le gain correspondant à ces crédits d’impôt » débloqués à la suite de l’acquisition de huit machines-outils, au départ destinées à son site de La Roche-sur-Yon, depuis fermé.

Comme annoncé début octobre, le géant français de la fabrication de pneus Michelin a reversé 4,3 millions d’euros sous forme de « don » à l’État français. La décision été entérinée vendredi 26 décembre, par un arrêté paru au Journal officiel.

Cette somme « correspond à des crédits d’impôt perçus par Michelin au titre du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), un dispositif en vigueur en France de 2013 à 2021 », a rappelé le fabricant auprès de l’Agence France-Presse (AFP).

Michelin prouve ainsi – contrairement aux affirmations des gouvernements macronistes successifs, comme de leurs relais médiatiques et politiques les plus zélés – que le conditionnement des aides publiques versées aux entreprises peut être une réalité.

Six machines-outils destinées au site de La Roche-sur-Yon envoyées à l’étranger

« Est accepté le don d’une somme d’argent d’un montant de 4 300 000 euros, effectué par virement bancaire en date du 11 décembre 2025, consenti au ministère de l’Économie », indique le Journal officiel. Michelin avait perçu, en 2017, plusieurs millions d’euros au titre du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE).

En cause : l’annonce de l’acquisition de huit machines-outils, qui étaient destinées au site de La Roche-sur-Yon (Vendée). Au final, seules deux d’entre elles ont bien été installées sur le territoire français ; les autres ayant été envoyées en Espagne et en Roumanie.

L’usine de La-Roche-sur-Yon a, elle, fermé ses portes en décembre 2020. Michelin affirme avoir décidé, « par souci de responsabilité, de restituer à l’État le gain correspondant à ces crédits d’impôt, compte tenu de la fermeture ultérieure du site ».

Ce remboursement est loin de sortir de nulle part. Le géant industriel réagit à la tribune du rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur les aides publiques aux entreprises et directeur de l’Humanité, Fabien Gay, publiée, le 30 septembre dernier, dans les colonnes de Libération.

« En novembre dernier, le groupe Michelin annonçait la fermeture des sites de Vannes (Morbihan) et de Cholet (Maine-et-Loire), entraînant le licenciement de 1 254 salarié·e·s, conduisant le premier ministre de l’époque, Michel Barnier, à s’interroger devant le Parlement : ”À quoi sert l’argent public accordé aux grands groupes ?”, interpellait alors le sénateur communiste. Une question largement partagée par nombre de salarié·e·s, de syndicats et d’élu·e·s : est-il acceptable que des entreprises bénéficient d’aides publiques et versent, dans le même temps, des dividendes, procèdent à des rachats d’actions et détruisent des emplois ? »

Pour rappel, les contours légaux du CICE ne prévoient aucun mécanisme de remboursement. « Pour la première fois sous la Ve République, un grand groupe du CAC 40 reconnaît, sous la pression politique et citoyenne, qu’il doit rendre de l’argent public lorsque les engagements initiaux ne sont pas respectés, s’est réjoui le secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel. Ce remboursement démontre une chose essentielle : la conditionnalité des aides publiques n’est ni une utopie ni un slogan, mais une exigence démocratique, sociale et économique. »

À Bercy, on indique que la procédure de remboursement « a fait l’objet d’une expertise approfondie et a été validée comme juridiquement et budgétairement conforme ». Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, Fabien Gay « salue cette démarche de Michelin (…) réalisée sans contrainte judiciaire ». L’élu communiste estime que ce choix du groupe industriel « démontre qu’il est possible de conditionner les aides publiques à des contreparties réelles en termes d’emploi, de maintien de l’activité en France et de non-délocalisation ». En espérant que l’exemple Michelin ne reste pas isolé.

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30 décembre 2025 2 30 /12 /décembre /2025 08:33
Aide publique aux entreprises - Regonfler la loi. Editorial de Laurent Mouloud dans L'Humanité, 28 décembre 2025

Michelin ne s’est pas dégonflé. Dans un arrêté paru vendredi 26 décembre au Journal officiel, le groupe de pneumatiques a remboursé 4,3 millions d’euros à l’État. Une somme qui correspond au crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (Cice) que l’entreprise avait perçu pour l’achat de huit machines-outils destinées au site de La Roche-sur-Yon, mais dont six ont été expédiées en Espagne et en Roumanie avant que l’usine vendéenne ferme ses portes.

Ce détournement d’argent public avait été souligné lors de la commission d’enquête parlementaire menée en tant que rapporteur par le sénateur communiste et directeur de l’Humanité, Fabien Gay. À l’époque, le patron de Michelin, Florent Menegaux, ne pouvant nier l’évidence, avait estimé « pas anormal » que sa société le rembourse. Il a tenu parole.

Ce geste n’est pas que symbolique. Il crée un précédent qui doit servir d’électrochoc. Les aides versées aux entreprises – 211 milliards d’euros en 2023 – représentent le premier poste budgétaire de l’État. Censées soutenir l’emploi et l’investissement, elles sont pourtant distribuées sans contreparties. Et s’évaporent, pour une part, en dividendes, rachat d’actions, voire – paradoxe suprême – en plan de licenciements et en fermeture de sites.

Ce scandale discret mine la justice sociale et alimente la défiance. Derrière chaque euro public, un citoyen paie et attend que cet argent serve le bien commun. Pas la destruction industrielle et la rente de quelques-uns. Les entreprises ne peuvent être exonérées de comptes à rendre et des « efforts » que l’État impose, chaque jour, au reste des citoyens et travailleurs.

La conditionnalité des aides publiques est une nécessité démocratique, éthique, sociale et économique. Et le cas Michelin montre que cela est possible. Mais l’exemplarité ne peut pas reposer sur la seule bonne volonté des entreprises.

Il revient à l’État d’instaurer des règles par la loi : lier ces aides à des engagements sociaux et environnementaux, contrôler leur usage, exiger leur remboursement en cas de tricherie. Cet encadrement, loin de disqualifier le soutien aux entreprises, permettra de le légitimer aux yeux de tous. Et surtout de le rendre efficient.

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28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 09:02
Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo PY Boisnard

Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo PY Boisnard

Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo PY Boisnard

Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo PY Boisnard

Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo PY Boisnard

Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo PY Boisnard

Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo PY Boisnard

Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo PY Boisnard

Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo JL Le Calvez

Marché de Morlaix, 27 décembre 2025, vente de l'Humanité, photo JL Le Calvez

A la vente hebdomadaire de l'humanité magazine ce samedi matin au marché de Morlaix avec. Andrea Lauro et Ismaël Dupont, accompagnés un moment par Jean-Luc Le Calvez et Michèle Bourven.

Tous nos Humas sont partis... sous un froid de canard mais avec de bonnes discussions.

Photos Pierre-Yvon Boisnard et Jean-Luc Le Calvez 

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28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 08:59
Commun, commune : l’heure du municipalisme ? - par Philippe Rio, Cause commune n°45, septembre-octobre 2025

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À l’heure où les défis politiques, sociaux, environnementaux et économiques s’amplifient, des majorités de gauche expérimentent, innovent, dans les pas d’un ­héritage de l’histoire de France : le pouvoir par le peuple et pour le peuple. Elles ­promeuvent un municipalisme aux caractéristiques françaises qui allie une conception équilibrée du rapport État/gouvernance locale et un corpus de politiques publiques fondamentales autour des biens communs.

« Tout le pouvoir aux Soviets ! », disait-on en 1917. Fort de cette filiation historique et pourtant loin des dérives utopiques qu’on lui prête, ce municipalisme est empreint d’un pragmatisme au sein du processus démocratique. Il est fortement inspiré de l’ex­em­­ple­ de démocratie directe locale affranchie de l’État central, idéologiquement opposé aux intérêts du peuple dans son ensemble, que fut la Commune de Paris en 1871.

Le XXe siècle aura vu le Parti communiste fran­çais faire des communes qu’il dirigeait de véri­tables laboratoires de politiques publiques et d’expérimentation sociale : le communisme municipal à la française, qui a cherché à résoudre deux contradictions.

La dignité : l’État et/ou la Commune ?

Au cœur du communisme municipal, on trouve un principe général : la mise en place de politiques publiques, souvent expérimentales et novatrices, pour le partage des biens communs, l’égalité et l’équité. Ces mesures visent à faire de la commune non pas un simple relais administratif, mais un outil de transformation sociale capable de répondre concrètement aux besoins des habitants.

Par la justice sociale : gratuité ou tarifs solidaires, politiques ambitieuses de droit au logement, ou encore services publics municipaux renforcés : sport, loisirs, santé…

« La ville de Saint-Denis a été pionnière dans la création de structures de participation citoyenne dès les années 1980 (avec des conseils de quartier). »

Par la réappropriation collective des biens communs : en refusant la privatisation de services publics ou en créant des structures publiques alternatives qui s’assurent de la disponibilité, de la qualité et du prix de la ressource (régies d’eau, régies funéraires, cuisines centrales, centres municipaux de santé…).

La démocratie de proximité : à travers les budgets participatifs, le soutien associatif, la coconstruction des politiques publiques dans des dispositifs nouveaux et non réglementaires.

Ainsi la ville de Saint-Denis a été pionnière dans la création de structures de participation citoy­enne dès les années 1980 (avec des conseils de quartier). Auparavant, en 1932, les  « colonies des gosses de Bagnolet » ancrent le principe des centres de vacances municipaux. À Bobigny, Montreuil, Malakoff, Grigny, Gennevilliers, Aubervilliers, on retrouve des initiatives inspirées de cette logique : remunicipalisation de l’eau, gratuité des cantines, centres municipaux de santé, création de « maisons des communs », de maisons des femmes : ce sont ces initiatives qui ont posé les bases de la coopération décentralisée…

Surtout, dans les ruralités, où l’isolement renforce les défis, ces communes se syndiquent et unissent leurs forces autour de besoins fondamentaux ­inaugurant la question de la place du territoire dans le « pouvoir ». Ce sont les communes communistes qui ont amené à leur point le plus haut la clause de compétence générale des collectivités, encore un héritage révolutionnaire.

Déjà la Révolution française s’employait à régler une contradiction héritée de la monarchie et l’une des causes de la Révolution : quelle autonomie pour les territoires ? Une question qui induit une contradiction profonde, car comment assurer une proximité et une efficacité du pouvoir local tout en renforçant un dessein national ? C’est un débat qui fait toujours rage aujourd’hui en une ère de centralisation.

« Comme en 1871, les communes sont autant de sentinelles de l’intérêt général du peuple, au cas où l’État faillirait une fois de plus. »

Le municipalisme se redéfinit : il n’est pas fédéral, conception qui laisserait aux pouvoirs locaux l’essentiel du pouvoir. Il s’agit d’une vision politique cohérente, du local au national, fondée sur la solidarité, la démocratie participative, la gestion publique des biens communs et l’expérience de la transformation sociale à l’échelle locale, où l’État garantit les moyens et le chemin de la nation.

Comme en 1871, les communes sont autant de sentinelles de l’intérêt général du peuple, au cas où l’État faillirait une fois de plus. Par le retour du pouvoir à une échelle plus locale quand l’État ne répond plus aux attentes de la nation, elles peuvent constituer une réponse aux impasses du capitalisme, alimentant un nouvel élan national. C’est notre définition du « communisme muni­cipal » !

Face à la montée de la précarité, à la crise climatique, et à l’affaiblissement de la démocratie représentative, le communisme municipal apparaît, pour certains élus et citoyens, comme un antidote aux politiques d’austérité et à la logique de marché. Là où l’État se retire, est défaillant et où les services publics s’effritent, les communes sont des lieux de résistance et les fers de lance d’offensives politiques. La crise de la Covid en est un parfait exemple ! C’est aussi une manière de réaffirmer que la politique ne se limite pas aux grandes lois ou aux échéances nationales. Les villes et les villages peuvent incarner une autre manière de faire société, à partir du réel et du quotidien, une noble praxis.

Un marché de dupes ?

Mais ce modèle se heurte aussi à plusieurs obstacles structurels. D’abord, les communes sont sous la dépendance des dotations de l’État, ce qui limite leur autonomie budgétaire. Ensuite, elles doivent parfois composer avec des intercommunalités ou des régions aux orientations politiques différentes, voire opposées. Les administrations sont soumises au diktat de « l’appel à projet » qui a remplacé le système descendant de la « subvention » des strates déconcentrées de l’État. Ainsi le sens politique, qui était donné par l’assemblée communale et garanti par la subvention, est placé entre les mains de l’État qui établit sa propre liste « à la Prévert » des sujets finançables auxquels il faut candidater, tout en plaçant les communes en concurrence avec leurs pairs. Enfin, les marges de manœuvre sont souvent contraintes par le droit (notamment européen) qui encadre la gestion publique et garantit les droits de l’économie libérale et de la concurrence, ou par la pression des groupes privés sur certains secteurs (comme l’énergie ou les déchets).

« Face à la montée de la précarité, à la crise climatique, et à l’affaiblissement de la démocratie représentative, le communisme municipal apparaît comme un antidote aux politiques d’austérité et à la logique de marché. »

Le communisme municipal ne prétend pas changer le monde en un jour, ni imposer une idéologie rigide. Il propose plutôt un réalisme radical, à échelle humaine, ancré dans les besoins concrets. Il permet aussi de préfigurer ce que pourrait être une société plus solidaire, écologique et démocratique. Les débats qu’il porte, par la nature de son rapport à l’État libéral et par ce qu’il véhicule, sont d’une terrible actualité.

Dans un contexte de défiance envers les institutions nationales, cette voie locale attire une nouvelle génération d’élus, militants, citoyens en quête de sens et d’efficacité. Hier, aujourd’hui, demain, cette voie porte l’histoire de notre pays.

Philippe Rio est maire PCF de Grigny (91). Il est président de la Coopérative des élus communistes, républicains et citoyens.

Cause commune45 • septembre/octobre 2025

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28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 08:57
Le Parti communiste autrichien et la vie communale -Josef Meszlenyi, Cause commune n°45, septembre-octobre 2025
Le Parti communiste autrichien et la vie communale

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Se mobiliser ensemble pour un parc ou pour la réhabilitation d’une rue dans un quartier défavorisé constitue une expérience concrète de la lutte des classes.

Actif dans la IIe République et fort de son rôle dans la résistance au nazisme, le Parti commu­niste autrichien (KPÖ) est puissant à la Libé­ration. Johann Koplenig, le président du KPÖ, est vice-chancelier d’Autriche en 1945 et sept sous-secrétaires d’État communistes œuvrent à la recon­struction. Écarté du gouvernement en 1947, le Parti atteint cent cinquante mille membres en 1950, un ancrage comparable à celui du PCF dans un pays qui compte 6,8 millions d’habitants.

Sa trajectoire diverge alors de celle du PCF. Alors que ce dernier prospère dans les municipalités, le KPÖ décline. Son renouveau inattendu dé­marre dans les années 1990 en Styrie. La percée de ses résultats à Graz, la capitale du Land (8 % en 1998), se poursuit jusqu’à l’élection d’Elke Kahr en 2021, qui devient la première maire communiste. Ce succès propulse le parti : retour au parlement de Salzbourg (11,66 % en 2023), gouvernement de la ville en alliance avec les sociaux-démocrates avec lesquels il fait jeu égal, implantation dans tous les arrondissements de Vienne. Il compte désormais cent trente élus dans sept Länder.

CC : Peux-tu nous présenter le paysage communal autrichien et les compétences des différentes communes ?

L’Autriche est une république parlementaire fédérale, divisée en neuf Länder et quatre-vingt quatorze districts. Elle compte 2 092 communes de taille très diverse, allant de 41 habitants à plus de deux millions. Seules 277 dépassent 5 000 habitants. Constitutionnellement, toutes disposent des mêmes compétences. Certaines villes bénéficient cependant d’un statut particulier, exerçant les prérogatives des districts, voire d’un Land pour Vienne.

« La commune est l’échelon politique le plus accessible. Cela en fait à nos yeux le champ de bataille décisif.  »

L’organisation et les missions précises des communes sont définies par chaque Land, ce qui génère des différences entre régions, bien que celles-ci restent limitées. Leurs responsabilités incluent la voirie, les écoles, l’état civil et la lutte contre l’incendie. Elles partagent également des compétences dans le social, la construction et l’aménagement du territoire. Lorsque des compétences fédérales ou régionales leur sont déléguées, elles doivent toutefois se conformer aux objectifs fixés par ces autorités. Une tendance générale se dégage : les tâches des communes s’accroissent, pas leurs moyens.

CC : Tous les sondages montrent que les compétences du KPÖ en matière de logement sont reconnues. Comment avez-vous construit cette confiance à une époque où vous aviez pourtant peu d’élus ?

Lorsqu’ils ont des problèmes avec leur propriétaire, les gens ont l’habitude de contacter nos militantes ou nos militants, nos élus. Nous les orientons systématiquement vers les permanences logement que le parti organise dans ses locaux. Si la situation excède les compétences de nos militants, nous mettons les personnes en relation avec les experts en droit locatif du parti. Nombre de nos élus actuels se sont fait connaître via ces permanences avant d’être élus presque toujours sur des listes estampillées « KPÖ » ou « KPÖ+ ».

CC : Quelle place a l’action communale dans la stratégie de reconstruction du parti et de transformation de la société ?

La commune est l’échelon politique le plus accessible. Cela en fait à nos yeux le champ de bataille décisif. Les contradictions de la valorisation du capital y sont particulièrement visibles et peuvent y être combattues directement. Se mobiliser ensemble pour un parc ou pour la réhabilitation d’une rue dans un quartier défavorisé constitue, pour beaucoup, une expérience concrète de la lutte des classes.

CC : À part à Graz et à Salzbourg, le KPÖ est dans l’opposition. Quel est alors le rôle des élus communistes ? Qu’est-ce qui les rend différents ?

Les partis bourgeois et la social-démocratie préfèrent gérer les choses entre eux, à huis clos. La mission essentielle de nos élues et élus est donc d’informer les citoyens des décisions institutionnelles et d’y porter leur voix. Nous publions ainsi des journaux après chaque conseil municipal dans toutes les communes où nous avons des élus. Ces journaux sont financés par les indemnités de nos élus. À Knittelfeld (13 000 habitants), nos militants distribuent ainsi directement chez les habitants 6 000 exemplaires cinq fois par an. Au niveau du district (71 000 habitants), presque 17 000.

CC : Le KPÖ dirige pour la première fois une grande ville. Les élections sont dans moins d’un an. Quel bilan faites-vous de ce premier mandat ?

Nos élus au conseil municipal de Graz utilisent les marges de manœuvre communales pour une politique au service de la population. Ainsi, Graz construit de nouveau des logements communaux et veille à ce qu’ils restent accessibles. Cependant, comme beaucoup de villes, Graz connaît des dif­ficultés financières limitant les grands changements, d’autant que nous gouvernons en coalition avec les verts et les sociaux-démocrates. Obtenir des majorités pour des décisions nécessaires implique souvent de mobiliser la population.

« Ceux qui nous accusent de clientélisme sont ceux qui font une politique clientéliste en faveur des riches. Tous les ans, nous ouvrons publiquement nos comptes à la presse, contrairement aux autres partis qui ignorent ces difficultés quotidiennes. »

Dans les années 2000, lorsque l’ancienne majorité nous a confié le logement – les exécutifs communaux autrichiens intégrant proportionnellement l’opposition –, elle espérait que nous échouerions, et pensait que cela discréditerait le KPÖ en prouvant l’impossibilité du changement. Nous avons dû batailler pour préserver le patrimoine social, jusqu’à organiser un référendum contre la vente des logements communaux imposée par la majorité. Puis il a fallu lutter pour leur rénovation, tant leur état était indigne, souvent sans douches ni toilettes.

CC : On parle souvent des fonds sociaux que met en place le KPÖ pour aider les gens financièrement. Cela vous vaut parfois d’être accusés de « clientélisme ». Comment vois-tu ça ?

Le parti a fixé pour ses élus et permanents un plafond de revenu à 2 600 €, correspondant au salaire médian autrichien. La plupart de nos élues et élus exercent bénévolement et reversent intégralement leurs indemnités au parti ; elles servent à financer son activité, ses journaux ou ses secrétaires de section. Seuls les élus à plein temps peuvent conserver ces 2 600 € et reversent l’excédent à un fonds social, qu’abonde aussi la subvention dont bénéficie le parti. Dans le district de Murtal, cela représente 12 000 € par an. À Graz, 300 000 €. Ça nous permet d’aider les gens financièrement de manière directe et non bureaucratique.

« Nous avons dû batailler pour préserver le patrimoine social, jusqu’à organiser un référendum contre la vente des logements communaux imposée par la majorité.  »

Mais c’est plus que des distributions d’argent. Nos permanences sociales, organisées dans les locaux du parti, nous donnent l’occasion de connaître les difficultés concrètes des gens : par exemple le renoncement à des excursions scolaires, à réparer la voiture ou le frigo, à payer certaines factures… Nous aidons les gens de manière immédiate, puis nous engageons avec eux des luttes de plus longue haleine, en particulier contre leurs propriétaires. Nous maintenons le contact jusqu’à la résolution des problèmes.

Pour répondre à ces accusations de clientélisme, nous assumons pleinement notre action. Ceux qui nous accusent de clientélisme sont ceux qui font une politique clientéliste en faveur des riches. Tous les ans, nous ouvrons publiquement nos comptes à la presse, contrairement aux autres partis.

CC : À Graz et à Salzbourg, le KPÖ gouverne avec les sociaux-démocrates et les verts. À ton avis, de telles coalitions de gauche peuvent-elles se multiplier ?

Dans la situation actuelle, cela restera probablement exceptionnel. La social-démocratie et les verts préfèrent généralement s’allier aux conservateurs, voire à l’extrême droite pour le Parti social-démocrate autrichien (SPÖ) ! Nos relations avec ce dernier varient selon les régions et les communes. Si des coopérations ponctuelles existent, c’est quand même souvent le SPÖ qui détruit les acquis sociaux et privatise le logement communal. Dans mon district, à Judenburg et à Zelt­weg, il a ainsi tenté de vendre tout le patrimoine social. Nous avons partiellement bloqué cette opération par la mobilisation citoyenne, mais près de 20 % des logements ont tout de même été vendus à Zeltweg où les gens en ont bien besoin…

Josef Meszlenyi est membre du comité central du KPÖ, responsable de la politique communale en Styrie et élu à Knittelfeld.

Entretien, traduction et commentaire par Kevin Guillas-Cavan.

Cause commune45 • septembre/octobre 2025

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28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 08:54
Victoire de Catherine Connolly en Irlande.  Naissance d’une alliance populaire pour le changement (Cause commune n°45, septembre-octobre 2025)

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Les bonnes nouvelles en Europe ne sont pas légion, mais celle-ci est d’importance. La victoire de Catherine Connolly à l’élection présidentielle irlandaise est portée par les exigences populaires de progrès, de paix et d’unité pour le pays.

Il s’agit d’abord d’une défaite sans appel des deux partis libéral et conservateur qui monopolisent le pouvoir en Irlande depuis un siècle. Un véritable vent de panique s’est emparé d’eux durant la campagne, où le camp conservateur a essuyé déconvenue sur déconvenue, avec des candidats discrédités qui se retirent les uns après les autres. Il ne leur restait plus que les injures publiques contre Catherine Connolly, signe d’une trumpisation de la droite irlandaise et relayées par la presse réactionnaire. Mais là encore ce fut un échec.

Catherine Connolly a remporté 66,36 % des voix face au candidat gouvernemental du Fine Gael. Elle est soutenue par une large coalition de partis de gauche, nos amis du Sinn Féin en tête, mais également les sociaux-démocrates, le Labour Party, People Before Profit, le parti vert et les indépendants progressistes. De plus, de larges secteurs de la société civile et du mouvement social ont également apporté leur soutien. Cela ouvre des perspectives nouvelles à gauche. Comme le souligne le président du Sinn Féin, Declan Kearney : « On constate une prise de conscience croissante du fait qu’il y a bien plus de points communs que de points de division. » Derrière cette victoire, se dessinent les contours d’une possible majorité alternative au pouvoir libéral-conservateur. Alors qu’à l’occasion des dernières élections législatives dans l’État du Sud, toute la droite s’était coalisée contre le Sinn Féin, ce succès permet de rouvrir une page de l’histoire progressiste irlandaise. Rappelons que dans les six comtés du Nord, Michelle O’Neill, dirigeante du Sinn Féin, gouverne depuis février 2024, en dépit de la politique de sabotage menée par les partis unionistes conservateurs.

« Catherine Connolly a remporté 66,36 % des voix face au candidat gouvernemental du Fine Gael. »

Cette victoire démontre en effet que les aspirations populaires majoritaires vont à l’encontre de la politique de la clique conservatrice apeurée au pouvoir. Ces exigences populaires exprimées par les citoyens de l’État du Sud font écho avec celles des Irlandaises et Irlandais des six comtés du Nord et de la diaspora, qui sont empêchés de voter. La campagne menée pour la victoire de Catherine Connolly était au diapason des aspirations d’une majorité de la population : une répartition équitable des richesses, le droit au logement, la neutralité irlandaise, la solidarité avec le peuple palestinien, la langue irlandaise et, bien sûr, l’unité irlandaise.

Progrès social, paix et unité irlandaise

Ces trois éléments, indissociables, sont majoritaires en Irlande, au Nord comme au Sud. Cela résonne dans l’ensemble de l’Europe et c’est une leçon pour l’ensemble de la gauche en Europe. Au-delà du contexte particulier de l’Irlande, ce sont bien sur ces trois piliers, la transformation sociale, la souveraineté populaire et la paix, qu’il est possible de reconstruire une perspective sociale et politique majoritaire à gauche, en France et en Europe.

Les méthodes de campagne sont également instructives. Loin du « bruit et de la fureur », Catherine Connolly a adopté un ton calme, mesuré. Elle s’est appuyée sur l’expérience des mobilisations citoyennes des référendums sur le mariage pour tous et sur le droit à l’avortement (qui marquaient par ailleurs une évolution historique de la société irlandaise en dépit de l’apparition d’un courant d’extrême droite organisé). Beaucoup d’actes de campagne originaux ont émergé : collectes de fonds par des musiciens dans les pubs ruraux, street art, influenceurs sur les réseaux, initiatives inspirées de la campagne de Zohran Mamdani à New York et centrées sur la culture visuelle… C’est une nouvelle génération de campagne politique qui émerge à gauche.

« Sur l’ensemble de l’île et pour les Irlandais, la question d’une République irlandaise sociale et démocratique est désormais posée. »

Enfin, la question de l’unité irlandaise a structuré la campagne de Catherine Connolly. C’est l’objectif stratégique central du Sinn Féin, avec lequel les communistes français sont pleinement solidaires. Si Catherine Connolly n’a pas les pouvoirs institutionnels d’agir dans ce sens, c’est un message adressé au gouvernement irlandais de respecter son obligation constitutionnelle pour l’unité irlandaise. Cette victoire montre que cette question n’est ni secondaire, ni utopique, mais qu’elle est immédiate et concrète. Sur l’ensemble de l’île et pour les Irlandais la question d’une République irlandaise sociale et démocratique est désormais posée. Comme le défendait un autre Connolly, James, fusillé par les Britanniques en 1916, la République irlandaise et la liberté pour le peuple irlandais sont indissociables de la transformation des rapports sociaux dans le pays. Cela montre d’ailleurs à quel point l’engagement républicain des progressistes irlandais rejoint celui des progressistes français, que ce soit durant la Révolution française ou autour de Jean Jaurès.

C’est une bataille stratégique qui requiert un niveau de rapport de force. Les oppositions seront particulièrement nombreuses. L’essor rapide de l’extrême droite en Grande-Bretagne annonce de futurs combats extrêmement durs. Les communistes français seront aux côtés du Sinn Féin et du peuple irlandais pour les mener !

Vincent Boulet est membre du comité exécutif national, chargé des relations internationales du PCF.
Il est vice-président du Parti de la gauche européenne.

Cause commune45 • septembre/octobre 2025

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27 décembre 2025 6 27 /12 /décembre /2025 10:21

 

10 déc. 2025
Face-à-face sur BFM TV entre Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, et Patrick Martin, président du Medef. Au programme : ultrariches, inégalités, salaires, dividendes, désindustrialisation, budget de la Sécu, retraites, jeunesse, guerre commerciale avec la Chine, accords de libre-échange et place du RN dans l’arc républicain.

 

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27 décembre 2025 6 27 /12 /décembre /2025 10:17

 

La décision de l’administration américaine de sanctionner par des restrictions de visa des responsables européens et des acteurs associatifs, dont Thierry Breton, en raison de leur rôle dans la régulation du numérique, constitue une ingérence inacceptable dans les choix démocratiques européens.

Sous couvert de défendre la « liberté d’expression », Washington cherche en réalité à protéger les intérêts des grandes multinationales du numérique, en contestant toute tentative de mise en cause de leur pouvoir économique, politique et culturel. Cette offensive vise directement le cadre européen de régulation des plateformes numériques, et notamment le Digital Services Act (DSA).

Le Parti communiste français rappelle que :

  • la régulation des plateformes numériques est légitime, nécessaire et urgente pour lutter contre la désinformation, la haine en ligne, l’évasion fiscale, l’exploitation des données personnelles et la mise sous tutelle du débat démocratique par les GAFAM ;
  • aucune puissance étrangère n’a à dicter au peuple français les règles qu’il se donne pour protéger ses droits fondamentaux.

La régulation européenne actuelle demeure insuffisante. Le DSA constitue un premier pas, mais il ne remet pas réellement en cause la domination structurelle des grandes plateformes, ni leur capacité à orienter les contenus, capter la valeur produite et imposer leurs règles aux citoyens comme aux États.

Face à cette situation, le PCF défend la nécessité :

  • d’aller beaucoup plus loin dans la maîtrise publique et démocratique du numérique ;
  • de renforcer les obligations des plateformes, en matière de transparence des algorithmes, de respect des droits sociaux et de pluralisme de l’information ;
  • de construire de véritables alternatives publiques et coopératives aux monopoles privés du numérique.

Les pressions exercées aujourd’hui par l’administration américaine montrent précisément pourquoi une régulation renforcée est indispensable : parce que le numérique est devenu un enjeu de souveraineté démocratique, de libertés publiques et de justice sociale.

Le numérique doit être au service des peuples, et non des intérêts des multinationales ou des stratégies de puissance. Pour cela, le PCF appelle les institutions européennes et le gouvernement français à ne céder à aucune intimidation, à engager une nouvelle étape de régulation ambitieuse, et à se donner enfin les moyens de construire notre destin économique et industriel non plus seulement dans une alliance "occidentale" qui nous place en position vassale vis-à-vis des Etats-Unis d'Amérique, mais bien en coopération avec l'ensemble des peuples du monde.

Paris, le 24 décembre 2025

Parti communiste français

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24 décembre 2025 3 24 /12 /décembre /2025 10:42
Lettre des députés communistes et du groupe GDR à l'Assemblée Nationale: non la paix ne sera jamais au bout des canons
Lettre des députés communistes et du groupe GDR à l'Assemblée Nationale: non la paix ne sera jamais au bout des canons
Lettre des députés communistes et du groupe GDR à l'Assemblée Nationale: non la paix ne sera jamais au bout des canons
Lettre des députés communistes et du groupe GDR à l'Assemblée Nationale: non la paix ne sera jamais au bout des canons
Lettre des députés communistes et du groupe GDR à l'Assemblée Nationale: non la paix ne sera jamais au bout des canons
Lettre des députés communistes et du groupe GDR à l'Assemblée Nationale: non la paix ne sera jamais au bout des canons
Lettre des députés communistes et du groupe GDR à l'Assemblée Nationale: non la paix ne sera jamais au bout des canons
Lettre des députés communistes et du groupe GDR à l'Assemblée Nationale: non la paix ne sera jamais au bout des canons
La lettre de décembre des députés communiste. 
 Nos camarades députés communistes et ultramarins progressistes membres du groupe de la Gauche Démocrate et Républicaine à l’Assemblée Nationale publient chaque mois une lettre d’information destinée à rendre compte de leur action et de nos positions.
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24 décembre 2025 3 24 /12 /décembre /2025 08:34
L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38 - actuellement en salle

L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38 - actuellement en salle

Kleber Mendonça Filho, réalisateur de « l’Agent secret » : « La nostalgie de la dictature, c’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens »

Doublement primé à Cannes, le quatrième long métrage de fiction de Kleber Mendonça Filho suit, dans le Brésil dictatorial de 1977, le parcours clandestin de Marcelo, pourchassé par des policiers corrompus.

Michaël Mélinard - L'Humanité, 16 décembre 2025 

Kleber Mendonça Filho, cinéaste de la mémoire et de l’oubli, a fait de Recife, capitale du Pernambouc, le cœur battant de son cinéma. Cette région mal aimée de l’élite brésilienne occupe le cadre comme pour contrer la ligne de démarcation tracée entre le nord et le sud du pays par l’un des personnages maléfiques de l’Agent secret, son nouveau long métrage. Avec un tel titre, le réalisateur brouille les pistes. Au film d’espionnage envisagé, il préfère un polar métaphorique et fantastique, une chasse à l’homme remplie d’ambivalence carnavalesque, mêlant fête et mort dans le Brésil de 1977.

Le héros porte un nom d’emprunt, Marcelo (Wagner Moura). Caché dans une communauté de réfugiés, il fuit un passé mystérieux qui ne passe pas pour des poursuivants à la fois flics et voyous. En même temps, il cherche ses origines, sur les traces de sa mère inconnue, et tente de s’inventer un futur en retissant les liens avec son jeune fils, jusque-là élevé par ses grands-parents.

Comme en témoigne une séquence d’ouverture impressionnante dans une station-service, Kleber Mendonça Filho filme un Brésil gangrené par la corruption. Ici règnent l’impunité des puissants et les vérités alternatives relayées par une presse que ne renierait pas Jair Bolsonaro. Kleber Mendonça Filho n’a certes pas décroché la Palme d’or. Son Agent secret est néanmoins l’autre grand vainqueur du dernier Festival de Cannes, d’où il est reparti avec le prix du meilleur réalisateur et celui du meilleur acteur, attribué au lumineux Wagner Moura.

Votre film se situe essentiellement dans le Brésil de 1977, mais certaines thématiques, comme la violence et la corruption de la police ou la justice de classe, semblent renvoyer à une époque plus contemporaine. Que raconte votre film du Brésil d’aujourd’hui ?

Kleber Mendonça Filho

cinéaste

Le temps piège les gens. C’est très cohérent avec la manière des Brésiliens de faire avec la dictature. Ils préfèrent ne plus y penser parce qu’ils trouvent l’idée déplaisante, préfèrent parler du futur ou de choses plus agréables. On m’a souvent dit que l’Agent secret était un film sur la mémoire.

Je suis de plus en plus convaincu qu’il parle d’oubli et d’amnésie. La présidente Dilma Rousseff, injustement destituée en 2016 et torturée dans les années 1970, a mis en place un comité « vérité et réconciliation ». Quand Bolsonaro est arrivé au pouvoir, il s’est empressé de le supprimer en ajoutant une de ses citations inoubliables : « Seuls les chiens cherchent les os. »

Le cinéma est un fantastique outil pour la mémoire. Notre pays regorge de poésie, de beauté mais aussi de laideur et de tensions. Il aurait été incohérent avec ce film qui se déroule en 1977 d’ignorer ce contexte historique.

En achevant Portraits fantômes, un film d’archives, j’ai compris qu’en s’étant nourri de nombreuses images du passé, il constituait une nouvelle archive. Observer cette période est important car nous avons récemment assisté au retour d’une certaine nostalgie de la dictature, un sentiment que je pensais révolu. C’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens.

Comment expliquez-vous l’omniprésence du cinéma populaire dans vos films ?

La culture, la littérature, la musique, le cinéma font partie de notre vie. La création artistique mondiale trace des empreintes du temps avec les personnes croisées, connues, appréciées ou aimées mais aussi avec la culture qui a marqué notre vie.

Quand j’étais petit, dans les années 1970, les salles de cinéma étaient nombreuses dans le centre-ville. Ils étaient comme des repères géographiques et culturels. J’ai découvert la Malédiction (de Richard Donner, 1976 – NDLR), dont un extrait figure dans l’Agent secret, bien avant de voir véritablement le film, grâce à son affiche ou aux photos exposées devant le cinéma. J’avais peur de regarder ces supports hyperspectaculaires de la Malédiction et des Dents de la mer (de Steven Spielberg, 1976 – NDLR).

Le générique indique que le film a généré 1 200 emplois directs et indirects. Cette indication répond-elle aux attaques contre le cinéma dans votre pays ?

Il est incroyable que des gens ne comprennent toujours pas que la culture est un élément de l’économie. Non seulement des gens sont employés pour la recherche, la préproduction, la production, la postproduction ou la distribution mais en plus, leur travail permet à d’autres personnes de se nourrir. Ce message à la fin du film a un effet éducatif.

L’Agent secret a été distribué dans 94 pays. Il a été vu par 900 000 personnes au Brésil et a généré beaucoup de choses positives. Le soutien public à la production culturelle au Brésil est inscrit dans notre Constitution, ce qui est une excellente chose. Il est à nouveau soutenu par Lula et le gouvernement, qui ont compris que le cinéma était une chose importante pour l’image du pays.

Pourquoi utilisez-vous le flash-back et le flashforward ?

Sans l’inclusion du présent, le film serait presque plat, en 2D. Lorsque la perspective du futur nourrit le passé ou que ce passé s’imprègne du présent, le film passe en quelque sorte en 3D. Si notre conversation trouve une place dans les archives, elle aura dans quarante-huit ans une valeur singulière, très différente de la date de publication de cet entretien. Il s’y ajoutera le poids du temps et de l’histoire.

Cela peut paraître cérébral mais j’essaie surtout d’amplifier la résonance de l’histoire. On peut être très impliqué dans le Brésil de 1977 et s’apercevoir après coup qu’il ne représente qu’une parenthèse dans le temps. Des personnes sont mortes et la vie a continué. C’est triste, mais c’est aussi la manière dont le monde fonctionne.

Une historienne par laquelle nous découvrons un pan de la vie de Marcelo décide, contre l’avis de son université, de conserver des archives. En quoi ces actes de résistance permettent à votre pays de lutter contre le révisionnisme ?

Il est très important de ne pas seulement considérer l’histoire comme un beau tableau du passé mais de réfléchir à ce qu’elle signifie, à ce que nous pouvons et devons en faire. C’était déjà ce dont parlait Walter Salles dans son très beau film Je suis toujours là et ce dont parle l’Agent secret.

 

Kleber Mendonça Filho, réalisateur de « l’Agent secret » : « La nostalgie de la dictature, c’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens » - Interview du réalisateur primé à Cannes par Michaël Melinard dans L'Humanité du 16 décembre 2025
« L’Agent secret », de Kleber Mendonça Filho, faux film d’espionnage et véritable œuvre de mémoire

Pour sa troisième participation à la compétition, le Brésilien Kleber Mendonça Filho revisite une nouvelle fois la ville de Recife. Cette fois, il situe son récit dans les années 1970 avec un homme contraint de se cacher.

Michaël Mélinard  18 mai 2025 - L'Humanité

Depuis les Bruits de Recife (2012), son premier long métrage, Kleber Mendonça Filho reconstitue l’histoire de sa ville natale du nord du Brésil. Ces récits ont à voir avec les violences sociale et politique, la corruption, et se déploient souvent sur plusieurs époques dans une atmosphère sensuelle qui lorgne volontiers le cinéma fantastique.

Déjà Aquarius (2016), porté par l’immense Sonia Braga, effectuait des allers-retours entre 1980 et les années 2010 pour dresser le portrait d’une femme en rémission d’un cancer. Bacurau (2019) s’inscrivait dans un futur proche pour évoquer un village éponyme disparaissant des cartes quelques jours après la mort de sa matriarche. Dans un geste similaire, l’Agent secret, son quatrième long métrage de fiction, explore la mémoire douloureuse de son pays à l’instar de Je suis toujours là (2024) de son compatriote Walter Salles.

Un drame historique et social

Un travail délicat à accomplir après la présidence révisionniste de Jair Bolsonaro dans un pays où une loi d’amnistie offre une immunité aux tortionnaires de la dictature militaire (1964-1985). Mais de politique, il n’est pas directement question dans l’Agent secret. Si son titre peut laisser croire à un film d’espionnage, c’est plutôt dans le drame historique social qu’il se situe.

En 1977, dans une station-service, un cadavre recouvert d’un carton gît au sol. Un homme intrigué arrête sa Coccinelle jaune. Le pompiste lui explique que le trépassé, abattu par son collègue, n’a eu que ce qu’il méritait. Comme par miracle arrive une voiture de police. Mais les agents snobent la dépouille pour contrôler Marcelo (Wagner Moura), le quidam venu prendre de l’essence. Un début de voyage en Absurdie. La suite explique l’attitude policière. Tout est en règle et pourtant, l’un des représentants de la loi invite Marcelo à faire un don. Il s’en tire en lui donnant des cigarettes. Bienvenue dans le système de corruption.

Ce n’est que le début mais déjà, le cinéaste impose sa patte avec une image vintage en Cinémascope et un arrière-plan surexposé. Marcelo devient le ciment d’une histoire où les fils du récit ne se dénouent que sur le tard. Tout juste comprend-on rapidement qu’il est père de famille, veuf, et doit vivre sous une fausse identité pour échapper à ses poursuivants.

Comme un paradoxe, sa couverture professionnelle passe par un centre de délivrance de papiers d’identité où il a obtenu un poste dans l’espoir de retrouver des traces de sa mère. Mais il fait surtout la rencontre d’Euclides (Roberio Diogenes), un flic ripou et vulgaire qui s’amuse en lisant le lourd bilan (91 morts) du carnaval.

Le cinéaste brésilien s’épanouit dans un cinéma de la digression

De retour pour la troisième fois en compétition à Cannes, deux ans après avoir présenté en séance spéciale Portraits fantômes, un documentaire en forme d’essai cinématographique sur l’architecture et les cinémas de Recife, le cinéaste brésilien s’épanouit dans un cinéma de la digression. Un parti pris qui donne certes un récit parfois foutraque mais lui permet de brasser large. Et c’est heureux tant il a à dire sur sa ville et ses habitants.

Dans un rapport ambivalent à Recife, il mêle charme, inégalités sociales, mépris de classe – telle la séquence où une notable, responsable de la mort de la fille de sa bonne, est reçue avec tous les égards par les policiers pendant que son employée se voit violemment refuser l’entrée –, liens avec l’Afrique – représentés par deux réfugiés angolais – et la richesse des relations entre les générations.

On peut certes regretter certaines intrusions maladroites du fantastique dont le kitsch assumé ne fonctionne pas toujours. Si la présence d’un drôle de chat à deux têtes convainc, une jambe coupée tout droit sortie d’un mauvais remake des Dents de la mer donnant des coups à des couples en pleins ébats est moins heureuse.

Mais avant tout, il y a la mémoire contrariée et effacée, matérialisée par la disparition des mères biologiques (celle du héros et de son fils). En dépit de ces absences et de tous les fantômes du passé, Mendonça Filho se veut optimiste. Car il y a l’art populaire avec le cinéma (vécu dans la nostalgie avec des bobines, un projectionniste et des films comme l’Exorciste, Shining et ceux de Belmondo), le sexe qui se pratique à la vue de tous, dans les parcs, les salles obscures et même sur le lieu de travail et le carnaval, moment où tout semble permis. Comme si, même dans la dictature, la fête et la jouissance devenaient face à la violence d’un système des actes de résistance et des pulsions de vie.

L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38

 

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