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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 06:33
La tombe de Victor Jara (photo Page facebook de Ilio Barontini)

La tombe de Victor Jara (photo Page facebook de Ilio Barontini)

Victor Jara - Septembre 1973
VICTOR JARA
Les mots ne sont pas innocents. On ne défie pas impunément le pouvoir, surtout s'il est entre les mains de dictateurs sanguinaires.
Victor JARA, assassiné le 16 septembre 1973, en fit l'amer constat, payant de sa vie son engagement militant auprès de Salvador Allende au Chili.
Chantre de la révolution communiste, Victor JARA chantait le partage des terres, critiquait le conformisme bourgeois, dénonçait la répression militaire, condamnait la guerre du Vietnam…
Après le coup d'état du Général Pinochet, Victor JARA fut arrêté et emprisonné dans le stade de Santiago, lieu de triste mémoire.
Il fut torturé et exécuté. Pinochet a échappé à ses juges. Le monde de justice rêvé par JARA n'est pas pour demain.
" On amena Victor et on lui ordonna de mettre les mains sur la table. Dans celles de l'officier, une hache apparut. D'un coup sec il coupa les doigts de la main gauche, puis d'un autre coup, ceux de la main droite. On entendit les doigts tomber sur le sol en bois. Le corps de Victor s'écroula lourdement. On entendit le hurlement collectif de 6 000 détenus. L'officier se précipita sur le corps du chanteur-guitariste en criant : " Chante maintenant pour ta putain de mère ", et il continua à le rouer de coups. Tout d'un coup Victor essaya péniblement de se lever et comme un somnambule, se dirigea vers les gradins, ses pas mal assurés, et l'on entendit sa voix qui nous interpellait : " On va faire plaisir au commandant. "
Levant ses mains dégoulinantes de sang, d'une voix angoissée, il commença à chanter l'hymne de l'Unité populaire, que tout le monde reprit en Chœur. C'en était trop pour les militaires ; on tira une rafale et Victor se plia en avant. D'autres rafales se firent entendre, destinées celles-là à ceux qui avaient chanté avec Victor. Il y eut un véritable écroulement de corps, tombant criblés de balles. Les cris des blessés étaient épouvantables. Mais Victor ne les entendait pas. Il était mort. "
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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 06:16

photo augusto pinochet et salvador allende.  ©  reuters

 

Hector Herrera, témoin et personnage de l’histoire chilienne, animera une conférence sur l’assassinat du poète Victor Jara, ce mardi 21 septembre 2021, à Plourin-lès-Morlaix (Finistère).

En septembre 1973, au Chili, alors que la junte militaire menée par Pinochet renverse le gouvernement d’Allende et s’installe au pouvoir dans le sang, un jeune fonctionnaire, Hector Herrera, identifie à la morgue le corps de Victor Jara, grand poète et ambassadeur culturel du gouvernement d’Allende. Risquant de se faire arrêter, torturer voire tuer par les militaires, Herrera réussit à prévenir la femme de Jara, qui vient reconnaître le corps. Ils parviennent tous les deux à offrir au poète une sépulture décente, à une période où de nombreux corps de victimes disparaissent.

Des décennies plus tard, et sur invitation de la section morlaisienne du parti communiste, Hector Herrera sera présent, ce mardi 21 septembre 2021, à Plourin-lès-Morlaix (Finistère) pour échanger autour du film Victor Jara n° 2547.

La conférence, ouverte à tous, se tiendra à la salle du Cheval Blanc, à 18 h. Le passe sanitaire est obligatoire.

 

Béatrice CHOT-PLASSOT.    Ouest-France  

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25 août 2021 3 25 /08 /août /2021 07:37

 

Retour sur l’expérience communiste en Afghanistan

Interrogé par « Le Monde » sur le départ, prévu en 2014, des troupes occidentales d’Afghanistan, l’ambassadeur russe à Kaboul n’a pu s’empêcher d’évoquer l’expérience — et les erreurs — de l’Union soviétique dans les années 1980. Mais il y a trente ans, l’URSS s’appuyait sur un mouvement communiste autochtone. Lequel, indocile et divisé, a précipité l’engagement de Moscou dans un conflit meurtrier.

par Christian Parenti 

 

Devant les maisons de thé et les étals de Kaboul, on tombe parfois sur le portrait d’un homme sévère au visage rond, arborant moustache et cheveux noirs. C’est celui de Mohammed Najibullah, dernier président communiste du pays. Membre du Parti démocratique populaire d’Afghanistan (People’s Democratic Party of Afghanistan, PDPA) depuis la fin des années 1960, il a longtemps dirigé la police secrète, avant d’être porté à la tête de l’Etat en 1986. Après le retrait des forces soviétiques, en 1989, Najibullah s’accroche au pouvoir pendant trois ans. Il périt aux mains des talibans en 1996.

Quand on interroge les habitants de Kaboul sur ces affiches et cartes postales à la gloire de leur ancien dirigeant, les réponses se ressemblent. Pour certains, « c’était un président fort, on avait une armée puissante » ; pour d’autres, « à l’époque, tout fonctionnait bien, Kaboul était propre ». Le propriétaire d’une maison de thé explique simplement que « Najib a combattu le Pakistan ». Ainsi, on ne se souvient pas tant du « communiste » — un terme vague pour de nombreux Afghans — que du modernisateur et du patriote.

Pour comprendre les raisons qui ont fait de Najibullah un tel emblème, il faut se replonger dans l’histoire des relations de l’Union soviétique avec l’Afghanistan. L’intérêt de l’URSS pour cette région ne date pas de la guerre froide. Dès les années 1920, elle combattait les rebelles musulmans dans les zones limitrophes d’Asie centrale. La décennie suivante, elle écrasait ces basmaci (bandits) avec l’aide de l’armée royale afghane. La stabilité du pays était alors perçue comme un enjeu crucial pour la sécurité de l’Asie centrale soviétique. A partir du début des années 1950, l’Afghanistan compte parmi les quatre plus gros bénéficiaires de l’aide de Moscou, qui envoie des ingénieurs et invite des milliers d’étudiants, de techniciens et de militaires pour les former.

« Une affaire improvisée dans la hâte »

A la fin de la décennie, les Etats-Unis s’intéressent eux aussi à l’Afghanistan. Une concurrence s’instaure entre les deux superpuissances, qui rivalisent de générosité pour « aider » la population locale (1). Les Américains dressent un barrage sur le fleuve Helmand afin d’irriguer et d’alimenter en électricité les régions désertiques du Sud ; les Russes construisent le tunnel de Salang — l’un des plus hauts du monde — pour relier les régions du Nord et du Sud. Les premiers fournissent l’électronique, les systèmes de communication et le radar de l’aéroport de Kaboul ; les seconds en conçoivent l’infrastructure.

De manière surprenante, les premiers chefs des moudjahidins (les partisans de la lutte contre les Soviétiques), dont M. Ismaïl Khan, qui a lancé la rébellion à Herat en 1979, étaient d’anciens militaires formés en URSS. Et, à l’inverse, une partie des intellectuels afghans, comme le premier ministre Hafizullah Amin, ont fait leurs études aux Etats-Unis avant de devenir militants communistes, puis membres du gouvernement.

Le coup d’Etat communiste d’avril 1978 apparaît comme la conséquence indirecte d’une précédente révolte. A partir de 1969, en effet, l’Afghanistan connaît plusieurs années de sécheresse et de famine. Quatre ans plus tard, le peuple meurt littéralement de faim dans la province de Ghor, au centre du pays. Le général Mohammed Daoud renverse son cousin, le roi Mohammed Zahir Chah, abolit la monarchie, puis établit un gouvernement républicain. Il devient, en 1973, le premier président de la République d’Afghanistan.

Une fois au pouvoir, Daoud perpétue ce qui était alors une politique économique assez répandue, recourant à la planification et à l’investissement public pour bâtir un secteur industriel privé et créer un marché intérieur. Le traitement de ses ennemis politiques — les islamistes et les communistes, eux-mêmes opposés les uns aux autres — mêle la répression et la cooptation. Mais l’hostilité grandissante à leur encontre conduit certains islamistes, tels le Tadjik Ahmed Chah Massoud et le Pachtoun Gulbuddin Hekmatyar, à s’exiler au Pakistan.

La violence du régime précipite également les événements de 1978, cette « affaire improvisée dans la hâte », selon les mots de Jonathan Steele (2). Le 17 avril, Mir Akbar Khyber, un membre influent et apprécié du PDPA, est assassiné en pleine rue. Les soupçons se portent d’emblée sur le gouvernement. Deux jours plus tard, le PDPA organise une manifestation de protestation qui rassemble près de quinze mille personnes et se termine par une rafle policière. Craignant que celle-ci ne soit qu’un prélude à leur extermination, les militaires communistes attaquent le palais présidentiel, tuent Daoud et prennent le pouvoir.

Les responsables soviétiques, notamment ceux du KGB en poste à Kaboul, sont pris de court. Selon eux, l’Afghanistan n’est pas plus mûr pour le socialisme que le PDPA n’est prêt à gouverner. Le parti est en effet déchiré entre deux factions. Le Khalq (« le Peuple »), le courant majoritaire et radical, a organisé le coup d’Etat. Il tire son soutien de la population parlant le pachtou qui s’est installée depuis peu dans les villes pour trouver du travail et pour accéder à l’éducation. Frange minoritaire et modérée, le Parcham (« l’Etendard ») est quant à lui ancré dans les classes moyennes urbaines qui parlent le dari.

Le début de règne du Khalq est sanglant. Quarante généraux et alliés politiques de Daoud, dont deux anciens premiers ministres, sont exécutés sommairement. Parmi les autres personnes emprisonnées ou assassinées, des islamistes, des maoïstes et même des membres du Parcham.

Cette violence suscite l’inquiétude des Soviétiques. Malgré diverses réformes progressistes — interdiction du mariage des enfants, réduction de la dot, annulation des emprunts immobiliers ruraux, campagne d’alphabétisation pour les hommes et les femmes (chaque groupe étant éduqué séparément), réforme agraire, etc. —, des erreurs de gestion suscitent la réaction brutale d’une partie de la population (3).

M. Saleh Mohammed Zeary, un vieux responsable communiste dont Steele a retrouvé la trace dans un immeuble modeste de Londres, explique la résistance en ces termes : « Au début, les paysans étaient heureux, mais quand ils ont su qu’on était communistes, ils ont changé d’attitude. Le monde entier était contre nous. Ils ont dit qu’on ne croyait pas en l’islam, et ils n’avaient pas tort. Ils voyaient bien qu’on ne priait pas. On a affranchi les femmes du poids de la dot et ils ont dit qu’on était partisans de l’amour libre. » Un autre ancien membre du PDPA, également installé dans la capitale britannique, se rappelle que les dirigeants du parti au pouvoir « voulaient éradiquer l’analphabétisme en cinq ans. C’était ridicule. La réforme agraire n’était pas populaire. Ils promulguaient des décrets prétendument révolutionnaires qu’ils voulaient appliquer par la force. La société n’était pas prête. Le peuple n’avait pas été consulté ».

Conçues dans l’urgence, les réformes du PDPA souffrent de la vieille division de la société afghane entre villes et campagnes. Les jeunes citadins idéalistes et éduqués ne comprennent pas le monde rural et souhaitent le remodeler, tandis que les habitants de villages aux murs de terre séchée ne montrent aucune sympathie pour la bureaucratie urbaine. Que les dimensions sociales et culturelles des réformes aient été mal accueillies car elles menaçaient les privilèges des mollahs, des maliks (chefs de village) et des grands propriétaires n’a rien de surprenant ; mais, plus troublant, les aspects économiques progressistes du programme se sont également vus rejetés par une paysannerie dévote.

Bien que pauvre et inégalitaire, l’Afghanistan des années 1970 ne souffre pas de la concentration agraire qui caractérisait, par exemple, la Chine et le Mexique prérévolutionnaires. Comme l’explique Steele, les paysans avaient souvent « des liens religieux, claniques et familiaux avec leurs propriétaires et n’étaient pas prêts à outrepasser leur autorité ». La société rurale, qui a toujours joui d’une certaine autonomie par rapport à Kaboul, se sent menacée. Elle se tourne progressivement vers la résistance armée, rejoignant les partis islamistes qui ont fui au Pakistan durant la répression orchestrée par Daoud.

Certaines erreurs techniques enveniment encore la situation pour le PDPA. Dans leur hâte, les communistes de Kaboul redistribuent la terre, mais pas l’eau : une faute qui révèle leur ignorance de l’agriculture locale. Ils abolissent le système de prêts financiers iniques des bazars, mais n’établissent pas de programme de crédit de substitution pour aider les paysans démunis. De leur côté, les Soviétiques ne cessent d’inviter Kaboul à abandonner ou à différer les réformes les plus radicales.

Les communistes ne sont pas les premiers modernisateurs afghans à connaître des déconvenues. Le « prince rouge », Amanullah Khan, qui avait expulsé les Britanniques en 1919, fut détrôné dix ans plus tard par une rébellion tribale qui s’opposait à sa politique de modernisation d’inspiration kémaliste. Il avait imposé une réforme agraire minimale, donné le droit de vote aux femmes et commencé à éduquer les filles. Les élites rurales ont apprécié les belles routes, mais pas les impôts pour les financer ; le peuple des campagnes a accepté les améliorations agricoles et l’éducation, mais pas l’assaut contre le patriarcat.

Gagner les cœurs et les esprits

Cinquante ans plus tard, le PDPA affronte le même type de résistance religieuse. Pour tenter de l’éteindre, les responsables communistes n’hésitent pas à manifester — du moins en public — une soudaine piété, en priant et en se rendant à la mosquée. Des efforts tardifs et insuffisants : en mars 1979, les officiers islamistes de Herat se rebellent, sans doute inspirés par la révolution iranienne — un mois plus tôt, le chah fuyait l’Iran et l’imam Rouhollah Khomeiny faisait son retour à Téhéran.

Le soulèvement et son écrasement militaire, auquel ont participé des pilotes soviétiques, n’ont pas été aussi sanglants qu’on l’a souvent dit. « Même si la presse et certains historiens occidentaux continuent d’affirmer que les rebelles ont massacré jusqu’à une centaine de citoyens soviétiques résidant à Herat, affirme Rodric Braithwaite, le total des victimes soviétiques ne semble pas avoir dépassé le nombre de trois. » Quant au bombardement intensif de la ville par le gouvernement communiste, il n’a pas non plus fait des milliers de victimes.

Après Herat, d’autres garnisons se mutinent. Les Soviétiques envoient de nouveaux conseillers en Afghanistan et commencent à élaborer un plan de déploiement de leurs forces terrestres. Depuis l’été, les Etats-Unis fournissent de l’argent et des armes aux moudjahidins afin de préparer des assauts contre les forces gouvernementales et les infrastructures publiques à partir du Pakistan.

Pendant ce temps, le conflit au sein du PDPA s’aggrave : les différends personnels et idéologiques engendrent des affrontements entre le Khalq et le Parcham, ainsi qu’au sein du Khalq lui-même. En septembre 1979, le président Noor Mohammed Taraki est attaché à un lit et étouffé sous un oreiller : un assassinat commandité par le premier ministre Hafizullah Amin, son camarade et concurrent au sein du Khalq. Les dignitaires soviétiques, qui considéraient Taraki comme le plus flexible des deux rivaux, sont scandalisés par ce meurtre. La paranoïa s’empare du Kremlin, où l’on craint que l’assassin ne soit un agent des Etats-Unis.

Une vieille histoire : dans les années 1960, Amin avait préparé un doctorat à l’université de Columbia, à New York, où il dirigeait le syndicat des étudiants afghans, et on le disait déjà de mèche avec la Central Intelligence Agency (CIA). Steele remarque qu’Amin avait également admis avoir reçu de l’argent des services secrets américains avant la révolution. Braithwaite rapporte que même l’ambassadeur des Etats-Unis Adolph Dubs, après l’avoir rencontré à plusieurs reprises, avait demandé à la CIA s’il s’agissait d’un informateur. Plus vraisemblablement, Amin ne faisait qu’emprunter le chemin foulé par tous les dirigeants afghans : pour gouverner cet Etat-tampon, il fallait naviguer entre les grandes puissances.Durant la crise de l’année 1979, le gouvernement communiste avait sollicité à treize reprises une intervention militaire soviétique. En retour, Moscou exposait toutes les bonnes raisons de ne pas déployer de forces terrestres. « Nous avons étudié avec attention tous les aspects de cette action et sommes arrivés à la conclusion que, si l’on faisait intervenir nos troupes, non seulement la situation de votre pays ne s’améliorerait pas, mais elle s’aggraverait », déclarait alors un responsable soviétique.

Mais le meurtre de Taraki change la donne. Le 40e corps de l’Armée rouge arrive en Afghanistan en décembre 1979 avec pour mission non pas d’aider Amin, mais de l’assassiner. Le 27, les forces spéciales soviétiques attaquent le palais présidentiel et tuent le président, en poste depuis seulement cent quatre jours. Dirigeant de substitution choisi par les Soviétiques, Babrak Karmal appartient à l’aile modérée du PDPA. Mais, à la fois lunatique et paranoïaque, il manifeste un penchant pour la boisson qui aggrave encore son incompétence.

Malgré l’envoi par les Soviétiques de techniciens et de conseillers civils idéalistes, Karmal ne parvient pas à gagner l’allégeance des musulmans ruraux, de sorte que la capacité d’action de l’Etat demeure limitée. Pour ne rien arranger, depuis juillet 1979, les Etats-Unis arment les sept partis des moudjahidins, farouchement opposés au PDPA. Grassement financée par le gouvernement saoudien et fournie clandestinement par Washington à l’initiative de la CIA, cette aide militaire est administrée par les services de renseignement pakistanais. Moscou et Washington pensaient que l’intervention durerait six mois, que la population afghane — au moins dans les villes — réserverait un bon accueil aux Russes et se réjouirait de la fin du règne d’Amin. Les Russes s’enlisent pourtant dans une guerre qui durera neuf ans.

Nombre de militaires soviétiques croient sincèrement à leur « devoir international » — tout comme certains Américains perçoivent actuellement leur guerre en Afghanistan comme une aide salutaire fournie à un pays arriéré en proie à une authentique menace terroriste. A l’image de leurs homologues des Etats-Unis, les troupes d’URSS engagées en Afghanistan appartiennent surtout à la classe ouvrière et viennent majoritairement des campagnes et des petites villes ; seules les forces aériennes, le KGB et les unités médicales pouvaient compter sur des soldats issus des couches plus favorisées de la société russe.

Le véritable objectif du 40e corps de l’Armée rouge était de gagner les cœurs et les esprits. Il n’y est pas parvenu : quand les forces terrestres des gouvernements soviétique et afghan sont mises en difficulté par leurs adversaires, l’aviation et l’artillerie interviennent ; et lorsque les moudjahidins tirent depuis l’intérieur des villages, ces derniers sont bombardés et détruits. Braithwaite dément les allégations concernant l’utilisation par les Soviétiques d’armes chimiques ou de jouets piégés : contrairement à ce qu’affirmait le discours de guerre froide des années 1980, leur brutalité envers les civils ne constituait pas un objectif, mais l’un des effets prévisibles et inexcusables de leur politique. L’Armée rouge a jugé des centaines de ses soldats pour des crimes allant du viol au meurtre, de la consommation de drogue au vol. Pourtant, elle n’a pas pu ou pas voulu contenir les mauvais traitements du Khad (service de renseignement) : environ huit mille Afghans ont été exécutés par le gouvernement PDPA et plusieurs milliers d’autres, emprisonnés et violentés.

« Saigneurs » contre négociateurs

Quand, en 1985, M. Mikhaïl Gorbatchev est nommé à la tête du Parti communiste de l’Union soviétique, le pouvoir est convaincu de la nécessité d’un retrait d’Afghanistan. Une vaste campagne contre la guerre, menée par les familles de soldats, les vétérans et même des officiers en poste, pousse Moscou dans cette direction. La perestroïka et la glasnost (4) sont dans l’air et, en Afghanistan, Najibullah, qui vient d’être nommé président de la République, s’éloigne de plus en plus du marxisme-léninisme au profit d’un nationalisme pragmatique. En 1988, il rebaptise le PDPA du nom de Watan (« Patrie »). A la fin de son mandat, il envisage même de confier le poste de ministre de la défense au commandant Massoud.

Ces inflexions, sensibles depuis le départ de Karmal et l’ascension de Najibullah, participent d’une politique officielle appelée « réconciliation nationale ». Dans son ouvrage A Long Goodbye, l’historien Artemy Kalinovsky offre un bon aperçu de ses aspects diplomatiques. « De 1985 à 1987, écrit-il, la politique afghane de Moscou était guidée par la volonté de mettre un terme à la guerre sans essuyer de défaite. Gorbatchev s’inquiétait presque autant que ses prédécesseurs des dégâts qu’un retrait hâtif pourrait causer au prestige soviétique, particulièrement auprès de ses partenaires du tiers-monde. Pourtant, il s’était également engagé à terminer la guerre, et son Politburo le soutenait dans ce sens. Cela impliquait de chercher de nouvelles approches pour mettre en place à Kaboul un régime viable, qui puisse perdurer après le départ des troupes soviétiques (5). »

Pour réussir, la politique de « réconciliation nationale » nécessite la coopération des Etats-Unis, premiers protecteurs des moudjahidins. Malheureusement pour l’Afghanistan et pour les Soviétiques, l’administration Reagan était alors divisée entre les bleeders (« saigneurs ») et les dealers (« négociateurs »). Le secrétaire d’Etat George Shultz comptait parmi les principaux dealers, partisans d’un compromis avec l’URSS. Leur position était simple : si l’Armée rouge se retirait d’Afghanistan, les Etats-Unis devaient cesser d’aider les moudjahidins. Mais les bleeders, très présents au sein de la CIA et du « lobby afghan » au Congrès américain, ne l’entendaient pas ainsi : ils conditionnaient la fin de l’aide aux moudjahidins à l’arrêt pur et simple de toute forme de soutien soviétique au gouvernement de Najibullah. Ce sont eux qui eurent finalement gain de cause.

En février 1989, le dernier char soviétique traverse le pont de l’Amitié, au nord du fleuve Amou-Daria. Toutefois, Moscou continue d’aider Najibullah, et le gouvernement afghan prend tout le monde par surprise quand, en mars 1989, ses troupes, qui combattent désormais seules, brisent le siège moudjahidin de Jalalabad, à proximité de la frontière pakistanaise. Si les insurgés étaient parvenus à prendre cette ville, Kaboul aurait été leur prochain objectif. Par la suite, les sept partis moudjahidins, malgré leur superbe technique militaire, restent fragmentés et stratégiquement incohérents.

Selon Braithwaite, Edouard Chevardnadze, qui ne voulait pas être le premier ministre soviétique des affaires étrangères à subir une défaite, fut le plus fervent soutien de Najibullah. Il était persuadé que les Afghans pourraient combattre indéfiniment grâce à un flux de pétrole et d’armes en provenance de l’URSS. De fait, Najibullah a pu tenir trois années de plus. Mais, fin 1991, quand Boris Eltsine écarte M. Gorbatchev et que l’URSS s’effondre, l’aide vitale s’interrompt.

Citadins modernistes, paysans conservateurs

La défaite soviétique en Afghanistan n’a pas, comme on l’a souvent pensé, provoqué la fin de l’Union soviétique. C’est même l’inverse qui s’est produit. Ainsi que l’expliquait récemment l’hebdomadaire The Economist, « le système soviétique s’est effondré quand les principaux responsables ont décidé de monnayer leurs privilèges et de les transformer en propriété (6) ». La chose faite, avec Eltsine au pouvoir, le régime de Najibullah s’est écroulé. A en croire Braithwaite, Eltsine, en tant que président de la Russie, aurait noué des contacts secrets avec les moudjahidins dès avant la chute de M. Gorbatchev. D’ailleurs, sitôt les approvisionnements russes interrompus, M. Abdul Rachid Dostom, l’un des principaux généraux de Najibullah, passait dans le camp des rebelles (7).

Le président est finalement renversé en avril 1992. Divers groupes de guerriers saints et de fanatiques ethno-nationalistes déferlent sur Kaboul. Après une très courte expérience de gouvernement conjoint, les factions entrent en conflit, tandis que les derniers membres du PDPA fuient le pays ou entrent dans la clandestinité. Najibullah tente de gagner Moscou, mais les hommes de M. Dostom l’empêchent d’atteindre l’aéroport.

Au cours des quatre années qui suivent, Kaboul sombre dans la barbarie. Les groupes moudjahidins en guerre plongent le pays dans les ténèbres, au sens propre comme au figuré : les réverbères et les lignes de courant des bus électriques sont saccagés ; les services publics cessent de fonctionner. Les combats entre factions couvrent la moitié de la ville, et l’on estime à cent mille le nombre de tués, pour la plupart des civils. Najibullah, lui, reste enfermé dans une enceinte des Nations unies. Quand les talibans prennent finalement la ville, en 1996, ils capturent l’ancien président, le battent, le torturent et le castrent avant de le fusiller. Son cadavre est traîné dans les rues, puis pendu à un réverbère.

Tandis que les forces de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) occupent désormais l’Afghanistan, on trouve encore des portraits de Najibullah dans les rues de Kaboul. Pourquoi ? Aujourd’hui comme hier, la guerre oppose non seulement les envahisseurs et les Afghans, mais aussi les Afghans eux-mêmes : les populations des villes, favorables à la modernisation (même à marche forcée), et celles des campagnes, opposées au changement.

Autre analogie : chaque force peut compter sur de puissants alliés étrangers. Durant la guerre froide, les Soviétiques soutenaient Kaboul, tandis que les Etats-Unis et le Pakistan appuyaient les rebelles ; aujourd’hui, d’autres préoccupations conduisent les Etats-Unis à défendre les aspirants reconstructeurs de Kaboul (dont la plupart sont ceux-là mêmes qui travaillaient pour Najibullah), tandis que le Pakistan, vassal favorisé et allié théorique de l’Amérique, continue de soutenir les rebelles religieux et traditionalistes.

Il existe une classe de citadins afghans pour laquelle la question politique centrale a toujours été : « Peu importe l’idéologie, est-ce que j’aurai l’électricité ? » Ces gens, qui ont cherché à étendre la mainmise de Kaboul sur les campagnes, ont été, depuis les années 1920, systématiquement confrontés à une opposition violente. Leur étendard fut d’abord la monarchie constitutionnelle, puis la république présidentielle, le socialisme à la soviétique, enfin le nationalisme ultime de Najibullah. Désormais, ils font l’expérience de la démocratie libérale extrêmement imparfaite imposée par l’OTAN. Sans surprise, les anciens communistes sont toujours modernisateurs, et on les retrouve aux postes les plus élevés de ce qui porte le nom de gouvernement afghan.

C’est sans doute pour toutes ces raisons qu’on affiche encore des portraits de « Najib » à Kaboul : sa vision du monde, en dépit de tous ses défauts, incluait l’électricité. Hélas ! celle-ci ne peut pas être acheminée par la guerre.

Christian Parenti

Journaliste. Une version de cet article a été publiée dans The Nation (New York), le 7 mai 2012.

(1Lire René Vermont, « L’Afghanistan face à l’U. R. S. S. et aux Etats-Unis », Le Monde diplomatique, août 1967, disponible sur le DVD-ROM des archives du Monde diplomatique, 1954-2011.

(2Cet article repose notamment sur les informations présentées par Rodric Braithwaite, ambassadeur britannique à Moscou de 1988 à 1992, dans Afgantsy : The Russians in Afghanistan, 1979-89, Oxford University Press, 2011, et par l’ancien journaliste du Guardian Jonathan Steele dans Ghosts of Afghanistan : The Haunted Battleground, Portobello Books, Londres, 2012. Les références aux travaux de ces deux auteurs renvoient à ces ouvrages.

(3Lire Jean-Alain Rouinsard et Claude Soulard, « Les premiers pas du socialisme en Afghanistan », Le Monde diplomatique, janvier 1979, DVD-ROM d’archives, op. cit.

(4Perestroïka (« restructuration ») : ensemble de réformes entreprises sous la direction de M. Gorbatchev ; glasnost (« transparence ») : politique de liberté d’expression et d’information adoptée à la même période.

(5Artemy Kalinovsky, A Long Goodbye : The Soviet Withdrawal from Afghanistan, Harvard University Press, Cambridge, 2011.

(6« The long life of Homo sovieticus », The Economist, Londres, 10 décembre 2011.

(7Lire Selig S. Harrison, « L’Afghanistan s’installe dans la fragmentation », Le Monde diplomatique, janvier 1992, DVD-ROM d’archives, op. cit.

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20 août 2021 5 20 /08 /août /2021 06:02
Quand Eugène Le Luc, fondateur du groupe FTP Justice à Morlaix, et frère jumeau du résistant fusillé Maurice Le Luc, évoquait sa résistance à Françoise Le Borgne dans Ouest-France en 2001

En ces temps où l'on parle de libération voici Eugène Le Luc, frère jumeau de Maurice Le Luc, résistant FTPF de Morlaix fusillé, qui parle en 2001 sur Ouest-France de ses camarades de résistance.....

Lire aussi: La résistance FTP à Morlaix: le témoignage d'Eugène Le Luc recueilli par le Télégramme et Jeannine Guichoux (mémoire universitaire)

Il y a 100 ans naissaient Maurice et Eugène Le Luc, combattants de la Résistance FTP à Morlaix

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19 août 2021 4 19 /08 /août /2021 05:41

Journée d’étude de la Société française d’histoire politique en lien avec les Fondations Jean Jaurès, Gabriel Péri et la MSH Dijon, le vendredi 4 juin 2021

Deuxième séance (voir la première séance qui a eu lieu 15/01/2020).

«Même orienté d’en haut, il a été fait d’en bas», Ernest Labrousse

L’enquête lancée par la SFHPo sur le congrès de Tours avance assez bien (presque une quarantaine de fédérations font l’objet d’une analyse précise), même si les archives n’ont pas toujours été accessibles en cette période de confinement. En revanche, grâce à Gallica et à Retronews, mais aussi la coopération avec d’autres institutions, (comme le Maitron, le Musée d’histoire vivante de Montreuil, les archives mises en ligne sur le portail PANDOR de la MSH de Dijon et les Fondations Jean Jaurès et Gabriel Péri), nous serons en mesure de proposer une synthèse renouvelée.

Non seulement grâce à un travail de dépouillement exhaustif sur les délégués ou militants présents à Tours (qui modifiera un peu les données jusqu’à l’heure publiées grâce au film de la fondation A. Kahn et les photographies entièrement revues), mais aussi sur les fédérations et les enjeux locaux cumulés aux enjeux nationaux et internationaux.

Le rôle de la presse et des journalistes envoyés à Tours est aussi fondamental dans ce travail. Toutefois derrière les logiques locales, fédérales, il est utile de replacer cet événement dans une histoire transnationale où circulent les femmes, les hommes… et les idées. Sans bouleverser les acquis historiographiques, plusieurs éléments structurent ce moment : le poids de la Première Guerre mondiale et le sentiment de trahison laissé (ou pas) par l’Union sacrée, la dénonciation du « parlementarisme bourgeois » (ou pas) et les espoirs suscités par les mouvements sociaux et révolutionnaires de la période (mais aussi leur échec et la répression), sans négliger la théâtralisation du Congrès (télégramme de Zinoviev, arrivée de Clara Zetkin). Pour autant, l’ombre des pères fondateurs de la SFIO, en premier lieu Jaurès, plane sur les débats. La déchirure du mouvement socialiste marque les militants présents.

Dès lors une typologie des fédérations sera proposée.

Les interventions prévues :

  • Jean Vigreux, «Synthèse sur l’ensemble des fédérations», à partir des réponses de l’enquête qui s’achèvera pour l’automne 2021 et qui sera présentée pour le colloque de décembre 2021 à Tours
  • François Prigent, «Le Congrès de Tours à l’échelle d’une région: la Bretagne»
  • Pierre Mathieu, Serge Wolikow, «Le Congrès de Tours dans l’Aube»
  • Philippe Mezzasalma, «La presse et l’importance de RetroNews/Gallica»

 

 

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14 août 2021 6 14 /08 /août /2021 05:46
De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

 

 

Après quelques mois de pause (au second semestre 1935), Octobre se voit propulsé dans le formidable tourbillon qui va conduire le pays vers le Front populaire. Selon Roger Blin : « Nous n’avions cessé d’appeler de nos vœux une telle apothéose. Et nous avions tout fait, très tôt, pour l’avènement du Front populaire. D’abord en nous situant par notre travail sur le plan de la lutte des classes, puis en signant dès 1934 nombre de manifestes pour étendre l’unité d’action. »

Les membres du groupe sont au cœur de toutes les grandes manifestations populaires de ces premiers mois de 1936 : une célébration de la Commune en mai particulièrement imposante : « Les manifestations en l’honneur de la Commune, observe Jean-Paul le Chanois, étaient toujours très massives, mais celles de 36 eurent un éclat encore plus grandiose. Le spectacle en lui-même choquait beaucoup car il y avait tellement de monde que certains groupes se juchaient sur de vieilles tombes. Des chœurs parlés fusaient. On disait des textes de Vallès, des poèmes d’Hugo, Verlaine, Rimbaud (notamment « Les Mains de Jeanne-Marie »)… » Il y aura plus tard les cérémonies tout aussi spectaculaires du 14 Juillet.

La troupe joue le « Tableau des merveilles », qui sera son dernier spectacle. Une adaptation de Cervantès où l’on retrouve Jean-Louis Barrault, Maurice Baquet, Roger Blin, les frères Mouloudji, Gilles Margaritis, de nombreuses comédiennes aussi. Octobre multiplie les représentations devant le public ouvrier, celui des grèves de 36. Un article de l’Humanité de juillet raconte un de ces spectacles devant plusieurs centaines de grévistes de la Samaritaine et l’accueil de ces derniers : « Cet humour féroce, frénétique, crispé d’un animateur du groupe Octobre, Jacques Prévert, et qui sourd de ces âcres refrains ou poèmes qu’on leur chante, peut-être les déconcerte-t-il un peu mais il les émeut et les fait rire aussi. Ils sentent confusément tout ce qu’il y a de vif, de sain, de rageur et de tendre dans ces jeunes femmes et ces jeunes gens qui croient à la force du lyrisme et à la force du peuple. L’ironie, si difficile à faire comprendre à un public populaire, raille ici ce dont ils souffrent : morale égoïste, « travail libérateur », production inhumaine. Ils sont aussi sensibles à cela qu’à l’admirable clownerie poussée au paroxysme de deux musiciens d’harmonium et de violoncelle qui arrivent à s’enchevêtrer follement dans leurs instruments, leur musique, leurs partitions, leurs chaises, leurs pupitres et leurs propres membres, bras et jambes. »

Mais, comme dit Maurice Baquet : « Le tableau des merveilles fut au groupe Octobre ce que le bouquet final est au feu d’artifice. » La troupe en effet va se séparer. Étrange décision après un été si flamboyant. Il n’y a pas de fâcheries entre les membres de la troupe, qui garderont des liens entre eux, mais l’aventure est terminée. Pourquoi ? Les interprétations sont nombreuses. Peut-être considèrent-ils que la mission fixée, faire entendre une culture populaire, est arrivée à son terme avec la victoire de la gauche ? ou, tout au contraire, anticipent-ils la fin proche du Front populaire, comète qui n’aura duré que quelques mois ? Veulent-ils s’épargner la violence de l’échec à venir ? Des historiens feront état de différences politiques qui traversent alors Octobre, et les raisons de débat sont nombreuses : des différences de vues existent sur certaines orientations du Front populaire (et du PCF), sur la manière de regarder l’URSS, sur la situation espagnole et les divisions entre républicains. On parle aussi de difficultés d’ordre financière de la troupe ou encore de l’attirance de plus en plus forte de ces acteurs/actrices pour le cinéma. C’est probablement Jean-Paul le Chamois qui a la solution : « Je crois que le groupe Octobre a été très touché par les besoins du Front populaire. Le Front populaire avait besoin d’hommes jeunes et dynamiques. Il les a pris parmi ses militants. Ainsi beaucoup d’animateurs de groupes du théâtre ouvrier se sont retrouvés secrétaires de mairie, administrateurs de ceci, responsables de cela, détachés à tel syndicat… Le Front populaire a puisé dans ses forces vives, affaiblissant ainsi considérablement les organismes existants. »

On laissera le mot de la fin à Michel Fauré, historien du groupe Octobre : « La lutte pour le pain, la paix, la liberté reste un combat éternel. Le Groupe Octobre l’a posé en termes d’amitié, de joies de vivre et d’entraide. Telle est son originalité et en même temps le gage que son exemple fera longtemps encore frissonner les « hommes à têtes d’hommes ». 

Gérard Streiff

 

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14 août 2021 6 14 /08 /août /2021 05:44

Berceau des luttes des travailleurs et des usines Fiat, la ville piémontaise reste l’un des hauts lieux de l’industrialisation de l’Italie et des combats de la gauche dans la péninsule italienne.

 

 

Durant des décennies, le cœur battant de la lutte des travailleurs a emprunté la route du Sud. Quelques jours avant que Karl Marx et ses acolytes ne fondent la Ire Internationale, le 28 septembre 1864, ouvriers et artisans s’étaient déjà soulevés dans la capitale italienne d’alors : Turin. Ce n’est pas la révolution, comme celle de la Commune, à Paris, sept ans plus tard, mais c’est déjà une rébellion, l’une des premières du mouvement ouvrier naissant dans la péninsule.

 

Tous venus du nord, du centre et du sud de la péninsule

Les 21 et 22 septembre, la majestueuse place San Carlo, surnommée le « salon de la ville », dans le centre de la ville piémontaise, est le théâtre d’affrontements. On compte les morts par dizaines. Ils sont artisans, marchands de chaussure, tailleurs, ouvriers, vitriers, typographes, fondeurs, machinistes, menuisiers, etc. Peu venaient de Turin, beaucoup des autres zones du nord, du centre et même du sud de la péninsule. En quête d’un avenir meilleur.

À l’origine du soulèvement, une décision du royaume d’Italie, unifié trois ans plus tôt, qui peut paraître anodine : le transfert de la capitale à Florence. Outre la perte de prestige pour la cité, cela signifiait – chose moins anodine – une perte d’emploi pour ceux qui fournissaient la cour, les bureaucrates. Qu’à cela ne tienne. En quelques années, déchue de son titre de capitale du royaume, Turin allait devenir la capitale de la gauche.

 

Là où Fiat s’est établie et règne en maître

Avec le temps, le poumon ouvrier de la capitale s’est déplacé vers le sud de la ville, là où Fiat, née en 1899, s’est établie et règne en maître. En 1900, sur le Corso Dante, s’installe la première usine de la firme automobile. Rien à voir avec les gigantesques ateliers qui verront le jour vingt ans plus tard. On ne compte au départ que 120 ouvriers, mais ils seront 1 500 six ans plus tard. La production annuelle est alors de 1 150 voitures. Pendant la Première Guerre mondiale, 18 000 salariés travaillent à Corso Dante, où l’activité s’arrêtera en 1922, les locaux devenant trop exigus.

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Ce lieu reste l’un des plus vieux de la lutte ouvrière en Italie. Il fut le théâtre du « biennio rosso », ces deux années rouges – 1919 et 1920 – où l’Italie faillit basculer, inspirée par le soleil de l’avenir qui s’était levé à l’Est, dans le camp de la révolution. Toute l’année 1919, la conflictualité sociale s’aiguise. Au second semestre, sous l’influence de la rédaction du journal socialiste l’Ordine nuovo (« ordre nouveau »), au sein de laquelle on trouve les futurs secrétaires du Parti communiste italien Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti, les ouvriers de la ville forment des comités d’usine, élisent leurs représentants, sur le modèle des soviets, qui ont vocation à aller au-delà de la seule représentation syndicale.

« La bataille est finie, la guerre continue » 

ORDINE NUOVO

Le conflit entre patronat et ouvriers est permanent

Le 20 mars, le passage à l’heure d’été, peu populaire, entraîne la « grève des aiguilles » dans les usines Fiat. Les salariés demandent à pouvoir embaucher, le 21 mars, une heure plus tard. Le patronat refuse. Face à cette affirmation du pouvoir des directions d’entreprise, les commissaires des conseils de la Fiat avancent alors d’une heure les aiguilles de l’horloge de l’usine. Ils sont licenciés. Une grève est déclenchée qui s’étend à toutes les usines de la ville. Le patronat fait fermer les établissements, qui ne rouvriront qu’après le 23 avril, le syndicat de la métallurgie Fiom acceptant une réduction des pouvoirs des commissions internes. « La bataille est finie, la guerre continue », proclamera l’Ordine nuovo.

La conflictualité est permanente. Ainsi, en juillet 1919, une grève est organisée pendant deux jours en soutien aux soviets de Hongrie et de Russie. En août 1920, le patronat, la Confindustria, adresse une fin de non-recevoir aux demandes des travailleurs. Partout dans le pays, la Fédération des ouvriers et employés de la métallurgie (Fiom) organise un ralentissement de la production. En réponse, le 30 août, le patronat fait entourer par l’armée une usine de la Romeo à Milan. Les salariés, parfois en armes, occupent alors 3 000 établissements dans cette ville. La Confindustria fait fermer toutes les usines de la péninsule. Les ouvriers en occupent donc une grande partie, comme à Turin. À la Fiat Centro, le futur communiste Giovanni Parodi s’assied dans le siège de Giovanni Agnelli, fondateur du groupe.

 

Les moyens de production sont socialisés

Le conseil d’usine gère l’approvisionnement, la production, comme dans les autres fabriques. Trente-sept voitures sortent de la ligne de production quotidiennement. Les moyens de production sont socialisés. Mais faute de s’étendre au-delà de Milan et Turin, les directions socialiste et syndicale n’empruntant pas la voie révolutionnaire, cette expérience fera long feu. À la suite des épisodes de violence, le président du Conseil, le libéral Giolitti, organise des discussions entre le syndicat et le patronat. Peu à peu, l’ordre revient. Il ne sera pas nouveau, comme le souhaitaient les socialistes turinois. Deux ans plus tard, les fascistes, appuyés par des industriels animés par la peur du rouge, marchent sur Rome.

 

Les quartiers ouvriers sont tous au sud de Turin

Turin restera terre de luttes et capitale ouvrière. Mais son cœur battant se trouvera plus au sud de la ville. En 1922, la Fiat crée un nouveau quartier industriel, le Lingotto, inspiré des très modernes usines Ford, aux États-Unis, modèles de l’organisation scientifique du travail. On y trouve une piste de courses automobiles, mais les lieux sont désormais transformés en centre commercial, signe des investissements de la famille propriétaire Agnelli vers autre chose que l’industrie. Mais, plus au sud, un autre quartier, Mirafiori, créé à partir de 1936, vit encore au rythme de l’industrie. Les usines se succèdent aux usines. Les routes se croisent en surface. On compte onze kilomètres de sous-sols qui relient les différentes usines. Le quartier compte 20 kilomètres de voies ferroviaires. Il y a même une usine électrique.

«Agnelli, l’Indochine, tu l’as dans ton usine »

C’est là qu’en 1943, « l’officina 19 » se met en grève, faisant vite entrer dans le mouvement social pas moins de 100 000 ouvriers. C’est un coup dur pour le régime fasciste, qui s’effondrera quelques mois plus tard. En 1969, Mirafiori est à nouveau le poumon des luttes des métallurgistes. On doit cette année-là 7 % des 20 millions d’heures de grève enregistrées dans le secteur aux ouvriers de la Fiat. L’inventivité n’est alors pas un vain mot.

Un conseil central inspiré des conseils d’antan est installé : le « consiglione », qui animera les luttes. La « grève articulée » apparaît. Un atelier fait grève, ne fournissant plus les pièces aux autres, qui ne peuvent donc plus travailler. Pour populariser leurs luttes, les syndicalistes organiseront des « cortèges internes » qui passent d’atelier gigantesque en atelier gigantesque. Parfois au cri de « Agnelli, l’Indochine, tu l’as dans ton usine ». Depuis, la crise des années 1970-1980 est passée par là, les restructurations des années 2000 également, et le nombre d’ouvriers a certes baissé. Mais les lieux restent l’une des plus grosses citadelles ouvrières et industrielles du beau pays.

Un parc pour les victimes d’accident de travail. La mémoire ouvrière est faite de luttes, mais aussi de tragédies. À l’est de Turin, on trouve des jardins publics, le long de la rivière Dora Riparia, au sud de la Borgata Frassati. C’est le Parc des victimes de l’incendie dans l’établissement de ThyssenKrupp, situé non loin de l’usine qui a flambé, le 6 décembre 2007. On trouve beaucoup de rues pour les « Tombés au travail » dans la Péninsule. Mais cet incendie fut particulier. Il se déclencha sur la ligne 5 de l’usine ThyssenKrupp et tua sept personnes, soit le plus meurtrier des accidents de travail de ces dernières décennies. L’enquête montrera que les mesures de sécurité n’ont pas été prises, avec des matériaux incendiaires dans l’établissement. Elle fut exemplaire et permis, chose rare, de condamner plusieurs dirigeants à de la prison ferme pour homicide. « C’est une victoire, une victoire pour nous et pour toutes les victimes mortes au travail », réagirent alors les familles des victimes.

 

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13 août 2021 5 13 /08 /août /2021 05:37

 

Chômage de masse, défiance de la jeunesse, scandale des diamants de Bokassa, affaire Papon et discipline de l’électorat de gauche ont bouleversé la présidentielle de 1981. Un an avant le 10 mai, Valéry Giscard d’Estaing était donné loin devant.

Juin 1981. Valéry Giscard d’Estaing rumine sa défaite survenue le 10 mai. L’ancien président de la République a trouvé refuge en Grèce, dans un monastère orthodoxe niché sur le mont Athos. Comment a-t-il pu se retrouver si loin de l’Élysée ? Un an avant le soir du second tour, un sondage le donne pourtant gagnant face à François Mitterrand, avec le score canon de 61 % des voix. Un écart bien supérieur à celui obtenu lors de sa victoire face au même homme en 1974.

De quoi endormir toute prudence ? Nous sommes alors en mai 1980 et VGE déclare à « l’Express » avoir déjà réalisé les trois quarts de ce qu’il souhaitait faire. Les dernières échéances électorales ont même tourné à son avantage : la majorité présidentielle a remporté les législatives de mars 1978, et même les européennes de juin 1979. Aucun autre président de la Ve République ne pourra en dire autant.

La majorité a gagné les législatives de 1978, et même les européennes de 1979. Aucun autre président de la Vne pourra en dire autant.

La présidentielle de 1981 semble donc lui sourire. L’Union de la gauche a volé en éclats entre les socialistes, les communistes et les radicaux. Mieux : François Mitterrand est de plus en plus contesté au sein du PS par Michel Rocard. Et le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, prépare sa candidature en annonçant que « si ­Mitterrand est élu à la tête de l’État, il fera la même politique de droite que Valéry ­Giscard d’Estaing ». Le président est également persuadé de s’être mis la jeunesse dans la poche, grâce à plusieurs ­réformes sociétales courageuses : le droit à l’avortement, la majorité civile et électorale à 18 ans, le divorce par consentement mutuel. Mais les réformes dans les lycées et universités, les lois liberticides portées par le ministre de la Justice, Alain Peyrefitte, et la brutalité du ­ministre de l’Intérieur, ­Michel Poniatowski, achèvent de rendre VGE de plus en plus impopulaire auprès de la jeunesse. Sur le front de l’emploi, il perd aussi des points.

 

C’est sous son mandat, en répondant au choc pétrolier par une libéralisation de l’économie, une casse de l’industrie et une ­rigueur budgétaire inédite, que s’installe le chômage de masse. Le cap du million de chômeurs est, pour la première fois, franchi. Mais VGE se croit bon gestionnaire et s’enorgueillit d’avoir nommé à Matignon celui qu’il estime être le « meilleur économiste de France » : ­Raymond Barre. Pour répondre à la crise économique, le gouvernement lance le CDD, faisant le pari qu’un contrat plus précaire que le CDI permettra de relancer l’activité. Peine perdue.

VGE ne voit pas la situation basculer, lui qui avait pourtant créé la surprise en 1974. Mitterrand écarte Rocard à la suite d’un savant renversement d’alliance au PS. Tant mieux, se dit la Giscardie, persuadée que Rocard, situé à l’aile droite de son parti, aurait été un adversaire plus dangereux. Quant à la candidature de Coluche, qui monte à 16 % avant de décrocher, elle n’inquiète pas outre mesure. « Qui voudrait d’un candidat soutenu du bout des lèvres à la fois par Rocard et par ­Coluche, et que les communistes ne veulent pas voir gagner ? » se rassurent les giscardiens, qui ne comptent pourtant pas que des amis à droite. Un de ses ­ténors est bien décidé à prendre la place de VGE : son ancien premier ministre, un certain Jacques Chirac, tout frais élu maire de Paris.

Le refrain de Georges Marchais

En janvier 1981, le candidat du PCF, Georges Marchais, baisse le ton contre Mitterrand, et réclame même une présence des communistes au gouvernement en cas de victoire du socialiste, ce qui constituera une formidable réserve de voix au second tour. « Battre Giscard » devient le refrain préféré de Marchais, qui propose « d’éliminer complètement le chômage » à travers la création de 1,5 million d’emplois, dont 1 million grâce à la réduction du temps de travail et 200 000 dans les services publics. Raymond Barre sourit. François Mitterrand, devant les 18 % de Marchais dans les sondages, propose de « changer la vie » en présentant une feuille de route de 110 propositions qui, si elle rompt avec le programme commun de la gauche, est résolument tournée de ce côté.

« Pourquoi ai-je échoué ? En raison du chômage ? D’une lassitude des Français ? J’étais crédité de 60 % de bonnes opinions et puis, tout à coup... », écrira plus tard VGE.

Le 16 mars, Mitterrand se ­déclare contre la peine de mort dans sa « conscience profonde » et annonce qu’il l’abolira s’il est élu. Huit jours plus tard, Jacques Chirac annonce qu’il supprimera lui aussi la peine capitale en cas de victoire de son camp. Les ministres de VGE expliqueront plus tard avoir voulu abolir la peine de mort en fin de mandat avant que l’Élysée n’y renonce par crainte de déplaire aux Français…

Affaires Boulin et de Broglie

Le président sortant déclare finalement sa candidature en mars 1981, reconnaît son échec concernant le chômage et l’emploi des jeunes, et ­promet un plan pour le plein emploi. Il essuie ensuite l’immense ­polémique des diamants offerts par le dictateur Bokassa, avant de le faire renverser en Centrafrique. VGE admet avoir reçu des pierres précieuses entre 1973 et 1975, mais assure avoir remis le montant à des organisations caritatives ! Le scandale va le poursuivre durant toute la campagne, les militants de gauche collant des diamants à la place de ses yeux sur ses ­affiches officielles.

Ce n’est pas le seul événement qui entache sa crédibilité. Fin 1979, le ministre du Travail, Robert Boulin, est retrouvé mort dans un étang. Jean de Broglie et Joseph Fontanet, tous deux anciens ministres, sont assassinés, ce qui participe à entretenir un climat politique particulièrement délétère. « On meurt beaucoup et beaucoup trop mystérieusement sous la Ve République », s’inquiète le sénateur de droite Pierre Marcilhacy. En fin de campagne, une révélation majeure vient frapper de plein fouet VGE : son ministre du Budget, Maurice Papon, a participé à organiser la déportation des juifs sous ­Vichy. Le président reste confiant, ­refusant même d’utiliser une photo dénichée par ses équipes qui montre un Mitterrand reçu par Pétain en 1942.

L’« homme du passé » face à l’« homme du passif »

Comme en 1974, VGE et Mitterrand se retrouvent au second tour en 1981, avec 28,32 % des voix pour le premier et 25,85 % pour le second. À gauche, Georges Marchais, qui a obtenu 15,35 % des suffrages, appelle à voter pour le candidat socialiste. Mais, à droite, Jacques Chirac ne se prononce en faveur de VGE qu’à « titre personnel ». Les deux adversaires s’affrontent lors d’un débat télévisé au cours duquel le champion de la gauche, qualifié « d’homme du passé » par VGE sept ans plus tôt, lui rétorque que lui est devenu « l’homme du passif ». Au second tour, Mitterrand l’emporte avec 51,76 % des voix. Les sondages le donnaient battu avec un score de 39 % un an plus tôt…

Il obtient finalement un million de voix de plus que VGE, et rassemble largement le vote des jeunes et des ouvriers. La gauche s’impose pour la toute première fois dans l’histoire de la Ve République. VGE lance un « au revoir » télévisé devenu mythique dont la solennité tombe à plat. « Pourquoi ai-je échoué ? En raison du chômage ? D’une lassitude des Français ? J’étais crédité de 60 % de bonnes opinions et puis, tout à coup, une tornade s’est levée. C’est un phénomène étrange », écrira-t-il bien plus tard, une fois revenu du mont Athos, sans avoir compris pourquoi rien ne se passe jamais comme prévu. La présidentielle de 1988 en sera une nouvelle illustration.

 

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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 05:30

 

Fermé à la fin des années 1980, le site d’extraction minière du Valenciennois a recouvré une seconde jeunesse. Transformée en lieu dédié à l’image et aux nouveaux médias numériques, l’ancienne mine, dans laquelle a été tourné Germinal, de Claude Berri, a réussi sa reconversion en conservant les vestiges parfaitement rénovés de son passé ouvrier.

Les trois chevalements d’Arenberg percent toujours le ciel bas du Valenciennois. Comme un défi à la mémoire, une invitation à se souvenir des milliers de gueules noires qui, des entrailles de cette fosse, remontèrent près de 32 millions de tonnes de charbon en près d’un siècle d’exploitation.

Ce 31 mars 1989, les journaux télévisés ont le ton mâtiné de nostalgie, alors que le seul site du bassin minier de Valenciennes encore en activité ferme définitivement ses portes. Les caméras et les appareils photo des journalistes se pressent pour graver sur pellicule l’ultime sortie des derniers mineurs de fond d’Arenberg. « C’est triste, oh oui, c’est triste. Mais c’est comme ça, il faut bien que ça se termine », lâchera l’un d’eux dans un sourire forcé, le casque grisâtre sur la tête et le visage encore noirci des poussières de charbon.

La récession des années 1970

À l’aube d’une nouvelle décennie, s’écrivent ce jour-là les derniers mots d’un illustre chapitre de notre histoire industrielle ouvert en 1899, lorsque la Compagnie des mines d’Anzin inaugure la fosse d’Arenberg, quatre ans avant sa mise en exploitation effective en 1903. Très vite, le site devient la colonne vertébrale des activités de la compagnie. Le fleuron du bassin minier atteint des productions record dans la première moitié du xxe siècle, dégageant des tréfonds plus de 450 000 tonnes par an au tournant des années 1930. Dans les années 1960, plus de 2 000 mineurs s’affairent sur le site d’Arenberg. Mais bientôt la récession des années 1970 conjuguée à l’épuisement naturel des ressources et la décision politique de mettre un terme à l’activité extractive des Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais – ces entités nationalisées à la Libération qui gèrent les anciennes concessions privées – auront raison de la fosse d’Arenberg. Les trois puits sont remblayés dans la foulée et les imposants bâtiments de briques rouges, laissés à l’abandon.

Pourtant, loin de devenir l’une de ces friches industrielles vaguement évocatrices d’un passé glorieux, le site minier situé sur la commune de Wallers est parvenu à renaître. Une deuxième vie, qui, aux ténèbres de la mine, verra succéder les lumières du septième art. Aujourd’hui, plus de trente ans après la dernière remontée des gueules noires, les trois chevalements d’Arenberg marquent désormais l’entrée du site d’Arenberg Creative Mine, lieu de tournage, pôle d’études et de conférences dédiées à « l’image et aux arts numériques d’avenir ». Un destin tout tracé, un trait d’union entre réalité et fiction esquissé ici dès 1992, lorsque Claude Berri, trois ans à peine après la fermeture de la mine, a fait d’Arenberg le décor idéal de son célèbre Germinal. « Il y a une logistique très importante, on ne fait pas Germinal comme ça, en deux minutes, il faut s’y prendre des mois et des mois à l’avance », confie le réalisateur en ce 18 janvier 1992 alors qu’il effectue, sur le site de l’ancienne mine, un sixième repérage avant tournage, flanqué de son directeur de la photographie, du chef décorateur et de Renaud, chanteur populaire qui campe dans Germinal, aux côtés de Miou-Miou et de Gérard Depardieu, le rôle d’Étienne Lantier, un jeune chômeur devenu mineur. Face à la caméra de FR3, le réalisateur lance même un appel aux téléspectateurs, potentiels figurants : « Lisez, relisez Germinal et écrivez pour dire : j’ai lu le roman et je crois que je serai bien pour ce rôle. » Pendant que Berri balise son tournage, Renaud, fils d’une mère ayant vécu à Valenciennes et petit-fils de mineur à Lens, s’imprègne des lieux et du personnage dont, « pour des raisons historiques et familiales », il se sent « proche ». Au micro de FR3, l’acteur-chanteur poursuit en confiant : « Par son itinéraire d’éducation, par son itinéraire politique, Lantier me fascine. »

Si Germinal a su rendre à la mine d’Arenberg toute la splendeur de son architecture, le site, inscrit aux monuments historiques depuis 1992, n’en reste par moins menacé. Il aura fallu l’indéfectible mobilisation d’anciens mineurs et d’acteurs locaux, au premier rang desquels le maire communiste de Saint-Amand-les-Eaux, Alain Bocquet, pour acter la sauvegarde d’un tel patrimoine ouvrier. En sa qualité de président de la communauté d’agglomération de la Porte du Hainaut – qui ira jusqu’à installer son siège sur le site minier en 2001 –, l’élu participera à l’impulsion d’une véritable dynamique de revitalisation du bassin minier. C’est dans cette perspective qu’en 2002 la communauté d’agglomération lance un vaste appel à projets, dont la plupart se trouvent tournés vers l’image et le cinéma.

Au patrimoine mondial de l’humanité

En 2005, débutent de colossaux travaux de rénovation du site de Wallers-Arenberg. D’abord, les bâtiments les plus anciens, puis « les parements des bâtiments datant du xix siècle. Les maçonneries sont en brique locale couronnée de cordon en pierre de Lunel originaire des carrières du Boulonnais », détaille la plaquette d’Arenberg Creative Mine. Deux ans plus tard, le clos et le couvert (qui assurent l’étanchéité à l’eau et à l’air) du bâtiment des recettes, surmonté de son chevalement, sont également restaurés, ainsi que la passerelle, le bâtiment sanitaire et la salle des pendus – vestiaire où les mineurs suspendaient leurs vêtements au plafond. Ce type de pièces qui comprenaient aussi des douches a équipé la grande majorité des sites d’extraction du début du xxe siècle. En tout, plus de 11,5 millions d’euros seront investis dans la rénovation des lieux et leur transformation. Cette nouvelle page de l’histoire de la mine s’ouvre officiellement en 2015, par l’inauguration de ce nouveau lieu consacré à l’image et aux médias numériques, en partenariat avec l’université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis (UVHC), en présence du réalisateur Costa-Gavras et d’un millier d’invités. Ce jour-là, Alain Bocquet ne cache pas sa fierté de voir le projet aboutir. « Mon rêve, c’est qu’ici il y ait beaucoup d’étudiants, beaucoup de personnes qui viennent visiter (le site), que des gens viennent manger dans ce qui sera demain le restaurant, que s’y tiennent des séminaires d’entreprise, qu’il y ait de la vie », déclarera l’élu communiste.

Entre-temps, le 30 juin 2012, l’Unesco inscrit 353 biens du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais au patrimoine mondial de l’humanité. Parmi eux, le lot numéro 15, le plus vaste en termes d’envergure, comprend, entre autres, Wallers et la fosse d’Arenberg des mines d’Anzin.

Trois décennies après la mise à l’arrêt définitif de son activité, le site nordiste a réussi sa reconversion. Plus de 50 films, téléfilms et clips y ont été tournés. Pari réussi. À Wallers-Arenberg, la mémoire des mineurs côtoie le cinéma, l’innovation et les nouvelles technologies. Et des briques rouges de ses monumentaux bâtiments, transpire désormais ce subtil équilibre où se conjuguent le passé et l’avenir.

Les terrils d’arenberg, l’un préservé, l’autre exploité

L’exploitation de la fosse d’Arenberg pendant quatre-vingt-dix ans a créé, aux abords du site, deux terrils – immenses amas de résidus miniers issus de l’excavation et composés de schistes –, l’un conique, l’autre plat. Ce dernier, mesurant 20 mètres de hauteur sur quelque 2 kilomètres d’envergure, est entièrement préservé. En 2012, il faisait en effet partie du lot 15, classé, au même titre que 353 autres lieux du bassin minier, au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. En revanche, le terril conique, monumental, a quant à lui été exploité dès 1980. Atteignant 105 mètres de haut pour 77 000 mètres carrés de superficie au sol et lourd d’au moins 2,5 millions de mètres cubes de matériaux, il a fourni, entre autres, plus de 800 000 tonnes de terres de remblais aux entreprises du BTP œuvrant, à l’époque, à la construction de l’autoroute Lille-Valenciennes. Le terril conique d’Arenberg fut vendu, comme beaucoup d’autres, par les houillères gestionnaires à une société concessionnaire pour trente ans. Au début des années 1980, il en coûtait aux entreprises acheteuses de ces schistes de première qualité de 5 à 10 francs la tonne (de 0,76 à 1,52 euro).

 

 

 

 

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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 05:29

 

De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

 

 

À Leningrad puis à Moscou, la troupe est accueillie « comme des Very Important People, dirait-on aujourd’hui, assure Arlette Besset. Excellente organisation pour un pays qui, en 1933, commençait seulement à surmonter ses difficultés internes et où la misère était visible à chaque coin de rue. Tous les groupes étaient logés, nourris, transportés et chaleureusement accueillis dans les clubs, les usines et les théâtres où ils jouaient. » À Leningrad, ils sont logés à l’hôtel Octobre, le bien nommé.

Jacques Prévert est ravi du séjour : « Il y avait des troupes extraordinaires qui venaient de tous les pays, il y avait surtout des troupes russes qui venaient de très loin, de provinces très éloignées, qui jouaient des pantomimes extraordinaires. Nous avons reçu un accueil enthousiaste, les gens comprenaient bien, c’était facile parce que ce sont des choses courtes que l’on pouvait traduire très facilement, et surtout c’était de la pantomime, les Russes étaient ravis, cela leur plaisait beaucoup. »

Au Grand Théâtre de Moscou (où Prévert joue Nicolas II et Hitler), le groupe Octobre remporte le Premier Prix des Olympiades ! Le Chanois avoue : « Je dois dire que nous avions épaté les Russes. Nous en avions beaucoup rajouté et ils étaient très stupéfaits par ce genre de théâtre. »

Sur les impressions d’URSS, en vérité, il y avait dans le groupe des enthousiastes et d’autres plus réservés mais, au retour à Paris, la camaraderie entre membres de la troupe reste intacte, en grande partie grâce au dynamisme de Jacques Prévert : « C’était sa grande époque, dit son frère Pierre, il était brillant, intarissable. » Les répétitions reprennent bientôt avenue Mathurin Moreau.

Les tensions politiques en France s’avivent. Les fascistes s’agitent beaucoup (journées de février 1934), les ripostes antifascistes s’organisent et le groupe Octobre se montre particulièrement actif dans les milieux ouvriers : maisons des syndicats, siège de la cellule communiste du XVIIIe arrondissement, goguettes, bistrots, usines. Un de leurs textes, inédit, proclame : « Travailleurs, attention/ Votre vie est à vous/ ne vous la laissez pas prendre/ Socialistes/ Sans parti/ Communistes/ La main qui tient l’outil ressemble à la main qui tient l’outil. »

La composition du groupe change en permanence, de nouveaux arrivants s’installent.

Au fil des mois, on va y croiser de nouveaux noms, Maurice Baquet (c’est lui, le violoncelliste du film Monsieur Klein de Losey), Paul Grimault, Jean-Louis Barrault, les frères Mouloudji, Gilles Margaritis (grand nom à venir de la télévision française), Roger Blin.

Prévert, ses amis produisent une farandole de pièces : « Une vie de famille », « Actualités 34 », « Les fantômes », « Marche ou crève », « le 14 Juillet », etc. ; elles parlent de misère ouvrière, de violences, de luttes, d’espoir, d’unité. Dans « Les fantômes », le chœur final appelle le spectateur à dépasser ses peurs, ses conformismes, à changer : « C’est comme un charnier, un cimetière/ Ils se cramponnent à la vie d’autrefois/ Ils ont peur de la vie nouvelle/ Ils se cramponnent, ils vont tomber/ Viens avec nous, laisse-les tomber. Dehors il va faire beau et le monde va chanter ».

De cette époque survoltée, retenons encore la pièce « Suivez le druide ». Elle est annoncée dans l’Humanité de juin 1935, à l’occasion d’une grande fête bretonne, sous la présidence de Marcel Cachin, donnée par la municipalité communiste de St-Cyr-l’École. Octobre (Roger Blin est dans le coup) organise une parade monstre, un défilé humoristique et revendicatif, construit des stands puis joue « Suivez le druide », revue bretonne en six tableaux, une Bretagne version lutte des classes (comme « la chanson des sardinières »). Le succès populaire est garanti, la droite dénonce « une odieuse mascarade communiste ». On lit dans le très réactionnaire l’Écho de Paris : « Certes les habitants de St-Cyr sont habitués après 12 ans de municipalité communiste à voir défiler les hordes révolutionnaires sous leurs fenêtres, à entendre l’Internationale. Jamais cependant l’audace de ces voyous n’était allée jusque-là ».

C’est l’époque aussi où Octobre marque un vif intérêt pour le cinéma : « Le cinéma et le groupe Octobre sont si proches l’un de l’autre, observe l’historien Michel Fauré ; le cinéma nourrit certains membres du groupe et Octobre en revanche alimente le cinéma de ses meilleurs talents. »

On retrouve le groupe dans une multitude d’actions militantes, le 29 mars 1934 à la fête des « Comités de défense de l’Humanité », le 25 avril à la Fête des « Amis de l’URSS », le 12 mai à la fête de « Mon Camarade », le 29 juin à celle du « Front Commun », le 20 octobre au gala du Secours rouge international ; et puis la troupe sillonne la banlieue, Asnières, Bagnolet, Suresnes, Ivry, Noisy-le-Grand, Villejuif, Alfortville, Bezons, Survilliers, Garches, Saint-Denis, Gentilly…

C’est aussi sa manière de hâter la venue du Front populaire.

Gérard Streiff

 

 

 

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