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19 septembre 2021 7 19 /09 /septembre /2021 10:23
S.J. Eisenstein (3): Ivan Le Terrible - par Andréa Lauro

A lire aussi les deux premières études chronologiques consacrées par Andréa Lauro à Eisentein dans le "Chiffon Rouge" dans cette étude est la suite:

S.M. Eisenstein : de Sergueï Mikhaïlovitch à Sa Majesté: Les années 1920 - Un nouveau langage cinématographique (la chronique cinéma d'Andréa Lauro)

S.J. Eisenstein (2): Perspective Nevski - Les années 1930. Le long voyage, les films manqués et le chef-d’œuvre antinazi - la chronique cinéma d'Andréa Lauro

S.J. Eisenstein : Ivan le Terrible

Les années 1940. Le dernier chef-d’œuvre et l’affrontement avec le dictateur

Staline était à la recherche constante de supports historico-culturels fonctionnels servant au culte de sa personnalité. Même le cinéma devait s’adapter en exaltant la figure de héros individuels. Alexandre Nevski rentrait dans ce "nouveau cours" du cinéma soviétique. Grâce au succès du film, Eisenstein est contacté par Andreï Alexandrovitch Ždanov, l’homme qui dicte la ligne culturelle en URSS et qui l’a défendu après Le Pré de Béjine, et par Ivan Grigorievitch Bolshakov, Directeur du Conseil des commissaires du peuple de l’URSS et président de la commission des affaires cinématographiques, pour la réalisation d’un nouvel ouvrage centré sur une figure historique. La proposition, partagée par Staline, était de réaliser un film sur Ivan IV, le "Tsar de toutes les Russies", passé à l’histoire comme Ivan le Terrible. Sur cet adjectif, une précision est, cependant, nécessaire. Le terme "terrible" a dans notre langue une acception négative, mais pas autant en russe. L’original "Groznyj" porte en effet une signification positive.

Eisenstein commença à écrire le scénario, mais fut bientôt contraint de suspendre le travail.

La Seconde Guerre mondiale était entrée au cœur de l’URSS. Après l’opération dite "Barbarossa", l’invasion nazie de l’Union soviétique commencée le 22 juin 1941, les troupes allemandes étaient de plus en plus proches de la capitale. Le réalisateur se mobilisa lui aussi en participant, entre autres, au "Comité antifasciste juif". Le 3 juillet, il publia à la radio un message en anglais intitulé "Aux frères juifs du monde entier" dans lequel il exhortait à l’unité dans la lutte contre le nazisme. Le 25 août, il écrivit pour la "Pravda" un appel analogue "Frères juifs du monde entier!". Il intégra également une coordination pour la réalisation de films de propagande antinazie et commença à travailler, avec l’envoyé de guerre américain Quentin Reynolds, à un documentaire intitulé Moskva soprotivlyayetsya (Moscou résiste).

Le film, également appelé "La Guerre contre les nazis ou Le Vrai Visage du fascisme", fut interrompu à la fin de 1941 lorsque le journaliste américain fut transféré, avec d’autres correspondants étrangers, de Moscou à la ville de Kujbyšev.

L’offensive nazie entraîna d’énormes pertes et le cinéma subit de lourdes conséquences. Le tournage de beaucoup d’autres films, en plus du déjà cité Moscou résiste, furent interrompus et toute la production cinématographique et les archives (sauf "curieusement" Le Pré de Béjine) furent déplacées à Alma Ata (aujourd’hui Almaty) la ville la plus peuplée du Kazakhstan (puis siège d’importants accords et protocoles, notamment ceux de 1991 qui donnèrent naissance à la Communauté des États Indépendants, après la dissolution de l’URSS).

En Asie soviétique, la production était évidemment limitée. Des courts-métrages, des dessins animés, "agitka" (film d’agitation, entendu comme propagande) et des documentaires furent réalisés, comme La bataille pour notre Ukraine soviétique ou La bataille pour l’Ukraine soviétique (1943) dirigé par Julija Solnceva. A retenir également le plus important film à sujet de l’époque : Pir v Žirmunke (Banquet à Žirmunk, 1941) réalisé par Pudovkin et inséré dans la collection Boyevoy kinosbornik (Collection de films pour les forces armées).

Dans le film, en partie inspiré par une histoire vraie, une paysanne restée seule pendant une attaque nazie, prépare à un groupe d’Allemands un somptueux, mais empoisonné banquet et, pour écarter tout soupçon, la femme mange et meurt avec ses ennemis.

Eisenstein ne reprit le projet du film sur Ivan le Terrible qu'après la Bataille de Stalingrad, qui dura du 17 juillet 1942 au 2 février 1943, et qui vit les Soviétiques l'emporter sur les forces fascistes et nazies allemandes, italiennes, roumaines et hongroises.
 

S.J. Eisenstein (3): Ivan Le Terrible - par Andréa Lauro

Le long scénario d’Ivan Groznyj, approuvé par Staline lui-même, prévoyait la réalisation de deux films. Le casting mettait en valeur Nikolaï Tcherkasov, presque méconnaissable dans le rôle principal, avec d’autres acteurs importants de l’époque, plusieurs fois célébrés comme "artistes de l’année", de Serafima Birman à Pavel Kadochnikov, de Mikhaïl Jabrov à Amvrosy Boug en passant par Ljudmila Tselikovsky, dans le rôle du tsar.

Parmi les acteurs aussi l’éternel "rival", théorique et cinématographique, d’Eisenstein, Vsevolod Pudovkin, dans le rôle d’un vieux fanatique du nom de Nikolaï. Un travail qui a marqué la "pacification" entre deux grands réalisateurs soviétiques.

La photographie a été confiée à l’habituel Tissė pour les extérieurs, tandis que l’intérieur a été soigné par Andrei Moskvin (Carskoe Selo, 14 février 1901 - Leningrad, 28 février 1961) connu pour son travail avec Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg. La musique, après le succès d’Alexandre Nevski qui avait conduit à une version chantée de la bande-son, est de nouveau composée par Sergeï Prokofiev.

Le tournage débute le 23 avril 1943 à Alma Ata, puis se poursuit à Moscou. Le tournage dura environ un an, mais alors qu’Eisenstein montait la première partie du film, le même réalisateur décida de diviser la seconde en deux afin de composer une trilogie : la première partie sur l’ascension au pouvoir d’Ivan IV, la seconde sur la lutte contre les ennemis internes, la troisième sur la victoire finale. Le vieil ami Alexandre, devenu homme de régime, le lui déconseilla parce qu’il estimait que dans la troisième partie, "le linge sale d’une famille" se montrerait. En 1943, Tissė abandonne la production après une âpre dispute avec le réalisateur. Malgré les affrontements, la première partie d’Ivan Groznyj (Ivan le Terrible) sort dans les salles le 30 décembre 1944.

L'histoire:

En 1547, le grand-duc de Moscou Ivan IV (Adolphe Geri) est couronné tsar. Frappé par les conditions de misère de son peuple, avec l’appui du peuple, il centralise tous les pouvoirs et abolit les privilèges des classes aisées et les autonomies féodales que les aristocrates boyards veulent maintenir.

Parmi ceux-ci se détache la figure du boyards Evfrosinija Starickaïa (Serafima Birman), tante du tsar, qui voudrait sur le trône son fils Vladimir Andreïevitch (Pavel Kadochnikov), semi-fou, mais facile à manœuvrer et qui donnerait par conséquent aux boyards toute liberté.

Ivan épouse entre-temps la jeune Césarine Anastasia (Lyudmila Tselikovskaya), dont il est également amoureux le prince André Koubsky (Mikhaïl Nazvanov) que les boyards espèrent faire devenir une arme contre le souverain.

Aux ennemis internes, s’ajoutent les ennemis extérieurs : les Tatars envoient des menaces de guerre. Le tsar repousse les ambassadeurs, rassemble l’armée, marche sur Kazan, occupée par l’ennemi et, après avoir fait sauter les murs ("Mine et poussière, fantaisie du tsar!"), libère la ville.

Rentré à Moscou, Ivan tombe gravement malade, mais lorsque les boyards sont désormais convaincus qu’ils se sont libérés du souverain, le tsar guérit miraculeusement. La perfide Evfrosinija ne renonce pas et empoisonne la tsarine Anastasia qui a entre-temps donné naissance à un enfant. Resté seul, avec très peu d’amis sincères et dignes de confiance, Ivan, sur les conseils du prince Kurbuski, quitte la capitale et se retire dans un couvent, tandis que ses émissaires partent pour l’Angleterre pour y apporter des propositions d’alliance. Mais la population de Moscou l’acclame en se déplaçant dans un long cortège vers la retraite du tsar pour lui manifester affection et confiance. Souverain et peuple sont désormais unis pour affronter le destin de la Russie.

Le film fut un succès. Eisenstein, qui termine la deuxième partie d’Ivan le Terrible, remporte le Prix Staline en 1943 et 1944. Le soir de la cérémonie de remise du prix en février 1946 (la guerre l'avait inévitablement retardée), le réalisateur a eu une crise cardiaque, a été hospitalisé d’urgence et a été contraint à une longue hospitalisation.

Il écrivit : "Je suis déjà mort. Les médecins disent que, selon toutes les règles de la science, je ne devrais pas être plus vivant [...] Je veux m’amuser".

Il ne s’est pas trop amusé. Lavrentij Pavlovitch Berija, o ce Berija, découvrit, à travers ses fameuses et redoutables écoutes, que le réalisateur avait fini de monter son nouveau film. Il le regarda et trouva plus d’une ressemblance entre les massacres du Tsar évoqués dans le film et les "purges staliniennes", avec une référence particulière à ce qu’on appelle la "Terreur d’Iejov". Le Comité Central du PCUS commença ainsi à s’intéresser à Ivan Grozny II : Bojarsky zagovor (La Conjuration des Boyards).

La conjuration des boyards - Eisenstein

La conjuration des boyards - Eisenstein

La conjuration des boyards - Eisenstein

La conjuration des boyards - Eisenstein

Voici l'histoire de la "Conjuration des boyards", deuxième partie "d'Ivan le Terrible":

En 1565, Ivan (Nikolaï Tcherkasov) revient à Moscou, mais est trahi d’abord par le prince Kourbski, qui avait comploté avec les Lituaniens, puis par le métropolite de Moscou (Andreï Abrikosov), son vieil ami de jeunesse qui s’est retiré après le couronnement du tsar et est devenu "Pope", lui refusant la bénédiction. Ce dernier devient complice des boyards dans leur tentative de discréditer et assassiner Ivan. Le tsar, aidé par sa garde impériale (les Oprichniki), entre les souvenirs de l’enfance et de l’assassinat de sa mère par les boyards, comprend que sa tante Evfrosinija avait été responsable de la mort de la tsarine et découvre la conspiration. Ainsi, lors d’un banquet délirant, tourné dans une magnifique séquence de couleurs, Ivan met en scène un "jeu de pièces" fatal qui amène le tueur à gages d’Evfrosinija à tuer son fils Vladimir, désigné par les boyards comme successeur au trône. Avec le soutien du peuple Ivan continue ainsi la lutte contre les ennemis.

Les deux parties d’Ivan le Terrible furent une sublime reconstitution d’une histoire, le meilleur film historique selon Chaplin, ainsi que la synthèse parfaite du cinéma d’Eisenstein: en effet, il est considéré par beaucoup comme son meilleur film, entre la centralité du montage et l’utilisation symbolique de l’espace. Citons les intérieurs, les lignes, les lumières et les ombres qui découlent d’une relecture de l’art figuratif byzantin et qui renvoient à l’expressionnisme allemand.

On doit au même mouvement cinématographique, entre autres, la même figure d’Ivan, inspirée de l’interprétation de Conrad Veidt (inoubliable "somnambule" dans Le Cabinet du docteur Caligari) dans le film Das Wachsfigurenkabinett (Le Cabinet des figures de cire, 1924) réalisé par Paul Leni. Mais beaucoup voient dans l’Ivan d’Eisenstein la figure de Mejerchol’d, le père spirituel du réalisateur.

Mais Ivan le Terrible était aussi, sinon surtout, la représentation de l’URSS de ces années. D’un côté, il faisait écho à l'élan patriotique contre la menace nazie, de l’autre, en se référant explicitement à la figure de Staline, il attaquait le pouvoir et ses dégénérescences. Dans la magnifique scène finale du premier film, est présentée la procession du peuple vers le retrait inaccessible d’Ivan, une autre référence cinématographique claire cette fois au film Herr Arnes pengar (Le trésor d’Arne, 1919) de Mauritz Stiller, petits points noirs avançant avec des insignes, des croix, tandis qu’au premier plan se profile le tsar. Éloquente, précise et grandiose métaphore du pouvoir. Thème qui revint avec plus de vigueur idéologique dans la deuxième partie, "La Conjuration des Boyards", dans la célèbre séquence en couleurs, tournée par Moskvin, où sont montrés les aspects obscurs et délinquants du pouvoir et les doutes d’Ivan.

En août 1946, quelques mois après la crise cardiaque d’Eisenstein, Staline, après avoir lu les rapports de Berija, voit le film. Il était furieux, même pour le prétendu manque de "fierté russe", pour la longue barbe du protagoniste et pour les baisers d’Ivan. La revue "Sovietskoje Iskusstvo" a anticipé le jugement selon lequel Ivan Grozny II : Bojarsky zagovor fournissait "une preuve évidente des résultats négatifs auxquels peuvent conduire le manque de responsabilité, le mépris envers l’étude et la narration superficielle et arbitraire des arguments historiques". Le 4 septembre de la même année arriva la résolution officielle du Comité Central :

"Le réalisateur S. Eisenstein dans la deuxième partie du film "Ivan le Terrible" a montré son ignorance dans la représentation des faits historiques, présentant l’armée progressiste des gardes du tsar comme une bande de dégénérés semblable au "Ku Klux Klan américain", et Ivan le Terrible non pas comme un homme de forte volonté, mais comme un personnage faible et inerte, semblable à Hamlet". La diffusion du film est donc interdite.

Eisenstein fut contraint à une seconde autocritique douloureuse. Il écrivit à Staline pour lui demander de pouvoir terminer la trilogie, promettant de corriger la seconde partie.

Les deux se rencontrèrent à onze heures du soir le 25 février 1947 dans le "Petit coin", le studio du chef de l’URSS. D’un côté de la table, le réalisateur accompagné de l’acteur Tcherkasov, qui, en tant que député du Soviet suprême, espérait pouvoir influencer le jugement sur le film, de l’autre, Staline, Molotov et Jdanov. Le procès commença.

Staline : "Vous avez écrit une lettre et la réponse est un peu tardive. Je voulais immédiatement vous répondre par écrit, puis j’ai décidé qu’il était préférable de nous parler. Mais je suis très occupé, le temps me manque et c’est pourquoi nous sommes en retard. J’ai reçu votre lettre en novembre...".

Jdanov : "Oui, vous l’avez reçu à Soci".

Staline : "Avez-vous étudié l’histoire?"

Eisenstein : "Plus ou moins".

Staline : "Plus ou moins? Moi aussi, je connais un peu l’histoire. Vous avez montré l’Opritchina de manière incorrecte. L’Opritchina est l’armée du roi, une armée régulière, progressiste. Dans votre film, elle apparaît plutôt comme une sorte de Ku Klux Klan".

Eisenstein : "Ceux-ci sont couverts par des cagoules blanches, tandis que dans notre film les cagoules sont noires".

Jdanov : "Cette différence n’est pas fondamentale".

Staline : "Votre tsar est indécis, il ressemble à Hamlet. Tout le monde lui suggère ce qu’il doit faire et il ne prend aucune décision. Le tsar Ivan était un grand souverain plein de sagesse, et si on le compare à Louis XI, il le dépasse de dix têtes. La sagesse d’Ivan consistait dans le fait qu’il savait maintenir un point de vue national et ne laissait pas entrer les étrangers dans son pays, le protégeant contre la pénétration d’influences étrangères. Dans votre présentation d’Ivan le Terrible, des erreurs et des déviations ont été commises dans ce sens. Pierre Ier est un autre grand souverain, mais son attitude envers les étrangers est trop libérale, il a trop ouvert la porte et a permis la germanisation de la Russie. Catherine l’a permise encore plus. Et après, peut-être que la cour d’Alexandre Ier était une cour russe? Et celle de Nicolas Ier? Non. C'étaient des cours allemandes. Et puis voici une autre mesure remarquable d’Ivan le Terrible : il a été le premier à introduire le monopole du commerce extérieur. Lui le premier et Lénine le deuxième".

Jdanov : "Ivan le Terrible peint par Eisenstein est hystérique".

Molotov : "En général, l’accent est mis sur la psychologie, sur une présentation excessive des contradictions psychologiques intérieures et des émotions personnelles".

Staline : "Il faut montrer les figures historiques correctement en ce qui concerne le style. Ainsi par exemple dans le premier épisode il n’est pas correct qu’Ivan le Terrible se serre si longtemps avec sa femme. À cette époque, on ne faisait pas".

Jdanov : "Ce film présente une déviation byzantine. Mais même là, à Byzance, cette pratique n’était pas aussi courante".

Molotov : "Le deuxième épisode est trop renfermé dans les caves, dans les souterrains. On n’entend aucun bruit de Moscou, et le peuple ne se voit pas. On peut certes montrer des complots et des répressions, mais pas seulement celles-ci".

Staline : "Ivan le Terrible était extrêmement cruel. On peut montrer qu’il était cruel. Mais il faut montrer pourquoi il devait être cruel. Une des erreurs d’Ivan le Terrible est qu’il n’a pas exterminé jusqu’à la fin cinq grandes familles féodales. S’il l’avait fait, il n’y aurait pas eu l’Époque des Troubles. Mais il tuait quelqu’un et puis priait et se repentait longtemps. Dieu était pour lui un obstacle dans cette œuvre. Il fallait être encore plus résolu".

Tcherkasov : "Puis-je fumer?"

Staline : Il me semble que personne n’a interdit de fumer. Mais peut-être faut-il voter?"

Molotov : "Les événements historiques doivent être montrés sous une lumière correcte. Par exemple, prenons le cas de la pièce "Les braves" : l’auteur se moque du baptême de la Russie, qui avait été un phénomène progressiste à l’époque".

Staline : "Naturellement, nous ne sommes pas de très bons chrétiens. Mais il ne faut pas renier le rôle progressiste du christianisme à un certain stade. Cet événement eut une grande portée, car ce fut le tournant de l’État russe vers une union avec l’Occident [...]".

Jdanov : "On abuse trop de rites religieux dans votre film".

Molotov : "Cela donne une teinte mystique qu’il ne faut pas trop souligner". Tcherkasov : "Nous sommes convaincus que nous ferons un bon film. Je travaille sur le personnage d’Ivan le Terrible non seulement au cinéma, mais aussi au théâtre depuis longtemps. J’aime ce personnage et je pense que notre réécriture du scénario peut s’avérer correcte et véridique".

Staline : "Eh bien, essayons".

Tcherkasov : "Je suis convaincu que la reconstruction réussira".

Staline : "Que Dieu fasse que chaque jour soit une nouvelle année...".

Eisenstein : "Y aura-t-il des instructions particulières concernant le film?" Staline : "Je ne vous donne pas d’instructions, je présente les observations du spectateur. Par exemple, ces Oprichniki qui dansent ressemblent à des cannibales et rappellent les phéniciens ou les babyloniens... Eh bien, la question est clarifiée. Il faut donner aux camarades Tcherkasov et Eisenstein la possibilité de perfectionner l’idée et le film. Quant à l’interprétation d’Ivan le Terrible, son aspect physique est correct, il n’y a rien à changer. L’aspect extérieur d’Ivan est bon.

Tcherkasov : "Peut-on laisser dans le film la scène de l’assassinat?"

Staline : "On peut la laisser : il y a bien eu des assassinats".

Tcherkasov : "Dans notre scénario, il y a une scène où Maluta Skuratov étrangle le métropolite Filippo : faut-il conserver cette scène ?"

Staline : "Il faut la conserver. Ce sera historiquement correct".

Molotov : "En général, on peut et on doit montrer les répressions, mais il faut aussi montrer au nom de qui elles ont été faites, parce qu’elles étaient nécessaires. C’est pourquoi il faut montrer l’activité de l’État, sans se limiter à des scènes dans les caves, mais en montrant la sage conduite des affaires d’État [...]".

Tcherkasov : "Faudra-t-il présenter le projet du nouveau scénario pour approbation au Politbjuro?

Staline : "C’est inutile, débrouillez-vous. En général, il est difficile de juger d’un scénario, il est plus facile de s’exprimer sur une œuvre finie".

- Vous souhaitez lire ce scénario?".

Molotov : "Non, en fait je fais un autre métier".

Eisenstein : "Il serait bon que personne ne pousse pour accélérer la mise en scène du film".

Staline : "Ne vous pressez en aucun cas. Nous interdisons généralement la sortie de films faits à la hâte. Si la réalisation du film prend un an et demi, ou deux ans, ou même trois, il faut prendre le temps nécessaire pour qu’il soit bon et sculptural. Encore une chose. Le Tselikovskaya est mieux pour d’autres rôles. Elle joue bien, mais c'est une danseuse".

Eisenstein : "Mais il est impossible de convoquer une autre actrice de Moscou à Alma Ata".

Staline : "Un réalisateur doit être inflexible et exiger tout ce dont il a besoin. Nos cinéastes cèdent trop facilement".

Eisenstein : "J’ai dû travailler deux ans pour trouver une interprète pour le rôle d’Anastasia".

Staline : "L’acteur Jabrov n’a pas correctement joué son rôle dans Ivan. Il n’est pas un chef militaire sérieux".

Jdanov : "Ce n’est pas Maluta Skuratov, mais un clown".

Et vous, Eisenstein, vous êtes trop passionné par les ombres pour distraire le public de l’action du film avec la barbe du tsar. Ivan le Terrible soulève trop de fois la tête pour que l’on puisse mieux voir sa barbe.

Eisenstein : "Je raccourcirai la barbe au tsar".

Staline : "Que Dieu vous aide".

 

Le réalisateur continua à lire, à écrire et à concevoir la troisième et dernière partie d’Ivan Groznyj, prévue entièrement en couleur, qui raconterait la guerre aux frontières, la consolidation de l’État et la victoire finale d’Ivan, devenu le Terrible. Des séquences ont également été tournées. Mais dans la nuit du 10 au 11 février 1948, Sergueï Eisenstein mourut à la suite d’une seconde crise cardiaque violente.

Aleksandrov, Strauch et Tissė, collaborateurs et compagnons de toujours, accoururent tout de suite, mais ils ne purent que recomposer le corps et le couvrir d’une tapisserie mexicaine, souvenir du célèbre voyage, représentant le Dieu de la mort aztèque.

Après les funérailles solennelles à charge de l’État, le corps d’Eisenstein est incinéré le 13 février 1948. Son dernier film Ivan Groznyj II : Bojarsky zagovor (La Conjuration des Boyards) ne voit le jour qu’en août 1958, après la mort de Staline et de Prokofiev, le 5 mars 1953, et surtout après le fameux vingtième Congrès du PCUS où Nikita Khrouchtchev (Khrouchtchev) critiqua le culte de la personnalité de Staline.

Eisenstein a été l’un des représentants les plus brillants et créatifs de toute l’histoire du cinéma et un grand théoricien. Il est aussi, parmi les cinéastes, une figure dominante de la culture du vingtième siècle. Il vécut passionnément la Révolution d’Octobre, la saison culturelle des avant-gardes qui suivit et souffrit les régressions de l’URSS stalinienne. Mais même s’il ne s’est jamais inscrit au PCUS, il reste fidèle à l’idéologie communiste jusqu’à sa mort prématurée.

C’était un communiste libertaire, hétérodoxe, peut-être homosexuel. Libre. Et pour cela il a toujours de l'opposition à l'image du cinéaste en Russie, notamment de Poutine qui a entravé de projets autour de la mémoire du réalisateur.

Dans ses "Mémoires", écrites principalement pendant la longue convalescence qui suivit le premier infarctus, il affirma : "Biologiquement nous sommes mortels. Mais nous devenons immortels par nos actes sociaux, par la petite contribution individuelle que nous apportons au progrès de la société dans l’idéal relais de l’histoire".

La contribution d’Eisenstein fut énorme, entre films et écrits théoriques, publiés pour la première fois en six volumes entre 1963 et 1977, qui continuent à faire l’objet d’études et de citations. Il a inspiré le cinéma, entre autres, par Andreï Tarkovski, Stanley Kubrick, Alexandre Sokurov, Woody Allen, Ettore Scola, Bernardo Bertolucci et l’artiste Zbigniew Rybczyński qui, dans le travail Steps (1987), fait entrer dans la célèbre séquence de l’escalier d’Odessa des touristes américains, générant des effets étranges.

Eisenstein, comme beaucoup de grands (il suffit de penser au Napoléon manqué par Kubrick), nous laisse le regret de ses chefs-d’œuvre jamais réalisés, de ses films non terminés, Que viva México! ou des films perdus, Le Pré de Béjine, mais surtout cette oeuvre nous laisse des images inoubliables: la scène maintes fois citée de l’escalier du Cuirassé Potemkine, est au cinéma ce que le sourire de la Joconde est à la peinture ou le monologue d’Hamlet "To be, or not to be" de William Shakespeare est au théâtre. Œuvre immortelle d’un cinéaste immortel.

Andrea Lauro, 18 septembre 2021

S.J. Eisenstein (3): Ivan Le Terrible - par Andréa Lauro

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Littérature soviétique - Mikhaïl Boulgakov, l'auteur du Maître et Marguerite, un génie baroque à l'époque du Stalinisme (1891-1940)

Communist'Art: Marc Chagall, compagnon de route de la révolution bolchevique

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19 septembre 2021 7 19 /09 /septembre /2021 07:40
Journées du Patrimoine à la maison du peuple de Morlaix: 18 et 19 septembre 2021
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Très beau spectacle à la Maison du Peuple sur le poète, chansonnier, soldat Olivier Souëstre (Du Séminaire aux barricades), l'auteur de "La Marianne", un des grands chants révolutionnaires qui était adopté par le mouvement ouvrier socialiste avant l'Internationale, communard originaire de Plourin-les-Morlaix. Bravo à Claude Bonnard et aux comédiens de la Corniche pour ce beau spectacle sur une figure oubliée du mouvement révolutionnaire, y compris à Morlaix, à l'occasion des journées du Patrimoine.

Visible encore demain à 15h et 16h30, entrée libre.

Avec à l'étage dans la salle de conférence une magnifique exposition sur la rénovation de la maison du Peuple et 70 ans de lutte de la CGT à Morlaix, avec un focus sur les manifs contre le CPE et pour l'emploi Tilly Sapco en 2005-2006, où l'on retrouve beaucoup de nos camarades... 

Journées du Patrimoine à la maison du peuple de Morlaix: 18 et 19 septembre 2021
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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 06:33
La tombe de Victor Jara (photo Page facebook de Ilio Barontini)

La tombe de Victor Jara (photo Page facebook de Ilio Barontini)

Victor Jara - Septembre 1973
VICTOR JARA
Les mots ne sont pas innocents. On ne défie pas impunément le pouvoir, surtout s'il est entre les mains de dictateurs sanguinaires.
Victor JARA, assassiné le 16 septembre 1973, en fit l'amer constat, payant de sa vie son engagement militant auprès de Salvador Allende au Chili.
Chantre de la révolution communiste, Victor JARA chantait le partage des terres, critiquait le conformisme bourgeois, dénonçait la répression militaire, condamnait la guerre du Vietnam…
Après le coup d'état du Général Pinochet, Victor JARA fut arrêté et emprisonné dans le stade de Santiago, lieu de triste mémoire.
Il fut torturé et exécuté. Pinochet a échappé à ses juges. Le monde de justice rêvé par JARA n'est pas pour demain.
" On amena Victor et on lui ordonna de mettre les mains sur la table. Dans celles de l'officier, une hache apparut. D'un coup sec il coupa les doigts de la main gauche, puis d'un autre coup, ceux de la main droite. On entendit les doigts tomber sur le sol en bois. Le corps de Victor s'écroula lourdement. On entendit le hurlement collectif de 6 000 détenus. L'officier se précipita sur le corps du chanteur-guitariste en criant : " Chante maintenant pour ta putain de mère ", et il continua à le rouer de coups. Tout d'un coup Victor essaya péniblement de se lever et comme un somnambule, se dirigea vers les gradins, ses pas mal assurés, et l'on entendit sa voix qui nous interpellait : " On va faire plaisir au commandant. "
Levant ses mains dégoulinantes de sang, d'une voix angoissée, il commença à chanter l'hymne de l'Unité populaire, que tout le monde reprit en Chœur. C'en était trop pour les militaires ; on tira une rafale et Victor se plia en avant. D'autres rafales se firent entendre, destinées celles-là à ceux qui avaient chanté avec Victor. Il y eut un véritable écroulement de corps, tombant criblés de balles. Les cris des blessés étaient épouvantables. Mais Victor ne les entendait pas. Il était mort. "
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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 06:16

photo augusto pinochet et salvador allende.  ©  reuters

 

Hector Herrera, témoin et personnage de l’histoire chilienne, animera une conférence sur l’assassinat du poète Victor Jara, ce mardi 21 septembre 2021, à Plourin-lès-Morlaix (Finistère).

En septembre 1973, au Chili, alors que la junte militaire menée par Pinochet renverse le gouvernement d’Allende et s’installe au pouvoir dans le sang, un jeune fonctionnaire, Hector Herrera, identifie à la morgue le corps de Victor Jara, grand poète et ambassadeur culturel du gouvernement d’Allende. Risquant de se faire arrêter, torturer voire tuer par les militaires, Herrera réussit à prévenir la femme de Jara, qui vient reconnaître le corps. Ils parviennent tous les deux à offrir au poète une sépulture décente, à une période où de nombreux corps de victimes disparaissent.

Des décennies plus tard, et sur invitation de la section morlaisienne du parti communiste, Hector Herrera sera présent, ce mardi 21 septembre 2021, à Plourin-lès-Morlaix (Finistère) pour échanger autour du film Victor Jara n° 2547.

La conférence, ouverte à tous, se tiendra à la salle du Cheval Blanc, à 18 h. Le passe sanitaire est obligatoire.

 

Béatrice CHOT-PLASSOT.    Ouest-France  

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25 août 2021 3 25 /08 /août /2021 07:37

 

Retour sur l’expérience communiste en Afghanistan

Interrogé par « Le Monde » sur le départ, prévu en 2014, des troupes occidentales d’Afghanistan, l’ambassadeur russe à Kaboul n’a pu s’empêcher d’évoquer l’expérience — et les erreurs — de l’Union soviétique dans les années 1980. Mais il y a trente ans, l’URSS s’appuyait sur un mouvement communiste autochtone. Lequel, indocile et divisé, a précipité l’engagement de Moscou dans un conflit meurtrier.

par Christian Parenti 

 

Devant les maisons de thé et les étals de Kaboul, on tombe parfois sur le portrait d’un homme sévère au visage rond, arborant moustache et cheveux noirs. C’est celui de Mohammed Najibullah, dernier président communiste du pays. Membre du Parti démocratique populaire d’Afghanistan (People’s Democratic Party of Afghanistan, PDPA) depuis la fin des années 1960, il a longtemps dirigé la police secrète, avant d’être porté à la tête de l’Etat en 1986. Après le retrait des forces soviétiques, en 1989, Najibullah s’accroche au pouvoir pendant trois ans. Il périt aux mains des talibans en 1996.

Quand on interroge les habitants de Kaboul sur ces affiches et cartes postales à la gloire de leur ancien dirigeant, les réponses se ressemblent. Pour certains, « c’était un président fort, on avait une armée puissante » ; pour d’autres, « à l’époque, tout fonctionnait bien, Kaboul était propre ». Le propriétaire d’une maison de thé explique simplement que « Najib a combattu le Pakistan ». Ainsi, on ne se souvient pas tant du « communiste » — un terme vague pour de nombreux Afghans — que du modernisateur et du patriote.

Pour comprendre les raisons qui ont fait de Najibullah un tel emblème, il faut se replonger dans l’histoire des relations de l’Union soviétique avec l’Afghanistan. L’intérêt de l’URSS pour cette région ne date pas de la guerre froide. Dès les années 1920, elle combattait les rebelles musulmans dans les zones limitrophes d’Asie centrale. La décennie suivante, elle écrasait ces basmaci (bandits) avec l’aide de l’armée royale afghane. La stabilité du pays était alors perçue comme un enjeu crucial pour la sécurité de l’Asie centrale soviétique. A partir du début des années 1950, l’Afghanistan compte parmi les quatre plus gros bénéficiaires de l’aide de Moscou, qui envoie des ingénieurs et invite des milliers d’étudiants, de techniciens et de militaires pour les former.

« Une affaire improvisée dans la hâte »

A la fin de la décennie, les Etats-Unis s’intéressent eux aussi à l’Afghanistan. Une concurrence s’instaure entre les deux superpuissances, qui rivalisent de générosité pour « aider » la population locale (1). Les Américains dressent un barrage sur le fleuve Helmand afin d’irriguer et d’alimenter en électricité les régions désertiques du Sud ; les Russes construisent le tunnel de Salang — l’un des plus hauts du monde — pour relier les régions du Nord et du Sud. Les premiers fournissent l’électronique, les systèmes de communication et le radar de l’aéroport de Kaboul ; les seconds en conçoivent l’infrastructure.

De manière surprenante, les premiers chefs des moudjahidins (les partisans de la lutte contre les Soviétiques), dont M. Ismaïl Khan, qui a lancé la rébellion à Herat en 1979, étaient d’anciens militaires formés en URSS. Et, à l’inverse, une partie des intellectuels afghans, comme le premier ministre Hafizullah Amin, ont fait leurs études aux Etats-Unis avant de devenir militants communistes, puis membres du gouvernement.

Le coup d’Etat communiste d’avril 1978 apparaît comme la conséquence indirecte d’une précédente révolte. A partir de 1969, en effet, l’Afghanistan connaît plusieurs années de sécheresse et de famine. Quatre ans plus tard, le peuple meurt littéralement de faim dans la province de Ghor, au centre du pays. Le général Mohammed Daoud renverse son cousin, le roi Mohammed Zahir Chah, abolit la monarchie, puis établit un gouvernement républicain. Il devient, en 1973, le premier président de la République d’Afghanistan.

Une fois au pouvoir, Daoud perpétue ce qui était alors une politique économique assez répandue, recourant à la planification et à l’investissement public pour bâtir un secteur industriel privé et créer un marché intérieur. Le traitement de ses ennemis politiques — les islamistes et les communistes, eux-mêmes opposés les uns aux autres — mêle la répression et la cooptation. Mais l’hostilité grandissante à leur encontre conduit certains islamistes, tels le Tadjik Ahmed Chah Massoud et le Pachtoun Gulbuddin Hekmatyar, à s’exiler au Pakistan.

La violence du régime précipite également les événements de 1978, cette « affaire improvisée dans la hâte », selon les mots de Jonathan Steele (2). Le 17 avril, Mir Akbar Khyber, un membre influent et apprécié du PDPA, est assassiné en pleine rue. Les soupçons se portent d’emblée sur le gouvernement. Deux jours plus tard, le PDPA organise une manifestation de protestation qui rassemble près de quinze mille personnes et se termine par une rafle policière. Craignant que celle-ci ne soit qu’un prélude à leur extermination, les militaires communistes attaquent le palais présidentiel, tuent Daoud et prennent le pouvoir.

Les responsables soviétiques, notamment ceux du KGB en poste à Kaboul, sont pris de court. Selon eux, l’Afghanistan n’est pas plus mûr pour le socialisme que le PDPA n’est prêt à gouverner. Le parti est en effet déchiré entre deux factions. Le Khalq (« le Peuple »), le courant majoritaire et radical, a organisé le coup d’Etat. Il tire son soutien de la population parlant le pachtou qui s’est installée depuis peu dans les villes pour trouver du travail et pour accéder à l’éducation. Frange minoritaire et modérée, le Parcham (« l’Etendard ») est quant à lui ancré dans les classes moyennes urbaines qui parlent le dari.

Le début de règne du Khalq est sanglant. Quarante généraux et alliés politiques de Daoud, dont deux anciens premiers ministres, sont exécutés sommairement. Parmi les autres personnes emprisonnées ou assassinées, des islamistes, des maoïstes et même des membres du Parcham.

Cette violence suscite l’inquiétude des Soviétiques. Malgré diverses réformes progressistes — interdiction du mariage des enfants, réduction de la dot, annulation des emprunts immobiliers ruraux, campagne d’alphabétisation pour les hommes et les femmes (chaque groupe étant éduqué séparément), réforme agraire, etc. —, des erreurs de gestion suscitent la réaction brutale d’une partie de la population (3).

M. Saleh Mohammed Zeary, un vieux responsable communiste dont Steele a retrouvé la trace dans un immeuble modeste de Londres, explique la résistance en ces termes : « Au début, les paysans étaient heureux, mais quand ils ont su qu’on était communistes, ils ont changé d’attitude. Le monde entier était contre nous. Ils ont dit qu’on ne croyait pas en l’islam, et ils n’avaient pas tort. Ils voyaient bien qu’on ne priait pas. On a affranchi les femmes du poids de la dot et ils ont dit qu’on était partisans de l’amour libre. » Un autre ancien membre du PDPA, également installé dans la capitale britannique, se rappelle que les dirigeants du parti au pouvoir « voulaient éradiquer l’analphabétisme en cinq ans. C’était ridicule. La réforme agraire n’était pas populaire. Ils promulguaient des décrets prétendument révolutionnaires qu’ils voulaient appliquer par la force. La société n’était pas prête. Le peuple n’avait pas été consulté ».

Conçues dans l’urgence, les réformes du PDPA souffrent de la vieille division de la société afghane entre villes et campagnes. Les jeunes citadins idéalistes et éduqués ne comprennent pas le monde rural et souhaitent le remodeler, tandis que les habitants de villages aux murs de terre séchée ne montrent aucune sympathie pour la bureaucratie urbaine. Que les dimensions sociales et culturelles des réformes aient été mal accueillies car elles menaçaient les privilèges des mollahs, des maliks (chefs de village) et des grands propriétaires n’a rien de surprenant ; mais, plus troublant, les aspects économiques progressistes du programme se sont également vus rejetés par une paysannerie dévote.

Bien que pauvre et inégalitaire, l’Afghanistan des années 1970 ne souffre pas de la concentration agraire qui caractérisait, par exemple, la Chine et le Mexique prérévolutionnaires. Comme l’explique Steele, les paysans avaient souvent « des liens religieux, claniques et familiaux avec leurs propriétaires et n’étaient pas prêts à outrepasser leur autorité ». La société rurale, qui a toujours joui d’une certaine autonomie par rapport à Kaboul, se sent menacée. Elle se tourne progressivement vers la résistance armée, rejoignant les partis islamistes qui ont fui au Pakistan durant la répression orchestrée par Daoud.

Certaines erreurs techniques enveniment encore la situation pour le PDPA. Dans leur hâte, les communistes de Kaboul redistribuent la terre, mais pas l’eau : une faute qui révèle leur ignorance de l’agriculture locale. Ils abolissent le système de prêts financiers iniques des bazars, mais n’établissent pas de programme de crédit de substitution pour aider les paysans démunis. De leur côté, les Soviétiques ne cessent d’inviter Kaboul à abandonner ou à différer les réformes les plus radicales.

Les communistes ne sont pas les premiers modernisateurs afghans à connaître des déconvenues. Le « prince rouge », Amanullah Khan, qui avait expulsé les Britanniques en 1919, fut détrôné dix ans plus tard par une rébellion tribale qui s’opposait à sa politique de modernisation d’inspiration kémaliste. Il avait imposé une réforme agraire minimale, donné le droit de vote aux femmes et commencé à éduquer les filles. Les élites rurales ont apprécié les belles routes, mais pas les impôts pour les financer ; le peuple des campagnes a accepté les améliorations agricoles et l’éducation, mais pas l’assaut contre le patriarcat.

Gagner les cœurs et les esprits

Cinquante ans plus tard, le PDPA affronte le même type de résistance religieuse. Pour tenter de l’éteindre, les responsables communistes n’hésitent pas à manifester — du moins en public — une soudaine piété, en priant et en se rendant à la mosquée. Des efforts tardifs et insuffisants : en mars 1979, les officiers islamistes de Herat se rebellent, sans doute inspirés par la révolution iranienne — un mois plus tôt, le chah fuyait l’Iran et l’imam Rouhollah Khomeiny faisait son retour à Téhéran.

Le soulèvement et son écrasement militaire, auquel ont participé des pilotes soviétiques, n’ont pas été aussi sanglants qu’on l’a souvent dit. « Même si la presse et certains historiens occidentaux continuent d’affirmer que les rebelles ont massacré jusqu’à une centaine de citoyens soviétiques résidant à Herat, affirme Rodric Braithwaite, le total des victimes soviétiques ne semble pas avoir dépassé le nombre de trois. » Quant au bombardement intensif de la ville par le gouvernement communiste, il n’a pas non plus fait des milliers de victimes.

Après Herat, d’autres garnisons se mutinent. Les Soviétiques envoient de nouveaux conseillers en Afghanistan et commencent à élaborer un plan de déploiement de leurs forces terrestres. Depuis l’été, les Etats-Unis fournissent de l’argent et des armes aux moudjahidins afin de préparer des assauts contre les forces gouvernementales et les infrastructures publiques à partir du Pakistan.

Pendant ce temps, le conflit au sein du PDPA s’aggrave : les différends personnels et idéologiques engendrent des affrontements entre le Khalq et le Parcham, ainsi qu’au sein du Khalq lui-même. En septembre 1979, le président Noor Mohammed Taraki est attaché à un lit et étouffé sous un oreiller : un assassinat commandité par le premier ministre Hafizullah Amin, son camarade et concurrent au sein du Khalq. Les dignitaires soviétiques, qui considéraient Taraki comme le plus flexible des deux rivaux, sont scandalisés par ce meurtre. La paranoïa s’empare du Kremlin, où l’on craint que l’assassin ne soit un agent des Etats-Unis.

Une vieille histoire : dans les années 1960, Amin avait préparé un doctorat à l’université de Columbia, à New York, où il dirigeait le syndicat des étudiants afghans, et on le disait déjà de mèche avec la Central Intelligence Agency (CIA). Steele remarque qu’Amin avait également admis avoir reçu de l’argent des services secrets américains avant la révolution. Braithwaite rapporte que même l’ambassadeur des Etats-Unis Adolph Dubs, après l’avoir rencontré à plusieurs reprises, avait demandé à la CIA s’il s’agissait d’un informateur. Plus vraisemblablement, Amin ne faisait qu’emprunter le chemin foulé par tous les dirigeants afghans : pour gouverner cet Etat-tampon, il fallait naviguer entre les grandes puissances.Durant la crise de l’année 1979, le gouvernement communiste avait sollicité à treize reprises une intervention militaire soviétique. En retour, Moscou exposait toutes les bonnes raisons de ne pas déployer de forces terrestres. « Nous avons étudié avec attention tous les aspects de cette action et sommes arrivés à la conclusion que, si l’on faisait intervenir nos troupes, non seulement la situation de votre pays ne s’améliorerait pas, mais elle s’aggraverait », déclarait alors un responsable soviétique.

Mais le meurtre de Taraki change la donne. Le 40e corps de l’Armée rouge arrive en Afghanistan en décembre 1979 avec pour mission non pas d’aider Amin, mais de l’assassiner. Le 27, les forces spéciales soviétiques attaquent le palais présidentiel et tuent le président, en poste depuis seulement cent quatre jours. Dirigeant de substitution choisi par les Soviétiques, Babrak Karmal appartient à l’aile modérée du PDPA. Mais, à la fois lunatique et paranoïaque, il manifeste un penchant pour la boisson qui aggrave encore son incompétence.

Malgré l’envoi par les Soviétiques de techniciens et de conseillers civils idéalistes, Karmal ne parvient pas à gagner l’allégeance des musulmans ruraux, de sorte que la capacité d’action de l’Etat demeure limitée. Pour ne rien arranger, depuis juillet 1979, les Etats-Unis arment les sept partis des moudjahidins, farouchement opposés au PDPA. Grassement financée par le gouvernement saoudien et fournie clandestinement par Washington à l’initiative de la CIA, cette aide militaire est administrée par les services de renseignement pakistanais. Moscou et Washington pensaient que l’intervention durerait six mois, que la population afghane — au moins dans les villes — réserverait un bon accueil aux Russes et se réjouirait de la fin du règne d’Amin. Les Russes s’enlisent pourtant dans une guerre qui durera neuf ans.

Nombre de militaires soviétiques croient sincèrement à leur « devoir international » — tout comme certains Américains perçoivent actuellement leur guerre en Afghanistan comme une aide salutaire fournie à un pays arriéré en proie à une authentique menace terroriste. A l’image de leurs homologues des Etats-Unis, les troupes d’URSS engagées en Afghanistan appartiennent surtout à la classe ouvrière et viennent majoritairement des campagnes et des petites villes ; seules les forces aériennes, le KGB et les unités médicales pouvaient compter sur des soldats issus des couches plus favorisées de la société russe.

Le véritable objectif du 40e corps de l’Armée rouge était de gagner les cœurs et les esprits. Il n’y est pas parvenu : quand les forces terrestres des gouvernements soviétique et afghan sont mises en difficulté par leurs adversaires, l’aviation et l’artillerie interviennent ; et lorsque les moudjahidins tirent depuis l’intérieur des villages, ces derniers sont bombardés et détruits. Braithwaite dément les allégations concernant l’utilisation par les Soviétiques d’armes chimiques ou de jouets piégés : contrairement à ce qu’affirmait le discours de guerre froide des années 1980, leur brutalité envers les civils ne constituait pas un objectif, mais l’un des effets prévisibles et inexcusables de leur politique. L’Armée rouge a jugé des centaines de ses soldats pour des crimes allant du viol au meurtre, de la consommation de drogue au vol. Pourtant, elle n’a pas pu ou pas voulu contenir les mauvais traitements du Khad (service de renseignement) : environ huit mille Afghans ont été exécutés par le gouvernement PDPA et plusieurs milliers d’autres, emprisonnés et violentés.

« Saigneurs » contre négociateurs

Quand, en 1985, M. Mikhaïl Gorbatchev est nommé à la tête du Parti communiste de l’Union soviétique, le pouvoir est convaincu de la nécessité d’un retrait d’Afghanistan. Une vaste campagne contre la guerre, menée par les familles de soldats, les vétérans et même des officiers en poste, pousse Moscou dans cette direction. La perestroïka et la glasnost (4) sont dans l’air et, en Afghanistan, Najibullah, qui vient d’être nommé président de la République, s’éloigne de plus en plus du marxisme-léninisme au profit d’un nationalisme pragmatique. En 1988, il rebaptise le PDPA du nom de Watan (« Patrie »). A la fin de son mandat, il envisage même de confier le poste de ministre de la défense au commandant Massoud.

Ces inflexions, sensibles depuis le départ de Karmal et l’ascension de Najibullah, participent d’une politique officielle appelée « réconciliation nationale ». Dans son ouvrage A Long Goodbye, l’historien Artemy Kalinovsky offre un bon aperçu de ses aspects diplomatiques. « De 1985 à 1987, écrit-il, la politique afghane de Moscou était guidée par la volonté de mettre un terme à la guerre sans essuyer de défaite. Gorbatchev s’inquiétait presque autant que ses prédécesseurs des dégâts qu’un retrait hâtif pourrait causer au prestige soviétique, particulièrement auprès de ses partenaires du tiers-monde. Pourtant, il s’était également engagé à terminer la guerre, et son Politburo le soutenait dans ce sens. Cela impliquait de chercher de nouvelles approches pour mettre en place à Kaboul un régime viable, qui puisse perdurer après le départ des troupes soviétiques (5). »

Pour réussir, la politique de « réconciliation nationale » nécessite la coopération des Etats-Unis, premiers protecteurs des moudjahidins. Malheureusement pour l’Afghanistan et pour les Soviétiques, l’administration Reagan était alors divisée entre les bleeders (« saigneurs ») et les dealers (« négociateurs »). Le secrétaire d’Etat George Shultz comptait parmi les principaux dealers, partisans d’un compromis avec l’URSS. Leur position était simple : si l’Armée rouge se retirait d’Afghanistan, les Etats-Unis devaient cesser d’aider les moudjahidins. Mais les bleeders, très présents au sein de la CIA et du « lobby afghan » au Congrès américain, ne l’entendaient pas ainsi : ils conditionnaient la fin de l’aide aux moudjahidins à l’arrêt pur et simple de toute forme de soutien soviétique au gouvernement de Najibullah. Ce sont eux qui eurent finalement gain de cause.

En février 1989, le dernier char soviétique traverse le pont de l’Amitié, au nord du fleuve Amou-Daria. Toutefois, Moscou continue d’aider Najibullah, et le gouvernement afghan prend tout le monde par surprise quand, en mars 1989, ses troupes, qui combattent désormais seules, brisent le siège moudjahidin de Jalalabad, à proximité de la frontière pakistanaise. Si les insurgés étaient parvenus à prendre cette ville, Kaboul aurait été leur prochain objectif. Par la suite, les sept partis moudjahidins, malgré leur superbe technique militaire, restent fragmentés et stratégiquement incohérents.

Selon Braithwaite, Edouard Chevardnadze, qui ne voulait pas être le premier ministre soviétique des affaires étrangères à subir une défaite, fut le plus fervent soutien de Najibullah. Il était persuadé que les Afghans pourraient combattre indéfiniment grâce à un flux de pétrole et d’armes en provenance de l’URSS. De fait, Najibullah a pu tenir trois années de plus. Mais, fin 1991, quand Boris Eltsine écarte M. Gorbatchev et que l’URSS s’effondre, l’aide vitale s’interrompt.

Citadins modernistes, paysans conservateurs

La défaite soviétique en Afghanistan n’a pas, comme on l’a souvent pensé, provoqué la fin de l’Union soviétique. C’est même l’inverse qui s’est produit. Ainsi que l’expliquait récemment l’hebdomadaire The Economist, « le système soviétique s’est effondré quand les principaux responsables ont décidé de monnayer leurs privilèges et de les transformer en propriété (6) ». La chose faite, avec Eltsine au pouvoir, le régime de Najibullah s’est écroulé. A en croire Braithwaite, Eltsine, en tant que président de la Russie, aurait noué des contacts secrets avec les moudjahidins dès avant la chute de M. Gorbatchev. D’ailleurs, sitôt les approvisionnements russes interrompus, M. Abdul Rachid Dostom, l’un des principaux généraux de Najibullah, passait dans le camp des rebelles (7).

Le président est finalement renversé en avril 1992. Divers groupes de guerriers saints et de fanatiques ethno-nationalistes déferlent sur Kaboul. Après une très courte expérience de gouvernement conjoint, les factions entrent en conflit, tandis que les derniers membres du PDPA fuient le pays ou entrent dans la clandestinité. Najibullah tente de gagner Moscou, mais les hommes de M. Dostom l’empêchent d’atteindre l’aéroport.

Au cours des quatre années qui suivent, Kaboul sombre dans la barbarie. Les groupes moudjahidins en guerre plongent le pays dans les ténèbres, au sens propre comme au figuré : les réverbères et les lignes de courant des bus électriques sont saccagés ; les services publics cessent de fonctionner. Les combats entre factions couvrent la moitié de la ville, et l’on estime à cent mille le nombre de tués, pour la plupart des civils. Najibullah, lui, reste enfermé dans une enceinte des Nations unies. Quand les talibans prennent finalement la ville, en 1996, ils capturent l’ancien président, le battent, le torturent et le castrent avant de le fusiller. Son cadavre est traîné dans les rues, puis pendu à un réverbère.

Tandis que les forces de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) occupent désormais l’Afghanistan, on trouve encore des portraits de Najibullah dans les rues de Kaboul. Pourquoi ? Aujourd’hui comme hier, la guerre oppose non seulement les envahisseurs et les Afghans, mais aussi les Afghans eux-mêmes : les populations des villes, favorables à la modernisation (même à marche forcée), et celles des campagnes, opposées au changement.

Autre analogie : chaque force peut compter sur de puissants alliés étrangers. Durant la guerre froide, les Soviétiques soutenaient Kaboul, tandis que les Etats-Unis et le Pakistan appuyaient les rebelles ; aujourd’hui, d’autres préoccupations conduisent les Etats-Unis à défendre les aspirants reconstructeurs de Kaboul (dont la plupart sont ceux-là mêmes qui travaillaient pour Najibullah), tandis que le Pakistan, vassal favorisé et allié théorique de l’Amérique, continue de soutenir les rebelles religieux et traditionalistes.

Il existe une classe de citadins afghans pour laquelle la question politique centrale a toujours été : « Peu importe l’idéologie, est-ce que j’aurai l’électricité ? » Ces gens, qui ont cherché à étendre la mainmise de Kaboul sur les campagnes, ont été, depuis les années 1920, systématiquement confrontés à une opposition violente. Leur étendard fut d’abord la monarchie constitutionnelle, puis la république présidentielle, le socialisme à la soviétique, enfin le nationalisme ultime de Najibullah. Désormais, ils font l’expérience de la démocratie libérale extrêmement imparfaite imposée par l’OTAN. Sans surprise, les anciens communistes sont toujours modernisateurs, et on les retrouve aux postes les plus élevés de ce qui porte le nom de gouvernement afghan.

C’est sans doute pour toutes ces raisons qu’on affiche encore des portraits de « Najib » à Kaboul : sa vision du monde, en dépit de tous ses défauts, incluait l’électricité. Hélas ! celle-ci ne peut pas être acheminée par la guerre.

Christian Parenti

Journaliste. Une version de cet article a été publiée dans The Nation (New York), le 7 mai 2012.

(1Lire René Vermont, « L’Afghanistan face à l’U. R. S. S. et aux Etats-Unis », Le Monde diplomatique, août 1967, disponible sur le DVD-ROM des archives du Monde diplomatique, 1954-2011.

(2Cet article repose notamment sur les informations présentées par Rodric Braithwaite, ambassadeur britannique à Moscou de 1988 à 1992, dans Afgantsy : The Russians in Afghanistan, 1979-89, Oxford University Press, 2011, et par l’ancien journaliste du Guardian Jonathan Steele dans Ghosts of Afghanistan : The Haunted Battleground, Portobello Books, Londres, 2012. Les références aux travaux de ces deux auteurs renvoient à ces ouvrages.

(3Lire Jean-Alain Rouinsard et Claude Soulard, « Les premiers pas du socialisme en Afghanistan », Le Monde diplomatique, janvier 1979, DVD-ROM d’archives, op. cit.

(4Perestroïka (« restructuration ») : ensemble de réformes entreprises sous la direction de M. Gorbatchev ; glasnost (« transparence ») : politique de liberté d’expression et d’information adoptée à la même période.

(5Artemy Kalinovsky, A Long Goodbye : The Soviet Withdrawal from Afghanistan, Harvard University Press, Cambridge, 2011.

(6« The long life of Homo sovieticus », The Economist, Londres, 10 décembre 2011.

(7Lire Selig S. Harrison, « L’Afghanistan s’installe dans la fragmentation », Le Monde diplomatique, janvier 1992, DVD-ROM d’archives, op. cit.

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20 août 2021 5 20 /08 /août /2021 06:02
Quand Eugène Le Luc, fondateur du groupe FTP Justice à Morlaix, et frère jumeau du résistant fusillé Maurice Le Luc, évoquait sa résistance à Françoise Le Borgne dans Ouest-France en 2001

En ces temps où l'on parle de libération voici Eugène Le Luc, frère jumeau de Maurice Le Luc, résistant FTPF de Morlaix fusillé, qui parle en 2001 sur Ouest-France de ses camarades de résistance.....

Lire aussi: La résistance FTP à Morlaix: le témoignage d'Eugène Le Luc recueilli par le Télégramme et Jeannine Guichoux (mémoire universitaire)

Il y a 100 ans naissaient Maurice et Eugène Le Luc, combattants de la Résistance FTP à Morlaix

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19 août 2021 4 19 /08 /août /2021 05:41

Journée d’étude de la Société française d’histoire politique en lien avec les Fondations Jean Jaurès, Gabriel Péri et la MSH Dijon, le vendredi 4 juin 2021

Deuxième séance (voir la première séance qui a eu lieu 15/01/2020).

«Même orienté d’en haut, il a été fait d’en bas», Ernest Labrousse

L’enquête lancée par la SFHPo sur le congrès de Tours avance assez bien (presque une quarantaine de fédérations font l’objet d’une analyse précise), même si les archives n’ont pas toujours été accessibles en cette période de confinement. En revanche, grâce à Gallica et à Retronews, mais aussi la coopération avec d’autres institutions, (comme le Maitron, le Musée d’histoire vivante de Montreuil, les archives mises en ligne sur le portail PANDOR de la MSH de Dijon et les Fondations Jean Jaurès et Gabriel Péri), nous serons en mesure de proposer une synthèse renouvelée.

Non seulement grâce à un travail de dépouillement exhaustif sur les délégués ou militants présents à Tours (qui modifiera un peu les données jusqu’à l’heure publiées grâce au film de la fondation A. Kahn et les photographies entièrement revues), mais aussi sur les fédérations et les enjeux locaux cumulés aux enjeux nationaux et internationaux.

Le rôle de la presse et des journalistes envoyés à Tours est aussi fondamental dans ce travail. Toutefois derrière les logiques locales, fédérales, il est utile de replacer cet événement dans une histoire transnationale où circulent les femmes, les hommes… et les idées. Sans bouleverser les acquis historiographiques, plusieurs éléments structurent ce moment : le poids de la Première Guerre mondiale et le sentiment de trahison laissé (ou pas) par l’Union sacrée, la dénonciation du « parlementarisme bourgeois » (ou pas) et les espoirs suscités par les mouvements sociaux et révolutionnaires de la période (mais aussi leur échec et la répression), sans négliger la théâtralisation du Congrès (télégramme de Zinoviev, arrivée de Clara Zetkin). Pour autant, l’ombre des pères fondateurs de la SFIO, en premier lieu Jaurès, plane sur les débats. La déchirure du mouvement socialiste marque les militants présents.

Dès lors une typologie des fédérations sera proposée.

Les interventions prévues :

  • Jean Vigreux, «Synthèse sur l’ensemble des fédérations», à partir des réponses de l’enquête qui s’achèvera pour l’automne 2021 et qui sera présentée pour le colloque de décembre 2021 à Tours
  • François Prigent, «Le Congrès de Tours à l’échelle d’une région: la Bretagne»
  • Pierre Mathieu, Serge Wolikow, «Le Congrès de Tours dans l’Aube»
  • Philippe Mezzasalma, «La presse et l’importance de RetroNews/Gallica»

 

 

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14 août 2021 6 14 /08 /août /2021 05:46
De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

 

 

Après quelques mois de pause (au second semestre 1935), Octobre se voit propulsé dans le formidable tourbillon qui va conduire le pays vers le Front populaire. Selon Roger Blin : « Nous n’avions cessé d’appeler de nos vœux une telle apothéose. Et nous avions tout fait, très tôt, pour l’avènement du Front populaire. D’abord en nous situant par notre travail sur le plan de la lutte des classes, puis en signant dès 1934 nombre de manifestes pour étendre l’unité d’action. »

Les membres du groupe sont au cœur de toutes les grandes manifestations populaires de ces premiers mois de 1936 : une célébration de la Commune en mai particulièrement imposante : « Les manifestations en l’honneur de la Commune, observe Jean-Paul le Chanois, étaient toujours très massives, mais celles de 36 eurent un éclat encore plus grandiose. Le spectacle en lui-même choquait beaucoup car il y avait tellement de monde que certains groupes se juchaient sur de vieilles tombes. Des chœurs parlés fusaient. On disait des textes de Vallès, des poèmes d’Hugo, Verlaine, Rimbaud (notamment « Les Mains de Jeanne-Marie »)… » Il y aura plus tard les cérémonies tout aussi spectaculaires du 14 Juillet.

La troupe joue le « Tableau des merveilles », qui sera son dernier spectacle. Une adaptation de Cervantès où l’on retrouve Jean-Louis Barrault, Maurice Baquet, Roger Blin, les frères Mouloudji, Gilles Margaritis, de nombreuses comédiennes aussi. Octobre multiplie les représentations devant le public ouvrier, celui des grèves de 36. Un article de l’Humanité de juillet raconte un de ces spectacles devant plusieurs centaines de grévistes de la Samaritaine et l’accueil de ces derniers : « Cet humour féroce, frénétique, crispé d’un animateur du groupe Octobre, Jacques Prévert, et qui sourd de ces âcres refrains ou poèmes qu’on leur chante, peut-être les déconcerte-t-il un peu mais il les émeut et les fait rire aussi. Ils sentent confusément tout ce qu’il y a de vif, de sain, de rageur et de tendre dans ces jeunes femmes et ces jeunes gens qui croient à la force du lyrisme et à la force du peuple. L’ironie, si difficile à faire comprendre à un public populaire, raille ici ce dont ils souffrent : morale égoïste, « travail libérateur », production inhumaine. Ils sont aussi sensibles à cela qu’à l’admirable clownerie poussée au paroxysme de deux musiciens d’harmonium et de violoncelle qui arrivent à s’enchevêtrer follement dans leurs instruments, leur musique, leurs partitions, leurs chaises, leurs pupitres et leurs propres membres, bras et jambes. »

Mais, comme dit Maurice Baquet : « Le tableau des merveilles fut au groupe Octobre ce que le bouquet final est au feu d’artifice. » La troupe en effet va se séparer. Étrange décision après un été si flamboyant. Il n’y a pas de fâcheries entre les membres de la troupe, qui garderont des liens entre eux, mais l’aventure est terminée. Pourquoi ? Les interprétations sont nombreuses. Peut-être considèrent-ils que la mission fixée, faire entendre une culture populaire, est arrivée à son terme avec la victoire de la gauche ? ou, tout au contraire, anticipent-ils la fin proche du Front populaire, comète qui n’aura duré que quelques mois ? Veulent-ils s’épargner la violence de l’échec à venir ? Des historiens feront état de différences politiques qui traversent alors Octobre, et les raisons de débat sont nombreuses : des différences de vues existent sur certaines orientations du Front populaire (et du PCF), sur la manière de regarder l’URSS, sur la situation espagnole et les divisions entre républicains. On parle aussi de difficultés d’ordre financière de la troupe ou encore de l’attirance de plus en plus forte de ces acteurs/actrices pour le cinéma. C’est probablement Jean-Paul le Chamois qui a la solution : « Je crois que le groupe Octobre a été très touché par les besoins du Front populaire. Le Front populaire avait besoin d’hommes jeunes et dynamiques. Il les a pris parmi ses militants. Ainsi beaucoup d’animateurs de groupes du théâtre ouvrier se sont retrouvés secrétaires de mairie, administrateurs de ceci, responsables de cela, détachés à tel syndicat… Le Front populaire a puisé dans ses forces vives, affaiblissant ainsi considérablement les organismes existants. »

On laissera le mot de la fin à Michel Fauré, historien du groupe Octobre : « La lutte pour le pain, la paix, la liberté reste un combat éternel. Le Groupe Octobre l’a posé en termes d’amitié, de joies de vivre et d’entraide. Telle est son originalité et en même temps le gage que son exemple fera longtemps encore frissonner les « hommes à têtes d’hommes ». 

Gérard Streiff

 

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14 août 2021 6 14 /08 /août /2021 05:44

Berceau des luttes des travailleurs et des usines Fiat, la ville piémontaise reste l’un des hauts lieux de l’industrialisation de l’Italie et des combats de la gauche dans la péninsule italienne.

 

 

Durant des décennies, le cœur battant de la lutte des travailleurs a emprunté la route du Sud. Quelques jours avant que Karl Marx et ses acolytes ne fondent la Ire Internationale, le 28 septembre 1864, ouvriers et artisans s’étaient déjà soulevés dans la capitale italienne d’alors : Turin. Ce n’est pas la révolution, comme celle de la Commune, à Paris, sept ans plus tard, mais c’est déjà une rébellion, l’une des premières du mouvement ouvrier naissant dans la péninsule.

 

Tous venus du nord, du centre et du sud de la péninsule

Les 21 et 22 septembre, la majestueuse place San Carlo, surnommée le « salon de la ville », dans le centre de la ville piémontaise, est le théâtre d’affrontements. On compte les morts par dizaines. Ils sont artisans, marchands de chaussure, tailleurs, ouvriers, vitriers, typographes, fondeurs, machinistes, menuisiers, etc. Peu venaient de Turin, beaucoup des autres zones du nord, du centre et même du sud de la péninsule. En quête d’un avenir meilleur.

À l’origine du soulèvement, une décision du royaume d’Italie, unifié trois ans plus tôt, qui peut paraître anodine : le transfert de la capitale à Florence. Outre la perte de prestige pour la cité, cela signifiait – chose moins anodine – une perte d’emploi pour ceux qui fournissaient la cour, les bureaucrates. Qu’à cela ne tienne. En quelques années, déchue de son titre de capitale du royaume, Turin allait devenir la capitale de la gauche.

 

Là où Fiat s’est établie et règne en maître

Avec le temps, le poumon ouvrier de la capitale s’est déplacé vers le sud de la ville, là où Fiat, née en 1899, s’est établie et règne en maître. En 1900, sur le Corso Dante, s’installe la première usine de la firme automobile. Rien à voir avec les gigantesques ateliers qui verront le jour vingt ans plus tard. On ne compte au départ que 120 ouvriers, mais ils seront 1 500 six ans plus tard. La production annuelle est alors de 1 150 voitures. Pendant la Première Guerre mondiale, 18 000 salariés travaillent à Corso Dante, où l’activité s’arrêtera en 1922, les locaux devenant trop exigus.

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Ce lieu reste l’un des plus vieux de la lutte ouvrière en Italie. Il fut le théâtre du « biennio rosso », ces deux années rouges – 1919 et 1920 – où l’Italie faillit basculer, inspirée par le soleil de l’avenir qui s’était levé à l’Est, dans le camp de la révolution. Toute l’année 1919, la conflictualité sociale s’aiguise. Au second semestre, sous l’influence de la rédaction du journal socialiste l’Ordine nuovo (« ordre nouveau »), au sein de laquelle on trouve les futurs secrétaires du Parti communiste italien Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti, les ouvriers de la ville forment des comités d’usine, élisent leurs représentants, sur le modèle des soviets, qui ont vocation à aller au-delà de la seule représentation syndicale.

« La bataille est finie, la guerre continue » 

ORDINE NUOVO

Le conflit entre patronat et ouvriers est permanent

Le 20 mars, le passage à l’heure d’été, peu populaire, entraîne la « grève des aiguilles » dans les usines Fiat. Les salariés demandent à pouvoir embaucher, le 21 mars, une heure plus tard. Le patronat refuse. Face à cette affirmation du pouvoir des directions d’entreprise, les commissaires des conseils de la Fiat avancent alors d’une heure les aiguilles de l’horloge de l’usine. Ils sont licenciés. Une grève est déclenchée qui s’étend à toutes les usines de la ville. Le patronat fait fermer les établissements, qui ne rouvriront qu’après le 23 avril, le syndicat de la métallurgie Fiom acceptant une réduction des pouvoirs des commissions internes. « La bataille est finie, la guerre continue », proclamera l’Ordine nuovo.

La conflictualité est permanente. Ainsi, en juillet 1919, une grève est organisée pendant deux jours en soutien aux soviets de Hongrie et de Russie. En août 1920, le patronat, la Confindustria, adresse une fin de non-recevoir aux demandes des travailleurs. Partout dans le pays, la Fédération des ouvriers et employés de la métallurgie (Fiom) organise un ralentissement de la production. En réponse, le 30 août, le patronat fait entourer par l’armée une usine de la Romeo à Milan. Les salariés, parfois en armes, occupent alors 3 000 établissements dans cette ville. La Confindustria fait fermer toutes les usines de la péninsule. Les ouvriers en occupent donc une grande partie, comme à Turin. À la Fiat Centro, le futur communiste Giovanni Parodi s’assied dans le siège de Giovanni Agnelli, fondateur du groupe.

 

Les moyens de production sont socialisés

Le conseil d’usine gère l’approvisionnement, la production, comme dans les autres fabriques. Trente-sept voitures sortent de la ligne de production quotidiennement. Les moyens de production sont socialisés. Mais faute de s’étendre au-delà de Milan et Turin, les directions socialiste et syndicale n’empruntant pas la voie révolutionnaire, cette expérience fera long feu. À la suite des épisodes de violence, le président du Conseil, le libéral Giolitti, organise des discussions entre le syndicat et le patronat. Peu à peu, l’ordre revient. Il ne sera pas nouveau, comme le souhaitaient les socialistes turinois. Deux ans plus tard, les fascistes, appuyés par des industriels animés par la peur du rouge, marchent sur Rome.

 

Les quartiers ouvriers sont tous au sud de Turin

Turin restera terre de luttes et capitale ouvrière. Mais son cœur battant se trouvera plus au sud de la ville. En 1922, la Fiat crée un nouveau quartier industriel, le Lingotto, inspiré des très modernes usines Ford, aux États-Unis, modèles de l’organisation scientifique du travail. On y trouve une piste de courses automobiles, mais les lieux sont désormais transformés en centre commercial, signe des investissements de la famille propriétaire Agnelli vers autre chose que l’industrie. Mais, plus au sud, un autre quartier, Mirafiori, créé à partir de 1936, vit encore au rythme de l’industrie. Les usines se succèdent aux usines. Les routes se croisent en surface. On compte onze kilomètres de sous-sols qui relient les différentes usines. Le quartier compte 20 kilomètres de voies ferroviaires. Il y a même une usine électrique.

«Agnelli, l’Indochine, tu l’as dans ton usine »

C’est là qu’en 1943, « l’officina 19 » se met en grève, faisant vite entrer dans le mouvement social pas moins de 100 000 ouvriers. C’est un coup dur pour le régime fasciste, qui s’effondrera quelques mois plus tard. En 1969, Mirafiori est à nouveau le poumon des luttes des métallurgistes. On doit cette année-là 7 % des 20 millions d’heures de grève enregistrées dans le secteur aux ouvriers de la Fiat. L’inventivité n’est alors pas un vain mot.

Un conseil central inspiré des conseils d’antan est installé : le « consiglione », qui animera les luttes. La « grève articulée » apparaît. Un atelier fait grève, ne fournissant plus les pièces aux autres, qui ne peuvent donc plus travailler. Pour populariser leurs luttes, les syndicalistes organiseront des « cortèges internes » qui passent d’atelier gigantesque en atelier gigantesque. Parfois au cri de « Agnelli, l’Indochine, tu l’as dans ton usine ». Depuis, la crise des années 1970-1980 est passée par là, les restructurations des années 2000 également, et le nombre d’ouvriers a certes baissé. Mais les lieux restent l’une des plus grosses citadelles ouvrières et industrielles du beau pays.

Un parc pour les victimes d’accident de travail. La mémoire ouvrière est faite de luttes, mais aussi de tragédies. À l’est de Turin, on trouve des jardins publics, le long de la rivière Dora Riparia, au sud de la Borgata Frassati. C’est le Parc des victimes de l’incendie dans l’établissement de ThyssenKrupp, situé non loin de l’usine qui a flambé, le 6 décembre 2007. On trouve beaucoup de rues pour les « Tombés au travail » dans la Péninsule. Mais cet incendie fut particulier. Il se déclencha sur la ligne 5 de l’usine ThyssenKrupp et tua sept personnes, soit le plus meurtrier des accidents de travail de ces dernières décennies. L’enquête montrera que les mesures de sécurité n’ont pas été prises, avec des matériaux incendiaires dans l’établissement. Elle fut exemplaire et permis, chose rare, de condamner plusieurs dirigeants à de la prison ferme pour homicide. « C’est une victoire, une victoire pour nous et pour toutes les victimes mortes au travail », réagirent alors les familles des victimes.

 

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13 août 2021 5 13 /08 /août /2021 05:37

 

Chômage de masse, défiance de la jeunesse, scandale des diamants de Bokassa, affaire Papon et discipline de l’électorat de gauche ont bouleversé la présidentielle de 1981. Un an avant le 10 mai, Valéry Giscard d’Estaing était donné loin devant.

Juin 1981. Valéry Giscard d’Estaing rumine sa défaite survenue le 10 mai. L’ancien président de la République a trouvé refuge en Grèce, dans un monastère orthodoxe niché sur le mont Athos. Comment a-t-il pu se retrouver si loin de l’Élysée ? Un an avant le soir du second tour, un sondage le donne pourtant gagnant face à François Mitterrand, avec le score canon de 61 % des voix. Un écart bien supérieur à celui obtenu lors de sa victoire face au même homme en 1974.

De quoi endormir toute prudence ? Nous sommes alors en mai 1980 et VGE déclare à « l’Express » avoir déjà réalisé les trois quarts de ce qu’il souhaitait faire. Les dernières échéances électorales ont même tourné à son avantage : la majorité présidentielle a remporté les législatives de mars 1978, et même les européennes de juin 1979. Aucun autre président de la Ve République ne pourra en dire autant.

La majorité a gagné les législatives de 1978, et même les européennes de 1979. Aucun autre président de la Vne pourra en dire autant.

La présidentielle de 1981 semble donc lui sourire. L’Union de la gauche a volé en éclats entre les socialistes, les communistes et les radicaux. Mieux : François Mitterrand est de plus en plus contesté au sein du PS par Michel Rocard. Et le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, prépare sa candidature en annonçant que « si ­Mitterrand est élu à la tête de l’État, il fera la même politique de droite que Valéry ­Giscard d’Estaing ». Le président est également persuadé de s’être mis la jeunesse dans la poche, grâce à plusieurs ­réformes sociétales courageuses : le droit à l’avortement, la majorité civile et électorale à 18 ans, le divorce par consentement mutuel. Mais les réformes dans les lycées et universités, les lois liberticides portées par le ministre de la Justice, Alain Peyrefitte, et la brutalité du ­ministre de l’Intérieur, ­Michel Poniatowski, achèvent de rendre VGE de plus en plus impopulaire auprès de la jeunesse. Sur le front de l’emploi, il perd aussi des points.

 

C’est sous son mandat, en répondant au choc pétrolier par une libéralisation de l’économie, une casse de l’industrie et une ­rigueur budgétaire inédite, que s’installe le chômage de masse. Le cap du million de chômeurs est, pour la première fois, franchi. Mais VGE se croit bon gestionnaire et s’enorgueillit d’avoir nommé à Matignon celui qu’il estime être le « meilleur économiste de France » : ­Raymond Barre. Pour répondre à la crise économique, le gouvernement lance le CDD, faisant le pari qu’un contrat plus précaire que le CDI permettra de relancer l’activité. Peine perdue.

VGE ne voit pas la situation basculer, lui qui avait pourtant créé la surprise en 1974. Mitterrand écarte Rocard à la suite d’un savant renversement d’alliance au PS. Tant mieux, se dit la Giscardie, persuadée que Rocard, situé à l’aile droite de son parti, aurait été un adversaire plus dangereux. Quant à la candidature de Coluche, qui monte à 16 % avant de décrocher, elle n’inquiète pas outre mesure. « Qui voudrait d’un candidat soutenu du bout des lèvres à la fois par Rocard et par ­Coluche, et que les communistes ne veulent pas voir gagner ? » se rassurent les giscardiens, qui ne comptent pourtant pas que des amis à droite. Un de ses ­ténors est bien décidé à prendre la place de VGE : son ancien premier ministre, un certain Jacques Chirac, tout frais élu maire de Paris.

Le refrain de Georges Marchais

En janvier 1981, le candidat du PCF, Georges Marchais, baisse le ton contre Mitterrand, et réclame même une présence des communistes au gouvernement en cas de victoire du socialiste, ce qui constituera une formidable réserve de voix au second tour. « Battre Giscard » devient le refrain préféré de Marchais, qui propose « d’éliminer complètement le chômage » à travers la création de 1,5 million d’emplois, dont 1 million grâce à la réduction du temps de travail et 200 000 dans les services publics. Raymond Barre sourit. François Mitterrand, devant les 18 % de Marchais dans les sondages, propose de « changer la vie » en présentant une feuille de route de 110 propositions qui, si elle rompt avec le programme commun de la gauche, est résolument tournée de ce côté.

« Pourquoi ai-je échoué ? En raison du chômage ? D’une lassitude des Français ? J’étais crédité de 60 % de bonnes opinions et puis, tout à coup... », écrira plus tard VGE.

Le 16 mars, Mitterrand se ­déclare contre la peine de mort dans sa « conscience profonde » et annonce qu’il l’abolira s’il est élu. Huit jours plus tard, Jacques Chirac annonce qu’il supprimera lui aussi la peine capitale en cas de victoire de son camp. Les ministres de VGE expliqueront plus tard avoir voulu abolir la peine de mort en fin de mandat avant que l’Élysée n’y renonce par crainte de déplaire aux Français…

Affaires Boulin et de Broglie

Le président sortant déclare finalement sa candidature en mars 1981, reconnaît son échec concernant le chômage et l’emploi des jeunes, et ­promet un plan pour le plein emploi. Il essuie ensuite l’immense ­polémique des diamants offerts par le dictateur Bokassa, avant de le faire renverser en Centrafrique. VGE admet avoir reçu des pierres précieuses entre 1973 et 1975, mais assure avoir remis le montant à des organisations caritatives ! Le scandale va le poursuivre durant toute la campagne, les militants de gauche collant des diamants à la place de ses yeux sur ses ­affiches officielles.

Ce n’est pas le seul événement qui entache sa crédibilité. Fin 1979, le ministre du Travail, Robert Boulin, est retrouvé mort dans un étang. Jean de Broglie et Joseph Fontanet, tous deux anciens ministres, sont assassinés, ce qui participe à entretenir un climat politique particulièrement délétère. « On meurt beaucoup et beaucoup trop mystérieusement sous la Ve République », s’inquiète le sénateur de droite Pierre Marcilhacy. En fin de campagne, une révélation majeure vient frapper de plein fouet VGE : son ministre du Budget, Maurice Papon, a participé à organiser la déportation des juifs sous ­Vichy. Le président reste confiant, ­refusant même d’utiliser une photo dénichée par ses équipes qui montre un Mitterrand reçu par Pétain en 1942.

L’« homme du passé » face à l’« homme du passif »

Comme en 1974, VGE et Mitterrand se retrouvent au second tour en 1981, avec 28,32 % des voix pour le premier et 25,85 % pour le second. À gauche, Georges Marchais, qui a obtenu 15,35 % des suffrages, appelle à voter pour le candidat socialiste. Mais, à droite, Jacques Chirac ne se prononce en faveur de VGE qu’à « titre personnel ». Les deux adversaires s’affrontent lors d’un débat télévisé au cours duquel le champion de la gauche, qualifié « d’homme du passé » par VGE sept ans plus tôt, lui rétorque que lui est devenu « l’homme du passif ». Au second tour, Mitterrand l’emporte avec 51,76 % des voix. Les sondages le donnaient battu avec un score de 39 % un an plus tôt…

Il obtient finalement un million de voix de plus que VGE, et rassemble largement le vote des jeunes et des ouvriers. La gauche s’impose pour la toute première fois dans l’histoire de la Ve République. VGE lance un « au revoir » télévisé devenu mythique dont la solennité tombe à plat. « Pourquoi ai-je échoué ? En raison du chômage ? D’une lassitude des Français ? J’étais crédité de 60 % de bonnes opinions et puis, tout à coup, une tornade s’est levée. C’est un phénomène étrange », écrira-t-il bien plus tard, une fois revenu du mont Athos, sans avoir compris pourquoi rien ne se passe jamais comme prévu. La présidentielle de 1988 en sera une nouvelle illustration.

 

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