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11 août 2026 2 11 /08 /août /2026 09:01
A lire - L'Orientaliste. Une vie étrange et dangereuse, du journaliste et historien américain Tom Reiss (Phébus Libretto, 2010)
A lire - L'Orientaliste. Une vie étrange et dangereuse, du journaliste et historien américain Tom Reiss (Phébus Libretto, 2010)
Cette histoire est tellement incroyable que je me suis longtemps demandé si Lev n’était pas un personnage de roman plutôt qu’un romancier et personnage célèbre en son temps...
Se lisant comme un roman vrai et d'aventure du XXe siècle, une fascinante et passionnante biographie par le journaliste et historien américain, Tom Reiss, qui avait aussi écrit "Dumas, le comte noir", raconte l'énigme Lev Nussimbaum (1905-1942).
Son enquête tout en écrivant la vie de son personnage, se décrit elle-même également, elle qui s'étale sur plusieurs années de recherche dans les archives, de voyage, de rencontres avec les témoins, avec notamment un fascinant chapitre sur le dernier descendant de la dynastie ottomane, marié à une princesse d'Afghanistan liée au dernier roi d'Afghanistan, dans son appartement à New-York.
C'est l'histoire d'un romancier dont la vie est elle-même un roman héroïque, tragi-comique et finalement définitivement noir, assis sur le volcan des révolutions rouges et brunes du XXe siècle.
Sous le titre "L'Orientaliste. Une vie étrange et dangereuse", Tom Reiss, consacre donc cette enquête au long cours, très ambitieuse dans sa restitution grand angle, inscrivant le personnage dans un contexte politique et culturel formidablement restitué (on apprend énormément de choses!) au très extravagant, brillant et contradictoire Lev Nussimbaum (1905-1942), alias Essad Bey, alias Kurban Saïd, juif d’Azerbaïdjan, fils d'une révolutionnaire marxiste russe, qui fréquenta Staline et Lénine, et d'un magnat du pétrole de Bakou né à Tiflis (Tiblissi, Géorgie) une célébrité littéraire et mondaine en Allemagne, en Italie, en France et aux États-Unis dans les années 30, l’auteur du roman "Ali et Nino", une merveilleuse histoire d'amour ayant pour théâtre les rives de la Caspienne entre première guerre mondiale et révolutions.
Tom Reiss parvient à tirer de l’oubli ce romancier de talent (parait-il, je ne l'ai pas encore lui), célébré de son temps, très prolifique, et cet essayiste influent, se voulant orientaliste et se sachant profondément anticommuniste, un régime qu'il a fui après la révolution bolchevique dans le Caucase, en Asie Centrale, puis en France et en Allemagne, jusqu'à devenir un sympathisant du fascisme et même du nazisme, auteur de biographies du tsar, de Staline, de Mahomet, d'essais dénonçant les crimes de la Guépéou et du Stalinisme, d'essais culturels sur l'Asie Centrale et la culture musulmane.
" Je suis mahométan, monarchiste et oriental ", proclamait en 1934 Essad Bey à un journaliste du New York Herald Tribune venu l'interviewer à Vienne. Le jeune auteur, dont les ouvrages sur l'Orient et la Russie avaient acquis une renommée mondiale, posait alors en costume caucasien, le sabre à la ceinture.
Comment Lev Nussimbaum (1905-1942), un juif d'Azerbaïdjan ayant fui Bakou devant l'arrivée des bolcheviks, est-il devenu Essad Bey, prince musulman, flamboyante figure des milieux interlopes du Berlin de Weimar, puis Kurban Said, auteur des romans "Ali et Nino" et "La Fille de la Corne d'Or" ? Comment a t-il pu s'acoquiner avec des intellectuels fascistes et nazis allemands, italiens, américains? Comment a t-il pu se lancer dans une biographie de Mussolini qu'il avait rêvé officielle?
Comment, en brouillant les pistes sur ses origines et en jouant avec ses identités, a-t-il pu échapper aux premières persécutions antisémites en Allemagne et en Italie?
C'est le parcours de ce personnage hors du commun que retrace à la suite de 5 années de recherche Tom Reiss dans "L'Orientaliste", de l'Asie centrale à l'Italie en passant par Paris des années 20, Constantinople, Berlin et New York, à travers les bouleversements de la première moitié du XXe siècle.
Il brosse le portrait magistral d'un homme qui, dans la grande tradition des orientalistes, trouve dans un Orient rêvé une issue à la violence du monde moderne.
Au terme d'une enfance de riche en Azerbaïdjan, marqué par la tragédie du départ puis du suicide de sa mère, Lev Nussimbaum prend le chemin de l’Orient lorsque, fuyant Bakou en 1918, il trouve momentanément refuge au Turkestan et en Perse.
De retour à Bakou lors de la brève indépendance de l’Azerbaïdjan, Lev Nussimbaum reprend le chemin d'un exil définitif au lendemain de la soviétisation.
Plusieurs étapes jalonnent son parcours : à Constantinople en 1921, où il se fond dans la foule cosmopolite et bigarrée des réfugiés de l’Empire russe ; à Paris où les revenus des « âmes mortes », les concessions pétrolières de Bakou qui trouvaient encore des acheteurs, permettent aux Nussimbaum de mener grand train ; à Berlin où il poursuit des études de turc et d'arabe et se convertit à l'Islam, lui qui mène en parallèle des études au lycée dans un établissement d'élite pour immigrés russes, en majorité juifs.
Le juif orientaliste aux allures de dandy devient sous le nom d?'Essad Bey un spécialiste controversé de l’Orient.
Gravitant dans les milieux antibolcheviks, Lev Nussimbaum fréquente alors, sans toutefois complètement adhérer à ses idées, les rassemblements du mouvement des Jeunes-Russes ("Mladoross"), il y croise la sœur de Nabokov (le futur écrivain, fils d'un dirigeant politique russe centriste de premier plan assassiné à Berlin  faisant lui ses études à Londres).
Influencé par les ligues, puis par « l’esprit des années 1930 », ce mouvement est un amalgame éclectique de la plupart des courants idéologiques européens de l’entre-deux-guerres : avec pour devise « le Tsar et les soviets », pour programme une « monarchie sociale » personnifiée par le grand duc Cyrille dans le cadre d"un « empire fédéré », il procède d'une idéologie composite où se côtoient monarchisme, corporatisme, « national-bolchevisme », patriotisme et orthodoxie.
Que Lev Nussimbaum se soit mis, à partir de 1936, à entretenir des relations suivies avec « un groupe de fascistes "libéraux" qui avaient gardé une grande influence auprès de Mussolini », qu"il ait été recommandé à Mussolini par Giovanni Gentile pour devenir le biographe officiel du Duce sont des faits que Reiss, qu'il ait été protégé par Ezra Pound, intellectuel et écrivain nazi, sont des faits étonnants qu'explique Tom Reiss en brossant un tableau magistral de l'époque, non dénué de partis-pris idéologiques discutables, notamment anti-communistes quand il dénonce les prétendues collisions entre les communistes allemands et les nazis, après avoir pourtant bien exposé la répression par les sociaux-démocrates de droite du mouvement spartakiste appuyée sur les corps francs d'anciens combattants proto-nazis.
Atteint de la gangrène, Essad Bey, le juif musulman, conservateur radical, s'éteint prématurément à Positano sur la côte italienne en 1942.
 
I.D
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