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10 juillet 2019 3 10 /07 /juillet /2019 08:30
Frida Kahlo et Diego Rivera dans une manifestation du Syndicat des Travailleurs Techniques, peintres et sculpteurs le 1er mai 1929. Ce syndicat, véritable vecteur de la révolution muraliste, qui avait pour membre Rivera, Orozco, Siqueiros et Charlot, s'était doté d'un journal, "El Machete", au titre flanqué de la faucille et du marteau

Frida Kahlo et Diego Rivera dans une manifestation du Syndicat des Travailleurs Techniques, peintres et sculpteurs le 1er mai 1929. Ce syndicat, véritable vecteur de la révolution muraliste, qui avait pour membre Rivera, Orozco, Siqueiros et Charlot, s'était doté d'un journal, "El Machete", au titre flanqué de la faucille et du marteau

Frida Kahlo, portrait de la portraitiste

Frida Kahlo, portrait de la portraitiste

Tina Modotti et Frida Kahlo

Tina Modotti et Frida Kahlo

Frida et Diego Rivera, 1928

Frida et Diego Rivera, 1928

Frida et Diego Rivera (1950)

Frida et Diego Rivera (1950)

Frida sur son lit d'hôpital et de torture juste avant sa mort

Frida sur son lit d'hôpital et de torture juste avant sa mort

L'excellent et émouvant film "Frida" (2002) de Julie Taymor avec Salma Hayec a permis au grand public de redécouvrir la beauté torturée des oeuvres de Frida Kahlo et sa vie passionnée et douloureuse prise dans les tourmentes de l'amour, du handicap et de l'histoire.   

Récemment, une exposition au Grand Palais à Paris a permis de découvrir directement certaines des oeuvres les plus célèbres de l'artiste mexicaine, dans le contexte de la peinture de l'art du du début du XXe siècle au Mexique.

Frida Kahlo est née le 6 juillet 1907 à Coyocan, banlieue chic de Mexico. Elle est la fille d'un émigrant allemand, Karl Wilhem Kahlo, joallier puis photographe, et de Matilde Calderon Gonzalez, fille d'un général espagnol et d'une famille d'ascendance indienne.

Elle passe son enfance d'un contexte de guerre civile, avec la révolution de Maduro contre la dictature de Portifirio Diaz en novembre 1910, suivie de dix années d'affrontement d'une extrême violence avec la guerilla de Zapata et Pancho Villa. Son père, épileptique et taciturne, homme d'ordre et de routines, est cultivé, goûte particulièrement la philosophie de Schopenhauer, lit Nietzsche, Goethe, Schiller. Frida, à qui une attaque de poliomyélite à six ans laisse une jambe atrophiée, fait des études brillantes, parmi les premières filles admise à l'Ecole préparatoire nationale de Mexico, se destine à la médecine.

C'est la préférée de son père, qui la laisse grandir comme un "garçon manqué", apprendre le dessin et la peinture. La chute de la dictature de Diaz, qui provoque un appauvrissement de la famille, le père, photographe officiel des monuments historiques, se retrouvant privé d'une partie de ses commandes, et Frida a été obligée de faire tout un tas de petits métiers quand elle était adolescente: comptable dans une scierie, caissière dans une pharmacie, sténéodactylographe, apprentie graveuse. 

Le 17 septembre 1925, alors qu'elle se déplace en bus avec son petit ami Alejandro, elle est victime d'un terrible accident quand un tramway percute le bus et l'éventre, écrasant de nombreux passagers. Triple fracture à la colonne vertébrale, fracture des côtes; fracture de la clavicule, triple fracture du bassin, perforation du vagin, onze fractures à la jambe droite, Frida était promise à la mort mais se rétablit provisoirement grâce à la force de sa volonté de fer.

Pendant un mois, à l'hôpital, sa soeur aînée, la proscrite, celle qui s'est enfuie de chez elle à quinze ans avec la complicité de Frida, pour vivre avec son petit ami, veille sur elle. A l'hôpital, Frida lit Bergson, Proust, Zola, Jules Renard, des articles sur la révolution russe. Elle écrit à son amoureux Alejandro dès qu'elle est en état de tenir un crayon.    

Après la sortie de l'hôpital, le 17 octobre 1925, commence une longue période de convalescence pour cette jeune fille de 18 ans, d'immobilisation dans des corsets de plâtre successifs. Alejandro se fait distant, il finit par partir en Allemagne et ne reviendra au Mexique que fin 1927. 

Quand elle quitte son plâtre, Frida abandonne ses études, se rapproche du leader communiste estudiantin German de Campo, et d'un groupe d'artistes bohème où l'on trouve  la belle comédienne et photographe Tina Modotti, le jeune et romantique révolutionnaire cubain Julio Antonio Mella, adversaire du dictateur Machado et premier secrétaire du parti communiste cubain, qui sera assassiné au bras de Tina Modotti dans une rue de Mexico. Frida s'inscrit au Parti communiste mexicain (PCM) et Tina lui fait cadeau d'une broche en émail, faucille et marteau, qu'elle épingle elle-même sur son corsage noir.

La biographe de Frida Kahlo, Christina Burrus, raconte que c'est "chez Tina, modèle du muraliste, pour la déesse de la Fertilité dans les fresques du "Chant à la terre et à ceux qui la travaillent et qui la libèrent" de l'ancienne chapelle de Chapingo qu'elle rencontre Diego Rivera, plus de quarante ans; plus d'un mètre quatre-vingts, cent cinquante kilos, l'un des Tres grandes, celui qui avec José Clémente Orozco et David Alfari Siqueiros s'est vu confier par José Vasconcelos, le ministre de l'Education publique, la mission d'instruire et d'élever le peuple mexicain - analphabète à 80% - en lui racontant son histoire sur les murs des édifices publics".      

Diego a déjà connu plusieurs femmes - Maria Gutierrez Blanchard, rencontrée en Espagne, la Russe Angelina Beloff, rencontrée à Paris, Marevna Vorbev-Stebelska, et la sensuelle Lupe Marin, devenue son épouse dont il a deux enfants - mais il tombe sous le charme de Frida, et se fiance avec elle, malgré les réticences du père de Frida. "L'union d'un éléphant et d'une colombe", commente, amère, la famille de Frida, dont le père seul est présent au mariage, le 21 août 1929.

Frida, par solidarité avec Diego, démissionne alors du Parti Communiste Mexicain, qui a exclu son mari du Comité Central, après un voyage en Union Soviétique décevant pour Diego Rivera. Bientôt, elle attend un bébé mais avorte, pour des raisons médicales.

En novembre 1930, Frida et Diego partent pour San Francisco, recommandé par de riches collectionneurs mexicains qui permettent aux autorités américaines de surmonter leur méfiance et leur répulsion pour ce communiste qu'est Diego Rivera. Le couple revient au Mexique en juin 1931, Diego étant chargé de décorer l'escalier monumental du Palais National.  En novembre 1931, les époux regagnent les Etats-Unis, pour que Diego y travaille au Moma de New-York et à Détroit. Frida s'ennuie à New-York, dans l'ombre de la gloire de Diego, elle est indignée par les inégalités sociales, la grande pauvreté crée par la Dépression, par les hôtels où les Juifs sont interdits de séjour. 

En juillet 1932, Frida perd son deuxième enfant aux Etats-Unis, à cause des complication dues à son accident. Elle commence à se mettre à la peinture à cette époque, dépeignant avec beaucoup de crudité, et un sens du symbolisme, la cruauté de la vie et la souffrance. 

 

 

      

Fresque de Diego Rivera au Palais National de Mexico

Fresque de Diego Rivera au Palais National de Mexico

Frida et l'avortement (1932)

Frida et l'avortement (1932)

Frida Kahlo - Auto-portrait à la frontière du Mexique (1932)

Frida Kahlo - Auto-portrait à la frontière du Mexique (1932)

Frida Kahlo photographiée par son père en 1932 après la mort de sa mère, Mathilde Calderon

Frida Kahlo photographiée par son père en 1932 après la mort de sa mère, Mathilde Calderon

Fresques de Rivera au Rockefeller Center de New-Yor: "L'Homme à la croisée des chemins envisageant avec espérance et élévation le choix d'un avenir meilleur" (1933)

Fresques de Rivera au Rockefeller Center de New-Yor: "L'Homme à la croisée des chemins envisageant avec espérance et élévation le choix d'un avenir meilleur" (1933)

La mère de Frida, Mathilde, meurt en septembre 1932 d'un cancer du sein. Son enfant, puis sa mère, cela fait beaucoup pour Frida, qui rejoint Diego à Détroit. Diego est bientôt obligé de quitter les Etats-Unis car les thématiques communistes et marxistes de ses peintures murales au Rockefeller Center, à Manhattan, sont victimes d'une violente campagne de presse. Diego Rivera refuse de remplacer la tête de Lénine comme Rockefeller l'invite à le faire. Les fresques sont détruites quelques mois plus tard.

Frida reprend de la vigueur pour mobiliser et défendre la liberté de l'art. Son argent dépensé, en décembre 1933, grillé pour les grosses commandes officielles ou privées aux Etats-Unis, Diego Rivera consent enfin à revenir au Mexique. La maison design des Ribera devient selon les mots de Christina Burrus, "la Mecque de l'intelligentsia internationale: écrivains, peintres, photographes, musiciens, comédiens et militants s'y croisent dans une atmosphère bohème". Frida souffre des infidélités de Diego. 

Elle est victime d'un nouvel avortement contraint, au troisième mois de grossesse. Son pied la fait souffrir atrocement. "Diego, écrit Christina Burrus, est furieux d'être rentré au Mexique et se venge de son humiliation new-yorkaise au deuxième étage du palais des Beaux-Arts en faisant figurer John D. Rockefeller au milieu des prostituées, dans une scène de débauche où une hélice géante agite les germes de la syphilis". Il couche avec la soeur de Frida, qui ne le supporte pas, va prendre un appartement seule au début de 1935 et peint des tableaux atroces où la souffrance se lit à coeur ouvert.       

Mais Frida et Diego reprennent bientôt leur vie commune mouvementée et déchirée par les disputes et les infidélités, se mobilisent pour le camp républicain au début de la guerre d'Espagne, aidant à collecter des fonds. En 1937, ils accueillent de la maison de famille de Frida, la Casa Azul, Léon Trotski, impitoyablement pourchassé ainsi que sa famille par Staline et ses agents, et Natalia Sedova, tous les deux chassés de Norvège.  Trotski ne parlant pas un mot d'espagnol à son arrivée, c'est Frida qui lui sert de guide et d'interprète au Mexique. Ils communiquent en anglais et ont une liaison amoureuse de quelques mois, même si Frida, régulièrement trompée, continue à aimer Diego, qui est paradoxalement très jaloux lui-même. 

André Breton et sa femme Jacqueline rejoignent bientôt eux aussi Frida et Diego, Breton et Trotski écrivant ensemble le manifeste "Pour un art révolutionnaire et indépendant". Le galeriste américain Nicolas Levy propose une exposition à Frida dans sa galerie new-yorkaise, sa première exposition personnelle. Breton écrit au sujet des oeuvres de Frida: "L'art de Frida Kahlo est comme un ruban bigarré noué autour d'une bombe". 

Loin de Diego, Frida couche avec Julien Levy, puis avec le photographe Nickolas Murray qui l'a aidé à monter son exposition à New-York, qui s'avère une franche réussite: la moitié des tableaux vendus, une critique enthousiaste. En janvier 1939, Frida gagne la France à l'invitation des surréalistes et anciens dadas pour y faire connaître son art, est hébergée chez les Breton, 32, rue Fontaine, dans le IXe arrondissement de Paris. Elle écrit à Nickolas Muray resté à New-York, avec une belle emphase ordurière : "Jusqu'à mon arrivée, les peintures étaient à la douane, parce que ce fils de pute de Breton n'avait pas pris la peine de les sortir. (...). La galerie n'était absolument pas prête pour l'exposition (...). J'ai dû attendre des jours entiers comme une imbécile jusqu'à ce que je fasse connaissance de Marcel Duchamp (peintre merveilleux) qui est le seul à avoir les pieds sur terre dans cette bande de cinglés de dingos de fils de putes de surréalistes".  Elle est exposée par le marchand de Dali avec d'autres tableaux et objets évoquant le Mexique et ne se sent pas reconnue à sa juste valeur. Elle rencontre Paul Eluard, Max Ernst, qui la fascine, et qu'elle juge glacial. "Yves Tanguy et Juan Miro sont enthousiastes, Kandinsky est touché aux larmes par son oeuvre, Picasso lui offre une paire de petites mains montées en boucles d'oreilles, en symbole d'amitié", raconte Christina Burrus.

En mars 1939, elle quitte Le Havre pour New-York où elle découvre que son amant Nickolas Muray s'est trouvé un autre amour. Quand elle revient au Mexique, c'est pour retrouver sa soeur dans la vie de Diego. Trotski a quitté la Casa Azul, en désaccord avec Diego Rivera, qui a quitté la IVe Internationale. En octobre 1939, Frida Kahlo  et Diego Rivera divorcent par consentement mutuel. Frida se sent seule, est victime d'une dépression, se met à boire. Ses oeuvres du moment sont tourmentés, hantées par la mort, le suicide.

Trotski échappe à une première tentative d'assassinat en mai 1940 avant d'être tué à coups de piolet par Ramon Mercader, agent de Staline, que Frida a connu à Paris. Elle est arrêtée, soupçonnée par les autorités mexicaines, et subit un long interrogatoire.

Puis elle rejoint Diego à San Francisco et se remarie avec lui un an après leur divorce, ayant retrouvé un certain équilibre s'accommodant des infidélités réciproques. Ils s'installent à nouveau à la Casa Azul même si Diego conserve son atelier-garçonnière.    

Le père de Frida, devenu misanthrope et encore plus taciturne après la mort de sa femme, meur en avril 1941. Frida est très affectée. Diego, même s'il a quitté la IVe Internationale, est à la fois inquiet après l'invasion de l'URSS et la cible des attaques des communistes mexicains du PCM. En 1943, Frida est nommée professeur de l'Ecole de peinture et de sculpture du ministère de l'Education mexicain. Elle travaille au côté de l'artiste Benjamin Perret.

En 1944, les séquelles de son accident se font encore sentir, plus cruellement que jamais. Elles ne peut plus se tenir ni assise, ni debout, elle est obligée de porter un corser d'acier et de rester immobile alitée pendant des mois. Elle supporte la douleur grâce à la morphine mais en devient accroc. Ses peintures se font de plus en plus obsessionnelles et douloureuses. Les drogues la plongent dans un état second propice aux cauchemars.

En 1948, elle est admise à nouveau au Parti Communiste, et y plaide contre l'arme atomique. Sa ferveur communiste va croissant à mesure qu'elle s'enfance de les souffrances et les infirmités de son hospitalisation. Une dernière fois, le 2 juillet 1954, elle prend part avec Diego à une manifestation communiste pour protester contre la destitution du président du Guatemala, Jacobo Arbenz. Ce sera la dernière sortie officielle du couple Rivera - Kahlo en tête des manifestants, et Frida, en mater dolorosa, sur son fauteuil roulant.  

Frida meurt à 47 ans à la Casa Azul le 13 juillet 1954, après avoir offert une bague la veille à Diego pour leurs 25 ans de mariage. On dit que dans son chagrin Diego Rivera, au sortir du corps du crématorium, s'empara d'une poignée de centres de Frida Kahlo et l'avala.  

 

A lire:

Frida Kahlo, "Je peins ma réalité" , Christina Burrus (Découvertes Gallimard) 

Autres articles d'Ismaël Dupont: 

Tina Modotti (1896-1954): photographe et agent communiste cosmopolite au destin extraordinaire

Mexique enchanté, Mexique maudit, Mexique de l'art et de la culture révolutionnaires: une exposition magnifique au Grand Palais à Paris sur les artistes du Mexique entre 1900 et 1950

 

 

"Auto-portrait aux cheveux coupés" (1940): tableau symbolique que peint Frida après son divorce avec Diego

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Leon Trotski et Frida Kahlo

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Frida Kahlo et la statue olmèque (1939) - photographiée par Nickolas Muray

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Frida Kahlo - autoportrait (1940)

Frida Kahlo - autoportrait (1940)

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9 juillet 2019 2 09 /07 /juillet /2019 08:23
Tina Modotti

Tina Modotti

COMMUNIST'ART: Tina Modotti (1896-1942): photographe et agent communiste cosmopolite au destin extraordinaire
Tina Modotti photographiée nue sur la plage - par Edward Weston

Tina Modotti photographiée nue sur la plage - par Edward Weston

Sombrero mexicain avec marteau et faucille - Tina Modotti (1927)

Sombrero mexicain avec marteau et faucille - Tina Modotti (1927)

Bandelier, corn, guitar (1927) - Tina Modotti

Bandelier, corn, guitar (1927) - Tina Modotti

Tina Modotti - Mujer con Bandera (1928)

Tina Modotti - Mujer con Bandera (1928)

Tina Modotti -  Calla Lily (1925)

Tina Modotti - Calla Lily (1925)

1926

1926

Frida Kahlo fumant, par Tina Modotti

Frida Kahlo fumant, par Tina Modotti

"Aujourd'hui reconnue comme une photographe capitale de l'art d'avant-guerre, Tina Modotti passa sa vie à la pointe des mouvements les plus avancés en art et en politique dans la première moitié du XXe siècle. Femme profondément moderne, fumant la pipe et parmi l'une des premières à porter des salopettes en jean, Modotti se moquait des conventions, dans ses relations personnelles ou professionnelles", ainsi s'ouvre la monographie consacrée à Tina Modotti, photographe, par Margaret Hooks (édition Könemann).

Tina Modotti, fut une femme libre, une sacrée beauté, une artiste et une militante au destin extraordinaire.

Elle est née à Udine, dans le Nord de l'Italie, en 1896.

Margaret Hooks rapporte que  "son père, Giuseppe Modotti, la promenait sur ses épaules le 1er mai, pour aller entendre les chants et discours politiques de ses camarades ouvriers. Quelques années plus tard, cherchant à améliorer ses conditions de vie et celles de sa famille, il émigra en Amérique. Son départ plongea la famille dans une pauvreté que Tina ne devait jamais oublier. A 14 ans à peine, elle devint la seule pourvoyeuse de revenus de la famille, travaillant de longues et pénibles heures dans une usine de soie locale. 

Quelques temps après, comme sa situation s'améliorait, Giuseppe fit venir sa femme et ses enfants à San Francisco".

Tina débarque à San Francisco en 1913. Elle trouve rapidement un emploi comme couturière dans le prestigieux magasin I. Magnin. Mais ses employeurs remarquent vite sa beauté romanesque et elle est bientôt employée comme mannequin présentant les dernières collections du magasin.

Elle se fait remarquer par le peintre Roubaix de Abrie Richey qui décide de l'épouser. Un an plus tard, elle abandonne sa carrière de mannequin pour jouer dans le théâtre italien local, participant à des opérettes de qualité médiocre. Malgré tout, son talent d'actrice la fait remarquer par un chasseur de talents de l'industrie hollywoodienne du film muet en pleine évolution. 

Tina Modotti arrive ainsi à Los Angeles fin 1918 et obtint les rôles principaux de deux longs métrages mélodramatiques: "The Tiger's Coat" et "I Can Explain". 

 A Los Angeles, Modotti fréquente le milieu des artistes, des anarchistes, des jeunes hommes qui ont échappé à leurs obligations militaires pendant la première guerre mondiale, tous fascinés par l'art moderne et l'amour libre, le mysticisme oriental et la révolution mexicaine.

C'est grâce à ce nouveau groupe d'amis que Modotti rencontre le célèbre photographe américain Edward Weston, alors marié et père de quatre garçons. La liaison entretenue par Modotti et Weston conduit Robo, le mari de Modotti, à se retirer temporairement au Mexique où il mourut subitement et tragiquement de la variole, deux jours après que Modotti l'ait rejoint. Elle resta à Mexico pour superviser une exposition des travaux de Robo, de Weston, et d'autres photographes américains, mais son séjour fut brutalement interrompu par la nouvelle de la maladie, puis de la mort de son père.   

"Cette double perte, commente Margaret Hooks, et la relation qui s'intensifiait entre elle et Waston suscitèrent une nouvelle prise de conscience chez Modotti. Elle ne pouvait plus se satisfaire des rôles stéréotypés que lui offrait Hollywood, ni de son rôle de modèle devant les objectifs de Weston". Elle commença à travailler à la photographie avec Weston et son ami Hagemayer. Son oncle Pietro Modotti était déjà photographe à Udine.

En juillet 1923, Modotti retourna au Mexique, cette fois avec Weston, son fils Chandler et un accord aux termes duquel Weston lui apprendrait la photographie en échange de son aide au studio. Le Mexique post-révolutionnaire était en pleine effervescence sociale et culturelle et leurs maisons de Mexico devinrent des lieux de réunions célèbres où se retrouvaient écrivains, artistes radicaux tels que Diego Rivero, Anita Brenner ou Jean Charlot. Le samedi soir, des fêtes tumultueuses étaient l'occasion de se travestir, de fomenter des révolutions et d'échanger des idées sur l'art.

Instruite par Weston, Tina Modotti explora les possibilités d'un art photographique avant-gardiste et volontiers formaliste. 

Mais plus son séjour à Mexico se prolongeait, plus elle éprouvait la nécessité de s'engager socialement dans son art, pour représenter le peuple en prise avec la réforme agraire et les injustices sociales.

Au coeur de la révolution culturelle mexicaine se trouvaient les fresquistes monumentaux toujours en concurrence pour trouver un espace mural apte à recevoir leurs somptueuses et immenses peintures. Son amitié avec ces peintres, en particulier avec Diego Rivera pour qui elle posa à de nombreuses reprises, fit de Modotti la photographe la plus recherchée pour ce type de travaux. Elle fut influencée par les idées communistes de ces peintres muralistes.

La rupture avec Weston eut lieu en novembre 1926. Après le départ de Weston, Modotti entra dans sa période la plus productive en tant que photographe. La demeure de Modotti était devenue un foyer d'activité pour les exilés d'Amérique Latine dont elle soutenait activement les luttes de libérations nationales. C'était aussi un lieu de rendez-vous pour des artistes mexicains comme Rufino Tamayo, le photographe Manuel Alvarez Bravo et la jeune Frida Kahlo. En 1928, elle partagea pendant plusieurs mois la vie d'un jeune révolutionnaire cubain en exil, Julio Antonio Mella, qui fut abattu devant elle par des opposants politiques dans une sombre rue de Mexico.

En dépit du caractère clairement politique de cet assassinat, le gouvernement mexicain se servit du procès contre les communistes, essayant de démontrer leur supposée immoralité en impliquant Modotti dans un "crime passionnel". "L'enquête qui s'ensuivit, raconte Margaret Hooks, prit la tournure d'une véritable inquisition sur la vie sexuelle de Tina Modotti. Sa maison fut retournée par la police et les études de nus que Weston avait fait d'elle saisies comme preuve de son immoralité, ce qui causa un tort irréparable à sa réputation et à sa carrière".

Modotti finit par être acquittée, mais l'assassinat de Mella et l'épreuve du procès provoquèrent chez elle une violente réaction qui trouva à s'exprimer dans l'engagement social. Elle s'engagea à fond dans le photojournalisme dans le journal communiste mexicain  de Mella, El Machete?   

Au début 1930, un attentat dirigé contre le président du Mexique et une vague de répression consécutive sur les membres du PCM eurent pour conséquence l'arrestation de Modotti. Elle retrouva Vittorio Vidali, agent soviétique, italien comme elle, qu'elle avait rencontré à Mexico en 1927 et tous deux gagnèrent l'Europe. Vidali tenta de convaincre Modotti de la suivre à Moscou mais elle souhaitait s'installer à Berlin. Là, elle fut en contact avec le Bauhaus. Déçue par l'Allemagne, elle rejoignit Vidali à Moscou six mois plus tard. Et de là, décida de se consacrer entièrement à la lutte pour le communisme et contre le fascisme en travaillant pour le Secours Rouge International. Utilisant plusieurs identités différentes, elle pénétra dans des pays sous régimes fascistes pour y assister les familles des prisonniers politiques. En 1936, Modotti et Vidali étaient en Espagne dès le début de la guerre civile, participant à la défense de Madrid sous les noms de "Commandante Carlos" et de "Maria". Tina Modotti joua alors un rôle important dans l'organisation de l'aide internationale à la cause républicaine.

Après la défaite des républicains en 1939, elle rentra à contrecoeur au Mexique sous une identité d'emprunt - Dr. Carmen Sanchez - elle évita les amis des amis des années 20, préférant la compagnie des réfugiés politiques en provenance de pays sous contrôle fasciste.

Vers la fin de 1941, elle reprit peu à peu contact avec certains de ses anciens amis, comme le fresquiste Clemente Orozco. Le 6 janvier 1942, rentrant d'un dîner chez un ami, l'architecte du Bauhaus Hannes Meyer, elle mourut de ce qu'on présuma être une crise cardiaque sur le siège arrière d'un taxi de Mexico.        

  

Dans "Le livre de Nella", publié en 2019 chez Skol Vreizh, l'histoire de sa mère et de sa famille italienne communiste, Bérénice Manac'h raconte la rencontre de son oncle maternel Angelo avec Tina Modotti en 1936 à Moscou:
 
"Angelo, qui a un peu plus de 16 ans, travaille d'abord pendant quelques mois au service de presse et de propagande du MOPR où il fait la connaissance de la grande artiste frioulane Tina Modotti. Celle-ci a définitivement abandonné la photographie pour se consacrer à son activité de révolutionnaire. Ils dînent ou déjeunent plusieurs fois ensemble au restaurant de l'hôtel Lux ou ailleurs, parfois en compagnie de son compagnon, le révolutionnaire Vittorio Vidali, le futur commandant Carlos Contreras de la guerre d'Espagne. Angelo traduit en français et dactylographie avec deux doigts des textes pour eux. Il est chargé des statistiques sur les brutalités policières envers les ouvriers dans les pays capitalistes. Il parlera de Tina comme d'une femme "un peu spéciale", fascinante, donnant envie de parler de choses sérieuses, que tout le monde aimait bien. Dans notre famille, on racontait qu'Angelo avait dû être un peu amoureux d'elle, qui était de 20 ans son aînée.... Tina est souvent absente de Moscou pour de mystérieuses missions à l'étranger. Un jour, comme Angelo lui rend visite dans la chambre qu'elle partage avec Vidali à l'hôtel Soyouznaïa de la rue Tverskaïa, elle lui fait admirer le magnifique appareil Leica qu'elle vient d'acheter à Berlin. Le garçon s'émerveille devant le premier 24 x 36 qu'il ait jamais vu, avec posemètre intégré. Tina lui tend l'appareil et lui demande de la photographier avec son compagnon. Quelques jours plus tard, elle lui confie le Leica pour une durée indéterminée. Angelo le gardera pendant plus de trois ans. C'est à lui que l'on doit les très rares clichés que l'on connaisse de Tina Modotti à l'époque de son séjour à Moscou, qui sont sans doute les dernières photos d'elle qui existent. Tina ne lui redemandera l'appareil qu'en 1936 lorsqu'elle quittera l'URSS pour s'engager dans les Brigades Internationales avec Vidali, devenant alors la "camarade Maria". Mais, comme le dira poétiquement Pablo Neruda dans ses mémoires, "elle avait jeté son appareil photographique dans la Moskova et s'était juré à elle-même de consacrer sa vie aux tâches les plus humbles du parti communiste". (Le livre de Nella, Bérénice Manac'h, Skol Vreizh, 2019, 22€, , p.47-48)

  Lire aussi dans la rubrique "Communist'Art" du Chiffon Rouge:

Communist'Art: Charlotte Delbo

COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)

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Communist'Art: Soy Cuba - Un film de Michail Kalatozov, une émotion visuelle incroyable qui laisse enchantés et déconcertés - la chronique cinéma d'Andréa Lauro

 

Tina Modotti dans le film muet "The Tiger's Coat" (1920)

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Tina Modotti et Edward Winston

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Tina Modotti portrait d'Edward Weston (1924)

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Modotti par Edward Weston

Modotti par Edward Weston

Tina Modotti Edward Weston (1924)

Tina Modotti Edward Weston (1924)

Tina Modotti et Frida Kahlo

Tina Modotti et Frida Kahlo

Enfant mexicain, Tina Modotti

Enfant mexicain, Tina Modotti

Tina Modotti, femme de Tehantepec (1929)

Tina Modotti, femme de Tehantepec (1929)

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3 juillet 2019 3 03 /07 /juillet /2019 05:50
Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Caro Berardan

Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Caro Berardan

Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Caro Berardan

Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Caro Berardan

Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Caro Berardan

Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Caro Berardan

Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Caro Berardan

Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Caro Berardan

Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Ismaël Dupont

Mardi de l'éducation populaire - 1er juillet 2019 - Bérénice Manac'h - photo Ismaël Dupont

Mardi de l'éducation populaire avec Bérénice Manach, 1er juillet 2019 au local du PCF Morlaix: voyage dans l'Italie fasciste, la France des immigrés italiens des années 30, l'URSS du stalinisme, et la plus belle histoire et triste d'amour entre Nella, 16 ans et demi, et Emilio, le beau communiste italien déporté par Staline et exécuté en 1938, quand Nella rejoint Emilio à Pinega, où il est déporté au niveau du cercle polaire, pour des mois de vie d'amour et d'eau chaude, sans quasiment rien à manger, avant qu'Emilio soit déporté en Sibérie et que Nella ne rentre en Italie, à Turin, pour en France où elle commence à vivre avec l'ami d'Emilio, Etienne Manac'h, ancien militant et agent communiste, professeur de philosophie, futur diplomate, qui la fait venir à Istanbul où il travaille au lycée de Galatasaray tout en étant missionné par la France Libre. 

Un moment riche et poignant!

Bérénice Manach a dédicacé ensuite "Le livre de Nella" (publié chez skol vreizh) l''histoire belle, triste, passionnée de sa mère, de son premier amour, communiste italien victime du stalinisme, et de son combat pour la vérité. Elle nous a présenté des photos et des documents de l'URSS ou des partis communistes italiens, suisses et français des années d'une valeur extraordinaire.

 

"Le livre de Nella - Des vies d'exil" (Skol Vreizh, 2019, 22€)

Nella, la mère de Bérénice, est la fille de Teresa et Constante, ouvriers du Frioul en Italie du Nord contraints à se refugier en Europe car Constante Masutti, cadre du parti communiste, a tué un dirigeant du milice fasciste en 1921 dans un réflexe de légitime défense.  La famille va émigrer en Suisse, puis en France, avant de partir vivre en URSS où Nella passe une grande partie de sa jeunesse et de son adolescence, et tombe amoureuse d'Emilio, un autre italien communiste de la région de Turin, réfugié en URSS, mais qui, trop indépendant, sera bientôt victime de la répression stalinienne, déporté puis liquidé par le NKVD en 1938. Nella vivra plusieurs mois de déportation avec Emilio. Pendant la guerre, Nella s'unit à un ami d'Emilio, Etienne, un breton de Plouigneau émigré à Paris dans sa jeunesse, ancien militant communiste, passé à la France Libre au début de la guerre, profitant de son poste de professeur de philosophie à Istanbul. Ensemble, ils vont avoir à gérer le tempérament d'Etienne, Don Juan égocentrique, et le souvenir d'Emilio et une vie de diplomates en Europe de l'est. A la fin de sa vie, Nella, qui s'est éloignée d'Etienne, va faire la vérité sur la fin de vie d'Emilio, victime de la terreur stalinienne comme bien d'autres communistes italiens réfugiés en URSS.   

" Ce livre n'est ni un manuel d'Histoire ni un roman. Il tient pourtant de l'un et de l'autre. Il raconte l'histoire d'une famille ouvrière d'origine italienne écartelée entre plusieurs pays et plusieurs langues. C'est une histoire d'exils, de départs, de retours, qui se mêle plus ou moins étroitement à bien des drames que l'Europe a vécus au cours du 20e siècle. Les gens simples ont rarement été là pour dire ce qu'ils ont vécu. Ce récite retrace la vie de ces témoins et leur donne la parole, de l'Italie fasciste à l'immigration clandestine en région parisienne, de l'expatriation à Moscou sous la terreur stalinienne au retour en France.."

A la découverte des destins extraordinaires de Nella, Emilio, Costante, Etienne, marqués par le communisme et les tragédies du XXe siècle - photos de la conférence de Bérénice Manac'h pour les Mardis de l'éducation populaire le 1er juillet 2019

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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 10:56
L'Humanité et la guerre d'Algérie, un premier article censuré de l'ancien déporté Robert Lambotte, août 1955 - par Rosa Moussaoui

Pendant la guerre d’Algérie, le quotidien français l’Humanité fut saisi à 27 reprises et fit l’objet de 150 poursuites, dont 49 pour « provocation de militaires à la désobéissance », 24 pour « diffamation envers l’armée », 14 pour « atteinte à la sécurité de l’Etat ». 313 procès lui furent intentés, il dut s’acquitter, au total, de 53 milliards de francs d’amende.
Voilà le premier article censuré, signé du journaliste et résistant Robert Lambotte, rescapé d’Auschwitz. Il fut expulsé d’Algérie après la publication de ce reportage.

24 Août 1955

En ALGERIE, les hameaux rasés par l’artillerie étaient encore habités.

(De notre envoyé spécial Robert LAMBOTTE.)

CONSTANTINE, 23 août (par téléphone). J’ai vu aujourd’hui comment étaient exécutés les ordres du gouvernement et de son gouverneur général. On annonçait hier que des mechtas algériennes « soupçonnées d’avoir aidé les groupes armés » seraient détruites. Un communiqué officiel annonçait que la destruction des villages avait commencé lundi matin. Le gouverneur général faisait préciser que les femmes et les enfants avaient été évacués. C’était déjà atroce. Cela voulait dire que tous les hommes des villages avaient été systématiquement achevés dans les gourbis en flamme. Mais même cela est en dessous de la réalité. Ce ne sont pas seulement les hommes qui ont été tués à bout portant, mais aussi les femmes, les enfants, les bébés.

J’étais ce matin à Philippeville. Tous les magasins sont fermés, les fusils-mitrailleurs sont braqués à chaque carrefour. Des groupes algériens armés se trouvaient encore nombreux dans la ville même. D’autres se tiennent dans le djebel voisin.

Affreusement déchiquetée, une famille…

Je suis monté à quelques kilomètres de la ville, dans les collines où se trouvent les mechtas algériennes. À peine avions-nous commencé de monter qu’une odeur à faire vomir nous a saisis. De partout, le vent amenait l’odeur des cadavres en décomposition. Un village, une centaine de gourbis s’étalaient à flanc de coteau jusqu’au fond du ravin. Toutes les paillotes de chaume avaient été brûlées.

Ne restaient debout que quelques murs de terre, partout un bouleversement général. Des ustensiles de cuisine, des vêtements jonchent le sol. Nous avions vu cela du haut de la route. Nous avions vu aussi autre chose : en plein soleil, des taches noires qu’on ne pouvait identifier. C’était une famille entière, le père, la mère, deux enfants, allongés sur la même ligne, tombés à la renverse, affreusement déchiquetés par les balles. À quelques mètres de là, une femme, encore à demi vêtue, un homme face contre terre et, entre les deux cadavres, celui d’une fillette d’une douzaine d’années. Elle est tombée sur un genou, en pleine course. Elle est presque nue, ses vêtements ont brûlé sur elle, entamant la chair.

Maintenant, au fur et à mesure que les regards se portent sur les ruines, ils rencontrent des hommes, des femmes, des enfants, figés dans d’atroces positions. En tas. Isolés. Les ruelles sont pleines de cadavres. Combien sont-ils ? On ne peut faire un décompte exact. C’est un village algérien parmi tant d’autres.Sans doute même n’est-il pas sur la liste « officielle ».

Quelques animaux sont restés parmi les ruines. Deux ânes broutent les clôtures, des poules picorent auprès des cadavres. Un chat, immobile en plein soleil, semble veiller sur son maître.

Dans le ciel, des charognards au vol lourd tournoient sans discontinuer. Nous les avons dérangés.

Cette mechta se trouve à quatre kilomètres de Philippeville, près des carrières romaines.

Un autre village

Nous redescendons vers Philippeville. Sur la gauche, en bordure de la route, un autre petit village a été entièrement anéanti. Là encore, les cadavres mêlés jonchent le sol. Un homme a roulé dans le fossé, en boule, atteint par une rafale.Et partout, cette odeur qui s’imprègne aux vêtements. J’ai fait près de cent kilomètres sur la route avant d’écrire ces lignes ; je sens encore l’odeur de la mechta détruite et des victimes abandonnées en plein soleil.

La route de retour, sur Constantine, offre à chaque virage des visions d’horreur. Des corps sont abandonnés le long des fossés. Quand la mort n’est pas visible, elle est suggérée. Avant d’entrer à Gastonville, à droite, dans l’herbe, une dizaines de chéchias rouges ont été abandonnées, un turban déroulé trace sur la route un long ruban blanc. Ailleurs une cravate, un chapeau. À Guelma, on comptait une centaine de cadavres algériens.

J’ai entendu, à Philippeville, des phrases impensables. J’ai entendu à quatre reprises demander à des soldats, à des policiers : «Où se trouve l’endroit où l’on tue les Algériens ?» Pas une fois cette question n’est restée sans réponse. Chaque fois, le soldat ou le policier a désigné l’endroit : à quatre kilomètres environ de Philippeville.

Il n’y a pas besoin de chercher longtemps pour être renseigné. Ce n’est pas un secret. Tout le monde en parle. On exécute froidement tous les Algériens qu’on peut arrêter. On pouvait se demander, il y a 48 heures, si les victimes pouvaient se chiffrer par centaines ; aujourd’hui, c’est par milliers qu’il faut compter.

Sur 80 kilomètres des villages déserts

Dans toute cette région du Constantinois se déroule un massacre raciste, renouvellement des événements de 1945 qui firent 45 000 morts. Tout au long des 80 kilomètres qui séparent Philippeville de Constantine, je n’ai traversé que des villages déserts. Les Européens sont partis vers Alger. Les familles algériennes qui n’ont pas été massacrées se sont enfuies dans la montagne. Partout, dans les campagnes, rôdent les charognards, ces oiseaux de mort ; on les voit qui plongent et se posent là où sont passés les commandos des forces de répression.

Il faut qu’en France on sache ce qui se passe ici. Il faut au plus vite arrêter ces massacres qui s’accentuent d’heure en heure. Déjà pour demain d’autres expéditions sont prévues, d’autres villages algériens seront détruits avec les hommes, les femmes, les enfants. J’ai assisté tout à l’heure, à Philippeville, aux obsèques des trente-cinq Européens tués au cours des derniers événements. Devant les cercueils de ceux qui ont été aussi les victimes d’une politique criminelle qui met l’Algérie à feu et à sang, les colonialistes ont manifesté leur volonté d’une répression encore plus féroce. Ils veulent l’état de siège ; ils ont des armes, ils en veulent davantage encore pour monter dans les quartiers algériens et tuer toute la population. Ils ont pris à partie le préfet de Constantine qui applique cependant toutes les directives du gouvernement. On sait aujourd’hui le résultat de ces ordres scrupuleusement appliqués : des milliers de morts.

Il ne faut pas laisser faire cela. Mais il faut faire vite. Aujourd’hui, d’autres villages algériens vont être brûlés.

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 17:13
Communist'Art: Charlotte Delbo
Communist'Art: Charlotte Delbo

Lire Charlotte Delbo est une expérience qui ne vous laisse pas indemne.

Une écriture poétique au scalpel, sans sentimentalisme, économe, précise, violente, lucide, désenchantée, froide, intérieure et charnelle à la fois. Un concentré de paradoxes et d'interrogations. Une écriture contemporaine, novatrice, vibrante.

L'expérience terrible des camps de concentration et d'extermination a fait naître des récits littéraires d'une force extraordinaire, chez Jorge Semprun, Primo-Levi, Robert Antelme et d'autres. 

Charlotte Delbo est de ses écrivains qui ont construit leur écriture et leur vision du monde au plus noir et cruel de l'expérience humaine, face au mal et à la souffrance absolus, regardant la mort en face:

"Nues sur les grabats du Revier, nos camarades ont presque toutes dit: "Cette fois je vais "claboter". Elles étaient nues sur les planches nues. Elles étaient sales et les planches étaient sales de diarrhée et de pus. Elles ne savaient pas que c'était leur compliquer la tâche, à celles qui survivraient, qui devraient rapporter aux parents leurs dernières paroles. Les parents attendaient le solennel. Impossible de les décevoir. Le trivial est indigne au florilège des mots ultimes. Mais il n'était pas permis d'être faible à soi-même. Alors elles ont dit "Je vais claboter" pour ne pas ôter aux autres leur courage, et elles comptaient si peu qu'une seule survécût qu'elles n'ont rien confié qui pût être message".

(Le Convoi du 24 janvier, Charlotte Delbo).

Charlotte Delbo ne triche pas.  

Le 2 mars 1942, Charlotte est arrêtée avec son mari, dirigeant de la résistance communiste, à leur domicile, où elle tapait des textes pour la presse communiste de résistance. Ils sont remis aux Allemands par les Brigades spéciales de la Police française. Elle est emprisonnée à la Santé, lui à la prison du Cherche-Midi. Dudach est interrogé, torturé, fusillé au Mont-Valérien.

Georges Dudach

Elle retrouvera son amoureux Georges Dudach une dernière fois en prison, comme ses amies Maï Politzer, Marie-Jeanne Bauer, Hélène Solomon et Germaine Pican, le jour de son exécution, le matin du 23 mai 1942: "J'écoutais son cœur qui battait au rythme que je connaissais, comme je l'écoutais quand je m'endormais dans ses bras. Je l'écoutais et, malgré moi, j'en comptais les battements, je mesurais combien de coups son cœur avait encore à battre. Chaque battement dévorait les minutes et c'est ainsi que j'ai pris la mesure de ma vie et de mon amour". 

Charlotte Delbo expose sa souffrance mêlée d'incompréhension et de colère à perdre Georges dans Une connaissance inutile:

"Sans doute avez-vous raison

vous qui avez des mots pour tout

Mais

il y en avait

ni forts, ni faibles

qui n'ont été

ni jusqu'au sacrifice

ni jusqu'à la trahison

Il m'est arrivé de penser

qu'il aurait pu être de ceux-là

Et d'avoir honte

Je voudrais être sûre

d'avoir eu honte

Il faut

il faut

Que vous ayez raison

 

Je me demandais

pour qui

pour qui il mourait

pour lequel de ses amis

Y avait-il un vivant

qui méritait sa vie à lui

lui

le plus cher

Doucement il est revenu

de là-bas où il en était allé

revenu me dire

qu'il était mort pour le passé

et pour tous les devenirs

J'ai senti que ma gorge éclatait

mes lèvres ont voulu sourire

mais c'était que je le revoyais.

 

Vous ne pouvez pas comprendre

vous qui n'avez pas écouté

battre le cœur

de celui qui va mourir".

 

Elle avait rencontrée Georges en 1934. Elle avait 21 ans. C'était une fille de la classe ouvrière, d'une famille d'immigrés italiens venant du Piémont. Avec lui et les Jeunesses Communistes, elle suivait des cours du soir de marxisme, notamment avec le philosophe Henri Lefebvre qui va la former intellectuellement et politiquement, comme Georges Politzer et Jacques Solomon. C'est en février 34, dans le contexte du péril des ligues d'extrême-droite, qu'elle prend sa carte à la JC. Georges, lui, était adhérent à la JC depuis 1928, à l'âge de 14 ans. Il était apprenti fondeur en bronze à l'époque. En 1935, il devenait rédacteur de l'Avant-garde, le mensuel des JC. Il devient correspondant à Moscou, chargé de la réorganisation du journal des jeunes communistes belges.

Charlotte le décrit ainsi rétrospectivement:

"Je lui disais mon jeune arbre

Il était beau comme un pin

La première fois que je le vis

Sa peau était si douce

la première fois que je l'étreignis

et toutes les autres fois

si douce

que d'y penser aujourd'hui

me fait comme

lorsqu'on ne sent plus sa bouche.

Je lui disais mon jeune arbre

lisse et droit

quand je le serrais contre moi

je pensais au vent

à un bouleau ou à un frêne.

Quand il me serrait dans ses bras

je ne pensais plus à rien"

(Une connaissance inutile)

Georges et Charlotte sont très sportifs, ils nagent, font du vélo, de grandes promenades, vont au cinéma. Ils habitent 115 rue de Turenne à Paris, à deux pas du métro Filles-du-Calvaire. Ils se marient le 17 mars 1936 à la mairie du IIIe arrondissement. En mai 1935, ils participent tous deux au soutien à la nouvelle grève des Midinettes avec les couturières des maisons Chanel, Worth, Paquin, Molyneux, Nina Ricci. Avec les JC, Charlotte élabore les argumentaires et les tracts. Dans l'organisation de la grève, elle rencontre une jeune dentiste d'origine corse, Danielle Casanova, d'un an de plus qu'elle. Son mari, Laurent Casanova, est l'assistant du secrétaire général du PCF, Maurice Thorez. C'est une militante charismatique et infatigable, une meneuse née. Il y a là aussi Marie-Claude Vogel, la fille du patron de presse Lucien Vogel, et la compagne, bientôt la femme, de Paul Vaillant-Couturier, le rédacteur en chef de L'Humanité. Violaine Gelly raconte dans sa biographie de Charlotte Delbo qu'"en 1933, pour le magazine Vu, elle est allée en Allemagne comme reporter photographe. Elle a assisté aux cérémonies du 1er mai, mettant déjà en scène l'une de ces spectaculaires manifestations à la gloire du Führer. Puis, grâce à l'entremise de militants communistes clandestins, elle a réussi à "voler" quelques photos des camps de concentration d'Orianienburg et de Dachau. De retour en France, elle dit son inquiétude pour les Juifs allemands. Puis elle prend sa carte au PCF". Elle a 24 ans, Danielle 27 ans, et Charlotte 26 ans. 

Charlotte assiste à la création de l'Union des jeunes filles de France (UJFF), liée au PCF, avec Danielle Casanova à sa tête en 1936. "Il n'est plus désormais possible à la femme de se désintéresser des problèmes politiques, économiques et sociaux que notre époque pose avec tant de force. La conquête du bonheur est, pour la femme, liée à son libre épanouissement dans la société, cet épanouissement est une condition nécessaire du développement du progrès social", déclare Danielle Casanova à la tribune le 26 décembre 1936 (cité par Violaine Gelly).

En septembre 1936, Charlotte Delbo-Dudach démissionne de l'Occidentale africaine, une entreprise d'import-export située faubourg Saint-Honoré. Elle est sans travail pendant un an puis reprend du service à Pechiney en 1937. Dudach était-il permanent du parti en Espagne à ce moment-là? Il y a des zones d'ombre dans la chronologie. En mai 37, Georges Dudach devient rédacteur en chef des Cahiers de la jeunesse dirigés par le philosophe communiste Paul Nizan. Charlotte y écrit des critiques théâtrales. Elle réalise une interview de Louis Jouvet pour les Cahiers et celui-ci s'attache à elle, lui proposant de devenir sa secrétaire particulière.  Charlotte va alors le suivre dans toutes ses tournées. Après la défaite et l'exode de mai-juin 40, Charlotte retrouve Georges Dudach qui avait été mobilisé. Dans la clandestinité, celui-ci travaille avec Politzer, Pierre Villon, Jacques Solomon, à la reconstitution d'un réseau de résistance à l'université, autour de la revue La Pensée libre. Georges Dudach va aussi aider Aragon à passer la frontière entre la zone sud et la zone nord et à lancer ses activités de résistance et de constitution de réseaux d'intellectuels pour le Parti communiste clandestin. Aragon lui dédiera un poème après l'annonce de son exécution: En étrange pays dans mon pays lui-même.  

Charlotte était partie dans des tournées en Suisse et en Amérique du Sud avec la troupe de Louis Jouvet en 1941 mais elle avait tout fait pour abréger sa tournée américaine afin de rejoindre Georges. Elle le retrouve en novembre 1941.

Ses mots sont simples et purs pour décrire son amour pour Georges:

"Je l'appelais

mon amoureux du mois de mai

des jours qu'il était enfant

heureux tellement

je le laissais

quand personne ne voyait

être

mon amoureux du mois de mai

même en décembre

enfant et tendre.

Et nous marchions enlacés

la forêt était toujours

la forêt de notre enfance

nous n'avions plus de souvenirs séparés..."

(Une connaissance inutile)      

A partir de novembre 41, Georges et Charlotte vivent dans une planque du Parti au 93, rue de la Faisanderie près du métro Rue-de-la-Pompe dans le 16e arrondissement, sous les identités d'emprunt de M. et Mme Délépine. Georges est engagé à la fois dans la rédaction des journaux clandestins du PCF, pour laquelle Charlotte met à profit ses compétences de dactylo, et dans l'organisation du réseau des intellectuels.

Après l'arrestation et l'exécution de Georges Dudach, pendant des jours, à la prison de la Santé, "Charlotte reste prostrée dans son silence. Les mots l'ont fuie. Et la douleur est ravivée par un nouveau départ pour le peloton d'exécution. Le 30 mai, huit jours après Georges, ce sont d'autres hommes du réseau qui partent pour le Mont Valérien: Félix Cadras, Arthur Dallidet et Jacques Decour. A huit jours d'intervalle, Maï Politzer a vu partir vers la mort les deux hommes qu'elle aimait, son mari et son amant. A Mounette Dutilleul, sa compagne, Arthur Dallidet laisse quelques mots, transmis par Marie-Claude Vaillant-Couturier: "Nous reournerons à Garches, à la fête de l'Huma et nous aurons un fils". A l'aube du 30 mai, Mounette est à la fenêtre de sa cellule pour voir partir celui qu'elle aime, qu'il faut soutenir, car la torture l'a rendu aveugle. Cramponnée aux barreaux, elle entonne crânement La Marseillaise avec l'ensemble de ses compagnes, agrippées à ce chant comme à un espoir" (Violaine Gelly. Paul Gradvohl. Charlotte Delbo. Pluriel). 

" Et voilà qu'elles me rejoignent dans le long cortèges des veuves. Les veuves qui n'ont pas veillé leur mari mourant, qui n'auront pas fermé ses yeux. Nos mains inutiles. Elles me rejoignent dans une douleur inutile que chacune est seule à porter. A quoi sert ma priorité, mon expérience ne peut les aider. Chacune est seule, isolée dans ses souvenirs, dans la mémoire du bonheur passé, dans la mémoire du combat clandestin, si épuisant, si exaltant aussi, avec ses peurs et ses joies. Et quoiqu'elle puissent faire, rien n'effacera le passé. Il pèsera de plus en plus lourd à nos cœurs maintenant réduits en cendres. Toutes ces jeunes vies anéanties. Les enfants que nous n'aurons pas. Ce petit garçon au regard grave et au front bombé, ce fils que je n'aurai pas".  (Charlotte Delbo, Les hommes)   

Romainville

Charlotte est transférée avec ses co-détenues au fort de Romainville, situé dans la commune des Lilas, sur un terrain militaire, le 24 août. Après avoir été séparées pendant 4 mois à la prison de la Santé, les femmes se retrouvent avec beaucoup de joie. Charlotte sympathise avec des résistantes FTP: Cécile Borras, les soeurs marseillaises Carmen (Serre) et Lulu (Thévenin), l'Italienne Viva (Vittoria Nenni, 27 ans), femme d'un militant communiste et imprimeur, raflé par les Brigades Spéciales le 18 juin 1942. Le mari de Viva, Henri Daubeuf, est fusillé au Mont Valérien le 11 août 1942. Viva est transférée à Romainville et les autorités allemandes lui proposent de lui retirer la nationalité française et de la renvoyer en Italie. Par fidélité à l'égard de son mari et de ses compagnes, elle refuse.

"Avec ces trois jeunes femmes, écrit Violaine Gelly, Charlotte va réapprendre à rire. A vivre. "Cela aussi c'était l'oubli - des amitiés nouvelles et des distractions obligées avec une espèce de goût de vivre qui s'emparait de moi, repoussait dans un lointain presque imaginaire tout mon passé, tout ce qui avait été moi disant adieu à Georges. Une autre vie avait commencé, avec d'autres souvenirs".

Avec Marie-Claude Vaillant Couturier et Danielle Casanova, elle participe à un journal clandestin, Le Patriote de Romainville. "Ecrit au bleu de méthylène sur des papiers d'emballage de la Croix-Rouge, il circule dans les chambres et finit brûlé dans les poêles une fois lu. "Tu penses bien que notre sens de l'organisation ne perd pas ses droits, même et surtout pas ici", écrit le résistant communiste Octave Rabaté à sa femme". (Violaine Gelly, opus cité, p. 105). Très vite des cours sont instaurés: Viva Nenni donne des leçons d'italien, Marie-Claude d'histoire politique, Maï de philosophie, Charlotte de théâtre... "On échange des cours de maths contre des cours de couture, des exercices d'anglais contre des recettes de cuisine".  (Violaine Gelly, opus cité, p. 105)

Les deux sœurs Marie et Simone Alizon, du réseau Johnny de Rennes, parmi les plus jeunes détenues de Romainville et les rares non-communistes, découvrent avec stupeur la hiérarchie qui s'est installée, l'organisation structurée, la discipline sans faille, la cohésion peu commune:

" Un bon nombre de ces femmes étaient des scientifiques et des intellectuelles de haut niveau, avec une fois inébranlable dans leur idéal. Elles étaient une partie de l'élite féminine du parti communiste. Il nous fallut du temps pour découvrir ce milieu nouveau et incompréhensible pour nous. Nous étions tombées sur une autre planète. Nous qui ignorions tout des partis politiques, nous étions arrivées au milieu d'un des plus intenses foyers d'activité intellectuelle communiste", racontera Simone, dite Poupette. (Violaine Gelly, opus cité, p. 105-106). Charlotte organise des pièces de théâtre avec Danielle Casanova dans le rôle de Jeanne d'Arc, surveillée par un soldat allemand joué par Marie-Claude Vaillant-Couturier. Elle monte Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux. 17 des co-détenues de Charlotte Delbo au fort de Romainville apprennent l'exécution de leurs maris ou compagnons. Charlotte prépare une autre représentation, On ne badine pas avec l'amour, quand le 18 janvier 1943, 222 détenues sont réunis dans la cour du fort. On leur apprend leur départ pour l'Allemagne.

Avec 229 femmes en majorité résistantes et communistes, Charlotte est déportée le 23 janvier 1943 à Fresnes, Compiègne, puis vers Auschwitz. 3 mois plus tard, il ne restera que 70 femmes survivantes de ce convoi classé Nuit et Brouillard. Les 4 derniers wagons d'un convoi de 18 sont réservés aux femmes quand le convoi part de Compiègne le 24 janvier. Dans le dernier wagon où grimpe Charlotte, par chance, elles ne sont que 27, et non 60 à 70 comme dans les trois autres, ce qui leur permettra de respirer et de dormir couchées.

"Personne ne comprendra jamais pourquoi, écrit Violaine Gelly, ces prisonnières ont été déportées à Auschwitz, qui était essentiellement un camp d'extermination de Juifs... Les "politiques "étaient ordinairement dirigées sur Ravensbruck. Sauf le convoi du 24 janvier 1943, dit "convoi des 31 000" car tous les matricules à cinq chiffres que les survivantes porteront tatoués sur l'avant-bras gauche pour le restant de leur vie commencent par 31. Désorganisation allemande due à la panique de voir Stalingrad sur le point de tomber? Simple erreur humaine lors de la séparation avec le train des hommes à Halle? La réponse s'est perdue avec la destruction d'une partie des archives d'Auschwitz - à supposer qu'elle s'y trouvait..." (Violaine Gelly, opus cité, p.115)

Auschwitz

"Rue de l'arrivée, rue du départ.

Il y a les gens qui arrivent. Ils cherchent des yeux dans la foule de ceux qui attendent ceux qui les attendent. Ils les embrassent et ils disent qu'ils sont fatigués du voyage. 

Il y a les gens qui partent. Ils disent au revoir à ceux qui ne partent pas et ils embrassent les enfants. 

Il y a une rue pour les gens qui arrivent et une rue pour les gens qui partent.

Il y a un café qui s'appelle "A l'arrivée" et un café qui s'appelle "Au départ".

Il y a les gens qui arrivent et il y a les gens qui partent.

Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent

une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus.

C'est la plus grande gare du monde.

C'est à cette gare qu'ils arrivent.  

C'est à cette gare qu'ils arrivent, qu'ils viennent de n'importe ou.

Ils y arrivent après des jours et après des nuits

ayant traversé des pays entiers

ils y arrivent avec les enfants même les petits qui ne devaient pas être du voyage.

Ils ont emporté les enfants parce qu'on ne se sépare pas des enfants pour ce voyage-là.

Ceux qui en avaient ont emporté de l'or parce qu'ils croyaient que l'or pouvait être utile.

Tous ont emporté ce qu'ils avaient de plus cher parce qu'il ne faut pas laisser ce qui est cher quand on part au loin.

Tous ont emporté leur vie, c'était surtout la vie qu'il fallait prendre avec soi.

Et ils arrivent

ils croient qu'ils sont arrivés

en enfer

possible. Pourtant ils n'y croyaient pas

Ils ignoraient qu'on prît le train pour l'enfer mais puisqu'ils y sont ils s'arment et se sentent prêts à l'affronter

avec les enfants les femmes les vieux parents

avec les souvenirs de famille et les papiers de famille.

Ils ne savent pas qu'à cette gare-là on n'arrive pas.

Ils attendent le pire- ils n'attendent pas l'inconcevable".

( Aucun de nous ne reviendra. Charlotte Delbo, 1970)

 

"Ce point sur la carte

Cette tache noire au centre de l'Europe

cette tache rouge

cette tache de feu cette tache de suie

cette tache de sang, cette tache de cendres

pour des millions

un lieu sans nom.

De tous les pays d'Europe

de tous les points de l'horizon

les trains convergeaient

vers l'in-nommé

chargés de millions d'êtres

qui étaient versés là sans savoir où c'était

versés avec leur vie

avec leurs souvenirs

avec leurs petits maux

et leur grand étonnement

avec  leur regardait qui interrogeait

et qui n'y a vu que du feu,

qui ont brûlé sans savoir où ils étaient.

Aujourd'hui on sait.

Depuis quelques années on sait.

On sait que ce point sur la carte

c'est Auschwitz.

On sait cela

Et pour le reste on croit savoir".

(Une connaissance inutile, Charlotte Delbo)

Charlotte arrive à Auschwitz le 27 janvier au petit jour. Les déportées survivantes sont transportées à Birkenau, à trois kilomètres d'Auschwitz I. Les chantent La Marseillaise à la suite de Mounette. "Partout sur le sol, des cadavres qu'elles enjambent, des rats gros comme des chats qui courent entre des alignements de baraquements en brique, une odeur épouvantable qui envahit tout et dont elles découvriront très vite que c'est celle qu'exhalent les fours crématoires où jour et nuit sont brûlés des corps" (Violaine Gely). 

15 ans plus tard, suite aux guerres d'Algérie et du Vietnam qui ravivent les blessures de sa mémoire, Charlotte tentera de restituer l'horreur indicible d'Auschwitz par touches successives, en évoquant les sensations limite de cette vie enfer, ses amies, ses moments d'espoir, de désespoir, de combat contre la facilité du découragement et de l'abandon à la mort. Danielle Casanova est nommée dentiste du Revier, elle y mourra du typhus le 9 mai (Charlotte écrira: "Elle reposait, belle parce qu'elle n'était pas maigre, le visage encadré de tous ses cheveux noirs, le col d'une chemise blanche fermé sur son cou, les mains sur le drap blanc, deux petites branches de feuillage près de ses mains. Le seul beau cadavre qu'on ait vu à Birkenau"). Marie-Claude Vaillant-Couturier interprète de l'administration du camp. Charlotte, elle, malade, est protégée par ses camarades sur les lieux de travail en extérieur. Charlotte racontera l'extraordinaire solidarité de survie entre les déportées, leur amitié, leur bravoure et leur endurance inimaginables, leur beauté arrachée à la vie: 

" Yvonne Picard est morte

qui avait de si jolies seins.

Yvonne Blech est morte

qui avait les yeux en amande

et des mains qui disaient si bien

Mounette est morte

qui avait un si joli teint

Une bouche toute gourmande

et un rire si argentin

Aurore est morte

qui avait des yeux couleurs de mauve.

Tant de beauté tant de jeunesse

Tant d'ardeur tant de promesses...

Toutes un courage des temps romains.

Et Yvette aussi est morte

qui n'était ni jolie ni rien

et courageuse comme aucune autre.

Et toi Viva

et moi Charlotte

dans pas longtemps nous serons mortes

nous qui n'avons plus rien de bien"

(Une connaissance inutile)

En mai 43, Charlotte va être affectée à Rajsko, grâce à Marie-Claude Vaillant-Couturier à la culture du kok-sanghiz, un pissenlit d'Asie centrale dont la racine et la sève contiennent du latex transformable en caoutchouc.  Les conditions de vie et de travail sont moins mortifères, le harcèlement des kapos moins dangereux. Pendant trois mois, Charlotte et ses amies font l'aller-retour entre Birkenau et Rajsko matin et soir. Avec ses co-détenues, pour se divertir de l'enfer du camp, Charlotte évoque Electre, Dom Juan, elle tente de reconstituer avec Claudette Bloch, une détenue française, juive résistante, l'intégralité du Malade imaginaire de Molière. Elles montent la pièce au lendemain de Noël, le 26 décembre 1943, avec des costumes réalisés par le plus grand esprit d'expédient et d'invention.

"Le dimanche de la représentation, tout est en place. "C'était magnifique parce que chacune, avec humilité, joue la pièce sans songer à se mettre en valeur dans son rôle. Miracle des comédiens sans vanité. Miracle du public qui retrouve soudain l'enfance et la pureté, qui ressuscite à l'imaginaire. C'était magnifique parce que, pendant deux heures, sans que les cheminées aient cessé de fumer leur fumée de chair humaine, pendant deux heures nous y avons cru. Nous y avons cru plus qu'à notre seule croyance d'alors, la liberté, pour laquelle il nous faudrait lutter cinq cent jours encore"  (Une connaissance inutile) - Cité dans Charlotte Delbo- Violaine Gelly, Paul Gradvohl, Pluriel

Vers l'impossible libération

Tout début 44, Charlotte et quelques-unes de ses co-détenues sont transférées à travers un train ordinaire à Ravensbrück. La vie y est presque aussi inhumaine et dure, mais il n'y a plus de chambres à gaz. Les travaux forcés visent moins la mort rapide que l'entretien de la machine de guerre nazie. Charlotte travaille pour Siemens, puis pour un atelier de couture nazi, un centre de récupération des vêtements des déportées décédées. Le 23 avril 45, elle quitte l'Allemagne pour le Danemark, puis la Suède, où elle est libérée.  Arrivée à Paris fin juin, il est écrit sur son rapport d'examen médical: typhus avril 1943, aménorrhée pendant 39 mois (retour des règles en juin 1945), œdème des membres inférieurs, goitre thyroïdien, rhumatismes et douleurs sciatiques, soins dentaires, tachyarythmie". De retour en France, Charlotte s'effondre.  Elle racontera son sentiment d'irréalité, de culpabilité, de perte irréparable de ses amies chères et du précieux de l'amitié, jamais aussi forte que dans les épreuves inouïes de la déportation, son impossibilité à revenir à la vie ordinaire, dans Auschwitz et après, Mesure de nos jours, en 1970. Charlotte reprend néanmoins du service après trois mois auprès de Louis Jouvet, mais son état de santé l'oblige à partir se soigner en Suisse. Elle écrit pour le Journal de Genève des cours récits témoignant de la vie à Auschwitz. Elle écrit deux nouvelles pour un magazine féminin suisse. L'une raconte un Noël à Rajsko, l'autre l'histoire de Lily, la petite juive fusillée pour un mot d'amour. 

Dans ses cahiers personnels, elle raconte Auschwitz, d'une traite, sans rature: un long poème en prose qui ouvrira Aucun de nous ne reviendra (fini d'être écrit en 1965, mais qui ne sera publié qu'en 1970 chez Minuit). Ce manuscrit, elle ne cherchera à le publier qu'après 1965. Interrogée par Jacques Chancel pour l'émission Radioscopie en 1974, elle explique ce délai de publication ainsi: 

" Pour moi, ce livre aurait tant d'importance dans ma vie qu'il fallait que ce fût une œuvre. Pour m'assurer que c'en était une, il fallait que je le laisse dormir pendant vingt ans. Cela peut paraître un pari stupide, orgueilleux en même temps, j'avais des raisons très prosaïques. Nous arrivions dans un pays ravagé par la guerre, des gens meurtris, qui ont subi des deuils, des bombardements, des déprédations, qui ont été très malheureux. Et leur malheur, même s'il était sans comparaison avec le nôtre, il faut bien l'admettre, était présent alors que le nôtre était lointain. Nous étions dans la situation de celui qui est en train de mourir d'un cancer et qui essaie d'attirer l'attention de quelqu'un qui souffre d'une rage de dents: la rage de dents vous possède tant que vous ne faîtes pas attention à l'autre et que vous n'entendez pas la plainte du proche". 

Dans l'après-guerre, Charlotte, quoique agacée par le culte sélectif des résistants, le culte de la personnalité, l'idolâtrie même de Thorez, Staline, et rebelle et indépendante vis-vis de l'état-major du PCF, reste proche des communistes et défend l'expérience soviétique. Elle va amèrement déchanté après le rapport Khrouchtchev en 56 révélant l'ampleur et le caractère systématique des crimes du stalinisme et un voyage personnel en Russie en 59. Elle écrit un essai très critique sur l'expérience soviétique Un métro nommé Lénine mais ne trouve personne pour l'éditer. Dans les années 60, Charlotte Delbo est embauchée au CNRS et y collabore avec Henri Lefebvre, philosophe marxiste exclu du PCF en 1957 pour avoir violemment critiqué le stalinisme. Elle écrit contre la guerre d'Algérie.  

Après la publication de ses premiers livres sur la déportation aux éditions de minuit, Charlotte se lance dans l'écriture théâtrale. En 1966, elle écrit Qui rapportera ces paroles?, une pièce en trois actes où 22 comédiennes campent des détenues du block 23.   

Dans les années 68 et les années 70, Charlotte Delbo reste révolutionnaire, de gauche et sans doute communiste, mais s'éloigne fortement du PCF, au point qu'elle critique Henri Lefebvre quand il appelle à voter pour le PCF en 78 et s'éloigne de lui. Elle combat par ses écrits les dictatures de droite au Portugal et au Chili, comme la répression du printemps de Prague. Elle réfute avec la dernière énergie les tentatives négationnistes de Faurisson.    

Charlotte Delbo, atteinte d'un cancer du poumon depuis 1982, s'éteint en 1985 à Paris. 

A lire:

Charlotte Delbo, Auschwitz et après, Mesure de nos jours,

Charlotte Delbo. Aucun de nous ne reviendra

Charlotte Delbo. Une connaissance inutile

Charlotte Delbo, Le Convoi du 24 janvier

Violaine Gelly. Paul Gradvohl. Charlotte Delbo. Pluriel

Ghislaine Dunant. Charlotte Delbo. La vie retrouvée. Essais. Seuil 

Charlotte Delbo, rescapée des camps de la mort, immense écrivain, militante communiste anti-colonialiste : l'écriture comme ultime moyen de résistance (L'Humanité, Violaine Gelly - décembre 2013)

Et dans la rubrique Communist'Art:

COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)

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Communist'Art : Vladimir Maïakovski

 

   

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 06:55
Communist'Art : Vladimir Maïakovski

Étrange personnage que Vladimir Maïakovski.

Communiste de la première heure, très engagé dans la Révolution, il est en même temps très égocentrique et aime à se mettre en scène dans ses textes.

« Là où le regard trop court des hommes s’interrompt,
A la tête des hordes affamées, Article Maiakovsky a 17 ans
Avec la couronne d’épines des révolutions
S’avance l’an mil neuf cent seize.
Et moi je suis parmi vous son précurseur ;
Je suis partout où l’on a mal
Je me suis crucifié
Sur chaque goutte de flot lacrymal.
Il ne faut plus rien pardonner.
J’ai cautérisé les âmes où poussait la tendresse.
C’est plus difficile que de prendre mille Bastille. »


Sans doute a-t-il foi en la mission novatrice du poète, à la façon d’Arthur Rimbault.

"Votre pensée

rêvant dans votre cerveau ramolli,

comme un laquais repu se vautre au gras du lit,

je la taquinerai sur un morceau de cœur sanglant,

j'en rirai tout mon saoul, insolent et cinglant.

Dans mon âme je n'ai pas un seul cheveu blanc,

ni la douceur des vieilles gens!

A mon puissant verbe, le monde est tremblant,

je vais - superbe

avec mes vingt-deux ans.

Tendres!

Vous mettez votre amour dans les violons.

C'est dans les timbales qu'un dur met l'être cher.

Mais vous ne pouvez pas vous retourner les chairs.

Pour n'être comme moi que lèvres tout au long".

Il est né en 1893 à Bagdadi dans le Caucase où son père est garde forestier. Il abandonne ses études et est mobilisé pendant la Première Guerre Mondiale. Sa vie de soldat lui inspire un long poème « La Guerre et le Monde ». Dans ces années, le mouvement futuriste, qui célèbre la vitesse et la modernité, est très influent en Italie et en Russie. Maïakovski y adhère. Son recueil « Le Nuage en pantalon » connaît un grand retentissement.

Claude Frioux écrit dans la préface à l'Anthologie poétique de Maïakovski chez Gallimard A pleine voix: "Le Nuage en pantalon", "La flûte de vertèbres" et "La guerre de l'univers" dessinent tout un système d'implications du motif amoureux tragique. L'amour vécu du poète est insoutenablement malheureux à cause du monde dominé par l'argent, la guerre, la grossièreté bourgeoise qui bafoue l'esprit de ferveur.  Aussi bien lutter contre le conflit déclenché en 1914 par les cupidités impérialistes, pour la modernité de l'art, les opprimés du monde industriel et surtout pour promouvoir sur la terre un style d'existence chaleureux et affranchi, c'est combattre pour rendre l'amour possible".

Figure étrange, il aime à déclamer ses vers, vêtu d’une blouse jaune. Sa passion pour Lily Brik, sœur d’Elsa Triolet et femme d’Ossip Brik, lui inspire le recueil « La Flûte des vertèbres ». Ses pièces de théâtre satiriques « Mystère-bouffe », « La Punaise », « Les Bains » sont mises en scène par « Meyerhold », qui sera exécuté en 1942 sur les ordres de Staline.

Dans le recueil paru sans nom d'auteur « 150 000 000 », composé en 1919-1920, en pleine guerre civile, il utilise des « vers en escalier » qui deviendra constante dans son œuvre. "150 000 000" décrit la lutte mythique du peuple russe soulevé comme symbole des classes opprimées contre la citadelle du capitalisme, les Etats-Unis de Wilson. Cette odyssée révolutionnaire de plus de 1700 vers exprime sur un ton tour à tour pathétique, fantastique et drolatique mais toujours plein de joie et d'optimisme, l'élan profond et imprévisible de la Russie des Soviets". 

Dans ce long poème, Maïakovsky exalte la révolution. Cependant, Lénine ne l’apprécie pas du tout, le jugeant trop difficile pour les masses encore peu instruites. Les critiques acerbes de Lénine à l’encontre de « 150 000 000 »ne seront publiées qu’après 1958, avec le « dégel ». On a voulu préserver l’image de « Maïakovsky poète engagé totalement dévoué à la cause communiste ». Or, Vladimir Maiakovsky a toujours défendu sa liberté d’artiste, et ce malgré sa conscience politique. 

Il célèbre Lénine après sa mort, il l’appelle « le plus terrestre des hommes ». Mais il ne peut aimer l’évolution bureaucratique et bientôt criminelle du régime stalinien.

Qu’est-ce qui le poussera à mettre fin à ses jours le 14 avril 1930 ?

Le poète qui exhortait la jeunesse à vivre à la mort d’Essenine est lui aussi « reparti vers les étoiles ». Il aura des funérailles nationales.

D'après un article réalisé par Christine Laurant

-Traductions françaises :

– Vers et Proses, traduction Elsa Triolet, Editeurs Français réunis, 1952
– Lettres à Lili Brik (1917-1930) traduction Andrée Robel, 1969
– Maïakovsky – Poèmes 1913-1917 traduction Claude Frioux Editions Messidor-Temps Actuels 1984
– Maïakovsky – Poèmes 1918-1921 traduction Claude Frioux Editions Messidor-Temps Actuels 1985
– Maïakovsky – Poèmes 1922-1923 traduction Claude Frioux Editions Messidor-Temps Actuels 1986
– Maïakovsky – Poèmes 1924-1930 traduction Claude Frioux Editions Messidor-Temps Actuels 1987
Vladimir Ilitch Lénine traduction Henry Deluy Edition Le Temps des Cerises 2011
Jean Ferrat fera référence à Maïakovski dans sa chanson « je ne chante pas pour passer le temps »

Ce qui nous étonne aujourd’hui, alors que le recul des ans éclaircit la pensée, c’est de voir à quel point certains destins sont liés. Liés par le sang, liés par l’histoire, liés par les vers. Aragon et Maïakovski, Elsa Triolet Lili Brik. Deux grands poètes ayant deux sœurs pour muses, et deux pays, la France et la Russie, deux langues et deux cultures auxquelles ils ont laissé les plus fous des poèmes d’amour qui aient jamais été écrits. Un amour au prisme duquel devait se métamorphoser le temps, un amour qui a traversé l’Histoire et qui demeure intact au-delà des révolutions et des tourmentes du 20e siècle.

 

Lire aussi:

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 06:00
JEAN FERRAT ET OSCAR NIEMEYER (au premier plan) SUR LE PARVIS DU SIÈGE DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS (PCF) LORS DE LA CÉRÉMONIE EN HOMMAGE A LOUIS ARAGON LE 28 DÉCEMBRE 1982.

JEAN FERRAT ET OSCAR NIEMEYER (au premier plan) SUR LE PARVIS DU SIÈGE DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS (PCF) LORS DE LA CÉRÉMONIE EN HOMMAGE A LOUIS ARAGON LE 28 DÉCEMBRE 1982.

Oscar Ribeiro De Almeida Soares Niemeyer
 
Né en 1907 à Lanjareijas au Brésil, il entre à l’école nationale des Beaux-arts du Brésil en 1929 et obtient son diplôme en 1935.
Il devient en même temps l’élève de Lucio Costa : architecte et directeur de l’école nationale des Beaux-Arts.
En 1936, Lucio Costa et Le Corbusier sont chargés de réaliser le ministère de l’éducation et de la santé du Brésil avec comme disciple Oscar Niemeyer.
Au début des années 40, Niemeyer alors membre du Parti communiste brésilien, fait la rencontre de Juscelino Kubtschek, homme politique de progrès et maire de Belo Horizonte.
En 1942, Kubitschek demande à Niemeyer de construire le complexe de Pampulha dans la banlieue de Belo Horizonte dont l’église St François d’Assise, le restaurant, le Yacht Club, le tennis club et le casino. Devenu président de la République du Brésil en 1955, Kubitschek décide de confier la construction de la nouvelle capitale Brasilia à Lucio Costa pour la réalisation de l’urbanisme et à Oscar Niemeyer pour l’édification des bâtiment d’Etat dont le palais présidentiel, les deux tours de l’exécutif, les deux coupoles du sénat et de l’assemblée nationale, les ministères, la cathédrale, le superquadra (quartier d’habitations)…
En 1964 la dictature militaire au Brésil l’exile à Paris.
Il rencontre Jean Nicolas (architecte français communiste) en 1965 qui le présente à Georges Gosnat (responsable de l’administration du Comité Central) pour la construction du nouveau siège du PCF).
Georges GOSNAT : « le projet d’un nouveau siège remonte à de nombreuses années.
De son vivant Maurice Thorez s’en est entretenu souvent avec moi et je précise même qu’il souhaitait beaucoup voir édifier ce siège à Mathurin Moreau qui est un des hauts lieux du mouvement ouvrier français et international. L’entreprise nous paraissait toutefois ardue et coûteuse, ce qui explique les hésitations dont nous avons souvent fait preuve pendant longtemps. Mais les choses se sont brusquement transformées lorsque Jean Nicolas me présenta à Oscar Niemeyer. Avec lui tout devenait simple, sinon bon marché, encore que notre ami nous offrait bénévolement son concours ».
La décision de confier la construction du nouveau siège à Oscar Niemeyer se fait fait en juin 1966.
Oscar Niemeyer est décédé en décembre 2012 à l'âge de 104 ans.
Il se plaisait à dire "ce n'est pas l'angle droit qui m'attire, ni la ligne droite, dure, inflexible, inventée par l'homme. Seule m'attire la courbe libre et sensuelle, le courbe que je rencontre dans les montagnes de mon pays, dans le cours sinueux de ses rivières, dans les nuages du ciel, dans le corps de la femme préférée. De courbes est fait l'univers, l'univers courbe d'EINSTEIN".
 
Eliane Girma
 
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22 juin 2019 6 22 /06 /juin /2019 12:34
Leçons d’Histoire...

 

http://pcbigouden.over-blog.com: un article de Torreben sur le blog du PCF Pays Bigouden: Le Travailleur Bigouden

 

La grande salle de l’Amicale Laïque au port de Lesconil avait fait le plein. 250 personnes se sont retrouvées à 18 heures pour assister à la conférence de Gaston BALLIOT et Jean KERVISION consacrée à la Résistance en Pays Bigouden de 1940 à 1944. Preuve s’il en est que la mémoire et l’intérêt historique restent vifs chez de nombreux bigoudens.

Gaston Balliot et Jean Kervision sont les auteurs du site internet « bigouden1944 » (www.bigouden1944.wordpress.com), site sur lequel on peut retrouver les très nombreux documents, biographies et photos qu’ils ont pu recueillir concernant cette époque.

Cette conférence a pu être réalisée en liaison avec la municipalité de Plobannalec-Lesconil dont nous remercions particulièrement le maire Bruno JULLIEN ainsi que son adjoint Guy LEMOIGNE. De nombreux membres de la municipalité étaient présents vendredi soir. Nous remercions également Mme Desnos de l’Amicale Laïque de Lesconil, pour avoir accepté d’accueillir cette manifestation dans leur magnifique salle.

Beaucoup de monde donc, mais nous déplorons pour notre part l’absence remarquée de la presse pourtant invitée (Ouest-France et Le Télégramme) qui aura fait preuve ainsi d’une singulière cécité.

Joël HEDDE au nom de la section bigoudène du PCF a tiré la conclusion de cette soirée en appelant à une indispensable vigilance face à la montée du fascisme en Europe et en France, tant il est vrai – comme le rappelait Berthold Brecht que « Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde.».

Il n’est pas inutile non plus de souligner que les «  Fusillés de 1944 », ces martyrs de la Résistance, étaient nos camarades... des communistes.

ALRX

Leçons d’Histoire...
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19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 05:58
Le 19 juin 1953, le gouvernement américain faisait exécuter Julius et Ethel Rosenberg en pleine répression anti-communiste malgré un raz de marée de protestations dans le monde
Le 19 juin 1953, le gouvernement américain faisait exécuter Julius et Ethel Rosenberg en pleine répression anti-communiste malgré un raz de marée de protestations dans le monde
Le 19 juin 1953, le gouvernement américain faisait exécuter Julius et Ethel Rosenberg en pleine répression anti-communiste malgré un raz de marée de protestations dans le monde

Il y a 66 ans, Julius et Ethel Rosenberg ont été exécutés le 19 juin 1953 dans la prison de Sing-Sing, aux États-Unis. Ils étaient accusés d’espionnage pour l’URSS. Bien que l’annonce de leur condamnation ait soulevé un raz de marée de protestations dans le monde, rien ne put empêcher cet assassinat d’état.

Message de Robert Meeropol, fils cadet d'Ethel et Julius Rosenberg, en soutien au journal l’Humanité

 

Julius et Ethel Rosenberg, condamnés à la chaise électrique

Vendredi, 21 Juin, 2013, Michel Muller, L'Humanité

Julius et Ethel Rosenberg ont été exécutés le 19 juin 1953 dans la prison de Sing Sing, aux états-Unis. Ils étaient accusés d’espionnage pour l’URSS. Bien que l’annonce de leur condamnation ait soulevé un raz de marée de protestations dans le monde, rien ne put empêcher cet assassinat d’état.

 

Vendredi 19 juin 1953 : dans la prison de Sing Sing (au nord de New York), se prépare un hallucinant cérémonial de sacrifice humain (1). Julius et Ethel 
Rosenberg, parents de deux enfants, Robert et Michael, vont être exécutés dans la soirée.

La condamnation à mort des époux, la seule jamais prononcée aux États-Unis pour espionnage en temps de paix, a soulevé un raz de marée de protestations et de solidarité à travers la planète. Des millions de citoyens, des personnalités aussi diverses que le pape Pie XII ou la toute jeune reine d’Angleterre, des intellectuels comme Aragon et Jean-Paul Sartre, Picasso, des acteurs parmi lesquels 
Gérard Philipe et Brigitte Bardot, avaient signé des pétitions pour exiger la vie sauve pour les condamnés.

La presse française, toutes opinions confondues – et notamment l’Humanité – mena inlassablement campagne contre cet assassinat d’État. Le 15 juin 1953, Rémy Roure écrivait dans le Figaro : « C’est parce que subsiste ici, en Occident, malgré le prix médiocre de la vie humaine en notre temps, le respect de cette même vie, parce que nous gardons la mesure exacte d’une vie humaine. C’est pour que subsiste ce respect, (…) que s’élève cette immense prière, cette immense protestation. (…) car nous ne voulons pas croire qu’elles puissent être vaines. Sans quoi notre civilisation serait menacée. »

Le 29 mars 1951, les Rosenberg avaient été reconnus coupables d’avoir « comploté en vue de transmettre des informations secrètes à une puissance étrangère », l’URSS en l’occurrence, durant la guerre contre l’Allemagne nazie. Le jury avait été sélectionné à cet effet : on en avait exclu les communistes, les juifs et les opposants à la peine de mort. Tous les « faits » reprochés dataient de la guerre de 1939-1945, époque où l’Amérique officielle ne tarissait pas de louanges sur les alliés soviétiques.

Le 5 avril, Julius et Ethel étaient condamnés à mort pour trahison alors qu’aucune preuve objective n’a jamais – aujourd’hui encore malgré de nombreuses « révélations », d’ex-agents russes notamment – pu être apportée quant à la livraison par les époux Rosenberg de « secrets de la bombe atomique » (qu’ils auraient été bien incapables l’un et l’autre de se procurer) à l’URSS.

Julius est né le 12 mai 1918 dans une famille juive émigrée de Pologne. Admis au cours d’ingénieur du New York City College, il adhère à la Fédération des architectes, ingénieurs, chimistes et techniciens (FAECT, dont le président Roosevelt était membre d’honneur), proche du Parti communiste. Diplômé en 1939, Julius se marie avec Ethel Greenglass. Il est recruté à la fin 1940 comme employé civil au service de transmissions des armées. Il est licencié en février 1945, accusé par le FBI d’appartenance au PC états-unien.

Le 15 juin 1950, le beau-frère de Julius, David Greenglass, est arrêté. Soumis au chantage du FBI, il accuse le mari de sa sœur d’être le cerveau d’un réseau d’espionnage au profit de l’URSS. Julius est arrêté le 17 juillet, Ethel, le 11 août 1950. Pour le patron du FBI, Edgar Hoover, il faut l’amener à accuser son mari en échange de la vie sauve. Jusqu’à leur dernier souffle les deux époux refuseront ce « marché ».

En prononçant la sentence de mort, le 5 avril 1951, le juge Kaufman affirme : « La nature du terrorisme russe est désormais évidente. (…) Je crois que votre conduite, en remettant entre les mains des Russes la bombe A (…) a déjà causé l’agression communiste en Corée et les 50 000 morts américains dans cette guerre, et, qui sait combien de millions de personnes innocentes payeront le prix de votre trahison. »

Les Rosenberg avaient choisi le camp de la paix et de la promesse d’un avenir solidaire. Pour les dirigeants des États-Unis, c’était devenu le choix de la guerre. En larguant la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, les États-Unis pensaient pouvoir asseoir définitivement leur domination sur le monde. Le partage du monde décidé entre les deux superpuissances à Yalta devait définir le champ clos de la rivalité impériale. Pour cela il fallait fabriquer de nouvelles peurs, de part et d’autre. Des peurs qui conduiraient à un aveuglement collectif détruisant toute rationalité.

Le 19 juin 2012, soixante ans après, l’hebdomadaire français le Point, publie un odieux « article » intitulé « 19 juin 1953. Un couple de cocos grille sur la chaise après un procès truqué : les époux Rosenberg ». Aujourd’hui encore la mémoire d’Ethel et de Julius est noircie par la haine de certains et définitivement salie par l’affirmation infamante de « trahison » par la pensée dominante.

« J’envoie tout mon cœur à tous ceux qui m’aiment. Je ne suis pas seule et je meurs avec honneur et dignité en sachant que mon mari et moi nous serons réhabilités par l’histoire », avait écrit Ethel au dernier jour.

L’histoire a depuis longtemps dit «oui».

De la famille Rosenberg À mumia Abu-Jamal  1937. Profondément choqué à la vue d’une photo du lynchage par pendaison des Noirs Thomas Shipp et Abram Smith, un modeste instituteur juif communiste du Bronx new-yorkais, Abel Meeropol, écrivit un poème, Strange Fruit. Le « fruit étrange » est le corps d’un Noir pendu à un arbre. Billie Holiday interpréta ce chant pour la première fois en 1939. Il devint, malgré les racistes, l’une des chansons phares des années 1940-1950. Michael Rosenberg avait dix ans et son frère Robert, six, à la mort de leurs parents. Ils ont été adoptés par Anne et Abel Meeropol dont ils portent le nom. « Travaillez et construisez, mes fils ! » leur avait écrit leur mère, Ethel. Septembre 1996 : « Mumia Abu-Jamal est le premier prisonnier politique américain se trouvant dans le couloir de la mort depuis Julius et Ethel Rosenberg, mes parents, exécutés en 1953. » Ces mots ont été lancés par Michael Meeropol, à la Fête de l’Humanité. Sa Fondation Rosenberg pour les enfants a aidé les enfants de Mumia à vivre.

(1) Lire l’attachant et parfaitement documenté ouvrage 
de Gérard A. Jaeger, les Rosenberg. La Chaise électrique pour délit d’opinion, éditions du Félin, 2003.

Michel Muller

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18 juin 2019 2 18 /06 /juin /2019 06:22
1948, l'année terrible de la Palestine ( Jean-Pierre Périn, Médiapart, 16 juin 2019)

1948, l’année terrible de la Palestine

Par

Ils sont la mémoire de la Naqba, la fin de la Palestine historique et l’exode forcé de ses habitants. Dans Palestine – mémoires de 1948, Jérusalem 2018, dix-huit hommes et femmes racontent ce qu’elle fut, la destruction des villages par l’armée israélienne, les massacres, la peur et la fuite.

L'histoire dominante est le plus souvent terrible à l’égard des vaincus. Ceux de 1948 ne font pas exception, bien au contraire. Alors, comment faire connaître leur histoire, celle de la Palestine avant, après et au moment de la Naqba (la « catastrophe » ou le « désastre » en arabe) ? Comment sauter par-dessus le mur épais et haut des versions officielles pour la sauver de l’oubli ? Comment se faufiler à travers une historiographie écrite par ceux-là mêmes qui chassèrent les habitants de leurs maisons, de leurs terres, abolissant au passage leur culture, niant même qu’ils aient eu auparavant une existence ? Comment ?  Par des récits personnels.

Des histoires au plus près du nu de la vie, qui diront comment cela se passait au village, comment on y travaillait, comment on y naissait et l’on s’y mariait, comment les soldats israéliens arrivèrent au petit matin ou pendant la nuit, comment ils détruisirent les maisons, comment fut orchestrée la peur qui jeta tant de Palestiniens sur les chemins de l’exil. Et ce que fut cet exil.

« Je ne connais pas de grande poésie qui soit fille de la victoire », écrivait le grand poète palestinien Mahmoud Darwich. À lire les dix-huit témoignages – huit femmes et dix hommes – recueillis par Chris Conti dans Palestine – Mémoires de 1948, Jérusalem 2018 (éditions Hesperus), on est vite convaincu que s’il y a quelque chose qui ne leur pas été pris, c’est la poésie, comme si, effectivement, elle était une enfant de la défaite. On l’entend dans les mots tout simples de Rushdieh al-Hudeib, une vieille paysanne originaire de Dawaimeh, non loin d’Hébron, quand elle raconte combien ses petits-enfants et la plupart des gamins palestiniens d’aujourd’hui, devenus comme elle des citoyens jordaniens, ont toujours mal à la Palestine.

 

Comment l’esprit des lieux, ces villages et villes où vivaient leurs parents, qu’ils n’ont jamais connus et où il leur est interdit d’aller, même en visite, et dont ils ignorent la beauté, coulent encore dans leurs veines. « Ils ne savent pas que des cactus poussent désormais sur les terres où se trouvaient jadis nos villages, comme s’ils voulaient combattre l’oubli avec leurs épines. C’est à nous, les anciens, de leur raconter, de leur transmettre l’odeur très particulière de la Palestine. Ce mélange de frais et de sucré, qui ressemble au parfum de miel ».

On le sait : l’année 1948 pour les Palestiniens fut un cataclysme historique. Mais on sait moins – et chacun des dix-huit témoignages, dont la plupart n’avaient jusqu’alors pas laissé de traces écrites de leur existence, nous le montre –, ce qu’elle fut au niveau personnel. Ou au niveau des familles, séparées dans la fuite, bousculées par la peur et prises dans la souffrance de l’errance. Aussi chaque récit est-il en soi une véritable odyssée illustrant les différentes stratégies de survie, de persévérance, de créativité et de résistance que ces témoins ont déployées. Et si, comme l’indiquent la chercheuse et l’une des préfacières Falestin Naili, « ces 18 expériences ne peuvent évidemment pas dessiner l’intégralité du vécu palestinien, elles en donnent une idée assez représentative », d’autant plus que, « de Gaza à Nazareth, les narrateurs sont originaires de différentes régions de la Palestine historique et sont aujourd’hui dispersés aux quatre coins du monde ».

Si l’on revient à Rushdieh al-Hudeib, son village de Dawaimeh fait partie de ceux qui ont tout simplement disparu, rasés et remplacés par des colonies israéliennes, « renommés afin qu’ils soient mieux effacés de la mémoire collective, de la mémoire tout court ». Ces villages engloutis dans le silence de l’Histoire, on les estime entre 418 et 530. La vieille paysanne raconte comment cela s’est passé, le 29 octobre 1948, vers midi, quand trois colonnes motorisées israéliennes sont arrivées à Dawaimeh et que, prévenue à temps par son oncle, sa famille a pu heureusement s’enfuir avec ses deux chameaux et quelques sacs de vivres : « Les soldats israéliens sont méthodiques : ils avancent comme une vague sombre, ouvrent les maisons les unes après les autres, déchargent leurs armes à l’aveugle. C’est ainsi qu’ils procèdent habituellement lorsqu’ils veulent vider totalement un village de ses occupants. Ils savent que les survivants prennent la fuite quand le carnage approche. »

Cette opération n’est pas le fait des « irréguliers » de l’Irgoun et du Stern, responsables de plusieurs massacres, dont celui de Deir Yassin, le 9 avril 1948, qui joua un rôle central dans l’exode des Palestiniens et que Ben Gourion condamna. À Dawaimeh, c’est bien l’armée israélienne qui attaque la localité, en l’occurrence le 89e bataillon de Moshe Dayan. La suite est encore plus terrible : « Deux tanks s’arrêtent devant la mosquée Darawhish, où 75 personnes âgées se recueillent, la plupart sont des hommes. Parmi eux, mon grand-père Mahmoud Ahmed al-Hudeib, 90 ans. Les anciens n’ont pas le temps de s’enfuir, ils n’y pensent d’ailleurs même pas, persuadés que, vu leur âge avancé, les Israéliens ne leur feront aucun mal […]. Tous seront exécutés. » 

Après, il y aura le massacre de la grotte Iraq al-Zagh où se sont réfugiées trente-cinq familles. « D’abord, raconte encore la paysanne, ce sont les hommes qui sont sortis […]. Ils ont attaché leurs keffiehs au bout d’un bâton en bois et l’ont agité en signe de reddition. Puis ce fut le tour des femmes et des enfants. Les soldats leur ont intimé l’ordre de se mettre en rang et d’avancer. Au premier pas les tirs ont commencé, en rafales, leur crépitement a couvert les cris. Quand ça s’est arrêté, tout le monde gisait à terre. La femme de mon cousin et sa petite fille qu’elle tenait dans ses bras sont tombées elles aussi, mais par miracle elles ont échappé aux balles. Le reste de la famille a été décimé. »

Les dix-sept autres témoignages évoquent d’autres épisodes de la Naqba, la tragédie palestinienne qui se poursuit, sous d’autres formes, aujourd’hui.

Ainsi, Souleyman Hassan, 75 ans, un berger-agriculteur de Kafr Laqif, défend ses oliviers depuis des dizaines d’années. Il a vu les colons les arracher, a perdu son droit d’aller sur ses terrains, excepté six jours par an et sous bonne escorte de l’armée, mais il n’a jamais abdiqué, n’a jamais voulu les vendre, même pour devenir riche, et se saisit de tous les moyens légaux pour faire valoir son droit de propriété face aux colons après l’occupation de 1967. Ou l’avocat Fouad Shehadeh, de Ramallah, toujours en activité à 93 ans pour aider les Palestiniens à défendre leurs maisons, leurs fonds gelés par les autorités israéliennes et leurs terres depuis sept décennies, et qui, quoique devenu aveugle à la suite d’un accident, figure dans le Guinness World Record au titre de l’avocat ayant eu la carrière la plus longue du monde.

« Ce voyage dans la mémoire de Palestiniens, relève Rony Brauman dans sa préface, ne nous dit assurément pas toute l’histoire de la Palestine, mais il met à bas, et sous une forme vivante, un mythe encore tenace : celui d’une terre aride, abandonnée, parcourue par quelques chameliers, que les nouveaux Hébreux allaient faire fleurir ; celui d’un désert que le sionisme allait transformer en verger. Il nous rappelle qu’il existait une société palestinienne, au-delà d’une population clairsemée, avec sa bourgeoisie et ses paysans, ses notables, ses intellectuels, ses ouvriers que le grand récit sioniste s’efforce de rendre transparents. Il illustre ce que le sociologue israélien Baruch Kimmerling a nommé politicide, désignant par ce néologisme le “processus qui a pour but ultime la disparition du peuple palestinien en tant qu’entité sociale, politique et économique légitime”. »

« Edward Saïd, renchérit Falestin Naili, insistait en 1984 sur la nécessité d’élaborer des récits pour “absorber, soutenir et faire circuler” les faits, les incorporer dans l’histoire et les utiliser pour un récit historique dont l’objectif serait de rétablir la justice. Les mémoires palestiniennes constituent un pilier important de ce récit qui doit nécessairement ouvrir sur une histoire des possibles. »

Le livre nous emmène enfin chez les Palestiniens de la diaspora qui ont réussi leur nouvelle vie. C’est le cas de Nakhle Shahwa, 83 ans, originaire de Beit Jala, près de Jérusalem, installé au Chili, pays qui compte le plus grand nombre de réfugiés palestiniens (entre 300 et 400 000 personnes) hors du monde arabe, que l’on appelle là-bas « Turcos », en raison du passeport ottoman qu’ils possédaient à leur arrivée en Amérique du Sud dès la fin du XIXe siècle, alors qu’ils fuyaient l’obligation de servir de chair à canon pour les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale.

« Toute notre maison respire la Palestine : objets, broderies, tableaux, carte de Palestine et photos […] au-dessus de mon bureau, raconte-t-il. Elle est dans la nourriture que je prépare, dans la langue que j’apprends à mes enfants. Ils savent qu’ils ont des origines palestiniennes, mais ils sont chiliens […]. Mais eux ne veulent pas vivre en Palestine, alors que moi j’en rêve, parce que j’ai été jeté dehors, je n’ai pas eu le choix […]. Moi aussi je voudrais passer mes vieux jours là où je suis né, entendre le roucoulement des colombes, goûter au jus sucré des oranges et manger du pain trempé dans l’huile d’olive. »

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  • Palestine – mémoires de 1948, Jérusalem 2018,
    photos de Chris Conti & Altair Alcântara,
    préfaces de Rony Brauman & Falestin Naili,
    éditions Hesperus Press, diffusion par Librest.

Lire aussi:

COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)

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