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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 06:48

 

Morlaix a été le théâtre à la Libération d'un moment honteux de l'injustice faite aux tirailleurs sénégalais, prisonniers de guerre en France pendant cinq ans ou anciens combattants de la France libre dont on ne voulait plus sous les drapeaux. Dans un livre publié cet année chez L'Harmattan, Retour tragique des troupes coloniales (Morlaix-Dakar, 1944), petit essai enrichi par des documents tels que d'émouvantes photos et correspondances privées entre tirailleurs sénagalais et morlaisiens, la journaliste Anne Cousin rapporte et contextualise ces évènements qui révèlent tout à la fois la solidarité de beaucoup de familles françaises avec ces combattants africains démunis et parqués comme des animaux dormant sur la paille exposés au courant d'air dans la Corderie de la Madeleine et le manque de considération déshonorant dont ils ont été victime de la part de l'Etat français.

 

Ils étaient soudanais, gabonais, maliens, ivoiriens, sénégalais: on les avait recrutés avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale dans les rangs des tirailleurs sénégalais avec des méthodes alternant entre la promesse de gloire et d'une promotion sociale et l'enrôlement de force. 149 000 « Sénégalais » étaient mobilisés en métropole en 1940, dont 40000 engagés dans les combats en métropole. Ce sont ces soldats africains qui vont payer le plus lourd tribut de sang dans les combats extrêmement violents de l'été 1940 17000 (et 38%) d'entre eux environ vont mourir pour défendre le territoire français parce que l'état major les place en première ligne pour accomplir les missions les plus dangereuses ou les plus désespérées, parce que l 'armée allemande les considère comme appartenant à une race inférieure et n'a aucune pitié, aucun ménagement pour eux quand ils sont vaincus. « L'armée nazie traque fréquemment les hommes de couleur, rappelle Anne Cousin, comme à Chasselay dans le Rhône où le 25e régiment de tirailleurs sénégalais qui défendait Lyon sera anéanti, 180 d'entre eux seront écrasés par les chenilles des chars allemands ou froidement exécutés ».

 

Les prisonniers africains et coloniaux de l'armée française ne seront pas envoyés en Allemagne dans les stalags avec les autres prisonniers de guerre français. L'Allemagne nazie craint la « contamination raciale ». Ces 15000 tirailleurs sénégalais prisonniers, ajoutés 54000 Malgaches, Nord-Africains, Indochinois, Martiniquais, vont être dirigés au printemps 1941 vers 22 camps de rétention spécialement destinés aux hommes de couleur en zone nord, nommés frontstalags. « La majorité d'entre eux, écrit Anne Cousin, sont employés dans les usines, en agriculture, sur les routes et les chantiers de l'organisation Todt... Ils vivent dans des conditions très précaires, manquant souvent de nourriture, reclus dans des baraquements sans chauffage ». Comble d'ignominie, comme l'Allemagne à partir de 1943 a besoin de combattants, la surveillance des frontstalags se fera par l'armée pétainiste. L'armée coloniale française gardée comme des bêtes de somme par l'armée française...

 

Mais la France gaulliste n'est pas en reste d'ingratitude vis à vis de ses soldats coloniaux. Jugez plutôt. L'armée de de Lattre de Tassigny qui s'illustre en Italie, en Corse, dans le débarquement de Provence en août 1944 est composée en grande majorité d'Africains qui seront accueillis triomphalement par les populations du sud de la France. Les troupes d'Afrique du Nord et d'Afrique Noire vont ensuite être engagées dans des combats très meurtriers dans les Vosges et en Alsace, dont témoigne le récent film Indigènes de Rachid Boucharef. « Mais, écrit Anne Cousin, à la veille de fouler le sol allemand, les troupes indigènes vont être rapatriées en octobre 1944 vers le sud de la France car l'armée de la France libre organise une opération de blanchiment, ce qui est parfois frustrant pour ces contingents noirs qui se sentent si près du but et laissés pour compte ». Ils sont remplacés par de 50000 jeunes recrues de la FFI (Forces françaises de l'Intérieur), d'anciens résistants, souvent jeunes et réfractaires du STO, qui s'engagent ensuite dans l'armée régulière pour abattre l'Allemagne. Au total, ce sont 20000 Africains qui sont retirés des unités de combat et regroupés dans le midi de la France en attente de rapatriement. « Cependant, rappelle Anne Cousin, par manque de transports maritimes disponibles, les combattants coloniaux vont attendre, vivant dans des conditions matérielles déplorables, car beaucoup d'entre eux n'ont rien perçu. Dans les régions, des familles françaises et marraines de guerre vont permettre à ces soldats malades et démunis, de survivre ».

 

 

Morlaix est libéré le 8 août par des troupes américaines motorisées et des groupes de résistants. Il faudra attendre mai 1945 pour voir le retour des 23 survivants des camps de concentration nazis raflés avec 37 autres otages en représailles de l'attentat commis contre le Foyer des soldats allemands le soir du 24 décembre 1943. En octobre 1944, le retour en Afrique des prisonniers coloniaux qui ont quitté leurs frontstalags et leurs camps de transit s'organise. Le port de Morlaix est choisi pour acheminer 2000 hommes vers Dakar pour un départ prévu le 4 novembre 1944. 2000 tirailleurs sénégalais arrivent donc à partir du 26 octobre à Morlaix, venus de La Flèche, Versailles, Rennes, Coetquidan, Cholet.

 

On a prévu de les loger dans un cantonnement rue de Callac et dans la corderie de la Madeleine, au-dessus du cimetière Saint Charles et de la place Saint Nicolas. Les autorités militaires ont formellement défendu aux familles françaises d'héberger les troupes, mais « cette consigne ne sera pas respectée car les Morlaisiens vont vite constater que certains d'entre eux sont mal nourris et malades. Des familles vont leur donner alimentation et médicaments, prêter leurs cuisines, les héberger, les accueillir chaleureusement » ( Retour tragique des troupes coloniales, p. 39). Les Africains mangent souvent la soupe le soir dans les familles, ils jouent avec les enfants, sont soignés et on leur permet même souvent de se reposer au chaud sur des vrais matelas dans les maisons du quartier populaire de la Madeleine. Certains d'entre eux fraternisent avec la population morlaisienne et correspondront avec des familles pendant des semaines, mais beaucoup aussi sont excédés par les épreuves endurées pendant leur captivité sous surveillance française et l'ingratitude de la France. Surtout, ils craignent de se faire rouler comme les soldats africains de la première guerre mondiale, revenus au pays après tant de sacrifices sans soldes ni pensions d'anciens combattants.

 

Avant le départ prévu le 4 novembre, les tensions et les inquiétudes s'exacerbent parmi les tirailleurs sénégalais et des incidents éclatent. Ce qui allume la mèche est le constat d'une inégalité de traitement entre les anciens prisonniers venant de Versailles, qui ont reçu des rappels de solde de 7000 anciens francs (soit 10,67€) alors que les soldats africains d'autres centres de regroupement ont perçu seulement 2200 francs, soit 3,05€. Le 28 octobre, un capitaine venu du Mans à Morlaix pour régler le rappel de solde est séquestré quelques instants par les sénégalais et doit se justifier sur ces déséquilibres constatés. Il peine à convaincre que ceux qui ont reçu moins de rappels de soldes seront payés à leur arrivée à Dakar. Finalement, à l'aube du 5 novembre, 300 hommes refusent d'embarquer sur le Circassia, le navire appartenant à la marine britannique qui doit les ramener à Dakar.

 

Pendant 6 jours, ils sont cantonnés dans la Corderie de la Madeleine jusqu'à ce que 100 gendarmes surarmés les réveillent brutalement à 6heures du matin le 11 novembre, les obligeant à sortir dans le froid, puis à revenir dans le bâtiment pour fouiller leurs bagages dans le noir, avant de les obliger d'acheminer tous leurs bagages à pied jusqu'à la gare de Morlaix, distante de 1,5km. Les Sénégalais se révoltent contre ce traitement brutal qui revient à les traiter comme des criminels et des coups de poings, des coups de crosse et des coups de feu sont échangés, faisant 8 blessés sérieux, dont un gendarme. Dans l'édition du 18 au 25 novembre de l'hebdomadaire de tendance républicaine socialiste avec des sympathies communistes qui reparaît localement, L'Aurore, on s'émeut et s'indigne de la brutalité de l'armée vis à vis de ses Africains qui l'ont servi avec loyauté et qui ont tant sacrifié pour elle:

 

P. 49 de Retour tragique des troupes coloniales. Le journal L'aurore titre: « 11 novembre sanglant à Morlaix: cent gendarmes tirent sur des Sénégalais désarmés (…). Deux mille Sénégalais récemment délivrés de camps de concentration et groupés à Morlaix attendaient depuis quelques jours leur départ pour l'Afrique. Après plus de quatre ans de captivité, leur arriéré de solde était très important, aussi en attendaient-ils le paiement avec fébrilité. La plupart furent réglés sauf 325 d'entre eux, cantonnés (baugés conviendrait mieux) au quartier de la Madeleine. Le jour du départ arriva et ces 325 infortunés refusèrent d'embarquer avant d'avoir été alignés en solde, disant qu'ils ne voulaient pas être dupes comme leurs pères, qui en 1918 après avoir versé généreusement leur sang pour la France, étaient rentrés au pays sans solde, que depuis ils attendent toujours. Nos braves bamboulas restent inflexibles et inséparables dans leur résolution et le bateau partit sans eux. (…). Vendredi, l'arrivée insolite d'un fort contingent de gendarmes harnachés et armés en vrais guerriers excita quelque peu la curiosité populaire. (…). Vers cinq heures du matin, l'attaque commença. Des gendarmes pénétrant dans la bauge-dortoir intiment à tout le monde de sortir illico en joignant le geste à la parole empoignant les hommes en caleçon ou à demi vêtus pour les faire sortir de force. Ce réveil surprise ne fût pas du goût des Sénégalais qui, les premiers moments de stupeur passés, comprirent le genre de brimades et de provocations dont ils étaient l'objet. (…) Tout à coup dans la nuit claqua un coup de feu. Ce fut le commencement du drame: qui avait tiré? D'après la version officielle ce serait un Sénégalais? Mais nous nous refusons d'y croire, car ils étaient venus désarmés de leurs camps et ils ne possédaient que quelques baïonnettes-souvenirs dont ils n'avaient pas fait usage. (…) Ce fut la fusillade générale... Entre temps les maisons du voisinage furent assiégées par les gendarmes pour en faire sortir les Sénégalais que les habitants hébergent par charité (…). Triste aube du 11 novembre, disent les habitants de ce paisible et populaire quartier qui furent réveillés par le vacarme. »

 

Dans le rapport du commandant de la gendarmerie du Finistère sur les incidents du 11 novembre, il est bien précisé que « les conditions matérielles d'installation des Sénégalais dans une baraque de plus de cent mètres de long, ouverte à tous les vents, un parquet recouvert seulement d'une mince couche de paille étaient vraiment inadmissibles et ont pu entraîner l'explosion spontanée d'une irascibilité collective latente au moment de l'intervention des gendarmes ». Le commandant de gendarmerie dénonce aussi le racisme décomplexé du colonel Mayer, chef d'état major de la région, qui au téléphone, le 11 novembre à 13h, a tancé le capitaine de gendarmerie Wahart en ces termes: « Il ne s'agit pas de parlementer avec les Sénégalais- Ne pas hésiter à employer la force si nécessaire. Si les Sénégalais ne sont pas rendus à destination dans la soirée, le capitaine et le lieutenant de gendarmerie seront arrêtés pour refus d'obéissance et traduits devant un tribunal militaire ».

 

Les 300 tirailleurs sénégalais indignés ayant refusé leur embarquement vont donc parvenir au camp de Trévé près de Loudeac dans les Côtes d'Armor (Côtes du Nord à l'époque) le 11 novembre 1944, et ils vont rester encore en rétention jusqu'au 18 janvier 1945, avant d'être transférés à Guingamp.

 

Pendant ce temps, leurs compagnons tirailleurs sénégalais sont embarqués pour Dakar et un climat d'agitation règne sur le bateau, puisqu'à chaque escale – Plymouth, Cardiff, Casablanca- les soldats demandent à ce qu'on leur paye leurs arriérés de soldes, tandis qu'on leur répond invariabalement qu'il n'y a pas assez de liquidités sur le moment dans les caisses et que leur réglera ce qu'on leur doit un peu plus tard. A Casablanca, pour calmer un peu le climat, on oblige 400 tirailleurs à débarquer.

 

Le massacre de Thiaroye

 

Quand le Circassia arrive à Dakar le 21 novembre, les 1200 ex-prisonniers sont directement transférés au camp de transit de Thiaroye, ville proche de la capitale sénégalaise, avant de pouvoir regagner leurs pays d'origine. Là-bas, les tirailleurs sont très inquiets, craignant qu'on les disperse avant de leur verser leur dû, auquel ils devraient finalement renconcer, roulés dans la farine par une armée menteuse et manipulatrice comme la génération passée en 1918. A l'arrivée des tirailleurs à Thiaroye, le gouverneur général de l'Afrique Occidentale Française envoie un télégramme au ministère des colonies à Paris disant qu'il y a urgence à satisfaire les légitimes réclamations des soldats démobilisés en disant sinon qu' « il n'est pas impossible que incidents graves se produisent malgrés précautions prises... ».

 

C'est pourtant ce qui arrive. Ne voyant pas venir leur solde alors qu'on leur demande maintenant de reprendre le train en partance pour Bamako au Mali, 500 tirailleurs refusent de prendre le train et retiennent le général Dagnan, commandant la division Sénégal-Mauritanie pendant une heure dans sa voiture. « Le général, raconte Anne Cousin, les informe qu'il va en référer aux autorités supérieures afin de régler les problèmes exposés. Fort de ces nouvelles promesses, on le laisse partir. Mais le général Dagnan considérant qu'il a été pris en otage et qu'un climat de rébellion existe dans le camp de Thiaroye, va demander au commandant supérieur de Boisboissel son accord pour faire « une démonstration de force » à l'égard de ces ex-prisonniers indisciplinés ».

 

Au petit matin, ajoute l'auteur, « plusieurs bataillons de régiment d'artillerie coloniale, pelotons de gendarmerie, et tirailleurs sénégalais du bataillon Saint Louis, ouvrent le feu sur leurs camarades qui sortent hébétés des baraquements. C'est avec un char M3, deux half-tracks, trois automitrailleuses que l'assaut est donné. Les rapports officiels font état de 24 morts et onze blessés qui ne survivront pas aux blessures, ce qui porte à 35 le nombre de tués et à 34 le nombre de blessés, 48 mutins seront arrêtés et présentés devant un tribunal militaire » (p.69). L'ancien président des anciens combattants et prisonniers de guerre du Sénégal, Doudou Diallo rapporte que ce massacre contre des hommes désarmés a eu lieu après un dernier ultimatum effectué quand ils sont sortis de leurs baraquements (« Embarquez dans les wagons où nous tirons »), mais les tirailleurs avaient appris à n'avoir plus peur des blancs ni de la mort, à placer la dignité au-dessus de tout, et ces ingrédients, ajoutés au cynisme et à la barbarie de l'armée française et de l'Etat colonial, rendaient inéluctables la décolonisation. Après la fusillade, Doudou Diallo raconte qu' « un commandant a voulu obliger un blessé à marcher à pied jusqu'à l'hôpital. L'homme a refusé: « Même l'ennemi nous ferait transporter » ». Devant le train, un autre tirailleur qui refusait d'embarquer a été abattu froidement...

 

Cette ignominie a été parachevée, au tribunal militaire permanent de Dakar, par une parodie de procès pour mutinerie en mars 1945 de 45 tirailleurs survivants dont on rendait responsable « leur contamination par la propagande allemande » (sachant que plusieurs d'entre eux, dont Doudou Diallo, s'étaient engagés dans la Résistance FFI) : 34 ont été condamnés, certains à des peines allant jusqu'à 10 ans d'emprisonnement.

 

Une loi du 16 avril 1946 adoptée grâce à la pression exercée par le député Léopold Sedar Senghor sur Vincent Auriol, permit d'amnistier et de libérer les condamnés mais les anciens combattants condamnés ne recevront jamais d'indemnités ni de réhabilitation. A l'indépendance des anciens Etats colonisés, les pensions d'anciens combattants seront gelées. En 2000, la retraite du combattant selon le GISTI (groupe d'information et de soutien des immigrés) s'élevait à 430 € pour un Français, 175€ pour un Centrafricain, 85€ pour un Malien, 57€ pour un Algérien, 16€ pour un Cambodgien ». C'est à Chirac que l'on doit d'avoir si tardivement, alors qu'il ne reste que très peu d'anciens combattants survivants, rétabli cette injustice en revalorisant les pensions des anciens soldats des colonies et en reconnaissant, par l'intermédiaire de Pierre André Wiltzer, ancien ministre délégué à la coopération, la tâche pour la République Française qu'a constitué la tuerie de Thiaroye.

 

Compte-rendu du beau livre d'Anne Cousin dont on ne saurait trop recommander l'achat (11 €) et la lecture réalisé par Ismaël Dupont.

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 07:10

On nous a signalé ce passionnant reportage d'actualité cinématographique sur la fête du parti communiste à Pont-Labbé en 1938 en présence de Marcel Cachin, reportage qui valorise la continuité entre les traditions et les modes de vie des bretons et la lutte communiste pour l'émancipation humaine. Pour ceux qu'intéresse l'histoire sociale et politique, qui pensent à tort les communistes comme des jacobins ennemis des particularismes régionaux, pour ceux enfin qui n'ont jamais écouté chanter l'Internationale en breton, précipitez-vous sur ce reportage d'une quinzaine de minutes qui revèle l'énorme popularité du parti communiste au moment du Front Populaire et sa volonté d'assimiler les héritages populaires nationaux et régionaux.... http://www.cinearchives.org/Catalogue_general-62-61-0-1.html?q=synchrone&

 

 

 

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 09:32

Deuxième partie de l'article sur le socialisme français entre 1880 et la scission du congrès de Tours.

Jaures

Introduction.

 

En 1905, les socialistes, après s'être divisés à partir de 1898 et de l'Affaire Dreyfus sur la question de la participation gouvernementale et de l'alliance républicaine contre la réaction nationaliste, catholique traditionaliste et antisémite, se rassemblent en un parti unique, la SFIO, qui se fixe comme orientation, dans le cadre des orientations de l'Internationale, de ne pas se compromettre dans des alliances gouvernementales avec les radicaux et de fortifier la conscience de classe des travailleurs en ne transigeant rien sur l'analyse marxiste des questions politiques et sociales en terme de lutte des classes et sur l'objectif d'une révolution sociale collectiviste préparée par l'ascension électorale des socialistes et par l'évolution interne du capitalisme, mais supposant aussi l'accord sur le principe de la légitimité de l'usage temporaire de la contrainte et de la violence dans un contexte révolutionnaire. Au-delà de ces orientations programmatiques relevant du marxisme orthodoxe, le parti socialiste gagne du terrain dans les couches populaires et les classes moyennes des villes et des campagnes en défendant avec constance la laïcité, la démocratisation de la vie publique, les intérêts de la paix et un programme de réformes sociales susceptibles d'améliorer ici et maintenant, sans attendre le grand soir de la révolution prolétarienne, les conditions d'existence de la majorité en créant un impôt redistributif et en inventant une première forme de protection sociale (retraites, assurance invalidité...) basée sur la solidarité. Jaurès, républicain idéaliste et « marxiste sans orthodoxie », qui a néanmoins conscience qu'il n'y a à son époque « qu'un pouvoir vraiment organisé, celui de l'argent » (20 mars 1910, Revue de l'enseignement primaire), incarne cette conciliation entre une volonté d'agir au quotidien dans les institutions pour conquérir des améliorations, même modestes, des conditions de vie des travailleurs et de la vie démocratique, et le souci de renforcer la conscience de classe du prolétariat pour le rendre capable de s'émanciper. Car la principale œuvre des socialistes entre les années 1880 et 1914 a été surtout de rompre avec l'aliénation des classes populaires en leur donnant le sentiment de leurs intérêts communs, la conscience de l'exploitation dont elles étaient victime et l'idée d'une voie d'émancipation possible, éloignée des pièges du ressentiment xénophobe ou de la fièvre unanimiste nationaliste.

En 1911, dans une page émouvante de L'Armée Nouvelle, Jaurès se souvient ainsi de l'étonnement et l'accès de désespoir, cette sorte d' « épouvante sociale », dans lesquels l'a plongé la découverte de la foule parisienne trente ans plus tôt, à son arrivée à Normale Supérieure: « Je me demandai...comment tous ces êtres acceptaient l'inégale répartition des biens et des maux.(...). Je ne leur voyais pas de chaînes aux mains et aux pieds, et je me disais: par quel prodige subissent-ils tout ce qui est? Je ne voyais pas bien: la chaîne était au cœur, mais une chaîne dont le cœur lui-même ne sentait pas le fardeau. La pensée était liée, mais d'un lien qu'elle ne connaissait pas ». Le but et de l'œuvre des socialistes et de Jaurès a donc été de tenter de libérer les français de leurs chaînes intellectuelles morales, de leurs aliénations, en leur donnant le sentiment de leur dignité, en expliquant ce qui les dressait les uns contre les autres et contre les autres nations ou minorités. « Les vrais croyants, disait Jaurès, sont ceux qui veulent abolir l'exploitation de l'homme par l'homme, les haines aussi, de race à race, de nation à nation ».

Néanmoins, si des compromis sur des projets de réforme sont trouvés avec les radicaux et si des habitudes de discipline républicaine avec désistement au second tour permettent à la gauche de rester forte à la Chambre jusqu'en 1914, le manque d'homogénéité idéologique de la mouvance radicale, l'opportunisme d'une grande partie de ses élus et leurs liens avec le monde des affaires et de la petite bourgeoisie hostile aux rouges et à l'impôt, fait que ces projets sociaux peinent à aboutir. Produite par le système capitaliste, la compétition économique, coloniale et géostratégique des puissances européennes, dirigent quant à elle les peuples vers un carnage que Jaurès pressentait probable et a tout fait pour éviter.

 

1) L'alliance avec les radicaux et la séparation de l'église et de l'Etat.

 

Depuis 1902, les parlementaires socialistes soutiennent majoritairement le gouvernement radical d'Emile Combes, originaire du Tarn comme Jaurès, médecin franc-maçon qui a reçu sa première formation intellectuelle au séminaire. Le combat pour la laïcité et contre la réaction catholique et nationaliste anti-dreyfusarde est le socle de cette coalition du Bloc des gauches. A la suite de la loi sur les associations du 1er juillet 1901, la majorité parlementaire composite qui soutient Combes va approuver des décrets qui, à l'été 1902, ordonnent la fermeture d'établissements scolaires gérés par des congrégations religieuses. Ceux-ci recrutaient environ 40% des élèves du second degré vers 1900, principalement dans la bourgeoisie riche, le milieu des commerçants et des hauts fonctionnaires.

Le camp laïque est assez divisé sur la signification à donner au combat pour la laïcité, ses objectifs et ses limites. Les socialistes Viviani, Vaillant, Maurice Allard, héritiers de l'anticléricalisme intransigeant de Proudhon et Blanqui, sont partisans, avec beaucoup de radicaux libres-penseurs, d'un « athéisme de combat » cherchant à éradiquer la religion perçue essentiellement comme une mystification aliénante et une force sociale obscurantiste détournant les citoyens de la rationalité et de l'émancipation. Ceux-ci sont pour un monopole public de l'enseignement. D'autres, comme Jaurès ou même Combes et Ferdinand Buisson, deux dirigeants radicaux francs-maçons tout en étant favorables à la suppression des congrégations en tant qu'institutions d'enseignement, acceptent, au nom de la tolérance à la diversité, que des moines ou des prêtres puissent, sans leurs habits, en tant que personnes privées, disposer du droit d'enseignement.

Le projet de séparation entre l'église et l'État n'est au départ pas perçu par tous les laïques comme une nécessité. Combes y voit un avantage qui est de priver l'Église des ressources publiques mais aussi un inconvénient qui est d'amplifier l'autonomie d'action des catholiques tout en les rendant plus dépendants encore de la papauté. Toutefois, comme la déchristianisation est déjà un processus que chacun peut voir à l'œuvre, les liens privilégiés entre l'État et le clergé catholique que le concordat napoléonien avait fixés deviennent difficiles à justifier au nom de la raison d'état ou du vieux gallicanisme qui veut que le pouvoir civil national contrôle le pouvoir religieux sur lequel s'exerce la pression des intérêts du Vatican. Par ailleurs, en 1904, l'accession au trône pontifical de Pie X, particulièrement hostile à toute concession de l'Église vis à vis de la sécularisation des lois et des mœurs et de la pensée autonome, et favorable à une politique de rechristianisation agressive, fait paraître l'option de la séparation plus impérative.

Dès le 10 avril 1904, Jaurès pose le problème avec limpidité:

 

« L'État n'est ni catholique, ni protestant, ni déiste, ni athée, l'État est laïque. Il reconnaît à tout homme, quelle que soit sa religion ou son irréligion le même droit à la liberté. Dès lors, aucun groupe de croyants ne peut exercer sur lui, État, une influence privilégiée. C'est dire que l'État doit être séparé de toutes les églises ».

 

Jaurès soutient ainsi la loi du 7 juillet 1904 qui interdit l'enseignement aux congrégations. L'école de doit pas être un lieu d'endoctrinement religieux ou de critique d'un savoir scientifique ou historique contredisant les dogmes des églises.

La laïcité se définit d'abord, non simplement comme la simple neutralité de l'État vis à vis des cultes et des opinions idéologiques, mais comme « l'acte de foi dans l'efficacité morale et sociale de la raison, dans la valeur de la personne humaine raisonnable et éducable » (discours de Jaurès à la Chambre le 14 janvier 1910). La laïcité implique pour Jaurès, comme l'écrit Jean-Pierre Rioux, « l'encouragement à penser hardiment à tout propos, sur tous les sujets accessibles à la raison, sans œillères ni routines ». Il faut donc donner à chaque esprit humain tous les moyens de développer son esprit critique et sa réflexion, ce qui passe par une transmission de connaissances impartiale dépourvue de visées d'enrégimentement, fût-il républicain, patriote ou spiritualiste plutôt que chrétien. Quand il compare dans l'Histoire socialiste de la Révolution française les projets d'instruction publique obligatoire, laïque et gratuite, de la Constituante révolutionnaire, celui de Talleyrand-Périgord, l'évêque défroqué d'Autain, et de Condorcet, Jaurès préfère le second, basé sur l'instruction désintéressée visant à affranchir l'homme, à faire progresser la science et à développer l'esprit critique et la curiosité de l'individu, plutôt que le premier, d'inspiration plus jacobine et idéologique, visant à éduquer en inculquant à l'enfant les valeurs et les habitudes intellectuelles qui seront nécessaires à la vie militaire, civique, et économique d'une nation républicaine. De la même manière, Jaurès n'exclut pas l'idée d'un enseignement du fait religieux à l'école, d'une diffusion des connaissances historiques (dans le cadre d'une histoire des idées et non d'une évangélisation ou d'une catéchèse bien entendu) sur le « messianisme juif » en particulier. Quoique violemment opposé aux pratiques réactionnaires de l'église et partisan de l'absolue liberté intellectuelle, Jaurès n'est pas personnellement matérialiste et athée: dans sa thèse de philosophie soutenue en 1892, il soutenait une forme de panthéisme contradictoire avec la croyance en un Dieu personnel, affirmant la présence d'une force divine agissant dans la nature et dans l'élan des consciences humaines tendues l'idéal et le retour à l'unité de l'harmonie sociale. Pour lui, les religions ne représentent pas seulement l' « opium du peuple », elles ne sont pas simplement des idéologies illusoires instrumentalisées par les classes sociales possédantes pour endormir et consoler les masses exploitées. Elles s'appuient sur des pensées morales et philosophiques révolutionnaires en leur temps et traduisent le besoin atemporel de l'esprit de donner sens à sa condition en interprétant le mystère de l'origine de la vie, de l'univers, de la fécondité de la nature, de la joie. Loin d'être le fossoyeur de la vie religieuse, le progrès des sciences fera naître de nouvelles questions en nous révélant la complexité des phénomènes de la vie et de la matière. Ce que l'on peut attendre d'un affranchissement social des hommes par la révolution collectiviste qui rendrait leur rapports plus fraternels et harmonieux, et libéreraient les intelligences des servitudes du travail exploité, c'est d'abord et avant tout, selon Jaurès, qui a une vision eschatologique et religieuse de l'avenir, l'avènement d'une « interprétation idéaliste du monde » (discours de janvier 1910 à la Chambre faisant le bilan de la suppression de l'enseignement congrégationiste). Par ailleurs, pour Jaurès, il n'y a pas d'antagonisme essentiel, indépassable, entre la foi religieuse, l'existence des églises, et le développement de la pensée autonome, l'essor du monde moderne fondé sur les valeurs de liberté individuelle et de rationalité. Les chrétiens ont déjà fait la preuve par le passé de leur capacité d'adapter, non sans phase de crises et de replis, la nature de leur foi et de leurs pratiques religieuses aux évolutions sociales et intellectuelles de la culture.

Pendant l'hiver1904-1905, Jaurès travaille avec Aristide Briand sur un projet de loi de séparation de l'église et de l'État à vocation consensuelle, inspiré d'une laïcité ouverte et d'un libéralisme garantissant tout à la fois la neutralité de l'État, le respect des religions et des courants de pensée athées, agnostiques ou spiritualistes, et celui de la liberté individuelle et du droit à l'autonomie intellectuelle de chacun. Ils ne veulent pas faire de cette loi un instrument de lutte contre l'Église ou la papauté, voire de sortie du religieux. Promulguée le 11 décembre 1905, la loi déclare que la République française « assure la liberté de conscience » et « ne reconnaît, ne subventionne, ni ne salarie aucun culte » mais, pour donner aux croyants l'assurance que les associations cultuelles chargées de la gestion des biens des églises et de la dévotion ne seront pas une machine de guerre contre les religions, l'article 4 de la loi respecte la spécificité de la hiérarchie et de la discipline de chaque église, lui garantissant une autonomie absolue en empêchant tout schisme ou dissidence. Les associations cultuelles locales devront donc se conformer aux règles générales de l'organisation du culte. Cette loi liquide donc le gallicanisme (et donc également celui qui inspirait la constitution civile du clergé des révolutionnaires de 1791): « elle donne la certitude que nul obstacle de l'État ne s'interposera entre Rome et l'Église de France ». Le projet Combes qui lui faisait concurrence, soutenu par les sociétés franc-maçonnes, s'inscrivait lui davantage dans une perspective de contrôle étatique des religions et Clémenceau a dénoncé violemment à la Chambre dans cette loi de modération la « coalition monstrueuse et antirépublicaine sous la férule de Jaurès et le goupillon de M.de Mun » (leader de la droite sociale et catholique), traitant Jaurès de « bourgeois de Calais » (ouvrant les portes à l'ennemi, catholique et non plus anglais...), puis de « révolutionnaire en peau de lapin » capitulant devant l'autorité du pape. Pourtant, cette loi rendait plus précaire la vie matérielle des prêtres en rompant leur statut de salariés de l'État ayant un rôle d'utilité publique et compliquait ainsi leur recrutement. Elle donnait aussi une importance nouvelle aux laïques par rapport à la hiérarchie religieuse puisque ceux-ci étaient appelés à participer à la gestion des biens et la vie matérielle des cultes et des desservants. Cette loi avait ainsi surtout le mérite de faciliter l'adaptation de l'Église au monde moderne et son acceptation progressive des valeurs fondamentales de la République.

 

2)La difficile conquête des droits sociaux.

 

Pour Jaurès, la séparation était nécessaire pour couronner l'œuvre républicaine de laïcisation. Elle portait en germe la pénétration des idées socialistes dans les classes populaires grâce à une généralisation de l'enseignement rationnel et la perte d'influence de l'église sur les masses. Elle était également nécessaire pour que dans la classe politique comme dans la population, les passions entourant la question religieuse ne servent plus de dérivatifs commodes aux urgences de la question sociale. Être de gauche, contrairement à ce que pensaient beaucoup de radicaux, ne pouvait se limiter à « bouffer du curé ». La séparation de l'église et de l'État devait donc permettre donc de réorienter l'attention des républicains sur les nécessaires réformes sociales à accomplir.

Toutefois, après 1905, les relations des socialistes avec les radicaux seront beaucoup plus orageuses que dans l'intermède ouvert par l'affaire Dreyfus à partir de 1898.

Il y a plusieurs explications à cela. 1) L'Internationale a condamné clairement en 1904 les déviations réformistes et « social-démocrates » avant l'heure des socialismes européens, la participation des socialistes et leur solidarité avec des gouvernements bourgeois au profit du rappel des objectifs collectivistes et révolutionnaires et de la stratégie incontournable de renforcement de la lutte des classes. De ce fait, la SFIO créée au printemps 1905, renoncera à la participation gouvernementale, à la stratégie de Bloc républicain et au vote du budget général de gouvernements bourgeois (cela lui sera d'autant plus facile que les radicaux n'auront pas besoin des voix des parlementaires socialistes pour rester en place) 2) Les radicaux constituent une mouvance politique divisée mais beaucoup cherchent à promouvoir des objectifs de paix sociale, nient l'existence de classes sociales aux intérêts séparés et contradictoires au profit d'une attention prioritaire à la liberté individuelle, sont des adversaires d'un impôt trop rigoureux et des solutions collectivistes, défendent l'ordre social pour la tranquillité des petits propriétaires et des milieux d'affaire dont ils sont très proches, ce qui se traduit aussi par un rejet violent des critiques du système de prédation coloniale par les socialistes 3) Les conflits sociaux dans l'industrie et la fonction publique se multiplient dans les années 1904-1909 et les radicaux au pouvoir réagissent souvent par la fermeté intransigeante et la répression tandis que la petite bourgeoisie qui représente leur clientèle électorale prend peur. 4) Malgré des programmes électoraux de réformes sociales assez audacieux soutenus par les socialistes, les radicaux, la faute en incombe en partie aux institutions de la IIIème République et au mode de scrutin, ne sont pas unifiés en un parti au cadre idéologique cohérent et contraignant et beaucoup d'entre eux, opportunistes pratiquant le clientélisme, sont très sensibles aux intérêts des milieux d'affaire et pratiquent l'obstruction parlementaire avec la droite.

 

En 1906, le contexte est pourtant favorable pour la mise en œuvre d'avancées sociales.

En mai 1906, Jaurès affirme dans La Dépêche que « c'est la démocratie républicaine toute entière qui a triomphé » lors des législatives. La Chambre comporte désormais 400 républicains de gauche sur 580 députés, dont 54 parlementaires soutenus par la SFIO et 18 socialistes indépendants ayant rompu avec les objectifs de l'Internationale. Avec les socialistes, les radicaux-socialistes et les radicaux de gauche partagent un programme de réformes immédiates ambitieux: « cet ensemble de 250 députés ont comme programme l'impôt général et progressif sur le revenu déclaré et l'accentuation de l'impôt successoral afin de dégrever la démocratie des petits propriétaires paysans (affectés par les taxes sur le foncier), des petits commerçants et des ouvriers, et de créer un surcroît de ressources pour les œuvres de solidarité sociale: l'assurance sociale étendue à tous les risques; la limitation progressive de la journée de travail et la nationalisation des grands monopoles capitalistes, tout d'abord des chemins de fer et des mines » (article de Jaurès au lendemain de la victoire électorale de la gauche, dans La Dépêche du Midi du 31 mai 1906).

On le voit, même si beaucoup de radicaux sont contre une progressivité de l'impôt au nom d'une égalité formelle et de la reconnaissance du mérite des entrepreneurs et s'ils cherchent à présenter l'obligation de déclarer ces sources de revenus comme une mesure d'inquisition contraire au respect de la vie privée et au secret nécessaire au monde des affaires, il y a déjà dans ce programme une forme de démocratisation significative de la vie sociale et économique, avec notamment un projet de sécurité sociale (incluant tous les « risques »: accident, vieillesse, maladie) basé sur la solidarité et financé par la cotisation patronale et l'impôt redistributif.

Jaurès ne prétend pourtant pas que la mise en œuvre de ce programme pourrait contenter pleinement les socialistes, ni que ceux-ci entendent s'inscrire dans un cadre purement réformiste, renonçant à la révolution sociale, au dépassement du capitalisme. « Nous démontrerons aussi sans cesse au prolétariat ouvrier et paysan, écrit-il dans La Dépêche le 6 novembre 1906, que le programme radical et socialiste, excellent pour accroître la liberté et la force de la classe ouvrière, ne peut cependant l'affranchir; que même appliqué intégralement et à moins de s'élargir enfin au collectivisme, il laissera subsister le privilège de la propriété capitaliste d'où dérivent tous les désordres de la société, les incohérences de la production, l'oppression et l'exploitation des travailleurs ». Ce programme n'est qu'une étape vers l'émancipation véritable des travailleurs, mais il est susceptible d'augmenter leur bien-être et leur capacité d'organisation et de revendication. Jaurès s'oppose à Marx qui voit dans l'aggravation du niveau d'agressivité du capitalisme et la paupérisation universelle des salariés le facteur révolutionnaire privilégié porté par le mouvement naturel et inéluctable du capitalisme. Tirant des conclusions de son analyse de la grande Révolution française, Jaurès écrit ainsi: « Pour qu'une révolution éclate, il faut que les classes inférieures souffrent d'un terrible malaise ou d'une grande oppression. Mais il faut aussi qu'elles aient un commencement de force et par conséquent d'espoir » (Histoire socialiste de la Révolution Française, tome 1). Rien de ce qui dans le réformisme social porté par le parlementarisme renforce le niveau d'organisation et de bien-être du prolétariat ne saurait donc contredire l'objectif d'une transformation radicale du mode de production et de propriété capitaliste.

Si le contexte est favorable pour des progrès sociaux, c'est aussi et surtout que les travailleurs sont à l'offensive depuis plusieurs mois pour réclamer des augmentations de salaire, plus de loisirs, plus de respect des droits syndicaux et de leur dignité, voire même plus de contrôle sur la politique de leurs entreprises. Madeleine Rebérioux fait part de cet impressionnant niveau de revendication et de conflictualité sociale La République Radicale?. Ainsi, entre 1904 et 1907, on compte des centaines de milliers de grévistes chaque année. 4 millions de journées chômées lors de 1026 grèves en 1904 concernant 271097 grévistes. 438000 grévistes en 1906 faisant en moyenne grève pendant 19 jours. « La France gréviste s'agrandit: aux départements du Nord où règnent la sombre mine et le textile impulsif, à la région lyonnaise...s'ajoutent de nouvelles zones: la Bretagne avec les grèves spectaculaires de Fougères, de Hennebont et l'agitation violente de Brest, la Lorraine du fer et de la fonte ». Madeleine Rebérioux rappelle ainsi qu'aux Forges d'Hennebont, d'avril à août 1906, 1800 ouvriers héroïques ont fait grève pendant 115 jours, se nourrissant de crabes pêchés à marée basse et de pain distribué au compte-goutte. 48% des grèves de 1906 font gerbe autour du 1er mai (la tradition du 1er mai remonte à 1890 et les travailleurs français ont eu une part importante dans la consécration de cette journée internationale de lutte pour le respect et la rémunération des travailleurs) pour lequel la CGT, qui atteindra son pic d'avant-guerre de 350.000 adhérents en 1908, a affiché le mot d'ordre unitaire de la journée de 8 heures.

Cette intense activité de lutte sociale va aussi concerner la fonction publique puisque la syndicalisation, d'abord interdite, fait des progrès en 1905-1907, notamment chez les postiers et les instituteurs, dont beaucoup vont être révoqués pour s'être arrogé un droit de grève que l'État ne leur reconnaissait pas. Elle n'est en tout cas pas étrangère à la naissance en 1906 d'un Ministère du Travail et de la Prévoyance et à la loi rendant obligatoire le repos hebdomadaire votée le 13 juillet 1906. Mais, de manière générale, Clemenceau, élu pour la première fois à 65 ans président du conseil en octobre 1906 après avoir été un ministre de l'intérieur inflexible et prompt à déplacer la troupe et organiser des complots pour les grévistes lors des conflits du printemps, ne va pas démériter son titre de « premier flic de France », organisant la répression et l'intransigeance face aux grèves de l'industrie, de la fonction publique, des viticulteurs du Midi. En mars 1907, il remet en cause le droit de grève au nom d'un prétendu « droit de vie de la société »  en mobilisant des soldats du génie pour remplacer des ouvriers électriciens grévistes de Paris. Les assassinats d'ouvriers se multiplient: 2 morts et 10 blessés à Draveil en juin 1908, 4 morts et des centaines de blessés à Villeneuve-Saint-Georges le 30 juillet 1908. Clemenceau fait aussi arrêter des dirigeants syndicalistes, voire socialistes: licenciements et révocations, poursuites judiciaires, amendes, lourdes peines de prison se multiplient contre les acteurs des mouvements sociaux. La CGT parle d'un Dictateur, de « l'empereur des mouchards », d'un « gouvernements d'assassins »... C'est dire que cet ancien républicain sous l'Empire et sympathisant de la Commune, maire de Belleville, adversaire redouté des opportunistes des débuts de la IIIème République et anti-clérical et dreyfusard militant, a aussi un visage beaucoup moins à gauche: impliqué dans le scandale de Panama, polémiquant avec des arguments de bas étage et des formules assassines contre le socialisme de Jaurès à la Chambre en 1906, et défenseur sans état d'âme de l'ordre social inégalitaire, puis du nationalisme militariste... Pas étonnant qu'aujourd'hui des néo-conservateurs comme Max Gallo ou Sarkozy en fassent un modèle...

Sa forte capacité de mobilisation, associée aux manques de débouchés en termes d'avancées sociales des grèves qu'elle organise, radicalise la CGT. Même si sa Charte d'Amiens d'octobre 1906 impliquait son indépendance vis à vis des mouvements politiques, y compris du mouvement libertaire, elle tend à se raidir dans une « bonne conscience minoritaire » (M. Rebérioux) et sur un mot d'ordre de grève général révolutionnaire et d'action directe indifférente aux petites avancées sociales obtenues par voie parlementaire. Aux yeux de beaucoup de ses membres influents proches de la tradition du syndicalisme-révolutionnaire, ce sont les militants conscients qui font l'histoire et non les masses moutonnières bonnes à voter. Son organisation interne privilégie les petites fédérations professionnelles les plus révolutionnaires et partisanes de l'agitation permanente (dockers, ouvriers des arsenaux, bâtiment, métallurgie) au détriment des plus grosses fédérations de l'industrie, du livre, du textile, des chemins de fer. Un fort mouvement anti-étatiste (l'État est présenté comme essentiellement répressif, patron de choc, et voleur, tortionnaire dans les colonies et son armée) s'y généralise, ce qui rend compliqués les rapports avec une SFIO qui est bien forcée de pratiquer des accords de compromis avec les radicaux tout en gardant son indépendance pour faire avancer des réformes politiques qui améliorent concrètement la vie des classes populaires.

 

3) Deux réformes sociales emblématiques: l'impôt progressif sur le revenu et la loi sur les retraites ouvrières.

 

Ce maximalisme de la CGT et cette méfiance fondamentale vis à vis d'un État qui sait trop bien défendre les intérêts industriels et réprimer les mouvements sociaux se traduit dans la campagne que mène une partie des cadres de la CGT contre la loi de compromis sur les retraites ouvrières et paysannes, issue pourtant de 20 années de travail législatif et qui sera votée le 31 mars 1910 (avec le soutien de Jaurès et de 25 députés socialistes tandis que 27 s'y opposent avec Guesde et que Vaillant et ses amis s'abstiennent). Cette loi qui était au programme des socialistes et des radicaux en 1906 définit un minimum-vieillesse garanti pour tous et l'inscription obligatoire des ouvriers à des caisses de retraite par répartition financées aussi par l'impôt et la cotisation patronale. Elle garantit, dans sa première version soutenue par les socialistes, une pension équivalent à 40% du salaire pour les ouvriers qui utilisent leur droit à partir en retraite à 60 ans, tandis que les travailleurs qui ont des emplois pénibles ou usants peuvent partir à 55 ans. Pour Jaurès, cette réforme est certes imparfaite (dans la mesure où la part contributive de l'État financée par l'impôt redistributif est faible, et donc également les pensions garanties) parce qu'elle résulte d'un compromis avec la bourgeoisie mais il est faux de propager l'idée, comme certains à la CGT, que l'État cherche à avoir un bas de laine où aller puiser en cas de besoin pour voler les travailleurs. La CGT assimile aussi les prélèvements assurantiels liés à la loi sur les retraites ouvrières et pausannes (ROP) à une baisse pure et simple des salaires et à une menace de bureaucratisation à l'allemande des syndicats qui seraient charger de gérer ces caisses de retraite, ce qui menacerait de les embourgeoiser et de tarir le niveau de lutte et de revendication sociale.

Cette réforme est surtout une victoire de principe qui permettra aux salariés d'expérimenter à petite échelle une société de solidarité et de créer des outils pour la réaliser. Dès février 1906, Jaurès écrit ainsi dans La Dépêche: « L'entrée du principe de l'assurance sociale dans nos lois aura de vastes répercussions. Pour faire face aux dépenses nécessaires de solidarité sociale, à l'assurance contre la maladie, contre l'invalidité partielle et contre le décès aussi bien que la vieillesse, il faudra réformer tout notre système fiscal...L'assurance sociale, en débarrassant le prolétariat des angoisses de l'extrême misère, lui donnera plus de forces, plus d'élan, plus de sérénité aussi pour la revendication réglée et hardie d'un nouvel ordre de société, d'une forme nouvelle de société et de travail ».

Là où les opposants à cette loi sur les retraites ouvrières avaient sans doute raison, c'est quand ils estimaient que beaucoup de ses partisans, dans la mouvance radicale, avaient à l'idée de pacifier à bon compte les rapports entre les classes. Aristide Briand, venue des rangs socialistes, et les groupes d'intellectuels qui s'inspirent de lui à la droite de la CGT ou dans la revue « La démocratie sociale » peuvent ainsi rêver un temps d'une forme de travaillisme à la française substituant au conflit social l'entente entre le capital et le travail grâce à des pratiques patronales accordant plus de droits aux salariés. Une des idées avancées par cette mouvance politique avant-gardiste remettant en cause l'idée d'une contradiction structurelle entre les intérêts des classes sociales à l'intérieur du capitalisme est celle de l'actionnariat ouvrier censé donné dans l'entreprise pouvoir de contrôle égal au travail et au capital. Toutefois, le patronat ne s'est nullement intéressé à ces velléités de réformes social-démocrates portées par des techniciens du social proches de Briand et le choix systématique fait par ce dernier de la répression des mouvements sociaux a achevé de discréditer cette orientation vers le rééquilibrage technicien et pacificateur des rapports entre classe à l'intérieur du capitalisme. Jaurès trouvait en particulier que la participation des salariés à l'intérieur des entreprises était un gadget dérisoire.

En 1910, Jaurès n'a pas de mots assez durs pour dénoncer le choix de Briand, son ancien ami, de mater durement, par des licenciements, des arrestations arbitraires, des emprisonnements et des réquisitions contre les 60000 cheminots courageusement engagés dans un mouvement de grève générale surprise à l'automne 1910... Répression invoquée en invoquant des actes de sabotage et autres complots anarchistes pour discréditer l'action collective en écartant l'idée d'imposer toute solution négociée aux deux Compagnies privées du rail, que les radicaux se refusent à nationaliser!

 

« Que l'homme (Aristide Briand, dans une autre vie) qui a fait la théorie et précisé la pratique de la grève générale révolutionnaire conduise maintenant la répression, c'est un des spectacles que peuvent seuls donner les régimes en décadence, et ce sera pour la bourgeoisie française, ce sera pour la bourgeoisie européenne, épanouie d'admirations devant l'audace des reniements, une honte ineffaçable... » (Jaurès, le 26 octobre 1910 dans La dépêche). Briand, que Jaurès qualifie franchement de traître opportuniste, et sa majorité radicale, dans le sillage de cette criminalisation des cheminots grévistes (certains sont même passés devant le conseil de guerre), veulent systématiser la réquisition sous peine de condamnation à 6 mois d'emprisonnement des mineurs et des cheminots et remettre en question le droit de grève lui-même au nom de l'intérêt des usagers et de la nation: on transforme ainsi ces travailleurs en « esclaves publics » de compagnie privée que l'on se refuse à nationaliser par complaisance avec les milieux d'affaires, remarque Jaurès quelques jours plus tard: « la République devient une geôle et une sorte de servage est rétablie au profit des compagnies... » (le 6 décembre 1910).

 

Jaurès avait pourtant voulu croire à la bonne foi réformatrice d'une partie des radicaux en 1906 et, en 1908, il s'était battu à la Chambre pour défendre le projet d'impôt progressif sur le revenu, socialement modéré, que Joseph Caillaux, nouveau radical venant du monde financier, était en train de construire. Ce projet répartissait les revenus imposables en 7 catégories et prévoyait un impôt complémentaire, dont le taux était progressif, et qui pouvait frapper des classes moyennes supérieures tels que des enseignants agrégés, des médecins, des rentiers. Finalement, de 1908 à 1913, ce projet d'impôt sur le revenu sera bloqué par le Sénat et il n'entrera en vigueur qu'en juin 1914 pour faire avaler la pilule de la loi des trois ans de service militaire et peut-être aussi financer la guerre qui se prépare, alors que Caillaux est depuis des semaines au centre du scandale du meurtre de Calmette, le directeur du Figaro, assassiné par sa femme, Henriette Caillaux, indignée par la violente campagne de presse faisant feu de tout bois (accusation d'intelligence avec l'ennemi, de corruption, d'infidélités conjugales, de pacifisme anti-patriotique justifié par l'égoïsme des banquiers) pour abattre son « traître » de mari.

 

4) Le combat pour plus de démocratie.

 

Une des raisons qui explique les blocages des projets de réformes sociales de la IIIème République est le poids des institutions qui donnent la part belle à la censure du Sénat et le système électoral qui favorise l'indépendance des élus vis à vis des engagements nationaux des partis politiques, leurs retournements d'alliance opportunistes à la Chambre et leur perméabilité aux groupes de pression économiques. Percevant bien que les élections à scrutin uninominal à deux tours par circonscription favorisent les jeux des personnes au détriment des affrontements de projets de société, des clivages idéologiques clairement formulés, et qu'elles favorisent les clientèles de notables locaux et privent du droit à une représentation efficace et significative les partis minoritaires, les socialistes se battent pour l'élection législative à la proportionnelle, en 1909-1910 tout particulièrement.

Ainsi, Jaurès défend vigoureusement la possibilité pour les électeurs de marquer leur niveau d'adhésion à des doctrines nettement délimitées grâce à une mise en avant des enjeux nationaux plutôt que locaux et des idées plutôt que des personnes. Le scrutin de liste à la proportionnelle implique à son sens l'existence d'un véritable contrat entre, d'un côté, des partis, contrôlant vraiment leurs candidats et les désignant au terme de débats de fond à l'interne, et, d'un autre côté, les électeurs, sur la base d'un programme contraignant ouvrant des mandats impératifs. Mais beaucoup de radicaux ont intérêt à continuer à se faire élire dans le flou des propositions grâce à leurs petites combines et leurs politiques de clientélisme. Briand lui-même avait dénoncé dans son discours de Périgueux d'octobre 1909 « les petites mares stagnantes de l'arrondissement » avant de déclarer que le pays devait réfléchir et déplaça à la Chambre les 50 voix nécessaires au rejet du projet.

La volonté de démocratiser le régime se traduit aussi chez Jaurès par une défense publique des droits politiques et sociaux du deuxième sexe, s'opposant ainsi à l'attitude de défiance d'une grande partie des hommes de gauche qui estiment les femmes trop vulnérables à l'influence de la religion. Dans un article de la Dépêche datant du 10 janvier 1907, Jaurès met en avant, pour défendre le projet de loi socialiste d'accès au droit de vote des femmes, le fait que de plus en plus de femmes travaillent, sont éduquées et se distinguent dans le domaine scientifique, qu'elles vivent des contraintes sociales et ont une aspiration à une amélioration de leur condition qui justifie, avec leur contribution décisive au fonctionnement de la vie sociale, leur aptitude à peser politiquement. De plus, les femmes seraient pour lui moins « va t-en guerre » si elles disposaient du droit de vote et pourraient davantage peser pour un arbitrage international des conflits. Les femmes restent très peu représentées toutefois dans la galaxie politique et syndicale socialiste: 2000 femmes tout au plus dans le parti en 1912, et une seule femme avec un poste à responsabilité à la SFIO: Madeleine Pelletier, médecin des asiles et féministe (cf. Madeleine Rebérioux, La République radicale?).

 

 

Ismaël Dupont

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 06:59

Jean Jaurès à la tribune par J.veber

 

5) La critique du colonialisme.

 

Depuis 1900, l'entreprise coloniale ne suscite plus autant de polémiques en France et au Parlement que dans les années 1880 où elle était considérée comme dispendieuse pour la nation et contradictoire avec l'objectif d'une revanche ou d'une protection contre l'ennemi allemand, et majoritairement, les français voient dans la colonisation une entreprise profitable à la puissance économique et politique de la France et aux intérêts des indigènes à qui elle apporte prétendument la civilisation. Il faut dire que la grande presse capitaliste et les expositions universelles et coloniales se donnent beaucoup de mal pour imposer ces idées par leur propagande... Les parlementaires radicaux sont souvent très proches des milieux d'affaires et de la haute administration agissant dans les colonies et les parlementaires de droite s'inquiètent surtout de ne pas faire croître le coût du maintien de l'ordre et du développement économique pour la nation.

Certains socialistes, mais pas tous, dénoncent l'entreprise coloniale non pas tant comme illégitime en elle-même (en vertu d'un droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ou d'une égale dignité des cultures) mais comme dangereuse pour la paix et les droits des travailleurs occidentaux, représentative d'un système économique pervers, et injuste dans son application.

En 1898, au moment où, pendant l'affaire Dreyfus, la haine contre les juifs prend des proportions inquiétantes en Algérie, fédérant d'ailleurs dans une alliance contre nature une partie des arabes musulmans et des colons d'origine européenne, Jaurès ne craint pas de l'expliquer par les expropriations des terres des paysans arabes, en partie par des financiers juifs, en partie par d'autres intérêts financiers et l'administration, ainsi que par le régime de faveur discriminant dont bénéficient les juifs algériens grâce au décret Crémieux qui leur accorde la citoyenneté française là où les arabes musulmans en sont jugés indignes. Dans un article datant du 29 janvier 1898 publié dans La Dépêche, Jaurès regrette ainsi qu'on ait « dérobé sa civilisation à l'algérien », alors que la « haute culture musulmane » aurait méritée d'être fécondée par la science européenne plutôt que méprisée. Lors de son seul voyage hors de l'Europe en dehors de la tournée de conférences de trois mois qu'il a réalisé en Amérique Latine à l'été 1911 pour lever des fonds pour le journal L'Humanité, Jaurès fait un voyage en Algérie en 1895, invité par Viviani, lui-même pied noir, qui a modifié sa façon de percevoir la réalité coloniale et il est même devenu plus tard par ses lectures un admirateur d'Abd-el-Kader, le chef de l'insurrection nationaliste algérienne. Cette expérience l'amène à regretter que l'on tienne les 3 millions d'algériens dans la sujétion économique et sociale en les expropriant de leurs terres par des vols légaux et qu'on leur refuse des droits politiques, dont le droit de vote, que l'on accorde aux juifs. Mais Jaurès ne réclame pas vraiment l'indépendance ou le droit à l'auto-détermination pour les Algériens mais plutôt le bénéfice de ces droits sociaux et politiques qui sont l'œuvre de la civilisation de la France révolutionnaire et républicaine: l'émancipation sociale et politique des Algériens, inconcevable dans l' « exploitation patriarcale des grands chefs traditionnels » indigènes, pourra se faire « sous la noble tutelle de la France » à condition qu'elle rompe avec son égoïsme et ses préjugés raciaux à courte vue. « Je suis sûr, dit-il courageusement à la Chambre le 19 février 1898, que si la France voulait et savait apparaître comme le peuple de la justice, en accordant aux Arabes le droit de vote, elle ne pourrait qu'agrandir sans péril la puissance et le rayonnement de la France elle-même ». Un peu plus tôt, en mai 1896, Jaurès écrivait dans La Petite République que la colonisation n'est pas forcément exclusive d'une « sollicitude constante pour les races opprimées », qu'elle peut être porteuse de progrès pour les peuples qui y sont soumis.

 

Progressivement néanmoins, Jaurès, grâce à son ouverture d'esprit exceptionnelle et sa curiosité pour les autres cultures, va évoluer vers une reconnaissance de la pluralité des voies de civilisation incarnées par les différentes cultures et leur égale communication avec un universel humain qui ne saurait être identifié de manière restrictive avec la culture démocratique et rationaliste de l'Europe post-révolutionnaire. Il s'éloignera ainsi d'un universalisme républicain qui justifie le colonialisme au nom de notre devoir d'apporter la civilisation identifiée au projet émancipateur de la République et du rationalisme à des peuples arriérés.

Sans aller jusqu'à juger néfaste que la France cherche à exercer une influence culturelle, économique et politique au Maghreb, Jaurès défend ainsi en 1911 l'indépendance de plus en plus confisquée du Maroc et la souveraineté de son sultan menacée par les stratégies de pénétration tour à tour concurrentes et concertées des consortiums financiers et industriels allemands et français. L'aliénation des droits économiques et sociaux des peuples du sud par des entreprises capitalistes et des colons qui pillent leurs ressources, leurs terres, et exploitent leurs mains d'œuvre, paraît à Jaurès être un ressort autrement plus puissant de la colonisation que le projet philanthropique ou politique civilisateur prétendu et la rend inacceptable.

Pour exemple, Jaurès s'est engagé personnellement en 1908 et 1912 pour faire condamner un homme d'affaire d'origine grec naturalisé en 1901, Basilio Couitéas, qui après avoir collecté les impôts pour le compte du bey s'était spécialisé dans l'exploitation d'immenses domaines agricoles qu'il faisait arracher aux indigènes entre Sousse et Kairouan: à cette occasion, Jaurès est parvenu à faire rendre justice partiellement aux tribus arabes et surtout à dénoncer publiquement les lobbies pro-coloniaux et affairistes bien installés chez les radicaux, et même dans les milieux franc-maçons ou à la Ligue des droits de l'homme.

Le taux de profit des compagnies coloniales qui ne procèdent à aucun auto-investissement mais se gorgent d'une économie de traite et de pillage, se situe, entre 1903 et 1911, à des niveaux très élevés: entre 25% et 38% selon Madeleine Rebérioux. Spoliations bénies par les administrations et les parlementaires coloniaux, contraintes coloniales, exploitations intensives des ressources naturelles, expliquent ces profits fastueux.

Le plus grave, c'est que la diplomatie française se met au service des intérêts des groupes financiers et industriels, risquant d'envenimer nos relations avec l'Allemagne et de déclencher des guerres coloniales. Ainsi, utilisant une technique que l'Angleterre avait expérimentée avec le pacha d'Egypte, l'État radical fait tout pour encourager le sultan du Maroc à s'endetter à travers des dépenses somptuaires au bénéfice des industries européennes, profitant ensuite de sa position de faiblesse pour lui proposer, à l'initiative d'un consortium placé sous la direction de Paribas, un emprunt ruineux pour le Maroc qui sera signé le 12 juin 1904. Emprunt qui marque le progrès vers l'installation progressive d'un protectorat sur le Maroc impliquant des partenariats commerciaux obligatoires et extraordinairement avantageux avec les milieux d'affaires français. Or, l'Allemagne, qui avait aussi des intérêts depuis quelques années au Maroc, menace clairement la France par l'intermédiaire du discours de Fréderic II à Tanger le 31 mars 1905. Elle cherche l'appui de la Russie tsariste pour dénoncer la politique coloniale agressive de la France mais celle-ci, qui était liée à la France par un traité d'alliance et un emprunt finançant ses dettes très importantes, le lui refuse. L'Allemagne se résigne alors à participer à la conférence internationale d'Algésiras en 1906 qui donne à la France des droits particuliers au Maroc et admet que la Banque d'Etat qui y sera créée en 1907 soit placée sous le contrôle de Paribas. En février 1909 toutefois, les gouvernements allemands et les français signent un accord de collaboration économique pour piller le Maroc mais, quand le ministère radical Monis fait occuper Fès en avril 1911 (pour mater la révolte des tribus Berbères du Riff qui s'en prennent à un Sultan étranglé financièrement qui cherche à s'en sortir en accablant d'impôts son peuple) en violation flagrante de l'acte d'Algésiras, l'Allemagne réagit en envoyant le 1er juillet à Agadir une canonnière symbolique ayant valeur d'ultimatum. Les deux pays, au bord de la guerre, s'en sortent par une nouvelle réconciliation d'intérêts effectuée sur le dos de l'Afrique: l'Allemagne accepte d'avance le protectorat français et obtient en échange une part importante du Congo, entre le Cameroun et le Congo belge.

Jaurès analyse ainsi le 31 mars 1911, avant la prise de Fez, cette entreprise de désorganisation et d'affaiblissement de l'autorité du Sultan du Maroc qui vise à créer un climat d'anarchie et de révolte propice à l'annexion pure et simple, programmée par un plan secret franco-espagnol de 1904:

 

« c'est délibérément que les coloniaux ont mené le Maroc à l'état d'anarchie. C'est délibérément qu'ils ont ruiné le sultan, qu'ils lui ont imposé des combinaisons financières qui lui retirent toutes ressources. Il n'a plus ni le produit des douanes, ni les droits des ports, ni le revenu des domaines, ni le produit du monopole du tabac et l'Espagne, marchant sur nos pas, a mis hypothèque sur la plus grande partie du produit domanial futur des mines non encore concédées...Et le sultan, réduit à vivre au jour le jour des maigres avances de la Banque d'Etat, condamné à subir le pillage international des ressources marocaines, a perdu à la fois le prestige et les moyens d'action. Il a été réduit à imposer à des tribus jusque là exonérées de lourdes charges. Le mécontentement a grandi. Les attaques des tribus contre Fez se sont multipliées: et, au moment où j'écris, le sultan est obligé de faire lui-même le coup de feu, des jardins de son palais, pour repousser les Berbères révoltés. S'il sombre, ce sera l'anarchie totale. Et alors se posera la grave question du traité secret, du déplorable traité secret de 1904 qui prévoit le partage du Maroc entre la France et l'Espagne au cas où le pouvoir du sultan tomberait en dissolution » (Jaurès, La dépêche).

 

La lutte que mènent les Marocains en 1911 contre la conquête française conduit finalement Jaurès à penser que les peuples colonisés, lorsqu'ils témoignent d'une indéniable conscience nationale, ont droit au respect de leur indépendance (discours à la Chambre du 16 juin 1911) et le 1er juillet 1912, les socialistes votent contre le traité établissant le protectorat sur le Maroc.

la cannonière allemande SMS Panther dirigée sur Agadir 

Pour Jaurès comme pour Engels, Rosa Luxemburg ou Lénine, la course des puissances européennes à la colonisation des pays du Sud ou de l'Orient traduit un besoin de nouveaux débouchés pour la production industrielle et les contradictions d'un système capitaliste occidental qui augmente les profits des actionnaires en exploitant des salariés qui ont dès lors de grande peine à consommer les produits de leur travail sur un marché intérieur. La colonisation est dangereuse pour la société du pays colonisateur dans la mesure où elle maintient la possibilité d'une économie d'exportation, de profits capitalistes sans partage des richesses et sans développement, alors même qu'elle augmente les tensions et prépare la guerre des impérialismes capitalistes concurrents:

 

« les nations devraient comprendre qu'au lieu de dépenser un effort immense à conquérir quelques clients lointains, il vaudrait mieux produire pour elles-mêmes. Le jour où la capacité de consommation et d'achat des classes ouvrières serait accrue, les producteurs trouveraient sur les marchés nationaux de l'Europe des débouchés bien plus vastes que ceux qu'ils tentent d'ouvrir au loin à coups de canon. Le véritable acheteur, c'est le peuple. C'est lui qui, par sa masse, constitue dès aujourd'hui le client le plus sérieux; que serait-ce le jour où, par une plus équitable répartition de la richesse sociale, il pourrait se hausser à des habitudes de vie, c'est à dire à des dépenses plus élevées...La fièvre colonisatrice est une maladie; c'est l'effet d'un organisme mal équilibré, qui ne peut faire un emploi normal de ses énergies et de ses forces de production. Le vrai moyen de la guérir et de permettre aux nations de produire largement pour elles-mêmes, c'est la justice sociale » (4 avril 1907, Jaurès dans La Dépêche).

 

Si la pression sur les salaires des producteurs et la tendance à la surproduction qui créent un besoin de colonies pour trouver des débouchés et des ressources nouvelles à exploiter est liée à la logique interne du capitalisme et si ce même capitalisme conduit à des stratégies diplomatiques aventureuses qui conduisent à la guerre à force d'exaspération des concurrences économiques, alors le fait colonial est un des lieux privilégiés qui confirme la fameuse tirade maintes fois citée de Jaurès à la Chambre le 7 mars 1895 contre le capitalisme fauteur de guerres:

 

« Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est en état d'apparent repos, porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l'orage. Messieurs, il n'y a qu'un moyen d'abolir enfin la guerre entre les peuples, c'est d'abolir la guerre entre les individus, c'est d'abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c'est de substituer à la lutte universelle pour la vie, qui aboutit à la lutte universelle des champs de bataille, un régime de concorde sociale et d'unité ».

 

6) Concilier patriotisme, internationalisme et combat pour la paix.

 

Cette tirade associant capitalisme et menace de guerre permanente était précédée d'un argumentaire où Jaurès explicitait ce rapport afin d'expliquer en quoi les socialistes ne pouvaient voter le budget de la Guerre:

 

« Tant que, dans chaque nation, une classe restreinte d'hommes possédera les grands moyens de production et d'échange, tant qu'elle possédera ainsi et gouvernera les autres hommes...tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu'elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée...; tant que cette classe privilégiée, pour se préserver contre tous les sursauts de la masse s'appuiera ou sur les grandes dynasties militaires ou sur certaines armées de métier...; tant que cela sera, toujours cette guerre politique économique, et sociale des classes entre elles, des individus entre eux, dans chaque nation, suscitera les guerres armées entre les peuples ».

 

Jaurès ne sera pas toujours aussi tranché pour faire du système capitaliste une force de guerre puisqu'à l'été 1914, il veut croire, comme Kautsky et beaucoup d'économistes libéraux, que l'intrication des capitalismes européens, l'internationalisation du capital et l'enchevêtrement des intérêts liés aux échanges marchands peuvent donner quelques chances à une paix fondée sur les intérêts économiques des bourgeoisies européennes. Ainsi, il écrit dans L'Humanité le 20 juillet 1914 comme pour se donner des motifs rationnels d'espérer: «le capitalisme, en ce qu'il a de plus sain, de plus fécond, de plus universel, a intérêt à apaiser et prévenir les conflits ».  

 

Mais si le capitalisme met en danger la paix internationale, c'est aussi et surtout parce que les capitalistes doivent choyer l'institution militaire pour qu'elle les préserve contre les révoltes populaires, c'est encore parce que les milieux d'affaires, dans un certain sens, ont tout intérêt à entretenir la fièvre nationaliste qui crée l'illusion d'une communauté idéale transcendant les contradictions d'intérêts entre classes, qui nourrit de rêve et remplit d'orgueil les petits et les humbles à l'énoncé des faits de gloire de l'armée de la nation, qui détourne l'attention des problèmes sociaux...Le patriotisme peut ainsi être considéré comme une autre forme d'opium du peuple, une religion de sortie de la religion adaptée à l'âge de la démocratie qui entretient d'illusions unanimistes un peuple exploité et constitue un instrument idéologique d'exploitation au service d'une bourgeoisie qui est parallèlement de plus en plus prompte à s'allier financièrement avec ses consœurs étrangères.

 

C'est le point de vue de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste: « Les ouvriers n'ont pas de patrie ». Cette formule radicale que Jaurès qualifie de « boutade » dans L'Armée Nouvelle (1910) est justifiée théoriquement et pratiquement: comme le capital n'a pas de patrie et que sa domination est mondiale, comme il n'y a aucun sens à sacraliser un territoire et l'État qui le garantit, qui n'est rien d'autre qu'un instrument de domination de classe, la stratégie révolutionnaire des représentants du monde du travail doit être coordonnée internationalement et soumettre à la critique les lubies patriotiques qui désamorcent une lutte des classes qu'il faut au contraire pousser à l'exaspération en faisant en sorte que les prolétaires se reconnaissent subjectivement comme unis par des intérêts communs de prolétaires et non de français, d'anglais ou d'allemands...

Cette négation comme illusion et simple instrument d'exploitation de l'idée de patrie au nom d'un internationalisme prolétarien rejoint aussi le point de vue de Gustave Hervé, futur rallié à l'union sacrée et pétainiste (à qui l'on doit le « notre patrie, c'est notre classe »), le directeur de la Guerre sociale (revue d'extrême-gauche lancée en 1906 et bientôt tirée à 50000 exemplaires, autant que L'Humanité) et de son courant, très influent à la CGT qui a ratifié une ligne anti-patriotique au congrès d'Amiens en 1906, davantage inspiré toutefois par l'idéologie libertaire et l'anti-militarisme. La CGT, minoritaire sur cette ligne dans le syndicalisme européen, prônera ainsi jusqu'en 1914 avant que Jouhaux ne se rallie à l'Union Sacrée après l'assassinat de Jaurès, non la défense de la nation menaçant d'être démantelée, mais la grève générale révolutionnaire en cas de guerre. Néanmoins,Victor Griffuehles, dirigeant de la CGT de 1901 à 1909, est sceptique sur la capacité des socialistes et syndicalistes français, plus pacifistes que beaucoup de leurs homologues européens, à opposer des mots d'ordre anti-militaristes aux allemands notamment. Pour lui, comme le rapporte Romain Ducoulombier dans son livre La naissance du parti communiste en France paru en 2010, « toute action de la social-démocratie allemande est compromise par la bureaucratisation de ses personnels et par son intégration à l'État social impérial. Les allemands, écrit-il en octobre 1905, « n'osent pas s'engager à fond dans la lutte quotidienne, parce qu'ils craignent (autant que le gouvernement allemand) de compromettre leur propre organisation et leurs puissantes mutualités » ». (p.36).

 

A l'inverse de la ligne majoritaire à la CGT, comme la majorité sans doute des dirigeants socialistes, Jaurès se montre partisan d'un patriotisme civique héritier de la Révolution française et de l'idée républicaine: bénéficier de droits politiques, être éduqué et pris en charge par une nation qui met au cœur de son projet émancipateur la liberté, l'égalité, la fraternité, nous donne le devoir de la défendre quand elle est menacée.

Ce que Jaurès ce supporte pas, c'est le militarisme, la suppression de l'état de droit et de l'esprit démocratique dans l'armée, son noyautage par une aristocratie d'argent et de tradition réactionnaire. Son but, inspiré de la révolution française et des soldats de l'an II, est de réintégrer l'armée dans la nation, de transformer le recrutement des officiers et de les placer sous le contrôle du vote des soldats, de rapprocher l'armée de la société civile en créant, sur les ruines d'une armée de métier figée dans ses habitudes hautaines et sa différence, des milices civiles effectuant régulièrement des périodes d'entraînements et de service militaire, et encore de casser les tribunaux d'exception militaires.

Jaurès est un homme des conciliations inaccoutumées qui entend concilier « le patriotisme le plus fervent et l'internationalisme le plus généreux », ce dernier consistant surtout en son sens en l'idéal d'une fédération de nations autonomes vivant en paix sous l'arbitrage d'un droit international (Jaurès a été un des promoteurs de l'idéal qui a donné naissance à la SDN en 1919 grâce au président américain Wilson notamment) et dans le refus de la realpolitik et de la politique de puissance (Jaurès réclame ainsi que le gouvernement français intervienne pour dénoncer les exactions contre les Arméniens en Turquie, malgré les intérêts du capitalisme français dans l'Empire Ottoman).

Son patriotisme est basé sur plusieurs traditions. La patrie à laquelle nous appartenons, ce n'est pas seulement la terre des ancêtres, mais la nation républicaine en rupture avec une histoire faite de servitudes et d'inégalités sanctifiées par la tradition et la religion. La défense de la patrie de la Révolution et des droits de l'homme est présentée, dans L'Histoire socialiste de la révolution française notamment (que Jaurès rédige en 1898-1899 après sa défaite aux législatives à Carmaux), comme une cause à valeur universelle, un moyen de défense de la liberté. Pour Jaurès, la seule guerre que les socialistes puissent envisager de soutenir est donc une guerre défensive de sauvegarde de la République. Jaurès se démarque de l'outrance de la formule de Marx et Engels « les ouvriers n'ont pas de patrie » en affirmant qu' « on ne peut donner un sens à la formule qu'en disant qu'elle a été écrite à une époque où partout en Europe, en Angleterre et en France comme en Allemagne, la classe ouvrière était exclue du droit de suffrage, frappée d'incapacité politique et rejetée par la bourgeoisie elle-même hors de la cité » (L'armée nouvelle, chapitre 10).

Toutefois, pour Jaurès, Marx et Engels ont eu tort de séparer l'émancipation sociale et l'idée nationale: ce que revendiquent les prolétaires au milieu des années 1850, c'est l'accès à la dignité pleine de citoyens, la reconnaissance de leur appartenance de plein droit à la nation qui ne va pas sans l'attribution de droits sociaux et un minimum d'égalité sociale sans laquelle le corps civique n'a plus aucune forme d'unité et qui est induite dans l'accès des masses laborieuses au suffrage universel. « L'indifférence prétendue du prolétariat pour la patrie, poursuit Jaurès au chapitre 10 de L'Armée nouvelle, était le pire des contresens à une époque où partout les peuples aspiraient à la fois à l'indépendance nationale et à la liberté politique, condition de l'évolution prolétarienne ». Il n'y a donc pas à opposer revendication civique et lutte des classes puisque le combat du peuple pour l'appartenance pleine et entière à la nation a été pour le prolétariat un moment de la prise de conscience d'intérêts de classe communs et d'une force autonome, ce que démontre notamment l'épisode sans-culotte de la Révolution française.

 

Jaurès considère que l'attachement à la patrie est un sentiment parfaitement légitime, quasi universel, y compris et même surtout dans les classes populaires (Jaurès reprendrait volontiers à son compte la formule d'historien Michelet: « En nationalité, c'est tout comme en géologie, la chaleur est en bas »), qui a des effets politiques puissants que Marx et Engels ont eu le tort de sous-estimer: l'ignorance ou la sous-estimation du fait identitaire ou national s'avère d'ailleurs, à l'aune des expériences historiques d'échec ou de dénaturation des projets de révolution marxiste, comme une des principales faiblesses de la pensée marxienne...

Le patriotisme est également un sentiment qui s'appuie sur une détermination réelle des habitudes de sentiment, de pensée et d'action individuelles et collectives, par l'histoire et la culture des différents peuples, lesquels continuent à vivre en chacun de nous et à créer des comportements communs et des solidarités spontanées au-delà des différences de classes. Ainsi, Jaurès écrit dans L'Armée nouvelle que la patrie tient pour ainsi dire à la « physiologie de l'homme »:

 

« A l'intérieur d'un même groupement régi par les mêmes institutions, exerçant contre les gouvernements voisins une action commune, il y a forcément chez les individus, même des classes les plus opposées ou des castes les plus distantes, un fonds indivisible d'impressions, d'images, de souvenirs, d'émotions. L'âme individuelle soupçonne à peine tout ce qui entre en elle de vie sociale, par les oreilles et par les yeux, par les habitudes collectives, par la communauté du langage, du travail et des fêtes, par les tours de pensée et ces passions communs à tous les individus d'un même groupe que les influences multiples de la nature et de l'histoire, du climat, de la religion, de la guerre et de l'art ont façonné ».

 

Cette adhésion affective à la patrie prend d'ailleurs racine dans un terroir bien particulier, une culture locale spécifique, et Jaurès, malgré son admiration pour la Convention, n'a jamais été de ces jacobins qui au nom de la sécheresse d'un idéal d'unification rationnelle sous la bannière d'une langue et de principes administratifs et idéologiques communs, méprisaient les identités régionales comme des archaïsmes: il a eu le goût du terroir et lisait d'ailleurs avec passion de la littérature occitane, langue qu'il parlait avec les paysans de la région de Carmaux. La force de l'adhésion patriotique puise d'abord, et Jaurès n'a jamais contredi Barrès qu'il estimait sur ce point, dans un amour charnel et irrationnel de la terre de l'enfance et de la culture des « anciens » qui a bercé cette enfance. C'est le patriotisme tranquille, nullement guerrier et xénophobe par nature, du paysan et de l'homme du peuple auquel se rattache aussi Jaurès, l'opposant de manière caricaturale (non sans peut-être reprendre sans le vouloir un préjugé antisémite) à l'absence de patriotisme ou au cosmopolitisme structurel du financier: « La propriété du paysan est un morceau de sa vie: elle a porté son berceau, elle est voisine du cimetière où dorment ses aïeux, où il dormira à son tour; et du figuier qui ombrage sa porte, il aperçoit le cyprès qui abritera son dernier sommeil. Sa propriété est un fragment de la patrie immédiate, de la patrie locale, un raccourci de la grande patrie. De l'actionnaire à sa propriété inconnue, tous ces liens sont brisés. Il ne sait pas en quel point de la patrie jaillit pour lui la source des dividendes, et c'est souvent de la terre étrangère que cette source jaillit. Que de valeurs étrangères sont mêlées dans le portefeuille capitaliste aux valeurs nationales, sans qu'aucun goût du terroir permette de les discerner » (Jaurès, 1901: Études socialistes. Cahiers de la Quinzaine).

 

Toutes ces considérations amènent Jaurès à s'opposer à toute attitude de défaitisme révolutionnaire, attitude qui, avant d'avoir été théorisée par Lénine, était la réponse à une guerre des États impérialistes et capitalistes que semblait aussi préconiser la mouvance anti-militariste de la CGT et Gustave Hervé: refuser de défendre la patrie en cas de déclaration de guerre et chercher à profiter de cette situation confuse fragilisant les institutions pour mener une révolution afin de subvertir les bases de la société. « La vérité est, écrit Jaurès, que partout où il y a des patries, c'est à dire des groupes historiques ayant conscience de leur continuité et de leur unité, toute atteinte à la liberté et à l'intégrité de ces patries est un attentat contre la civilisation, une rechute en barbarie ».

 

Cependant, en 1904, la défaite des troupes russes face aux japonais avait montré que la guerre et la défaite militaire pouvaient entraîner des bouleversements sociaux considérables (révolution russe de 1905) et accélérer le mouvement de destruction des bases inégalitaires de la société. Toutefois, dans un discours à la Chambre datant de juin 1905, Jaurès écrit que même si la guerre contient des potentialités révolutionnaires dont le prolétariat ne s'interdira pas de se saisir si la bourgeoisie l'envoie au feu pour servir ses intérêts, elle est plus probablement encore une remise cause durable de la civilisation et les socialistes doivent tout faire pour empêcher qu'elle advienne dans des conditions de développement technique et d'ententes internationales qui la rendraient infiniment destructrice et non la considérer comme un mal nécessaire à exploiter:

 

« Nous n'avons pas, nous socialistes, la peur de la guerre. Si elle éclate, nous saurons regarder les évènements en face, pour les faire tourner de notre mieux à l'indépendance des nations, à la liberté des peuples, à l'affranchissement des prolétaires. Le révolutionnaire se résigne aux souffrances des hommes quand elles sont la condition nécessaire d'un grand progrès humain, quand, par là, les opprimés et les exploités se relèvent et se libèrent. Mais maintenant, mais dans l'Europe d'aujourd'hui, ce n'est pas par les voies de la guerre internationale que l'œuvre de liberté et de justice s'accomplira et que les griefs de peuple à peuple seront redressés ».

 

Et Jaurès poursuit son discours en devinant avec un curieux sens de la prémonition, neuf ans avant le déclenchement de la grande Guerre, douze ans avant la révolution bolchevik russe, quatorze ans avant la répression de la révolution spartakiste et une vingtaine d'années avant la montée du fascisme en Italie et en Allemagne annonçant les carnages plus effroyables encore de la seconde guerre mondiale, ce que pourraient être les suites d'une guerre européenne prochaine:

« D'une guerre européenne peut jaillir la révolution, et les classes dirigeantes feront bien d'y songer; mais il peut en sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes. Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard barbare, nous ne voulons pas exposer, sur ce coup de dé sanglant, la certitude d'émancipation progressive des prolétaires, la certitude de juste autonomie que réserve à tous les peuples, à tous les fragments de peuple, au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie socialiste européenne...Car cette guerre irait contre la démocratie, elle irait contre le prolétariat, elle irait contre le droit des nations...».

 

Si l'on analyse ce discours de Jaurès, on s'aperçoit qu'il met trois finalités au centre du combat des socialistes, au regard desquels le combat pour la paix apparaît comme une condition essentielle: l'émancipation sociale des prolétaires, l'universalisation de la démocratie et le droit à l'auto-détermination et à l'autonomie politique des peuples.

 

Au-delà même de ces considérations, la Paix reste pour Jaurès une valeur primordiale, un impératif moral absolu, une condition de l'humanité préservée et développée de l'homme, qui n'a pas besoin d'être justifiée par autre chose qu'elle-même. Autant qu'un patriote républicain, Jaurès se situe sur un plan idéaliste inspiré par le christianisme et par le tolstoïsme ou du kantisme envisageant ces pis-allers que sont la paix armée nécessitant une défense nationale, un rapport de force construit, et des litiges réglés par des arbitrages internationaux, comme une simple étape transitoire qui doit conduire au règne des fins (pour reprendre une expression du grand philosophe et moraliste allemand du XVIIIème siècle, Emmanuel Kant, dont Jaurès était familier) de la paix définitive, qu'il faut croire possible pour ne pas désespérer de l'homme. Cette paix véritable sous l'égide d'un droit international accepté universellement exigerait une révolution culturelle et un perfectionnement moral qui peuvent paraître relever des doux rêves d'un utopiste mais Jaurès ne craint pas dire, échappant une nouvelle fois à une réduction des enjeux politiques à un prisme économique: « la race humaine ne sera sauvée que par une immense révolution morale » (l'Humanité, 11 mai 1913).

 

 

 

mur des Fédérés 1913 Vaillant Jaurès

 

Sur quels terrains s'effectue le combat de Jaurès pour la paix entre 1905 et 1914?

 

a) Il y a d'abord dans ses rapports aux hommes politiques, ses discours à la Chambre et dans ses articles de l'Humanité un décryptage critique permanent des actes de la diplomatie française, une dénonciation publique des entreprises qui pourraient nuire à la précaire paix franco-allemande et une interpellation régulière des ministres avec cette même finalité, ainsi que tout un travail pour se rapprocher des radicaux influents qui, comme Joseph Caillaux, veulent sincèrement la paix.

Ainsi, Jaurès s'oppose vivement à l'alliance de la France avec la Russie tsariste qui est perçue comme une intention belliqueuse par les Allemands et sera finalement responsable de la contagion du contentieux entre les russes et l'Autriche au sujet de l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand par un nationaliste serbe. Jaurès soutient d'ailleurs la légitimité de l'influence turque dans les Balkans, lieu de rencontre des civilisations, contre la politique pro-slave belliqueuse des russes. Il condamne comme un facteur de déstabilisation la concurrence forcenée que se livre en Afrique du Nord et dans l'Empire Ottoman pour pénétrer les marchés et conquérir les marchés de modernisation des infrastructures les capitalismes français et allemands servis par des gouvernements mandatés par les milieux financiers. Le prolétariat est la vraie force nationale qui doit contraindre tout gouvernement belliqueux à renoncer à ses desseins guerriers au nom de la défense de la stabilité des institutions de la République et de la liberté comme au nom de l'humanité. On peut donc envisager pour Jaurès un droit d'insurrection contre les gouvernements qui voudraient mobiliser suite à une politique aventureuse et impérialiste sans avoir donné toutes ses chances à la paix, et Jaurès rappelle publiquement ce droit à l'insurrection des prolétaires contre la forfaiture d'une guerre évitable pour intimider les gouvernements qui se succèdent au début des années 1900.

Cela vaut au leader socialiste de faire l'objet d'une véritable haine dans les milieux nationalistes, dont son assassinat le 31 juillet 1914 par un nationaliste de l'ultra-droite détraqué, Raoul Villain, sera la conséquence. Lisons, parmi des centaines d'autres accusations de trahison et appels au meurtre contre Jaurès, ces tristes mots de Charles Péguy, le poète et pamphlétaire de talent, l'ancien protégé de Jaurès et dirigeant des étudiants socialistes dreyfusards converti récemment au patriotisme catholique: « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous ces traîtres nous poignarder dans le dos ». Dès le 23 juillet 1914, en point d'orgue, l'écrivain et journaliste d'extrême-droite Léon Daudet a signé noir sur blanc un « Tuer Jaurès! » dans L'Action française tandis que Maurras donne du « Herr Jaurès » quand il parle du tribun socialiste. Raoul Villain (qui sera acquitté le 29 mars 1919 sous la majorité de droite nationaliste de « la chambre bleu horizon ») écrit à son frère le 10 août 1914, emprisonné à la prison de la santé suite au meurtre de Jaurès: « J'ai abattu le porte-drapeau, le grand traître de l'époque de la loi de Trois ans, la grande gueule qui couvrait tous les appels de l'Alsace-Lorraine. Je l'ai puni » (Jean Jaurès, Jean-Pierre Rioux, Perrin, p. 254).

 

b)Il y a l'action au sein des congrès de la seconde Internationale ouvrière, à Stuttgart en août 1907 et à Copenhague en septembre 1910, pour mobiliser les socialistes européens sur le principe du refus du vote des crédits de guerre et de l'organisation d'une grève générale transnationale et concertée en cas de déclenchement de la guerre. Depuis 1905, Jaurès est la voix de la SFIO avec Vaillant, le vieux communard, au Bureau de l'Internationale Socialiste (BSI). Le caractère simultané et concerté de l'action internationale contre la guerre est présenté par lui comme une nécessité pour contraindre les gouvernements à la négociation et les faire abandonner leurs projets belliqueux. Le Parti Socialiste se refusera donc à prendre des engagements unilatéraux, si le socialisme allemand choisit d'accepter la conscription et de voter les crédits de guerre... En septembre 1910, à Copenhague, est votée la motion Keir-Hardie-Vaillant qui prévoit la possibilité de grèves générales coordonnées dans les pays s'apprêtant à rentrer en guerre les uns contre les autres.

En 1912, dans une atmosphère d'émotion collective contagieuse et de solennité dramatique qu'Aragon a magnifié dans son magnifique roman Les cloches de Bâle, six mille militants de l'Internationale vibrent avec Jaurès lorsqu'il présente aux délégués la résolution qui « déclare la guerre à la guerre » dont il est un des auteurs et qu'il les appelle à empêcher l'extension de la guerre des Balkans par le mécanisme diabolique des alliances européennes et qu'il invoque l'inscription en latin qui ornait la cloche de l'écrivain romantique allemand Schiller:

« Vicos voco, j'appelle les vivants; Mortuos plango, je pleure les morts; Fulgura frango, je briserai les foudres de la guerre... ».

 

A l'intérieur des rangs socialistes, on observe beaucoup de scepticisme sur la volonté réelle dont pourrait faire preuve, le moment venu, la social-démocratie allemande pour s'opposer à la guerre. Ainsi, l'historien Romain Ducoulombier rapporte qu' « à la fin de 1912, alors même que les socialistes français et allemands s'apprêtent à s'accorder sur un manifeste de désarmement, le socialiste Charles Andler, brillant universitaire germanophone et fin connaisseur de Marx, publie dans L'Action nationale un article sur les progrès du socialisme impérialiste en Allemagne dont la teneur provoque bientôt une violente polémique. « Je crois les socialistes allemands très patriotes, écrit-il...La philosophie industrialiste les domine. Or, il n'y a pas de défaite salutaire pour un État industriel ». Dans une réplique d'une agressivité inaccoutumée, publiée par L'Humanité le 4 mars 1913, Jaurès l'accuse d'être un « faussaire »... Si Jaurès assène de si fortes critiques à Andler, c'est qu'en effet son attitude disqualifie par avance toute action internationale contre la guerre ». De fait, l'évènement allait confirmer les craintes d'une partie des socialistes français puisque, début août 1914, à la grande indignation de Rosa Luxemburg qui avait été emprisonnée en février 1914 pour incitation de militaires à la désobéissance, tous les députés du SPD au Reichstag votent les crédits de guerre.

 

c)Il y a enfin la bataille contre la loi des Trois ans. Le 6 mars 1913, Briand présente à la Chambre le projet de loi faisant passer la durée du service militaire de 2 à 3 ans, alors que les radicaux étaient parvenus avec l'appui des socialistes à la faire passer de 3 à 2 ans en 1905. Jaurès présente ce projet de loi comme « un crime contre la République et contre la France » qui menace la paix en donnant des signes de volonté belliqueuse aux Allemands et au peuple français et et qui affaiblit la défense nationale. Jaurès présente un contre-projet à la Chambre les 17-18 juin où il reprend les propositions de création d'une armée populaire démocratique développées dans L'Armée nouvelle. La SFIO et la CGT, y compris sa tendance syndicaliste-révolutionnaire, décident de taire leurs différences d'appréciation sur les principes de la défense nationale et de la grève révolutionnaire en cas de guerre pour lutter ensemble contre la loi des 3 ans en organisant une campagne de sensibilisation et des meetings dans toute la France: Jouhaux, le secrétaire national de la CGT, vient au grand meeting du Pré-Saint-Gervais le 25 mai 1913 où Jaurès parle devant 150000 personnes. Les radicaux, de leur côté, se dotent d'un nouveau leader, Caillaux, hostile comme les socialistes à la loi des 3 ans. La loi est néanmoins votée grâce à une coalition du centre-gauche nationaliste conduit par Briand et Clémenceau, du centre-droit dirigé par Poincaré et de la droite et l'extrême droite.

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7) La fin d'un monde.

 

Est-ce l'effet du rejet populaire de la loi des trois ans? Aux élections législatives de mai 1914, les nationalistes reculent et la coalition radicale de droite militariste de Barthou et Briand aussi. Le grand vainqueur, c'est la SFIO, parti qui compte désormais 72000 adhérents (à titre de comparaison, le parti socialiste comptait 44000 adhérents en 1906, 63000 en 1912, soit une progression continue assez remarquable, même si les bataillons restent légèrement garnis comparés au mastodonte de la social-démocratie allemande) et est parvenu à séduire sur son programme de conquête sociale et de défense de la paix un million et demi d'électeurs, ce qui lui permet d'étendre son influence dans les campagnes et de remporter 103 sièges à la Chambre, un record. Les « radicaux unifiés » du parti dont Caillaux a été élu président ont 136 sièges tandis que les « radicaux et républicains de gauche » en plus de 100 sièges. Les désistements entre socialistes et radicaux ont utilement joué. On a même vu s'esquisser une forme de « programme commun » pour la réforme fiscale et contre la loi des trois ans. Le président Poincaré, après un court intermède peu concluant de gouvernement Ribot, nomme président du conseil Viviani, qui malgré sa dérive continue à droite vers le centre-gauche garde la sympathie de quelques socialistes, dont Jaurès. Cette victoire électorale pleine d'espoir va toutefois se révéler un leurre.

Le 28 juin 1914, l'archiduc François Ferdinand est assassiné à Sarajevo, sanq que cela inquiète vraiment dans les premiers jours les médias et les opinions occidentales.

« Jaurès, tout en prenant la parole le 7 juillet contre les crédits demandés pour le voyage de Poincaré en Russie, ne semble pas obsédé par le risque de guerre », écrit Madeleine Rebérioux (Jean Jaurès, l'époque et l'Histoire, ouvrage édité par le Musée National Jean Jaurès à Castres. p. 126). Il déploie son énergie surtout pour empêcher le Sénat et la Chambre de dénaturer le projet d'impôt sur le revenu en exemptant notamment la rente de la réforme fiscale: « Il n'y a plus d'impôt sur le revenu », s'écrie t-il à la Chambre le 15 juillet 1914.

En juillet 1914, la presse est quant à elle surtout occupée par la couverture du procès d'Henriette Caillaux qui a tué d'un coup de révolver le directeur du Figaro, Calmette, qui menait depuis plusieurs semaines une campagne très dure contre son mari, divulguant les liaisons amoureuses du leader radical et l'accusant d'avoir mené des tractations secrètes et intéressées avec l'Allemagne au moment de la crise marocaine de 1911.

Joseph Caillaux dépose au procès de sa femme 

La dernière semaine de la vie de Jaurès commence le 25 juillet quand il apprend l'ultimatum autrichien. A Vaise, le soir même, dans son dernier grand discours, il évoque la responsabilité de tous les pays, de tous les peuples dans le massacre dont il entrevoit l'horreur:

 

Discours de Vaise: « Je veux vous dire ce soir que jamais nous n'avons été, que jamais depuis quarante ans, l'Europe n'a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l'heure où j'ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah! Citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demi-heure, entre l'Autriche et la Serbie signifie nécessairement qu'une guerre entre l'Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l'Autriche que le conflit s'étendra nécessairement au reste de l'Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes, à l'heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l'Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu'ils pourront tenter....Chaque peuple paraît à travers les rues de l'Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l'incendie...La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l'Autriche ont contribué à créer l'état de choses horrible où nous sommes. L'Europe se débat comme dans un cauchemar. Et bien! Citoyens, dans l'obscurité qui nous environne, dans l'incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j'espère encore malgré tout qu'en raison même de l'énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute les gouvernements se ressaisiront et que nous n'aurons pas à frémir d'horreur à la pensée du désastre qu'entraînerait aujourd'hui pour les hommes une guerre européenne. Vous avez vu la guerre des Balkans, une armée presque entière a succombé...une armé est partie à un chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d'hôpitaux infectés par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille. Songez à ce que serait le désastre pour l'Europe: ce ne serait plus comme dans les Balkans, une armée de 300000 hommes, mais quatre, mais cinq et six armées de 2.000.000 d'hommes. Quel désastre, quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie! Et voilà pourquoi, quand la nuée de l'orage est déjà sur nous, je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé. Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis... Quoiqu'il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n'y a plus au moment où nous sommes menacés de meurtre et de sauvagerie, qu'une chance pour le maintien de la paix et de la civilisation, c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères et que tous les prolétaires, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes, et nous, demandions à ces milliers d'hommes de s'unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l'horrible cauchemar... ».

 

Ce discours de Jaurès montre que contrairement à la plupart des responsables politiques français qui se sont résigné à la guerre ou l'ont voulu, et contrairement aussi à beaucoup de ses camarades qui se sont rallié à l'Union Sacrée, Jaurès sentait que la guerre imminente serait mondiale, ferait des millions de morts, et durerait longtemps, avec des conséquences humaines et sociales effroyables. Il montre aussi qu'à la veille de la guerre probable, Jaurès appelle les socialistes français à ne pas s'en rendre complices, à refuser leur soutien et sans doute aussi leur mobilisation au gouvernement, en même temps, mais sans que la première chose soit explicitement conditionnée par la seconde, qu'il appelle tous les travailleurs socialistes européens des pays belligérants à préférer la solidarité humaine et prolétarienne internationale aux devoirs légaux et patriotiques en faisant tout ce qu'ils peuvent pour empêcher que cette guerre se déclenche.

Et Jaurès d'interpeller le gouvernement français pour qu'il sollicite un arbitrage international et enraye la pente fatale du mécanisme des alliances entre la France et la Russie d'un côté, l'Autriche et l'Allemagne de l'autre, mais il ne croit plus forcément qu'il sera entendu.

Le 28 juillet, jour de l'acquittement de Mme Caillaux bien défendue par l'avocat dreyfusard Labori, l'Autriche déclare la guerre à la Serbie.

Le 29 au soir, quand Jaurès prend la parole à un grand meeting à Bruxelles, il garde encore un espoir, s'exclamant même « Atila trébuche », pensant que l'état de tension peut se prolonger encore quelques semaines, sans que la guerre soit déclarée immédiatement. C'est pourquoi, de retour à Paris le soir, il demande à la délégation de la CGT qu'il reçoit dans les locaux de l'Humanité de reculer la manifestation monstre contre la guerre qu'ils avaient prévu le 2 août au 9 août, date d'ouverture à Paris du congrès de l'Internationale, afin d'y voir plus clair.

Le 30, le tsar, apprenant que l'artillerie austro-hongroise a bombardé Belgrade, ordonne la mobilisation de l'armée russe. Le 31, le gouvernement allemand décrète « l'état de danger de guerre » et le soir même Villain abat Jaurès au café du Croissant, près du siège de l'Humanité dans le quartier du Sentier, de deux coups de révolver.

Dès le 4 août, l'union sacrée se manifeste autour du cercueil de Jaurès dont la mort est interprétée comme le martyre qui scelle l'alliance de tous les républicains pour défendre la paassassinat de Jean Jaurèstrie en danger.

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Ismaël Dupont.

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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 06:58

 

Première partie d'un article de remémoration: "Du combat pour l'unité socialiste à la scission du congrès de Tours et à la naissance du PCF".  

 

1) De la marginalité aux crises de la croissance politique, exigeant le positionnement de forces révolutionnaires face aux institutions de la République.  

 

a) Un mouvement socialiste à reconstruire après la tragédie de la Commune.

Comme l'écrit Louis Mexandeau dans son introduction à Le discours des deux méthodes: Jean Jaurès et Jules Guesde (éditions Le passager clandestin): « à la différence des grandes social-démocraties la (re)naissance socialiste après la Tragédie de la Commune de Paris s'était faite sous le signe de l'émiettement. Le poids de l'histoire, la personnalité des hommes avaient contribué à cette « chapellisation » qui étonnait les partis étrangers ».

A la suite de l'échec sanglant de la Commune en mai 1871, beaucoup de militants vont être déportés, contraints à l'exil, et dans les premières années de la décennie 1870, le combat qui primera, y compris pour les militants d'extrême gauche, sera celui de la consolidation de la République face au cléricalisme et au danger de restauration monarchique. L'historien Pierre Lévêque, dans l'article sur « La Gauche et l'idée révolutionnaire au XIXème siècle » publié dans le livre collectif dirigé par Gilles Candar et Jean-Jacques Becker, L'histoire des gauches en France: l'héritage du XIXème siècle (La découverte), écrit ainsi: « Pour beaucoup, le drame de 1871 a condamné définitivement la stratégie insurrectionnelle, et leur option légaliste sera confirmée par les solides garanties apportées en 1881 aux libertés de réunion et de presse, en 1884 à la liberté syndicale ».

Dans les congrès ouvriers de Paris et de Lyon en 1876 et 1878, la constatation du droit de propriété et de l'inégalité sociale prend des formes plutôt proudhoniennes mettant l'accent moins sur la conquête du pouvoir politique pour imposer verticalement la transformation sociale que sur l'auto-organisation spontanée des travailleurs en chambres syndicales et coopératives de production.

 

Mais en octobre 1879 est créé à Marseille un parti ouvrier d'inspiration collectiviste et marxisante, d'abord dirigé par Jules Guesde (1845-1922), ancien anarchiste récemment converti au marxisme et qui cherche depuis 1877 à propager ses idées dans le journal qu'il crée avec Gabriel Deville (1854-1940) et où collabore Paul Lafargue, L'Egalité. Rappelons que l'autorité intellectuelle de Marx commence seulement depuis peu à se faire sentir en France. En 1873, Pierre Larousse lui consacre un article plutôt favorable dans son Grand dictionnaire universel du XIXème siècle et en 1872 est publié le premier livre du Capital. En revanche, il faudra attendre 1885 pour voir la première version intégrale du Manifeste du parti communiste publiée en français, traduite par Laura Lafargue, fille de Marx et compagne de Lafargue.

Au congrès de Saint Etienne en septembre 1882, Guesde est mis en minorité, ce qui entraîne son départ de son parti, sa création du POF (Parti Ouvrier Français) et la formation en opposition par Paul Brousse et Gaston Allemane de la Fédération des travailleurs socialistes de France.

« Celle-ci, écrit Pierre Lévêque, maintient un objectif maximaliste (la libération du prolétariat par la collectivisation des moyens de production et d'échange), mais entend abandonner le tout à la fois qui aboutit au rien du tout » et parvenir au but par une série d'étapes successives: il faut conquérir les municipalités qui confieront les services publics (eau, gaz, transports en commun...) à des associations ouvrières, éduquer ainsi les travailleurs à la gestion, établir enfin, par la voie du suffrage universel, la République sociale qui prendra en main les grandes industries, les chemins de fer et les banques ».

 Paul Brousse lui-même est l'auteur du néologisme « marxisme » à consonance péjorative qui apparaît dans un pamphlet paru en 1882, Le Marxisme dans l'Internationale, dans lequel il dénonce la social-démocratie allemande et son « appendice » en France, le guesdisme, qui, en mettant l'accent sur le déterminisme économique dans lequel prend sens le combat politique, en dépréciant la démocratie parlementaire et en cherchant à imposer la prééminence d'un parti pensé comme le cerveau de la classe ouvrière sur le mouvement syndical, s'oppose aussi bien à la tradition française de valorisation proudhonienne de l'organisation spontanée des travailleurs qu'à l'adhésion aux valeurs républicaines à titre d'héritage révolutionnaire à conserver.

Si cette fédération « possibiliste » s'affaiblit par la suite, elle sera relayée dans les années 1890 par une partie des socialistes indépendants, dont Alexandre Millerand, député de la Seine et directeur du quotidien La Petite République. Celui-ci exprimera clairement son point de vue légaliste et partisan de réformes progressives appelées par des objectifs révolutionnaires au banquet de Saint Mandé le 30 mai 1896. Citons encore Pierre Lévêque qui décrit ce fameux programme de Saint Mandé, nouveau bréviaire du socialisme réformiste (volume cité, p.311): « Le but final, réaffirmé, est d' « assurer à chaque être, au sein de la société, le développement intégral de sa personnalité », le moyen préconisé est bien le passage d'un mode de production à un autre (« la substitution nécessaire et progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste »); il s'opérera grâce à l'intervention de l'Etat, mais de façon graduée, à mesure que les différentes branches de l'économie « deviennent mûres pour cette appropriation collective »: processus de longue durée et non mutation brusque. Surtout, cette révolution sociale, étalée dans le temps, s'opérera dans le respect de la légalité: la « conquête des pouvoirs publics » se fera « par le suffrage universel », à l'exclusion de la violence, de la grève générale, de l'insurrection.

 

b) 1892: les socialistes deviennent une puissance électorale et s'enracinent dans la vie politique française. 

 

En 1892, les socialistes ont des résultats très encourageants aux municipales, qui réhabilitent, même au regard du POF marxiste, la légalité républicaine. Le journal Le Socialiste qui a succédé à l'Egalité pour servir de tribune au POF, ne craint pas ainsi de déclarer le 21 août 1892: « Réformes et révolution, loin de se contredire, se complètent donc et nous sommes réformistes, parce ce que révolutionnaires ».

 

C'est aussi en 1892, alors que la grève de Carmaux (16 août-3 novembre 1892) lui a montré comment un patron héritier, maître de la mine, le marquis de Solages, pouvait grâce à son pouvoir social et son pouvoir politique s'asseoir sur le suffrage universel en limogeant Calvignac, le mineur syndicaliste devenu maire, que Jean Jaurès est devenu pleinement socialiste.

Il avait été élu député à 26 ans en 1885 et avait appartenu jusqu'à sa défaite aux législatives de 1889 au courant des républicains de gauche, manifestant déjà une vive préoccupation pour la question sociale. Ainsi, en 1886, il cosigna une proposition de loi pour mettre en place des caisses ouvrières de retraite basées sur la coopération et la prévoyance et des caisses de secours pour pallier aux décès ou aux accidents de travail . En 1886 toujours, il s'intéressa au problème de la sécurité des mineurs et assista au congrès de leur syndicat. En février 1892, après s'être mis à la lecture de Marx et de Lassale sous l'influence du bibliothécaire de l'Ecole Normale Supérieure, le très influent et charismatique Lucien Herr, il soutenait sa thèse de doctorat écrite en latin sur « Les origines du socialisme allemand » qu'il faisait remonter à Luther, Kant et Fichte, et enfin, le 27 mars 1892, il discutait toute une nuit avec Jules Guesde à Toulouse, nuit qui l'a peut-être définitivement convaincu de la justesse des analyses et des voies d'émancipation socialistes.

 

A partir de 1893, les socialistes, sans parvenir à former un même parti, parviennent néanmoins à se montrer relativement solidaires au Parlement avec leur cinquantaine de députés pour faire face à la poussée réactionnaire et nationaliste qui menaçait la République et pour faire pression sur les radicaux afin qu'ils mettent en œuvre des réformes sociales.

 

c) 1898-1899: La crise du débat sur la participation ministérielle et sur l'implication aux côtés des forces politiques bourgeoises dans l'affaire Dreyfus et la défense républicaine.  

 

Toutefois, quand Alexandre Millerand entre dans le gouvernement du radical Waldeck Rousseau en 1899 avec l'approbation des « possibilistes », l'entente socialiste est fortement mise à mal.

Jaurès défend la participation gouvernementale comme moyen de défendre les idéaux républicains fondamentaux (laïcité, pouvoir des représentants du peuple sur l'armée et démocratisation de celle-ci, impartialité de la justice) menacés par les forces de la réaction nationaliste, cléricale et antisémite déchaînées contre les partisans de Dreyfus. Guesde, qui était pourtant outré par l'antisémitisme et la mauvaise foi manifestés par l'armée au cours de l'affaire Dreyfus (qui commence avec la condamnation à la dégradation et au bagne très médiatisée et passionnée pour haute trahison du capitaine juif en décembre 1894 et est relancée au moment du procès à huis clos et de la relaxe du vrai espion, Esterhazy, dénoncés par le célèbre J'accuse d'Emile Zola dans le L'Aurore du 13 janvier 1898) voit dans cette participation gouvernementale un risque d'embourgeoisement des cadres socialistes et de démobilisation des militants ainsi qu'un détournement par rapport au but essentiel qui reste la transformation révolutionnaire des rapports de propriété et de production.

Dans une lettre datée du 28 juillet 1899 au leader de la social-démocratie allemande, Wilhelm Liebknecht, père du compagnon de Rosa Luxemburg lors de la révolution spartakiste, Karl Liebknecht, Lafargue revient sur les conséquences de l'erreur stratégique et humaine de Jules Guesde qui, en plaidant pour l'abstention et la non-intervention, dans le combat acharné qui opposait les républicains dreyfusards et les anti-dreyfusards antisémites ou partisans de la vieille droite catholique, nationaliste et autoritaire, a mis sur le devant de la scène des leaders socialistes plus réformistes, Millerand et Jaurès, alimentant ainsi la dérive opportuniste des cadres socialistes:

« La crise que traverse le socialisme en France était fatale, mais grâce à l'absurde et inconcevable conduite de Guesde et de Vaillant dans l'affaire Dreyfus, nous sommes placés dans une situation difficile pour nous défendre...Depuis que le socialisme est devenu en France une force électorale, il a été envahi à la suite de Jaurès et de Millerand par une quantité d'universitaires et de radicaux, en quête d'électeurs et de places. L'affaire Dreyfus et notre inaction dans la circonstance leur ont donné une énorme popularité...J'ai à plusieurs reprises demandé à Guesde et à nos amis d'intervenir dans l'affaire Dreyfus; sans prendre parti pour ou contre D., il y avait une des belles occasions de faire campagne contre le militarisme, le nationalisme et le cléricalisme. Jaurès aurait été obligé de modifier sa campagne, excellente selon moi, mais par trop personnelle, et au lieu de le voir recueillir aujourd'hui tout le mérite du triomphe contre l'Etat-major, nous l'aurions partagé avec lui...Cependant, je ne désespère pas. Nous sortirons de la crise divisés en deux camps-les arrivistes ministériels et les socialistes révolutionnaires. Je ne sais pas si nous serons en minorité au congrès; mais il ne se passera pas beaucoup de temps avant que nous ayons reconquis notre influence et notre prestige grâce aux avortements politiques des ministériels et aux compétitions de personne parmi eux ». (Paul Lafargue, Paresse et Révolution. Ecrits 1880-1911. Tallandier, p. 325).

 

A la veille du congrès de Japy, après l'entrée d'Alexandre Millerand au gouvernement, guesdistes et vaillantistes se fendent d'une déclaration intransigeante le 14 juillet 1899: « Le Parti socialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n'a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l'Etat ne peut être qu'un instrument de conservation et d'oppression sociales. Sa mission est de le lui arracher, pour en faire l'instrument de la libération et de la révolution sociale » (cité dans Jean Jaurès de l'historien Jean-Pierre Rioux. Editions Perrin, p.172).

 

d) les différentes tendances du socialisme au tournant du siècle.

 

Les partis révolutionnaires, dont:

  - le parti socialiste de France d'Edouard Vaillant, héritier de la tradition blanquiste.

  - le POF (Parti Ouvrier Français) des marxistes orthodoxes regroupés derrière Jules Guesde et Paul Lafargue qui pensent que la collaboration avec les partis bourgeois (les radicaux) par le soutien parlementaire ou la participation gouvernementale justifiée au nom des valeurs républicaines et de la mise en œuvre de réformes graduelles améliorant la condition ouvrière risque de briser la combativité ouvrière, d'embourgeoiser les cadres socialistes et de mettre en avant une illusoire communauté d'intérêt entre les classes au détriment d'un approfondissement de la lutte des classes.

Jules Guesde, lors du discours où il donnait la répartie à Jaurès qui avait exposé les principes de sa stratégie à la salle de l'hippodrome de Lille en octobre1900, résumait ainsi son point de vue: « malheur à nous si nous nous laissons arrêter le long de la route, attendant comme une aumône les prétendues réformes que l'intérêt même de la bourgeoisie est quelque fois de jeter à l'appétit de la foule et qui ne sont et ne peuvent être que des trompe-la-faim... La Révolution qui nous incombe n'est possible que dans la mesure où vous resterez vous-mêmes, classe contre classe, ne connaissant pas et ne voulant pas connaître les divisions qui peuvent exister dans le monde capitaliste ».

 

Une constellation plus réformiste (ou évolutionniste) et républicaine regroupée dans le « Parti Socialiste Français » dont le leader est Jaurès.

Cette tendance est diverse entre:

    - les partisans des maires socialistes du sud de la France et les socialistes indépendants tels que Millerand et Viviani venus du radicalisme de gauche et qui seront appelés à vite se désolidariser en partie par opportunisme des idées de révolution ouvrière socialiste. 

   - les héritiers du socialisme « possibiliste » de Paul Brousse, partisans des réformes graduées.

   - les partisans de la synthèse jaurésienne entre la critique marxiste du capitalisme et de sa force d'aliénation, l'idéal d'une émancipation de toute l'humanité par la suppression des structures de l'économie capitaliste, et l'acceptation d'un chemin progressif et démocratique menant à cette émancipation qui suppose aussi la conservation des acquis républicains promus par les héritiers de la révolution bourgeoise de 1789.

   

 

e) le positionnement de Jaurès: garder des objectifs de transformation radicale des structures économiques sans dédaigner les conquêtes sociales et démocratiques partielles obtenues par la lutte sociale ou parlementaire.

 

Depuis 1892-1893, sa rencontre avec Guesde et son soutien actif aux mineurs grévistes de Carmaux en conflit avec le marquis de Solages, Jaurès est marxiste au sens où il partage l'objectif d'une révolution sociale caractérisée par l'appropriation collective des moyens de production pour émanciper l'homme et rompre avec les exploitations, et aussi au sens où il fait, lui aussi, de la lutte des classes le moteur essentiel de l'histoire tout en considérant que la classe ouvrière a un rôle messianique dans l'émancipation de l'humanité toute entière.

Néanmoins, contrairement au courant de l'anarcho-syndicalisme assez fort chez les anciens de la Commune et les militants syndicaux, Jaurès considère que la grève générale insurrectionnelle et l'auto-organisation ouvrière ne sont pas des voies d'émancipation suffisantes. Le suffrage universel et l'action dans les institutions (Parlement, municipalités) peuvent permettre aux prolétaires d'améliorer leurs conditions de vie, de conquérir progressivement dignité, autonomie et capacité d'auto-organisation, ce qui leur permettra d'acquérir les capacités de transformer à moyen terme radicalement les structures de la société capitaliste.

A cet égard, Jaurès est aussi plus enthousiaste que les guesdistes pour célébrer comme porteuses d'espoirs les créations de coopératives ouvrières ou agricoles qui créent ici et maintenant des expériences locales alternatives par rapport à la loi de la compétition capitaliste. Pour lui, contrairement aux guesdistes et aux blanquistes, la société capitaliste ne peut être abattue par un coup de force politique ou même une victoire électorale grâce à l'action décidée d'une avant-garde du mouvement ouvrier: son dépassement exige l'apprentissage de l'auto-gestion par les travailleurs à travers l'administration de caisses de retraites et de protection sociale, de coopératives de travail et de consommation.

Au Congrès de Toulouse de 1908, il dira ainsi: « Non, ce n'est ni par un coup de main, ni même par un coup de majorité que nous ferons surgir l'ordre nouveau. (…). (Le prolétariat)...n'a pas l'enfantillage de penser qu'un coup d'insurrection suffira à constituer, à organiser un régime nouveau. Au lendemain de l'insurrection, l'ordre capitaliste subsisterait et le prolétariat, victorieux en apparence, serait impuissant à utiliser et à organiser sa victoire, s'il ne s'était préparé à la prendre en main par le développement d'institutions de tout ordre, syndicales ou coopératives, conformes à son idée, conformes à son esprit, et s'il n'avait graduellement réalisé, par une série d'efforts et d'institutions, sa marche collectiviste et commencé l'apprentissage de la question sociale ».

Pour Jaurès, il est ridicule comme le font une partie des socialistes et des membres de la CGT accrochés à une posture révolutionnaire misant sur l'exaspération des tensions de classe et le refus du compromis, de dédaigner les réformes sociales partielles obtenues grâce à des accords parlementaires avec des républicains non socialistes, telles les lois sur les accidents de travail, les retraites ouvrières, ou l'impôt sur le revenu: en émancipant concrètement mais partiellement les ouvriers, elles ne les feront pas accepter l'ordre inégalitaire dominant mais elles les rendront au contraire plus conscients de leurs pouvoirs et plus combattifs. « Je n'ai jamais dit, poursuit Jaurès dans son Discours de Toulouse du 17 octobre 1908, nous n'avons jamais dit que chacune de ces réformes suffise à abolir, à détruire l'exploitation capitaliste. Nous disons, nous maintenons qu'elles ajoutent à la force de sécurité et de bien-être, d'organisation, de combat, de revendication de la classe ouvrière... ».

Un autre sujet d'opposition entre Jaurès et Guesde était la place qu'ils entendaient chacun assigner à la défense des valeurs démocratiques et républicaines (droits de l'homme, libertés individuelles, combat pour la laïcité de l'Etat et de l'école) dans le combat des socialistes. Pour Jaurès, le socialisme était un universalisme et le garant non seulement d'un combat social mais aussi d'un projet moral. Guesde, tout en abhorrant l'antisémitisme et en croyant Dreyfus innocent, pensait qu'il ne fallait pas disperser l'énergie des socialistes en se battant au côté de la grande bourgeoisie radicale et dreyfusarde pour faire reconnaître l'innocence de Dreyfus, lutter contre l'arbitraire de l'armée ou le pouvoir de l'Eglise. Jaurès considérait lui que la classe ouvrière, ayant « charge de civilisation », n'avait pas seulement pour mission de préparer son propre avènement dans un combat strictement ouvriériste orienté seulement vers des questions économiques et sociales mais de défendre ce qu'il y a de bon dans la civilisation léguée par la bourgeoisie (règles et libertés démocratiques, règles de justice et droits du justiciable, tradition laïque) afin d'émanciper tous les hommes et de construire une société de liberté, de justice et de raison. Voilà comment Jaurès justifiait dans un article de La Petite République sa volonté d'impliquer les socialistes dans le combat pour Dreyfus en décembre 1897:

 

« Il semblerait que le prolétariat dût se désintéresser des évènements qui se développent. Mais il n'en est rien. Car d'abord, la classe ouvrière n'a pas seulement pour mission de préparer son propre avènement et un ordre social plus juste. Elle doit encore, en attendant l'heure inévitable de la Révolution sociale, sauvegarder tout ce qu'il y a de bon et de noble dans le patrimoine humain. Or, le plus bel effort de la civilisation humaine a été d'assurer à tous les accusés quels qu'ils soient, si vils, si méprisables qu'on les suppose, les garanties nécessaires. Quand l'arbitraire du juge monte, l'humanité baisse...C'est la classe ouvrière maintenant qui a charge de civilisation ».

 

En juin 1898, alors qu'il est battu aux élections législatives sans doute du fait de ses positions pro-dreyfusardes non partagées par une parti de l'électorat de gauche influencé par les positions anti-dreyfusardes du rédacteur en chef de La Dépêche, radical, Jaurès tente de s'investir davantage dans l'organisation interne des socialistes et d'imposer aux leaders historiques des différentes sectes socialistes l'unité. C'est le fameux meeting de Tivoli-Vaux-Hall qui se solde par un échec. Les « vieilles » organisations acceptent de coordonner leurs actions devant le péril anti-républicain, mais non de fusionner. Selon l'historienne communiste et spécialiste de Jaurès disparue il y a quelques années, Madeleine Rebérioux, Jaurès aurait voulu créer « un parti mixte sur le modèle belge, un parti ou les syndicats et les coopératives seraient admis comme des groupes politiques: ainsi serait assurée la présence de la chaleur ouvrière et déjoué le risque politicien ». Mais à la veille de 1900, la CGT s'est déjà détourné des sectes socialistes et du socialisme parlementaire dont la sociologie est déjà peu ouvrière et s'apprête « à explorer une autre voie, celle du syndicalisme révolutionnaire » (M. Rebérioux, Jaurès, la parole et l'acte. Découvertes Gallimard, p.73).

 

2)La réalisation sous la contrainte de la seconde Internationale de l'unité socialiste en 1905.

 

a) Premières années du XXème siècle: les socialistes attirent 10% de l'électorat en France mais sont profondément divisés.

Dans la période 1900-1903, les conflits entre socialistes autour de la question du combat pour la république, de la participation ministérielle et du soutien aux gouvernements radicaux sont très rudes. En octobre 1900 à l'hippodrome de Lille, en aparté du débat entre Jules Guesde et Jaurès sur « Les deux méthodes », en cinglant polémiste Paul Lafargue traite Jaurès de « bateleur de foire » et ironise en disant que « tous les ouvriers auront la poule au pot quand il aura son portefeuille » de ministre. Le camp réformiste et républicain de la mouvance socialiste dirigé par Jaurès est très divisé en 1900-1901 car la politique de Waldeck-Rousseau et de Millerand est loin d'être satisfaisante socialement tandis qu'en face, Guesde et Vaillant unissent leurs forces dans un Parti socialiste de France, unité révolutionnaire (PDSF), dont le lancement le 3 novembre 1901 est soutenu par la venue de la brillante passionaria Rosa Luxemburg.

A l'été 1901, Jaurès est victime d'une campagne de presse et de meetings très violente menée contre lui par des socialistes révolutionnaires d'inspiration communarde et des radicaux anti-cléricaux sous prétexte qu'il a accepté que sa fille Madeleine fasse sa première communion. Mais, aux élections d'avril 1902, Jaurès retrouve, après sa défaite aux législatives de 1898 qui lui a permis d'écrire sa monumentale Histoire socialiste de la révolution française, son siège de député. Guesde est battu à Roubaix.

Pour la première fois, les candidats socialistes, malgré leur désunion, ont séduit plus de 10% des votants et comptent 47 députés (dont 36 « ministériels » réformistes). Les radicaux et radicaux-socialistes, alliés aux socialistes « ministériels » et au centre, sont les grands vainqueurs.

 

 

b) Des combats parlementaires exemplaires des socialistes.

 

De 1902 à 1904, Jaurès et ses partisans socialistes « ministérialistes » soutiennent les lois sur les associations, la suppression de l'enseignement des congrégations religieuses, et promeuvent une grande loi sur la séparation de l'Eglise et l'Etat en modérant même les outrances anti-cléricales de certains radicaux. En revanche, sur la question coloniale, la législation sociale dont les terribles grèves de textile à Lille et Armentières à l'automne 1903 ont montré les insuffisances, l'alliance avec la Russie du tsar qui augmente les risques de guerre européenne, l'allongement du service militaire, Jaurès bataille contre les radicaux.

 

c) le diktat de la seconde Internationale pour réaliser l'unité socialiste dans la condamnation du réformisme parlementaire et de la stratégie de collaboration de classe.  

 

Au Congrès de la seconde Internationale à Dresde en septembre 1903, les tendances révisionnistes du socialisme incarnées notamment par Bernstein avaient été violemment rejetées, celles-ci tendant, selon les termes de la déclaration finale, « à changer la tactique éprouvée et glorieuse basée sur la lutte de classe et remplacer la conquête du pouvoir politique de haute lutte contre la bourgeoisie par une politique de concessions à l'ordre établi ».

Le congrès d'Amsterdam organisé l'année suivante en août 1904 confortait également la stratégie guesdiste de refus du soutien actif au gouvernement radical et de la collaboration de classe pour la promotion des valeurs républicaines.

A Amsterdam, Jaurès a soutenu dans un discours flamboyant et érudit étayé de nombreux exemples historiques que les socialistes étaient fidèles à une tradition révolutionnaire bien française, celle de Babeuf, Blanqui, Louis Blanc, des communards, dont ils étaient les héritiers tout autant et même plus que du marxisme allemand quand ils défendaient « au nom même des intérêts de classe le régime républicain et la liberté républicaine ». Face à un Jaurès excédé par les formules théoriques intransigeantes contre toute forme de compromis avec la République bourgeoise d'une social-démocratie allemande sans expérience d'action sur la société car elle composait avec un pouvoir autoritaire ne lui laissant que le refuge de la posture de contestation radicale, Jules Guesde va se faire l'avocat d'une différence de nature radicale entre la révolution bourgeoise de 1789 et 1793 qui a fait naître les idéaux républicains et la révolution socialiste, déterminée en sa nécessité non par la force d'un idéalisme philanthropique et égalitariste parcourant l'histoire, mais par l'évolution mécanique des rapports de production économique. « Votre erreur est fondamentale, dit-il à Jaurès à Amsterdam. Vous rattachez le socialisme à la République et à la Révolution française. Nous, nous disons que le socialisme est le résultat de phénomènes purement économiques, et cette conception essentielle est en opposition irréductible avec la vôtre. Vous faites de la République le chapitre premier ou la préface du socialisme. Si cela était vrai pour la France, ce serait vrai pour tous les autres pays... » (cité par Jean-Pierre Rioux dans sa biographie de Jaurès, p.184).

 

Tout en recommandant, influencée par la numériquement très forte social-démocratie allemande de Bebel et Liebknecht (plus conciliant avec Jaurès), aux socialistes français de renoncer à leur tactique de participation ministérielle et de front républicain, la IIème Internationale exigeait aussi des socialistes à Amsterdam qu'ils se regroupent dans un grand parti unifié.

L'unité des socialistes avait été l'ambition passionnée de Jaurès depuis 1893 mais c'est finalement indépendamment de ses efforts, au moment où il est le plus violemment chahuté par les socialistes partisans d'une posture révolutionnaire de stricte lutte des classes, qu'elle va voir le jour.  

 

3) les débuts de la Section Française de l'Internationale Ouvrière (SFIO) née le 24 avril 1905.

 

a) D'abord désavoué et exclu de la direction politique du parti , Jaurès conquiert peu un peu un leadership incontesté par sa capacité à harmoniser les contraires.

 

Jaurès, vaincu, est évincé de la nouvelle Commission administrative permanente (CAP) qu'animeront Guesde et Vaillant.

Le journal qu'il a lancé le 18 avril 1904, L'Humanité, trop peu prolétarien par son exigence et son ouverture aux combats républicains et aux auteurs intellectuels bourgeois, cède la place au journal Le Socialiste comme organe officiel et unique du parti. Les socialistes de droite les plus engagés dans la co-gestion du pays avec les radicaux, Millerand, Viviani, Briand, Paul-Boncour, Painlevé, quittent la SFIO naissante, qui réussit tout de même à garder 51 députés aux législatives de 1906. Lors de ce congrès du Globe en 1905, les orientations jauressistes paraissent battues sur toute la ligne: plus de syndicats, plus de coopératives dans les sections unifiées, refus du « ministérialisme ».

Toutefois, à partir de 1905, la capacité de Jaurès à saisir les nouveaux mouvements d'opinion, son charisme, son art de la synthèse et son souci d'unifier les socialistes derrière des combats qu'ils peuvent mener efficacement vont faire du tribun le leader incontournable de la SFIO.

 

b) Le congrès de Toulouse en 1908 et le parti de « l'évolution révolutionnaire ».

 

Le congrès de Toulouse d'octobre 1908 marque l'apogée de l'influence jaurésienne sur le parti.

Déjà depuis la création de L'Humanité en 1904, qui était au départ perçu comme le journal de la frange réformiste et républicaine, voire bourgeoise, des socialistes, le journal de Jaurès s'est ouvert de plus en plus à la diversité des tendances du mouvement socialiste, en laissant une tribune aux syndicalistes-révolutionnaires de la CGT, aux mutualistes et coopérateurs post-proudhoniens, et même à des guesdistes tels que Paul Lafargue. Parallèlement, Jaurès s'était rapproché de l'extrême-gauche des socialistes et de l'anarcho-syndicalisme en défendant lors de ses procès l'instituteur iconoclaste, anti-militariste et anti-patriote Gustave Hervé, tout en précisant qu'il ne partageait pas les outrances idéologiques du directeur du brûlot hebdomadaire La guerre sociale. 

Le tribun socialiste avait aussi refusé de récuser la Charte d'Amiens que la CGT adoptait en 1906 pour assurer son indépendance par rapport au parti socialiste marxiste par rapport aux choix de ses buts et de ses stratégies contrairement à la majorité guesdiste qui privilégiait la position de surplomb du Parti par rapport au syndicat. Or, la CGT était devenue une sorte de second parti socialiste, comptant bien plus de militants, en compétition avec une SFIO trop peu ouvrière.

Jean-Pierre Rioux, dans son Jean Jaurès (p.190), raconte les trois journées du congrès de Toulouse: « les « droitiers » ont raillé les insurrectionnels. Lafargue a soutenu sans rire que le repos du dimanche et le droit à la retraite ne changerait rien au rapport de classe: « Est-ce que la loi Grammont interdisant au charretier de frapper ses chevaux a eu pour résultat de diminuer le pouvoir du maître sur son cheval? »... Vaillant a déploré les stériles luttes de tendances et s'est rapproché de Jaurès, mais, Lagardelle, frais débarqué du syndicalisme révolutionnaire, a vanté au contraire le Grand Soir et ses nouveaux « blanquistes » si impatients ». Et voilà que la voix de Jaurès se fait entendre proposant sa « réforme totale » et son « évolution révolutionnaire » comme horizon de l'action socialiste unitaire. Il s'agit de rester ferme sur l'ambition socialiste, la suppression de la propriété capitaliste, le « travail souverain devenu maître de tous les moyens de production et d'échange », de ne pas s'interdire de prendre le pouvoir et de le conserver provisoirement par la force pour organiser politiquement la révolution sociale une fois que les ouvriers y seront prêts grâce à un effort d'éducation et d'organisation. Il même temps, il ne faudra pas pour autant renier le développement ici et maintenant de coopératives, d'associations ouvrières de toutes sortes, et pas non plus déprécier l'engagement dans l'action parlementaire si elle peut instaurer déjà des fragments de société socialiste (comme avec les retraites basées sur des cotisations mutualisés ou l'impôt progressif sur le revenu finançant de vastes services publics) et améliorer les conditions de vie des travailleurs et, en leur permettant de dépasser le souci de la subsistance et de la sécurité professionnelle, les rendre plus exigeants: « Ce que j'ai dit, affirme Jaurès dans son discours de Toulouse du 18 octobre 1908, c'est que chaque réforme, une fois réalisée, donnait à la classe ouvrière plus de force pour en revendiquer et en réaliser d'autres, et que chaque réforme, une fois réalisée, ébranlait des intérêts nouveaux, suscitait des questions nouvelles et obligeait par la même les pouvoirs publics, sous la pression du prolétariat toujours en éveil, à adopter des réformes nouvelles ».

 Dès lors, comment ne pas voir que les coopératives de production qui protègent les producteurs contre les appétits des marchands, l'action parlementaire et syndicale pour les hausses de salaire, l'augmentation du temps libre, la mise en place d'une première forme d'assurance sociale avec des caisses de solidarité pour faire face à la vieillesse, à l'accident de travail, à la maladie, rendent le prolétariat « plus heureux, plus libre, par conséquent plus exigeant et plus capable d'accomplir l'entière révolution de propriété, terme de l'effort socialiste »?

Jaurès est vivement applaudi et sa motion est adoptée à l'unanimité moins une voix par les délégués socialistes. La motion finale indique que le Parti socialiste « rappelle sans cesse au prolétariat, par sa propagande, qu'il ne trouvera le salut et l'entière libération que dans le régime collectiviste ou communiste; il porte cette propagande dans tous les milieux pour susciter partout l'esprit de revendication et de combat. Il amène la classe ouvrière à un effort quotidien, à une action continue pour améliorer ses conditions de vie, de travail et de lutte, pour conquérir des garanties nouvelles, de nouveaux moyens d'action, précisément parce qu'elle n'est pas arrêtée dans sa revendication incessante par le droit, périmé à ses yeux, de la propriété capitaliste et bourgeoise ». Une formule non dépourvue d'ambiguïtés et de désillusions futures résume tout: « Parce que le Parti socialiste est un parti essentiellement révolutionnaire, il est le parti le plus réellement réformiste ».

Le « réformisme révolutionnaire » de Jaurès, distinct du marxisme orthodoxe des socialistes allemands comme du révisionnisme de Berstein qui abandonne l'idéal révolutionnaire et la lutte des classes au profit d'un idéal technocratique de gestion de l'Etat social, « paraît compatible avec la forte intégration, ressentie par Jaurès comme par la majorité des militants, du socialisme français dans la République, elle-même héritière de 1789, et qui doit être défendue contre les forces du passé et leurs entreprises autoritaires ou retrogrades » (Pierre Lévêque, opus cité. p.314).

 

Ismaël Dupont.

 

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