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27 novembre 2019 3 27 /11 /novembre /2019 07:07
La chronique cinéma d'Andrea Lauro - Patricio Guzmán: Transformer la mémoire personnelle en mémoire collective n’est pas impossible
La chronique cinéma d'Andrea Lauro - Patricio Guzmán: Transformer la mémoire personnelle en mémoire collective n’est pas impossible

Patricio Guzmán 

Transformer la mémoire personnelle en mémoire collective n’est pas impossible


Pour pouvoir parler de l’importance de Patricio Guzmán, et de son travail de documentariste, il faut nécessairement exposer en quelques lignes ce qui furent deux événements fondamentaux dans l’histoire du Chili : la montée au pouvoir d’Allende et le Coup d’État du 11 septembre 1973.


En 1970, malgré la forte opposition des États-Unis d’Amérique, Salvador Allende - leader du Parti unidad Popular - devint le premier président marxiste élu démocratiquement par le peuple. Son gouvernement accorda beaucoup d’importance aux politiques sociales et culturelles : il augmenta les salaires et les pensions minimales, réduisit les loyers, encouragea l’alphabétisation, favorisa les paysans et les petits entrepreneurs par des dégrèvements fiscaux, accorda le vote aux jeunes de 18 ans et aux analphabètes et redistribua la richesse au profit des plus pauvres. L’hostilité du gouvernement américain vis-à-vis de Allende est indiscutable : les USA, avec Richard Nixon à leur tête, considéraient en effet sa croissance politique comme extrêmement dangereuse, et pas seulement pour des raisons liées à l’idéologie, mais aussi pour les intérêts économiques énormes des États-Unis dans cette région.


En 1969 Patricio Guzmán, à l’époque des faits presque trentenaire, s’installe en Espagne de Santiago du Chili - sa ville natale - pour fréquenter l’École de Cinéma madrilène. Durant son adolescence, il eut la chance d’assister aux projections de certains documentaires que le public suivait avec un grand intérêt dans les salles de cinéma : C’est ainsi que la graine de la passion pour le genre documentaire commença à germer en lui. Entre 1965 et 1969, il réalisa quatre courts métrages, et ce n’est qu’en 1971, année de son retour au pays, qu’il dirigea le long métrage

El Primer Año, qui analysait les douze premiers mois du gouvernement Allende. Le réalisateur français Chris Marker (La jetée, court qui inspira Terry Gilliam pour L’Armée des 12 Singes), qui se trouvait de passage à Santiago lors de la sortie du film de Guzmán, offrit de le montrer en France et en Belgique, et deux ans plus tard, il livra au cinéaste chilien les bobines pour tourner la trilogie La Bataille du Chili. On était en 1973.

 

A l’aube du 11 septembre de cette même année, le général Augusto Pinochet, à la tête de l’armée, prit le pouvoir par un coup d’État militaire. La Moneda, le Palais présidentiel, fut attaquée par la terre et bombardée par des chasseurs de fabrication britannique. Salvador Allende est mort au cours de ce siège, mais les causes de son décès semblent toujours controversées : suicide ou meurtre? Entrer dans les méandres d’un mystère encore non résolu, ou dans le champ miné du rôle que les Américains ont joué dans ce Coup d’État, c’est trop nébuleux : en revanche c'est très clair ce qui s’est passé pendant les dix-sept années de dictature de Pinochet. La junte militaire, en organisant l’élimination de toutes les forces de l’opposition, transforma le stade national de Santiago en un immense camp de concentration où se produisirent des viols, des tortures et des interrogatoires inhumains. Environ 130 000 personnes subissaient des tortures, et le nombre de morts est un ballet de chiffres macabre, entre 3 500 et 17 000 (dont environ 3 000 disparus).


Guzmán lui-même fut capturé, menacé d’être fusillé et conduit dans le tristement célèbre Estadio Nacional, mais grâce à l’aide de sa femme et de ses amis, il réussit quinze jours plus tard à fuir cet enfer et, portant les pellicules de La Bataille du Chili, il commença à voyager à travers l’Europe.


Avec son ami Marker, il se mit à trouver des fonds pour le montage du film, mais l’aide économique ne vint pas du vieux continent, mais de Cuba. Guzmán partit donc pour La Havane où, plusieurs années plus tard, il termina sa trilogie sur la fin de la présidence d’Allende. La Batalla de Chile: la lucha de un pueblo sin armas, qui est divisée en trois parties - La insurrección de la burguesía (1975), El golpe de estado (1976), El poder popular (1979) - est considéré par beaucoup de critiques comme le plus beau documentaire chilien de tous les temps. Il a remporté de nombreux prix tant en Europe qu’en Amérique latine, il a été distribué dans 35 pays et a été défini par la revue américaine Cineaste « l’un des dix meilleurs films politiques du monde ». L’amour pour son pays et pour le Cinéma firent en sorte que Guzmán - bien qu’il ne revint jamais au Chili - continue à réaliser des œuvres de très grande envergure tant culturelle que politique, telles que : Chile, la memoria obstinada chile, 1997, qui traite de l’amnésie des gouvernants chiliens; El Caso Pinochet, 2001, axé sur la détention de l’ancien dictateur dans la prison de Londres; Salvador Allende, 2004, basé sur des vidéos de l’époque et sur des interviews de personnes qui avaient connu le président chilien depuis son enfance.

 

 Mais au-delà de l’indiscutable valeur historique, qu’est-ce qui rend les documentaires de Guzman si importants et spéciaux? Oui, parce que malgré l’existence des nombreux docu-films, les œuvres du réalisateur chilien restent gravées dans l’esprit comme une marque au feu. La forte empathie que le spectateur vit en assistant à ses travaux est certainement engendrée par un élément particulier : la poésie. Cet ingrédient, si étranger dans les films qui traitent des horreurs des dictatures, se rencontre principalement dans Nostalgia de la luz, 2010, et dans El botón de nácar, 2015. Deux merveilleuses œuvres dans lesquelles Guzmán revient explorer le passé politique de son pays en recourant à l’allégorie et à la métaphore, qui sont les seules formes acceptables tant pour le gouvernement que pour une bonne partie du peuple chilien. Sa voix off-champ raconte ses pensées profondes, et ses réflexions philosophiques accompagnent des images parfois déchirantes, parfois d’une beauté à couper le souffle.


Nostalgia de la luz parle de la distance entre le ciel et la terre, entre la lumière du cosmos et les êtres humains. Là-haut dans le désert d’Atacama, à trois mille mètres d’altitude, où la transparence de la voûte céleste permet de voir jusqu’aux confins de l’univers, des astronomes du monde entier se réunissent pour observer les étoiles. En bas, au contraire, où l’aridité du sol a préservé pour toujours des restes humains - momies, explorateurs, mineurs et os de prisonniers politiques - un groupe de mères désespérées enlève des pierres à la recherche des restes de leurs enfants.

 

Dans El botón de nácar, le langage de Guzmán devient encore plus allusif, obstinément lyrique, la splendeur de la nature ressort en nette opposition à la cruauté féroce de l’être humain. L’extermination des indigènes par les colons laisse en effet le pas à des atrocités bien plus proches de nos jours, lorsque des hommes et des femmes qui s’opposaient au régime, jetés à la mer par des hélicoptères et des avions comme des sacs-poubelles, ils trouvèrent dans l’Océan l’inhumation indigne.

 

Guzmán a fait du genre documentaire une métaphore de ses obsessions, et ses enquêtes sur : massacres de tribus entières, révolution chilienne, coup d’État de Pinochet et ses conséquences néfastes, sont une analyse claire et passionnée qui remue les consciences et entrave la dangereuse amnésie des peuples.

 

Grâce à la totalité de son œuvre, le réalisateur chilien réussit à démontrer que transformer la mémoire personnelle en mémoire collective n’est pas impossible.

 

...et son dernier film, La cordillera de los sueños (Œil d'or à Cannes 2019), nous attend dans une salle de cinéma.

 

Lire aussi:

1970-1973 : Salvador Allende par Neruda (J'avoue que chez vécu)

Portrait - Andréa : un italien à Morlaix

Heimat, l’œuvre monumentale du réalisateur allemand Edgar Reitz - la critique cinéma d'Andréa Lauro pour le Chiffon Rouge

COMMUNIST'ART: Elio Petri, le cinéaste renégat - par Andréa Lauro

COMMUNIST'ART: Mario Monicelli, cinéaste italien, auteur de Les camarades (1963)

 

 

 

La chronique cinéma d'Andrea Lauro - Patricio Guzmán: Transformer la mémoire personnelle en mémoire collective n’est pas impossible

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25 novembre 2019 1 25 /11 /novembre /2019 16:30

Bérénice Manac’h était l’invitée des « mardi de l’éducation populaire » le 1er juillet 2019 pour nous présenter son livre « Le Livre de Nella ».
Une histoire hors du commun racontant le parcours de sa mère partie d’Italie pour rejoindre l’URSS, puis la France ... une histoire d’amour liée à la politique ... à découvrir absolument sur notre chaîne YouTube Rouge Finistère PCF29

N’hésitez pas à vous abonner

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25 novembre 2019 1 25 /11 /novembre /2019 16:30
Saskia Hellmund - La Chute du Mur vue de l'est - Mardi 26 novembre, 18h, Mardi de l'éducation populaire du PCF Morlaix, 2 petite rue de Callac à Morlaix

Conférence : « La Chute du Mur vue de l’Est »

 

Saskia Hellmund, historienne diplômée d’une thèse franco-allemande et originaire de la RDA, fera participer l’audience en direct à cet évènement d’envergure mondiale.

Les manifestations contre le régime est-allemand, les dangers, les incertitudes, les bouleversements pour la population, les conséquences de la réunification pour l’Allemagne de l’Est… l’analyse des faits historiques dévoilera une autre vision de la fin de la guerre froide, jusqu’alors inconnue en France.

La chute du Mur a été un moment de grande émotion, mais également un choc pour les Allemands de l’Est. Devoir s’adapter du jour au lendemain à une autre façon de vivre, à d’autres valeurs et exigences, faire face aux fléaux de la société actuelle comme l’insécurité et le chômage : la nouvelle liberté acquise a eu une face cachée. Perdre son pays, ses habitudes et voir dévaloriser ses origines ont été des expériences traumatisantes.

De plus, l’expérience est-allemande offre de nombreux parallèles avec le vécu identitaire breton.

Saskia Hellmund est auteure de deux livres : « La fille qui venait d’un pays disparu », éditions Les points sur les i, Paris 2015, et « Pays perdu, pays choisi », éditions Skol Vreizh, Morlaix 2017.

Après avoir enseigné sa langue maternelle à la Sorbonne, elle a posé sa plume dans le pays de Morlaix. Depuis 2018, elle travaille comme chargée de cours à l’UCO de Guingamp.

Saskia Hellmund vient de terminer un roman qui parle de la situation actuelle en Allemagne de l’Est : « La tentation du retour ».

 

 

 

 

Saskia Hellmund - La Chute du Mur vue de l'est - Mardi 26 novembre, 18h, Mardi de l'éducation populaire du PCF Morlaix, 2 petite rue de Callac à Morlaix
Notez bien dans vos agendas nos prochains Mardis de l'éducation populaire, conférences publiques ouvertes à tous:
 
Mardi 26 novembre 18h (2 petite rue de Callac à Morlaix) :
 
  A l'occasion des 30 ans de la chute du Mur de Berlin et de la fin de la RDA, conférence-débat avec Saskia HELLMUND, qui nous parlera de la RDA « ex Allemagne de l’Est » où elle est née et a vécu sa jeunesse et étudié, sur la base des deux livres qu'elle a déjà publiés:
 
- La fille qui venait d'un pays disparu
 
- Pays perdu, pays choisi. Journal d'une jeune Allemande de l'est (chez Skol Vreizh)
 
 
Mardi 10 décembre 18h (2 petite rue de Callac à Morlaix):
 
Conférence-débat avec le journaliste à l'Humanité et essayiste, spécialiste des questions d'environnement, d'agriculture et d'écologie, Gérard Le Puill sur le thème: comment faire face à l'urgence climatique et l'urgence sociale? 
 
Auteur de:  Devant l'urgence climatique, bousculons les politiques (éditions du Croquant)
 
Produire mieux pour manger tous d'ici 2050 et après
 
L'écologie peut encore sauver l'économie
 
Réinventons l'économie dans un monde fini
 
Mardi 14 janvier 18h (2 petite rue de Callac à Morlaix):
 
Conférence-débat avec le journaliste au Monde Diplomatique Maurice Lemoine, auteur de Venezuela, chronique d'une déstabilisation autour de la situation et de l'histoire récente au Venezuela et de la stratégie américaine et capitaliste pour déstabiliser les gouvernements progressistes et anti-impérialistes en Amérique latine. 
 

 
Nos derniers mardis de l'éducation populaire:
 
Janvier 2018, le philosophe Jean-Michel Galano sur la philosophie de Karl Marx
 
Mars 2018, Greg Oxley sur la Révolution Française
 
Avril 2018, l’écrivaine Maha Hassan sur la littérature, la révolution et la guerre en Syrie
 
Mai 2018, le journaliste Gérard Le Puill sur l’agriculture et le réchauffement climatique
 
Mai 2018, encore, l’ingénieur Yann Le Pollotec sur la révolution numérique
 
Juillet 2018, Marie-Noëlle Postic et Lucienne Nayet sur l’antisémitisme et son histoire
 
Novembre 2018: l’essayiste, romancier et journaliste Valère Staraselski sur le thème: « Aragon, entre littérature et politique, la liaison délibérée ».
 
Décembre 2018: la sociologue et romancière Anne Guillou, auteur chez Skol Vreizh en 2018 de « Une embuscade dans les Aurès »: La Guerre d’Algérie (1954-1961), blessures intimes.
 
Janvier 2019: Dominique Noguères, vice-présidente de la Ligue des Droits de l'Homme, avocate, sur l'enjeu de la justice et des réformes de la justice
 
Février 2019: conférence de l’historien Pierre Outteryck  sur la belle figure de Martha Desrumaux, résistante, déportée, dirigeante du mouvement ouvrier, communiste et cégétiste, du Nord
 
Mars 2019. Retour de Palestine avec nos trois camarades de l'AFPS, en mission de solidarité au camp de réfugiés de Jalazone: François Rippe, Thierry Seigland, Yann Crenn
 
Avril 2019: Maryam Madjidi, écrivaine prix Goncourt du premier roman, prix étonnants voyageurs 2018, sur "Marx et la poupée" et sa jeunesse de réfugiée iranienne, fille de militants communistes chassés par la dictature islamiste en Iran.
 
Mai 2019: l'historien Jean-Paul Sénéchal sur le Front Populaire dans le Finistère
 
Juin 2019: 1917-1920: Histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire confronté à la guerre, en chansons, avec Roger Héré, Patricia Paulus, Jean-François Vérant. "De la première guerre mondiale à la création du PCF, éléments d'histoire et de contexte". 
 
Juillet 2019: Bérénice Manac'h sur "Le livre de Nella": une jeunesse dans une famille de réfugiés italiens communistes et dans l'URSS de Staline
 
Mardi 15 octobre à 18h, un visionnage collectif du film de Gilles Ballastre « Main basse sur l'énergie » suivi par un débat animé par Bernard JASSERAND sur les enjeux du démantelement du service public de l'énergie et de l'énergie en France en général.
 
 
Prochains mardis de l'éducation populaire du PCF Morlaix: Saskia Hellmund sur les 30 ans de la chute du Mur de Berlin et de la fin de la RDA le 26 novembre, Gérard Le Puill sur l'urgence climatique le 10 décembre, Maurice Le Moine sur le Venezuela le mardi 14 janvier

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25 novembre 2019 1 25 /11 /novembre /2019 15:25
Fréderic Joly nous fait redécouvrir la vie et l'oeuvre de Victok Klemperer, penseur allemand anti-nazi qui décrypta la novlangue du 3e Reich

Essai. Le langage signifie

Lundi, 25 Novembre, 2019

La Langue confisquée. Lire Victor Klemperer aujourd’hui Frédéric Joly Éditions Premier Parallèle, 288 pages, 19 euros
Frédéric Joly consacre un essai à l’œuvre du philologue Victor Klemperer, rare survivant juif de Dresde, témoin de la réalité de l’horreur nazie au quotidien.

 

Frédéric Joly nous avait donné, en 2015, l’important essai biographique Robert Musil. Tout réinventer (Seuil). Il est aussi le traducteur de grands auteurs de la première moitié du XXe siècle (Georg Simmel, Walter Benjamin) et contemporains (Jürgen Habermas, Eva Illouz). Il sait bien que les œuvres littéraires, philosophiques sont toujours contemporaines les unes des autres, se lisent ensemble, les unes dans les autres. C’est toute la question de la langue, qui est plus vraie que celui qui la parle, comme le pensait Victor Klemperer, à qui Frédéric Joly consacre un nouvel essai. Victor Klemperer (1881-1960), fils de rabbin, converti au protestantisme, est professeur de romanistique à Dresde quand, en 1934, il est destitué de ses fonctions en tant que juif ; il n’a alors plus le droit d’enseigner. Il avait une chaire, il va maintenant balayer la neige…

Il faut dire aussi que les Klemperer ne se voyaient vivre ni en Amérique du Nord, ni en Amérique du Sud, et moins encore en Palestine – « le projet sioniste suscitant à cette date la plus vive antipathie du philologue », dit Frédéric Joly. Et le fait d’être marié à une « Aryenne » – Eva, protestante, pianiste – va lui conférer un statut particulier, « qui ne peut que le distinguer de la grande majorité des juifs allemands », dit encore Joly. Victor Klemperer sera celui qui va consigner les douze années des nazis, de 1933 à 1945, dans un immense journal de 2 000 pages qui ne paraîtra en Allemagne qu’en 1995, en deux volumes : Mes soldats de papier. Journal 1933-1941 et  Je veux témoigner jusqu’au bout. Journal 1942-1945 (Seuil, 2000).

Créée de toutes pièces, la rhéthorique nazie décryptée

Jusqu’en 1933, le mot de Renan « Tout est possible, même Dieu » lui était apparu comme un bon mot sarcastique. Mais, à partir de cette date fatidique, il en fera sa devise, « sa religiosité à lui » (dit Frédéric Joly). Dès lors, le philologue va s’astreindre quotidiennement à scruter le langage du pouvoir, « qui devient aussi celui de la rue ». Il va « écouter » autant par prudence que par intérêt intellectuel. Plus tard, il baptisera ce nouveau langage LTI (Lingua Tertii Imperii). C’est la langue du IIIe Reich : un média de masse créé de toutes pièces « à partir de ce que les nazis ont décidé de tenir pour rien : la langue », comme l’analysera aussi la philosophe Catherine Perret. Klemperer s’était d’abord intéressé à la langue du XVIIIe siècle français (Voltaire, Montesquieu, Rousseau), jusqu’à ce qu’on lui interdise tout accès en bibliothèque (on lui interdira bientôt le téléphone, sa maison, son auto, les sorties, etc.).

Longtemps, il fit « comme si » – comme si l’Allemagne ne s’enfonçait pas dans le désastre, comme si la haine ne le concernait pas. Mais le réel a vacillé, est devenu cauchemardesque : « L’horreur que je suis en train de vivre, disait-il, est-ce que je la vis bien ? » Mais c’est précisément ce « doute de la fermeté du réel » qui fait les œuvres… Victor Klemperer est un « réchappé », un survivant. Il est l’un des douze survivants de la communauté juive de Dresde, qui, en 1933, comptait un peu moins de 6 000 membres. Il a survécu aussi à l’anéantissement de sa ville, en 1945, et a vite fait le constat que tout, en Allemagne, devait être recommencé de zéro. Dans ses Carnets d’un philologue, il évoquera le rôle du romantisme dans le suicide de l’Allemagne, certain qu’il était d’un lien étroit entre romantisme allemand et nazisme. C’est une terrible accusation, qu’il nuancera plus ou moins… Mais c’est cela « lire Klemperer aujourd’hui », c’est avoir la certitude inébranlable que la vérité est une fonction permanente du langage, dit Frédéric Joly. Oui, le langage signifie…

Didier Pinaud

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24 novembre 2019 7 24 /11 /novembre /2019 07:56
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938
100 ans du Parti communiste français - Retour en images sur la fête de l'Humanité de Garches de 1938

Merci à notre camarade Jean-Claude Perrot (PCF Quimper, Briec) d'avoir rassemblé et de nous avoir transmis ces documents.

Extraits de La fête de l'Humanité de Valère Staraselki (Le Cherche Midi):

La fête de l'Humanité, liée au départ au congrès des CDH, a lieu pour la première fois en 1930, à Bezons, dans le parc Sacco-et-Vanzetti. En 1931, elle a lieu au parc communal d'Avaucourt. Et en 1932 à la clairière des Quatre-Cèdres à Garches, en présence de 50 000 participants et de Jacques Prévert, auteur du chœur parlé Vive la presse. En 1934, c'est 80 000 participants qui se pressent à Garches et en 1935 le chiffre de 150 000 participants est atteint. Pour la première fois, l'édition se clôture par une fête de nuit. La 7e fête de l'Humanité, celle de 1936, réunit elle 300 000 participants le 30 août à Garches, avec une grande parade de la FSGT.  

"En 1937, pour la première fois, la Fête dure deux jours et demi, du samedi matin au lundi après-midi. Les organisateurs ont obtenu de la TCRP, ancêtre de la RATP, qu'elle mette à disposition des trains spéciaux. Son succès attire des délégations étrangères anglaise, belge et suisse, nous apprend l'Humanité du 2 septembre: "Pour voir Garches mais aussi apprendre la technique ardue des grandes fêtes populaires".

"Le 4 septembre 1938, la durée de la fête, placée sous le signe de l'"union de la nation laborieuse pour la défense des conquêtes sociales du Front populaire et la sauvegarde de la sécurité du pays" est revenue à un seul jour. Un service de bateaux relie le quai du Louvre à la fête pour 5 francs aller-retour. Le spectacle continue dans la recherche de la qualité. Après la projection de films militants sur les luttes du peuple espagnol, le tour de France de l'Humanité ou de dessins animés de Walt Disney (Léon Moussinac en a salué à plusieurs reprises dans l'Humanité dans dimension avant-gardiste), on peut assister à des danses et ballets, et applaudir les chanteurs. Quatorze danseurs de l'opéra participent au ballet. Et la grande vedette de la chanson, Charles Trenet, qui, la nuit venue, clôturera cette 9e fête, rencontre un gros succès".

Un spectacle en 20 tableaux "La Ronde des Saisons" est présenté sur la grande scène, une multitude de ballons rouges sont lancés dans le ciel, on rend hommage à Paul Vaillant-Couturier, mort dans l'année, et Cachin et Duclos prononcent leurs discours.

Mais quelques jours après les réservistes sont rappelés dans toute la France et les accords de Munich sont signés, la France et l'Angleterre pactisant avec l'Allemagne Nazie et le régime fasciste italien en permettant à l'Allemagne d'annexer les Sudètes, au nord de la Tchécoslovaquie. Le 12 novembre, les décrets-lois Reynaud portent atteinte aux quarante heures et aux conventions collectives. Le 30, la grève générale contre les décrets-lois est brisée par la force (licenciements massifs de grévistes par le patronat et révocation dans les services publics). 

En 1939, la fête de l'Humanité ne pourra pas avoir lieu avec les persécutions visant le PCF après le pacte germano-soviétique.      

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23 novembre 2019 6 23 /11 /novembre /2019 07:06
Guerre d'Algérie - 26 novembre 1957, l'assassinat de Raymonde Peschard, jeune militante communiste algérienne (Mohamed Rebah, historien, L'Humanité, 22 novembre 2019)

Portrait. L’assassinat de Raymonde Peschard

Vendredi, 22 Novembre, 2019

Le 26 novembre 1957, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Medjana, tombait au champ d’honneur la jeune communiste algérienne. Elle avait 30 ans.

 

Ce jour-là, Raymonde Peschard était en partance pour la Tunisie avec un groupe de compagnons d’armes de la wilaya 3 de l’Armée de libération nationale (ALN), qui quittait le maquis sur instruction du colonel Amirouche, alors commandant militaire. Les maquisards traversaient la chaîne des Bibans quand ils furent interceptés par des éléments de l’armée française dans un lieu au relief nu, appelé Draa Errih. L’opération militaire, conduite par le colonel Sagalbe, était commandée par le commandant du secteur Hodna-Ouest, le colonel Buis, qui avait fixé son PC à Bordj Bou Arréridj. Il était 10 heures du matin, en ce 26 novembre 1957.

Raymonde Peschard (Taous au maquis) fut arrêtée avec le reste du groupe. Mais, quand elle a vu les corps criblés de balles de ses compagnons d’armes, Arezki Oukmanou, Si Moh et les étudiants Rachid Belhocine et Redjouani, elle n’hésita pas à traiter les soldats français de criminels, de barbares et de nazis. Ligotée, le visage écrasé au sol, elle reçut une balle dans la nuque, tirée à bout portant par le colonel lui-même.

Raymonde Peschard fut hâtivement enterrée sur place, mais, identifié au cours de l’interrogatoire des autres prisonniers, son corps fut exhumé en présence des autorités civiles, militaires et judiciaires. « Le cadavre de Raymonde Peschard a été exhumé vendredi matin (29 novembre 1957) au cimetière de Bordj Bou Arréridj », déclara le lieutenant-colonel Marey, adjoint au commandant du secteur Alger-Sahel, au cours de la conférence de presse tenue le jour-même. « J’étais arrivé à Bordj le jeudi soir et j’ai été immédiatement mis en présence du corps de la mystérieuse femme blonde. Je l’ai aussitôt reconnu. Ce n’est que jeudi matin qu’un détachement fut envoyé sur les lieux du combat pour récupérer le corps. Le terrain avait été abandonné par nos troupes, qui y avaient déjà passé une nuit. Mais cette nouvelle opération nous a coûté deux spahis, car, en arrivant sur le piton rocheux, les militaires furent accueillis par un feu nourri de hors-la-loi très bien retranchés, désireux sans doute de reprendre le cadavre avant nous. Il fallut engager quatre compagnies pour déloger les rebelles. Enfin le corps fut exhumé et chargé par une ambulance qui, elle aussi, fut mitraillée sur le chemin du retour. Le véhicule porte d’ailleurs de nombreux points d’impact. »

Pour Robert Lambotte, qui relata le fait dans l’Humanité du 2 décembre 1957 : « Les conditions dans lesquelles a été découvert le corps de Raymonde Peschard demeurent troublantes. Pourquoi n’est-ce que 24 heures après le combat que des unités françaises reçoivent l’ordre de retourner sur les lieux, déterrer le corps de Raymonde Peschard, tuée d’une balle derrière la tête ? »

Raymonde Peschard commença à militer à Constantine au mouvement des Jeunesses communistes aux côtés des frères Mazri, Reinette Zaoui (future épouse de Georges Raffini, mort au maquis des Aurès), Édith Zerbib (future belle-sœur de William Sportisse). Elle est passée à l’Union de la jeunesse démocratique algérienne (Ujda) dès sa création en 1946. Recrutée en 1947 par un organisme des œuvres sociales de l’EGA (Électricité et gaz d’Algérie) géré par les syndicalistes de la CGT, elle a eu une formation d’assistance sociale dont elle fera sa profession. Raymonde Peschard a été à l’écoute des travailleurs de l’EGA comme elle a été à l’écoute des gens des quartiers défavorisés de Constantine. Militante de l’Union des femmes d’Algérie (UFA), on la trouve en 1950 aux côtés des familles des détenus politiques membres de l’Organisation spéciale (branche paramilitaire du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques). Expulsée du département de Constantine, elle rejoint Alger en 1955 après un passage par Paris et Oran.

En novembre 1956, Raymonde Peschard, recherchée par la police après l’arrestation de Fernand Iveton, entre en clandestinité. Poursuivie par les parachutistes du général Massu, elle quitte Alger et rejoint une unité de combat de l’ALN en wilaya 3 (Kabylie), à la suite des accords PCA-FLN du mois de juillet 1956 sur l’intégration au FLN des membres de la branche armée du PCA – les Combattants de la libération (CDL). Raymonde Peschard intégra la nation algérienne dans le combat quotidien. Comme l’ont fait ses camarades de parti : Henri Maillot, assassiné par l’armée française le 5 juin 1956, Fernand Iveton, guillotiné le 11 février 1957, Maurice Audin, mort sous la torture le 21 juin 1957… Depuis l’indépendance, Raymonde Peschard est enterrée au cimetière de Constantine.

Mohamed Rebah Historien
 
Une famille communiste
Descendante d'immigrés européens, Raymonde Peschard est née le 15 septembre 1927 à Saint-Eugène (Bologhine) dans la banlieue d'Alger. Son père Raymond, né en 1903, était ouvrier à la compagnie des Chemins de Fer d'Algérie (CFA) et militait au syndicat CGT de l'entreprise. A la mort de sa mère, Raymonde est recueillie par son oncle paternel, Edouard, préparateur en pharmacie à Constantine, militant communiste depuis les années 1930. Raymonde Peschard était militante du Parti communiste algérien (PCA) depuis son jeune âge. 
 

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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 06:51

Les hommes sont fusillés le 21 février 1944 au Mont-Valérien, la seule femme du groupe est décapitée en Allemagne nazie le 10 mai 1944. Arméniens, Espagnols, Italiens et Français, juifs Roumains, Hongrois ou Polonais, ils ont su unir leur force au service de l’émancipation humaine. Combattants de la liberté et de la fraternité, ils incarnent le visage de la Résistance de la classe ouvrière et de ses défenseurs.  Cette classe ouvrière dont l'écrivain François Mauriac disait que "seule dans sa masse, elle est restée fidèle à la patrie profanée".

Durant plusieurs mois, le groupe Manouchian, du nom de son chef, passe à l’action armée plusieurs fois par semaine. Attentas, exécutions d’officiers allemands en plein jour, déraillement de trains, ils ne laissent aucun répit à l’occupant nazi. Casernes militaires, libraires nazies ou le siège du parti fasciste italien sont aussi pris pour cibles.

Les occupants nazis ordonnent à la police française de traquer sans relâche le groupe Manouchian. Et pas moins de 200 policiers, brigade spéciale anti-communiste, renseignements généraux et agents de l'ordre vont opérer en ce sens.

Arrêtés par des Français, avoir été torturés des heures durant, ces Résistants sont présentés devant une cour martiale allemande le 19 février 1944. Un simulacre de procès a lieu. Il débouche sur la condamnation à mort des vingt trois.

Les nazis profitent de l’occasion pour lancer une importante campagne de propagande destinée à diaboliser la résistance. Des milliers d’affiches et de tracts sont ainsi diffusés dans plusieurs grandes villes du territoire. Sur ces documents, Manouchian et neuf membres de son groupe sont présentés comme des terroristes étrangers.

 

 

Celestino Alfonso, Espagnol, 27 ans

Olga Bancic, Roumaine, 32 ans

Joseph Boczov, Hongrois, 38 ans

Georges Cloarec, Français, 20 ans

Rino Della Negra, Italien, 19 ans

Thomas Elek, Hongrois, 18 ans - Étudiant

Maurice Fingercwajg, Polonais, 19 ans

Spartaco Fontano, Italien, 22 ans

Jonas Geduldig, Polonais, 26 ans

Emeric Glasz, Hongrois, 42 ans

Léon Goldberg, Polonais, 19 ans

Szlama Grzywacz, Polonais, 34 ans

Stanislas Kubacki, Polonais, 36 ans

Cesare Luccarini, Italien, 22 ans

Missak Manouchian, Arménien, 37 ans

Armenak Arpen Manoukian, Arménien, 44 ans

Marcel Rajman, Polonais, 21 ans

Roger Rouxel, Français, 18 ans

Antoine Salvadori, Italien, 24 ans

Willy Schapiro, Polonais, 29 ans

Amédéo Usséglio, Italien, 32 ans

Wolf Wajsbrot, Polonais, 18 ans

Robert Witchitz, Français, 19 ans

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9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 09:35
Une Bible qui met le feu à un mythe : à la Libération le France n’a pas été "épurée".

Jacques Marie BOURGET

Nos têtes sont parfois un bric-à-brac digne du vide grenier. Beaucoup d'idées fausses, ou tordues, ou vermoulues. Même pour un homme généreux ou "bien intentionné", la répétition des mensonges à la cadence du langage pic-vert, finissent par nous faire croire (un peu) à trop d'odieuses sottises sur la Résistance, la Libération, l'Epuration. A un moment où le communisme, le progressisme, sont en voie d'interdiction par décret européen, le bouquin d'Annie Lacroix-Riz est une tente à oxygène.

A l’approche de la Toussaint si le Parlement européen ne sait plus quoi faire, ne sachant auxquels de tous ces saints il doit se vouer... si Bruxelles se retrouve donc subitement en état de de crise en thèmes, je lui suggère une urgence. Et je m’étonne, dans la foulée de son vote sur l’interdiction du communisme en Europe, que les frères de Juncker n’y aient pas pensé : il faut interdire l’historienne Annie Lacroix-Riz. La brûler (si possible ailleurs que sur la place du Vieux Marché à Rouen, cité bien assez enfumée).

Lacroix-Riz étant récidiviste, le sursis tombe. Avec elle, inutile de prendre des gants ou des pincettes à foyer : au bûcher ! L’historienne qui fait des histoires. De l’Histoire. Naguère cette ennemie de l’intérieur a déjà révélé que, pendant la Seconde guerre la France a produit du Zyclon B. Le gaz qui a alimenté l’extermination dans les camps de la mort. Ecrire qu’en toute connaissance de cause, avec un génocide au bout de la chimie, que d’aucunes de nos élites industrielles tricolores aient pu prêter la main à Eichmann ne relève-t-il pas d’un délit majeur, celui de l’anti-France ? C’est vous dire si Annie Lacroix-Riz est adorée aux péages du capitalisme, sur les autoroutes du pouvoir. Universitaire mondialement reconnue – mais jamais conviée à s’exprimer – Lacroix-Riz tire son savoir, ses révélations fulgurantes, de sa puissance de travail, de son courage. Et du fait qu’elle dorme dans les cartons de salles d’archives, ce qui lui met les cotes en long, donc plus faciles à lire. Quand un imprudent lui oppose un argument boiteux, le malheureux, par exemple, prend sur la tête l’archive 77554 B, une sorte de kalachnikov du savoir, qui prouve tout le contraire de ce vient d’affirmer le hardi expert. La force de Lacroix-Riz c’est qu’elle n’écrit pas, elle tisse. Collés les uns aux autres les documents reprennent vie et font cracher la vérité à l’Histoire. Quand Annie Lacroix-Riz écrit quelque chose, il ne reste à ses contradicteurs qu’à fermer le cercueil à mensonges. C’est dire si cette statue de la Commandeuse est une emmerdeuse.

De son avant-dernier opus, Industriels et banquiers français sous l’occupation (éditions Armand Colin), je retiens une perle qui me plait beaucoup. Qui montre que les hommes nés dirigeants finissent toujours par diriger. Et survivent à tous les crimes afin de faire tourner le monde comme il leur convient. Le Xerox social, la « reproduction de classe » existe depuis l’invention de l’injustice. Et c’est cette loi fondamentale du capital qui a fait que, même criminel pendant l’occupation, le bien-né retrouvait vite sa splendeur après un petit moment d’ombre. L’anecdote que je retiens dans « Industriels et Banquiers » se rapporte à Pierre Taittinger, patriarche d’une dynastie qui, aujourd’hui garde toutes ses plumes. Taittinger, fondateur de la maison de champagne, président du Conseil de Paris nommé par Pétain, est un homme dont le butin n’est jamais assez lourd. Par la copie d’une lettre, Annie Lacroix- Riz nous montre ce Taittinger, le 3 février 1944, écrivant à son ami Lucien Boué, directeur général de « l’aryanisation des biens juifs ». De la lourdeur de sa plume, ce Taittinger s’en vient pousser les feux sous la fortune de son beau-frère Louis Burnouf. Il tance l’immonde Boué qui, dans l’administration des « biens juifs », n’a pas été assez généreux avec le beauf : « Ce qui lui a été réservé jusqu’ici constitue un ensemble de broutilles, plutôt qu’en occupation sérieuse ». Résumons en 1944, après de multiples demandes du même genre, ce Taittinger, lui-même ou par le biais d’amis, règne sur un vaste ensemble de biens volés aux juifs. Et que croyez-vous qu’il arriva, quand De Gaulle et la IIe DB parvinrent à Paris ? Pas grand-chose. Taittinger, l’admirateur de l’entreprise nazie va passer six mois au placard, être déchu de ses droits civiques et inéligible pendant 5 ans. Champagne !

Ici j’en arrive au nouveau bouquin de Lacroix-Riz : « La Non Epuration » toujours chez le courageux éditeur Armand Colin L’anecdote Taittinger est un bon miroir de l’ouvrage. La descendance Taittinger est toujours aux manettes du capitalisme, aux carrefours du pouvoir, à Sciences-Po par exemple. En 1978, dans un entretien donné à Philippe Ganier-Raymond, Darquier de Pellepoix, le Commissaire aux Affaire Juives, héros non épuré, a déclaré : « Á Auschwitz on n‘a gazé que des poux ». On pourrait paraphraser cette ordure d’hier, cette vieille ordure, et écrire avec les mots du Nouveau Monde : « Á la Libération on n’a épuré que des sans-nom, des gens-qui-n’existaient-pas » et pas grand monde au sein des deux cents familles. L’argument qui veut que le Général ait lui-même prêché pour une épuration épargnant les « d’élites » afin qu’elles structurent l’administration de la République, ne tient pas le coup. La prescription de De Gaulle est marginale. L’épuration n’a pas eu lieu parce que les hommes chargés de juger les collaborateurs étaient leurs cousins, leurs amis de lycée, leurs compagnons de conseils d’administration ou de Cour au tribunal. Des deux côtés de la barre, à quelques égarés près, se trouvaient les mêmes familles, en puzzle. Pas question de se bannir dans l’entre soi alors que les communistes, sortis des maquis avec leurs pistolets-mitrailleurs, étaient prêts, disait-on, à prendre le pouvoir. On retrouvait la consigne d’avant-guerre qui voulait qu’Hitler était préférable au Front Populaire, cette nous avions : « Mieux vaut les bulles de Taittinger que le rouge du PCF ».

Á la Libération si les hommes des maquis ont bien exercé cette forme de justice lapidaire, commencée durant la guérilla de la Résistance, elle fut faible. Le livre la décrit et la rétablit dans son rôle historique. Et opère une démystification salutaire puisque perdure l’idée fausse d’une épuration accomplie comme une « boucherie communiste ». Alors que les FTP, dans l’urgence du coup de commando, n’ont épuré que les traîtres les plus visibles, et accessibles. Vite désarmés en 1944, expédiés sur le champ de bataille en Allemagne, les héros des maquis ont été contraints de céder le nettoyage de la France vert de gris à des gens plus raisonnables qu’eux. L’épuration née dans le maquis a vite cédé la main à des magistrats professionnels, dont Annie Lacroix-Riz dresse un tableau qui donne la nausée. Rappelons-nous qu’en 1940 le juge Paul Didier fut le seul à refuser de prêter le « Serment de fidélité à Pétain ». C’est dire si les épurateurs relevaient, eux-mêmes, des sanctions qu’ils étaient en charge d’appliquer.

Au fil du temps cette épuration en caoutchouc mou a tourné à la mascarade. Pour Annie Lacroix-Riz, se plaindre de cette épuration fantôme n’est pas en appeler aux balles des pelotons, au fil de la guillotine. Une véritable épuration économique aurait été la mesure la plus juste et utile pour le pays. En commençant par la nationalisation de tous les biens, de toutes les fortunes des collaborateurs, parallèlement reclus pour une peine plus ou moins longue. Rien de tout ceci n’a eu lieu et la nationalisation de Renault est un petit arbre masquant l’Amazonie.

Très vite, les réseaux du pouvoir d’avant-guerre, non éradiqués, reprenant force et vigueur, se mettent en marche pour sauver la peau des amis collabos. L’urgence est de gagner du temps : chaque jour les tribunaux montrent une indulgence plus grande que la veille. Jusqu’en 1950, où ces crimes devenus lassants, rengaines, ont été étouffés sous les oreillers de l’histoire. En Corée les communistes montrent qu’ils veulent conquérir le monde. Le temps n’est plus à se chamailler pour des broutilles. Aujourd’hui d’ailleurs, l’Europe vient de nous dire que le communisme et le nazisme sont deux blancs bonnets. Et les épurés de 44-50 font, soixante-dix ans plus tard, figures de victimes ou de sacrés cons.

Le diabolique René Bousquet, l’ami de François Mitterrand, le responsable de la rafle du « Vel’ d’hiv », illustre aussi cette « Non Epuration ». En 1949 il est l’avant dernier français à être traduit en Haute Cour. Une juridiction devenue mondaine, où ne manquent que le porto et les petits fours. Bousquet est jugé pour avoir été présent à Marseille lors du dynamitage du Vieux Port par les nazis. Il est acquitté, juste convaincu « d’indignité nationale » et immédiatement relevé de sa sanction pour « avoir participé de façon active et soutenue à la résistance contre l’occupant ». Pas décoré, le Bousquet, mais le cœur y est. Bousquet va rejoindre la Banque de l’Indochine, financer les activités politiques de Mitterrand, parader à l’administration du journal de Toulouse La Dépêche du midi, et siéger au conseil d’UTA compagnie aérienne présidée par Antoine Veil, le mari de Simone.

Ce fiasco, celui de l’épuration, était programmé puisque le livre de l’historienne nous rapporte que dès l’établissement de son Etat-strapontin à Alger, la France Libre n’a jamais souhaité une purge massive de l’appareil économique, politique et militaire de Vichy. Annie Lacroix-Riz montre aussi que, si des « Commissions d’épuration » furent mises en place, ainsi que cela avait été prévu dès le début de l’occupation au sein de la Résistance, elles furent aussitôt réduites à l’impuissance. Le livre, bien sûr, n’oublie pas d’épingler ces collaborateurs devenus résistants par magie, juste à la vingt-cinquième heure. L’un avait « sauvé un juif », l’autre créé un réseau de résistance dont, hélas, personne n’avait entendu parler. Ainsi pour en revenir au destin exemplaire du sieur Taittinger, lors de l’instruction de son procès, il s’en sort en faisant croire que c’est lui qui a convaincu Otto Abetz de ne pas faire sauter tous les monuments de Paris... En la matière, le laborieux parcours de Mitterrand résistant donne un bel éclairage. La légende d’un Tonton résistant n’est entrée dans les esprits, de force, qu’après que le héros a été élu président. Avec le tapage des affidés, la caution de l’ambigu Frenay et le quitus de l’ami Pierre Péan. La journaliste Georgette Elgey, sur le passé de Mitterrand, veillant à la pureté des archives. Un statut de résistant, c’est aussi du marbre, et ça se sculpte aussi.

Le danger de l’épuration écarté, De Gaulle parti à Colombey, les puissants d’avant-guerre, les fans d’Hitler, se montrent plus à l’aise. Deviennent si puissants que le philosophe et résistant Vladimir Jankélévitch, prévoit qu’il est possible que « demain la Résistance devra se justifier pour avoir résisté ». Inquiétez-vous, nous avançons sur cette trace. Au risque de radoter le texte du Parlement européen qui renvoie dos à dos communisme et nazisme nous rapproche de la prédiction de Jankélévitch. Viendra le jour où les martyrs de Chateaubriant devront être extraits de leur mausolée. Dans un tir d’artillerie préparatoire, un révisionniste nommé Berlière et l’odieux Onfray ont déjà entamé une séance de crachats sur la mémoire de Guy Môquet.

La charge des mots est comme celle des canons des fusils, elle fait peur. Images de femmes tondues, de jeunes gens collés au poteau : pour un amateur d’histoire, même de bonne foi, l’épuration est donc décrite comme « sauvage ». Annie Lacroix-Riz démontre que tout cela est un mythe, et rapporte archives en main, que cela n’a jamais eu lieu, et que des femmes furent tondues pour des faits bien plus graves que celui d’avoir partagé le sommier des Allemands.

D’ailleurs, nous disent les historiens bénis au saint chrême du libéralisme, pourquoi « épurer » puisque la France ne fut pas vraiment collaborationniste. Un minimaliste affirmant sans crainte que seuls agirent en France de 1500 à 2000 « collaborateurs de sang ». Finalement c’est peu pour aider les Allemands à provoquer près de 150 000 morts. Puisqu’en mai 1947 « les pertes humaines » s’élevaient à 30 000 fusillés, 150 000 déportés « morts ou disparus », de 95 000 « déportés politiques » et de 100 000 « déportés raciaux ». Cruelle mathématique qui nous démontre que l’historien qui minore nombre des criminels devrait réviser son Histoire.

Assigner le rôle de la Résistance à l’action d’une troupe de vengeurs, sortis de maquis qui n’existaient pas, ou peu, pour dresser des poteaux d’exécution le jour de la Libération, et manier la tondeuse, est une sale besogne. Pourtant entreprise par quelques historiens sponsorisés qui parlent à la télé. Ces « chercheurs » sont fidèles à leur obsession : l’effacement du CNR, des FTP, de la France-Libre. Pour réécrire l’Histoire et nous convaincre que si nous sommes aujourd’hui libres, nous ne le devons pas à Stalingrad mais exclusivement à l’ami Américain.

Ici relevons une contradiction sortie de boites d’archives qui sont bien entêtées. Si la Résistance n’était rien que du pipi de chat, pourquoi, pendant l’occupation, Londres et Washington se sont-ils ligués pour annihiler la France Libre et De Gaulle ? Pourquoi un complot contre Jean Moulin ? Pourquoi ? Si ses hommes et leurs troupes sont négligeables ? Soudain dans « La Non Epuration » apparaît, sans tapage et avec modestie, un chapitre pourtant considérable. Justement il traite de la trahison faite à Jean Moulin. Des pages passionnantes, haletantes, un peu sacrées. Le travail d’Annie Lacroix-Riz permet enfin de clouer la porte aux fantasmagories envahissantes : René Hardy, l’anticommuniste maladif, a bien vendu Moulin. Mais pourquoi, pour qui ? Pour le compte d’une phalange d’extrême-droite. Un groupe cagoulard, c’est-à-dire à ses industriels et ses banquiers, soucieux d’éviter à la France de demain les dangers d’un régime trop rouge. Celui que Moulin et les FTP auraient pu soutenir.

Vous l’avez compris, une historienne qui écrit la vérité sur tous nos Taittinger, nos Renault, nos Wendel et autre homo-copies doit être karcherisée. La voyez- vous parler de ses recherches dans des médias dont quelques-uns sont encore entre les mains de fils et de filles dont les parents ont eu de la chance entre 40 et 45 ?

Son travail me fait penser à celui de la chercheuse britannique Frances Stonor Saunders. Qui a publié une étude inoxydable et jubilatoire sur le rôle de la CIA comme machine à soutenir, guider, aider, financer des milliers d’artistes et intellectuels européens et américains, avant et après la Seconde guerre. Investissement fou dont le but était de contrer les dangers « de la création soviétique ». Traduit en France et publié par Denoël en 2004, ce livre, Qui mène la danse, est aujourd’hui introuvable. Si rare qu’il coûte plus de 600 euros, d’occasion sur Internet. Pour une fois permettez moi de vous donner un conseil qui sort de mon champ, celui d’un boursier : achetez « La Non Epuration ». Si la politique totalitaire, maintenant en marche, progresse un peu, le bouquin d’Annie Lacroix-Riz se vendra sous le manteau. Et vous le revendrez alors très cher.

Jacques-Marie BOURGET

La « Non Epuration » éditions Armand Colin.

 

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1 novembre 2019 5 01 /11 /novembre /2019 19:29

Faussaires

Longtemps, intellectuels et dirigeants occidentaux ont ironisé sur la manie des régimes soviétiques de réécrire l’histoire. Mais on ne les entend guère lorsque le Parlement européen révise celle de la seconde guerre mondiale. Le 19 septembre dernier, les eurodéputés ont adopté une résolution « sur l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe » qui place sur un pied d’égalité « les régimes communistes et nazi ». Utilisé à vingt-deux reprises, le concept de « régimes totalitaires » réunit dans un même opprobre l’URSS envahie et l’Allemagne envahisseuse, les vingt-six millions de morts soviétiques et leurs assassins, le général Gueorgui Joukov et les responsables des camps d’extermination. Le Parlement européen « se dit préoccupé par le fait que des symboles de régimes totalitaires continuent à être utilisés dans les espaces publics et à des fins commerciales ». Faut-il, pour le tranquilliser, rebaptiser la place de la Bataille-de-Stalingrad, à Paris, « place du Marché commun », ou, comme en Hongrie, tenter d’interdire une marque de bière dont l’étiquette porte une étoile rouge ?

La résolution ne s’en tient pas à ce révisionnisme rudimentaire. « La seconde guerre mondiale, y lit-on aussi, a été déclenchée comme conséquence immédiate du tristement célèbre pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939. » Habituellement, les historiens attribuent la responsabilité du conflit à l’expansionnisme belliqueux de l’Allemagne nazie (1). Brûlant d’y associer l’Union soviétique, la résolution du Parlement de Strasbourg oblitère à dessein un autre épisode, moralement tout aussi embarrassant, mais qui implique cette fois d’irréprochables démocraties européennes : les accords signés à Munich en septembre 1938, à l’issue desquels la France et le Royaume-Uni autorisent Adolf Hitler à envahir les Sudètes, une région de la Tchécoslovaquie.

Hasard du calendrier, l’historien de la seconde guerre mondiale Christopher Browning rendait compte au même moment de l’état le plus avancé de la recherche sur cet événement (2). Il montre à quel point les démocraties, par volonté d’apaiser Hitler, l’enhardirent, le renforcèrent, et provoquèrent la guerre. « En 1938, l’Allemagne n’avait ni la marge de supériorité nécessaire pour remporter une victoire rapide ni la capacité de mener une guerre longue. » Or la Tchécoslovaquie, bien équipée, était alliée à la France et à l’URSS. Son annexion sans combat représenta pour les nazis une double aubaine. « L’industrie militaire tchèque réquisitionnée produisit un tiers des nouveaux modèles III et IV de chars d’assaut, cruciaux dans la victoire allemande en Pologne puis en France. » La capitulation de Munich porta également un coup aux opposants allemands du Führer. « Un groupe de conspirateurs antihitlériens projetait de renverser le dictateur sitôt qu’il partirait en guerre contre la Tchécoslovaquie. L’abjecte reddition de Chamberlain [Arthur Neville Chamberlain, le premier ministre britannique] à Munich a dérobé le tapis sous leurs pieds et donné à Hitler la victoire sans effusion de sang qui consolida sa position. »

Mais foin de ces recherches, puisque, désormais, ce sont des parlementaires européens qui écrivent l’histoire.

Pierre Rimbert

(1Lire Gabriel Gorodetsky, « Les dessous du pacte germano-soviétique », Le Monde diplomatique, juillet 1997.

(2Christopher R. Browning, « Giving in to Hitler », The New York Review of Books, 26 septembre 2019. Lire aussi Gabriel Gorodetsky, « Un autre récit des accords de Munich », Le Monde diplomatique, octobre 2018.

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30 octobre 2019 3 30 /10 /octobre /2019 06:00

 

Extrême droite. Sept moments clés d’une dangereuse banalisation

Jeudi, 24 Octobre, 2019

Débat mis en scène sur l’immigration, polémique autour du voile, émission d’Éric Zemmour… Les dernières semaines ont été un condensé de la normalisation des thèses les plus rances à l’œuvre depuis près de quarante ans.

 

Elle vient de loin la banalisation de l’extrême droite, entre médiatisation poussée, emprunt direct à son programme ou campagne sur ses thèmes de prédilection : retour sur les étapes qui ont contribué à cristalliser la montée progressive du Rassemblement national.

1. Le coup de pouce de François Mitterrand

En 1983, Jean-Marie Le Pen, dont le parti n’a pas encore de gros succès électoral (il ne fera que 10 % aux européennes de 1984), adresse une lettre à François Mitterrand pour se plaindre de l’ostracisme dont son parti et lui-même sont victimes. Le chef de l’État s’en ouvre au patron de la chaîne publique Antenne 2. Le Pen est l’invité de l’Heure de vérité, le 13 février 1984, où sa repartie lui ouvre les studios pour longtemps, et il se félicite que « l’omerta (ait) été rompue ». Pas forcément une stratégie mitterrandienne poussée, mais au début des années 1980, rappelle l’historienne Valérie Igounet, Pierre Bérégovoy, secrétaire général de l’Élysée, émet ce commentaire révélateur : « On a tout intérêt à pousser le FN, il rend la droite inéligible. C’est la chance historique des socialistes. »

2. 1989, le foulard à Creil, une aubaine

Le 18 septembre 1989, trois adolescentes voilées cessent de fréquenter un collège de Creil (Oise), sur la demande du principal, Ernest Chénière. Il écrit qu’« une vingtaine de jeunes israélites ne viennent pas le samedi matin, ni le vendredi soir pendant l’hiver. Les professeurs ne peuvent plus l’accepter ». C’est le voile pourtant qui déchaînera seul les passions. L’Humanité du 6 octobre 1989 écrit la « volonté de mettre l’islam au ghetto, relents de racisme, démission éducative ». Lionel Jospin, ministre de l’Éducation, se défausse sur le Conseil d’État. Lequel consacre la liberté de conscience et conclura par l’impossibilité d’adopter une loi générale d’interdiction du voile à l’école. Le FN en profite pour réclamer un « référendum sur l’affaire du tchador ». Et ceux qui portent des croix ? « Ils la portent car ils sont chez eux », répond alors Jean-Marie Le Pen. Le débat est lancé pour longtemps.

3. Années 1990, le flirt poussé de la droite

Le retour de la droite aux affaires en 1986 et les scores du FN font qu’Alain Juppé, en 1990, à la tête du RPR, organise avec l’UDF des états généraux de l’immigration. « Nous n’acceptons ni la xénophobie ni la francophobie », clame Valéry Giscard d’Estaing à la tribune. Dans le texte de synthèse, il était question de fermeture des frontières, de suspension de l’immigration, de prestations sociales réservées aux Français et de l’incompatibilité de l’islam avec la République. En 1991, Chirac, lors d’un banquet du RPR, dénonce « le bruit et l’odeur » d’immigrés forcément polygames, jugeant que « c’est peut-être vrai qu’il n’y a pas plus d’étrangers qu’avant la guerre, mais ce n’est pas les mêmes et ça fait une différence ». L’homme qui avait instauré en 1976 le regroupement familial change de pied, et, selon Franz-Olivier Giesbert, juge que Le Pen père « répète certaines choses que nous pensons ».

4. Des régionales de la honte au choc de 2002

Le dimanche 15 mars 1998, le FN obtient 275 élus. Dans 12 régions, les conseillers FN sont indispensables à la droite pour élire un président issu de ses rangs. Le Front national propose un accord évacuant l’immigration ou la préférence nationale. La droite se déchire entre partisans d’un cordon sanitaire, tel Philippe Séguin, et d’autres, tel Didier Julia en Île-de-France, qui estiment que « l’on ne va pas perdre la région pour quelques voix ». Dans sept régions, le président de droite est élu avec les voix du FN. Trois démissionnent aussitôt (Franche-Comté, Centre, Haute-Normandie). Quatre autres s’accrochent ; Jacques Blanc (UDF) en Languedoc-Roussillon, Charles Millon (UDF) en Rhône-Alpes, Charles Baur (UDF) en Picardie et Jean-Pierre Soisson en Bourgogne. L’épisode contribue à augmenter la porosité électorale entre droite et FN, et permettre à celui qui, depuis la présidentielle de 1988, fait grosso modo 15 % des voix de passer en 2002 à 16,86 %. Suffisant, dans un contexte de division et de bilan contesté à gauche, pour se retrouver au second tour de la présidentielle, et percer une première fois ce plafond de verre.

5. Avec Sarkozy, l’emprunt direct des idées

Décomplexé sur l’argent, l’ancien président l’était aussi envers les idées du FN. Élu en 2007 en captant l’électorat frontiste, il crée un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale, et du « Développement solidaire » pour adoucir l’intitulé. Comme ministre de l’Intérieur auparavant, il élabore la loi du 24 juillet 2006 réformant accueil des étrangers et droit d’asile, instaurant légalement, selon le Gisti, « l’étranger jetable ». En 2010, le discours de Grenoble envisage la déchéance de nationalité. Sarkozy croit ainsi assurer sa réélection en 2012, il ne fait que… ramener la gauche à l’Élysée.

6. La déchéance d’Hollande laisse des traces

C’est à la suite du drame des attentats de novembre 2015 qu’au nom de « l’unité nationale », François Hollande et son premier ministre, Manuel Valls, reprennent des mesures tout droit sorties du programme du FN. La plus emblématique et décriée par une partie de la majorité : la déchéance de nationalité. Le matin de ces annonces, c’est le refrain du « choc des civilisations » qu’entonnait Manuel Valls : « Nous sommes attaqués parce que nous sommes la France, (…) c’est un combat de valeurs, c’est un combat de civilisations. » Dans la foulée, les régionales de décembre 2015 permettent au Front national de marquer de 9 à 23 points de plus qu’en 2010, au point d’imposer la disparition de la gauche de certains hémicycles. Le pouvoir ne change pas de cap pour autant : les prorogations de l’état d’urgence se multiplient jusqu’en 2017, banalisant un peu plus la restriction des libertés publiques, jusqu’à l’interdiction de manifestations.

7. Un duel avec le RN orchestré par le président

Le début du quinquennat avait été plutôt épargné. Mais à la rentrée, dans un contexte social qui s’annonce des plus tendu pour le gouvernement, les projecteurs sont à nouveau braqués sur la question de l’immigration, pourtant loin d’être la priorité des Français dans les sondages d’opinion. Emmanuel Macron organise cependant un débat dédié à l’Assemblée au cours duquel, il fait sienne l’une des marottes du Front national devenu Rassemblement national, tout en faisant mine de s’en distancier : s’il serait « ridicule » de supprimer l’aide médicale d’État, il faut néanmoins « l’évaluer » et corriger les « excès ». Mais c’est encore à la suite d’un attentat, celui de la préfecture de police de Paris, que les enchères s’envolent. « Société de la vigilance » et appel à « détecter les signaux faibles » de radicalisation, d’abord ; polémique sur la place du voile dans la société à l’initiative d’un ministre de la République, ensuite. Loin de toutes les revendications des gilets jaunes, Emmanuel Macron avait déjà invité le thème de l’immigration dans les conclusions de son grand débat national. Une façon de maintenir un contexte propice à la mise en scène de son duel avec le RN. Un clivage « progressiste » contre « nationaliste » qu’il entend rejouer à chaque occasion, pas inquiet à l’idée de se brûler à force de jouer avec la flamme.

Julia Hamlaoui et Lionel Venturini
Extrême-droite. Sept moments clés d'une dangereuse banalisation (L'Humanité, 24 octobre 2019, Lionel Venturini et Julia Hamlaoui)

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