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27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 06:35
Charlie Chaplin. Et Charlot fit entendre sa voix - L'Humanité, Christophe Deroubaix, jeudi 25 juillet
Charlie Chaplin Et Charlot fit entendre sa voix…
Jeudi, 25 Juillet, 2019
Série 1939 - Les lanceurs d'alerte

Le Dictateur, sorti en 1940, fut le premier film parlant de Charlot, le plus politique aussi. Ce qui lui valut l’accusation de « sympathie pour le communisme » dans l’Amérique de la chasse aux sorcières des années d’après-guerre.

 

Et Charles Spencer Chaplin parla. Il avait jusqu’alors résisté à la vague du cinéma parlant. Dans la scène finale des Temps modernes, Charlot avait bien concédé un peu de terrain sur l’air de Titine avec un salmigondis néo-espérantiste. Mais, cette fois-ci, Charles Spencer Chaplin parla vraiment. En 1936, les spectateurs entendirent sa voix. En 1940, Chaplin fit entendre la sienne. Les annales du cinéma retiendront que, la première fois que l’un des plus grands génies du 7e art parla intelligiblement à l’écran, ce fut pour s’incarner dans le personnage d’un barbier juif en butte à la brutalité nazie. Puis, pour ridiculiser la figure centrale de celle-ci : le dictateur.

Si, 79 ans après sa sortie sur les écrans des États-Unis (les Français ne purent le voir qu’en 1945), l’œuvre fait consensus, le projet s’avérait beaucoup moins mainstream dans l’Amérique des années 1930. L’opinion publique voit majoritairement les tensions montantes comme un problème interne au Vieux Continent.  L’extrême droite instrumentalise ce sentiment pacifiste aux tendances isolationnistes. Elle s’organise, à partir de septembre 1940, autour d’un comité baptisé America First qui fait de Charles Lindbergh sa figure de proue. L’aviateur a déjà reçu, en 1938, des mains de Göring une médaille offerte par Hitler lui-même. Sur incitation de l’ambassadeur des États-Unis à Londres – un certain Joseph Kennedy –, il plaide la non-intervention dans un mémo secret envoyé au gouvernement britannique.

Il veut ridiculiser Hitler et il le fera

Chaplin a commencé à écrire le scénario dès 1937, avant même les accords de Munich. Le clap de début du tournage retentit en septembre 1939, alors que l’Allemagne vient d’envahir la Pologne. Son film paraît sur les grands écrans en octobre 1940, alors que les nazis sont dans Paris.

Voilà le contexte dans lequel Charles Chaplin a préparé puis tourné The Great Dictator. Indépendant financièrement, il dispose d’une marge de manœuvre totale. Et il l’exploite. Il veut faire un film politique et il le fera. Il veut ridiculiser Hitler et il le fera. Son Adenoïd Hynkel est un personnage mégalomaniaque, colérique, méprisable et… dangereux. Car Chaplin ne cède pas à la farce. Le cinéaste avait d’ailleurs étudié avec soin le film de Leni Riefenstahl, le Triomphe de la volonté, visionné pour la première au Moma de New York en compagnie de René Clair. S’il fait presque s’étouffer le dictateur de Tomanie dans sa propre haine, lors de la célèbre scène du discours, la volonté de faire prendre conscience du danger prend manifestement le dessus sur celle de se payer sa tête. La scène finale au cours de laquelle le barbier juif délivre un discours humaniste ne laisse plus l’ombre d’un doute : le film est totalement politique.

Cela lui valut sans doute l’accueil tiède des professionnels de la profession, à rebours de celui, enthousiaste, du public. Lors de la cérémonie des oscars qui se déroule début 1941, Chaplin repart bredouille malgré cinq nominations. Il n’est lui-même pas nommé dans la catégorie « meilleur réalisateur ». « Dorénavant, aucun admirateur ne pourra séparer la dimension politique de sa star de cinéma », selon l’historien du cinéma Charles Maland, qui y voit le début du déclin de la popularité de Chaplin. À voir.

En tout cas, le Dictateur marque, sans aucun doute, le début de ses ennuis avec le pouvoir américain. John Edgar Hoover, le directeur du FBI, a tendance à voir un communiste dans chaque antifasciste de la première heure. Chaplin est inculpé dès 1943 par la police fédérale dans une affaire tout à fait personnelle et intime : une relation avec une starlette, Joan Barry, et la procédure en reconnaissance de paternité lancée par celle-ci. Il aggrave, peu après, son cas en épousant, à 54 ans, Oona O’Neill, âgée de 18 ans.

Mais la « turpitude morale » dont l’accuse le procureur ne constituait qu’une sorte de préface à l’accusation ultime, politique : celle de sympathie pour le communisme. En septembre 1952, alors que Chaplin navigue vers l’Angleterre pour l’avant-première de son nouveau film (les Feux de la rampe), le ministre de la justice révoque son visa. À 63 ans, il laisse derrière lui une Amérique rongée par le maccarthysme. Songeait-il alors, en voguant vers sa terre natale, aux premiers mots du monologue final du Dictateur : « Je suis désolé, mais je ne veux pas être empereur, ce n’est pas mon affaire. Je ne veux ni conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, Blancs et Noirs. Nous voudrions tous nous aider, les êtres humains sont ainsi. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas le malheur. Nous ne voulons ni haïr, ni humilier personne. Dans ce monde, chacun de nous a sa place, et notre Terre est bien assez riche pour nourrir tout le monde. Nous pourrions tous avoir une belle vie libre, mais nous avons perdu le chemin. »

Christophe Deroubaix
Charlie Chaplin. Et Charlot fit entendre sa voix - L'Humanité, Christophe Deroubaix, jeudi 25 juillet
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27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 6

Le matérialisme historique

Karl Marx (1818-1883)

"L'idéologie allemande" - Classes et idées dominantes (Manuscrit, 1845-1846)

" A toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante.  La classe qui dispose des moyens de production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle, si bien qu'en général, elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pensées dominantes ne sont rien d'autre que l'expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l'expression des rapports sociaux qui font justement d'une seule classe la classe dominante, donc les idées de la suprématie. Les individus qui composent la classe dominante ont aussi, entre autres choses, une conscience et c'est pourquoi ils pensent.

Il va de soi que, dans la mesure où ils dominent en tant que classe et déterminent une époque dans tout un champ, ils le font en tous domaines; donc, qu'ils dominent aussi, entre autres choses, comme penseurs, comme producteurs de pensées; bref qu'ils règlent la production et la distribution des idées de leur temps, si bien que leurs idées sont les idées dominantes de l'époque.

A un moment, par exemple, et dans un pays où la puissance royale, l'aristocratie et la bourgeoisie se disputent la suprématie et où, par conséquent, le pouvoir est partagé, la pensée dominante se manifeste dans la doctrine de la séparation des pouvoirs que l'on proclame alors "loi éternelle".

Or, la division du travail, dans laquelle nous avons déjà reconnu l'un des facteurs les plus importants de l'histoire, prend aussi, dans la classe dominante, la forme de la division du travail intellectuel et du travail matériel, de sorte que, à l'intérieur de cette classe, l'une des parties présente ses penseurs attitrés (les idéologues actifs et conceptifs dont le principal gagne-pain consiste à entretenir l'illusion que cette classe nourrit à son propre sujet), tandis que l'autre partie garde, à l'égard de ces idées et de ces illusions, une attitude plutôt passive et réceptive: ce sont, en réalité, les membres actifs de cette classe, et ils ont moins de loisir pour se faire des illusions et des idées sur eux-mêmes. 

Cette division peut même dégénérer, au sein de cette classe, en un certain antagonisme, une certaine rivalité entre les deux parties. Toutefois, cette opposition disparaît automatiquement dès qu'un conflit pratique met en danger la classe elle-même. On voit alors disparaître l'illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées des classes dominantes et qu'elles auraient une puissance indépendante du pouvoir de cette classe.

L'existence d'idées révolutionnaires à une époque déterminée suppose l'existence préalable d'une classe révolutionnaire...

Si l'on détache, en observant le déroulement de l'histoire, les idées dominantes de la classe dominante elle-même; si on les rend indépendantes; si l'on se persuade qu'à telle époque telles ou telles pensées ont prévalu, sans se préoccuper des conditions de production ni des producteurs de ces pensées; bref, si on fait table rase des individus et des circonstances mondiales qui sont à la base de ces pensées, on peut dire, par exemple, qu'au temps où l'aristocratie régnait, c'était les idées d'honneur, de fidélité, etc., qui prédominaient, tandis que sous le règle de la bourgeoisie, c'étaient les idées de liberté, d'égalité, etc. Voilà ce que la classe dominante elle-même se figure le plus souvent. Cette conception commune à tous les historiens, surtout depuis le XVIIIe siècle, aura nécessairement à affronter le phénomène que voici: ce sont des pensées de plus en plus abstraites qui prévalent, c'est-à-dire des pensées qui revêtent de plus en plus la forme de l'universalité. En effet, toute nouvelle classe qui prend la place d'une classe précédemment dominante est obligée, ne serait-ce que pour parvenir à ses fins, de présenter ses intérêts comme l'intérêt commun de tous les membres de la société; c'est-à-dire, pour parler idées, de prêter à ses pensées la forme de l'universalité et de les proclamer les seules raisonnables, les seules qui aient une valeur universelle".    

Karl Marx, Philosophie, "L'idéologie allemande" (Manuscrit, 1845-1846) - Folio Gallimard (p. 338-341)

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Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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26 juillet 2019 5 26 /07 /juillet /2019 07:53
Élise Foliot présente un portrait de son père. (Le Télégramme/Delphine Tanguy)

Élise Foliot présente un portrait de son père. (Le Télégramme/Delphine Tanguy)

À 89 ans, Élise Foliot a eu tout le loisir de mesurer que le temps passe. Mais sa mémoire est encore vive au souvenir de son père Alain Signor, instituteur et militant communiste, entré dans la Résistance avant de devenir député du Finistère.

Une rue de Pont-l’Abbé porte son nom. « Ce n’est pas lui qui l’a demandé. C’était après sa mort », s’empresse de préciser Élise Foliot, sa fille, qui souhaite raviver le souvenir de son père, un homme intègre, trop tôt disparu à l‘âge de 65 ans.

« C’était un homme très simple qui a passé une grande partie de sa vie à Pont-l’Abbé où il est né et qui a fait deux mandats de député », expose cette dernière qui tient à effectuer ce devoir de mémoire avant d’elle-même disparaître. « Il était instituteur et il a été arrêté dans sa classe, devant ses élèves, par la police pétainiste, avant que les Allemands n’arrivent, puis interné à l’île d’Yeu. N’avait-il pas le droit d’avoir ses idées comme tout un chacun ? », s’interroge encore aujourd’hui la vieille dame à propos de ce père qui a créé une section des jeunes communistes en 1924 à Pont-l’Abbé et a adhéré au PCF en 1927.

Depuis l’âge de 20 ans, il était communiste et nous, sa femme et ses quatre filles, on a dû se cacher.

Il rejoint La Résistance en zone sud

 

« Depuis l’âge de 20 ans, il était communiste et nous, sa femme et ses quatre filles, on a dû se cacher », se souvient Élise. Révoqué de son poste d’instituteur par le régime de Vichy le 28 octobre 1940, il rejoint les rangs de la Résistance en zone sud après s’être évadé du camp de Saint-Augeau, dans le Cantal. « Nous étions seules, ma petite mère et ses quatre filles. Il a bien fallu qu’on nous accueille quelque part. La résistance était déjà organisée et s’est occupée de nous trouver une famille, ma sœur aînée et moi, à Plougonvelin, dans une ferme. En Bretagne il y avait des gens vraiment bien, raconte Élise avec émotion. J’avais 10-11 ans et pendant une année, on n’est pas allé à l’école. Une fois les vacances finies, on faisait attention de ne pas faire de bruit pour que les gens ne posent pas de question sur notre présence. Il y avait de la délation », complète celle-ci qui avait 15 ans à la Libération et sa sœur Monique 17 ans. Sa mère s’était quant à elle réfugiée avec les deux plus jeunes chez sa sœur dans le 14e arrondissement de Paris.

 

Un séjour de six mois en URSS

 

« Il a repris ses fonctions d’instituteur après la guerre, à Issy-les-Moulineaux puis à Brest, et il a enseigné jusqu’à sa retraite. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à écrire sur son Pays bigouden qu’il adorait avant tout », raconte encore Élise à propos de son père qui est l’auteur d’un livre sur la révolution à Pont-l’Abbé. Elle se souvient également de son séjour en URSS, accompagné de sa femme. « C’est ma grand-mère bigoudène qui est venue s’occuper des quatre filles à Issy-les-Moulineaux ». Une grand-mère qui tenait un commerce de bières, boissons gazeuses et confiserie au n° 5 de la rue Lamartine à Pont-l’Abbé avec son fils Pierre. « Il est resté six mois là-bas et il a vu des choses qu’il n’aurait pas dû voir mais il ne pouvait pas rester sans parler », ajoute Élise. Il séjourna à Moscou de septembre 1945 à mars 1946 comme correspondant de l’Humanité et représentant du PCF et milita après son retour en France au sein de l’association France URSS.

 

Un député très actif

 

« Le 10 novembre 1946, Alain Signor fut élu député du Finistère en troisième position sur la liste « d’Union républicaine et résistante », avec Pierre Hervé et Gaby Paul. Lors de ses mandats, il fut membre des commissions de l’agriculture (1946-1947), de l’Éducation nationale (1949-1951), et surtout de la Marine marchande et des pêches (1946-1951). À la Chambre, il fut très actif : défense des agriculteurs, des pêcheurs, des normaliens et des écoles normales dont il devint le spécialiste, tout en protestant contre la guerre d’Indochine » détaille le site internet « Guerre et résistance en Pays bigouden » créé en 2016 par trois enseignants à la retraite dont Jean Kervision, ancien instituteur qui a connu la rafle du 12 août 1944. « Signor fit partie des 26 membres (15 titulaires et 11 suppléants) écartés lors du XIIe Congrès du PCF en avril 1949. Ses liens avec Charles Tillon inquiétaient la direction du PCF », apprend-on également sur ce site dédié aux anciens résistants


Le Télégramme, 25 janvier 2019 - Delphine Tanguy
Alain Signor avec Pierre Le Rose, Rol-Tanguy et Paul Le Gall et des résistantes du Pays Bigouden à une fête de la Bretagne dans les années 50

Alain Signor avec Pierre Le Rose, Rol-Tanguy et Paul Le Gall et des résistantes du Pays Bigouden à une fête de la Bretagne dans les années 50

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26 juillet 2019 5 26 /07 /juillet /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6

Le matérialisme historique

Karl Marx (1818-1883)

"L'idéologie allemande" (Manuscrit, 1845-1846)

"Voyons donc les faits: des individus déterminés, exerçant une activité productive déterminée, nouent des relations sociales et politiques déterminées. L'observation empirique doit, dans chaque particulier, faire ressortir empiriquement et sans aucune mystification ni spéculation le lien de la structure sociale et politique avec la production. La structure sociale et l’État se dégagent constamment du processus vital d'individus déterminés - non pas tels qu'ils peuvent apparaître dans leur propre imagination et dans celle d'autrui, mais tels qu'ils sont en réalité , c'est-à-dire tels qu'ils s'activent dans des limites, des circonstances préalables et des conditions matérielles déterminées, indépendantes de leur volonté.

La production des idées, des représentations, de la conscience est, de prime abord, directement mêlée à l'activité et au commerce matériels des hommes: elle est le langage de la vie réelle. Ici, la manière d'imaginer et de penser, le commerce intellectuel des hommes apparaissent encore comme l'émanation directe de leur conduite matérielle. Il en va de même de la production intellectuelle, telle qu'elle se manifeste dans le langage de la politique, des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc., d'un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais ce sont les hommes réels, œuvrants, tels qu'ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et du commerce qui leur correspond jusque dans ses formes les plus étendues. (...) 

Si dans toute l'idéologie, les hommes et leur condition apparaissent sens dessus dessous comme dans une camera obscura, ce phénomène découle de leur processus de vie historique, tout comme l'inversion des objets sur la rétine provient de leur processus de vie directement physique.

Tout au contraire de la philosophie allemande, qui descend du ciel sur la terre, on s'élève ici de la terre jusqu'au ciel; autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent, ni non plus de ce que l'on dit, pense, s'imagine, se représente à leur sujet, pour en arriver à l'homme en chair et en os; c'est à partir des hommes réellement actifs et de leur processus de vie réel que l'on expose le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus. Les formations brumeuses du cerveau humain sont elles aussi des sublimés nécessaires du processus matériel de leur vie, empiriquement vérifiable et lié à des circonstances matérielles préalables. Par conséquent, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l'idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, ne conservent plus leur semblant d'indépendance. Elles n'ont ni histoire, ni développement; ce sont, au contraire, les hommes qui, en même temps qu'ils développent leurs production et leur communication matérielles, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de celle-ci. Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, c'est la vie qui détermine la conscience".

Karl Marx, Philosophie,  - "L'idéologie allemande" (Manuscrit, 1845-1846)- Folio Gallimard (p. 307-308)

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Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 15:12
Aragon

Aragon

Paul Eluard

Paul Eluard

Neruda en 1951

Neruda en 1951

"La chance voulut que j'ai en France, et pour longtemps, comme amis intimes, les deux plus grands représentants de sa littérature: Paul Eluard et Aragon. C'étaient - ce sont toujours - deux curieux classiques de la désinvolture, que leur authenticité vitale situe au plus haut de la forêt française. En même temps, ils sont les partisans naturels et inébranlables de la morale historique. Peu d'êtres différent autant entre eux comme ces deux hommes. 

Avec Paul Eluard, je pus souvent jouir du plaisir poétique de perdre mon temps. Si les poètes répondaient avec franchise aux enquêtes, ils révéleraient le secret: rien n'est plus beau que de perdre son temps. Chacun a son style pour ce goût vieux comme le monde. Avec Paul je perdais la notion du jour et de la nuit qui s'écoulaient et je n'ai jamais si si nos propos avaient ou non de l'importance.

Aragon, lui, est une machine électronique de l'intelligence, de la connaissance, de la virulence, de la rapidité éloquente. J'ai toujours quitté la maison d'Eluard en souriant sans savoir pourquoi. De quelques heures passées avec Aragon je ressors épuisé car ce diable d'homme m'a obligé à réfléchir. Les deux ont été d'irrésistibles et loyaux amis et leur grandeur antagonique est peut-être ce qui me plaît le plus en eux. 

(...)

En 1937, nous étions à Paris, et notre principale activité était la préparation d'un congrès mondial d'écrivains antifascistes qui devait se tenir à Madrid. C'est là que je commençait à connaître Aragon. Ce qui me surprit d'abord chez lui c'était son incroyable capacité de travail et d'organisation. Il dictait toutes les lettres, les corrigeait, s'en souvenait. Pas un détail ne lui échappait. Il restait de longues heures à travailler dans notre petit bureau. Et après, on le sait, il écrit de gros livres en prose et sa poésie est la plus belle de la langue française. Je l'ai vu corriger les épreuves des traductions qu'il venait de faire du russe et de l'anglais, et les refaire sur le même papier d'imprimerie. Il s'agit, en vérité, d'un homme prodigieux, et je m'en rendis compte dès cette époque".

Lire aussi:

COMMUNIST'ART: Louis Aragon par Hector Calchas

COMMUNIST'ART: Paul Eluard - par Hector Calchas

18 novembre 1952, mort de Paul Eluard

Miguel Hernandez: La poésie reste une arme chargée de futur - Jean Ortiz, L'Humanité, 23 juillet 2019 - suivi de Miguel Hernandez par Neruda

1970-1973 : Salvador Allende par Neruda (J'avoue que chez vécu)

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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 06:47
Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Philosophie: Les pouvoirs de l'argent

Karl Marx (1818-1883)

"Ébauche d'une critique de l'économie politique" (1844)

"L'argent, qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et tout s'approprier, est éminemment l'objet de la possession. L'universalité de sa qualité en fait la toute-puissance, et on le considère comme un pouvoir dont le pouvoir est sans bornes. L'argent est l'entremetteur entre le besoin et l'objet, entre la vie et les moyens de vivre. Mais ce qui sert de médiateur à ma vie médiatise aussi l'existence des autres pour moi. Pour moi, l'argent, c'est autrui.

" Allons donc! tes mains, tes pieds, ta tête et ton derrière t'appartiennent sans doute, mais ce dont je jouis allégrement m'en appartient-il moins? Si je puis me payer six étalons, leurs forces rudes ne sont-elles pas miennes? Je galope, et me voici un rude gaillard, comme si j'avais vingt-quatre jambes" (Goethe, Faust)

Shakespeare dans Timon d'Athènes :

" De l'or, ce jaune, brillant et précieux métal! Non, dieux bons! je ne fais pas de vœux frivoles: des racines, cieux sereins! Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir; beau le laid; juste, l'injuste; noble, l'infâme; jeune, le vieux; vaillant, le lâche... Et bien! cet or écartera de votre droite vos prêtres et serviteurs, arrachera l'oreiller au chevet des malades. Ce jaune esclave tramera et rompra les vœux, bénira le maudit, fera adorer la lèpre livide, placera les voleurs, en leur accordant titre, hommage et louange, sur le banc des sénateurs; c'est lui qui décide la veuve éplorée à à se remarier. Celle qu'un hôpital d'ulcérés hideux vomirait avec dégoût, l'or l'embaume, la parfume, et lui fait un nouvel avril... Allons! poussière maudite, prostituée à tout le genre humain, qui mets la discorde dans la foule des nations..."

Et plus loin:

"Ô toi, doux régicide! cher agent de divorce entre le fils et le père! brillant profanateur du lit le plus pur d'Hymen! vaillant Mars! séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé, dont la rougeur fait fondre la neige consacrée qui couvre le giron de Diane! Dieu visible qui rapproches les incompatibles et les obliges à s'embrasser! qui parles par toutes les bouches dans tous les sens! ô pierre de touche des cœurs! traite en rebelle l'humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la dans un chaos de discordes, en sorte que les bêtes puissent avoir l'empire du monde!"

Shakespeare décrit parfaitement la nature de l'argent. Pour le comprendre, commençons d'abord par expliquer le passage de Goethe:

Ce que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Telle est la force de l'argent, telle est ma force. Mes qualités et puissance de mon être sont les qualités de l'argent; elles sont à moi, son possesseur. Ce que je suis, et ce que je puis, n'est nullement déterminé par mon individualité.

Je suis laid, mais je puis m'acheter la plus belle femme; aussi ne suis-je pas laid, car l'effet de la laideur, sa force rebutante, est annulée par l'argent. Je suis, en tant qu'individu, un estropié, mais l'argent me procure vingt-quatre pattes; je ne suis donc plus estropié; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans scrupule, stupide: mais l'argent est vénéré, aussi le suis-je de moi-même, moi qui en possède. L'argent est le bien suprême, aussi son possesseur est-il bon; que l'argent m'épargne la peine d'être malhonnête, et on me croira honnête; je manque d'esprit, mais l'argent étant l'esprit réel de toute chose, comment son possesseur pourrait-il être un sot? De plus, il peut acheter des gens d'esprit, et celui qui en est le maître n'est-il pas plus spirituel que ses acquisitions? Moi qui, grâce à mon argent, suis capable d'obtenir tout ce que le cœur désire, n'ai-je pas en moi tous les pouvoirs humains? Mon argent ne transforme t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire?

Si l'argent est le lien qui m'unit à la vie humaine, qui unit à moi la société et m'unit à la nature et à l'homme, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens? N'est-il pas, de la sorte, l'instrument de division universel? Vrai moyen d'union, vraie force chimique de la société, il est aussi la vraie monnaie "divisionnaire".

Shakespeare signale surtout deux propriétés de l'argent:

1° Il est la divinité manifestée, la transformation de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, l'universelle confusion et perversion des choses, il harmonise les incompatibilités;

2° Il est la prostituée universelle, l'universel entremetteur des hommes et des peuples. 

La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, l'harmonisation des incompatibilités - la force divine - de l'argent sont inhérentes à sa nature en tant que nature générique aliénée et aliénante des hommes, en tant que nature qui se livre à autrui. Il est la puissance aliénée de l'humanité. 

(...) Il apparaît alors comme la puissance corruptrice de l'individu, des liens sociaux, etc, qui passent pour être essentiels. Il transforme la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, la bêtise en intelligence, l'intelligence en bêtise.

Notion existante et agissante de la valeur, l'argent confond et échange toute chose; il est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l'envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines".

Karl Marx, Philosophie, (1844) - "Ébauche d'une critique de l'économie politique" Folio Gallimard (p. 189-192)

 

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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 06:15
Photo de Julius Fucik publiée dans L'Humanité avec l'article de Maurice Ulrich le 24 juillet 2019

Photo de Julius Fucik publiée dans L'Humanité avec l'article de Maurice Ulrich le 24 juillet 2019

Julius Fucik « Hommes, mes frères, je vous aimais, veillez ! »
Mercredi, 24 Juillet, 2019

Dans sa prison, le résistant et communiste tchécoslovaque, écrivain et journaliste, parvient à rédiger ce qui s’appellera Écrit sous la potence. Torturé pendant des jours, il sera pendu, à Prague, le 8 septembre 1943. Il avait 40 ans.

 

ÀBerlin, dans un des magnifiques parcs du quartier Pankow, on peut lire sur un mémorial qui lui est dédié ces mots de Julius Fucik, les mêmes qu’il avait écrits à quelques heures de son exécution : « Hommes, mes frères, je vous aimais, veillez ! » Journaliste, écrivain arrêté en avril 1942 à Prague avec six autres membres de son réseau de résistants communistes, affreusement torturé pendant des jours, il est pendu le 8 septembre 1943, à 40 ans. Quatre ans plus tôt, le 15 mars 1939, les troupes hitlériennes ont envahi la Tchécoslovaquie.

Né dans une famille ouvrière, mais neveu du compositeur nommé comme lui Julius Fucik, qui connut des heures de gloire à Prague et à Berlin en donnant des concerts devant plus de 10 000 personnes, le jeune homme qui, dès ses 12 ans voulait créer un journal, se tourne très vite vers le théâtre, la littérature et la politique. En 1921, la branche de gauche du parti social-démocrate fonde le Parti ­communiste tchécoslovaque. Il en est, en même temps qu’il est une figure de l’avant-garde artistique. Critique littéraire dans un magazine, il collabore également au quotidien du parti, Rude Pravo. Dès cette époque, il est arrêté à plusieurs reprises, il échappe en 1934 à une peine de prison de huit mois. Cette même année, il est en reportage en Allemagne, témoin de la manière dont Hitler a déjà assis son pouvoir avec l’interdiction des partis communiste et socialiste, des syndicats, l’arrestation de leurs militants et l’ouverture des premiers camps de concentration. En 1938, l’année même où il rencontre celle qui va être son épouse et camarade, Augusta Kodericova, le Parti communiste, l’un des plus importants d’Europe, est interdit. C’est, si l’on peut dire, « un dommage collatéral », et assez largement occulté, des accords de Munich par lesquels la France et l’Angleterre laissent le champ libre à l’Allemagne au nom de la paix. Dès ce moment, Julius Fucik est en résistance. Il intègre en 1941 le comité central clandestin du Parti.

En 1955, Milan Kundera lui rendra hommage dans un ensemble de textes dédiés, selon ses termes, à « un héros de la résistance communiste contre l’occupation nazie en Tchécoslovaquie ». Car, s’il n’est évidemment pas le seul – on estime à 30 000 le nombre de communistes qui y laissèrent la vie –, sa mémoire tient à un livre appelé Écrit sous la potence. Pendant ses mois de prison, il rédige, le plus souvent sur des feuilles de papier à cigarettes, des textes qui sortiront, avec la complicité d’un gardien probablement patriote, dont il évoque d’ailleurs la figure. C’est son épouse, elle-même rescapée de Ravensbrück, qui va apprendre l’existence des feuillets, en même temps que sa mort : « On m’a appris aussi que Julius Fucik avait écrit dans la prison de Pankrac. C’est son gardien, A. Kolinsky, qui lui a donné les moyens de le faire en lui portant dans la cellule papier et crayon nécessaires. C’est lui encore qui a emporté en cachette les feuillets du manuscrit écrit en prison. » Elle les fera publier.

Il sait donner à son récit le tour de l’anecdote, même tragique

La figure de l’auteur, car c’est un auteur et il s’agit bien d’une œuvre, va connaître dans les années d’après guerre une immense notoriété. Car Fucik, avec toute la force, l’intelligence et le talent d’un homme qui sait ce que peut l’écriture, va au-delà du simple témoignage. « Il n’y a pas de vie sans chants, comme il n’y a pas de vie sans soleil. » Il sait donner à son récit le tour de l’anecdote, même tragique. Comme lorsqu’un couple de camarades est arrêté et que la femme, Mariette, prend un premier coup : « Si beaux gars, dit-elle et accentuant sa voix, si beaux gars et de telles brutes ! » Avec Figures et Figurines, il va dresser les portraits de ses geôliers, de ses bourreaux, de ses camarades de prison par l’écriture, comme Jean Moulin l’avait fait en dessinant la caricature de son tortionnaire, Klaus Barbie. Aujourd’hui, d’une manière sans doute trop compréhensible, Écrit sous la potence est un livre scandaleusement non réédité et introuvable. C’est dire à quel point Julius Fucik avait raison quand il nous appelait à veiller, après avoir écrit ces autres mots : « Mon rôle aussi approche de sa fin. Je ne l’écris plus, cette fin. Je ne la connais plus déjà. Ce n’est plus un rôle, c’est la vie. Et dans la vie, il n’y a pas de spectateurs. Le rideau se lève. »

Maurice Ulrich
Julius Fucik, résistant et communiste tchécoslovaque pendu en 1943 - par Maurice Ulrich (L'Humanité, 24 juillet 2019)
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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 06:11
Miguel Hernandez

Miguel Hernandez

Miguel Hernandez La poésie reste « une arme chargée de futur »
Mardi, 23 Juillet, 2019

Lanceurs d'alerte en 1939. 2/29. Dès les années 1930, le chevrier, auteur autodidacte met immédiatement son écriture au service du prolétariat et de la République espagnole. De sa courte vie – il décède à 32 ans –, il est resté fidèle, à en mourir, à ses idéaux communistes.

 

Moins célébré que le chantre de l’Andalousie, Garcia Lorca, le poète autodidacte Miguel Hernandez, de Orihuela (Alicante), aux origines fort modestes, qui fut chevrier jusqu’à son adolescence, mit immédiatement sa poésie « au service » du prolétariat et de la République. Une poésie certes de combat, de guerre même, effervescente, qui soulève, incite, manifeste, d’une esthétique sobre, efficace, des formes le plus souvent resserrées, denses et transparentes à la fois, de grande tension et force expressive, notamment dans ses poèmes élégiaques. Celui qu’il dédie à son premier fils, mort avant d’avoir 1 an, arrache les larmes. Tout comme l’élégie à Ramon Sijé, son frère d’âme, cultivé, le passeur, le ­ compagnon inséparable, mort à Orihuela.

Le chanteur Paco Ibañez a érigé le poème Andaluces de Jaen en un monument, un hymne de colère contre les grands propriétaires des oliveraies et le travail esclave des journaliers. Le poète les appelle à « se lever courageusement », à refuser l’esclavage au milieu de « tant d’oliviers » aux troncs noueux, aux olives généreuses, qui poussent « non pas grâce à l’argent, ni à la sueur du maître », mais au travail éreintant des ouvriers agricoles. Combien de siècles la servitude va-t-elle encore durer ? interroge le poète.

Madrid accueille le second Congrès international des écrivains antifascistes, auquel il participe. Les intellectuels majoritairement sympathisants de la République se trouvent tiraillés entre le positionnement empathique et l’engagement total, fusionnel, charnel. Hernandez, lui, a choisi, naturellement, le côté prolétaire de la barricade, malgré les convulsions en cours, le fusil et les mots, jusqu’à produire une « poésie armée »… À Madrid, au contact de son ami Pablo Neruda, il devient communiste (à 21 ans), rejoint le mythique Quinto Regimiento (protecteur des arts), donne des récitals poétiques sur le front pour stimuler miliciens, soldats de l’Armée populaire. El rayo que no cesa (1934-1935), Vientos de pueblo (1 937)… Une nouvelle fois, artistes et intellectuels sont appelés par les organisations antifascistes à « être dans la boue jusqu’à la ceinture », selon Antonio Machado, dans l’action commune, dans le partage d’une épopée. Cet engagement n’implique pas que le poète soit condamné à ne chanter que les prouesses du collectif. La guerre antifasciste d’Espagne met en jeu et en cause la dignité et le courage de chacun. Homme et combattant s’impliquent jusqu’à ce que reculent les limites. La poésie devient révolution ; peu d’hommes et de femmes se sont autant donnés à la fois à leur création et à leurs combats.

« Je suis né d’un ventre malheureux et pauvre », « Ainsi je sortis de terre », « assis sur les mots »

Courte et tragique vie que celle de Miguel Hernandez. Sans lieu commun. Le « chevrier autodidacte » a beaucoup lu, y compris les classiques, et acquis une dimension reconnue à Madrid (qui l’attire), et bientôt internationalement. Il est né en octobre 1910 : « Je suis né d’un ventre malheureux et pauvre », « C’est ainsi que je sortis de terre », « assis sur les mots ». La terre, le troupeau, la poésie, la révolution, les « corps qui naissent vaincus et tristes meurent ».

À la fin de la guerre, Miguel Hernandez se réfugie au Portugal, qui le renvoie en Espagne, aux mains de la garde civile et de Franco. Libéré une première fois, il est à nouveau arrêté et condamné à mort lors d’un procès sommaire en 1940. À la suite d’interventions nombreuses, la peine sera commuée en 30 ans de prison. Commence alors un long et sordide voyage, d’obscurité et d’humidité, de faim et de murs, une errance dans plusieurs prisons. Atteint d’une grave tuberculose, sans soins adéquats, il décède le 28 mars 1942. À 32 ans. Sa femme, Josefina Manresa, et leur enfant vivent dans un dénuement absolu. Dans les poèmes écrits en prison, on trouve la résistancielle Berceuse à l’oignon, pour son deuxième fils, né en 1939 : « Mon fils, au creux du berceau de la faim/se nourrissant du sang de l’oignon/Mais ton sang brillait de sucre givré. » L’oignon devient la nourriture, le « givre » de tous les jours. Immense et glacé, mais parsemé d’infimes clartés.

En prison, il termine également son Cancionero y romancero de ausencias. Toujours la poésie, arme de lutte. Les mêmes mots : la cellule, la terre, le pain, le souffle du vent, la nudité, l’ombre, mais une ombre constellée d’étoiles. L’espoir. Au terme d’une vie, porté par les « vents du peuple », Miguel Hernandez est resté fidèle, à en mourir, à ses idéaux communistes. « Au revoir, camarades, frères et amis/Saluez de ma part le soleil et les blés. »

Jean Ortiz
Miguel Hernandez: La poésie reste une arme chargée de futur - Jean Ortiz, L'Humanité, 23 juillet 2019 - suivi de Miguel Hernandez par Neruda

Pablo Neruda consacre un chapitre de ses Mémoires J'avoue que j'ai vécu à Miguel Hernandez et à la rencontre lumineuse qu'il a eu avec lui:

" A peine arrivé à Madrid, et devenu comme par enchantement consul du Chili dans la capitale espagnole, je connus tous les amis de Garcia Lorca et de Rafael Alberti. Ils étaient nombreux. Quelques jours plus tard, j'étais un poète de plus parmi les poètes espagnols. Ce qui ne nous empêchait pas, Espagnols et Américain, d'être différents. Cette différence, naturelle, entre nous, les uns l'affichent avec orgueil, et les autres, par erreur. 

Les Espagnols de ma génération étaient plus fraternels, plus solidaires et plus gais que mes compagnons d'Amérique latine. Pourtant, je pus constater en même temps que nous étions plus universels, plus au courant des langages et des cultures. Peu d'Espagnols parlaient une autre langue que la leur. Lorsque Desnos et Crevel vinrent à Madrid, je dus leur servir d'interprète pour qu'ils se comprennent avec les écrivains espagnols.

L'un des amis de Federico (Garcia Lorca) et de Rafael (Alberti) était le jeune poète Miguel Hernandez. Quand nous fîmes connaissance, il arrivait en espadrilles et pantalon de velours côtelé de paysan de ses terres d'Orihuela, où il avait gardé des chèvres. Je publiai ses vers dans ma revue Cheval vert: le scintillement et le brio de son abondante poésie m'enthousiasmaient. 

Miguel était si campagnard qu'il se déplaçait entouré d'un halo de terre. Il avait un visage de motte de glaise ou de pomme de terre qu'on arrache d'entre les racines et qui conserve une fraîcheur de sous-sol. Il vivait et écrivait chez moi. Ma poésie américaine, avec ses horizons nouveaux, ses plaines différentes, l'impressionna et le transforma.

Il me racontait des fables terrestres d'animaux et d'oiseaux. Cet écrivain sorti de la nature était comme une pierre intacte, avec une virginité de forêt, une force et une vitalité irrésistibles. Il m'expliquait combien il était impressionnant de coller son oreille contre le ventre des chèvres endormies. On entendait ainsi le bruit du lait qui arrivait aux mamelles, la rumeur secrète que personne d'autre que lui, le poète-chevrier, n'avait pu surprendre.

D'autres fois il me parlait du chant du rossignol. Le Levant espagnol, son pays d'origine, était rempli d'orangers en fleur et de rossignols. Comme au Chili ce chanteur sublime n'existe pas, ce fou de Miguel voulait recréer pour moi dans sa vie même l'harmonie de son cri et son pouvoir. Il grimpait à un arbre de la rue, et du plus haut des branches, sifflait ou gazouillait comme ses chers oiseaux natals. 

(...) Le souvenir de Miguel Hernandez ne peut se détacher des racines de mon cœur. Le chant des rossignols d'Orihuela, leurs tours sonores érigées dans la nuit parmi les fleurs d'oranger, étaient pour lui une présence obsédante et constituaient une part du matériel de son sang, de sa poésie terrestre et rustique, dans laquelle se fondaient tous les excès de la couleur, du parfum et de la voix du Levant espagnol, avec l'abondance et la bonne odeur d'une jeunesse puissante et virile.

Son visage était le visage de l'Espagne. Taillé par la lumière, ridé comme un champ labouré, avec ce petit côté de franche rudesse du pain et de la terre. Ses yeux brûlants, flambant sur cette surface grillée et durcie par le vent, étaient deux éclairs de force et de tendresse.

Et je vis sortir de ses paroles les éléments même de la poésie, mais modifiés par une nouvelle grandeur, par un éclat sauvage, par le miracle du vieux sang transformé en descendance. J'affirme que dans ma vie de poète, et de poète errant, il ne m'a jamais été donné d'observer un phénomène semblable de vocation et d'électrique savoir verbal".

(Pendant la guerre civile après le coup d’État de Franco ) "Federico avait été assassiné à Grenade. Miguel Hernandez, de chevrier, s'était transformé en verbe militant. Dans son uniforme de soldat, il récitait ses vers en première ligne.

(...) Miguel Hernandez chercha à se réfugier à l'ambassade du Chili qui durant la guerre avait accueilli une quantité énorme de franquistes: quatre mille personnes. L'ambassadeur, Carlos Morla Lynch, qui se prétendait pourtant son ami, refusa l'asile au grand poète. Au bout de quelques jours, Miguel était arrêté et emprisonné. Il mourut de tuberculose, dans son cachot, sept ans plus tard. Le rossignol n'avait pas supporté sa captivité".

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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 05:40
Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Karl Marx - 3: Propriété privée, dépendance à l'argent et aliénation dans les Manuscrits de 1844

Karl Marx (1818-1883)

"Ébauche d'une critique de l'économie politique" (manuscrit de 1844):

" Nous avons vu quelle signification, le socialisme étant donné, prennent la richesse des besoins humains et, par suite, un mode nouveau de production et un nouvel objet de la production: s'y manifestent une nouvelle force vitale et un enrichissement nouveau de l'être humain.

Au cœur de la propriété privée, c'est l'inverse; tout homme s'applique à susciter chez l'autre un besoin nouveau pour le contraindre à un nouveau sacrifice, le placer dans une nouvelle dépendance et l'inciter à un nouveau mode de jouissance, donc de ruine économique. Chacun cherche à créer une puissance étrangère qui accable son prochain pour en tirer la satisfaction de son propre besoin égoïste. Ainsi, avec la masse des objets, l'empire d'autrui croît au dépens de chacun, et tout produit nouveau se change en source nouvelle de duperie et de pillage réciproques. En se vidant de son humanité, l'homme a toujours besoin de plus d'argent pour s'emparer de l'autre, qui lui est hostile; et la puissance de son argent diminue en raison inverse de l'accroissement du volume de la production, autrement dit son indigence augmente à mesure que croît le pouvoir de l'argent. 

Le besoin d'argent est le vrai et l'unique besoin produit par l'économie politique. La quantité devient de plus en plus la seule propriété puissante de l'argent; de même qu'il réduit tout être à une abstraction, de même il se réduit, dans son propre mouvement, à un être quantitatif. La démesure effrénée devient sa véritable norme. L'extension des produits et des besoins fait même que le sujet devient l'esclave inventif et toujours calculateur d'appétits inhumains, raffinés, imaginaires et contre nature. La propriété privée ne sait pas faire du besoin primitif un besoin humain; son idéalisme, c'est la fantaisie arbitraire et capricieuse; un eunuque ne flatte pas plus bassement son despote et ne cherche, pour lui soutirer une faveur, à exciter par les moyens les plus infâmes ses passions émoussées, que l'eunuque industriel, le fabricant, ne cherche à appâter son prochain, qu'il aime tout chrétiennement, pour faire s'envoler de sa poche une pièce d'or; il se plie à ses caprices les plus abjects, joue les entremetteurs entre lui et ses appétits morbides, guette chacune de ses faiblesses, le tout en vue de toucher le salaire de ses bons offices. 

(...) Cette aliénation se manifeste encore en ce que, d'un côté, le raffinement des besoins et des moyens produit d'un autre côté la sauvagerie bestiale, la simplicité totale, grossière et abstraite du besoin; ou plutôt, elle ne fait que se reproduire elle-même sous son aspect contraire. Même le besoin de grand air cesse d'être un besoin pour l'ouvrier; l'homme retourne à sa caverne qu'empeste désormais le souffle nauséabond et méphitique de la civilisation, et qu'il n'habite plus que d'une façon précaire - puissance étrangère qui peut chaque jour lui faire faux bond, d'où chaque jour il risque d'être expulsé faute d'argent. Cette maison mortuaire, il faut qu'il la paie. La maison de lumière, que le Prométhée d'Eschyle désigne comme l'un des grands cadeaux grâce auxquels il a transformé le sauvage en homme, cesse d'exister pour l'ouvrier. La lumière, l'air, etc, la propreté animale la plus élémentaire cessent d'être un besoin pour l'homme. La crasse, cet encanaillement, ce pourrissement de l'homme, le cloaque (au sens littéral) de la civilisation, le relâchement complet et contre nature, la nature putride deviennent l'atmosphère où il vit. (...) La simplification de la tâche grâce à la machine est mise à profit pour faire de l'enfant - de l'être qui n'a encore achevé ni sa croissance, ni sa formation - un ouvrier qui à son tour devient un enfant délaissé. La machine prend avantage de la faiblesse de l'homme pour réduire l'homme faible à l'état de machine. 

L'augmentation des besoins et des moyens de les satisfaire engendre la pénurie de besoins et l'indigence. Comment cela? L'économiste (et le capitaliste: notez que nous parlons toujours des hommes d'affaires concrets quand nous apostrophons les économistes par la bouche desquels les premiers se confessent et se justifient scientifiquement) nous en fournit la preuve:

1° Il réduit les besoins de l'ouvrier à la subsistance la plus indispensable et la plus misérable de la vie physique; il réduit son activité au mouvement mécanique le plus abstrait; et il dit que l'homme n'a pas d'autres besoins, ni activité, ni jouissance, car même cette vie-là, il la proclame humaine, existence humaine.

2° Pour base de son calcul, et comme norme générale - parce que valable pour la masse des hommes- il choisit la vie (l'existence) la plus indigente possible: il fait de l'ouvrier un être insensible et dépourvu de besoins, comme il fait de son activité une pure abstraction de toute activité. Le moindre luxe lui paraît condamnable chez l'ouvrier.

L'économie politique, cette science de la richesse, est donc en même temps science du renoncement, de l'indigence, de l'épargne: il lui arrive réellement de vouloir épargner à l'homme le besoin d'air pur ou de mouvement physique. (...) Sa grande maxime, c'est l'abnégation, le renoncement à la vie et à tous les besoins humains. Moins tu manges, bois, achètes de livres; moins tu vas au spectacle, au bal, au cabaret; moins tu penses, aimes, étudies; moins tu chantes, peins, fais des vers, etc, plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor que ne mangeront ni les mites ni la poussière, et plus s'accroît ton capital. Moins tu es, moins tu t'extériorises, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu engranges ton propre être aliéné. Tout ce que l'économiste t'ôte de vie et d'humanité, il le remplace en argent et en richesse...  L'ouvrier doit avoir juste assez pour vouloir vivre et ne doit vouloir vivre que pour posséder"

(...) "Nous avons dit plus haut que, rentré dans sa tanière, etc., l'homme s'y retrouve comme un être aliéné et haineux. Le sauvage dans sa caverne - élément de la nature qui s'offre spontanément à lui comme habitat et abri - ne s'y sent pas plus étranger; il y est plutôt aussi à l'aise que le poisson dans l'eau. Mais le sous-sol du pauvre est une chose horrible, une maison habitée par une "puissance étrangère, qui ne se donne à lui que s'il lui donne sa sueur et son sang", qu'il ne peut considérer comme son propre foyer dont il pourrait dire qu'il y est chez lui, alors qu'il se trouve plutôt dans la maison d'un autre, dans la maison d'un étranger qui chaque jour guette et l'expulse s'il ne paie pas son loyer. De même, il s'aperçoit du contraste qualitatif entre son logement, et celui, vraiment humain, situé dans l'au-delà, au ciel de la richesse.

L'aliénation n'apparaît pas seulement dans le fait que mon moyen d'existence est celui d'autrui, que ce qui est en mon désir est en la possession inaccessible d'un autre, mais également dans le fait que toute chose est elle-même autre chose qu'elle-même, que mon activité est autre, enfin - et ceci vaut aussi pour le capitaliste - que c'est la puissance inhumaine qui règne universellement".  

Karl Marx, Philosophie, "Ébauche d'une critique de l'économie politique"- Folio Gallimard (p. 161-173)

lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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23 juillet 2019 2 23 /07 /juillet /2019 07:08
Bertolt Brecht Combattre la bête immonde
Lundi, 22 Juillet, 2019

Lanceurs d'alerte en 1939 1/29. Dans son œuvre théâtral et poétique, le dramaturge allemand a combattu sans relâche nazisme et fascisme comme avatars de la barbarie capitaliste.

 

«Les peuples en ont eu raison, mais il ne faut pas chanter victoire, il est encore trop tôt : le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde », écrit Bertolt Brecht dans l’épilogue de la Résistible Ascension d’Arturo Ui. Contemporaine du grand Dictateur de Charlie Chaplin, la pièce, écrite lors de l’exil de son auteur en Finlande en 1941, satire de l’ascension du parti d’Adolf Hitler, transfiguré en chef de gang au service du trust des choux-fleurs de Chicago, ne sera mise en scène qu’à la fin de l’année de 1958, soit deux ans après la mort du dramaturge allemand.

Né à Augsbourg en 1898, Bertolt Brecht a 20 ans quand il est mobilisé en tant qu’aide-soignant. Sa haine de la guerre et du militarisme allemand, dépeint par George Grosz et Otto Dix, l’engagent dans ses premiers combats artistiques teintés d’anarchisme et de révolte individuelle dont témoignent Baal (1918), Tambours dans la nuit (1919) et Dans la jungle des villes (1923).

La révolution allemande, marquée par les mutineries de Kiel en novembre 1918, la révolte spartakiste de Berlin en janvier 1919, l’expérience de la République des conseils de Bavière au printemps 1919 réprimées dans le sang par la social-démocratie de Friedrich Ebert et Gustav Noske à l’aide des Corps francs de Georg Ludwig, Rudolf Maercker et Franz von Epp, futur gouverneur de la Bavière sous le IIIe Reich, aboutissent à la mise en place d’une République parlementaire tiraillée, sur fond de crise économique, entre une tendance révolutionnaire et une contre-révolutionnaire, qui s’exprimeront jusqu’en 1924. La première avec le soulèvement de la Rhur de 1920, l’action de mars 1921 et l’octobre allemand de 1923. La seconde avec le putsch de Kapp en 1920 et celui de la Brasserie de Munich en 1923, mené par Hermann Göring, Ernst Röhm, Rudolf Hess, Heinrich Himmler et Julius Streicher sous les ordres d’Adolf Hitler, qui, à la suite de cet événement, rédigera Mein Kampf pendant les quelques mois qu’il passera dans sa prison dorée de Landsberg am Lech.

Ses livres brûlés en place publique en mai 1933

« Les opposants au fascisme, sans être contre le capitalisme, se plaignent de la barbarie engendrée par la barbarie », écrit Brecht. La deuxième partie des années 1920 est pour lui la période de son adhésion au communisme et au marxisme. Elle est aussi celle pendant laquelle il élabore les linéaments de sa théorie théâtrale fondée sur le principe de la distanciation – Verfremdungseffekt. Influencé tout d’abord par Erwin Piscator, membre du Parti communiste allemand et fondateur du théâtre prolétarien, il est engagé comme conseiller littéraire en 1923 à Munich et rejoint le Deutsches Theater de Max Reinhardt à Berlin en 1924. Sa rencontre du compositeur Kurt Weil en 1928 donnera lieu à une collaboration qui aboutira à plusieurs de ses chefs-d’œuvre, dont Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny (1930) et, en 1928, l’Opéra de quat’sous dont le succès populaire propulsera Brecht aux sommets de l’avant-garde artistique internationale. Avec la Décision, Celui qui dit oui, celui qui dit non, l’Exception et la Règle, la Mère ou encore Sainte Jeanne des Abattoirs, il fera partie des livres de Brecht brûlés en place publique par les nazis, en mai 1933. Prenant le chemin de l’exil, au lendemain de la prise de pouvoir par Adolf Hitler, pour Prague, Vienne, Paris, Zurich, puis Copenhague (1933-1939), la Suède (1939), la Finlande (1940-1941) et les États-Unis (1941-1947), le poète et dramaturge redouble d’activité à la fois littéraire et théorique dans un contexte de vives controverses dans le champ du marxisme de l’époque, opposant à l’esthétique du réalisme socialiste ses idées du théâtre épique.

Parmi ses œuvres antifascistes de l’époque – Têtes rondes et têtes pointues, les Fusils de la mère Carrar –, Grand-peur et misère du IIIe Reich (1938) dresse un tableau de l’Allemagne des années trente et dévoile les rouages sociaux d’un régime qui, jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale et malgré ses exactions en Allemagne, en Espagne, en Autriche et en République tchèque, fut non seulement toléré mais soutenu par la plupart sinon tous les gouvernements des grandes démocraties occidentales de l’époque.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Brecht sera de nouveau conduit à l’exil par les dévots du maccarthysme. Quittant les États-Unis pour la Suisse, il s’installe finalement à Berlin-Est en juin 1949 pour fonder, avec sa compagne Helene Weigel, la compagnie du Berliner Ensemble.

Dans la Cantate, qu’il écrit en mémoire de Koloman Wallisch, dirigeant social-démocrate autrichien pendu le 19 février 1934 pendant le coup d’État des fascistes conservateurs aboutissant à la dictature d’Engelbert Dollfuss, Bertolt Brecht écrit : « Celui qui reste à la maison quand le combat commence/Et laisse les autres se battre pour sa cause/Il doit savoir ceci/Qui n’a pas partagé le combat partagera la défaite/Il n’évite pas le combat/Celui qui veut éviter le combat/Il combattra pour la cause de l’ennemi/Celui qui n’a pas combattu pour sa propre cause. »

À l’heure du réveil, partout dans le monde, de la Bête immonde, l’œuvre de Brecht rappelle, douloureusement mais lucidement, notre époque à ses responsabilités.

Jérôme Skalski
Bertholt Brecht: Combattre la bête immonde - L'Humanité, Jérôme Skalski, lundi 22 juillet 2019
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