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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 06:47
Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Philosophie: Les pouvoirs de l'argent

Karl Marx (1818-1883)

"Ébauche d'une critique de l'économie politique" (1844)

"L'argent, qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et tout s'approprier, est éminemment l'objet de la possession. L'universalité de sa qualité en fait la toute-puissance, et on le considère comme un pouvoir dont le pouvoir est sans bornes. L'argent est l'entremetteur entre le besoin et l'objet, entre la vie et les moyens de vivre. Mais ce qui sert de médiateur à ma vie médiatise aussi l'existence des autres pour moi. Pour moi, l'argent, c'est autrui.

" Allons donc! tes mains, tes pieds, ta tête et ton derrière t'appartiennent sans doute, mais ce dont je jouis allégrement m'en appartient-il moins? Si je puis me payer six étalons, leurs forces rudes ne sont-elles pas miennes? Je galope, et me voici un rude gaillard, comme si j'avais vingt-quatre jambes" (Goethe, Faust)

Shakespeare dans Timon d'Athènes :

" De l'or, ce jaune, brillant et précieux métal! Non, dieux bons! je ne fais pas de vœux frivoles: des racines, cieux sereins! Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir; beau le laid; juste, l'injuste; noble, l'infâme; jeune, le vieux; vaillant, le lâche... Et bien! cet or écartera de votre droite vos prêtres et serviteurs, arrachera l'oreiller au chevet des malades. Ce jaune esclave tramera et rompra les vœux, bénira le maudit, fera adorer la lèpre livide, placera les voleurs, en leur accordant titre, hommage et louange, sur le banc des sénateurs; c'est lui qui décide la veuve éplorée à à se remarier. Celle qu'un hôpital d'ulcérés hideux vomirait avec dégoût, l'or l'embaume, la parfume, et lui fait un nouvel avril... Allons! poussière maudite, prostituée à tout le genre humain, qui mets la discorde dans la foule des nations..."

Et plus loin:

"Ô toi, doux régicide! cher agent de divorce entre le fils et le père! brillant profanateur du lit le plus pur d'Hymen! vaillant Mars! séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé, dont la rougeur fait fondre la neige consacrée qui couvre le giron de Diane! Dieu visible qui rapproches les incompatibles et les obliges à s'embrasser! qui parles par toutes les bouches dans tous les sens! ô pierre de touche des cœurs! traite en rebelle l'humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la dans un chaos de discordes, en sorte que les bêtes puissent avoir l'empire du monde!"

Shakespeare décrit parfaitement la nature de l'argent. Pour le comprendre, commençons d'abord par expliquer le passage de Goethe:

Ce que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Telle est la force de l'argent, telle est ma force. Mes qualités et puissance de mon être sont les qualités de l'argent; elles sont à moi, son possesseur. Ce que je suis, et ce que je puis, n'est nullement déterminé par mon individualité.

Je suis laid, mais je puis m'acheter la plus belle femme; aussi ne suis-je pas laid, car l'effet de la laideur, sa force rebutante, est annulée par l'argent. Je suis, en tant qu'individu, un estropié, mais l'argent me procure vingt-quatre pattes; je ne suis donc plus estropié; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans scrupule, stupide: mais l'argent est vénéré, aussi le suis-je de moi-même, moi qui en possède. L'argent est le bien suprême, aussi son possesseur est-il bon; que l'argent m'épargne la peine d'être malhonnête, et on me croira honnête; je manque d'esprit, mais l'argent étant l'esprit réel de toute chose, comment son possesseur pourrait-il être un sot? De plus, il peut acheter des gens d'esprit, et celui qui en est le maître n'est-il pas plus spirituel que ses acquisitions? Moi qui, grâce à mon argent, suis capable d'obtenir tout ce que le cœur désire, n'ai-je pas en moi tous les pouvoirs humains? Mon argent ne transforme t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire?

Si l'argent est le lien qui m'unit à la vie humaine, qui unit à moi la société et m'unit à la nature et à l'homme, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens? N'est-il pas, de la sorte, l'instrument de division universel? Vrai moyen d'union, vraie force chimique de la société, il est aussi la vraie monnaie "divisionnaire".

Shakespeare signale surtout deux propriétés de l'argent:

1° Il est la divinité manifestée, la transformation de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, l'universelle confusion et perversion des choses, il harmonise les incompatibilités;

2° Il est la prostituée universelle, l'universel entremetteur des hommes et des peuples. 

La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, l'harmonisation des incompatibilités - la force divine - de l'argent sont inhérentes à sa nature en tant que nature générique aliénée et aliénante des hommes, en tant que nature qui se livre à autrui. Il est la puissance aliénée de l'humanité. 

(...) Il apparaît alors comme la puissance corruptrice de l'individu, des liens sociaux, etc, qui passent pour être essentiels. Il transforme la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, la bêtise en intelligence, l'intelligence en bêtise.

Notion existante et agissante de la valeur, l'argent confond et échange toute chose; il est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l'envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines".

Karl Marx, Philosophie, (1844) - "Ébauche d'une critique de l'économie politique" Folio Gallimard (p. 189-192)

 

Lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

 

 

 

 

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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 06:15
Photo de Julius Fucik publiée dans L'Humanité avec l'article de Maurice Ulrich le 24 juillet 2019

Photo de Julius Fucik publiée dans L'Humanité avec l'article de Maurice Ulrich le 24 juillet 2019

Julius Fucik « Hommes, mes frères, je vous aimais, veillez ! »
Mercredi, 24 Juillet, 2019

Dans sa prison, le résistant et communiste tchécoslovaque, écrivain et journaliste, parvient à rédiger ce qui s’appellera Écrit sous la potence. Torturé pendant des jours, il sera pendu, à Prague, le 8 septembre 1943. Il avait 40 ans.

 

ÀBerlin, dans un des magnifiques parcs du quartier Pankow, on peut lire sur un mémorial qui lui est dédié ces mots de Julius Fucik, les mêmes qu’il avait écrits à quelques heures de son exécution : « Hommes, mes frères, je vous aimais, veillez ! » Journaliste, écrivain arrêté en avril 1942 à Prague avec six autres membres de son réseau de résistants communistes, affreusement torturé pendant des jours, il est pendu le 8 septembre 1943, à 40 ans. Quatre ans plus tôt, le 15 mars 1939, les troupes hitlériennes ont envahi la Tchécoslovaquie.

Né dans une famille ouvrière, mais neveu du compositeur nommé comme lui Julius Fucik, qui connut des heures de gloire à Prague et à Berlin en donnant des concerts devant plus de 10 000 personnes, le jeune homme qui, dès ses 12 ans voulait créer un journal, se tourne très vite vers le théâtre, la littérature et la politique. En 1921, la branche de gauche du parti social-démocrate fonde le Parti ­communiste tchécoslovaque. Il en est, en même temps qu’il est une figure de l’avant-garde artistique. Critique littéraire dans un magazine, il collabore également au quotidien du parti, Rude Pravo. Dès cette époque, il est arrêté à plusieurs reprises, il échappe en 1934 à une peine de prison de huit mois. Cette même année, il est en reportage en Allemagne, témoin de la manière dont Hitler a déjà assis son pouvoir avec l’interdiction des partis communiste et socialiste, des syndicats, l’arrestation de leurs militants et l’ouverture des premiers camps de concentration. En 1938, l’année même où il rencontre celle qui va être son épouse et camarade, Augusta Kodericova, le Parti communiste, l’un des plus importants d’Europe, est interdit. C’est, si l’on peut dire, « un dommage collatéral », et assez largement occulté, des accords de Munich par lesquels la France et l’Angleterre laissent le champ libre à l’Allemagne au nom de la paix. Dès ce moment, Julius Fucik est en résistance. Il intègre en 1941 le comité central clandestin du Parti.

En 1955, Milan Kundera lui rendra hommage dans un ensemble de textes dédiés, selon ses termes, à « un héros de la résistance communiste contre l’occupation nazie en Tchécoslovaquie ». Car, s’il n’est évidemment pas le seul – on estime à 30 000 le nombre de communistes qui y laissèrent la vie –, sa mémoire tient à un livre appelé Écrit sous la potence. Pendant ses mois de prison, il rédige, le plus souvent sur des feuilles de papier à cigarettes, des textes qui sortiront, avec la complicité d’un gardien probablement patriote, dont il évoque d’ailleurs la figure. C’est son épouse, elle-même rescapée de Ravensbrück, qui va apprendre l’existence des feuillets, en même temps que sa mort : « On m’a appris aussi que Julius Fucik avait écrit dans la prison de Pankrac. C’est son gardien, A. Kolinsky, qui lui a donné les moyens de le faire en lui portant dans la cellule papier et crayon nécessaires. C’est lui encore qui a emporté en cachette les feuillets du manuscrit écrit en prison. » Elle les fera publier.

Il sait donner à son récit le tour de l’anecdote, même tragique

La figure de l’auteur, car c’est un auteur et il s’agit bien d’une œuvre, va connaître dans les années d’après guerre une immense notoriété. Car Fucik, avec toute la force, l’intelligence et le talent d’un homme qui sait ce que peut l’écriture, va au-delà du simple témoignage. « Il n’y a pas de vie sans chants, comme il n’y a pas de vie sans soleil. » Il sait donner à son récit le tour de l’anecdote, même tragique. Comme lorsqu’un couple de camarades est arrêté et que la femme, Mariette, prend un premier coup : « Si beaux gars, dit-elle et accentuant sa voix, si beaux gars et de telles brutes ! » Avec Figures et Figurines, il va dresser les portraits de ses geôliers, de ses bourreaux, de ses camarades de prison par l’écriture, comme Jean Moulin l’avait fait en dessinant la caricature de son tortionnaire, Klaus Barbie. Aujourd’hui, d’une manière sans doute trop compréhensible, Écrit sous la potence est un livre scandaleusement non réédité et introuvable. C’est dire à quel point Julius Fucik avait raison quand il nous appelait à veiller, après avoir écrit ces autres mots : « Mon rôle aussi approche de sa fin. Je ne l’écris plus, cette fin. Je ne la connais plus déjà. Ce n’est plus un rôle, c’est la vie. Et dans la vie, il n’y a pas de spectateurs. Le rideau se lève. »

Maurice Ulrich
Julius Fucik, résistant et communiste tchécoslovaque pendu en 1943 - par Maurice Ulrich (L'Humanité, 24 juillet 2019)
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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 06:11
Miguel Hernandez

Miguel Hernandez

Miguel Hernandez La poésie reste « une arme chargée de futur »
Mardi, 23 Juillet, 2019

Lanceurs d'alerte en 1939. 2/29. Dès les années 1930, le chevrier, auteur autodidacte met immédiatement son écriture au service du prolétariat et de la République espagnole. De sa courte vie – il décède à 32 ans –, il est resté fidèle, à en mourir, à ses idéaux communistes.

 

Moins célébré que le chantre de l’Andalousie, Garcia Lorca, le poète autodidacte Miguel Hernandez, de Orihuela (Alicante), aux origines fort modestes, qui fut chevrier jusqu’à son adolescence, mit immédiatement sa poésie « au service » du prolétariat et de la République. Une poésie certes de combat, de guerre même, effervescente, qui soulève, incite, manifeste, d’une esthétique sobre, efficace, des formes le plus souvent resserrées, denses et transparentes à la fois, de grande tension et force expressive, notamment dans ses poèmes élégiaques. Celui qu’il dédie à son premier fils, mort avant d’avoir 1 an, arrache les larmes. Tout comme l’élégie à Ramon Sijé, son frère d’âme, cultivé, le passeur, le ­ compagnon inséparable, mort à Orihuela.

Le chanteur Paco Ibañez a érigé le poème Andaluces de Jaen en un monument, un hymne de colère contre les grands propriétaires des oliveraies et le travail esclave des journaliers. Le poète les appelle à « se lever courageusement », à refuser l’esclavage au milieu de « tant d’oliviers » aux troncs noueux, aux olives généreuses, qui poussent « non pas grâce à l’argent, ni à la sueur du maître », mais au travail éreintant des ouvriers agricoles. Combien de siècles la servitude va-t-elle encore durer ? interroge le poète.

Madrid accueille le second Congrès international des écrivains antifascistes, auquel il participe. Les intellectuels majoritairement sympathisants de la République se trouvent tiraillés entre le positionnement empathique et l’engagement total, fusionnel, charnel. Hernandez, lui, a choisi, naturellement, le côté prolétaire de la barricade, malgré les convulsions en cours, le fusil et les mots, jusqu’à produire une « poésie armée »… À Madrid, au contact de son ami Pablo Neruda, il devient communiste (à 21 ans), rejoint le mythique Quinto Regimiento (protecteur des arts), donne des récitals poétiques sur le front pour stimuler miliciens, soldats de l’Armée populaire. El rayo que no cesa (1934-1935), Vientos de pueblo (1 937)… Une nouvelle fois, artistes et intellectuels sont appelés par les organisations antifascistes à « être dans la boue jusqu’à la ceinture », selon Antonio Machado, dans l’action commune, dans le partage d’une épopée. Cet engagement n’implique pas que le poète soit condamné à ne chanter que les prouesses du collectif. La guerre antifasciste d’Espagne met en jeu et en cause la dignité et le courage de chacun. Homme et combattant s’impliquent jusqu’à ce que reculent les limites. La poésie devient révolution ; peu d’hommes et de femmes se sont autant donnés à la fois à leur création et à leurs combats.

« Je suis né d’un ventre malheureux et pauvre », « Ainsi je sortis de terre », « assis sur les mots »

Courte et tragique vie que celle de Miguel Hernandez. Sans lieu commun. Le « chevrier autodidacte » a beaucoup lu, y compris les classiques, et acquis une dimension reconnue à Madrid (qui l’attire), et bientôt internationalement. Il est né en octobre 1910 : « Je suis né d’un ventre malheureux et pauvre », « C’est ainsi que je sortis de terre », « assis sur les mots ». La terre, le troupeau, la poésie, la révolution, les « corps qui naissent vaincus et tristes meurent ».

À la fin de la guerre, Miguel Hernandez se réfugie au Portugal, qui le renvoie en Espagne, aux mains de la garde civile et de Franco. Libéré une première fois, il est à nouveau arrêté et condamné à mort lors d’un procès sommaire en 1940. À la suite d’interventions nombreuses, la peine sera commuée en 30 ans de prison. Commence alors un long et sordide voyage, d’obscurité et d’humidité, de faim et de murs, une errance dans plusieurs prisons. Atteint d’une grave tuberculose, sans soins adéquats, il décède le 28 mars 1942. À 32 ans. Sa femme, Josefina Manresa, et leur enfant vivent dans un dénuement absolu. Dans les poèmes écrits en prison, on trouve la résistancielle Berceuse à l’oignon, pour son deuxième fils, né en 1939 : « Mon fils, au creux du berceau de la faim/se nourrissant du sang de l’oignon/Mais ton sang brillait de sucre givré. » L’oignon devient la nourriture, le « givre » de tous les jours. Immense et glacé, mais parsemé d’infimes clartés.

En prison, il termine également son Cancionero y romancero de ausencias. Toujours la poésie, arme de lutte. Les mêmes mots : la cellule, la terre, le pain, le souffle du vent, la nudité, l’ombre, mais une ombre constellée d’étoiles. L’espoir. Au terme d’une vie, porté par les « vents du peuple », Miguel Hernandez est resté fidèle, à en mourir, à ses idéaux communistes. « Au revoir, camarades, frères et amis/Saluez de ma part le soleil et les blés. »

Jean Ortiz
Miguel Hernandez: La poésie reste une arme chargée de futur - Jean Ortiz, L'Humanité, 23 juillet 2019 - suivi de Miguel Hernandez par Neruda

Pablo Neruda consacre un chapitre de ses Mémoires J'avoue que j'ai vécu à Miguel Hernandez et à la rencontre lumineuse qu'il a eu avec lui:

" A peine arrivé à Madrid, et devenu comme par enchantement consul du Chili dans la capitale espagnole, je connus tous les amis de Garcia Lorca et de Rafael Alberti. Ils étaient nombreux. Quelques jours plus tard, j'étais un poète de plus parmi les poètes espagnols. Ce qui ne nous empêchait pas, Espagnols et Américain, d'être différents. Cette différence, naturelle, entre nous, les uns l'affichent avec orgueil, et les autres, par erreur. 

Les Espagnols de ma génération étaient plus fraternels, plus solidaires et plus gais que mes compagnons d'Amérique latine. Pourtant, je pus constater en même temps que nous étions plus universels, plus au courant des langages et des cultures. Peu d'Espagnols parlaient une autre langue que la leur. Lorsque Desnos et Crevel vinrent à Madrid, je dus leur servir d'interprète pour qu'ils se comprennent avec les écrivains espagnols.

L'un des amis de Federico (Garcia Lorca) et de Rafael (Alberti) était le jeune poète Miguel Hernandez. Quand nous fîmes connaissance, il arrivait en espadrilles et pantalon de velours côtelé de paysan de ses terres d'Orihuela, où il avait gardé des chèvres. Je publiai ses vers dans ma revue Cheval vert: le scintillement et le brio de son abondante poésie m'enthousiasmaient. 

Miguel était si campagnard qu'il se déplaçait entouré d'un halo de terre. Il avait un visage de motte de glaise ou de pomme de terre qu'on arrache d'entre les racines et qui conserve une fraîcheur de sous-sol. Il vivait et écrivait chez moi. Ma poésie américaine, avec ses horizons nouveaux, ses plaines différentes, l'impressionna et le transforma.

Il me racontait des fables terrestres d'animaux et d'oiseaux. Cet écrivain sorti de la nature était comme une pierre intacte, avec une virginité de forêt, une force et une vitalité irrésistibles. Il m'expliquait combien il était impressionnant de coller son oreille contre le ventre des chèvres endormies. On entendait ainsi le bruit du lait qui arrivait aux mamelles, la rumeur secrète que personne d'autre que lui, le poète-chevrier, n'avait pu surprendre.

D'autres fois il me parlait du chant du rossignol. Le Levant espagnol, son pays d'origine, était rempli d'orangers en fleur et de rossignols. Comme au Chili ce chanteur sublime n'existe pas, ce fou de Miguel voulait recréer pour moi dans sa vie même l'harmonie de son cri et son pouvoir. Il grimpait à un arbre de la rue, et du plus haut des branches, sifflait ou gazouillait comme ses chers oiseaux natals. 

(...) Le souvenir de Miguel Hernandez ne peut se détacher des racines de mon cœur. Le chant des rossignols d'Orihuela, leurs tours sonores érigées dans la nuit parmi les fleurs d'oranger, étaient pour lui une présence obsédante et constituaient une part du matériel de son sang, de sa poésie terrestre et rustique, dans laquelle se fondaient tous les excès de la couleur, du parfum et de la voix du Levant espagnol, avec l'abondance et la bonne odeur d'une jeunesse puissante et virile.

Son visage était le visage de l'Espagne. Taillé par la lumière, ridé comme un champ labouré, avec ce petit côté de franche rudesse du pain et de la terre. Ses yeux brûlants, flambant sur cette surface grillée et durcie par le vent, étaient deux éclairs de force et de tendresse.

Et je vis sortir de ses paroles les éléments même de la poésie, mais modifiés par une nouvelle grandeur, par un éclat sauvage, par le miracle du vieux sang transformé en descendance. J'affirme que dans ma vie de poète, et de poète errant, il ne m'a jamais été donné d'observer un phénomène semblable de vocation et d'électrique savoir verbal".

(Pendant la guerre civile après le coup d’État de Franco ) "Federico avait été assassiné à Grenade. Miguel Hernandez, de chevrier, s'était transformé en verbe militant. Dans son uniforme de soldat, il récitait ses vers en première ligne.

(...) Miguel Hernandez chercha à se réfugier à l'ambassade du Chili qui durant la guerre avait accueilli une quantité énorme de franquistes: quatre mille personnes. L'ambassadeur, Carlos Morla Lynch, qui se prétendait pourtant son ami, refusa l'asile au grand poète. Au bout de quelques jours, Miguel était arrêté et emprisonné. Il mourut de tuberculose, dans son cachot, sept ans plus tard. Le rossignol n'avait pas supporté sa captivité".

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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 05:40
Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Karl Marx - 3: Propriété privée, dépendance à l'argent et aliénation dans les Manuscrits de 1844

Karl Marx (1818-1883)

"Ébauche d'une critique de l'économie politique" (manuscrit de 1844):

" Nous avons vu quelle signification, le socialisme étant donné, prennent la richesse des besoins humains et, par suite, un mode nouveau de production et un nouvel objet de la production: s'y manifestent une nouvelle force vitale et un enrichissement nouveau de l'être humain.

Au cœur de la propriété privée, c'est l'inverse; tout homme s'applique à susciter chez l'autre un besoin nouveau pour le contraindre à un nouveau sacrifice, le placer dans une nouvelle dépendance et l'inciter à un nouveau mode de jouissance, donc de ruine économique. Chacun cherche à créer une puissance étrangère qui accable son prochain pour en tirer la satisfaction de son propre besoin égoïste. Ainsi, avec la masse des objets, l'empire d'autrui croît au dépens de chacun, et tout produit nouveau se change en source nouvelle de duperie et de pillage réciproques. En se vidant de son humanité, l'homme a toujours besoin de plus d'argent pour s'emparer de l'autre, qui lui est hostile; et la puissance de son argent diminue en raison inverse de l'accroissement du volume de la production, autrement dit son indigence augmente à mesure que croît le pouvoir de l'argent. 

Le besoin d'argent est le vrai et l'unique besoin produit par l'économie politique. La quantité devient de plus en plus la seule propriété puissante de l'argent; de même qu'il réduit tout être à une abstraction, de même il se réduit, dans son propre mouvement, à un être quantitatif. La démesure effrénée devient sa véritable norme. L'extension des produits et des besoins fait même que le sujet devient l'esclave inventif et toujours calculateur d'appétits inhumains, raffinés, imaginaires et contre nature. La propriété privée ne sait pas faire du besoin primitif un besoin humain; son idéalisme, c'est la fantaisie arbitraire et capricieuse; un eunuque ne flatte pas plus bassement son despote et ne cherche, pour lui soutirer une faveur, à exciter par les moyens les plus infâmes ses passions émoussées, que l'eunuque industriel, le fabricant, ne cherche à appâter son prochain, qu'il aime tout chrétiennement, pour faire s'envoler de sa poche une pièce d'or; il se plie à ses caprices les plus abjects, joue les entremetteurs entre lui et ses appétits morbides, guette chacune de ses faiblesses, le tout en vue de toucher le salaire de ses bons offices. 

(...) Cette aliénation se manifeste encore en ce que, d'un côté, le raffinement des besoins et des moyens produit d'un autre côté la sauvagerie bestiale, la simplicité totale, grossière et abstraite du besoin; ou plutôt, elle ne fait que se reproduire elle-même sous son aspect contraire. Même le besoin de grand air cesse d'être un besoin pour l'ouvrier; l'homme retourne à sa caverne qu'empeste désormais le souffle nauséabond et méphitique de la civilisation, et qu'il n'habite plus que d'une façon précaire - puissance étrangère qui peut chaque jour lui faire faux bond, d'où chaque jour il risque d'être expulsé faute d'argent. Cette maison mortuaire, il faut qu'il la paie. La maison de lumière, que le Prométhée d'Eschyle désigne comme l'un des grands cadeaux grâce auxquels il a transformé le sauvage en homme, cesse d'exister pour l'ouvrier. La lumière, l'air, etc, la propreté animale la plus élémentaire cessent d'être un besoin pour l'homme. La crasse, cet encanaillement, ce pourrissement de l'homme, le cloaque (au sens littéral) de la civilisation, le relâchement complet et contre nature, la nature putride deviennent l'atmosphère où il vit. (...) La simplification de la tâche grâce à la machine est mise à profit pour faire de l'enfant - de l'être qui n'a encore achevé ni sa croissance, ni sa formation - un ouvrier qui à son tour devient un enfant délaissé. La machine prend avantage de la faiblesse de l'homme pour réduire l'homme faible à l'état de machine. 

L'augmentation des besoins et des moyens de les satisfaire engendre la pénurie de besoins et l'indigence. Comment cela? L'économiste (et le capitaliste: notez que nous parlons toujours des hommes d'affaires concrets quand nous apostrophons les économistes par la bouche desquels les premiers se confessent et se justifient scientifiquement) nous en fournit la preuve:

1° Il réduit les besoins de l'ouvrier à la subsistance la plus indispensable et la plus misérable de la vie physique; il réduit son activité au mouvement mécanique le plus abstrait; et il dit que l'homme n'a pas d'autres besoins, ni activité, ni jouissance, car même cette vie-là, il la proclame humaine, existence humaine.

2° Pour base de son calcul, et comme norme générale - parce que valable pour la masse des hommes- il choisit la vie (l'existence) la plus indigente possible: il fait de l'ouvrier un être insensible et dépourvu de besoins, comme il fait de son activité une pure abstraction de toute activité. Le moindre luxe lui paraît condamnable chez l'ouvrier.

L'économie politique, cette science de la richesse, est donc en même temps science du renoncement, de l'indigence, de l'épargne: il lui arrive réellement de vouloir épargner à l'homme le besoin d'air pur ou de mouvement physique. (...) Sa grande maxime, c'est l'abnégation, le renoncement à la vie et à tous les besoins humains. Moins tu manges, bois, achètes de livres; moins tu vas au spectacle, au bal, au cabaret; moins tu penses, aimes, étudies; moins tu chantes, peins, fais des vers, etc, plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor que ne mangeront ni les mites ni la poussière, et plus s'accroît ton capital. Moins tu es, moins tu t'extériorises, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu engranges ton propre être aliéné. Tout ce que l'économiste t'ôte de vie et d'humanité, il le remplace en argent et en richesse...  L'ouvrier doit avoir juste assez pour vouloir vivre et ne doit vouloir vivre que pour posséder"

(...) "Nous avons dit plus haut que, rentré dans sa tanière, etc., l'homme s'y retrouve comme un être aliéné et haineux. Le sauvage dans sa caverne - élément de la nature qui s'offre spontanément à lui comme habitat et abri - ne s'y sent pas plus étranger; il y est plutôt aussi à l'aise que le poisson dans l'eau. Mais le sous-sol du pauvre est une chose horrible, une maison habitée par une "puissance étrangère, qui ne se donne à lui que s'il lui donne sa sueur et son sang", qu'il ne peut considérer comme son propre foyer dont il pourrait dire qu'il y est chez lui, alors qu'il se trouve plutôt dans la maison d'un autre, dans la maison d'un étranger qui chaque jour guette et l'expulse s'il ne paie pas son loyer. De même, il s'aperçoit du contraste qualitatif entre son logement, et celui, vraiment humain, situé dans l'au-delà, au ciel de la richesse.

L'aliénation n'apparaît pas seulement dans le fait que mon moyen d'existence est celui d'autrui, que ce qui est en mon désir est en la possession inaccessible d'un autre, mais également dans le fait que toute chose est elle-même autre chose qu'elle-même, que mon activité est autre, enfin - et ceci vaut aussi pour le capitaliste - que c'est la puissance inhumaine qui règne universellement".  

Karl Marx, Philosophie, "Ébauche d'une critique de l'économie politique"- Folio Gallimard (p. 161-173)

lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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23 juillet 2019 2 23 /07 /juillet /2019 07:08
Bertolt Brecht Combattre la bête immonde
Lundi, 22 Juillet, 2019

Lanceurs d'alerte en 1939 1/29. Dans son œuvre théâtral et poétique, le dramaturge allemand a combattu sans relâche nazisme et fascisme comme avatars de la barbarie capitaliste.

 

«Les peuples en ont eu raison, mais il ne faut pas chanter victoire, il est encore trop tôt : le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde », écrit Bertolt Brecht dans l’épilogue de la Résistible Ascension d’Arturo Ui. Contemporaine du grand Dictateur de Charlie Chaplin, la pièce, écrite lors de l’exil de son auteur en Finlande en 1941, satire de l’ascension du parti d’Adolf Hitler, transfiguré en chef de gang au service du trust des choux-fleurs de Chicago, ne sera mise en scène qu’à la fin de l’année de 1958, soit deux ans après la mort du dramaturge allemand.

Né à Augsbourg en 1898, Bertolt Brecht a 20 ans quand il est mobilisé en tant qu’aide-soignant. Sa haine de la guerre et du militarisme allemand, dépeint par George Grosz et Otto Dix, l’engagent dans ses premiers combats artistiques teintés d’anarchisme et de révolte individuelle dont témoignent Baal (1918), Tambours dans la nuit (1919) et Dans la jungle des villes (1923).

La révolution allemande, marquée par les mutineries de Kiel en novembre 1918, la révolte spartakiste de Berlin en janvier 1919, l’expérience de la République des conseils de Bavière au printemps 1919 réprimées dans le sang par la social-démocratie de Friedrich Ebert et Gustav Noske à l’aide des Corps francs de Georg Ludwig, Rudolf Maercker et Franz von Epp, futur gouverneur de la Bavière sous le IIIe Reich, aboutissent à la mise en place d’une République parlementaire tiraillée, sur fond de crise économique, entre une tendance révolutionnaire et une contre-révolutionnaire, qui s’exprimeront jusqu’en 1924. La première avec le soulèvement de la Rhur de 1920, l’action de mars 1921 et l’octobre allemand de 1923. La seconde avec le putsch de Kapp en 1920 et celui de la Brasserie de Munich en 1923, mené par Hermann Göring, Ernst Röhm, Rudolf Hess, Heinrich Himmler et Julius Streicher sous les ordres d’Adolf Hitler, qui, à la suite de cet événement, rédigera Mein Kampf pendant les quelques mois qu’il passera dans sa prison dorée de Landsberg am Lech.

Ses livres brûlés en place publique en mai 1933

« Les opposants au fascisme, sans être contre le capitalisme, se plaignent de la barbarie engendrée par la barbarie », écrit Brecht. La deuxième partie des années 1920 est pour lui la période de son adhésion au communisme et au marxisme. Elle est aussi celle pendant laquelle il élabore les linéaments de sa théorie théâtrale fondée sur le principe de la distanciation – Verfremdungseffekt. Influencé tout d’abord par Erwin Piscator, membre du Parti communiste allemand et fondateur du théâtre prolétarien, il est engagé comme conseiller littéraire en 1923 à Munich et rejoint le Deutsches Theater de Max Reinhardt à Berlin en 1924. Sa rencontre du compositeur Kurt Weil en 1928 donnera lieu à une collaboration qui aboutira à plusieurs de ses chefs-d’œuvre, dont Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny (1930) et, en 1928, l’Opéra de quat’sous dont le succès populaire propulsera Brecht aux sommets de l’avant-garde artistique internationale. Avec la Décision, Celui qui dit oui, celui qui dit non, l’Exception et la Règle, la Mère ou encore Sainte Jeanne des Abattoirs, il fera partie des livres de Brecht brûlés en place publique par les nazis, en mai 1933. Prenant le chemin de l’exil, au lendemain de la prise de pouvoir par Adolf Hitler, pour Prague, Vienne, Paris, Zurich, puis Copenhague (1933-1939), la Suède (1939), la Finlande (1940-1941) et les États-Unis (1941-1947), le poète et dramaturge redouble d’activité à la fois littéraire et théorique dans un contexte de vives controverses dans le champ du marxisme de l’époque, opposant à l’esthétique du réalisme socialiste ses idées du théâtre épique.

Parmi ses œuvres antifascistes de l’époque – Têtes rondes et têtes pointues, les Fusils de la mère Carrar –, Grand-peur et misère du IIIe Reich (1938) dresse un tableau de l’Allemagne des années trente et dévoile les rouages sociaux d’un régime qui, jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale et malgré ses exactions en Allemagne, en Espagne, en Autriche et en République tchèque, fut non seulement toléré mais soutenu par la plupart sinon tous les gouvernements des grandes démocraties occidentales de l’époque.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Brecht sera de nouveau conduit à l’exil par les dévots du maccarthysme. Quittant les États-Unis pour la Suisse, il s’installe finalement à Berlin-Est en juin 1949 pour fonder, avec sa compagne Helene Weigel, la compagnie du Berliner Ensemble.

Dans la Cantate, qu’il écrit en mémoire de Koloman Wallisch, dirigeant social-démocrate autrichien pendu le 19 février 1934 pendant le coup d’État des fascistes conservateurs aboutissant à la dictature d’Engelbert Dollfuss, Bertolt Brecht écrit : « Celui qui reste à la maison quand le combat commence/Et laisse les autres se battre pour sa cause/Il doit savoir ceci/Qui n’a pas partagé le combat partagera la défaite/Il n’évite pas le combat/Celui qui veut éviter le combat/Il combattra pour la cause de l’ennemi/Celui qui n’a pas combattu pour sa propre cause. »

À l’heure du réveil, partout dans le monde, de la Bête immonde, l’œuvre de Brecht rappelle, douloureusement mais lucidement, notre époque à ses responsabilités.

Jérôme Skalski
Bertholt Brecht: Combattre la bête immonde - L'Humanité, Jérôme Skalski, lundi 22 juillet 2019
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23 juillet 2019 2 23 /07 /juillet /2019 05:11
Les grands textes de Karl Marx - 2  - La religion comme opium du peuple

Philosophie: La critique de la religion

Karl Marx (1818-1883)

"Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel" - 1844

" Voici le fondement de la critique irreligieuse: c'est l'homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l'homme. A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l'homme qui, ou bien ne s'est pas encore conquis, ou bien s'est de nouveau perdu. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait recroquevillé hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, c'est l’État, c'est la société.

Cet État, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde , parce qu'ils sont eux-mêmes un monde renversé. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément cérémoniel, son universel motif de consolation et de justification.

Elle est la réalisation chimérique de l'essence humaine, parce que l'essence humaine de possède pas de réalité véritable. Lutter contre la religion, c'est donc indirectement, lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel.

La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple.

Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c'est exiger son bonheur réel. Exiger qu'il abandonne toute illusion sur son état, c'est exiger qu'il renonce à un état qui a besoin d'illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée des larmes dont la religion est l'auréole.

La critique a saccagé les fleurs imaginaires qui ornent la chaîne, non pour que l'homme porte une chaîne sans rêve ni consolation, mais pour qu'il secoue la chaîne et qu'il cueille la fleur vivante. La critique de la religion détrompe l'homme, afin qu'il pense, qu'il agisse, qu'il forge sa réalité en homme détrompé et revenu à la raison, afin qu'il gravite autour de lui-même, c'est à dire autour de son véritable soleil. La religion n'est que le soleil illusoire, qui gravite autour de l'homme tant que l'homme ne gravite pas autour de lui-même".

Karl Marx, Philosophie, "Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel"(1844) - Folio Gallimard (p. 89-90)

lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

 

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 08:14
Le jeune Karl Marx

Le jeune Karl Marx

Philosophie politique -

Déconstruction de l'idéologie du droit et du droit naturel de la Révolution Française

Critique du caractère bourgeois de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et des libertés formelles

A propos de la question juive, 1844 -

Karl Marx (1818-1883)

"On distingue les droits de l'homme comme tels des droits du citoyen. Quel est cet homme distinct du citoyen? Nul autre que le membre de la société civile. Pourquoi le membre de la société civile est-il nommé "homme", homme tout court; pourquoi ses droits sont-ils dits droits de l'homme? Comment expliquons-nous ce fait? Par la relation entre l’État politique et la société civile, par la nature de l'émancipation politique.

Avant tout, nous constatons que ce qu'on appelle les "droits de l'homme", les droits de l'homme distingués des droits du citoyen, ne sont autres que les droits du membre de la société civile, c'est à dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté. Laissons parler la constitution la plus radicale, la constitution de 1793:

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

Art 2. "Ces droits, etc. (les droits naturels et imprescriptibles) sont: l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété".  

En quoi consiste la liberté?

Art. 6. "La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui", ou, d'après la Déclaration des droits de l'homme de 1791: "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui".

Ainsi, la liberté est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans préjudice pour autrui sont fixées par la loi, comme les limites de deux champs le sont par le piquet d'une clôture. Il s'agit de la liberté de l'homme comme monade isolée et repliée sur elle-même. (...) Le droit humain de la liberté n'est pas fondé sur l'union de l'homme avec l'homme, mais au contraire sur la séparation de l'homme d'avec l'homme. C'est le droit de cette séparation, le droit de l'individu borné, enfermé en lui-même. 

L'application pratique du droit de l'homme à la liberté, c'est le droit de l'homme à la propriété privée.

En quoi consiste le droit de l'homme à la propriété privée?

Art. 16 (Constitution de 1793): " Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. "

Par conséquent, le droit de l'homme à la propriété privée, c'est le droit de jouir de sa fortune et d'en disposer à son gré, sans se soucier d'autrui, indépendamment de la société: c'est le droit de l'intérêt personnel. Cette liberté individuelle, tout comme sa mise en pratique constituent la base de la société civile. Elle laisse chaque homme trouver dans autrui non la réalisation mais plutôt la limite de sa propre liberté. Mais ce qu'elle proclame avant tout, c'est le droit pour l'homme, de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie.

Restent les autres droits de l'homme, l'égalité et la sûreté.

L'égalité, dépourvue ici de signification politique, n'est rien d'autre que l'égalité de la liberté définie plus haut, à savoir: chaque homme est considéré au même titre comme une monade repliée sur elle-même.  La Constitution de 1795 définit la notion de cette égalité conformément à sa signification:

Art.3 (Constitution de 1795): "L'égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse." 

Et la sûreté?

Art.8 (Constitution de 1793): "La sûreté consiste dans la protection accordée à la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés". 

La sûreté est la plus haute notion sociale de la société civile, la notion de police d'après laquelle la société toute entière n'existe que pour garantir à chacun de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits, de ses propriétés. (...) Par la notion de sûreté, la société civile ne s'élève pas au-dessus de son égoïsme. La sûreté, c'est plutôt l'assurance de son égoïsme.

Ainsi, aucun des prétendus droits de l'homme ne s'étend au-delà de l'homme égoïste, au-delà de l'homme comme membre de société civile, savoir un individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son caprice privé, l'individu séparé de la communauté. Bien loin que l'homme ait été considéré, dans ces droits-là, comme un être générique, c'est au contraire la vie générique elle-même, la société, qui apparaît comme un cadre extérieur aux individus, une entrave à leur indépendance originelle. Le seul lien qui les unisse, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leur propriété et de leur personne égoïste.

Il est déjà mystérieux qu'un peuple, qui commence à peine à s'affranchir, à renverser toutes les barrières séparant les divers membres du peuple, à fonder une communauté politique, que ce peuple proclame solennellement les droits de l'homme égoïste, séparé de son prochain et de la communauté (Déclaration de 1791), et renouvelle même cette proclamation à un moment où l'on réclame impérieusement le dévouement héroïque, seul capable de sauver la nation, au moment où le sacrifice de tous les intérêts de la société civile est mis à l'ordre du jour, et où l'égoïsme doit être puni comme un crime (Déclaration des droits de l'homme, etc, de 1793). Ce fait devient encore plus mystérieux quand nous voyons que les émancipateurs politiques réduisent la citoyenneté, la communauté politique, à un simple moyen, pour conserver ces prétendus droits de l'homme, que le citoyen est donc déclaré serviteur de l'homme égoïste, que la sphère où l'homme se comporte en être communautaire est rabaissée à un rang inférieur à la sphère où il se comporte en être fragmentaire, et qu'enfin ce n'est pas l'homme comme citoyen, mais l'homme comme bourgeois, qui est pris pour l'homme proprement dit, pour l'homme vrai".   

Karl Marx, Philosophie, "A propos de la question juive"(1844) - Folio Gallimard (p. 71-74)

lire aussi:

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 07:39
 
 
Conférence de Renaud Faroux - "Tal Coat" - vidéo
Né à Clohars-Carnoët, près de Pont-Aven, Pierre Tal Coat, né Jacob (1905-1985), dit "Tal Coat", est fils de pêcheur. D'abord apprenti forgeron, une bourse lui permet de devenir brièvement clerc de notaire, à Arzano (Finistère). En 1924, il est mouleur et peintre sur céramique à la faïencerie Henriot....
 
Grâce à notre équipe communication du PCF 29, toujours très efficace et compétence - un grand merci à Karo Bérardan et Mikaël Theng !-  la  vidéo de la conférence du 6 avril de notre conférencier préféré Renaud Faroux, historien et critique d'art, sur le peintre Tal Coat exposé de manière temporaire à Pont-Aven est disponible sur la chaîne YouTube voici le lien.
 
Une prochaine conférence-visite guidée autour de la prochaine exposition d'art contemporain au FHEL de Landerneau (après "Cabinet de curiosités") aura lieu cet hiver 2019-2020.

A revoir aussi:

Education populaire.
A l'invitation du PCF Finistère, samedi 2 février l'historien d'art Renaud Faroux a fait cette magnifique conférence en images sur les origines de l'abstration dans l'art contemporain pour faire comprendre l’œuvre de Jean-Marie Riopelle et Joan Mitchell, exposée aux Capucins à Landerneau. Merci à Mikaël et Karo pour le film de ce moment privilégié!

Prochaine Conférence de Renaud Faroux à l'invitation du PCF Finistère, en avril, pour l'expo Tal Coat au musée de Pont-Aven.  

Conférence de l’historien d’art, Renaud Faroux, spécialiste et ami de Ladislas Kijno, au Mille-Club de Landerneau, organisée par le PCF Finistère: aux sources des œuvres de Jean-Michelle Riopelle et Joan Mitchell, aux origines de l’abstraction.

Vidéo de la conférence de Renaud Faroux sur les origines de l'abstraction à Landerneau (Mitchell et Riopelle) 2/02/2019

PCF 29: Conférence de Renaud Faroux sur les origines de l'abstraction et visite guidée de l'expo Jean-Michel Riopelle et Joan Mitchell au FHEL des Capucins à Landerneau: du pur bonheur!

PCF 29, samedi 2 février: visite de l'exposition Mitchell et Riopelle à FHEL de Landerneau et conférence de Renaud Faroux

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 07:14
Alberto Giacometti: Les Lettres françaises, août 1964

Alberto Giacometti: Les Lettres françaises, août 1964

LES LETTRES françaises (n°1041, du 6 août au 19 août 1964)

Fondées en 1942 par Jacques Decour (fusillé par les nazis)

Directeur: Aragon

ALBERTO GIACOMETTI: "Moi, je suis à contre courant..."

Marie-Thérèse Maugis: Giacometti, pensez-vous que ce que représente sûrement une époque est son art?

Alberto Giacometti: Bien sûr. Que reste t-il de la préhistoire sinon des œuvres d'art? Que reste t-il de l'Egypte sinon des œuvres d'art? Dès que les peuples possèdent une écriture, il reste aussi une écriture... Si on parle de la Grèce, il y a la philosophie, la poésie et l'art. L'art est toujours l'expression de son époque.

Marie-Thérèse Maugis: Mais la connaissance que l'on a actuellement de l'art n'est-elle pas particulièrement développée?

Alberto Giacometti: Bien sûr aussi. A travers la photo et les voyages, on connaît tout l'art depuis toujours. Les impressionnistes, Cézanne, avaient une connaissance de l'art qui commençait avec la Renaissance. Pour eux, le reste, c'était l'archéologie. Pour les Vénitiens, pour les Flamands, l'art byzantin était à peine de l'art. Aujourd'hui, on possède une vision différente: on connait l'art nègre, l'art océanien, l'art préhistorique, etc... On sait qu'il subsiste des œuvres d'art de toute civilisation. On sait faire la différence entre une sculpture grecque et un chariot grec... Si une sculpture de n'importe quelle civilisation disparaît momentanément, elle peut resurgir et influencer l'art actuel. C'est ce qui s'est passé pour l'art archaïque il y a vingt ans. Ce n'est pas le même processus pour les objets: la voiture moderne abolit le char traîné par un cheval. Or, une oeuvre d'art, elle, n'est jamais dépassée. Dans ce domaine, on ne peut pas parler de progrès... Dire quel art aujourd'hui est l'expression de notre époque est bien difficile... Il y a des peintres qui reproduisent le Moulin-Rouge ou la place Saint-Marc, d'autres qui font des paysages de Bretagne ou des bouquets de roses, il y a des abstraits, des constructivistes, des tachistes, des sous-impressionnistes, des post-impressionnistes, tout cela a l'air contraire, à vrai dire tous sont l'expression de notre époque...

Marie-Thérèse Maugis: Pensez-vous que la multiplicité des expressions dites artistiques entraîne un intérêt plus grand pour ces activités?

Alberto Giacometti: Actuellement, ça va très mal. Les arts aujourd'hui deviennent de plus en plus informels. Il y a le pop'art en outre. Il y a aussi tous ceux qui exposent à la Palette, ceux qu'on appelle peinards et qui de nouveau plaisent à une certaine bourgeoisie rétrograde. Il y a l'art officiel aussi qui est l'art d'avant-garde. Mais depuis les cubistes, une très petite partie de la civilisation s'intéresse à l'art. Le reste s'intéresse aux cartes postales. Pour l'énorme majorité des gens l'art est bel et bien la télévision, le cinéma, une poupée, les affiches, les objets publicitaires, tout ce qui justement n'est pas considéré comme de l'art... J'ai fait partie du jury de la Biennale des Jeunes et je ne sais pas si vous vous souvenez qu'il y avait un Italien qui avait fait un tableau tout rouge. Bon. Deux ouvriers qui découpaient des planches là étaient stupéfaits. C'était une rigolade pour eux de voir des gens sérieux considérer ce tableau rouge et le juger... Lorsque Schoëffer fait des objets lumineux qui tournent, c'est bien dépassé, un juxe box en donne autant et davantage, c'est lumineux, c'est amusant, ça bouge. C'est je crois ce qui explique l'intérêt pour le pop'art. Le pop'art est plus intéressant pour le public que des taches sur une toile. Il met en valeur les affiches, les photos. Mais vous croyez que Rauschenberg peut continuer à coller des Kennedy sur une toile? Vous avez remarqué que le pop'art rejoint tout à coup le réalisme soviétique. A part le sujet, il n'y a qu'un pas d'écart. Vous allez voir les russes évoluer aussi... Il y a deux ans, un mouvement s'est amorcé avec la poésie. Vous allez voir faire des photos-montage d'ici peu...

Marie-Thérèse Maugis: Croyez-vous que ce bouillonnement d'activité artistique ou para-artistique soit une spécialité de notre temps?

Alberto Giacometti: L'art a toujours avancé à grande vitesse. Dans la sculpture égyptienne qui semble immobile pendant trois ou quatre millénaires, il est possible de distinguer des époques malgré la rigidité apparente des formes, on note un renouvellement extraordinaire de 50 ans en 50 ans. A l'inverse, on fait aujourd'hui comme s'il y avait un gouffre énorme entre les tableaux dévalorisés de La Palette, et les cubistes et l'art moderne. Ils sont beaucoup plus proches qu'on le croit... Par exemple, la vision des couleurs reste impressionniste. Les peintres n'ont pas fait un pas au-delà. Ils accordent tous une suprématie énorme à la couleur et donc mettent en couleurs.. Quant à moi, je regarde rigoureusement avec le même intérêt le tableau le plus pompier accroché dans un restaurant qu'une toile de ceux qu'on appelle les grands peintres d'aujourd'hui!

Marie-Thérèse Maugis: Vous pensez qu'ils appartiennent au même domaine de l'art?

Alberto Giacometti: Bien sûr qu'on doit limiter les domaines... Un vase, aussi beau qu'il soit, n'est pas une sculpture: c'est un objet. C'est un autre domaine. Ce vase ne se réfère qu'à lui-même. Mais quand on amène une peinture à ne présenter qu'elle-même, tôt ou tard elle disparaît. Lorsque Duchamp exposait une chaise, pour lui l'art était fini... (...)

Marie-Thérèse Maugis: Mais vous, Giacometti, qui peignez et sculptez des visages, des êtres vivants dont l'image vous poursuit, avez-vous le sentiment de représenter notre époque?

Alberto Giacometti: Pour moi, le problème est différent. J'ai commencé très jeune à faire des dessins et des sculptures parce que mon père était peintre. Je ne saurai jamais si je serais devenu ce que je suis, si j'aurais fait ce que je fais, si mon père n'avait pas été peintre. On en revient au problème du milieu, de la classe. Mais je n'ai jamais voulu faire de la peinture une profession.

Jusque dans ma jeunesse l'art c'était forcément la présentation du monde extérieur ou de quelque chose en tout cas. Il y a deux filons dans l'art. Soit tâcher de rendre le monde extérieur tel qu'on le voit, soit raconter des histoires... Et cela depuis toujours. Et ces deux filons sont aussi valables l'un que l'autre. Chez Rembrandt, un portrait qui est une image la plus fidèle, la plus ressemblante est tout aussi valable que les illustrations pour l'Ancien Testament. Rousseau qui faisait des forêts tropicales avec des singes est aussi valable que Matisse qui faisait le portrait de sa fille. Ces deux courants sont toujours valables. Ceux qui poussent leurs recherches uniquement d'un côté sont rares. Chardin, lui, à travers ses natures mortes, ne poursuit que la représentation la plus proche possible de la réalité. Delacroix ou Géricault sont déjà doubles. L'un peut peindre le "Radeau de la Meduse" ou faire le portrait d'une folle. Ces deux directions se continuent jusqu'à Picasso qui peut exécuter le portrait d'une personne précise ou représenter des scènes qui s'approchent de la mythologie. Je le répète: une direction vaut l'autre. Les impressionnistes, dans l'ensemble, restent uniquement orientés sur la vision du monde extérieur.

Marie-Thérèse Maugis: Mais vous, dans quel courant vous situez-vous?

Alberto Giacometti: Jusqu'en 1925, malgré mon intérêt pour l'art moderne, ce qui m'intéressait, c'était la vision du monde extérieur, strictement, au plus proche possible. En 1925, je me suis rendu compte qu'il m'était impossible de reproduire une tête. Influencé par l'art moderne, j'ai subi une évolution. J'ai été successivement exotique, surréaliste, abstrait... En 1935, ayant tout oublié, j'ai éprouvé de nouveau le besoin de faire des études d'après nature: je suis revenu à des travaux d'essai. Le problème pour moi est de savoir pourquoi il m'est impossible de faire ce que je veux faire. J'essaie tous les soirs de faire une tête et je n'y arrive pas. Tous les soirs, je tente de savoir ce que je vois et pourquoi je n'arrive pas à le représenter.

Une fois de plus, dans une certaine société, on ne me laisserait pas ces loisirs-là. Je ne travaille pas pour communiquer quelque chose aux autres, mais pour savoir si je pourrai un jour faire de la sculpture ou de la peinture. Ce que je fais est probablement périmé d'avance. Je ne suis pas sûr qu'il y ait un avenir dans la sculpture de cette façon là. Mais si je copie un modèle comme je le fais, même si je suis à côté, et étant donné que j'ai la possibilité de le faire, c'est pour la curiosité de savoir ce que je vois à travers une tête. Je suis obligé de faire la sculpture ou la peinture pour savoir ce que je vois. Je ne pense pas être ainsi l'expression de notre époque. Je ne peux même pas le dire...

Marie-Thérèse Maugis: Ces visages que vous copiez sans fin ne sont pas anonymes. Ils ne peuvent que vous donner, à travers eux-mêmes, une connaissance du monde actuel...

Alberto Giacometti: Sans doute, mais un visage vaut n'importe quel autre visage. Ceux que je peins sont choisis au hasard des rencontres. N'importe quel visage est bon. Et moi immobile devant un visage immobile, cherchant à savoir ce que je vois, cela pourrait se passer à n'importe quelle époque non? Entre votre tête devant ce mur et celles de la Préhistoire, il n'y a probablement aucune différence. La relation entre ce qui caractérise une époque et une autre est plutôt précaire. Moi je suis tout à fait à contre-courant. Je suis un des seuls qui ne s'essaye qu'à copier. Et ce que je copie est ce petit résidu qui me reste conscient à travers la vue. Copier est la chose la plus bébête du monde, copier un verre par exemple: il n'y a rien de plus difficile. D'ailleurs c'est impossible. Cézanne a dit à peu près, copier la nature c'est impossible on ne peut que l'interpréter. Cela ne l'a pas empêché de la copier jusqu'à sa mort... Comme je sais que je n'arriverai jamais à copier la tête comme je la vois, ça a l'air d'une aberration d'insister, ça l'est probablement d'ailleurs. C'est même une absurdité totale ce que j'essaye de faire. Ainsi il m'est impossible d'imaginer ce que serait un tableau fini et c'est en quoi je suis à contre-courant des autres peintres de l'art moderne qui finissent toujours leurs tableaux, et même dans une journée. Je sais que je peux travailler toute ma vie un tableau sans le terminer jamais. Et en admettant que je vive 300 ou 400 ans, je n'arriverai jamais à l'achever.

(...).

Avez-vous déjà vu des tableaux parfaits? Moi je n'en ai jamais vu. C'est une des caractéristiques de l'art d'ailleurs. Une hélice d'avion, pour fonctionner doit être parfaite, un verre à vin pour être utilisable ne doit pas être ébréché. Par contre, une oeuvre d'art n'est toujours qu'une vision partielle du monde extérieur, toujours précaire aussi. En peinture, en sculpture, ou en poésie, il ne peut y avoir de perfection. C'est cela qui fait leur intérêt, leur virulence, ou leur violence. Je vous l'ai dit mais les mauvais tableaux d'un peintre m'intéressent autant que les bons. Il n'y a pas pour moi de différence. De toute manière, on exagère l'importance que l'on donne à l'Art avec un grand "A". La majorité des vivants s'en passe royalement.

(...).

Mais oui, l'art n'est plus une nécessité. Les peintures vont directement de l'atelier au musée. C'est bien précaire comme parcours non? Et le petit cheval blanc publicitaire du whisky Withe est plus une nécessité que les œuvres d'art des grands artistes. Moi-même je ne me considère pas plus utile à la société que le petit bricoleur passionné dans son coin. Je ne donne pas une telle importance à ma peinture. Tout m'intéresse mais on ne fait bien les choses qu'en se limitant à l'extrême. Que ce que je fais serve ou non, c'est le dernier de mes soucis. C'est là aussi que j'ai une position opposée à celle des peintres actuels qui estiment avoir un rôle dans la société. Je suis aussi contre le chômage aux artistes: on ne fait de l'art qu'à ses risques et périls et je sais aussi que la société se passe largement de ce que je fais".

Giacometti - HOMME ET FEMME (Bronze), 1926-1927

Giacometti - HOMME ET FEMME (Bronze), 1926-1927

Giacometti, Biennale de Venise, 1962, qui lui valut le grand prix de sculpture

Giacometti, Biennale de Venise, 1962, qui lui valut le grand prix de sculpture

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 06:17
Giacometti, forçat de l'art - à propos de la biographie de Catherine Grenier - Sabine Gignoux, dans La Croix, 16 février 2018
Giacometti, « forçat » de l’art

Art. La biographie de Catherine Grenier fait revivre la figure de ce sculpteur acharné, pétri de doutes, aussi sociable que séducteur malgré lui.

Sabine Gignoux, La Croix - 16 février 2018

Alberto Giacometti

de Catherine Grenier

Flammarion, 350 p., 25 €

Sur Alberto Giacometti. Ses amis, Jean Genet, Isaku Yanaihara ou Michel Leiris ont laissé de précieux témoignages, puis le poète Yves Bonnefoy une magistrale monographie, après celle – plus controversée – de James Lord.

Cette nouvelle biographie, signée par la directrice de la Fondation Giacometti à Paris depuis 2014, apporte toutefois un témoignage plus précis sur l’homme et sa vie. L’auteure s’est en effet plongée dans les archives, et dans sa correspondance avec ses proches, dont ses parents restés à Stampa, en Suisse.

« Ne pas avoir peur de détruire pour refaire »

Au fil des pages s’esquisse ainsi le portrait d’un artiste précoce, encouragé par son père peintre, mais rapidement en butte à la difficulté de saisir le réel dans son entier mystère. « Il ne faut pas (…) avoir peur de détruire pour refaire, mais de la même façon qu’on ne peut pas rejoindre le sommet d’une montagne d’un seul jet, (…) on ne peut pas atteindre dans une seule œuvre la perfection (…) », lui écrit alors son père, en bon montagnard.

Ce conseil-là, Alberto Giacometti le suivra toute sa vie, dans ses portraits cernés de traits infinis comme dans des sculptures épurées jusqu’à l’os.

« Une vie de forçat »

« Je travaille tout le temps. Ce n’est pas par volonté, c’est parce que je n’arrive pas à décrocher. (…) Alors ça fait une vie de forçat », confiait ainsi le sculpteur filmé en 1963, trois ans avant sa mort, dans son atelier misérable de la rue Hippolyte-Maindron à Paris, qu’il n’avait pas quitté malgré la fortune venue.

Pourtant, au-delà de cette image d’un solitaire entièrement dévoué à son art, assisté par son frère Diego, Catherine Grenier montre combien Alberto, causeur ironique et paradoxal, vivait en réalité entouré à Montparnasse d’un important réseau d’amis. Sympathisant communiste, il s’était lié d’abord aux deux bandes surréalistes rivales, celle de Breton et celle de Bataille, avant d’être exclu de la première pour délit de retour à la figuration.

Un artiste mondain

Après des collaborations avec le décorateur Jean-Michel Frank, il avait noué aussi des amitiés avec le couple Sartre-Beauvoir, Samuel Beckett et des artistes comme Laurens, Braque, Picasso, Balthus, Derain… Intransigeant et très attaché à sa liberté, Giacometti rompit quelques fois ses liens, notamment avec ses galeristes.

Le livre évoque aussi ses liaisons amoureuses, donnant chair à plusieurs de ses modèles, dont son épouse Annette, rencontrée en Suisse pendant la guerre.

Le sculpteur hésitera toute sa vie à quitter son atelier et ce cercle chaleureux, hormis pour des visites à Stampa. Malgré de grandes expositions dès les années 1950 dans les musées américains, il attendra la toute fin de sa vie pour traverser l’Atlantique.

« L’aventure, disait-il, la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour, dans le même visage. Ça vaut tous les voyages autour du monde. »

 

Giacometti, forçat de l'art - à propos de la biographie de Catherine Grenier - Sabine Gignoux, dans La Croix, 16 février 2018

Giacometti et Rol Tanguy

Au moment de la Libération, l’artiste crée, à l’initiative de Louis Aragon, une série de portraits d’Henri Tanguy (1908-2002), dit Colonel Rol-Tanguy, militant communiste et héros de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale : chef des Forces Françaises de l’Intérieur de la région Île-de-France en 1943, il mène la Libération de Paris avant l'arrivée des blindés du général Leclerc. 

 Sa sensibilité de gauche antifasciste, ses liens avec les différentes mouvances du surréalisme et avec l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires seront ainsi rappelés par la série de six dessins politiques exécutés vers 1932 par le sculpteur, qui déclare alors dans une lettre à Breton : « Je ne conçois pas la poésie et l’art sans sujet. J’ai fait pour ma part des dessins pour La Lutte, dessins à sujet immédiat et je pense continuer, je ferai dans ce sens tout ce que je peux qui puisse servir dans la lutte de classes ». 

D’après Alberto Giacometti lui-même, les séances de pose avec Rol-Tanguy furent un moment fort dans les rencontres faites après son retour à Paris après la guerre : « Il n’a rien à faire avec le type du militaire, l’allure des jeunes généraux de Napoléon, il est très vif et intelligent, nous parlons de livres de guerre, etc. » 

(Fondation Giacometti)

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