Si la clientèle « long-courrier » et les catégories sociales supérieures sont au rendez-vous pour cette saison estivale, les autres doivent piocher comme jamais dans leur épargne ou raboter sur les extras pour s’offrir un répit qui n’a jamais été aussi court. Dépourvu de politiques publiques, l’État est aux abonnés absents.
La saison s’annonce belle pour la « destination France ». Selon la dernière note flash de conjoncture publiée fin juin par l’agence de développement du tourisme Atout France, le début d’année a été solide, grâce aux 23 milliards d’euros de recettes cumulées sur les quatre premiers mois (+ 7,4 % par rapport à 2025). Merci aux « clientèles européennes de proximités et nord-américaines ». Et pour cet été, « l’attractivité de la France reste forte, en particulier auprès des clientèles long-courriers ».
Tout va donc bien pour l’industrie du tourisme. En revanche, tout ne va pas pour le mieux pour le droit aux congés payés. Quatre-vingt-dix ans après leur invention par le Front populaire, quatre-vingts ans après la mise en place du droit au départ par les lois sociales d’après guerre, tous les indicateurs sont au rouge.
Si 65 % des Français citent les congés payés comme la loi sociale la plus importante, juste derrière la création de l’assurance-maladie, selon le dernier baromètre Ipsos pour le Secours populaire, un quart de la population n’en profitera pas cet été. Et, même parmi les trois-quarts qui partiront, ils seront de plus en plus nombreux à le faire au prix de sacrifices toujours plus grands.
Un budget de 1 530 euros en moyenne
Ainsi, un Français sur trois a déjà dû renoncer à des vacances ces quatre dernières années pour des raisons
financières. Un quart n’a pu partir qu’en se serrant la ceinture dans les mois précédents. Cette tendance de fond, scrutée régulièrement par le Secours populaire, s’amplifie cette année dans les intentions de départ pour cet été, analysées par l’Ifop pour Alliance France tourisme (think tank des entreprises du tourisme).
« L’été 2026 confirme un net ralentissement des départs », note l’étude. 68 % des Français prévoient de s’en aller au moins une semaine (-9 % par rapport à 2025). « Mais seuls 37 % se déclarent certains (de le faire), contre 50 % l’an dernier, traduisant une montée de l’incertitude ».
« Le départ en vacances devient un marqueur social de plus en plus structurant »
Extrait de l’étude d’Alliance France tourisme
L’incertitude est bien sûr liée au contexte international et à ses conséquences sur les frais de transport. Ce phénomène conjoncturel renforce une évolution plus structurante : « 84 % des catégories aisées envisagent de partir, contre seulement 58 % des catégories modestes, confirmant que le départ en vacances devient un marqueur social de plus en plus structurant », souligne l’Alliance France tourisme.
Certes, toutes les catégories sociales ont prévu de rogner leur budget vacances, qui s’établira à 1 530 euros en moyenne (-150 euros par rapport à 2025). Mais 35 % devront se contenter de moins de 1 000 euros. Et même si presque tout le monde (86 %) va devoir puiser dans son bas de laine, l’inégale capacité à épargner renforce les inégalités sociales face au droit au départ.
Pour préserver une respiration estivale, les plus modestes se montrent inventifs. Parmi la moitié des Français qui doit comprimer son budget, 61 % vont jouer sur la durée ou la fréquence des séjours, 60 % sur les dépenses sur place et 47 % sur la recherche d’offres moins coûteuses. Les destinations françaises de proximité sont privilégiées (71 %), joignables en voiture personnelle (68 %). Les recours aux hébergements gratuits (famille, amis) ou aux campings plus accessibles sont plébiscités, aux dépens relatifs des plateformes de réservation en ligne (-4 %).
Crédit à la consommation et aide de proches
Et, si ça ne suffisait pas, 14 % des vacanciers de cet été feront appellent à un coup de pouce financier extérieur : 9 % utiliseront un paiement fractionné ; 3 % un crédit à la consommation et 2 % une aide des proches, selon l’observatoire du tourisme du groupe bancaire BPCE.
Le pouvoir de partir est corrélé au pouvoir d’achat. En période d’attrition salariale (la France n’a toujours pas totalement rattrapé la perte de pouvoir d’achat liée à l’inflation post-covid et à la crise énergétique de 2022, selon Indeed, un site d’annonces de recherche d’emploi), le droit au congé trinque doublement. Car, parmi les 10 millions de personnes qui ne peuvent pas partir pour raison financière, la moitié n’est en fait jamais partie.
86 % d’entre eux avaient des parents qui eux non plus ne partaient jamais. Or, comme le souligne Émilie Schaf, du Secours populaire, « le départ en vacances, ce n’est pas rien : c’est se libérer d’un quotidien qui emprisonne. Avec nos Journées des oubliés des vacances, nos Journées bonheur pour les familles, nous travaillons contre le « je n’ai pas droit » Il faut cinq générations pour sortir de la pauvreté qui assigne à résidence. On aide les gens à sortir de ce schéma familial ».
D’autant que les offres du marché du tourisme et ses promesses renouvelées de baisse des tarifs, grâce à une mise en concurrence des opérateurs entre eux pour démocratiser les vacances, c’est bien souvent un leurre. « Les prix des hébergements ont augmenté deux fois plus vite que l’inflation depuis le Covid, note ainsi Gille Caire, maître de conférences à l’université de Poitiers. Cela s’explique par la hausse des coûts plus marquée dans les services, mais aussi par la montée en gamme des opérateurs, par le pilotage des prix avec les outils du yield management (ajustement des prix en fonction de la demande – NDLR) pour maximiser la profitabilité, ainsi que par la concentration des chaînes hôtelières et la fusion des sociétés gestionnaires de camping. Face à ces dynamiques, le pouvoir d’achat touristique s’est érodé, encore plus en août où les tarifs s’envolent. Les familles avec enfants scolarisés se retrouvent notamment de plus en plus coincées, certaines n’hésitant plus à partir en période scolaire. »
Quant aux opérateurs associatifs du tourisme social, acteurs historiques de la démocratisation des vacances, ils sont pris dans un redoutable effet ciseau (hausse des coûts-disparition des aides d’État, chute du soutien des collectivités et des comités d’entreprise) qui les oblige pour certains à réduire la voilure et à jouer la montée en gamme afin d’accueillir aussi les publics plus solvables.
« Beaucoup d’opérateurs, y compris proches de nous, ont voulu aller vers le 4-étoiles, investissent dans des jeux, des piscines et dans les prix tout compris pour garder leur clientèle dans leurs centres, relève Martine Pinville, présidente de Villages vacances famille. Nous, nous allons à l’encontre du mouvement global du marché. On a fait le choix de la raison, de rester au 3-étoiles pour accueillir tout le monde, permettre un bon accueil aux personnes en situation de handicap, aux vacanciers à faibles ressources, en proposant des tarifs qui tiennent compte du quotient familial. Et nos centres de vacances font vivre le territoire sur lesquels ils sont implantés », s’enorgueillit-elle.
Dans tout ce paysage déstructuré où chacun fait ce qu’il peut ou veut, manque un éminent intervenant… Aux abonnés absents : l’État. « Ce qui a été poussé depuis 2000, c’est une politique d’attractivité de la destination France, avec des moyens financiers très limités et une volonté politique très faible au niveau national, où il reste toujours plus prestigieux de parler d’industrie que de tourisme », décrypte Gilles Caire.
Ni les aides au départ portées par les caisses d’allocations familiales, ni les programmes de soutien à destination des jeunes, des seniors et des structures de l’économie sociale et solidaire, proposés par l’Agence nationale des chèques vacances sur ses fonds propres, ni les subventions et délégations des collectivités locales aux finances rabotées par l’État ne suffisent plus à faire maintenir l’illusion qu’une stratégie publique est en place.
« L’aspiration au temps libre, à souffler, est une vraie nécessité pour les jeunes générations, d’autant que les conditions de travail se sont durcies et que le management est destructeur. Il faut structurer cette aspiration. Pourquoi ce qui a été possible sous le Front populaire en 1936 et après guerre dans une France à reconstruire ne serait pas possible aujourd’hui ? » demande Michèle Demessine, présidente de l’Unat (qui fédère les associations de tourisme social). Le tourisme social est prêt à un partenariat renouvelé avec l’État. « On a dix ans devant nous pour moderniser notre parc et développer notre offre », abonde l’ancienne secrétaire d’État au tourisme. Après ? Il sera trop tard.
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