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Deux événements concomitants, intimement liés, ont marqué la semaine passée. Le premier est le sinistre anniversaire de la reprise du pouvoir en Afghanistan par les talibans. Depuis un an, ils y font régner la terreur et contribuent à amplifier une pauvreté absolue. Ils cultivent la haine contre la culture et l’émancipation. Ils emprisonnent physiquement, psychologiquement, socialement les femmes et les jeunes filles jusque dans la geôle vestimentaire, grillagée, barbare et féodale, qu’ils leur imposent. Le deuxième événement s’est déroulé à New York. Alors que l’écrivain Salman Rushdie s’apprêtait à tenir une conférence sur l’une des plus belles créations humaines, la littérature, il a été victime d’une tentative d’assassinat au couteau. À cette heure, selon les informations provenant de son entourage, ses jours ne semblent plus en danger, mais il semble que Salman Rushdie aura de nombreuses séquelles de cette attaque sauvage. Nous lui souhaitons le meilleur rétablissement possible.
Ces deux événements relèvent de la même absurde logique de l’islamisme intégriste. Celui-là même dont des millions de musulmans sont les victimes au quotidien. Dans les deux cas, c’est la culture, le savoir, l’éducation, l’imaginaire qu’on tue. Dans les deux cas, c’est au nom d’un dieu, la négation de l’être humain et la glorification de la mort.
À Kaboul, une manifestation de femmes devant le ministère de l’Éducation nationale pour le droit au travail et à la santé a été violemment dispersée en à peine quelques minutes.
Les gardiens du temple djihadiste les ont pourchassées, les ont battues à coups de crosse. À New York, un même bras armé par le fanatisme et l’obscurantisme poignardait le grand écrivain.
Ces coups de poignard sont de nouvelles entailles contre la liberté de penser, d’écrire, de publier, de parler. Les mêmes poignards de haine ont ôté la vie à Samuel Paty, au père Jacques Hamel et à Daniel Pearl. Le même fanatisme a tué nos amis de Charlie Hebdo.
Ces crimes sont l’expression barbare de la négation de l’être humain, de son rapport aux autres, de sa volonté et sa liberté de s’informer, de comprendre, de s’exprimer, d’aimer.
Celui qui, à New York, a brandi ce poignard pour le plonger dans la chair de Salman Rushdie n’a jamais lu aucun de ses livres. Encore moins, Les versets sataniques qui ont servi depuis une trentaine d’années à déclencher une série de manifestations et d’assassinats de traducteurs, d’éditeurs, de journalistes.
La première manifestation contre cet ouvrage a eu lieu le 12 février 1989 au Pakistan. Elle était organisée par ceux-là mêmes qui aujourd’hui constituent le mouvement islamique des talibans en Afghanistan. Ceux auxquels les États-Unis ont fait place nette il y a un an, dans une fuite honteuse, abandonnant les Afghans à leur funeste sort.
C’est en découvrant cette manifestation que l’ayatollah Khomeiny condamnait à mort Salman Rushdie et appelait à le tuer. Non pas que le livre lui ait déplu : il ne l’a pas lu. Sa fatwa n’avait pour seul objectif que de redorer son blason au moment où son étoile pâlissait. Rien à voir donc avec le contenu du livre lui-même, mais tout à voir avec une lutte politique au sein de l’Iran et plus largement d’une lutte politique au sein de l’islam politique. La dénonciation des Versets sataniques était pour lui le moyen de tenter de se transformer en chef de l’Orient islamique. C’est au nom de son projet personnel que les services de l’État iranien pourchassent Rushdie de par le monde tout en appelant les faibles d’esprit, les criminels, les obscurantistes à exécuter sa sentence. Est-ce que le meurtrier de la semaine dernière a agi avec ce décret religieux en tête ? Il semblerait que oui.
On ne peut que regretter qu’à l’époque un cordon politique protecteur n’ait pas été érigé autour de Salman Rushdie et de son œuvre. Tant de chefs d’État, de personnalités de différentes obédiences, de responsables religieux jusqu’au Vatican, d’écrivains et d’intellectuels ont trop banalisé cette abominable sentence, cet appel au meurtre en soutenant l’idée qu’il s’agissait d’un blasphème.
Blasphème ? De la part d’un ami de l’islam, celui de son enfance indienne qu’il défendait. « Cette pensée musulmane large d’esprit », disait ce défenseur du Coran qu’il souhaite voir interprété au vent frais des Lumières. Un islam vivant, donc ouvert aux interrogations, argumentations voire controverses. C’est cette ouverture qui parcourt la riche œuvre de Salman Rushdie. Que le chef d’une théocratie puisse condamner ainsi à mort un homme, citoyen britannique, né en Inde sans soulever de protestations défie les universelles valeurs.
Au-delà de la censure, il s’agissait d’une violation de la légalité internationale, un acte de banditisme d’État. Un acte de terrorisme d’État. Ce que le sectarisme, l’obscurantisme condamnait ce n’était pas simplement une opinion, ni seulement la liberté d’expression, mais une œuvre. Une œuvre romanesque. Un roman qui mêle fictions et pensées critiques, en reprenant le travail intellectuel de grands chercheurs musulmans. Les versets sataniques ne sont pas une énonciation et encore moins une dénonciation, mais une fiction d’où jaillit plusieurs voix narratives, un tissage et un détricotage de contradictions, un travail d’angles aigus, pointus pour décrypter, soulever la réalité, celle que l’auteur a vécu avec l’émigration.
Loin d’être lointaine ou exotique, l’auteur à partir de son expérience fait sentir combien l’immigration bouleverse les vies, agite les contradictions de ce monde. Les versets sataniques font mesurer la richesse de la diversité humaine, la pluralité des cultures qu’elle insuffle, ses entrelacements, ses chocs aussi.
Ce roman fait ré-émerger l’histoire profonde. Celle de l’empire arabo-musulman dont les interdits mortifères ont précipité la chute entre le 11e et le 13e siècle. En reprenant ce travail d’intellectuels musulmans du Moyen-Âge, par l’écriture d’une fiction, Salman Rushdie nous fait comprendre que le monde musulman n’est ni un bloc uniforme ni figé dans la pierre. Son roman projette le vieux et souvent douloureux conflit qui depuis des siècles met en tension la littérature et la religion, la littérature et les affaires politiques. Rien donc à voir avec un quelconque blasphème ! L’œuvre de Salman Rushdie est souvent une mise en abîme, une mise en perspective des questions liées à l’identité. Qu’il s’agisse de l’identité nationale, de l’identité ethnique, de l’identité religieuse bref ce qui fait le miel de tous les fondamentalistes et extrémistes réactionnaires. Les adeptes de la fatwa décrétée contre Rushdie se recrutent dans ces cercles où l’ignorance et l’obscurantisme sont les deux mamelles de la bêtise humaine.
Ce même obscurantisme qui niait, il n’y a pas si longtemps les dérèglements climatiques, celui professé dans des cercles des droites extrêmes contre l’histoire ou la science ou encore ceux qui remettent en cause le droit à l’avortement et veulent perpétuer la soumission des femmes à un ordre patriarcal.
Nous souhaitons que Salman Rushdie s’en sorte au mieux, et qu’il puisse continuer à écrire, à créer, à parler. Nous souhaitons la plus grande solidarité combative aux côtés des Afghanes, les travailleuses, les intellectuels, les sportives en Afghanistan pour qu’elles puissent se libérer de leurs cages.
Marie-George Buffet, qui a été une excellente ministre des Sports, avec l’association qu’elle a créée, a depuis longtemps pris le parti de permettre aux sportives afghanes de pratiquer et concourir librement. Qu’elle puisse être entendue et soutenue, afin que les sportives afghanes puissent participer aux Jeux Olympiques à Paris en 2024.
Il ne faut pas qu’après nos larmes, à peine séchées, vienne à nouveau l’oubli.
La vigilance s’impose. Cela fait trente-trois ans maintenant que Salman Rushdie, infatigable éveilleur des consciences, est la cible d’une fatwa exigeant sa mise à mort.
Son combat, le combat pour la liberté, n’est jamais gagné. Il doit sans cesse occupé les esprits justes et forts.
C’est le combat pour la culture, pour la liberté d’écrire, de créer. C’est le combat pour la liberté de la presse et le droit des journalistes de faire leur travail qui doit être partout respecté.
Faut-il que ces ennemis de la liberté, qui pourchassent Salman Rushdie ou Talisma Nasreen, Ousmane Diarra, ou Nudem Durak et tant d’autres depuis si longtemps et martyrisent les femmes, soient à ce point, si dépourvus, si faibles d’esprit pour avoir ainsi peur de mots, de phrases, d’un livre, de la culture, de la création et de la littérature ?
La solidarité avec les Afghanes comme avec les Iraniennes, les Gazaouis, les Pakistanaises, les Irakiennes, les Kurdes et tant d’autres doit vivre et se développer. C’est le combat pour l’émancipation des femmes, d’apprendre, de travailler, de créer. Celui pour leur droit à disposer de leur corps, d’aimer librement, de donner naissance ou non.
Dans les deux cas, des actes forts sont nécessaires.
Les femmes afghanes pourraient, par exemple, recevoir le prix Sakharov du Parlement européen et être présentées à la candidature pour le prix Nobel de la paix.
Salman Rushdie pourrait être présenté pour le prix Nobel de littérature. Symbolique ? Peut-être ! Mais si fort que ces distinctions seraient partie intégrante d’un nécessaire rapport de forces pour protéger toutes celles et ceux qui vivent en permanence sous la menace et promouvoir la liberté. Nul ne peut être étranger au combat pour leur liberté, pour la liberté.
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Le capitalisme, c’est la guerre
Des guerres asymétriques de 1990 à 2020, à celles de haute intensité demain
de Nils Andersson
à l’heure où la Russie poursuit son invasion de l’Ukraine, dans ces quelques jours qui ont déjà coûté la vie à plusieurs milliers de militaires et à environ cinq cents civils, et ont vu plus de deux millions de réfugiés fuir dans les pays limitrophes, chacun se demande, avec un peu d’hébétude, comment nous avons pu en arriver là, tout en se rappelant, parfois avec une certaine gêne, que nous sommes moins émus vis-à-vis d’autres conflits qui se déroulent pourtant au même moment, dans la Corne de l’Afrique ou en Somalie, moins préoccupés par ceux que nous avons menés et qui se sont enlisés, comme en Libye ou au Sahel, moins accueillants, aussi, envers les réfugiés syriens ou afghans.
La lecture de l’ouvrage de Nils Andersson, paru l’année dernière, permet de replacer cet événement dans un contexte plus large, qui commence à la fin de la guerre froide et de l’opposition des deux blocs formés par les États-Unis et l’URSS, et propose un passage en revue dense, informé, précis, des diverses guerres qu’a connues le monde au cours de ces trente dernières années, en ce temps d’hégémonie du capitalisme.
Capitalisme et paix sont incompatibles
Alors que ce dernier se prétend porteur d’un monde de paix, qui serait rendu possible par l’avènement d’une économie de marché mondialisée, le constat est sans appel : non seulement la guerre n’a jamais cessé – depuis 1990, on décompte entre trente-cinq et cinquante conflits armés actifs chaque année – mais en plus le risque d’un retour aux guerres de haute intensité, menées avec des moyens de destruction et de tuerie démultipliés par les progrès technologiques tels que la robotisation, les réseaux ou l’intelligence artificielle, s’étendant à des champs de bataille autrefois préservés, le cyber espace et le domaine exo-atmosphérique, ou encore le corps humain (avec les « soldats augmentés », à l’aide des biotechnologies). Un chiffre est emblématique de cette situation inquiétante qui nous projette, presque directement, dans le pire des quatre futurs envisagés aux États-Unis, en 1997, dans un rapport du National Defense Panel : « Une détérioration de la conjoncture économique dans le monde, conjuguée à l’effondrement des institutions internationales. Des États-nations affaiblis, des organisations non étatiques et des coalitions se disputant des ressources qui se raréfient. Les alliances sont fluides, imprévisibles et opportunistes. » En 2018, les dépenses militaires mondiales se sont élevées à 1 774 milliards de dollars. On s’arme et se surarme sur tous les continents : outre l’inquiétude que cela devrait très largement susciter – qui a tout de même conduit à un appel de vingt-cinq États de l’ONU à interdire les « armes entièrement autonomes », appel qui s’est notamment heurté à l’opposition de la Russie –, il faut pointer du doigt la responsabilité des États marchands d’armes dans ce cycle fou de militarisation du monde.
« Un passage en revue dense, informé, précis, des diverses guerres qu’a connues le monde au cours de ces trente dernières années, en ce temps d’hégémonie du capitalisme. »
D’autres facteurs que la vente d’armes relèvent de la nature même du capitalisme : le nécessaire contrôle de l’accès aux ressources naturelles – ainsi, les principales réserves de pétrole et de gaz naturel (en dehors de la Sibérie) se trouvent au Proche-Orient ; la préservation de zones d’influence et la prévention de l’émergence d’un éventuel futur concurrent, par exemple par le biais de la reproduction de l’ancien ordre colonialiste, avec l’établissement de protectorats.
L’utilisation de « concepts de paix » pour justifier la guerre !
Si la paix est présente dans les discours des principaux acteurs de la communauté internationale ces dernières décennies, qui émaillent les pages du livre, c’est surtout sous la forme de concepts permettant de justifier des guerres : celui de « droit d’ingérence humanitaire », notamment, utilisé lors de la guerre du Golfe en 1990-1991, puis en ex-Yougoslavie, qui a plus répondu à des objectifs géopolitiques impérialistes qu’aux besoins humanitaires invoqués, et n’a à aucun moment pu empêcher les massacres annoncés qu’il était censé prévenir ; celui de « guerre préventive », pour justifier l’invasion de l’Irak ; celui, enfin, qui remplace le « droit d’ingérence humanitaire », la « responsabilité de protéger », qui fut au cœur de la guerre en Libye, avec le succès qu’on connaît trop bien : 30 000 à 50 000 morts, nombre qui continue à augmenter ; une explosion de tous les trafics, de drogue, d’armes et d’esclaves, qui en font la base arrière et le dépôt d’armes des mouvements salafistes de Syrie et d’Afrique de l’Ouest ; une guerre civile où s’affrontent des clans armés ; une ingérence continue de la France, qui a apporté son soutien militaire au clan du général Haftar, comme de la Russie et de la Turquie.
Pour un droit d’ingérence des peuples
Nils Andersson ne prône pas de rester inactif face à des États qui perpétreraient des crimes de guerre ou prendraient l’initiative d’attaques contre d’autres nations ou peuples. Il propose un droit d’ingérence à opposer au droit d’ingérence humanitaire, celui des peuples, contre « les pouvoirs politiques, économiques, financiers, militaires qui imposent leur domination », et prône, contre l’imposition de la guerre comme seule voie de négociation, une démarche pour résoudre les situations de crises combinant forces nécessaires pour assurer la sécurité et une action de prévention à l’écoute des populations, s’appuyant sur une connaissance de l’histoire longue et des mémoires des populations – avec l’exemple des Albanais et des Serbes du Kosovo à l’antagonisme séculaire, exacerbé par l’accumulation des discours de haine, des crimes commis et de ceux qui étaient inscrits dans les mémoires, ou encore du Rwanda, où l’ethnoracialisation des Tutsis et des Hutus avait été de longue date construit par les colonialismes allemand puis belge.
Il souligne également combien est lourd le poids, chez les populations civiles, du ressentiment et de la haine, face à des embargos qui, comme au Koweït, causèrent 500 000 à 1 500 000 victimes, dont la majorité était des enfants ; devant des condamnations des atteintes aux droits humains à géométrie variable, quand la cour de justice internationale, ou le droit d’ingérence humanitaire visent certaines puissances régionales mais couvrent les crimes commis par les principales puissances (comme ceux des États-Unis en Irak, des tortures d’Abu Ghraib au pilonage de Falloujah avec des bombes à fragmentation ou à phosphore blanc, un an après la fin de l’invasion de l’Irak, 654 965 décès après-guerre en juin 2006). Lourd aussi le poids des mensonges et des opérations de désinformation, utilisés pour conditionner les opinions publiques (du faux témoignage de la fille de l’ambassadeur du Koweït parlant sous la dictée, accusant les soldats irakiens d’atrocités sur des nouveau-nés, pour la guerre du Kosovo, jusqu’aux « armes de destruction massive », dont Tony Blair annonçait la présence dans l’Irak de Saddam Hussein, et dont il ne fut plus question une fois que ce dernier fut renversé). Il montre le discrédit de l’ONU, instrumentalisé, via les gouvernements qui le constituent, ou son conseil de sécurité, dans des opérations dirigées par l’OTAN, devenu, durant ces trente années, le fer de lance du « nouvel ordre » de la mondialisation néolibérale. Enfin, alors que le monde multipolaire né de l’apparition des puissances émergentes, qui déporte l’épicentre en Asie, hors de l’espace atlantico-européen, semble laisser la place à un affrontement entre les États-Unis et la Chine, il met en doute la possibilité d’une stabilisation du monde dans le système néolibéral actuel.
Le fait d’en finir avec la guerre, son coût humain mais aussi écologique, est-il pourtant complètement irréaliste ? Les appels de Jean Jaurès à l’union des prolétariats des pays d’Europe contre la guerre n’empêchèrent pas le déclenchement de la Grande Guerre et ses 10 millions de morts : les slogans qui refleurissent aujourd’hui sur les places, dans les rassemblements, encore trop faiblement – le fort et persistant front antiguerres impérialistes, depuis 1990 jusqu’aux marches d’opposition à la guerre en Irak, s’est, comme le remarque Nils Andersson, « liquéfié » lors de la guerre en Libye derrière Sarkozy. « Non à la guerre ! », « Quelle connerie la guerre ! », qui font écho à des mouvements plus anciens, témoignent de la vivacité et de l’obstination d’une utopie qui, à l’heure où le président de la République annonce vouloir créer une Europe militaire, est une nécessité.
Cause commune • mars/avril 2022
Comité Régional d'Action et de Concertation
70 rue Marcel Sembat
Lanester 56 600
02 97 21 01 26
Déclaration des Communistes de Bretagne
Le réchauffement climatique est là : nous devons nous y adapter !
Le réchauffement climatique est bien là et nous en mesurons les premiers effets dévastateurs avec des incendies hors de contrôle qui frappent partout à travers la planète, y compris pour notre région, ce qui était encore inimaginable il y a quelques années.
Pourtant, ces vagues de chaleur aux conséquences multiformes ont bien été anticipées par les climatologues, y compris pour la Bretagne : hélas elles se répéteront au cours des prochaines années en s'aggravant. Ce réchauffement planétaire est mesurable, environ 1,1 degré supplémentaire par rapport à la période préindustrielle, et il pourrait atteindre dès 2035 1,5 degré. C'est un phénomène bien installé, et si la France a été relativement épargnée l'année dernière, rappelons que l'ensemble de l’Europe a été durement touché.
Le Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat (GIEC) nous incite à prendre dès aujourd’hui des mesures, à la fois d'atténuation pour baisser nos émissions de CO2, mesures nécessaires mais dont les résultats et bénéfices ne se feront surtout ressentir que dans la 2eme moitié du siècle, mais aussi et surtout, à prendre des mesures d'adaptation pour faire face immédiatement à ce changement inévitable.
La Bretagne doit pleinement s'inscrire dans ces mesures nécessaires d'adaptation préconisées par le GIEC dans son dernier rapport.
La gestion de l'eau fait partie de ces mesures. Il ne s'agit certes pas d’alimenter des réservoirs par pompage des nappes phréatiques destinées aux pratiques de l'agro-business, mais bien de conserver les pluies d'hiver et de printemps, afin de soulager les écosystèmes fragilisés en été, de les mettre à disposition des usages essentiels domestiques et d'agriculture raisonnée.
Dans notre pays, l'agriculture consomme 48% des ressources en eau, dont 25% pour le maïs fourragé seul : il importe donc de s'engager vers de nouvelles pratiques culturales qui vont de l'usage de plantes peu consommatrices d'eau à de nouvelles formes d’irrigation mieux contrôlées et tout aussi efficaces.
La gestion du patrimoine forestier public et privé doit prendre dès à présent un autre cours. Nous avons besoin de retrouver une gestion équilibrée des massifs qui donne priorité à la diversité des espèces et notamment à celles résistant à la sécheresse et aux feux, et non pas à la rentabilité, au profit et à la production à à tout prix..
Il est urgent également de tourner résolument le dos aux politiques d'austérité qui depuis des années ont mis à mal notre système de sécurité et de lutte contre les incendies. Nous manquons cruellement de moyens aériens, de sapeurs-pompiers professionnels et de pompiers volontaires. Depuis des années les budgets sont contraints et le nombre de casernes est passé de 7000 unités à 6100.
La région Bretagne se doit d'être exemplaire en soutenant exclusivement les expériences et les secteurs professionnels qui ont fait de la transition environnementale et de l'adaptation au réchauffement climatique, un de leurs objectifs prioritaires.
Philippe Jumeau
Porte Parole du CRAC
Lanester le 15 août 2022
La militante communiste, figure internationale pour la paix, et dont le geste contre la guerre d’Indochine a été durement réprimé par la prison, est décédée à l’âge de 93 ans.
Avec la mort de Raymonde Dien, c’est une figure contemporaine de l’engagement communiste qui disparaît. En 1950, alors que la jeune militante participait à une manifestation contre la guerre d’Indochine, elle sera jetée en prison. Durant des décennies, elle restera en France et dans le monde un symbole de la lutte pour la paix, pour la dignité humaine et pour la solidarité internationale. Née Raymonde Huberdeau le 13 mai 1929 à Mansigné (Sarthe), elle est élevée dans une famille, comptant trois enfants, installée en Indre-et-Loire, et dont le père, communiste et ouvrier charpentier, sera fait prisonnier de guerre. Très vite engagée politiquement, la jeune sténodactylo adhère au PCF en 1947.
Elle se marie en 1949, avec Paul Dien, tourneur-ajusteur de métier. Le couple aura trois enfants. Tous deux militent à l’Union des Vaillants et Vaillantes et Paul en devient permanent en région parisienne. Le PCF s’engage alors résolument contre la guerre d’Indochine. Des actions d’envergure sont menées, à l’image de la grève des dockers, bloquant les expéditions de matériel militaire à Marseille puis dans les autres ports français de novembre 1949 à mai 1950, tandis que l’Humanité publie presque quotidiennement des articles opposés à la guerre. Le 23 février 1950, à la nouvelle qu’un convoi de tanks à destination du Vietnam allait traverser la gare de triage de Saint-Pierre-des-Corps, la fédération du PCF organise une puissante manifestation. Pour stopper le train, deux militants se couchent sur les voies : le secrétaire fédéral René Jannelle et Raymonde Dien. Son signalement ayant été donné, Raymonde est arrêtée le jour même.
Après 36 jours de prison cellulaire à Tours, dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1950, entourée de quatre policiers, Raymonde Dien est transférée au Fort du Hâ, à Bordeaux (Gironde). Une puissante campagne de solidarité popularise son action courageuse. Des manifestations sont organisées, des militants par milliers écrivent aux procureurs de la république de Tours et d’Orléans pour réclamer sa libération et l’Humanité publie régulièrement des articles en sa faveur. Le 1er juin 1950, elle est toutefois condamnée par le tribunal militaire de Bordeaux à un an d’emprisonnement pour atteinte à la sûreté extérieure et intérieure de l’État. Elle sera privée de ses droits civiques pendant 15 ans. Elle est enfin libérée le 24 décembre 1950.
Internationalement connue, Raymonde Dien est invitée aux quatre coins du monde, à Moscou, en Chine, à Berlin, etc. En 1956, elle participe, avec Henri Martin, au Congrès de la jeunesse vietnamienne, à l’issue duquel ils sont reçus par Hô Chi Minh.
Depuis le début des années 1950, le couple Dien vit en région parisienne, à Nogent-sur-Marne (Seine, Val-de-Marne), puis à Saint-Denis (Seine, Seine-Saint-Denis) qui restera sa ville d’attache. Raymonde Dien est élue membre du bureau national de l’Union des jeunes filles de France (UJFF, jeunesses communistes), puis en devient secrétaire nationale jusqu’en 1958. Par la suite, elle continue à militer au PCF. Elle travaille un temps à la Fédération de la Métallurgie CGT. Elle est ensuite employée au sein de la régie publicitaire de la presse communiste, l’Agence centrale de publicité (ACP), jusqu’en 1985. Son engagement et la répression qu’elle a subie resteront longtemps dans les esprits. En mémoire de son geste, Raymonde Dien reçoit en 2004 la Médaille de l’Amitié du Vietnam. Une statue la représentant allongée sur des rails est en outre élevée au parc de la Victoire à Saint-Pétersbourg (Russie). L’Humanité présente ses condoléances à sa famille et à ses proches.
YVON HUET
CONTRIBUTION AU DÉBAT DES COMMUNISTES AU SEIN DU PCF
Des mots pour une alternative
Pour que l'amour soit plus fort que la haine, à l’instar des bons conseils de Salman Rushdie, il faut redonner un sens aux mots qu'on utilise parfois à tort et à travers sans trop savoir d'où ils viennent et où ils vont. La décennie que nous venons de vivre a vu certains mots gonfler au point d'exploser, d'autres disparaître dans l'autocensure, d'autres encore mélanger les genres au point de ne plus savoir ce qu'ils veulent vraiment dire. Derrière tout cela, une énorme crise de société dont les règles sont régies par un jeune système âgé de quelque deux cents ans, le capitalisme, ressenti comme très vieux mais en fait très jeune au niveau de l’histoire humaine. Il fixe le terrain de jeu des guerres qui s'étendent, cristallise les incompréhensions et les défiances dont les mots sont les vecteurs.
Pertes de repères
Pour étayer ce que j'exprime, je renvoie au port de l'étoile jaune par des jeunes, voire moins jeunes, mobilisés dans des manifestations dites « anti-vax » lors de la crise sanitaire. Un signe assez grossier du mélange des genres et de la négation de la mémoire historique. Au niveau de la communication politique, on atteint souvent le sommet de la manipulation qui mène à une sorte d’appel incantatoire au "tribunal populaire" contre ceux qui ne sont pas dans les cordes de la pensée dominante d’un moment de la révolte virtuelle érigée en grand soir permanent ou de son contraire, le dit « raisonnable » qui s’arrange de la fatalité de l’existant. Le vent de la perte des repères, conforté par cette crise savamment entretenue des mots, est particulièrement fort notamment depuis que les témoins de la Seconde Guerre mondiale ont presque tous disparu, mais aussi depuis que la révolution informationnelle a bouleversé le mode de communication traditionnel dans un sens totalement orienté par les GAFAS (Google, Apple, Facebook et Amazon).
Éclairage de l’objectif
L’accumulation des raisons de cette situation pourrait nous faire croire qu’on ne peut rien y faire. Il ne faut pourtant pas se laisser impressionner et aller à l'essentiel dans le cadre de la lutte que nous menons pour la justice sociale. L’objectif, comme l’a si simplement dit Victor Hugo qui, n’en doutons pas, n’était pas un léniniste, est l’éradication de la pauvreté, qu’elle soit physique ou mentale, et la mise au pas des profiteurs qui, entre autres, font la pluie et le beau temps des terminologies.
Mots brouillés
L'exemple du mot "fascisme" employé à la volée est symptomatique de l’ambiance. On a oublié ce qu’il génère réellement pour ne s’attaquer qu’à la forme actuelle de l’exercice du pouvoir qui en fait n’est que le résultat de l’autoritarisme d’un exécutif surdimensionné en tant que réponse des libéraux à la crise du capitalisme. Que dire du mot socialisme et son corollaire le communisme ? Ils sont employés à toutes les sauces, plutôt aigres, voire empoisonnées, dans un fracas de confusions dont le but est de susciter la réaction ultime, « Plus jamais ça », à partir de l’expérience avortée de l’Union soviétique, le but n’étant pas d’analyser ce qui n’avait pas marché mais de tirer à vue sur tout ce qui pourrait désormais remettre en cause un monde capitaliste qui a pu prendre sa revanche et le fait payer aux peuples au prix fort. Là aussi, l’origine des mots est occultée pour ne présenter que la pâle copie d’un idéal dont l’origine est en fait identique à l’éclosion du capitalisme et qui motive encore, sous des formes nouvelles, le corps militant les partis d’une gauche qui se veulent alternatifs. A partir de ces exemples, on peut constater une radicalisation diabolisant le sens des mots. Elle tend à figer les divisions et le rejet, donc toutes formes de clanismes.
On pourrait faire un glossaire de toutes les évolutions de l'expression qui enflamment les discussions des réseaux sociaux. Elles font aussi apparaître une tendance à un ordre moral sous-jacent fondé sur les frustrations générées par cette société capitaliste (j’insiste) qui fait payer ses crises et enferme les consciences dans de multiples voies de garage où l’envie d’en découdre et la détestation aboutissent à des limites que savent gérer les idéologues de la diaspora capitaliste.
Résultat ? La majorité se replie sur le mode survie et quitte la scène de l’activité citoyenne pendant que qu’une minorité se paye majoritairement des déchirements de façade fondés sur les leurres de la délégation de pouvoir et du providentiel. Reste une conscience collective à gauche qui se réveille certes mais qui peine à tracer son chemin, elle-même en partie déstabilisée par la perte des repères.
Se former pour respirer et gagner
Pour sortir de cette chausse trappe récurrente, il faut privilégier l’école de la formation qui conforte l’école de la vie. Il faut prendre son temps dans la réflexion et privilégier les efforts de celles et ceux qui croient à juste titre aux bienfaits de la science quand elle est mise au service de l'humain. Sans compter l’importance à redonner un sens aux mots en expliquant ce qu'ils ont voulu dire dans leur source historique sans craindre l’évolution naturelle des terminologies, sous réserve qu’elles ne soient pas utilisées, comme le mot écologie, pour cacher la misère et les ravages provoqués par le capitalisme financiarisé.
Dans ce contexte, la réflexion fondée sur l'investigation sérieuse* – qui ne contredit pas la nécessité d’une activation la plus importante possible du mouvement social – n’a jamais été si nécessaire qu’aujourd’hui. La relance d’une vie intellectuelle sortie des pratiques de l’élitisme doit permettre de sortir du feu de paille des colères pour entrer dans un processus qu’il faut savoir appeler par son nom, révolutionnaire (encore un mot souvent censuré), parce que remettant en cause la logique d’un ordre établi fondé sur la soumission, n’ayons pas peur non plus de ce mot qui ne mérite aucune capture sectaire. Au même titre que les Droit de l’Homme et du Citoyen si bien défendus par la revue de la LDH, Droits &libertés, qui répond toujours très justement et sur le fond à bien des sujets qui fâchent.
N’oublions pas non plus les nombreuses revues de la CGT, qu’elles soient confédérales ou fédérales, qui activent les réseaux de la réflexion syndicale en redonnant pour l’essentiel, du sens aux objectifs souhaitables pour le mouvement social, avec, cerise sur le gâteau, un excellent travail de mémoire réalisé par l’IHS (Institut d’Histoire sociale) ainsi que ses déclinaisons régionales et départementales.
Les nombreux outils de communication de la pensée alternative peuvent servir de socle à une formation citoyenne des militants, voire, plus largement, de ceux qui préfèrent la curiosité à la « philo de comptoir » qui se résume souvent à des tweets rageurs et réducteurs que les historiens auront bien du mal à répertorier parce qu’ils seront défraîchis le lendemain de leur apparition comme les lucioles d’un printemps inachevé.
Ce ne sont pas des « Bibles » mais des outils de référence qui doivent permettre à chacune et chacun de penser par soi-même, donc de ne jamais craquer devant la pression de la pensée dominante, libérale autant que brutale dans ses exigences, agissant comme un rouleau compresseur et sachant tirer à ses intérêts les contradictions d’une société dans laquelle elle a su individualiser l’essentiel des réflexes, dans le travail comme dans le mode de vie, en isolant chacune et chacun d’entre nous dans un environnement souvent peu propice au débat collectif.
La tâche est donc difficile parce qu’à contre-courant de l’existant, mais aussi passionnante, parce qu’elle met en évidence la nécessité de savoir rêver sans perdre les pédales du réel qu’il faut regarder en face sans en être paralysé pour autant. Dans ce sens, les mots que nous utilisons pour exprimer des concepts correspondant soit à la réalité soit à l’espoir alternatif en construction doivent tendre à un retour de repères collectifs significatifs, faute de quoi les conditions durables d’un changement de société permettant aux citoyens de s’épanouir en toute liberté ne seront pas atteints, même en cas d’alternance à gauche.
En poussant plus loin le bouchon à titre d’exercice, faisons le tour de deux mots, alternatif et radical. L’utilisation du mot alternatif définit bien le sens d’une rupture pour une libération des forces sociales, avec le pari d’une pérennisation d’un changement de société, avec cette exigence de mettre le monde du travail au cœur des décisions et des préoccupations. L’utilisation du mot radical exclut de fait toute prise en compte de la diversité des options offertes dans le processus alternatif, dans le temps comme dans le contenu. Elle est donc source de soumission et/ou de simple témoignage face à un pouvoir centralisé. La démarche alternative, au contraire, permet la liberté du choix et de son rythme. En cela, elle garantit la liberté de conscience et le débat collectif qui lui donne un cadre, et ce n’est pas rien, quand on sait ce qu’ont donné les réductions pyramidales et ce qu’elles donnent encore aujourd’hui.
En cela, nous rejoignons la courageuse leçon humaniste de Salman Rushdie tout en suivant les enseignements d’un marxisme qui n’a d’intérêt que pour se libérer des chaînes d’une société moribonde qu’il faut remettre en cause sans pour autant rejeter tout ce qui a été fait de bon et sérieux grâce à la créativité du monde du travail.
Reste l’utilisation du mot dépassement. Je le trouve bien faible en regard des exigences même s’il est rempli de bonnes intentions. Mais c’est une autre histoire qui peut être facilement dépassée par un débat de fond sérieux autant que fraternel intégrant l’humour en tant qu’exigence d’une pensée révolutionnaire qui se doit d’être gaie autant que respectueuse d’une diversité riche de promesses dans mon parti, le PCF.
Yvon Huet
(*) Concernant la réflexion et sa méthode la gauche alternative, sous réserve de mise à jour, dont les communistes particulièrement actifs, a de multiples outils. En voici une liste non exhaustive :
– Progressiste ;
Et tant d’autres déclinaisons sectorielles dont :
– Terre Mer (Agriculture, pêche, forêt) ;
RICHESSE Pandémie, inflation, réformes fiscales… L’économiste Lucas Chancel, principal auteur du dernier rapport sur les inégalités mondiales, codirecteur de la World Inequality Database et soutien de la Nupes, prône la volonté politique pour écrire un nouveau récit progressiste.
LUCAS CHANCELCodirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales à l’École d’économie de Paris
Co-auteur du « Rapport sur les inégalités mondiales 2022 », aidé d’une équipe de chercheurs internationaux, Lucas Chancel dresse un panorama des inégalités dans le monde. 50 % des plus pauvres se partagent aujourd’hui 2 % de la richesse créée à travers la planète. Un constat qui, avec la flambée des prix aujourd’hui incontrôlée, pourrait encore s’amplifier et « menacer de causer des tensions sociales majeures ». D’autant que « les mesures prises dans l’urgence par les États européens au cours des derniers mois apparaissent à la fois trop lentes, trop faibles et trop peu coordonnées », affirme l’économiste.
Avec le retour de l’inflation, le pouvoir d’achat des ménages recule, alors que le patrimoine et ses revenus ne cessent d’augmenter. Le patrimoine des grandes fortunes explose. Sommes-nous dans un cycle de très forte hausse des inégalités ?
Nous sommes peut-être à la fin d’un cycle qui dure depuis une quarantaine d’années, et nous vivons actuellement un moment historique marqué par une hausse des inégalités. Ainsi, chez les très, très riches, une forte concentration s’observe dans un laps de temps très court. Entre 2010 et 2020, le patrimoine des 500 personnes les plus riches de France est passé de 10 % à 30 % du PIB. En France, les 1 % les plus aisés possédaient 16 % du patrimoine total au milieu des années 1980, contre à peu près 27 % aujourd’hui. Cette hausse considérable signifie que nous poursuivons la même route que celle prise aux États-Unis. À savoir celle d’une société très fragmentée, très inégalitaire, avec des ghettos de riches et de personnes très modestes, voire très précaires. La France résiste mieux, mais la tendance se dessine.
La crise sanitaire a-t-elle accéléré cette tendance ?
Les crises sont des moments qui rebattent les cartes, avec un effet très fort sur ceux qui n’ont rien et sur ceux qui ont peu. Pour ceux qui n’ont aucune épargne, le moindre choc sur les revenus est impossible à absorber. De nombreuses personnes peuvent tomber dans une situation de grande précarité. Heureusement, nos systèmes de protection sociale ont été mis à contribution. C’est grâce à cet État social en France, en Europe mais aussi aux États-Unis, qu’on a réussi à éviter une catastrophe sociale majeure de l’ordre de celle qu’on aurait pu observer en 1929. Or, rappelons-le, la petite musique qui se répète depuis quarante ans était jusqu’ici que notre modèle social ne servait à rien, ne permettait pas le bon fonctionnement du marché et par conséquent qu’il fallait réduire les dépenses sociales, puisque le marché peut tout. La démonstration est désormais faite : dans les périodes de crise, nous avons besoin de dépenses sociales, de moyens pour l’hôpital, mais aussi de mécanismes de travail partiel généreux et efficaces. Cela a un coût. Pour financer les dépenses sociales, les États ont imprimé énormément de billets. Sauf que l’un des prix à payer pour cette politique monétaire expansionniste est cette inflation très forte, dont nul ne sait jusqu’où elle peut aller.
Quels en seront les effets sur le patrimoine des ménages ?
Cette inflation va peser largement et souvent de manière disproportionnée sur les très pauvres, les petits patrimoines, les petites retraites. Prenons l’exemple du livret A : son taux de rendement est passé de 1 à 2 %, mais, avec une inflation à 5 %, cela signifie que l’épargne va perdre 3 % de sa valeur chaque année. Autrement dit, pour un livret de 1 000 euros, après un an, la valeur réelle de cette épargne ne sera que de 970 euros. L’inflation correspond à une taxe très forte sur les petits patrimoines, alors que les très hauts vont croître plus rapidement que l’augmentation des prix, autour de 9 %. L’inflation a un effet négatif sur les petits porteurs. Cette augmentation des prix est un petit peu le prix à payer de ces politiques monétaires expansionnistes, que les États ont mises en place pour financer ces nouvelles dépenses, plutôt que des politiques fiscales.
Comment expliquez-vous ce frein politique à faire vivre un débat sur la fiscalité ?
Lors des campagnes électorales, cette question a été mise de côté au moment où il y a un énorme besoin d’argent public pour faire évoluer les sociétés vers plus de changements en matière d’environnement, d’éducation, de santé… Peut-être parce que nous avons été dans cette phase historique, exceptionnelle, qui était celle de l’endettement à taux 0, dans laquelle les États se sont dit, en partie à juste titre : « Si je m’endette à taux 0, voire à taux négatif, je peux emprunter sur les marchés et rendre moins pour financer ces dépenses. » Sauf qu’on voit ici que les taux d’intérêt sont en train de remonter et la question du « Qui paie ? Qui finance ? » devient essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’il y a une très forte hausse de l’injustice fiscale. Rappelons que, depuis quarante ans, les taux d’impôt sur les grandes fortunes et les multinationales ont dégringolé. C’est extrêmement marquant dans le cas des États-Unis. En France, il existe encore beaucoup d’opacité sur les très grandes fortunes, mais nous savons qu’en proportion de leurs revenus elles paient beaucoup moins que les classes moyennes et les classes populaires. Cette opacité est entretenue par ceux qui profitent de ce système. La deuxième raison est aussi que la gauche a été divisée dans un moment de bataille idéologique très forte. Selon les enquêtes d’opinion, la demande de plus de justice fiscale et de plus d’impôts sur les très très riches est très élevée. C’est aussi ce qu’on observe aux États-Unis. Avec 32 %, le niveau historiquement faible de la gauche pèse.
Est-ce l’enjeu de ce Laboratoire sur les inégalités mondiales que de nourrir le débat politique ?
Le travail que nous faisons au Laboratoire sur les inégalités mondiales est de regarder de manière dépassionnée, factuelle, ce qui se passe, dans le but d’avoir une analyse objective et chiffrée de la situation. Avec nos séries, nous démontrons que ce logiciel centré sur cette idée du ruissellement économique n’a pas fonctionné. Les baisses d’impôts pour les très riches et pour les multinationales n’ont pas engendré la prospérité promise. La mise à disposition des données sur les inégalités permet de montrer que ce ne sont que des choix politiques. Il n’y a aucune loi immuable en économie.
Le sujet des retraites a émergé pendant la présidentielle, avec derrière le financement de notre protection sociale…
Il n’y a pas vraiment d’impôt plus inégalitaire que de faire travailler les plus pauvres plus longtemps. C’est une sorte d’impôt sur les années de vie. Il y a déjà eu des réformes successives depuis vingt ans sur les retraites pour travailler 42 puis jusqu’à 43 annuités. Si vous avez commencé à travailler à 22 ans, vous allez déjà devoir travailler jusqu’à 65 ans. Et ainsi de suite. On est vraiment dans une logique très inégalitaire, très injuste notamment pour les catégories socioprofessionnelles qui ne rentrent pas dans le cadre de la pénibilité, mais dont le métier est extrêmement usant psychiquement ou physiquement. Si l’on regarde vraiment la question de l’équilibre du système, il n’y en a pas besoin, puisqu’en 2030 le système sera censé être à l’équilibre. Pourquoi cette réforme, alors ? Il y a une volonté de donner un message à l’électorat de droite, aisé. C’est un marqueur politique fort.
Outre les inégalités de richesses, vous montrez une multitude de fractures. En citant les inégalités de genre, environnementales, éducatives ou démocratiques, quelles sont les grandes tendances et comment ont-elles évolué dans le temps ?
Effectivement, les inégalités se superposent les unes aux autres, même si en général elles ne se recoupent pas toujours à 100 %. Ainsi, aux inégalités de patrimoine fortes, viennent s’ajouter les inégalités entre hommes et femmes, puisque les hommes ont plus de ressources que les femmes, de même que les inégalités de couleur : les populations non blanches ont moins de patrimoine que les populations blanches. À cela s’ajoutent les inégalités de reproduction de niveaux sociaux. Cela forme un cocktail inégalitaire multiple qui crée un cercle inégalitaire. Ceux qui bénéficient le plus du système vont cumuler beaucoup de revenus, beaucoup de richesses et vont entretenir la capacité politique de faire perdurer le système. Si vous avez beaucoup de patrimoine, vous allez pouvoir acheter une partie du temps politique pour diffuser des messages qui vont aller contre l’idée de mieux répartir les revenus. Ce cercle inégalitaire va perdurer. La bonne nouvelle, c’est qu’on commence à penser systémique. Par exemple, si le salaire minimum augmente, cela permettra à la fois de corriger les inégalités de revenus, mais aussi de contribuer à l’émancipation des femmes ou de certaines minorités qui aujourd’hui sont surreprésentées en bas de l’échelle de revenus.
Vous consacrez un chapitre aux multimillionnaires. Selon vos données, 51 700 adultes disposent d’une richesse 6 000 fois supérieure à la moyenne des patrimoines, contre 3 000 fois vingt-cinq ans plus tôt. Vous allez même plus loin, en 2100, puisque les 0,01 % détiendront plus de patrimoine que les 40 % les plus riches. Comment l’expliquez-vous ?
Ces projections nous racontent ce qui se passera si nous continuons sur cette lancée. Sans changement de trajectoire, c’est un retour à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle qui nous attend. Dans des sociétés en Europe où la démocratisation politique avait eu lieu, ce n’était pas le cas de la démocratisation économique. Or, ceux qui sont en bas et ceux qui sont au milieu peuvent s’unir pour exiger des réformes. C’est en tout cas ce qu’il s’est passé au début et au milieu du XXe siècle. Cela a permis la mise en place d’un État providence, financé par des impôts très progressifs. La situation aujourd’hui s’est toutefois largement compliquée avec la montée en puissance du vote identitaire, qui essaie de casser ces possibilités d’union. Une bonne partie de ce vote identitaire est une réaction aux politiques antisociales menées depuis une quarantaine d’années en France par la gauche et par la droite, avec les mêmes tendances en matière d’inégalités de patrimoine.
Service public Face à la multiplication et à l’étendue des incendies, les soldats du feu sont à bout de souffle. Ils réclament des moyens humains et financiers.
Même le record de l’été 2003 vient de tomber. Avec près de 62 000 hectares partis en fumée depuis le mois de juin – dont 45 000 de forêts et de garrigues –, l’été 2022 demeurera comme tristement remarquable. Au 15 août à peine, 269 incendies ont déjà été recensés sur le territoire métropolitain, selon le Système européen d’information sur les feux de forêt (Effis). Un phénomène particulièrement violent, attisé par trois canicules et propagé sur des sols d’une extrême sécheresse. Fixés pour la plupart grâce à l’arrivée des orages, les feux de ces derniers jours ont laissé place aux inondations, entre autres dans l’Hérault, qui laissent présager une fin d’été tout aussi compliquée.
Exceptionnelle quant à la virulence des incendies, cette saison des feux de forêt l’est aussi de par leur étendue. Pour la première fois, pratiquement toutes les régions ont été concernées. Sur le terrain, les pompiers, à pied d’œuvre depuis des semaines, sont à bout de souffle. La difficulté des interventions et le manque de moyens humains et financiers épuisent les équipes. Cosignée par les présidents de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France (FNSPF), de l’Association nationale des directeurs des services d’incendie et de secours (Andsis) et de la Confédération nationale des services départementaux d’incendie et de secours (Cnsis), une tribune, publiée ce lundi dans le Journal du Dimanche, tire la sonnette d’alarme. « Tous les voyants sont au rouge, écrivent-ils. Les sapeurs-pompiers et l’ensemble des forces de la Sécurité civile sont au bord de la rupture. » Dans un contexte où « le changement climatique va s’inscrire dans la durée et nous frapper tous de plus en plus fort, les moyens doivent s’accroître, c’est une certitude », affirment les signataires, qui demandent à l’État de « revoir la clé de répartition » de la TSCA, une taxe spéciale sur les conventions d’assurance censée financer, entre autres, les services départementaux d’incendie et de secours (Sdis).
Mais, pour Sébastien Delavoux, pompier et animateur du collectif CGT des Sdis, c’est le fonctionnement global de la Sécurité civile qu’il faut interroger. « Aujourd’hui, les pompiers travaillent trois mille heures par an, sont payés au lance-pierre, et il y a des secteurs où les ambulances sont en intervention vingt-deux heures sur vingt-quatre », dénonce le syndicaliste. Les feux estivaux s’ajoutent à la longue liste des difficultés d’une profession en crise et régulièrement en lutte. « Le système est en surchauffe, il va falloir arrêter de faire des plans et mettre les moyens en face des beaux discours », exhorte Sébastien Delavoux. Actuellement, la France compte 42 000 pompiers professionnels, épaulés par 193 000 volontaires. Et si « on a besoin des volontaires, note le cégétiste, il faut augmenter le nombre de pompiers professionnels pour que la colonne vertébrale ne fasse pas défaut ». Or, de coupes budgétaires en révisions du maillage territorial, 2 700 centres de secours ont été fermés depuis 2000.
Résultat, « notre capacité de réponse a tendance à s’amoindrir », résume Sébastien Delavoux. Certes, poursuit-il, « les pompiers répondront toujours aux sollicitations. Mais si demain il devait y avoir, en plus des feux en Gironde, un incendie massif dans les Bouches-du-Rhône, on ne pourrait plus faire face ».
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