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9 juillet 2017 7 09 /07 /juillet /2017 07:05
Montehus

Montehus

Gaston Mordachée Brunschwig - Montéhus (1872-1947), l'auteur de "La Butte Rouge", "La Grève des mères", "Gloire au 17 ème"
Gaston Mordachée Brunschwig - Montéhus (1872-1947), l'auteur de "La Butte Rouge", "La Grève des mères", "Gloire au 17 ème"

Lu sur l'excellente page Facebook de Robert Clément, ancien président communiste du conseil général de Seine St Denis: 

 

9 juillet 1872 : Naissance de Montéhus
 

Ses chansons d'une lointaine actualité, de 1897 à circa 1928 sont presque toutes oubliées. La petite histoire a retenu "Gloire au 17e", "La grève des mères" et "La butte rouge". - Il en écrit pourtant plusieurs autres : une bonne centaine sinon plus, en majeure partie mises en musique par son camarade Raoul Chantegrelet.
On sait qu'il est né à Paris, 10e, en 1872, le neuf juillet ; qu'il s'appelait Gaston Mordachée Brunschwig, qu'il était l'aîné d'une famille de 22 enfants, qu'il a débuté dans la chanson à 12 ans (sous le nom de Montéhus, déjà) ; qu'il fut tambour au 153e régiment de ligne à Toul, de 1892 à 1896,qu'il publia sa première chanson, "Au camarade du 153e", en 1897, à Châlons-sur-Marne ; qu'il se présenta aux élections législatives du 8 mars 1898, encore à Châlons-sur-Marne, sous l'étiquette "Républicain indépendant", qu'il fut engagé à la fin de l'année 1901 aux Ambassadeurs, (établissement du côté des Champs-Élysées) où son répertoire provoqua un scandale, que les hommes de Drumont distribuèrent des tracts contre "le juif Brunswick" qui "éructe des infamies à l'adresse des chefs de l'armée française", et provoquèrent des bagarres, que Montéhus dut retourner dans les faubourgs mais qu'il était lancé, qu'il fut admis à la S.A.C.E.M. en 1904 en soumettant "Du pain ou du plomb" (thème imposé : "L'heure de l'Angelus aux champs") (sic) et qu'il devint presque mondialement connu en 1907 avec son "Gloire au 17e" suite à ce qui est aujourd'hui un fait divers, les soldats de ce régiment ayant refusé de tirer, en 1907, sur des vignerons en colère :


Salut, salut à vous
À votre geste magnifique
Vous auriez en tirant sur nous
Assassiné la République...
(Bérard n'était pas loin)
 

Et c'est encore en 1907, qu'il ouvre Le Pilori, son théâtre sur le Boulevard de Strasbourg, 10e. Il y déclame son répertoire (chansons, monologues et pièces), devant un public nombreux.
Ce que l'on sait moins, c'est qu'il fut l'ami de Lénine - que l'on remarque au Pilori - lors de l'exil de ce dernier en France ; qu'il chantait en première partie de ses conférences, en 1911 et qu'il était franc-maçon.

Lénine,ne tarissant pas d'éloges, lui demande de chanter pour les révolutionnaires russes.Montéhus décline.
Ce qu'on ne veut pas trop se rappeler, c'est qu'en 1914, lui, l'antimilitariste par excellence, composa des chansons pour l'emprunt de guerre, la victoire finale, l'union sacrée dont une célèbre

"Lettre d'un socialo" sur - comble des combles - l'air du " Clairon" de Déroulède :
Certes cela est pénible
Quand on a le cœur sensible
De voir tomber les copains
Mais quand on est sous les armes
On n'doit pas verses de larmes
On accepte le destin.
 

Pour ces chants patriotiques, il reçut, en 1918, la croix de guerre.

En 1919, il revient à ses premières convictions pour composer son chef-d'œuvre, "La butte rouge", la seule chanson de lui qui nous soit vraiment restée - musique de Georges Krier - interprétée plus ou moins récemment par Yves Montand, Marc Ogeret, Renaud...

Chantre de toutes les revendications, de toutes les luttes sociales, "véritable polygraphe de la petite histoire" (Serge Dillaz - La chanson sous la IIIe république), sa popularité commença à décliner au début des années vingt : son costume, ses allusions à la Commune et aux conflits ouvriers d'avant-guerre commencent à faire vieux jeu.

Dans les années trente, il passe du côté de la politique, avant, en 1942, âgé de 70 ans, d'être contraint de porter l'étoile jaune. Durant la Seconde Guerre mondiale, il connut une vie particulièrement difficile, la SACEM, du fait de ses origines, ne lui payant plus ses droits d'auteur.
À la Libération, il créa "Le chant des gaullistes" et plusieurs drames dont "L'évadé de Büchenwald". En 1947, le ministre de la guerre, Paul Ramadier, lui remet la Légion d'honneur. - Pauvre, malade, oublié de tous, il s'éteint à Paris, 15e, en 1952.
 

Ses cendres reposent au Père Lachaise.

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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 06:40
6 juillet 1942 - 75 ans après, nous n'oublions pas le convoi des 45 000 résistants déportés, dont 90% de communistes (Jeunesses Communistes)

 En 2012 au stand de l'Oise de la Fête de l'Humanité, l'association Mémoire Vive a présenté sa très belle exposition. Il y a à Compiègne le memorial de l'internement et de la déportation à la place du stalag 122 d'où partirent les convois pour les camps de la mort dont ceux des "45000" et des "31000" "SOL DE COMPIÈGNE TERRE GRASSE ET CEPENDANT STÉRILE" ... (Sol de Compiègne - Robert Desnos) si vous passez dans l'Oisehttp://www.memorial-compiegne.fr/

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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 16:56
Le groupe des députés PCF est le seul à avoir voté à l’unanimité de ses membres pour la loi Simone Veil légalisant l'avortement. Une façon de rappeler, en ce jour d'hommage pour cette grande dame, qu'il n'a pas fallu que le courage d'une femme pour légaliser ce droit, mais aussi la mobilisation de tout le mouvement féministe et des forces de gauche.
Gisèle Moreau : « A l’époque, l’interdiction de l’avortement était un drame national »
Entretien réalisé par Laurent Mouloud
Samedi, 29 Novembre, 2014
Humanité
Gisele Moreau, députée communiste de Paris en mars 1973
Gisele Moreau, députée communiste de Paris en mars 1973

Députée PCF lors du débat parlementaire de 1974, Gisèle Moreau se remémore ce combat passionnant et rappelle le rôle joué par les élus communistes. Entretien.

Elle n’avait que 34 ans à l’époque. Et était la plus jeune des – rares - femmes députées. Quarante ans après le célèbre débat parlementaire qui permit de légaliser l’interruption volontaire de grossesse (IVG), Gisèle Moreau revient sur cette rude bataille qu’elle mena dans l’hémicycle au nom du groupe communiste.
 
L’Assemblée nationale a adopté mercredi dernier, à une large majorité, une résolution visant à réaffirmer le droit fondamental à l’interruption volontaire de grossesse. Quels souvenirs gardez-vous du débat de 1974 à l’Assemblée nationale ?
Gisèle Moreau. C’était vif et passionnant. Mercredi, la plupart des parlementaires n’avaient pas l’air très concernés, mais, à l’époque, c’était un véritable débat. La plupart des députés de la majorité de droite était contre ce droit à l’IVG. Mais les groupes n’avaient pas donné de consignes de vote. Le résultat n’était donc pas joué d’avance. Il fallait fouiller ses arguments et apporter des chiffres les plus convaincants possibles. Dans le même temps, il régnait une certaine acrimonie, agressivité même, de la part de tous ceux qui ne voulaient surtout pas accorder aux femmes la liberté de disposer de leur corps et de décider de leur maternité. Pour un certain nombre d’élus de droite, c’était une chose inconcevable.
 
Le PCF possédait à l’époque 73 députés. Quel a été leur rôle ?
Gisèle Moreau. Nous avons eu une position claire et nette en mettant en avant les conséquences de la loi de 1920 qui interdisait l'avortement et la contraception. Nous avons déposé plusieurs amendements, notamment sur la question cruciale du remboursement de l’IVG par la sécurité sociale. Autoriser l’avortement était évidemment nécessaire mais pas suffisant. Il fallait qu’il soit accessible à toutes. Une intervention hospitalière coûte cher et les femmes les plus modestes risquaient d’être exclues de ce droit. Nous nous sommes aussi beaucoup battus pour le développement de la contraception et l’éducation sexuelle, sachant que l’avortement est le recours ultime. Il a fallu affronter la droite qui a, tout d’abord, voulu renvoyer le projet. Je me souviens que nous avons alors proposé un article de loi unique abrogeant l’article 77 du Code pénal, celui qui réprimait l’avortement. Notre idée était de dire : si vous ne voulez pas adopter la loi maintenant, supprimez au moins les dispositions répressives qui font que les femmes risquent leur vie, non seulement avec des avortements clandestins mais également avec des poursuites judiciaires. Cette proposition nous a été refusée. Au final, les députés communistes ont joué un rôle très actif dans les débats alors que le Parti socialiste, lui, était plutôt flottant. De ce combat, nous en avons d’ailleurs tirés deux ouvrages (1).
 
Quel regard portez-vous sur le rôle de Simone Veil ?
Gisèle Moreau. Elle a joué un rôle évidemment positif. Elle a défendu la loi avec compétence et courage, d’autant qu’elle se battait contre son propre camp ! Mais Simone Veil n’a pas conquis toute seule ce nouveau droit. Elle avait l’assentiment du président Giscard d’Estaing et surtout le soutien de millions de femmes et de la majorité de l’opinion publique. L’avortement était à l’époque un drame national qui touchait toutes les familles. Chacun connaissait au moins un proche qui en avait des séquelles ou qui y était resté. Aujourd’hui, les jeunes ne s’imaginent pas les épreuves que leur mère ou grand-mère ont dû traverser, ce qui n’est pas forcément une mauvaise nouvelle ! Cela prouve que, dans les têtes, c’est un acquis définitif qui sera difficile à remettre en cause...
 
Il y a pourtant des tentatives de remises en cause chez certains députés, comme on l’a vu mercredi dernier…
Gisèle Moreau. Mercredi, dans l’hémicycle, un seul député – Jacques Bompard - s’est exprimé contre, et six autres ont voté comme lui. Mais à l’époque, ils étaient une quinzaine à partager le discours de Bompard... Virulents, ces « aboyeurs » agressaient surtout Simone Veil et nous interrompaient violemment lors de nos interventions. Les choses ont beaucoup changé en quarante ans. Aujourd’hui, tous les groupes ont signé cette résolution. Même si on n’est jamais à l’abri de rien, je ne crois pas à une remise en cause en France. Les femmes se sont tellement battues pour ça…
 
Etes-vous tout de même inquiète face aux difficultés d’application de ce droit ?
Gisèle Moreau. Effectivement. S’il n’y a pas de remise en cause du principe, il y en a une dans les faits, en raison du manque de moyens. Avec les restrictions budgétaires, notamment dans le domaine de la santé, il n’est pas facile d’appliquer ce droit à l’IVG. Il y a des motifs d’inquiétude et de combat. Les centres sont parfois surchargés ou, dans certains déserts médicaux, trop distants pour des jeunes filles sans aide. De même, on ne donne pas suffisamment les moyens pour faire connaître la contraception aux jeunes filles et la développer. Le vote, mercredi dernier, de cette résolution est donc un rappel très utile. Surtout s’il permet de s’attaquer aux problèmes budgétaires qui mettent en péril le droit à l’avortement.
 
 
(1)  Avortement et libre choix de la maternité. Textes et documents. Avril 1974.
Naissance, contraception, avortement : les moyens de décider. Editions sociales, 1980.
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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 16:11
Trente ans après, Simone Veil se souvient
Entretien réalisé par Maud Dugrand et Mina Kaci
Vendredi, 26 Novembre, 2004
L'Humanité
Simone Veil à l'Assemblée en 1974
Simone Veil à l'Assemblée en 1974
 

Entretien avec Simone Veil. Le 26 novembre 1974, la ministre de la santé présentait son projet de loi sur l'interruption volontaire de grossesse. Finalement adopté grâce aux voix de la gauche, le texte marque un tournant historique pour le droit des femmes.

Il est 3 h 40 du matin. Nous sommes le 29 novembre 1974. Commencée trois jours plus tôt, la discussion s'achève enfin. L'Assemblée nationale adopte, par 284 voix contre 189, sur 479 exprimées, le projet légalisant l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Sans le soutien des députés socialistes et communistes, la loi n'aurait pas vu le jour. Rarement un texte n'aura suscité autant de haine et de violence de la part de parlementaires. À l'extérieur de l'Hémicycle, les militants de Laissez-les vivre distribuent un tract infâme. Intitulé « Ce sont nos enfants, voilà ce qu'ils en font », il est illustré d'une photo qui représente « l'écartèlement violent » d'un foetus d'un mois et demi au cours d'un avortement par aspiration. À côté des militants pro-vie, des femmes conduites par un prêtre récitent des prières en marchant, telle une procession, vers l'Assemblée nationale.

Dans cette atmosphère nauséabonde, Simone Veil, la ministre de la Santé, montre le visage d'une femme courageuse, convaincue de la justesse de cette loi qui va bouleverser la vie de millions de personnes. Entretien avec une grande dame.

L'Assemblée nationale a vécu, du 26 au 29 novembre 1974, des débats d'une rare intensité. Vous attendiez-vous à de telles réactions en présentant le projet de loi ?

Simone Veil. Je savais que les débats allaient être difficiles, d'autant que des tracts et autres brochures au contenu odieux étaient diffusés auprès des parlementaires. Certains d'entre eux tentaient, jusqu'à la veille de la séance, de me faire retirer le texte, à cause, me disaient-ils, des oppositions et des troubles qu'il suscitait dans la société. Mais j'ai été très surprise de voir certains des parlementaires avec qui j'entretenais des relations amicales tomber dans le machisme et la virulence, surtout quand ils évoquaient les raisons religieuses et philosophiques de leur rejet de la légalisation de l'avortement. Je savais que je pouvais compter sur le soutien des socialistes et des communistes. Il n'est jamais très agréable, quand on est dans une majorité, de compter sur l'opposition pour faire passer son projet, et que certains dans votre camp vous injurient à outrance.

Comment expliquez-vous cette haine - un mot que vous avez utilisé - de la part des parlementaires ? Est-ce parce que l'Assemblée était ultra-masculine ?

Simone Veil. Très peu de femmes siégeaient en effet à l'Assemblée. Si certaines d'entre elles étaient défavorables à la loi, elles ne l'exprimaient pas avec violence. Il y avait dans les propos des hommes comme une espèce d'escalade, sans même que les élus s'en rendent compte, sans qu'ils puissent se maîtriser. Depuis 1947, le gouvernement ne comportait pas de ministre femme. Là, les parlementaires avaient face à eux une femme, ce qu'ils estimaient comme une atteinte à leur pouvoir. De plus, cette femme leur parlait d'un sujet pénible... Je pense qu'ils se seraient comportés différemment avec un homme, par exemple un médecin. Il aurait été dans son « rôle », sans doute mieux accepté. Lucien Neuwirth, qui avait présenté en 1967 la loi sur la contraception, m'avait prévenu : « Vous verrez, cette question soulève une violence très forte. » Le comportement agressif révélait à quel point les hommes avaient peur que les femmes leur échappent. Davantage que l'IVG, la contraception marque la libération des femmes, elle représente le vrai tournant dans l'histoire des hommes et des femmes. À cette époque, l'épouse était complètement dépendante de ce que voulait le mari. L'homme était maître de la procréation.

L'Assemblée nationale exprimait-elle un décalage ou le reflet de la société de l'époque ?

Simone Veil. Le tabou sur l'avortement était extrêmement fort. Aussi les gens n'osaient-ils pas s'exprimer sur le sujet. Nous ne possédions pas d'enquête significative de l'opinion. En revanche, des associations comme Choisir, fondée par Gisèle Halimi, ou le Planning familial organisaient de multiples actions en faveur de la légalisation de l'avortement. Le Manifeste des 343 salopes a marqué les esprits, d'autant qu'il était signé par des actrices et des intellectuelles connues. Il en est de même pour le procès de Bobigny (voir ci-après - NDLR).

Quel était le poids de Laissez-les vivre, à l'époque ?

Simone Veil. Difficile d'en connaître le poids réel. C'était toujours les mêmes personnes qui effectuaient les commandos anti-IVG. En tout cas, ce sont des gens qui ont de l'argent, qui sont très sûrs d'eux, très motivés. Ces jours-ci, j'ai reçu des lettres, au ton poli, mais menaçantes. L'une d'elles emploie les mots « 6 millions » (les propos qui ont le plus choqué Simone Veil, rescapée d'Auschwitz, renvoyaient « aux embryons jetés au four crématoire ». Les « 6 millions » dont il est question dans le courrier font référence aux victimes juives des camps d'extermination - NDLR). Or, il n'y a pas eu six millions d'IVG depuis la loi !

Comment reçoit-on encore des lettres de ce type trente ans après ?

Simone Veil. Cela ne me touche plus... Je suis blindée.

Mais à l'époque ?

Simone Veil. Ce qui m'énervait alors, c'était de retrouver des croix gammées dans le hall de mon immeuble. C'était difficile pour mes enfants et certains de mes petits-enfants, qui ont eu des réflexions en classe. J'ai également pensé être agressée dans la rue. Or je n'ai eu que 4 ou 5 fois des réflexions très désagréables. Rien par rapport aux milliers de personnes qui m'ont manifesté leur sympathie et qui continuent à le faire. Je ne me suis, en fait, jamais vraiment sentie menacée. Il s'agissait essentiellement d'intimidation.

Est-ce ce contexte politique qui vous a obligée à encadrer un peu la loi, puisque l'IVG n'était pas remboursée par la Sécurité sociale ?

Simone Veil. L'esprit du texte n'était pas touché. Je tenais beaucoup à ce que la décision d'avorter soit sous la responsabilité de la femme elle-même. La définition du mot détresse incombait à la femme. C'était le pilier de la loi. Pour le reste, je devais jouer des équilibres, pour ne pas perdre les voix à gauche et en gagner suffisamment à droite. Et faire ainsi passer le projet. La question de la Sécurité sociale s'est posée dans ce contexte. Une pression s'était exercée sur les parlementaires, par le biais d'une grande campagne médiatique qui affirmait que, si la Sécurité sociale remboursait l'IVG, des assurés feraient la grève des cotisations... J'ai beaucoup hésité, car il aurait évidemment mieux valu que la Sécurité sociale rembourse l'acte. Ce qu'Yvette Roudy a réalisé en 1981. Mais à l'époque, je craignais le rejet du projet. Une disposition permettait toutefois un accès à l'aide médicale gratuite pour les personnes en difficulté.

Quel regard portiez-vous sur les mouvements féministes des années 1970 ? Vous-même, vous considérez-vous comme féministe ?

Simone Veil. Je ne suis pas, par tempérament, une militante. Ni féministe, ni politique. Mes attaches dans les partis ont toujours été des plus ténues. Je me suis inscrite à l'UDF très tardivement, à un moment où, postulant au Parlement européen, on était obligé de marquer une appartenance politique. Au fond, j'aime conserver mon indépendance. Bien sûr, j'ai été très intéressée par le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir. J'ai été élevée par une mère qui, comme beaucoup de femmes après la guerre de 1914-1918, ne travaillait pas. Elle n'était pas féministe, mais elle nous a incitées à étudier et ensuite à travailler, seule façon d'accéder à l'indépendance économique. Ma mère vivait avec un mari très autoritaire, comme beaucoup à l'époque, cela m'exaspérait profondément car je l'adorais. J'estimais qu'elle se soumettait facilement à son époux. Et puis, en déportation, je me suis sentie préservée par les femmes. J'ai eu l'occasion de me trouver avec les hommes et, même dans ce contexte, il existait une violence que je supportais très mal. Ensuite, comme magistrate, j'ai travaillé à l'administration pénitentiaire où j'ai constaté que le régime des femmes détenues était beaucoup plus dur que celui des hommes. Je m'en suis donc beaucoup occupée, comme par exemple des conditions de détention des femmes au moment de la guerre d'Algérie, des militantes très engagées en faveur de l'indépendance qui avaient posé des bombes et le revendiquaient. Plus tard je me suis penchée sur le droit de la famille au moment des réformes du Code civil, et donc sur le statut de la femme sur le plan de l'autorité parentale, de la filiation et surtout de l'adoption. Et puis, dans les années soixante, avec les « trente glorieuses », tout en faisant appel à l'émigration à grande échelle la France incitait les femmes à travailler, on avait besoin de forces. Je m'étais rendu compte qu'au fond, entre les femmes et les immigrés existait une ressemblance : elles non plus n'étaient toujours pas intégrées dans la société. C'est tout cela qui m'a rendu féministe. Fondamentalement, les hommes et les femmes sont différents, n'ont pas la même sensibilité ni les mêmes priorités. La société ne s'en trouve qu'enrichie. J'ajoute que mon féminisme, c'est de contester l'absence de femmes dans les responsabilités aussi bien politiques que professionnelles.

Observez-vous une évolution des rapports entre les hommes et les femmes depuis trente ans ?

Simone Veil. Les choses ont beaucoup changé. C'est la mère de famille, la grand-mère et l'arrière-grand-mère qui parle. J'observe que la nouvelle génération d'hommes s'occupe beaucoup plus des enfants. La paternité est même très revendiquée. Mes enfants se sont davantage occupés de leurs enfants en bas âge. C'est encore plus vrai pour mes petits-enfants. Il n'empêche : de temps en temps, une de mes petites filles m'appelle pour me dire : « J'ai la grippe, il faut que je parte travailler et il y a les enfants ! » On sait très bien que les hommes occupent leur temps gagné par les 35 heures pour le bricolage et le sport, et que les femmes sont contentes d'avoir plus de temps pour le ménage et la maison, pour emmener les enfants chez le médecin... Et que 75 % à 80 % des tâches ménagères sont encore effectuées par les femmes ! Mais beaucoup d'hommes s'impliquent davantage dans ces tâches. Leur attachement aux enfants est très profond, ils se sentent beaucoup plus pères qu'autrefois.

Êtes-vous consciente d'avoir contribué à marquer un tournant dans l'histoire des femmes ?

Simone Veil. Je pensais que c'était d'abord la contraception qui avait marqué un tournant dans les rapports hommes-femmes. Cette maîtrise de la procréation est fondamentale. Pour l'IVG, je pensais que c'était surtout les générations qui avaient vécu avant la loi qui se sentiraient concernées. La fin de cette barbarie, de ces femmes qui mouraient, de cette boucherie... Mais je pensais que les jeunes oublieraient. Or, je suis tout à fait étonnée des réactions. Dans l'immeuble où je vous reçois, je croise souvent des jeunes femmes qui viennent faire de la formation professionnelle. Elles me parlent, elles sont ravies de me rencontrer. Cela m'étonne de les voir si informées, si intéressées et, je dirais, si gentilles avec moi. Si reconnaissantes.

Les hommes aussi s'en souviennent. Une loi pour l'histoire, par Simone Veil. Éditions Stock, 2004.

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 07:42
Ce jour de 1974 où Simone Veil a défendu à l'Assemblée le droit à l'avortement face aux "arguments" d'une violence inouïe des adversaires des droits des femmes (Le Télégramme, 1er juillet 2017)

Ce jour de 1974 où elle a défendu, à la tribune, le droit à l'avortement

C'était il y a un peu plus de 40 ans. Le 26 novembre 1974, Simone Veil monte à la tribune de l'Assemblée nationale pour défendre une loi historique - la légalisation de l'avortement. Sur ce sujet ultra-sensible, elle va faire face à des adversaires déchaînés, dans un climat d'une brutalité inouïe.

« Je n'imaginais pas la haine que j'allais susciter », a-t-elle confié dans un livre entretien avec la journaliste Annick Cojean (« Les hommes aussi s'en souviennent », 2004). « Il y avait tellement d'hypocrisie dans cet hémicycle rempli essentiellement d'hommes (481, pour neuf femmes députées), dont certains cherchaient, en sous-main, des adresses pour faire avorter leur maîtresse ou quelqu'un de leurs proches. »

« Aucune femme ne recourt de gaieté de coeur à l'avortement. Il suffit de les écouter. C'est toujours un drame », assure-t-elle ce jour-là, appelant à « ne plus fermer les yeux sur les 300.000 avortements qui, chaque année, mutilent les femmes dans ce pays », tout en soulignant que l'IVG doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue ». Son discours d'une heure est chaleureusement applaudi par la gauche. La droite se tait. Pour l'instant.

« Avortoirs, abattoirs »

 

Suivent plus de 25 heures de débats durant lesquelles Simone Veil affronte insultes et propos de « soudards », racontera-t-elle, pendant qu'à l'extérieur, des militants anti-avortement égrènent leurs chapelets. Trois jours et deux nuits de combat contre les tenants de sa propre majorité.

Michel Debré, ancien Premier ministre du général de Gaulle, voit dans ce texte « une monstrueuse erreur historique ». Les députés de droite René Feït et Emmanuel Hamel diffusent dans l'Hémicycle, à tour de rôle, les battements d'un coeur de foetus de quelques semaines. Le premier affirme que si le projet était adopté, « il ferait chaque année deux fois plus de victimes que la bombe d'Hiroshima ». Jean Foyer, ancien garde des Sceaux du général de Gaulle, lance : « Le temps n'est pas loin où nous connaîtrons en France ces avortoirs, ces abattoirs où s'entassent des cadavres de petits hommes ». Et le pire reste à venir : Hector Rolland reproche à Simone Veil, rescapée des camps de la mort, « le choix d'un génocide ». Jean-Marie Daillet évoque les embryons « jetés au four crématoire ». Jacques Médecin parle de « barbarie organisée et couverte par la loi comme elle le fut par les nazis ».

« Un immense mépris »

 

Après le passage de 74 orateurs, Simone Veil reprend la parole, déplorant les analogies avec le racisme des nazis. Elle dira plus tard avoir ressenti « un immense mépris ».

Le 29 novembre 1974, au coeur de la nuit, la loi est votée par 284 voix contre 189. Les deux tiers des députés de la majorité votent contre le texte, adopté essentiellement grâce aux voix de gauche et centristes. La « loi Veil » est promulguée le 17 janvier 1975, autorisant l'IVG pour cinq ans. L'autorisation sera rendue définitive par la loi du 31 décembre 1979.


 

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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 19:43
Blanqui, "l'Enfermé" au Château du Taureau pendant la Commune de Paris en 1871

Blanqui "l'Enfermé", selon le surnom que lui donne son biographe Gustave Geffroy, ami de Monet, critique et théoricien d'art de l'impressionnisme, proche de Jaurès, qui fréquenta assidûment la région de Morlaix (sa biographie de Blanqui date de 1892). 

Blanqui (février 1805- janvier 1881) , théoricien et homme politique socialiste ou communiste (à l'époque, ces concepts sont souvent interchangeables) naît à Puget-Théniers dans les Alpes-Maritimes où son père est sous-préfet. Il fut élevé à Paris dans une institution où enseignait son frère aîné Adolphe (futur économiste libéral).

Etudiant en droit et en médecine, il adhéra en 1824 à la Charbonnerie autrement appelée la société secrète des Carbonari (organisation subversive qui complotait contre la monarchie); il fut blessé en 1827 dans les manifestations d'étudiants au Quartier Latin... 

En 1830, lors des barricades de juillet, il prend le fusil et arbore la cocarde tricolore révolutionnaire contre Charles X. 

Deux ans plus tard, il entra au journal "Le Globe", mais sa vie militante se partagea entre conspirations et emprisonnements... (1832, 1836-1837, condamné à mort en 1840, il fut finalement emprisonné au Mont-Saint-Michel puis à Tours jusqu'en 1844). 

En 1848, après avoir fondé la Société Républicaine Centrale que fréquente Baudelaire. Il prône une "République égalitaire" qui fera "disparaître la dernière forme d'esclavage, le prolétariat". Il s'oppose au gouvernement provisoire bourgeois de la IIe République, réclame l'ajournement des élections qui pourraient donner une majorité au camp réactionnaire en organisant des manifestations en mars et avril 1848.   

Il est de nouveau arrêté et passe dix ans en prison à la citadelle de Belle-Ile...

A la prison de Sainte-Pélagie, en 1861, il reçoit de nombreux jeunes dont Gambetta, Clémenceau. Certains de ses disciples vont l'aider, après son évasion et son exil à Bruxelles, à jeter les bases d'un parti clandestin, véritable armée secrète composée de professionnels de la révolution.  

Après la chute de Napoléon III, il revient à Paris pour créer le journal: "La Patrie en danger". Son organisation révolutionnaire compte en septembre 1870 entre 2000 et 3000 membres et recrute dans tous les milieux, inspirée par la figure charismatique du Vieux.  

Sa filiation: la Révolution Française, le Manifeste des Egaux de Babeuf et Philippe Buonarotti qu'il côtoie. Mais Blanqui se méfie des constructions échafaudées par le socialisme utopique. Si la dictature révolutionnaire qui doit naître de la révolution a pour but ultime d'instaurer le "communisme", celui-ci ne saurait être le produit d'un système conçu d'avance: "Le Communisme est une résultante générale et non un oeuf pondu et couvé dans un coin de l'espace humain par un oiseau à deux pieds". 

Thiers le fait arrêter dans le Lot où il se repose... le 17 mars 1871 à la veille du début de la Commune.

Il était en fuite, pourchassé après sa participation aux émeutes du 30 octobre 1870 à Paris. 

Il est enfermé dans la prison de Cahors, puis au château du Taureau où il occupe une pièce voûtée appelée "salle de discipline".

C'est là que Blanqui rédige L'Eternité par les astres, un essai philosophique sur l'univers et la condition humaine, le seul livre publié de son vivant. 

Blanqui est élu membre du comité d'honneur de la Commune de Paris pendant qu'il est au château du Taureau mais Thiers, chef du gouvernement de Versailles, refuse de le rendre contre 74 otages de la Commune, dont l'archevêque Darboy. 

En 1872, Blanqui est condamné par le Conseil de guerre et enfermé à la centrale de Clairvaux, sa dernière prison, pendant sept ans. Finalement amnistié, il se consacrera jusqu'à sa mort à son journal Ni Dieu, ni maître fondé en 1840. 

Blanqui passera en tout dans sa vie 37 ans en prison. Il sort de prison à 74 ans après avoir été élu député de Bordeaux sous les barreaux, mais le scrutin a été invalidé. 

A sa mort, une foule de plus de 100 000 personnes se présente au père Lachaise.  

 

Extrait de l'Eternité par les astres de Blanqui qui nie la nécessité d'un progrès irréversible et rejoint ainsi, en dépit de l'exotisme de la thèse de la pluralité des mondes, des perspectives très contemporaines sur l'histoire:   

" Et puis, jusqu'ici, le passé nous représentait la barbarie, et l'avenir signifiait progrès, science, bonheur, illusion! Ce passé a vu sur tous nos globes-sosies les plus brillantes civilisations disparaître sans laisser une trace, et elles disparaîtront encore sans en laisser davantage. 

L'avenir reverra sur des milliards de terres les ignorances, les sottises, les cruautés de nos vieux âges! (...).

Ce que nous appelons le progrès est claquemuré sur chaque terre, et s'évanouit avec elle. Toujours et partout, dans le champ terrestre, le même drame, le même décor, la même scène étroite, une humanité bruyante, infatuée de grandeur, se croyant l'univers et vivant dans sa prison comme dans une immensité, pour sombrer bientôt avec le globe qui a porté dans le plus profond dédain, le fardeau de son orgueil.

Même monotonie, même immobilisme dans les astres étrangers. L'univers se répète sans fin et piaffe sur place. L'éternité joue imperturbablement dans l'infini les mêmes représentations".  

Extrait de la défense de Blanqui en Cour d'Assise en 1832:

"Oui, Messieurs, c'est la guerre entre les riches et les pauvres: les riches l'ont voulu ainsi; ils sont en effet les agresseurs. Seulement, ils considèrent comme une action néfaste le fait que les pauvres opposent une résistance; ils diraient volontiers, en parlant du peuple: cet animal est si féroce qu'il se défend quand il est attaqué". 

Autre extrait de l'oeuvre de Blanqui qui prône la voie révolutionnaire et la grève générale par opposition à l'idéal d'une transformation progressive par la voie des coopératives de production: 

"Jamais le capital ne consentira à l'abandon de la moindre parcelle de sa puissance. Moins traitable et moins résigné que les rois absolus, il ne veut pas, il ne peut pas faire des concessions. Il entend ne connaître que la loi de son bon plaisir. 

Désarmer la bourgeoisie, armer le peuple, c'est la première nécessité, le seul gage de salut de la révolution (...)

La grève, malgré ses inconvénients, est le moyen naturel, à la portée de tous, auquel tous participent. La coopération n'est qu'un moyen accessible seulement aux plus instruits, suspects ou indifférents, ou même inconnus de tout le reste. La grève est la seule arme vraiment populaire dans la lutte contre le Capital. Appuyées provisoirement sur la grève comme moyen défensif contre l'oppression du Capital, les masses populaires doivent concentrer tous leurs efforts vers les changements politiques, reconnus seuls capables d'opérer une transformation sociale et la répartition des produits selon la justice.

L'état social étant gangrené, pour passer à un état sain, il faut des remèdes héroïques; le peuple aura besoin, pendant quelques temps, d'un pouvoir révolutionnaire".    

Et encore cet "Avis au peuple, le toast de Londres" (25 février 1851): 

"Le devoir d'un révolutionnaire, c'est la lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusqu'à l'extinction. " Qui a du fer, a du pain" (...) Pour les prolétaires qui se laissent amuser par les promenades ridicules dans les rues, par des plantations d'arbres de la liberté, par des phrases sonores d'avocat, il y aura de l'eau bénite d'abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours" 

 

Sources: 

Article de Bernard Duraud dans le numéro spécial de L'Humanité "1871-2011: Ils étaient les Communards"

Revue de la Bibliothèque du Travail (BT 2), décembre 1973: "Utopistes et précurseurs du communisme"

Le Taureau Forteresse Vauban- Baie de Morlaix - Guillaume Lécuillier, avec les dessins du dessinateur de BD Pellerin (chez Skol Vreizh)

Blanqui, "l'Enfermé" au Château du Taureau pendant la Commune de Paris en 1871
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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 19:03
Carte postale de Morlaix (église Ste Mélaine et place Thiers) datant du début du XXe siècle (collection particulière Ismaël Dupont)

Carte postale de Morlaix (église Ste Mélaine et place Thiers) datant du début du XXe siècle (collection particulière Ismaël Dupont)

Le Finistère est à la fin du XIX ème siècle le 10ème département français par la densité de population et le 7ème département français par sa quantité d'habitants.

A l'époque, Brest (sans les communes de Saint-Marc, du Gouesnou, de Lambézellec) compte 18 173 habitants.

Quimper ne compte que 13 879 habitants.

Et Morlaix compte 15 183 habitants, ce qui en fait la deuxième ville du Finistère (sans Ploujean, 3 000 habitants, Plourin, 3000 habitants, et St Martin des Champs, 1 500 habitants), loin devant Douarnenez (8 637 habitants), Landerneau (8 195 habitants), Saint Pol de Léon (7 000 habitants), Pont Labbé (4 991 habitants), Plouigneau (4 982 habitants),  Concarneau (4 745 habitants), Roscoff (4 000 habitants), Châteaulin (3 400 habitants), Lesneven (2 900 habitants).

 

Par rapport au reste des villes bretonnes, Morlaix compte presque autant d'habitants que St Brieux (16 000 habitants), bien plus que Dinan (8 000 habitants), Guingamp (8 000 habitants), Lannion (6 200 habitants), Saint-Malo (10 000 habitants), Redon (6 446 habitants), Vitré (5 132 habitants).

 

Voici comment V.A Malte-Brun décrit Morlaix il y a 130 ans :

 

« Morlaix, station de la grande ligne du chemin de fer de Paris à Brest par Rennes (réseau de l'Ouest), est une ancienne et jolie ville maritime de 15,183 habitants, agréablement située au pied de deux collines, au confluent des rivières de Jarlot et de Queffleut, dont les eaux réunies forment son port, distant de 7 kilomètres de la mer.

C'est un chef-lieu d'arrondissement et d'un canton, avec tribunal de première instance et de commerce, société d'agriculture, collège communal et école d'hydrographie ; elle formait autrefois un gouvernement particulier, avec une amirauté et une sénéchaussée, et dépendait du diocèse et de la recette de Tréguier, du parlement et de l'intendance de Rennes.

Morlaix, une des jolies villes du Finistère, est fort ancienne, puisqu'elle paraît avoir emprunté son nom de Mons Relaxus, Mont Relais, Morlaix, à une ancienne station romaine.

Prise et reprise pendant les guerres de Bretagne, ravagée au XVIe siècle par la guerre civile, elle se rendit, en 1594, à Henri IV.

Les navires de 400 tonneaux pénètrent dans son port ; les quais en sont beaux. Les deux rivières réunies passent sous la place au moyen d'une voûte très hardie.

Morlaix possédait il y a quelques années, une tour dite d'argent, où les ducs de Bretagne faisaient battre monnaie, et qui a été démolie.

La manufacture des tabacs, l'école de navigation, l'hôpital, la salle de spectacle sont de beaux bâtiments.

C'est à Morlaix que débarquait, en 1548, Marie stuart, reine d'Ecosse, se rendant à Paris pour épouser le Dauphin ; elle y fut reçue par le seigneur de Rohan, entouré de toute la noblesse bretonne.

Les Ecossais de la Reine, un instant séparés du cortège, s'étant mis à crier : « Trahison ! Trahison ! », le sire de rohan se retourna vivement et cria de toute la force de ses poumons : « De par Dieu ! Jamais Breton ne fit trahison ! » ce qui suffit pour ramener l'ordre et la confiance.

Au temps des troubles religieux, Morlaix se déclara pour la Ligue, mais il fut réduit, en 1594, en l'obéissance du roi.

Le quartier Saint-Martin est le plus moderne ; il domine toute la ville, et doit son nom à une jolie église moderne, entourée de beaux jardins. Sur la nouvelle tour de cette église, on a élevé une statue de la vierge Marie, ayant le pied sur la tête du serpent et l'enfant Jésus dans ses bras.

Les autres églises de la ville sont Sainte-Mélaine, reconstruite au XVe siècle, et curieuse à visiter, et l'église Saint-Matthieu, qui n'a conservé d'ancien qu'une tour carrée et massive chargée d'ornements de la Renaissance.

Dans les rues des Nobles, de Bourret, de Sainte-Mélaine et la Grand'Rue, on voit des maisons en bois ouvragé qui datent du XVe, du XVIe et du XVIIe siècle.

L'hôtel de ville est moderne. Morlaix possède deux musées qui y ont été recemment créés : l'un des Beaux-arts, l'autre de curiosités ethnographiques de la région. Elle possède aussi depuis peu une société savante, sous l'impulsion de laquelle des fouilles faites aux environs de la ville ont amené la découverte de sépultures et d'antiquités gallo-romaines.

Morlaix fait un très grand commerce maritime ; à l'intérieur, elle commerce en beurre, grains, graines olégineuses, suifs, miels, cire, cuirs, toiles, fils, lin, chanvre, etc. Elle fabrique de la toile, de l'huile, des chandelles, et possède une importante manufacture des tabacs, des brasseries, des papeteries, une filature, des fabriques de pipes.

C'est la patrie du général Moreau, qu'un boulet français n'aurait pas dû rencontrer dans les rangs ennemis.

En venant de Rennes, on traverse la rivière sur un magnifique viaduc de 285 mètres de longueur, qui est élevé de 58 mètres au-dessus des quais. Il est divisé en deux étages, l'un de 9 arches, l'autre de 14 ; c'est un des ouvrages d'art les plus considérables qu'on ait construit en France.

(…) A l'embouchure de la rivière de Morlaix, sur un roc isolé, au milieu de la rade, s'élève le château du Taureau, forteresse massive construite sous le règne de François 1er, en 1525, pour garantir l'entrée de Morlaix contre les Anglais. Les fortifications de ce château furent augmentées en 1742. Il a servi de prison d’État ».

 

(La Bretagne au XIXe siècle, réédition de l'ouvrage de V-A Malte-Brun aux éditions Gisserot)

 

Lire aussi sur le "Chiffon Rouge": 

Morlaix: de la fondation de la ville au 17e siècle. Une histoire de Morlaix, première partie

Morlaix au XVIIIe siècle: Une histoire de Morlaix, deuxième partie

Morlaix pendant la Révolution (I), Une histoire de Morlaix, troisième partie

Morlaix pendant la Révolution (II), Une histoire de Morlaix, troisième partie

La Maison du Peuple de Morlaix: un projet de rénovation à soutenir, toute une histoire à faire connaître

 

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29 juin 2017 4 29 /06 /juin /2017 05:00

Les sommets de 120 ans de haine anti-CGT

Michel Pigenet, Professeur d’histoire contemporaine, Paris-I Panthéon-Sorbonne
Jeudi, 16 Juin, 2016
Humanité Dimanche
Au sortir du Front populaire, Paul Reynaud, alors ministre des Finances, voudra "en finir avec une CGT dominée par le PCF"

Entre mépris de classe et répression sociale, le déferlement de propos venimeux qui s’exerce contre la CGT à l’occasion de la mobilisation contre le projet El Khomri n’est pas une nouveauté. Depuis sa création, la Confédération est la cible d’attaques violentes du pouvoir, du patronat, comme le démontre, exemples à l’appui, l’historien Michel Pigenet.

Ainsi la CGT serait « à la dérive », associée à des « minorités qui se comportent un peu comme des voyous, comme des terroristes » (Pierre Gattaz). Sur la lancée, un médiacrate patenté a pu identifier les « deux menaces » qui pèseraient sur la France : « Daech et la CGT ». Tandis qu’une pétition exige la dissolution de la centrale, son secrétaire général n’est pas épargné. « L’homme qui veut mettre la France à genoux » (« le Figaro ») rappellerait le « Beauf » de Cabu, ce que suggère le portrait d’un Philippe Martinez à la « vie un peu terne et sans apparat », issu d’« une banlieue sans âme » et qui « roule dans une vieille Renault Scenic » (« Capital »). Frappés au double coin de la défense de l’ordre et du mépris de classe, les thèmes du discours anticégétiste ne se renouvellent guère. À trois décennies de distance, les propos de Pierre Gattaz font écho aux sorties de Coluche contre la CGT « force du désordre » et « cancer général du travail ».

L’antisyndicalisme est aussi, sinon d’abord, affaire d’État. Dotés des moyens qu’offre la puissance publique, nombre de ministres ont attaché leur nom aux plus violentes diatribes anticégétistes. Avant 1914, Clemenceau revendiqua le surnom de « premier flic de France » face à une CGT qu’il défiait en ces termes : « Vous êtes derrière une barricade ; moi je suis devant. » En 1921, un tribunal correctionnel ordonnera la dissolution de la CGT au lendemain d’une défaite ouvrière marquée par la révocation de 18 000 cheminots dont une violente campagne de presse dénonçait l’« entreprise criminelle contre la prospérité de la nation » (« le Temps »). Il en ira de même en novembre 1938, au sortir du Front populaire et en riposte à la grève générale contre les décrets-lois mettant fin aux 40 heures. Son initiateur, Paul Reynaud, confiera qu’il voulait « en finir avec une CGT désormais dominée par les communistes ». Passons sur la dissolution effective de la CGT, exécutée en novembre 1940 par Belin, ancien secrétaire confédéral rallié à Vichy. Après la Libération, la guerre froide verra les autorités assimiler la CGT à un PCF tenu pour être au service de l’URSS. Lors des durs conflits sociaux de 1947 et 1948, des milliers de grévistes, sur lesquels les CRS sont autorisés à tirer par Jules Moch, ministre socialiste de l’Intérieur, sont licenciés et des centaines condamnés par la justice.

La radio et la presse ne sont pas en reste. « L’Aurore » du 21 octobre 1948 appelle le gouvernement à « briser » le « plan clandestin du Kominform ». Tout au long de ces années, l’État gendarme a la main lourde. Sa bienveillance va aux maintes officines que finance le patronat. Certaines lui sont liées, à l’instar des caisses que créée l’UIMM dès 1906 afin de couvrir les pertes dues aux grèves. D’autres monnaient leurs prestations au gré des besoins : recrutement de briseurs de grève, diffusion de publications anticégétistes, formation de dirigeants d’entreprise. À partir de 1955, d’anciens rescapés de la collaboration publient ainsi les Études sociales et syndicales, aujourd’hui sous le contrôle de l’Institut supérieur du travail, dont les analystes alimentent les médias bien-pensants.

Nous en sommes là. Aussi évidente que soit la permanence de méthodes et d’argumentaires aux relents de racisme social, notons la quasi-extinction de la thématique anticommuniste à l’honneur depuis les années 1930. L’évolution laisse intacte, en revanche, la dénonciation d’un syndicalisme menaçant la cohésion et l’économie nationales.

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 05:33
L'histoire des Levy, une famille juive de Morlaix en partie sauvée et cachée par des justes protestants de Tremel ( Le Télégramme, 27 juin - Benoît Trehorel)
 
Sous l'Occupation, Marie et Guillaume furent leur bonne étoile

Ce dimanche, à la mairie de Trémel (22), Marie et Guillaume Le Quéré seront reconnus Justes parmi les Nations, à titre posthume, pour avoir caché une famille juive durant la Seconde Guerre mondiale. Le comité Yad Vashem, institut international pour la mémoire de la Shoah, met ainsi en lumière une histoire d’amitié restée jusque-là sous silence.

Un fil. Tout n’a tenu qu’à un fil. Le fil du rasoir. Le fil de l’histoire. Le fil blanc qu’on utilise pour coudre des vies entre elles. C’était l’automne 1943. Lundi 11 octobre, au matin. La

police nazie se rend au nº 95 de la rue Gambetta, à Morlaix (29), au domicile de la

famille Levy, réfugiée en France depuis 18 ans. Un seul objectif : arrêter tous les

membres de cette famille juive et les envoyer en déportation. Presque par chance,

peu sont présents à ce moment-là. Chacun vaque à ses occupations en ville. Les

grands-parents, peu vaillants, sont épargnés. La jeune tante, Esther, 22 ans, est,

quant à elle, conduite à Drancy, puis envoyée au camp d’Auschwitz par le convoi nº 66. Elle y sera gazée peu après son arrivée.

Le temps presse. L’angoisse a laissé place à la terreur. Les parents, Prossiadi et Bohor, et leur fils Jacques, se mettent alors en quête d’un nouveau havre. Des fermiers des

environs les hébergent quelques jours. Par crainte d’être eux aussi dénoncés et

arrêtés, la famille est sommée de partir. Son salut viendra de la communauté

protestante de Trémel, située à une vingtaine de kilomètres de là, dans le département

voisin des Côtes-du-Nord. Parmi ses membres, un certain Guillaume Le Quéré,

surnommé « Tonton Tom », colporteur-évangéliste. 

Les Levy deviennent les Leroy

« Le trajet qui mène la petite famille vers la mission baptiste est épique », écrit Jean-Yves Carluer, historien spécialiste du protestantisme en Bretagne, auteur de plusieurs

articles sur « Les Justes de Trémel ». « Ils sont véhiculés par François Le Lay,

boulanger à Plourin (29), cachés dans sa carriole à cheval sous une fournée de gros

pains. Ils sont arrêtés en chemin par un barrage allemand.

Le boulanger tend en souriant un pain à la patrouille qui remercie et les laisse passer ».

Sains et saufs, les Leroy (nom qui figure sur les faux papiers d’identité qu’on leur a

attribués) sont mis à l’abri dans une dépendance du temple, au lieu-dit Uzel. Ils y

resteront un an. Un an d’incertitudes, de privations et de solidarité absolue. « La

mission évangélique était pauvre », se souvient Jacques Levy, âgé de 15 ans à l’époque. « Pour aider, mon père s’occupait des vaches, ma mère était à la cantine,

et moi, je suis devenu moniteur pour les enfants de l’orphelinat ». À Paris, les rafles

se multiplient. La situation est devenue intenable pour les réfugiés toujours plus nombreux. Au printemps 1944, Mazalto, sœur aînée de Jacques, accompagnée de sa tante Lucie et

de son oncle Maurice, parviennent à rejoindre la mission protestante de Trémel. 

 
 

Dans la famille, ce n’était ni une histoire cachée, ni une histoire honteuse. On en parlait, sans plus.

Au cours des mois qui suivent, le danger est permanent. Trémel abrite des groupes

actifs de maquisards. Les collabos sont aux aguets. Des opérations militaires s’y

déroulent, avec leur lot de répressions et de représailles. La tension est extrême. Sous

la protection bienveillante de Marie et Guillaume Le Quéré, et des sœurs de ce dernier,

Anna et Émilie, la famille Levy dort dans un grenier. En cas d’urgence, le refuge ultime

est une pièce inhospitalière située entre le plafond et la toiture du temple. Jean-Yves

Carluer rapporte cette scène surréaliste décrite par Jacques : « Le dimanche, il n’était

pas rare de voir des Allemands venir prier au temple. On les voyait par les interstices

du plancher pendant l’office. Il ne fallait faire aucun bruit et se préparer à fuir ».

Octobre 1944, la France est sur la voie de la Libération. Les Lévy quittent Trémel et reprennent peu à peu leur commerce de tissu sur les marchés de la région. Cette

petite histoire qui rejoint la grande, Marie-Emilie Charlot la connaissait depuis son

enfance. 

"Cela faisait partie de la saga familiale. On en parlait de temps en temps, mais sans

plus », témoigne la petite-fille des époux Le Quéré, née en 1948. Jusqu’au jour où, en

2007, elle découvre un document d’archives de la mission évangélique de Trémel

(livre d’or des visiteurs) sur lequel on peut lire des remerciements très appuyés à

l’endroit de ses grands-parents, datés du 10 octobre 1944. Marie-Emilie est débordée

par l’émotion. Elle hésite. Elle ne fait rien. Le déclic interviendra le 9 janvier 2015, jour

de la prise d’otages au magasin Hyper Cacher, porte de Vincennes, à Paris. Un acte

à caractère antisémite qui fait cinq victimes. « Je me suis dit qu’il fallait parler des belles choses, des belles actions »

 

Elle contacte alors le comité Yad Vashem France, lequel dépend de l’institut

international pour la mémoire de la Shoah établi à Jérusalem, en Israël. En parallèle,

elle réussit à renouer le contact avec Jacques Levy. La rencontre se fait. Chacune des

deux familles apporte témoignages écrits et oraux de cet épisode ineffable qui les a

unies. L’enquête menée par Yad Vashem dure un an. Son verdict est sans appel :

Marie et Guillaume Le Quéré sont déclarés Justes parmi les Nations pour avoir sauvé

des juifs sous l’Occupation au péril de leur vie.

Une plaque portant leurs noms sera bientôt apposée au Jardin des Justes, à Jérusalem

, ainsi qu’au mémorial de la Shoah à Paris. Comblée, Marie-Emilie Charlot veut surtout

retenir le message délivré par ses grands-parents : « Ce ne sont pas des héros. Ce

sont des chrétiens qui ont mis leur foi en application, par des actes ».

L'histoire des Levy, une famille juive de Morlaix en partie sauvée et cachée par des justes protestants de Tremel ( Le Télégramme, 27 juin - Benoît Trehorel)
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26 juin 2017 1 26 /06 /juin /2017 06:03
Guernica (1937)

Guernica (1937)

Article écrit d'après l'excellente biographie de Pierre Daix, ancien rédacteur en chef des "Lettres françaises", proche et témoin privilégié de la vie et de l'oeuvre de Picasso : Picasso, Tallandier, 2007  

 

L'engagement communiste de Picasso, qui à la différence d'autres artistes de la mouvance surréaliste n'avait pas franchi le pas dans les années 20 de l'engagement politique radical, prend sa source dans la guerre d'Espagne.  

Avant le bombardement de la ville basque de Guernica, Picasso, qui a été très proche de Breton, trotskiste anti-stalinien, partage le point de vue de Eluard qui se rapproche des communistes et voit dans l'URSS qui aide l'Espagne Républicaine un rempart contre le fascisme et l'allié naturel des démocrates progressistes, des prolétaires et anti-fascistes en Europe. Eluard, très ami avec Picasso, adhère au PCF clandestin en 1942 mais, dès le début de la guerre d'Espagne, il écrit des poèmes pour l'Humanité, renouant au passage avec Aragon, en particulier ce poème politique empli d'une colère splendide « novembre 1936 » écrit après les bombardements aériens de Madrid :

 

« Regardez travailler les bâtisseurs de ruines

Ils sont riches patients ordonnés noirs et bêtes

Mais ils font de leur mieux pour être seuls sur terre

Ils sont au bord de l'homme et le comblent d'ordures

Ils plient au ras du sol des palais sans cervelle

On s'habitue à tout

Sauf à ces oiseaux de plomb

Sauf à leur haine de ce qui brille

Sauf à leur céder la place »

 

Travaillant à « Guernica » en avril et mai 1937, Picasso fait, pour la première fois de son existence, une déclaration politique :

« La guerre d'Espagne est la bataille de la réaction contre le peuple, contre la liberté. Toute ma vie d'artiste n'a été qu'une lutte continuelle contre la réaction et la mort de l'art. Dans le panneau auquel je travaille et que j'appellerai « Guernica », et dans toutes mes œuvres récentes, j'exprime clairement mon horreur de la caste militaire qui a fait sombrer l'Espagne dans un océan de douleur et de mort ».

Installé dans le pavillon espagnol de l'exposition universelle fin juin 1936, « Guernica » déçoit malgré l'extraordinaire force et nouveauté de l'expression ceux qui en attendaient un appel aux armes.

A l'approche de la guerre, dans la longue agonie de la République espagnole, la peinture de Picasso est habitée par l'angoisse et la colère.

Les procès de Moscou et l'exécution de Boukharine amènent Breton, qui militait pour que Trotski soit accueilli en France, à rompre avec tous les surréalistes qui fréquent encore Eluard, lequel s'est refusé à dénoncer parce qu'il pense que seule l'URSS et les communistes peuvent faire obstacle au fascisme conquérant. Picasso refuse de se rallier à Breton, et d'arbitrer entre ses deux amis qui se déchirent désormais.

En avril 1940, après la déclaration de guerre, Picasso, qui a déjà deux enfants français, fait une demande de naturalisation française. Celle-ci a été connue que très tardivement grâce à Armand Israël et Pierre Daix, et à la cession par la Russie des archives de la préfecture de police de Paris saisies par les nazis en 1940 puis récupérées par les Soviétiques pendant cinquante ans. Les sympathies connues de Picasso avec les communistes font, dans un contexte d'interdiction et de persécution du PCF après le pacte germano-soviétique, que, suite à un rapport défavorable des RG, le plus grand artiste du XXe siècle se voit refuser la nationalité française.

 

Femme nue se coiffant - peint par Picasso après le refus des autorités de lui accorder la nationalité française en mai 1940

Femme nue se coiffant - peint par Picasso après le refus des autorités de lui accorder la nationalité française en mai 1940

Autoportrait de Picasso en 1940

Autoportrait de Picasso en 1940

Après la débâcle et l'invasion allemande, Picasso, qui a été invité au Mexique et aux Etats-Unis, se refuse, comme Matisse, a quitté la France occupée où son art va être considéré comme un exemple paradigmatique de la culture et de l'art décadents ayant conduit à la défaite. A l'inverse des Derain, Vlamink, Van Dongen, et de tant d'autres artistes, intellectuels et littérateurs, Picasso refuse pendant l'occupation tout compromis avec l'ordre nouveau et l'occupant. Il fréquente des milieux d'artistes et d'intellectuels acquis à la résistance et sa peinture exprime par sa noirceur et ses traitements tragiques son horreur des temps présents. Pour le reste, Picasso fait silence pendant l'occupation. 

Picasso aide financièrement le peintre juif Freundlich, réfugié en zone sud et qui mourra déporté. Il aide aussi le peintre allemand Hans Hartung à gagner le Maroc. En juin 1941, il rencontre le dirigeant du parti communiste clandestin Laurent Casanova, évadé d'un camp de réfugié, chez Michel Leiris et sa femme. Le 16 et le 17 juillet 1942 a lieu la grande rafle du Vel d'Hiv. Le 6 août, on inaugure à Paris un musée de l'Art moderne dont Picasso est exclu. Le même jour, Picasso peint la femme en gris, une de ses peintures de deuil les plus noires.  

la femme en gris (1942)

la femme en gris (1942)

Les amis poètes de Picasso sont arrêtés et déportés pendant les mois terribles de l'hiver 1943-1944: Max Jacob, interné comme juif au camp de Drancy, et qui y meurt d'une pneumonie cinq jours plus tard en février 1944, Robert Desnos arrêté le 22 février 1944 et qui meurt en déportation à Térezin quinze mois plus tard. Ses amis, Eluard et Zervos, sont dans la résistance. 

Le 19 mars 1944, "Le désir attrapé par la queue" une pièce de théâtre nourrie de poésie automatique et surréaliste de Picasso est jouée aux Grands-Augustins grâce à Louise et Michel Leiris avec une distribution étonnante. Albert Camus, metteur en parole, dirigeait Simone de Beauvoir et Sartre, Dora Maar, l'amante bientôt détrônée de Picasso, Raymond Queneau... 

A la Libération, Picasso, qui rêve toujours de défaire le franquisme en Espagne, adhère au PCF.

Il a soixante-trois ans. Il déclare au magazine américain New Masses:   

"Je suis allé au parti communiste sans la moindre hésitation, car, au fond, j'étais avec lui depuis toujours (....). Ces années d'oppression terrible m'ont démontré que je devais combattre non seulement par mon art, mais par ma personne. J'avais tellement hâte de retrouver ma patrie! J'ai toujours été un exilé. Maintenant que je ne le suis plus; en attendant que l'Espagne puisse enfin m'accueillir, le parti communiste m'a ouvert les bras et j'y ai trouvé tous ceux que j'estime (...) et tous ces visages d'insurgés parisiens si beaux que j'ai vus pendant les journées d'août sur les barricades. Je suis de nouveau parmi mes frères..."

Picasso devient ainsi le nouvel adhérent le plus brillant d'une campagne nationale de recrutement du PCF redevenu légal. Le nouvel adhérent est accueilli avec les honneurs par Marcel Cachin, Jacques Duclos, Maurice Thorez étant en URSS, le 4 octobre 1944 dans les bureaux de L'Humanité. Paul Eluard, Aragon, Pierre Villon le dirigeant du Front National sont présents.

A la veille du premier congrès légal du PCF depuis 1937, le 23 mai 1945, Picasso réalise un portrait de Maurice Thorez, le secrétaire général. 

Après la réalisation de son hommage aux victimes du nazisme, "Le charnier", Picasso participe à la célébration du cinquantième anniversaire de Dolorès Ibarruri le 9 décembre 1945 à Toulouse avec son ami Sabardès, la "Passionaria" qui incarne le PC espagnol en exil. 

Dans le cadre d'une exposition "Art et résistance" qu'il organise avec les oeuvres des artistes proches de lui, sous l'égide des FTPF, le PCF expose Picasso mais évite les toiles les plus abstraites, crédo soviétique du "réalisme" oblige. 

A  Antibes, en 1947, Picasso rencontre par hasard breton, le pape des surréalistes, qui lui demande des explications sur son adhésion au PCF. "Je tiens à mes opinions comme à un résultat de mon expérience, répond Picasso. Moi, je place l'amitié au-dessus des différences politiques". Breton refuse de lui serrer la main. Il refuse aussi pour des raisons politiques d'exposer Picasso à l'Exposition internationale du surréalisme qu'il prépare au printemps 1947 à la galerie Maeght, mais Dali, Giacometti, André Masson, Magritte, sont logés à la même enseigne. 

Picasso a depuis quelques mois une nouvelle compagne Françoise Gilot. Un de ses portraits d'elle, resigné en cyrillique avec une faucille et un marteau, servira de prix pour un film soviétique primé au festival de Cannes.

Des militants puritains, au PCF, voient d'un mauvais oeil le "libertinage" de Picasso, comme à la même époque celui de Marguerite Duras.  

Ses oeuvres formellement "révolutionnaires" et avant-gardistes ne cadrent pas avec l'esthétique réaliste communiste que peut porter à la même époque un Fougeron et qu'Aragon défend, alors très orthodoxe sur les options esthétiques politiquement et socialement recevables alors que lui-même, du fait de son retour à la poésie patriotique pendant l'occupation, n'est pas non plus en odeur de sainteté.  Roger Garaudy, ancien déporté, affirme lui dans son rappel à l'ordre du congrès de 1945, qu'il n'y a pas d'esthétique communiste: "Un communiste a le droit d'aimer l'oeuvre de Picasso, soit l'oeuvre de l'anti-Picasso". 

Picasso en réalité n'a jamais été reconnu et conforté dans ses recherches et inventions esthétiques par le parti auquel il a adhéré. En même temps, Picasso est très sollicité en vertu de son prestige pour des affiches, dessins pour les journaux communistes. 

En 1948, avec notamment le poète André Césaire, Picasso participe avec envie au congrès des intellectuels pour la paix qui se tient à Wroclaw, jadis Breslau, dans la Silésie devenue polonaise. Il y demande la liberté de son ami Pablo Neruda, alors persécuté au Chili. 

Au printemps 1949, Aragon demande au nom du PCF à Picasso de réaliser l'affiche du congrès mondial de la paix devant se tenir à Paris: Picasso à son atelier des Grands-Augustins lui montre le tas d'épreuves des lithos et lui dit de choisir. Evidemment Aragon brandit "La Colombe". Picasso rappelle en bougonnant que les colombes sont des oiseaux belliqueux, il le sait, il en a deux en cage... 

Après la congestion cérébrale qui atteint Maurice Thorez en octobre 1950, Picasso est affaibli par la mise hors course d'un de ceux qui le protégeaient des accusations contre le "formalisme décadent", accusation partagée outre-Manche par un Churchill et outre-Atlantique par bon nombre de politiques américains voyant dans l'art moderne une "subversion communiste". Fougeron devient le peintre officiel du PCF. 

C'est dans ce contexte que Picasso peint en janvier 1951 les "Massacres en Corée", son tableau le plus évidemment politique, pour y affirmer avec éclat ses convictions communistes. "Ce qui éclate toutefois, écrit Pierre Daix, c'est sa réaction la plus intime de père face à cette guerre lointaine. Il crée une science-fiction: un peuple de femmes enceintes et d'enfants, face à des guerriers robotisés". Mais ses "Massacres en Corée" échouent à séduire le public militant. On juge le tableau trop en décalage avec la réalité, ne valorisant pas la résistance et la gloire des combattants communistes. 

Malgré la pression croissante qui règne sur les critiques d'art, intellectuels et écrivains communistes "libéraux" et amoureux d'innovation en matière esthétique, Picasso obtient le prix Staline de la Paix en 1951. "En son absence, par un meeting, Fernand Léger y salue Guernica et La Colombe de la paix. Formulation officielle: Fougeron désormais se bat "à son créneau de communiste", Picasso à "son créneau de partisan de la paix". Un enterrement de première classe", écrit Pierre Daix (Picasso, Pluriel, p.456).   

Picasso réalise un album de luxe avec Eluard "Le visage de la Paix" au profit du Parti Communiste. Il participe à une grande campagne du PCF afin de tenter de sauver le dirigeant grec Beloyannis pour qui Picasso dessine "L'Homme à l'oeillet". Beloyannis est exécuté. 

Au paroxysme de la guerre froide, Picasso réalise d'autres colombes pour les congrès annuels de la paix. Il est expulsé d'Angleterre où devait se tenir, à Sheffield, le congrès de 1952, qui aura finalement lieu à Vienne. Picasso imagine un arc-en-ciel et dessine une colombe discontinue par un ensemble de collages. C'est une réussite mais le projet est refusé par la direction communiste. Picasso dessine alors une eau-forte de colombe dans l'arc-en-ciel et le PCF en sort convaincu de l'avoir poussé à rompre avec le formalisme. 

C'est alors que, le 18 novembre 1952, Pablo Picasso a la douleur de perdre son ami Eluard. Une deuxième fois, après la mort d'Apollinaire, la maladie lui ôte celui qui le comprenait le mieux. Picasso assiste au premier rang de la tribune officielle à l'enterrement que le PCF veut aussi grandiose que possible. 

En février 1953, Staline meurt et Aragon commande un dessin du dictateur communiste à Picasso. Picasso s'inspire de la photo d'un Staline jeune de 1903 et son dessin, publié dans les "Lettres françaises" et à "L'Humanité", jugé irrévérencieux, fait scandale. Le portrait de Staline par Picasso est condamné deux jours plus tard par le PCF "sans mettre en doute les sentiments du grand artiste Picasso dont chacun connaît l'attachement à la classe ouvrière". Le PCF contraignit Aragon à publier dans Les Lettres françaises un dossier de lettres de condamnation outragées. Picasso et Aragon étaient mis au banc des accusés par une direction communiste de formation stalinienne profitant du fait que Thorez, en URSS, n'était plus là pour protéger les intellectuels. Thorez, rentré d'URSS, fit savoir qu'il désapprouvait la condamnation du "Portrait de Staline". Une photographie titrée "Picasso rend visite à Maurice Thorez" en une de L'Humanité du 23 mars 1953 servit à cet effet. 

Mais le PCF et sa presse ignorent la première grande présentation publique en France de l'oeuvre révolutionnaire "Les demoiselles d'Avignon" (1907), inaugurant le XXe siècle artistique, lors de l'exposition de Jean Cassou au musée national d'art moderne "Le Cubisme 1907-1914".   

Suite à ce scandale du portrait de Staline, à l'arrestation de Beria et à la réhabilitation posthume des "Blouses blanches", médecins juifs ayant soi-disant conspiré contre Staline, Picasso, tout en restant adhérent communiste, le PCF étant plus attaqué que jamais, se mit en marge de la direction communiste et pris de la distance vis-à-vis de la notion d'art et d'artiste engagés. C'est le Parti Communiste italien qui consacre une grande exposition n'ignorant pas la période cubiste et abstraite à Picasso en 53 à Rome et à Milan. Moscou prête même de bonnes grâces des tableaux d'avant 1914. Picasso, qui abandonne Françoise Gilot et son enfant au grand dam d'Aragon et d'Elsa va rentrer en aménageant dans le sud de la France avec Jacqueline dans un renouveau créatif extraordinaire.

En 1956, à 75 ans, Picasso signe avec Edouard Pignon, Hélène Parmelin, le critique George Besson, une lettre au comité central du Parti rappelant que la tragédie qui se joue en Hongrie "pose aux communistes de brûlants problèmes que ni le Comité central ni L'Humanité ne les ont aidés à résoudre, et demandant la convocation d'un congrès extraordinaire. Il ne quitte pas le Parti ("on ne peut pas changer sa famille", dit-il à Pierre Daix) mais critique Thorez, Aragon et les autres, d'avoir dissimulé la vérité sur la nature du stalinisme.  

En 1964, il dira toutefois au critique d'art américain Carlton Lake (qui collaborera avec Françoise Gilot en 1964 à l'édition de ses souvenirs) que le communisme représente toujours pour lui "un certain idéal" dans lequel il croit.            

    

portrait de Maurice Thorez réalisé en mai 1945

portrait de Maurice Thorez réalisé en mai 1945

Maurice Thorez et Picasso

Maurice Thorez et Picasso

Le Charnier - Picasso, 1945

Le Charnier - Picasso, 1945

L'engagement communiste de Pablo Picasso
"Massacres en Corée" - Picasso (janvier 1951)

"Massacres en Corée" - Picasso (janvier 1951)

L'homme à l'oeillet - Picasso (le dirigeant communiste grec Beloyannis) - 1951

L'homme à l'oeillet - Picasso (le dirigeant communiste grec Beloyannis) - 1951

dessin de Staline par Picasso dans les "Lettres françaises" (février 1953)

dessin de Staline par Picasso dans les "Lettres françaises" (février 1953)

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