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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 10:26
Contre le roman ou le récit national et nationaliste, l'histoire comme éveil de l'intelligence critique - L'Humanité, 14 novembre: tribunes des historiens Martine Larrère, Anne Jollet, Pierre Serna

C'est déjà un débat qui date de la Révolution Française: l'école, devenue gratuite et universelle, doit-elle viser l'instruction, l'éveil de l'intelligence critique et l'autonomisation intellectuelle des individus pour en faire des sujets - c'est la position que défendait le grand penseur et humaniste Condorcet - ou l'éducation et la transmission des valeurs pour former une communauté nationale homogène avec des citoyens suivant les normes du régime politique nouveau - c'est la position de l'évêque défroqué Talleyrand-Périgord.   

Ces débats reviennent avec un arrière-plan de nostalgie, de vision passéiste, d'inquiétude identitaire et d'instrumentalisation politique de l'histoire et du débat sur l'école aux relents nationalistes ou xénophobes, c'est selon, dans des propos comme ceux de Fillon, Sarkozy. 

L'Humanité du 14 novembre a consacré des pages débats très intéressantes à la question des finalités de l'enseignement de l'Histoire dans l'école de la République.  

Enjeu: la formation de l'esprit critique, de l'ouverture au monde et à la diversité des formes d'existence sociales, la transmission de la vérité, celle d'une histoire nationale plurielle, contradictoire, parfois douloureuse pour notre narcissisme ou notre chauvinisme spontané, non réductible aux significations simplificatrices et aux assimilations rétrospectives à des fins politiques.   

***

La notion de roman national est-elle compatible avec le travail historique ?
Enseignement, recherche et mémoire
LUNDI, 14 NOVEMBRE, 2016
L'HUMANITÉ

Avec Mathilde Larrère

Maître de conférences en histoire contemporaine Anne Jollet Historienne, coordonnatrice de la rédaction des Cahiers d’histoire et Pierre Serna Directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française, Paris-I

L’esprit critique aiguisé par le questionnement du passé par Mathilde Larrère Maître de conférences en histoire contemporaine

mathilde Larrere photo fournie par elle memeQuelle histoire enseigner aux enfants ? Sur quoi mettre l’accent ? Et surtout pour quelle finalité ? Ces questions animent les historiens, mais également le monde politique et plus généralement la société. Depuis le second Empire et jusqu’aux années 1950, la réponse à ces questions a fait consensus. Alors les enfants des écoles ont été bercés par les récits héroïques de nos « ancêtres les Gaulois », ont pu en secret en vouloir à Charlemagne d’avoir « inventé l’école », s’enorgueillir du « Roi-Soleil », vibrer à la prise de la Bastille, se féliciter de porter la « civilisation » en Afrique et en Asie, avant de rendre un vibrant hommage à nos poilus morts pour la France. Le voilà, le roman national, avec sa galerie (virile) de grands hommes (blancs), auxquels le petit républicain français est appelé à s’identifier sa marche inéluctable vers le progrès. Qu’importent les libertés prises avec la vérité historique, l’objectif est d’unifier Bretons et Auvergnats, de transmettre l’amour de la République, encore contestée.

Mais le consensus se fissure de partout… Le roman national devient caduc. Comment défendre la marche vers le progrès après le nazisme ? Peut-on imposer aux enfants de l’immigration la même acculturation nationale que jadis aux particularismes régionaux ? Comment, demandent les historiens, continuer ce récit qui s’assoit sur le renouvellement profond de la recherche, enracine des erreurs ? Comment répondre aux nombreuses sollicitations de « devoir de mémoire » ? On pourrait débattre mais voilà qu’on se bat. Entre ceux qui pensent que pour « intégrer » les enfants issus de l’immigration il faut leur rabâcher l’histoire de France pour qu’ils l’aiment et la fassent leur, et ceux qui pensent qu’au contraire il faut s’ouvrir aux histoires des autres continents, mettre au jour les différences, les métissages, tisser un récit commun, mais, justement, commun à tous. Entre ceux qui pensent que l’histoire doit faire aimer la France, et ceux qui défendent qu’elle doit former à l’esprit critique. Ceux qui considèrent que l’histoire de l’esclavage, des colonisés, n’est qu’affaire de communautarismes qui diviseraient la nation, incitation à avoir honte d’être français, et ceux qui montrent au contraire que les dominations qui ont permis ces crimes sont l’histoire de tous, une histoire qui travaille encore notre société. Je suis, vous l’aurez compris, dans le deuxième camp.

Le contenu de ce roman national, rebaptisé récit national pour mieux le faire passer, oppose les forces politiques entre elles. « Nos ancêtres les Gaulois » pour la droite (et l’extrême droite), « les fils de la Grande Révolution » pour la France insoumise. Que chaque famille politique tire le fil de ses héritages, choisisse ses références, quoi de plus normal ? Mais cela ne saurait tenir quand il est question de ce que l’on enseigne dans les classes. En plus de la question du contenu, c’est l’idée même de l’enseignement d’un récit national qui pose problème. Parce que, justement l’histoire ne saurait se limiter à une recherche en paternité qui ferait faussement croire à une identité permanente et figée dont il faudrait trouver l’origine. Parce que, intrinsèquement, le roman-récit national ouvre la boîte de Pandore des appropriations politiques. Parce qu’il ne saurait former à l’esprit critique pourtant au cœur de la discipline historique.

Les enfants n’aimeront pas la France, qu’ils soient ou pas issus de l’immigration, et ce à quelque génération que ce soit, parce qu’on les aura bercés de beaux récits émouvants, Alésia ou Valmy, mais quand, citoyens à l’esprit critique aiguisé par le questionnement du passé, ils sauront apprécier, ou défendre, des politiques qu’ils trouvent justes.

***

Des savoirs qui doivent être mis en commun 

 par Anne Jollet Historienne, coordonnatrice de la rédaction des Cahiers d’histoire

Anne JOLLET, enseignante en histoire à l'université de Poitiers. Rédactrice en chef des Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critiqueCredit photo : DRFaut-il revenir encore sur le roman national ? N’a-t-on pas tout dit sur ce leurre ? Des textes nombreux et efficaces ont été écrits ces dernières années. Mais en dépit du sentiment de lassitude qui peut nous saisir, il faut redire, car l’assaut des affirmations de plus en plus réactionnaires ne faiblit pas. Les surenchères des droites emplissent l’espace public et parviennent à faire passer pour neuves les pensées les plus archaïques en matière d’histoire. Nous voilà revenus à l’idée que l’histoire pourrait être notre radeau face aux désarrois sociaux : les historiens sont désormais ouvertement sommés de fabriquer un consensus imposant de se penser tous semblables, bien serrés les uns contre les autres face aux menaces de l’étranger grâce à l’exaltation d’ancêtres réputés communs. Recours magique qui peut certes flatter l’historien placé au cœur de la fabrique sociale ! Recours menaçant à la fabrication idéologique d’un discours dominant venant masquer les contradictions du réel dans le passé, à des fins d’ordre social dans le présent.

Pour aller vite, ces pensées oscillent entre deux idées également dangereuses. D’une part, celle du nécessaire récit, cohérent, dessinant à des fins pédagogiques les caractéristiques d’une histoire singulière, française, et les imposant, notamment par l’école, les fameux programmes scolaires, pour produire une adhésion affective à une identité nationale glorieuse. Exit les millions de morts de faim du règne de Louis XIV, vive les ors de Versailles ! Chantons la gloire de nos ancêtres vaillants Gaulois, christianisés si possible ! L’autre dimension du credo réactionnaire est qu’il y aurait une réalité de cette histoire « une », « notre histoire », celle d’une entité quasi éternelle, au-delà des heurts et des aléas des processus de construction des nations, dotée de caractères ancestraux, dont l’histoire, notamment enseignée, devrait prioritairement rendre compte. Une histoire nationale légitimant le roman national. À ces assignations, les historiens répondent de façon double.

D’une part, construire une romance n’est pas la fonction de l’histoire. D’autre part, l’histoire des hommes qui habitent ce bout de terre qu’est aujourd’hui la nation qui se nomme France n’est pas une, n’a jamais été une. On a peine à devoir répéter que l’histoire est un savoir qui ne reproduit pas du réel. L’histoire construit à partir de questionnements, qui sont ceux de divers acteurs d’une société, des hypothèses sur le passé. Elle est un travail intellectuel critique appuyé sur des traces diverses du passé. Elle apprend à construire un rapport distancié au passé qu’elle contribue à rendre présent. Elle apprend à lire des « points de vue » et à s’en déprendre. Pas plus que « nos enfants », les historiens ne perdent « leurs repères ». Ils en construisent constamment, par leurs recherches, de nouveaux.

Oui, dans une société qui change, l’histoire change. Oui, comme nous nous attachons à le mettre en œuvre dans les Cahiers d’histoire, l’histoire critique de notre temps est une histoire de la diversité sociale, de la diversité des luttes, animées par la diversité des trajectoires, histoire d’êtres humains qui toujours circulent, échangent marchandises et savoirs, et vivent, par la guerre comme par la paix, de perpétuels métissages.

Non, l’histoire n’est pas une réserve à nostalgie, elle malmène les mémoires tout en contribuant à les construire. Et oui, bien sûr, elle a une part de responsabilité dans le devenir commun. Oui, elle contribue, avec bien d’autres vecteurs, à produire des savoirs qui doivent être mis en commun, qui doivent être, dans une démocratie, appropriés, débattus, mais aussi produits par l’ensemble des citoyen-nes.

Ces savoirs, notamment par l’école, mais aussi par les médias quand ils parviennent à être intelligents et démocratiques, fabriquent bien mieux du commun, des compréhensions sociales partagées, voire de l’identité collective au présent, ancrée dans les réalités sociales du présent, que les mythologies nationalistes imposées par le roman dit national, que l’on devrait peut-être nommer plutôt, pour le renvoyer vers les oubliettes de l’histoire, le vain « roman chauvin ».

 

***

Une forme de trumpisation des esprits par Pierre Serna Directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française, Paris-I

Pierre Sernaphoto libre de droits fournie par lui même credit : DRConnaissez-vous la bataille de Vertières ? Pour l’écrasante majorité, la réponse sera non. Le 18 novembre 1803, les armées composées de soldats noirs et libres vont défaire le corps expéditionnaire français, envoyé quelques mois plus tôt par Bonaparte afin d’imposer l’ordre à Saint-Domingue et y rétablir l’esclavage, après que la Convention l’a aboli le 4 février 1794. Inique, le décret du 20 mai 1802 constitue une régression historique, accompagnée d’une expédition colonialiste d’une violence extrême, dans la volonté de tuer, massacrer des populations entières de citoyens libres, mais surtout leurs femmes qui pourraient éduquer leurs enfants dans le culte de la liberté conquise au temps de la République. Les armées françaises décimées par la maladie sont battues à plate couture et le rêve colonialiste de l’apprenti dictateur français s’arrête là.

Prenons de la hauteur, dépassons le cadre national. Pour la première fois un corps expéditionnaire européen est battu par des soldats noirs, anciennement esclaves, combattant pour la liberté. Cette victoire va déstabiliser toute la puissances de la Caraïbe, devant désormais faire face à la circulation des nouvelles et à la connaissance par leurs esclaves de l’indépendance de Saint-Domingue devenue Haïti quelques semaines après la victoire militaire, en janvier 1804. Prenons encore plus de hauteur ; c’est au nom des idéaux d’une égalité universelle, défendue depuis 1789 par les patriotes les plus radicaux, que les soldats noirs chantant parfois la Marseillaise combattent contre les soldats polonais et français d’en face, abasourdis d’entendre le chant de la liberté française… et se tournant vers leurs officiers pour leur demander des explications, pendant que ceux-ci les forcent à marcher ! Voilà des faits que les récents travaux des historiens ont mis au jour.

Est-ce une insulte au récit national ? Il faut s’entendre sur les termes. Si le récit national est cette production nauséabonde qui vise à inventer un agencement de faits pour donner un sens à l’histoire de France, donnant à connaître à tous la bataille d’Austerlitz et laissant dans l’ombre cette victoire/défaite de Vertières, alors le récit national est encore et toujours à déconstruire. Si le roman national vise désormais à une forme de trumpisation des esprits, incarnant un patriotisme xénophobe, recroquevillé sur un réflexe identitaire et désignant l’étranger, le migrant, le travailleur clandestin ou le réfugié comme autant de dangers, l’historien se doit d’intervenir pour dire ce que furent les faits, pour ne pas s’ériger en juge de la vérité, mais en simple et bon artisan de la restitution du réel. Le fantasme d’un roman national incarne aujourd’hui cet espoir nationaliste de voir éradiqué l’Autre, dans l’angoisse d’une France à la couleur plus cuivrée demain. Alors l’historien doit sans cesse ouvrir les chantiers nécessaires pour rendre justice aux faits et rien qu’aux faits dans leur complexité. Gérard Noiriel, Nicolas Offenstadt ont écrit de belles pages sur la nécessité de construire la rigueur du travail de l’historien pour ne pas répondre au roman national par un autre roman historique. Il s’agit de rendre à chaque acteur, fût-il le plus modeste, sa part dans la construction du réel et dans la conquête de la liberté, et de la constater en toute simplicité.

Où est la repentance dans ce constat ? Où est la prétendue autoflagellation dans ces preuves ? En quoi est-ce honteux de raconter ces faits et de les démontrer ? N’est-ce pas une partie intégrante du métier d’historien héritée de la critique des Lumières de ne pas accepter une vérité construite mais de la vérifier avec des sources et des documents dans une recherche de causalité qui est aussi le cœur du métier de l’historien ? Pourquoi le réel fait-il donc si peur aux constructeurs de romans nationaux et en quoi l’histoire de France serait-elle amoindrie ? L’histoire n’a pas de frontières. En racontant au plus près les détails les plus triviaux des sans-grade, des sans-voix, des sans-parole, elle s’approche au plus près d’une histoire universelle, où chacun, quel qu’il soit, porte une part de l’humanité en lui et a le droit, comme le rappelait la Constitution de 1793, pour la première et unique fois dans l’histoire, de faire acte d’insurrection contre un pouvoir arbitraire. Ce sont là des faits.

Comme toute fiction, le roman invente une représentation du passé, un bon moyen idéologique de bercer le plus grand nombre. Le roman nationaliste puise à pleines brassées dans la nostalgie d’un âge d’or. L’historien doit demeurer vigilant et comprendre que son travail s’inscrit dans le présent, l’analyse et l’explique. Plus que la fiction omniprésente de la fable de la bonne reine de France Marie-Antoinette archimédiatisée, ce sont toutes les luttes actuelles en Tunisie, en Grèce, en Espagne et aussi en France qui expriment le mieux le réel de ceux qui ont eu le courage de dire non, en 1789, en 2016, et demain.

le Petit Lavisse enjoint aux élèves : « Tu dois aimer la France, parce que la Nature l’a faite belle et parce que l’Histoire l’a faite grande. »

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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 12:38
"14 juillet" (Actes Sud, 2016 ) - 19€

"14 juillet" (Actes Sud, 2016 ) - 19€

Les éditions Actes Sud ont fait paraître en mars dernier un roman historique profondément original, "14 juillet", d'Eric Vuillard, écrivant résidant aujourd'hui à Rennes et qui a déjà écrit "Conquistadors" (2009), "La bataille d'Occident" (2012), "La tristesse de la terre".   

Nous voici plongés au coeur de l'événement, aux prémisses d'une Révolution française qui nous est racontée presque pour la première fois du côté du peuple, en sa compagnie (même si on trouve aussi des efforts de ce genre du côté de Jaurès, puis des historiens de gauche qui ont travaillé sur les sans-culottes, les clubs et les sociétés populaires, Mathiez et Soboul), non plus une masse anonyme et une abstraction personnifiant la volonté de naître à soi-même de la France sous la conduite de ses glorieux représentants, parlementaires et autres généraux issus de la bourgeoisie, mais une addition d'individus marqués par une communauté de destin et de classe sociale - artisans, ouvriers, chômeurs, domestiques, femmes de charge, lessiveuses - le petit peuple de Paris rendu à son humanité, sa diversité, sa truculence et son audace, sans arrière-pensées excessives.

Ce livre nous ramène aussi à la dialectique entre le hasard et la nécessité dans l'histoire: nécessité produite par la conjoncture, un ordre de la société qui ne peut plus tenir sur ces bases, et hasard de l'étincelle qui allume la mèche, contingence des initiatives individuelles qui créent de la contagion. L'histoire en train de se faire, dans une part d'inconscience des acteurs.  

Car la prise de la Bastille, ce défi suprême au pouvoir royal, ne s'est pas vécu sur le moment comme un projet révolutionnaire conscient pour abattre la monarchie, mais plutôt comme une revanche sur une répression sanglante d'une manifestation populaire de la faim par la garde royale. Une de plus...

Ce livre admirablement bien écrit, avec des chapitres courts et plaisants porteurs d'idées, des phrases ciselées, des mots choisis, y compris quand ils réveillent la langue aristocratique ou populaire du XVIIIe siècle, nous replace avec bonheur dans le contexte de cette fin du XVIIIe siècle marqué par la crise, la dette de l'Etat, la volonté de faire payer au peuple toujours plus d'impôts pour couvrir les dépenses somptuaires du roi et de l'aristocratie, et ne s'interdit pas les parallèles, parfois avec malice en jouant sur les anachronismes, avec notre situation contemporaine qui présente un certain nombre d'analogies avec ce contexte révolutionnaire.

Il se place résolument du côté des sans-grades qui ont fait la révolution et qui les premiers ont fait le sacrifice de leur vie par désir de dignité, de liberté et d'égalité, et tout simplement pour faire l'épreuve de la puissance des gueux, en moquant les bourgeois et les personnes distinguées qui ont souvent parlementé pour sauver l'ordre et la propriété.

Une lecture à recommander chaudement, pour 19 euros, dans toutes les bonnes librairies.   

Le 14 juillet, jour de notre fête nationale, y retrouve en tout cas de son caractère subversif et inouï. 

Ismaël Dupont

     

      

Eric Vuillard

Eric Vuillard

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11 novembre 2016 5 11 /11 /novembre /2016 07:45
11 novembre 1940: un éclair d'espoir au début de la nuit noire de l'occupation: les étudiants parisiens manifestent place de l'Etoile!
11 novembre 1940: un éclair d'espoir au début de la nuit noire de l'occupation: les étudiants parisiens manifestent place de l'Etoile!

11 novembre 1940, les étudiants manifestent place de l’Étoile !


La manifestation du 11 novembre 1940 et son retentissement, par Francis Cohen

 

(lu sur la page Facebook de Robert Clément, un brillant camarade communiste parisien qui entretient la mémoire du monde ouvrier et du communisme, notamment sur le plan de ses aspects culturels ).  


Pour bien comprendre la manifestation des lycéens et étudiants sur les Champs Elysées le 11 novembre 1940, il faut se reporter en pensée à la situation d’alors.
Cinq mois ne s’étaient pas écoulés depuis l’entrée des troupes allemandes à Paris. La stupeur, le désarroi, la confusion qui avaient frappé la grande majorité de la population commençaient à peine à se dissiper. L’occupation n’avait pas encore révélé ses méfaits.
Les actes de résistance avaient commencé. Des petits groupes se formaient, mais on ne peut pas parler alors de mouvement organisé sur une grande échelle. De Gaulle était encore peu connu, contesté. Les premiers résistants (qui ne se désignaient pas encore sous ce nom) étaient inspirés par deux courants de pensée principaux, qui allaient peu à peu se rencontrer. L

e premier, d’inspiration souvent nationaliste, voulait simplement (ce qui était déjà beaucoup!) continuer la guerre et se nourrissait de sentiments patriotiques et anti-allemands. Le second, nettement plus nombreux, était antifasciste, démocrate et républicain. C’est à ce second courant que se rattache l’action des communistes.
 

Le climat a l’université
 

Les universitaires, enseignants, étudiants et lycéens des grandes classes constituaient un milieu limité, particulier. L’antihitlérisme, le soutien au Front Populaire et à l’Espagne Républicaine y avaient laissé des traces profondes, malgré le munichisme de certains. Dans les lycées des beaux quartiers, le nationalisme, voire le militarisme, étaient endémiques.
Les révocations d’enseignants communistes, «franc-maçons» (lisez républicains) et juifs commençaient. Les nazis cherchaient à gagner les intellectuels en multipliant les conférences et les écrits de ceux d’entre eux, rares à vrai dire, qui adhéraient à l’idéologie hitlérienne.
Notre action d’étudiants communistes se déroulait dans ce climat. Nous dénoncions les atteintes à la culture française et, comme les autres communistes le faisaient dans leurs secteurs, nous défendions les revendications immédiates des étudiants (organisation et études, situation matérielle) qui les mettaient en conflit avec les autorités. Nous étions peu nombreux, mais très actifs. Nous agissions par tracts, journaux, papillons, bouche à oreille.
De leur côté, les universitaires communistes, non moins actifs, préparaient, entre autres, la sortie du journal clandestin l’ «Université Libre», dans un esprit de défense de la culture et de l’indépendance de la France, en diffusant notamment un Appel du PCF aux intellectuels.
L’arrestation de Paul Langevin
Deux événements marquants allaient se produire à la fin octobre 1940. Le premier était d’ordre général: c’était l’entrevue de Montoire entre Pétain et Hitler, le 24. Les choses commencèrent à s’éclairer: le mot et la notion de collaboration étaient lancés.
Le second allait secouer le Quartier Latin: l’arrestation le 30 octobre, par des officiers allemands, du professeur Langevin. Aussitôt, des tracts appelèrent à la protestation et à la manifestation. Ils émanaient des étudiants communistes et d’un Comité de Défense des Professeurs et Etudiants de l’Université de Paris qui s’était constitué clandestinement et réunissait des universitaires de tendances très diverses. Un appel fut lancé à manifester au Collège de France le 8 novembre, au moment où Langevin aurait dû faire son cours. Le 8, à 16 heures, dans un quartier envahi par les forces policières françaises et sillonné par des automitrailleuses allemandes, un grand nombre d’universitaires et d’étudiants se retrouvèrent et se massèrent silencieusement devant le Collège de France. En même temps, plusieurs dizaines d’enseignants et chercheurs s’introduisaient dans l’amphithéâtre où Langevin aurait dû être et écoutaient une brève allocution de Frédéric Joliot-Curie. La manifestation se conclut par un cortège d’une trentaine d’étudiants communistes qui parcourut le Quartier en criant «Libérez Langevin» et en chantant «La Marseillaise».
 

Du 8 au 11 novembre
 

La radio de Londres avait donné le conseil d’aller aux monuments aux morts le jour du 11 novembre. Le PCF avait lancé un mot d’ordre analogue. Sur cette base, était apparue l’idée d’aller silencieusement fleurir la tombe de l’Inconnu. Cette idée rencontrait le désir de manifester son patriotisme. Elle circula, fut reprise par des petits groupes plus ou moins structurés dans les facultés et les lycées, et atteignit de nombreux individus isolés.
Quant à nous, au début, nous n’étions pas partisans d’une manifestation à l’Etoile, craignant les provocations et les réactions des jeunes devant la répression violente que nous prévoyions. Nous préférions donner la consigne de manifestation devant les monuments au morts des établissements d’enseignement, où il nous semblait plus facile et plus sûr de rassembler les élèves et étudiants.
C’est au soir du 8 novembre, devant le succès de la manifestation pour Langevin, et aussi à cause des échos qui nous parvenaient sur l’accueil à l’idée de la marche à l’Etoile, que nous avons révisé notre position et nous nous sommes ralliés à cette idée. Nous avons consulté la direction du Parti, qui nous a donné son accord. François Lescure, qui était à la fois le représentant légal de l’Union Nationale des Etudiants à Paris et membre (avec Suzanne Djian et moi-même) du «triangle» de direction de l’Union des Etudiants et Lycéens Communistes illégale, a aussitôt fait adopter ce point de vue par le petit groupe des militants qui travaillaient autour de l’U.N.E. et des oeuvres sociales universitaires. Des tracts et des papillons ont été multipliés dans ce sens, le bouche à oreille mis en action.
 

La manifestation et son retentissement
 

Le résultat convergent de tous ces efforts organisés et des participations spontanées, individuelles et collectives, dépassa les attentes des antihitlériens et les craintes des nazis. Des milliers d’étudiants et surtout de lycéens se retrouvèrent l’après-midi du 11 novembre sur les Champs Elysées.
Certes, les quelque soixante jeunes filles et jeunes gens qui étaient alors explicitement membres de l’organisation communiste étudiante clandestine ne pouvaient pas former la masse des défilés. Mais ils constituaient la seule force organisée, agissant dans le cadre d’une force politique d’échelle nationale.
La police française était massivement présente. Il y eut intervention des forces allemandes, dont les véhicules blindés dispersèrent la foule. Il y eut des coups de feu, des blessés, des arrestations (environ 150 d’après diverses sources).
Le mythe de la correction allemande, le caractère idyllique de la toute neuve «collaboration» volaient en éclat.
En même temps, diverses composantes de ce qui allait devenir la Résistance Nationale s’étaient retrouvées, ou du moins avaient découvert qu’elles avaient quelque chose de fondamental en commun.
Pour une part, l’effet d’intimidation a pu jouer sur certains qui n’étaient pas préparés à se trouver en face d’une répression sanglante. Les conseils d’attentisme ont pu en être confortés. Mais c’est fort loin d’avoir été le résultat essentiel. Au contraire, c’est la détermination des patriotes et des antifascistes qui s’est trouvée renforcée. L’opinion publique a eu la révélation à la fois de l’existence de gens et de groupements prêts à manifester et du véritable visage de la «collaboration» naissante.

C’est à juste titre que cette date est restée dans l’histoire comme un jalon capital dans le développement du mouvement de la Résistance.
 

(*) Une étude plus détaillée de ces événements, dont des éléments ont été repris ci-dessus, a paru sous la signature de Francis Cohen dans le numéro de janvier 1988 du Bulletin du Musée de la Résistance Nationale, «Notre musée» (88, rue Max Dormoy-94000 Champigny. Tél. 46.72.40.99.)
Francis Cohen

11 novembre 1940: un éclair d'espoir au début de la nuit noire de l'occupation: les étudiants parisiens manifestent place de l'Etoile!
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11 novembre 2016 5 11 /11 /novembre /2016 07:38

Marcel Paul décédé le 11 novembre 1982


Pupille de l'Assistance publique, résistant, déporté, cofondateur de la FNDIRP, il fut, au lendemain de la guerre, un remarquable ministre communiste de la Production industrielle.

12 juillet 1900. Cette date est celle qui fut portée sur le registre de l'état civil du 14e arrondissement de Paris.

Si une incertitude l'entoure, sa portée est très limitée, puisque le premier acte officiel relatif à celui qui deviendra en 1945 le ministre de la Production industrielle date du 14 juillet 1900.

Au lever du soleil de ce jour d'été, des agents de police découvrent, abandonné sur un banc de la place Denfert-Rochereau, un nouveau-né. Aussitôt confié à l'Assistance publique de Paris, l'enfant de mère et de père inconnus est déclaré sous le prénom de Marcel et le patronyme de Paul. On l'estime âgé de 2 jours. Il est très vite placé dans une famille nourricière, des paysans très pauvres de la Sarthe.

Ouvrier agricole à treize ans, après avoir passé son certificat d'étude, il adhère aux Jeunesses socialistes en 1915, après avoir lu un tract contre la tuerie enclenchée depuis un an. Cette guerre, que Marcel Paul n'a pas eu à faire, n'en orientera pas moins sa vie. Il est en effet incorporé au printemps 1917 à l'école des mécaniciens de la marine nationale.

Breveté électricien, il est affecté à Brest, où il participe à la révolte des équipages de l'été 1919. Le mouvement fait écho à celui des mutins de la mer Noire opposés à l'intervention contre la révolution bolchevique.

Démobilisé en 1922, il est embauché dans l'Aisne et vite licencié pour incitation à la grève. Le voilà à Paris, électricien à la TCRP, l'ancêtre de la RATP.

Militant syndicaliste à la CGTU, il adhère au tout jeune PCF en 1923. Il devient tout à la fois secrétaire de la fédération CGTU de l'éclairage et secrétaire de rayon du PCF. Dans les années trente, Marcel Paul est secrétaire de l'intersyndicale des services publics et, à ce titre, il parcourt la France. En 1932, à Marseille, les nervis de Sabiani , mafieux premier adjoint faisant fonction de maire, le laissent pour mort sur le pavé. Une infirmière qui l'accompagnait, Edmée Dijoud, est tuée. Il est conseiller municipal de Paris et conseiller général de la Seine.

Mobilisé en 1939, ses antécédents lui valent d'être versé dans un bataillon disciplinaire dans les Ardennes. Deux fois prisonnier, deux fois évadé, il regagne Paris, puis la région nantaise, où, avec Robert Ballanger, Auguste Havez et Venise Gosnat, il organise dès l'été 1940 de premiers groupes de résistance. De retour à Paris, il contribue à former l'embryon de l'Organisation spéciale (OS) en janvier 1941.

Il est arrêté sur dénonciation en novembre 1941. Déporté au printemps 1944 à Auschwitz, puis à Buchenwald, il intègre très vite l'organisation clandestine de résistance et anime un comité français. En avril 1945, il est l'un des responsables de l'insurrection des déportés qui accueillent l'armée américaine après s'être eux-mêmes libérés des SS. Son action de lutte et de solidarité lui vaudra l'amitié indéfectible de nombreux déportés de toutes sensibilités. Marcel Dassault, Pierre Sudreau, Louis Terrenoire, Christian Pineau, le père Riquet, Claude Bourdet furent de ceux-là. Et ceux d'entre eux qui étaient encore de ce monde en 1984 le dirent haut et fort quand la mémoire de Marcel Paul fut traînée dans la boue par un politicien UDF.

De retour à Paris, Marcel Paul participe à la fondation de la Fédération nationale des déportés, internés et résistants politiques (FNDIRP). Il reprend ses activités syndicales et politique, siège à l'Assemblée provisoire consultative, puis entre dans le gouvernement du général de Gaulle en novembre 1945 comme ministre de la Production industrielle. Il conserve cette responsabilité durant un an, consacre toutes ses forces au redémarrage du pays , pilote, ouvre majeure, la nationalisation des industries électriques et gazières, porte sur les fonts baptismaux EDF-GDF et le statut des personnels du groupe public. La bataille fut menée de haute lutte dans le pays et à l'Assemblée, où les propriétaires des grandes sociétés électriques avaient leurs représentants parmi les députés de droite et du MRP et des appuis de poids jusqu'au sein du groupe socialiste. Plus tard, Marcel Paul, qui avait su faire des compromis indispensables, ironisa : " Je me suis accroché à la nationalisation comme un chien qui n'a pas mangé depuis huit jours s'accroche à son os. "

Élu par la Haute-Vienne aux deux Assemblées constituantes, il sera encore député de ce département de novembre 1946 au printemps 1951. Marcel Paul a été membre du Comité central du PCF de 1945 à 1964. Il est décédé le 11 novembre 1982, peu après avoir participé aux cérémonies à l'Arc de triomphe, où il avait été salué par le président de la République.

 

 

Robert Clément sur sa page Facebook 

Marcel Paul, au premier rang à droite, avec Ambroise Croizat à l'arrière-plan à droite: sortie d'une réunion ministérielle à la Libération sous la dictée des "Jours Heureux"

Marcel Paul, au premier rang à droite, avec Ambroise Croizat à l'arrière-plan à droite: sortie d'une réunion ministérielle à la Libération sous la dictée des "Jours Heureux"

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11 novembre 2016 5 11 /11 /novembre /2016 07:09
11 novembre 1918 : cette guerre qu’il ne fallait pas faire
PATRICK APEL-MULLER
LUNDI, 10 NOVEMBRE, 2014
HUMANITE.FR

 

 

 

 

 

 

 

S’incliner devant les nécropoles c’est bien. Mais cela peut rester parfaitement inutile…

Ce jour-là, les cloches qui annoncent l’armistice, résonnent sur un immense charnier. Près d’un siècle plus tard, les corps n’en finissent pas de remonter à la surface. Leur rendre hommage, mémoire pourrait-on dire, s’impose toujours. Les hommes qui vécurent l’enfer des tranchées et les populations civiles broyées dans les immenses zones de front sont encore à portée de main historique, traces encore creusées dans les romans familiaux. Commémorer oui ! Mais bannir les retours cocardiers, l’exaltation aveugle d’un Clémenceau partisan fanatique de la guerre à outrance, regarder la tragédie en face pour en tirer de vraies leçons. Nous en sommes encore bien loin si nous prêtons l’oreille aux discours des officiels.
UNE GUERRE, POUR QUOI, POUR QUI ?
Le détonateur éclata à Sarajevo. Mais les charges étaient prêtes, patiemment accumulées depuis des années par les milieux dirigeants européens. Dans la violence des affrontements impérialistes, sur le terrain économique et sur le théâtre colonial, il fallait détruire l’autre. Jaurès ne cessa d’alerter sur la montée des périls, œuvrant jusqu’à la balle de Raoul Villain pour conjurer le désastre, cherchant à unir les socialistes et les classes ouvrières d’Europe contre  un carnage où ils avaient tout à perdre. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels », écrira Anatole France lorsque ses yeux se furent décillés sur la réalité du conflit. De 1913 à 1918, le gain net des sociétés allemandes par action passa de 1,6 milliards de marks à 2,2 milliards malgré la chute qui se profilait. Si 400.000 entreprises – surtout petites ou moyennes – disparurent en France, Renault, Citroën, Berliet, Michelin réussirent à dégager des profits spectaculaires et à accumuler des réserves qui leur permirent de dévorer leurs concurrents.
La guerre nettoyait le terrain du profit au profit des capitalistes dominants. Ainsi, le chimiste Kulhmann, bien qu’ayant perdu ses installations dans le Nord et en Lorraine, parvint à décupler son capital en quatre ans et à multiplier son profit par six. Le patronat et les Cent familles qui dominèrent l’après-guerre s’opposèrent farouchement et avec beaucoup de succès à la loi du 1 juillet 1916 qui prévoyait l’imposition des bénéfices exceptionnels de la guerre. Pour eux, la guerre était une formidable conjoncture économique et un moyen d’assoir leur puissance à l’échelle mondiale.
Mais ce sont les grandes entreprises américaines qui ont le milieu tiré leur épingle de ce jeu sanglant. Avant même l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, leur bénéfice avait triplé. Banquiers de la France et de l’Angleterre en guerre, les capitalistes américains deviennent alors les premiers exportateurs mondiaux de charbon, d’acier, de machines, d’automobiles, de coton et produits alimentaires. Ils récupérèrent alors à bas prix les investissements français en Amérique, solidement assis sur leur prospérité : le plus gros fournisseur de munitions de la guerre, Du Pont de Nemours, a fait passer son profit en quatre ans de 6 à 266 millions de dollars. 
Jaurès l’avait annoncé dès 1905 : « La concurrence économique de peuple à peuple et d’individu, l’appétit du gain, le besoin d’ouvrir à tout prix, même à coups de canon, des débouchés nouveaux pour dégager la production capitaliste, encombrée et comme étouffée de son propre désordre, tout cela entretient l’humanité d’aujourd’hui à l’état de guerre permanente et latente ; ce qu’on appelle la guerre n’est que l’explosion de ce feu souterrain qui circule dans toutes les veines de la planète et qui est la fièvre chronique et profonde de toute vie »… Est-ce vraiment si daté ?
 
UN SEISME POUR LA CIVILISATION
Jamais alors guerre n’avait été si meurtrière et si inventive, hélas. Les gaz de combats, les tanks, les sous-marins, les avions, les télécommunications… les découvertes de la science furent mobilisées pour la mort à grande échelle. Dans les pays belligérants, une propagande intense associée à une sévère censure, berna les peuples pour les conduire à la boucherie. Les mots mêmes en perdirent du sens, tout autant que les images. « Après ce que nous avions vécu, nos peintures de cette époque n’étaient pas faites pour séduire mais pour faire hurler », expliquait Max Ernst. La paysannerie, le principal réservoir de la chair à canon, est frappée au cœur et les campagnes dépeuplées. La naissance d’un siècle débute par un requiem et c’est par les portes de la boucherie, que toute une génération rentre dans la modernité. « On rentre dans la clarté du jour comme dans un cauchemar », écrit Henri Barbusse dans son roman, « Le feu ». Héros de guerre, Aragon ne la pardonne pas. Il conclut en 1928 son « Traité du style » par « Je conchie l’armée française dans sa totalité ».
Les vieilles élites sont discréditées par leur sanglante responsabilité et avec eux les partis socialistes qui les ont accompagnés sur les « sentiers de la gloire ». La colère fera naître le communisme et le surréalisme ; le désarroi, la frustration et le dégoût accoucheront du fascisme qui, vingt-cinq ans plus tard, portera la tragédie humaine à son point ultime.
 
LE SOUVENIR POUR NE PLUS FAILLIR
« Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit/ Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places/ Déjà le souvenir de vos amours s’efface/ déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri », écrivait Aragon dans « Le Roman inachevé ». Les Déroulède médiatiques, toujours prêts à réclamer une guerre, un jour en Lybie, le lendemain en Irak, plus tard en Syrie ou en Ukraine, auraient profit à se retourner sur ce passé. Quant aux gouvernants d’aujourd’hui dans la mêlée de la mondialisation capitaliste, et certains se disent socialistes, ils pourraient se remémorer qu’on ne joue pas avec les armes à feu près des charges de dynamite. Enfin, les opinions publiques ont à jouer un rôle qu’elles ne surent et ne purent endosser il y a presque un siècle, pour devenir les premières victimes d’une grande imposture.
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11 novembre 2016 5 11 /11 /novembre /2016 06:55
Il y a douze ans, le 11 novembre 2004, disparaissait Yasser Arafat - portrait de Paul Euzière (L'Humanité, 2004): Yasser Arafat, la Palestine au coeur

Disparition de Yasser Arafat le 11 novembre 2004

 

Portrait de Yasser Arafat, dressé par Paul Euzière, membre du comité de rédaction de Recherches internationales, et publié par l'Humanité en 2004.

 
« Yasser Arafat, la Palestine au cœur »

 

Le président palestinien Yasser Arafat est, avec Fidel Castro et Nelson Mandela, l'une des trois grandes figures qui, de leur vivant et de façon décisive, auront marqué l'histoire du monde durant une large part du XXe siècle et au début du XXIe, par leur capacité à incarner l'aspiration de leurs peuples à la dignité.

Yasser Arafat, c'est d'abord une volonté forgée au rythme des victoires et des défaites de la revendication nationale palestinienne. Très tôt l'homme va s'identifier totalement avec la cause palestinienne, qu'il entendra parfois représenter à lui seul.

Du jeune étudiant à l'Université du Caire qui s'enflamme aux côtés des Frères musulmans lors de la création de l'État d'Israël et du massacre de Deir-Yassine et part combattre au sud de Gaza, à l'ingénieur, puis homme d'affaires établi au Koweit, qui crée en octobre 1959 le Fatah, Arafat garde constamment, et quelle que soit sa situation personnelle, la Palestine au coeur. Cette constante apparaît donc dès avant que s'impose, et qu'il impose le Fatah et, dans une longue et dangereuse course d'obstacles, l'OLP fondée en 1964 (dont il prend la tête en février 1969) comme véritable représentante du peuple palestinien.

Elle va s'affirmer dans les situations les plus contrastées et face à tous les interlocuteurs, adversaires comme alliés fiables ou non. Qu'ils se soient réclamés du nationalisme ou de l'islam, la plupart des gouvernants des pays arabes - malgré leurs opinions publiques - n'ont jamais hésité à faire couler le sang des Palestiniens, à s'ingérer dans leurs débats internes et à instrumentaliser leur drame.

 

"Où êtes-vous, ô Arabes?"

Si la responsabilité israélienne dans ce que les Palestiniens nomment la « Nakba » (catastrophe) de 1948 sont évidentes, tout comme dans l'occupation et la colonisation qui perdurent et s'étendent depuis 1967, on ne peut occulter le double jeu, parfois sanglant, de certains « frères arabes » dont les motivations tiennent à la fois à leur positionnement international (notamment à leurs rapports avec les États-Unis) et à la peur des répercussions que risquerait d'engendrer dans leur pays la création d'un État palestinien souverain. Comme en écho aux graffitis des murs de Beyrouth qui demandent « Où sont les Arabes ? », Yasser Arafat interpelle les gouvernements : « Où êtes-vous, ô Arabes, où ? Où êtes-vous, Sarkis, président de la République libanaise, terré dans votre palais et voyant, comme Néron, sa capitale dévorée par les flammes?»

Dans un tel contexte, survivre pendant presque un demi-siècle, physiquement - on ne compte plus les tentatives israéliennes d'assassinat par des commandos ou par des bombardements - et politiquement, nécessite un courage physique certain et une capacité hors du commun à s'adapter rapidement à ce qui change. C'est le trait marquant de Yasser Arafat. C'est lui qui crée le mensuel Falastinuna (« Notre Palestine ») en octobre 1959, dans lequel est proclamé que « la voie pour libérer la patrie passe par la création, dans les pays arabes voisins, de groupes de fedayins palestiniens indépendants » qui devront « mener des incursions en Israël et y provoquer des dégâts ».

 

Deux Etats
Il déclenchera à partir du 1er janvier 1965 la lutte armée contre l'État d'Israël - « entité sioniste » occupant la majeure partie de la Palestine mandataire alors revendiquée en totalité par le Fatah. Et vingt-trois ans plus tard, en novembre 1988, il fera entériner par le Conseil national palestinien réuni à Alger la reconnaissance de la résolution 181 de l'ONU, qui recommande « le partage de la Palestine en deux États, l'un arabe, l'autre juif » en précisant qu'« elle assure les conditions de légitimité internationale qui garantissent également le droit du peuple arabe palestinien à la souveraineté et à l'indépendance », puis dans la foulée, les résolutions 242 et 338, seules bases juridiques internationales d'une paix israélo-palestinienne.
Enfin, le 2 mai 1989 Yasser Arafat est reçu à Paris. Il qualifie à la télévision de « caduque » la charte de l'OLP qui refusait de reconnaître l'État d'Israël. Toujours en mai 1989, il déclare à un journaliste d'Europe 1 : « Après avoir essayé la guerre durant quarante et un ans, ma soeur, mon frère et moi nous sommes convaincus que nous devons à présent essayer la paix. »

En septembre 1993, il signe à la Maison-Blanche la Déclaration de principes portant autonomie des Territoires palestiniens occupés, après la reconnaissance mutuelle des deux parties. Sans doute, à ce moment, contrairement à d'autres forces qui soutiennent le processus, notamment les communistes du PPP, Yasser Arafat - et avec lui nombre de responsables du Fatah - surévalue-t-il la possibilité de créer une dynamique de paix permettant de dépasser pacifiquement les points de désaccord et d'aborder ensuite plus favorablement des questions aussi essentielles que la question des réfugiés, celles de Jérusalem et du devenir des colonies. Mais existe-t-il alors un autre choix ? Après cinq années d'une intifada portée à bout de bras par toute la société et qui a fait connaître partout dans le monde leurs revendications nationales, les Palestiniens sont dos au mur, épuisés par les arrestations, les morts, les couvre-feux et les bouclages incessants des forces d'occupation israéliennes. L'URSS n'existe plus. L'Irak vient d'être écrasé et G. Bush annonce « un nouvel ordre mondial ». Yasser Arafat ne se cache pas le poids de ces réalités. Il les prend en compte et s'appuie sur elles - qu'elles soient positives ou négatives - pour avancer vers son objectif constant : l'État palestinien.
Détermination quasi gaullienne
Après un exil qui l'a conduit du Liban en Tunisie, Yasser Arafat retrouve la terre palestinienne en 1994. Élu démocratiquement président de l'Autorité nationale palestinienne à l'issue d'élections effectuées en 1996 sous contrôle international, Yasser Arafat voit le territoire palestinien grignoté chaque jour un peu plus par les colonies israéliennes, les routes de contournement, un mur de « sécurité » haut de 8 mètres qui, sur des centaines de kilomètres, isole encore un peu plus les villes et villages palestiniens les uns des autres et étouffe toute vie économique et sociale.
Enfermé depuis plus de deux ans à Ramallah dans la Mouqata en ruines, humilié, menacé de mort par le premier ministre israélien Sharon, le président palestinien a poursuivi avec la même détermination réaliste son combat pour donner une patrie aux Palestiniens. Au-delà de la gestion du quotidien, cette détermination quasi gaullienne à construire l'État palestinien contre vents et marées, conjuguée à une vie exceptionnelle, donne à Yasser Arafat un prestige et une autorité morale dont ses partisans - mais aussi paradoxalement ses ennemis israéliens - mesureront toute l'ampleur après sa disparition.

Il y a douze ans, le 11 novembre 2004, disparaissait Yasser Arafat - portrait de Paul Euzière (L'Humanité, 2004): Yasser Arafat, la Palestine au coeur
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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 07:50
Daniel Mermet (1993)

Daniel Mermet (1993)

Je ne t'oublie pas, Tsigane

 

Émission radio "Là-bas si j'y suis "du 15 janvier 1993

 

Lien pour réécouter ou télécharger cette émission (46 mn) :

https://la-bas.org/les-emissions-258/les-emissions/2016-17/je-ne-t-oublie-pas-tsigane

 

L’instituteur Jacques SIGOT a lutté 36 ans pour faire reconnaître le camp d’internement des Tsiganes de Montreuil-Bellay. Le 29 octobre, François HOLLANDE est venu reconnaître la responsabilité de la France de Vichy. Il a fallu attendre ces toutes dernières années pour que les médias s’intéressent à la persécution des Tsiganes en France durant la guerre.

 

 En janvier 1993, il y a 24 ans (!), Daniel MERMET rencontrait Jacques SIGOT et Jean-Louis BAUER, un Tsigane surnommé « Poulouche », qui nous faisaient découvrir ce camp où plus de 2 000 tsiganes furent internés.

 

Il a fallu 70 ans pour que la République reconnaisse la responsabilité de la France de Vichy dans la persécution des Tsiganes durant la Seconde guerre mondiale. Monsieur HOLLANDE en personne est venu prononcer un discours sur le camp de Montreuil-Bellay où 2 000 Tsiganes furent internés de 1941 à 1946.

 

Cette visite officielle aura-t-elle suffi à dissimuler au même instant l’ouverture de la chasse aux migrants à Calais comme à Paris ? Contre chiens errants, voyageurs ou migrants, le sédentaire a tôt fait de dresser CRS et barbelés. La « libre circulation » est limitée aux capitaux et aux marchandises qui engraissent les capitaux. On ne confond pas les voleurs de poule et les voleurs de foule.

 

Jusqu’en 1946, environ 2 000 hommes, femmes et enfants Tziganes (ainsi que des sans domicile fixe), furent internés à Montreuil-Bellay. Tous les « individus sans domicile fixe, nomades et forains ayant un type romani » selon le préfet du Finistère.

 

La France de Vichy comptait 31 camps semblables où ont été enfermés environ 6 500 nomades. Depuis 1912, ils étaient soumis à un « carnet anthropométrique » qui fut pérennisé en 1969 en « livret de circulation ». La longue lutte des Tsiganes et de leurs amis a conduit samedi François HOLLANDE à promettre l’abrogation de ces mesures stigmatisantes depuis plus d’un siècle.

 

 Le camp et les baraquements furent démantelés et il ne subsistait pratiquement aucune trace. Dans les années 1980, Jacques SIGOT, instituteur et « historien local », avec son ami Tsigane « Poulouche » qui y avait été interné avec ses parents, ont commencé une longue bagarre pour cette histoire que beaucoup — surtout dans la région — voulaient faire oublier. Poulouche est mort en 2007 et n’aura donc pas assisté à cette reconnaissance officielle.

 

 Si les Tsiganes rassemblés en France dans ces camps ne furent pas directement déportés vers les camps de la mort, il faut rappeler qu’en Europe 250 000 Tsiganes furent victimes du génocide dans la période nazie. 19 000 périrent à Auschwitz sur les 23 000 internés. Le 16 mai 1944, dans le camp de Birkenau, des Tsiganes armés de pioches et de leurs outils de travail, réussirent à repousser les SS. Cette date donne lieu chaque année à la Fête de l’Insurrection Gitane. Mais dans la nuit du 02 août 1945, les 2 898 derniers Tsiganes internés, hommes, femmes, enfants, furent gazés. Les enfants qui avaient réussi à se cacher furent rattrapés et gazés le lendemain.

 

 En juillet 2013, Gilles BOURDOULEIX, député maire de Cholet, fut poursuivi pour avoir déclaré au sujet des Rroms : « Hitler n’en a peut-être pas tués assez. » En France, le racisme contre les Rroms s’est beaucoup développé. Exemple, Christian LECLERC, maire de Champlan dans l’Essonne, qui s’est distingué en refusant l’inhumation d’un bébé Rrom de trois mois, Maria Francesca, dans le cimetière de la commune.

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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 07:05
1887: Victoria Woodhul, une militante marxiste et féministe candidate à la présidentielle américaine

En 1887, alors que le suffrage universel n'existe pas, la militante marxiste et féministe Vicoria Woodhul est la première femme à se présenter à l'élection présidentielle américaine.  

La candidature de Victoria Woodhull est hautement symbolique et fait sensation.

En effet, elle défend les droits des femmes (notamment le droit de vote et l’amour libre) et milite pour l’égalité.

Elle choisit l’ancien esclave et abolitionniste Frederick Douglass comme colistier et est par ailleurs la première aux Etats-Unis à traduire le Manifeste du Parti communiste, qu’elle publie dans son journal.
Hillary Clinton n’était donc pas la première femme candidate à la présidence.

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 07:25
A la mémoire de la Commune: un article de Lénine en 1911 pour le 40 e anniversaire de la Commune de Paris qui commença le 18 mars 1871

 

Cet article écrit en 1911 par Lénine pour le 40ème anniversaire de la Commune de Paris, qui commença le 18 mars 1871.


Quarante ans se sont écoulés depuis la proclamation de la Commune de Paris. Selon la coutume, le prolétariat français a honoré par des meetings et des manifestations la mémoire des militants de la révolution du 18 mars 1871 ; à la fin de mai, il ira de nouveau déposer des couronnes sur la tombe des communards fusillés, victimes de l’horrible « semaine sanglante » de mai et jurer une fois de plus de combattre sans relâche jusqu’au triomphe complet de leurs idées, jusqu’à la victoire totale de la cause qu’ils lui ont léguée.

Pourquoi le prolétariat, non seulement français, mais du monde entier, honore-t-il dans les hommes de la Commune de Paris ses précurseurs ? Et quel est l’héritage de la Commune ?

La Commune naquit spontanément ; personne ne l’avait consciemment et méthodiquement préparée. Une guerre malheureuse avec l’Allemagne ; les souffrances du siège ; le chômage du prolétariat et la ruine de la petite bourgeoisie ; l’indignation des masses contre les classes supérieures et les autorités qui avaient fait preuve d’une incapacité totale ; une fermentation confuse au sein de la classe ouvrière qui était mécontente de sa situation et aspirait à une autre organisation sociale ; la composition réactionnaire de l’Assemblée nationale qui faisait craindre pour la République, tous ces facteurs, et beaucoup d’autres, poussèrent la population de Paris à la révolution du 18 mars qui remit inopinément le pouvoir entre les mains de la Garde nationale, entre les mains de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie qui s’était rangée de son côté.

Ce fut un évènement sans précédent dans l’histoire. Jusqu’alors, le pouvoir se trouvait ordinairement entre les mains des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, c’est-à-dire d’hommes de confiance à eux, constituant ce qu’on appelle le gouvernement. Mais après la révolution du 18 mars, lorsque le gouvernement de M. Thiers s’enfuit de Paris avec ses troupes, sa police et ses fonctionnaires, le peuple devint le maître de la situation et le pouvoir passa au prolétariat. Mais dans la société actuelle, le prolétariat, économiquement asservi par le capital, ne peut dominer politiquement s’il ne brise les chaînes qui le rivent au capital. Et voilà pourquoi le mouvement de la Commune devait inévitablement revêtir une couleur socialiste, c’est-à-dire chercher à renverser la domination de la bourgeoisie, la domination du capital, et à détruire les assises mêmes du régime social actuel.

Au début, ce mouvement fut extrêmement mêlé et confus. Y adhéraient des patriotes qui espéraient que la Commune reprendrait la guerre contre les Allemands et la mènerait à bonne fin. Il était soutenu par les petits commerçants menacés de ruine si le paiement des traites et des loyers n’était pas suspendu (ce que le gouvernement leur avait refusé, mais que la Commune leur accorda). Enfin, au début, il bénéficia même en partie de la sympathie des républicains bourgeois qui craignaient que l’Assemblée nationale réactionnaire (les « ruraux », les hobereaux sauvages) ne restaurât la monarchie. Mais dans ce mouvement, le rôle principal fut naturellement joué par les ouvriers (surtout par les artisans parisiens) parmi lesquels une active propagande socialiste avait été menée durant les dernières années du second Empire et dont beaucoup appartenaient même à l’Internationale.

Les ouvriers seuls restèrent fidèles jusqu’au bout à la Commune. Les républicains bourgeois et les petits bourgeois s’en détachèrent bientôt : les uns effrayés par le caractère prolétarien, socialiste et révolutionnaire du mouvement ; les autres lorsqu’ils le virent condamné à une défaite certaine. Seuls les prolétaires français soutinrent sans crainte et sans lassitude leur gouvernement ; seuls ils combattirent et moururent pour lui, c’est-à-dire pour l’émancipation de la classe ouvrière, pour un meilleur avenir de tous les travailleurs.

Abandonnée par ses alliés de la veille et dépourvue de tout appui, la Commune devait inéluctablement essuyer une défaite. Toute la bourgeoisie de la France, tous les grands propriétaires fonciers, toute la Bourse, tous les fabricants, tous les voleurs grands et petits, tous les exploiteurs se liguèrent contre elle. Cette coalition bourgeoise soutenue par Bismarck (qui libéra 100 000 prisonniers français pour réduire Paris) réussit à dresser les paysans ignorants et la petite bourgeoisie provinciale contre le prolétariat parisien et à enfermer la moitié de Paris dans un cercle de fer (l’autre moitié étant investie par l’armée allemande).

Dans certaines grandes villes de France (Marseille, Lyon, Saint-Etienne, Dijon et ailleurs), les ouvriers tentèrent également de s’emparer du pouvoir, de proclamer la Commune et d’aller secourir Paris, mais ces tentatives échouèrent rapidement. Et Paris, qui leva le premier le drapeau de l’insurrection prolétarienne, se trouva réduit à ses seules forces et voué à une perte certaine.

Pour qu’une révolution sociale puisse triompher, deux conditions au moins sont nécessaires : des forces productives hautement développées et un prolétariat bien préparé. Mais en 1871 ces deux conditions faisaient défaut. Le capitalisme français était encore peu développé et la France était surtout un pays de petite bourgeoisie (artisans, paysans, boutiquiers, etc.). Par ailleurs, il n’existait pas de parti ouvrier ; la classe ouvrière n’avait ni préparation ni long entraînement et dans sa masse, elle n’avait même pas une idée très claire de ses tâches et des moyens de les réaliser. Il n’y avait ni sérieuse organisation politique du prolétariat, ni syndicats ou associations coopératives de masse…

Mais ce qui manqua surtout à la Commune, c’est le temps, la possibilité de s’orienter et d’aborder la réalisation de son programme. Elle n’avait pas encore eu le temps de se mettre à l’oeuvre que le gouvernement de Versailles, soutenu par toute la bourgeoisie, engageait les hostilités contre Paris. La Commune dut, avant tout, songer à se défendre. Et jusqu’à la fin, survenue entre les 21 et 28 mai, elle n’eut pas le temps de penser sérieusement à autre chose.

Au demeurant, malgré des conditions aussi défavorables, malgré la brièveté de son existence, la Commune réussit à prendre quelques mesures qui caractérisent suffisamment son véritable sens et ses buts. La Commune remplaça l’armée permanente, instrument aveugle des classes dominantes, par l’armement général du peuple ; elle proclama la séparation de l’Église et de l’État, supprima le budget des Cultes (c’est-à-dire l’entretien des curés par l’État), donna à l’instruction publique un caractère tout à fait laïque et par là même porta un coup sérieux aux gendarmes en soutane. Dans le domaine purement social, elle n’eut pas le temps de faire beaucoup de choses, mais le peu qu’elle fit montre avec suffisamment de clarté son caractère de gouvernement ouvrier, populaire : le travail de nuit dans les boulangeries fut interdit ; le système des amendes, ce vol légalisé des ouvriers, fut aboli ; enfin, la Commune rendit le fameux décret en vertu duquel toutes les fabriques, usines et ateliers abandonnés ou immobilisés par leurs propriétaires étaient remis aux associations ouvrières qui reprendraient la production. Et comme pour souligner son caractère de gouvernement authentiquement démocratique et prolétarien, la Commune décida que le traitement de tous les fonctionnaires de l’administration et du gouvernement ne devait pas dépasser le salaire normal d’un ouvrier et en aucun cas s’élever au-dessus de 6 000 francs par an.

Toutes ces mesures montraient assez clairement que la Commune s’avérait un danger mortel pour le vieux monde fondé sur l’asservissement et l’exploitation. Aussi la société bourgeoise ne put-elle dormir tranquille tant que le drapeau rouge du prolétariat flotta sur l’Hôtel de Ville de Paris. Et lorsque, enfin, les forces gouvernementales organisées réussirent à l’emporter sur les forces mal organisées de la révolution, les généraux bonapartistes, battus par les Allemands et courageux contre leurs compatriotes vaincus firent un carnage comme jamais Paris n’en avait vu. Près de 30 000 Parisiens furent massacrés par la soldatesque déchaînée, près de 45 000 furent arrêtés dont beaucoup devaient être exécutés par la suite ; des milliers furent envoyés au bagne ou déportés. Au total, Paris perdit environ 100 000 de ses fils et parmi eux les meilleurs ouvriers de toutes les professions.

La bourgeoisie était contente. « Maintenant, c’en est fait du socialisme, et pour longtemps ! », disait son chef, le nabot sanguinaire Thiers, après le bain de sang qu’avec ses généraux il venait d’offrir au prolétariat parisien. Mais ces corbeaux bourgeois croassaient à tort. À peine six ans après l’écrasement de la Commune, alors que nombre de ses combattants croupissaient encore au bagne ou languissaient en exil, le mouvement ouvrier renaissait déjà en France. La nouvelle génération socialiste, enrichie par l’expérience de ses aînés et nullement découragée par leur défaite, releva le drapeau tombé des mains des combattants de la Commune et le porta en avant avec assurance et intrépidité aux cris de « Vive la révolution sociale ! Vive la Commune ! » Et quelques années plus tard, le nouveau parti ouvrier et l’agitation qu’il avait déclenchée dans le pays obligeaient les classes dominantes à remettre en liberté les communards restés aux mains du gouvernement.

Le souvenir des combattants de la Commune n’est pas seulement vénéré par les ouvriers français, il l’est par le prolétariat du monde entier. Car la Commune lutta non point pour quelque objectif local ou étroitement national, mais pour l’affranchissement de toute l’humanité laborieuse, de tous les humiliés, de tous les offensés. Combattante d’avant-garde de la révolution sociale, la Commune s’acquit des sympathies partout où le prolétariat souffre et lutte. Le tableau de sa vie et de sa mort, l’image du gouvernement ouvrier qui prit et garda pendant plus de deux mois la capitale du monde, le spectacle de la lutte héroïque du prolétariat et de ses souffrances après la défaite, tout cela a enflammé l’esprit de millions d’ouvriers, fait renaître leurs espoirs et gagné leur sympathie au socialisme. Le grondement des canons de Paris a tiré de leur profond sommeil les couches les plus arriérées du prolétariat et donné partout une impulsion nouvelle à la propagande révolutionnaire socialiste. C’est pourquoi l’oeuvre de la Commune n’est pas morte ; elle vit jusqu’à présent en chacun de nous.

La cause de la Commune est celle de la révolution sociale, celle de l’émancipation politique et économique totale des travailleurs, celle du prolétariat mondial. Et en ce sens, elle est immortelle.

Lénine, avril 1911

A la mémoire de la Commune: un article de Lénine en 1911 pour le 40 e anniversaire de la Commune de Paris qui commença le 18 mars 1871
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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 06:00
Ouest-France, 3 novembre 2016

Ouest-France, 3 novembre 2016

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