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14 mai 2017 7 14 /05 /mai /2017 04:59
13 mai 1968: la grève générale dans toute la France (par Robert Clément)
13 mai 1968: la grève générale dans toute la France (par Robert Clément)
13 mai 1968: la grève générale dans toute la France (par Robert Clément)
13 mai 1968: la grève générale dans toute la France (par Robert Clément)
13 mai 1968: la grève générale dans toute la France (par Robert Clément)
13 mai 1968: la grève générale dans toute la France (par Robert Clément)

13 mai 1968, début de la grève générale dans toute la France


La journée du 13 mai 1968, fut en quelque sortel e « 14 juillet » du mouvement. Dans la grève générale de vingt-quatre heures, les manifestations monstres, dans le mot d’ordre « Étudiants, travailleurs, tous unis », les étudiants avaient retrouvé le lit d’un fleuve historique. Et de ce fleuve qui allait irriguer la quasi-totalité des entreprises bientôt en grève, le personnage emblématique était Georges Séguy. C’est à lui que revient le rôle capital, celui d’avoir convoqué la réunion du 11 mai, au lendemain des barricades de la rue Gay- Lussac et de la violente répression policière, d’où sortira la journée du 13 mai, et ses milliions de manifestants dans toute la France aux cris : « De Gaulle, dix ans çà suffit »

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11 mai 2017 4 11 /05 /mai /2017 05:20
Prison de Long Kesh - H-Block - 1979-1981: grève de la faim et de la propreté des prisonniers politiques républicains irlandais (Sorj Chalandon, Mon traître)

« A Long Kesh, dans l'immense camp de prisonniers construit en pleine campagne, au sud de Belfast, trois cent républicains irlandais vivaient nus depuis trois ans. Nus, absolument. Enroulés dans leur couverture de lit, ils refusaient de porter l'uniforme des droit-commun. Je regardais leurs photos jusqu'au vertige. Deux d'entre eux, surtout, surpris dans leur cellule par une caméra de télévision, maigres, le visage couvert de barbe, les cheveux sur leurs épaules, donnant aux couvertures rêches l'élégance d'un drapé. J'avais cette image avec moi partout. Dans mon porte-feuille, dans mon atelier. Quand je levais les yeux du bois blond, c'était pour ces peaux blanches. Un matin de 1979, pour briser la résistance, les surveillants ont refusé que les prisonniers vident leurs tinettes. Alors ils sont entrés en « dirty protest », la protestation dégueulasse. Ils ont pissé par terre. Ils ont étalé leurs excréments à la main sur les murs de leurs cellules. Ils se hurlaient prisonniers politiques. Nus et dans leur merde, les pieds couverts d'urine, sans visite, sans promenade, sans courrier, sans rien, seuls, pendant encore des mois et des mois qui dureront deux ans.

Vus du ciel, les bâtiments du camp étaient en forme de « H ». La lettre blanche fut bientôt le symbole du martyre républicain. Peinte sur les murs, portée aux revers, collée dans les chambres adolescentes, imprimée sur les maillots, gravée dans la pierre, marquée au fer et dans le bois, criée par les enfants, répétée à l'infini ».

Sorj Chalandon, Mon traître (chapitre 4)

 

« Le 1er mars 1981, j'ai appris que Bobby Sands commençait une grève de la faim pour le statut de prisonnier politique. J'étais à Paris. Je l'ai lu dans un journal froissé, oublié sur une table de café. C'était un article tout faux. Faux dans les faits, les dates, les lieux, les termes. L'IRA était désignée comme Armée « révolutionnaire » irlandaise. Le camp de Long Kesh, décrit comme une « prison pour catholiques extrémistes ». La grève de la faim, analysée comme un « chantage au suicide commandité par les va t-en-guerre républicains ».

Je n'avais jamais vu Bobby Sands. Lorsque je suis arrivé en Irlande, il était déjà prisonnier. L'hiver dernier, une première grève de la faim a échoué. Marguaret Thatcher avait promis un geste d'humanité si le jeûne s'arrêtait. Dès qu'il a cessé, le Premier ministre britannique a renié sa parole, et pincé ses lèvres en disant qu'elle ne céderait jamais.

J'étais là, face à la rue, assis à une table. J'avais chiffonné le journal avec moi. Je regardais mon coin de Paris, des immeubles gris ciel... Je me sentais loin, perdu et seul. Je savais qu'une deuxième grève de la faim allait débuter au printemps. Jim, Tyrone, tous m'avaient expliqué. Par ce jeûne à mort, les prisonniers républicains mettaient fin à cinq ans de « protestation des couvertures », et à une « grève de l'hygiène » pour rien.

Bobby Sands était l'officier de l'IRA commandant Long Kesh, condamné à cinq ans pour possession d'une arme. Il avait décidé de conduire le mouvement. Une semaine après, un autre le rejoindrait. Puis un troisième. Et puis un quatrième. Et un cinquième remplacerait le premier décédé. Et un sixième prendrait la place du deuxième martyr. La liste des volontaires établie à l'intérieur de la prison s'étalait en dizaines, puis en centaines de noms. Le visage souriant de Bobby Sands a rejoint la lettre « H » sur chaque brique de la ville ».

Sorj Chalandon, Mon traître (chapitre 6)

 

« Il était quatre heures du matin, le 5 mai 1981. Un homme a hurlé dans la rue. Un cri ivre ou colère, je ne savais pas trop. Un déchirement humain qui nous disait que Bobby était mort. Juste cela. « Bobby is dead ! » (…)

C'était une nouvelle immense. Gréviste de la faim, il avait été élu député à Westminster par les nationalistes du comté Fermanagh/ South Tyrone. Il était emprisonné, mais aussi député du Parlement britannique. Il avait joué le jeu. La population républicaine s'était rendue aux urnes pour lui donner sa voix. A l'annonce de élection, au plus fort de son agonie, l'Irlande a bondi. Jamais, jamais, jamais Thatcher ne pourrait laisser mourir de faim un membre de son Parlement. Jamais. Que Votre volonté soit faire sur la terre comme au ciel. Et voilà qu'il était mort. Après 66 jours. Et que Francis Hugues allait mourir à son tour, et Ray Mc Creesh, et Patsy O'Hara. S'ils avaient laissé mourir Bobby Sands, les autres n'avaient pas l'ombre d'une chance ».

Remember Bobby Sands! - chef républicain irlandais mort après 66 jours de grève de la faim le 5 mai1981

 

Les prisonniers politiques irlandais grévistes de la faim dans la prison de Long Kesh

Les prisonniers politiques irlandais grévistes de la faim dans la prison de Long Kesh

les prisonniers politiques irlandais décédés des suites de leur grève de la faim en 1981

les prisonniers politiques irlandais décédés des suites de leur grève de la faim en 1981

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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 05:19

8 mai 1945 : Massacre de Sétif
 

Au milieu des drapeaux alliés, un drapeau vert, symbole du mouvement national, des banderoles exigeant la libération de Messali Hadj. La police tire. Le porteur de drapeau, un jeune homme, est tué. Une flambée de violence secoue le Constantinois. La répression va être terrible. Cela se passe aussi le 8 mai…Claude Lecomte dans un article publié dans l’Humanité du 9 mai 1995 revient sur cette terrible répression qui ouvrira l’époque de la disparition des empires coloniaux.
« Massacre à Sétif »
« Il n'existe qu'une image de la manifestation du 8 mai 1945 à Sétif, floue, trouble, réalisée par un amateur. Mais elle est terrible quand on sait ce qui va suivre. Elle est un des moments chocs (il y en bien d'autres) du film réalisé pour Arte qui sera présenté sur les écrans le 10 mai . Cet événement dramatique est pourtant absent des histoires officielles et bien des Français l'ignorent encore aujourd'hui. Que s'est il donc passé ce 8 mai?
A Paris, dans toute la France, c'est la fête. La guerre est finie, l'Allemagne vient de s'effondrer et de capituler sans condition. Les criminels de guerre vont être jugés. En Algérie, défilés militaires et réceptions officielles vont de pair. Mais le climat est différent. Le 1er Mai a été marqué par des incidents sanglants. La police a tiré sur les cortèges de travailleurs là où apparaissait le drapeau vert, drapeau de l'indépendance: à Oran, Bougie, Guelma, Alger où l'on compte 10 morts!
Le 8, le PPA (Parti du peuple algérien), de Messali Hadj, interdit et dont le dirigeant vient d'être déporté en Afrique, appelle ses partisans à manifester en réclamant la libération de Messali et en mêlant le drapeau vert à ceux des nations alliées. A Sétif, 7.000 à 8.000 Algériens se regroupent dans la ville «arabe» et se dirigent vers la ville «française». A la hauteur du Café de France, à 8 h 45, la police s'interpose. Coups de feu. Bouzid Saal, peintre en bâtiment de vingt ans, tombe. Les manifestants ripostent à coups de pierre - l'ordre du PPA était formel, pas d'armes - un car de gendarmerie survient. Nouveau tir, nouvelles victimes. Les manifestants refluent, se répandent dans la ville. Là, des victimes européennes cette fois, une vingtaine. A noter que le maire de la ville, le socialiste Deluca, a été sans doute tué par la police lors du premier affrontement.
La nouvelle se propage dans tout le Constantinois. Elle engendre une flambée de violence, une révolte paysanne sans merci, que le film rend vivante. Un témoin raconte qu'à Kerrata «on a pris des bidons d'essence pour les faire flamber» en parlant des Français réfugiés dans la poste. Soigneusement recensés par les autorités, cette jacquerie fera 102 victimes. Le rapport des autorités militaires précise (2) qu'il y avait parmi elles «14 militaires dont 3 indigènes»!
Une répression. féroce
La répression va être féroce. Nul ne peut encore aujourd'hui dénombrer les victimes: 1.500 selon le ministre de l'Intérieur de l'époque, le socialiste Tixier, 10.000 selon la BBC, 15.000 d'après les travaux - vite interrompus - de la commission d'enquête présidée par le général Tubert, 45.000 pour Bachir Boumaza, président de la Fondation du 8 Mai 1945.
A Guelma, le sous-préfet Achiary, futur comploteur du 13 mai 1958, arme les civils, forme une milice qui va multiplier meurtres et exactions. On parlait encore dans cette ville des cadavres jetés dans les fours à chaux d'Héliopolis, sept ans plus tard. Le ministre de l'Intérieur devait dénoncer les «exécutions illégales dues à la milice» et «certaines représailles collectives». Mais il n'y eut pas que la milice. Le commandant de la marine de Bône (Annaba aujourd'hui) écrit dans un rapport officiel «tous les douars avoisinant un endroit où s'était commis un meurtre furent brûlés».
Marine, aviation, troupes coloniales furent mises en mouvement et, le 22 mai, une mascarade de reddition fut organisé sur la plage des Falaises. Mais, ce jour-là, 400 hommes furent emmenés vers une destination inconnue, que l'on ne revit jamais!
La presse française d'alors applaudit à la répression à peu d'exceptions près: «Combat», qui publia du 13 au 23 mai des articles d'Albert Camus demandant que l'on exporte en Algérie «le régime démocratique dont jouissent les Français», et «l'Humanité», qui devait très vite condamner des «opérations de représailles parfaitement injustifiées» malgré la censure qui frappe le journal, pratiquement tous les jours, du 15 mai au 1er juin, date à laquelle elle est abolie.
Des censeurs bien indulgents pour les crimes colonialistes, mais qui recherchent la moindre occasion de contester l'attitude du PCF sur ces questions, ont tenté de faire porter une responsabilité aux communistes pour un article du 11 mai et le fait que Charles Tillon ait alors été ministre de l'Air. Un témoignage de Raymonde Tillon dans le film atteste qu'il n'a pas été informé de l'engagement de l'aviation dans la répression et qu'il a protesté dès qu'il l'a su. De plus, le général Weiss, commandant de l'aviation en Algérie, a déclaré le 30 mai 1946 au journal «Liberté» que «M. Tillon n'a jamais donné cet ordre», car, d'ailleurs, ce n'était pas au ministre mais au commandant en chef qu'il appartenait de commander une mission.
Quant à «l'Humanité», elle n'a publié le 11 mai que le communiqué officiel du gouvernement et, nous l'avons vu, a pris position contre la répression dès que celle-ci fut connue en France. On peut discuter des condamnations de «fascisme» portés alors par les communistes, algériens et français, contre le PPA. François Billoux, dans le livre d'Alleg, en parle comme de «déclarations condamnables». Complètement engagés dans la lutte contre l'hitlérisme, les communistes n'ont sans doute pas perçu alors la portée du sentiment national qui allait prendre tant d'importance dans les années cinquante. Domine également le sentiment que la victoire des peuples sur le nazisme va se traduire par des changements démocratiques valables pour tous. Il n'en sera malheureusement rien et les communistes français ne vont pas tarder à prendre toute leur place dans la lutte anticolonialiste.
Mais il est certain que le 8 mai 1945, s'il marque une date historique par l'effondrement de la barbarie nazie, ouvre également une autre époque, celle de la disparition des empires coloniaux et l'accession à l'indépendance de millions d'hommes ».
CLAUDE LECOMTE

(page Facebook de Robert Clément)

Une page sombre de l'histoire du colonialisme français: 8 mai 1945, début des massacres de Sétif
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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 19:21
Remember Bobby Sands! -  chef républicain irlandais mort après 66 jours de grève de la faim le 5 mai1981

Le 5 mai 1981, mourait Bobby Sands, député irlandais, prisonnier politique en Grande-Bretagne, en grève de la faim assassiné par Thatcher "Aimez plus fort Comme aimait Bobby Sands"

"Il y a trente six ans, le 5 mai 1981, au terme de soixante-six jours de grève de la faim, mourait Bobby Sands, en Irlande du Nord, dans la prison de Maze. Cette prison, installée sur l’ancienne base de la Royale Air force nommée Long Kesh, fut d’abord un lieu de détention où l’armée britannique pouvait enfermer sans procès tout opposant à sa présence. Ainsi, en 1971, lors de l’opération «Démetrius», 450 hommes des quartiers catholiques de Belfast y furent parqués dans les H Blocks, des bâtiments en forme de H, dans des conditions très rudes. Bobby Sands avait vingt-sept ans. Après lui, dans les jours qui suivirent, moururent neuf autres prisonniers politiques qui, à son exemple, menèrent jusqu’au bout leur mouvement de protestation." Un article de Francis Combes en 2013 dans L'Humanité. 

 

Bobby SANDS, né le 9 mars 1954, mourait il ya 36 ans le 5 mai 1981 après une grève de la faim.
 

Bobby Sands est un personnage connu pour son combat en Irlande du Nord dans les années 80, où il mena une grève de la faim jusqu’à son propre décès. Républicain irlandais et membre de l’IRA, sa lutte à l’encontre du gouvernement londonien et sa perte firent de lui un véritable martyr, avec un impact médiatique fort… Retour sur la vie de Bobby Sands…

Une Jeunesse très vite marquée par le conflit anglo-irlandais
Bobby Sand nait à Newtownabbey en Irlande du Nord, en 1954. Son enfance se déroule dans un climat conflictuel opposant sans cesse catholiques et protestants au travers d’actes de violences.
Très influencé par cette situation, c’est à 18 ans qu’il rejoint l’IRA (en 1972) et connait sa première arrestation de 1972 à 1976, période durant laquelle il est emprisonné.
A sa sortie de prison, Bobby Sands décide de s’impliquer d’avantage dans les actions de l’IRA, devenant ainsi l’un des principaux leaders activistes du mouvement.

Il est cependant arrêté très rapidement, en 1977, pour détention d’arme à feu et attentat.
Bien que l’accusation d’attentat soit rapidement rejetée par le tribunal en charge de son dossier, il est toutefois condamné à 14 ans de prison pour port d’arme prohibé à la prison de Maze (aussi nommée Longh Kesh).

Bobby Sands souhaite être reconnu comme un prisonnier politique
Dans ce centre pénitentiaire, Sands commence alors à écrire des textes politiques engagés, ainsi que quelques poèmes. De nombreux textes de sa composition sont même publiés tout au long de sa détention dans l’An Phoblacht, le journal officiel de l’IRA.
La vie carcérale à Maze est particulièrement difficile, et les tensions entre les prisonniers et les surveillants sont palpables. Dès le début, les prisonniers tentent de protester avec le « Blanket Protest (1976-1981) » et le « Dirty Protest (1978-1981) ». Il s’agit d’une technique de protestation où les prisonniers refusent de se vêtir de l’uniforme de prisonnier et vivent nus, enveloppés dans seulement une couverture. A ce refus de porter l’uniforme s’ajoute ensuite une véritable guerre à l’hygiène, où les prisonniers refusent de se laver, urinent et défèquent partout afin de placer la prison dans un état sanitaire déplorable.
Bobby Sands participe également à cette lutte, mais semble vouloir aller plus loin pour se faire entendre.
Sands organise une Grève de la Faim sans précédent
Conscient du puissant levier médiatique que peut être celui de la grève de la faim, Bobby Sands décide d’organiser une grève de la faim le 1er mars 1980, afin de sensibiliser l’opinion publique aux actions de l’IRA et à l’attitude du gouvernement londonien vis à vis de l’Irlande du Nord. Bobby Sands est alors accompagné par d’autres membres de l’IRA, fermement décidés à aller jusqu’au bout pour se faire entendre, acceptant la possibilité de mourir.
Durant cette grève, la mort d’un député républicain du Fermanagh et du Sud du Tyrone éveille cependant bien des convoitises, et Bobby Sands ne peut s’empêcher de briguer ce poste. Les catholiques proposent alors Sands comme candidat, et est finalement nominé le 9 avril 1981 où il l’emporta sur Harry West.
Face à cette victoire inattendue, le gouvernement londonien décide de contrer Bobby Sands en votant une loi électorale visant à interdire aux prisonniers toute possibilité de rôle politique et de présentation à des élections durant leur incarcération (cette loi est connue sous le nom de Representation of the Peole Act).
Perdant ainsi son siège de député, Bobby Sands décide de poursuivre sa grève de la faim et continuer à protester. Son état se détériore sur une soixantaine de jours, où il perd beaucoup de poids, et connait un fort affaiblissement. Il décède le 5 mai 1981, après 65 jours de grève.
L’annonce de son décès fait la Une des journaux, et provoque alors un immense tollé en Irlande du Nord et dans le reste du Monde, faisant de Bobby Sands et de ses compagnons, de véritables martyrs.
A l’annonce de sa mort, de nombreuses émeutes éclatèrent dans tous les quartiers nationalistes de l’Ulster, et notamment sur Falls Road, à Belfast, où un « murals » (ces fresques à la mémoire des activistes républicains ou loyalistes) lui rend d’ailleurs hommage.
Margaret Thatcher, la « dame de fer » , Premier ministre en Angleterre, déclara cyniquement à la Chambre des Communes : « Monsieur Sands était un criminel condamné. Il a fait le choix de s’ôter la vie. C’est un choix que l’organisation à laquelle il appartenait n’a pas laissé à beaucoup de ses victimes. ».

 

 

L'Irlande au cœur...
100 ans après les Pâques sanglantes irlandaises, 35 ans après la mort de Bobby Sands, hommage aux révolutionnaires Irlandais engagés pour la liberté de leur peuple.

Il y a cent ans, le trois mai 1916, le leader nationaliste irlandais et poète Patrick Pearse était fusillé par les autorités coloniales lors de l'écrasement du soulèvement pour l'indépendance de l'Irlande à Dublin, ce que l'on a appelé les "Pâques sanglantes" irlandaises.

16 exécutions capitales, 3226 arrestations, 1862 internements en Angleterre furent décrétés contre les insurgés.

Le 12 mai 1916, c'était le tour de James Connolly, chef de l'Irish Citizen Army, leader syndicaliste, socialiste et marxiste, d'être exécuté à la prison de Kilmainham à Dublin, assis sur une chaise car il ne tenait plus debout avec ses blessures.

Son fils Roderic Connolly crééra le Parti Communiste Irlandais en novembre 1921.

L'Irlande obtint finalement partiellement son indépendance en 1921 mais ce ne fut qu'une demi-victoire amère puisqu'elle était amputée de la riche et industrielle Ulster, restant sous domination britannique, ce qui ouvrira la voie à des décennies de conflit de décolonisation pour la réunification de l'Irlande.

Il y a 35 ans, le 5 mai 1981, victimes de la politique répressive d'intransigeance coloniale de Margareth Tatcher, Bobby Sands s'éteignait après une nouvelle grève de la faim de 66 jours à la prison de Maze en Irlande du Nord.

Lui et ses neuf camarades détenus que le pouvoir britannique laissa mourrir dans d'atroces souffrances revendiquaient simplement la reconnaissance de leurs droits et de leur statut de prisonniers politiques.

Bobby Sands écrivait quelques temps avant: "J'étais seulement un enfant de la classe ouvrière d'un ghetto nationaliste, mais c'est la répression qui a créé l'esprit révolutionnaire de liberté. Je ne me résoudrai qu'à la libération de mon pays, jusqu'à ce que l'Irlande devienne une république souveraine, indépendante et socialiste."

La fédération du Parti Communiste du Finistère rend aujourd'hui un vibrant hommage au combat anti-colonial de ces courageux militants irlandais engagés de manière inséparable pour la liberté de leur pays et pour un idéal de justice sociale, combat qui est aujourd'hui toujours porté par le Sinn Féin de Gerry Adams, troisième parti du pays incarnant les aspirations sociales et démocratiques contre l'austérité, qui siège au Parlement Européen avec les députés du Front de Gauche, de Die Linke et de Syrisa.

Au-delà d'une certaine proximité culturelle et de la solidarité celtique que ressentent beaucoup de bretons vis-à-vis des Irlandais, les combats populaires pour l'auto-détermination, la liberté opprimée par les puissances coloniales, sont des combats universels qui mobilisent les consciences éprises de justice.

Aujourd'hui, la longue lutte irlandaise contre l'oppression coloniale trouve des prolongements tout aussi héroïques et douloureux dans la résistance des Palestiniens, des Kurdes, des Saharaoui, et de tant d'autres petits peuples sous le joug d'un occupant.

La fédération du Finistère du Parti Communiste

A Brest, le 3 mai 2016

Lire aussi: 

Hommage à l'insurrection irlandaise débutée le lundi de Pâques 1916, il y a cent un an...: aux origines de la liberté de la nation irlandaise

James Connolly, un révolutionnaire irlandais (1868-1916) - par Greg Oxley (blog de La Riposte)

Soviets irlandais : expériences autogestionnaires dans l’Irlande révolutionnaire (1918-1923) (1/2) par Olivier Coquelin

 

 

Remember Bobby Sands! -  chef républicain irlandais mort après 66 jours de grève de la faim le 5 mai1981
Remember Bobby Sands! -  chef républicain irlandais mort après 66 jours de grève de la faim le 5 mai1981
Remember Bobby Sands! -  chef républicain irlandais mort après 66 jours de grève de la faim le 5 mai1981
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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 07:30
Jacques Guivarch a en sa possession un lourd héritage à remettre à la descendance d'Albert Rannou : ses dernières correspondances avant son exécution le 17 septembre 1943. © Le Télégrammehttp://www.letelegramme.fr/finistere/pleyber-christ/resistance-les-derniers-ecrits-d-un-guimilien

Jacques Guivarch a en sa possession un lourd héritage à remettre à la descendance d'Albert Rannou : ses dernières correspondances avant son exécution le 17 septembre 1943. © Le Télégrammehttp://www.letelegramme.fr/finistere/pleyber-christ/resistance-les-derniers-ecrits-d-un-guimilien

Jacques Guivarc'h nous avait confié les copies des lettres manuscrites d'Albert Rannou et Paul Monot, fusillés au Mont Valérien, à Alain David et à moi au mois de janvier dernier. Nous les avions publiées intégralement sur le "Chiffon Rouge" et raconté ce que nous savions du contexte de la résistance brestoise, de la vie de ces héros communistes bretons morts pour la France, la liberté, et leurs idéaux du Front Populaire. Un livre est en préparation, qui sera édité chez Skol Vreizh dans quelques mois, avec Dominique Derrien et moi-même à la baguette, sur ces résistants communistes brestois fusillés en septembre 1943. 

Ismaël Dupont. 

 Le Télégramme, Pleyber-Christ, 3 mai 2017 

C'est tout à fait par hasard que Jacques Guivarch a trouvé, dans le tiroir d'une armoire ayant appartenu à son père Jean, une douzaine de lettres, adressées par un jeune résistant guimilien, Albert Rannou, à sa famille jusqu'à son exécution à Fresnes pendant la Seconde Guerre mondiale. L'ancien marbrier morlaisien souhaite maintenant les remettre à la famille Rannou.

La correspondance confiée à un ami sûr


Albert Rannou, maçon et résistant communiste, avait été arrêté en mars 1943 et enfermé à la prison de Rennes avant de rejoindre, en août, Fresnes (Seine-et-Oise). Jusqu'à son exécution le 17 septembre 1943, il écrivait régulièrement à sa famille qui, sans doute par peur d'une fouille et pour les préserver, avait confié ces lettres à une connaissance sûre, Jean Guivarch, qui habitait rue de Brest, à Morlaix, en face de la gendarmerie (il allait lui-même être emprisonné un an). Ce dernier n'en avait jamais parlé à son fils Jacques, né cette même année 1943, qui les a découvertes bien plus tard.

Une dernière lettre avant son exécution en 1943


Jacques Guivarch a lu et relu cette correspondance et, à chaque fois, il en a été bouleversé. Le jeune résistant s'inquiétait moins pour lui que pour ses parents, il évoquait sa vie en détention toujours en positivant.

 « Il est possible d'être heureux même en prison », écrivait-il dans une de ses lettres. Il demandait aussi des nouvelles de la famille et des relations. Mais, en juillet 1943, son ton avait changé car il assistait alors à des tortures perpétrées par la police française. C'est la lettre écrite à ses parents, cinq heures avant son exécution, qui a surtout bouleversé Jacques Guivarch : « Je meurs content car mon sacrifice, j'en ai la certitude, n'aura pas été vain, j'ai lutté durant ma courte existence pour le bonheur des travailleurs et pour que la paix règne en ce monde ».

Retrouver la descendance pour lui remettre cet héritage


Ce n'est que quelques années après sa découverte que Jacques Guivarch a retrouvé la trace du frère d'Albert Rannou, âgé de plus de 80 ans, à Nantes. Il lui a remis les lettres originales en conservant des copies. Cette fois, Jacques Guivarch souhaite rencontrer la descendance d'Albert Rannou et lui transmettre ces écrits.

Un hommage aux résistants morts pour la France lundi


Lundi, sera célébré le 72e anniversaire de la victoire de la Guerre 39-45. Ce sera l'occasion de se souvenir de l'héroïsme des jeunes résistants comme Albert Rannou, entrés dans le maquis pour lutter contre l'envahisseur. Ils ont été nombreux à avoir été assassinés ou déportés dans l'anonymat.
 

 Le Télégramme

 

A lire aussi sur "Le Chiffon Rouge": 

Résistance et répression des communistes brestois de 1939 à 1943 (à partir des souvenirs et des enquêtes d'Eugène Kerbaul, résistant communiste)

Albert Rannou: Lettres de prison d'un résistant communiste brestois né à Guimiliau fusillé le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Dernière lettre de Paul Monot, résistant brestois fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 avec Albert Rannou et 17 autres résistants brestois dont André Berger et Henri Moreau

Dernière lettre à sa femme de Jules Lesven, dirigeant de la résistance communiste brestoise, ouvrier et syndicaliste à l'Arsenal, fusillé le 1er juin 1943,

Lettre de Joseph Ropars, résistant communiste brestois, écrite à sa mère et à sa soeur le jour de son exécution le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Lettre à ses parents de la prison de Rennes du résistant communiste brestois Albert Abalain, fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 (fonds d'archives ANACR 29)

Communistes de Bretagne (1921-1945)      

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30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 19:34
Histoire du Premier mai! - par Robert Clément
Histoire du Premier mai! - par Robert Clément

Histoire du Premier mai !


1884 : Congrès de l’American Federation of Labor


Au IVe congrès de l'American Federation of Labor, en 1884, les principaux syndicats ouvriers des États-Unis s'étaient donné deux ans pour imposer aux patrons une limitation de la journée de travail à huit heures. Ils avaient choisi de débuter leur action un 1er mai parce que beaucoup d'entreprises américaines entamaient ce jour-là leur année comptable.
Arrive le 1er mai 1886. Un grand nombre de travailleurs obtiennent immédiatement satisfaction de leur employeur (près de 200 000 travailleurs). Mais d'autres, moins chanceux, au nombre d'environ 340.000, doivent faire grève pour forcer leur employeur à céder.


Le 3 mai, une manifestation fait trois morts parmi les grévistes de la société McCormick Harvester, à Chicago. Une marche de protestation a lieu le lendemain et dans la soirée, tandis que la manifestation se disperse à Haymarket Square, il ne reste plus que 200 manifestants face à autant de policiers. C'est alors qu'une bombe explose devant les forces de l'ordre. Elle fait une quinzaine de morts dans les rangs de la police.
Trois syndicalistes anarchistes sont jugés et condamnés à la prison à perpétuité. Cinq autres sont pendus le 11 novembre 1886 malgré des preuves incertaines (ils seront réhabilités plusieurs années après).
Sur une stèle du cimetière de Waldheim, à Chicago, sont inscrites les dernières paroles de l'un des condamnés, Augustin Spies :«Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd'hui»


Manifester pour la journée de 8 heures
Trois ans après le drame de Chicago, la IIe Internationale socialiste réunit à Paris son deuxième congrès. Celui-ci se tient au 42, rue Rochechouart, salle des Fantaisies parisiennes, pendant l'Exposition universelle qui commémore le centenaire de la Révolution française. Les congressistes se donnent pour objectif la journée de huit heures (soit 48 heures hebdomadaires, le dimanche seul étant chômé), sachant que jusque-là, il était habituel de travailler dix ou douze heures par jour (en 1848, en France, un décret réduisant à 10 heures la journée de travail n'a pas résisté plus de quelques mois à la pression patronale).
Le 20 juin 1889, sur une proposition de Raymond Lavigne, ils décident qu'il sera«organisé une grande manifestation à date fixe de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail et d'appliquer les autres résolutions du congrès. Attendu qu'une semblable manifestation a été déjà décidée pour le 1er mai 1890 par l'AFL, dans son congrès de décembre 1888 tenu à Saint Louis, cette date est adoptée pour la manifestation.»
Le 1er mai 1891, à Fourmies, une petite ville du nord de la France, la manifestation rituelle tourne au drame. La troupe équipée des nouveaux fusils Lebel et Chassepot tire à bout portant sur la foule pacifique des ouvriers. Elle fait dix morts dont 8 de moins de 21 ans. L'une des victimes, l'ouvrière Marie Blondeau, habillée de blanc et les bras couverts de fleurs, devient le symbole de cette journée
 

Avec le drame de Fourmies, le 1er mai s'enracine dans la tradition de lutte des ouvriers européens.
 

Quelques mois plus tard, à Bruxelles, l'Internationale socialiste renouvelle le caractère revendicatif et international du 1er mai.
 

L'horizon paraît s'éclaircir après la Première Guerre mondiale. Le traité de paix signé à Versailles le 28 juin 1919 fixe dans son article 247«l'adoption de la journée de huit heures ou de la semaine de quarante-huit heures comme but à atteindre partout où elle n'a pas encore été obtenue».
Les manifestations rituelles du 1er mai ne se cantonnent plus dès lors à la revendication de la journée de 8 heures. Elles deviennent l'occasion de revendications plus diverses. La Russie soviétique, sous l'autorité de Lénine, décide en 1920 de faire du 1er mai une journée chômée. Cette initiative est peu à peu imitée par d'autres pays... L'Allemagne nazie va encore plus loin: Hitler, pour se rallier le monde ouvrier, fait, dès 1933, du 1er mai une journée chômée et payée.
Le 1er mai en France


En France, dès 1890, les manifestants du 1er mai ont pris l'habitude de défiler en portant à la boutonnière un triangle rouge. Celui-ci symbolise la division de la journée en trois parties égales : travail, sommeil, loisirs.
Le triangle est quelques années plus tard remplacé par la fleur d'églantine. En 1907, à Paris, le muguet, symbole du printemps en Île-de-France, remplace cette dernière. Le brin de muguet est porté à la boutonnière avec un ruban rouge.


Le 23 avril 1919, le Sénat français ratifie la journée de huit heures et fait du 1er mai suivant, à titre exceptionnel, une journée chômée.


Dans l’histoire du 1er Mai, l’année 1936 est certainement une des plus importantes. Plusieurs événements vont la marquer. D’abord dès le mois de mars se tient du 2 au 6 mars le congrès au cours duquel la Cgt se réunifie. Ensuite la manifestation du 1er Mai tombe deux jours avant les élections législatives qui vont porter au pouvoir les forces politiques du Front populaire et porter à la tête du gouvernement français le leader socialiste Léon Blum. Enfin après un mouvement de grève mémorable sont signés en juin les accords de Matignon qui légalisent la semaine de quarante heures, les congés payés ainsi que les conventions collectives.

L’année suivante le 1er Mai 1937 aura lieu sans doute la plus grande manifestation jamais organisée en France.


1941 : la fête du Travail
C'est pendant l'occupation allemande, le 24 avril 1941, que le 1er mai est officiellement désigné comme la Fête du Travail et de la Concorde sociale et devient chômé. Cette mesure est destinée à rallier les ouvriers au régime de Vichy. Son initiative revient à René Belin. Il s'agit d'un ancien dirigeant de l'aile socialiste de la CGT (Confédération Générale du Travail) qui est devenu secrétaire d'État au Travail dans le gouvernement du maréchal Pétain.
À cette occasion, la radio officielle ne manque pas de préciser que le 1er mai coïncide avec la fête du saint patron du Maréchal, Saint Philippe (aujourd'hui, ce dernier est fêté le 3 mai) !


1947 : journée chômée
En avril 1947, sur proposition du député socialiste Daniel Mayer et avec l’accord du ministre du Travail, le communiste Ambroise Croizat, le 1er Mai devient dans toutes les entreprises publiques et privées un jour chômé et payé. Autrement dit, le 1er mai n'est toujours pas désigné officiellement comme Fête du Travail. Cette appellation n'est que coutumière....
 

1954 : les manifestations sont interdites
Alors que la guerre d’Indochine se termine pour les autorités françaises avec la partition du Vietnam, une autre guerre, une guerre sans nom commence en Algérie. Elle va durer huit ans.
Dès lors les manifestations seront interdites dans Paris. Celle du 1er Mai 1954 se transformera en un rassemblement sur la pelouse de Reuilly. Il faudra attendre quinze années c’est-à-dire 1968 pour qu’à l’initiative de la Cgt, à nouveau, le monde du travail se donne rendez-vous dans les rues de Paris pour défiler un 1er Mai. Le cortège partira de la République pour se rendre à la Bastille symbole des libertés recouvrées.
 

Depuis, les cortèges du 1er Mai ont connu des fortunes diverses. La manifestation les plus importantes de l’après-mai 1968 fut probablement celle de 1975, qui fut prétexte à fêter la fin de la guerre de Vietnam, et celle de 2002, pour lutter contre le Front National présent au second tour de l’élection.

Histoire du Premier mai! - par Robert Clément
Histoire du Premier mai! - par Robert Clément
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29 avril 2017 6 29 /04 /avril /2017 10:01
Dimanche 30 avril: Journée nationale des victimes de la déportation! Souvenons-nous en!

Dimanche 30 avril : Journée nationale des victimes de la déportation ! Souvenons-nous !

Chaque dernier dimanche d’avril est dédié à la célébration de la mémoire des victimes de la déportation dans les camps de concentration et d’extermination nazis lors la Seconde Guerre mondiale.

« En cette journée dédiée au souvenir de la libération des camps nazis de concentration et d’extermination, nos pensées vont d’abord vers les souffrances de celles et ceux qui y sont morts. 
Nous voulons aussi rendre hommage aux déportés qui, grâce à la solidarité face à la tyrannie, ont survécu malgré l’horreur de leur situation. 
Sans équivalent dans l’Histoire, ces camps de la mort avaient pour principe la supériorité de la « race aryenne » et pour conséquence l’élimination de leurs opposants et l’éradication par des méthodes de mort industrielle de plusieurs millions de femmes, d’hommes et d’enfants. 
En 1946, le procès de Nuremberg, fondé en partie sur le témoignage des déportés a permis d’élaborer la notion juridique de crime contre l’humanité, suivie en 1948 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme adoptée par les Nations Unies. 
Les déportés pouvaient donc penser que les tragédies qu’ils avaient vécues ne se reproduiraient pas. 
En ces temps d’inquiétude et de menace pour l’avenir de l’humanité, il convient de dénoncer toutes les doctrines de haine, de racisme et toutes les violations des libertés fondamentales dont tout être humain doit pouvoir se prévaloir. 
Notre hommage d’aujourd’hui n’aurait pas de sens si nous ne prenions pas l’engagement de poursuivre la lutte pour la liberté et la solidarité entre les peuples, conquêtes fragiles qu’il faut défendre sans faiblesse. 
C’est l’éducation aux valeurs civilisatrices de paix et d’humanité, l’enseignement de la morale de l’engagement et du devoir civique à l’école qui constituent les plus belles promesses de liberté, d’égalité et de fraternité en France et dans le monde. »

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25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 18:58
Il y a 80 ans, le 26 avril 1937: le bombardement de Guernica. "De Guernica, il ne reste que 5 maisons" (Gabriel Peri)

26 avril 1937 : Bombardement de Guernica - repris à la page Facebook de Robert Clément
 

Le 3 juillet 2004, L’Humanité publia l’article signé de Gabriel Péri écrit le 29 avril 1937, sous ce titre : « De Guernica, il ne reste que cinq maisons ! »

 

« L'effroyable récit d'un journaliste anglais sur " ce raid sans parallèle dans l'histoire militaire " : malades éventrés dans un hôpital, un prêtre mitraillé au moment où il sauvait un enfant, l'amas des corps déchiquetés de cinquante femmes dans une rue... On lira plus loin l'hallucinant compte rendu que publie le correspondant du Times à Biscaye sur la tragédie de Guernica. Le fascisme italien et le fascisme allemand nous avaient habitués à des horreurs sans nom. Se souvenir de Badajoz, se souvenir de Malaga et des descriptions que conte le livre si puissant de M. Arthur Koestler, l'Espagne ensanglantée. Le Times et tous les journaux anglais commentent des événements dans des articles extrêmement sévères dont, hélas, nous ne trouvons pas l'équivalant dans la presse française. Le Times parle des " avions allemands de Mola ".
Le gouvernement français sait que les antifascistes du monde entier ont parfaitement discerné les responsables du massacre du Guernica : " Le massacre n'a été possible que parce que la politique de non-intervention a été, de fait, celle de l'intervention fasciste tolérée. "
Des femmes et des enfants ont péri dans les flammes parce que la France et la Grande-Bretagne ont laissé Hitler et Mussolini transporter en Espagne des bombes incendiaires.
Et comme le Duce veut venger la défaite de Guadalajara, ces transports se poursuivront. La décision en a été prise formellement ces jours-ci par Goering et Mussolini au cours de leur rencontre. " À Guernica, l'ordre de bombardement a été donné par l'état-major allemand. Il a été exécuté par 120 avions allemands. "
M. Delbos s'imagine-t-il qu'il lui suffira tout à l'heure, pour justifier sa politique devant la commission des affaires étrangères, de dire que le contrôle fonctionne sur les côtes d'Espagne ?
Le gouvernement français, si tant est qu'il ait pu jusqu'ici, ne peut plus plaider l'ignorance.
Mola a annoncé hier que l'armée rebelle et interventionniste était décidée à " raser Bilbao comme elle a incendié Guernica ".
L'Allemagne hitlérienne veut transformer la Biscaye en un monceau de ruines.
Il y a quinze jours, del Vayo a annoncé - mais M. Delbos et M. Eden ont fait semblant de ne pas entendre - que l'Italie et l'Allemagne utiliseraient les navires contrôleurs et les gaz asphyxiants contre les villes républicaines. Une note du gouvernement espagnol confirme que les hydravions des navires contrôleurs coopèrent ouvertement avec les unités rebelles, et le sous-marin allemand U35 arrête les navires gouvernementaux. Très exactement, comme nous en avions avisé par avance M. Delbos !
Si placées devant ces menaces, si prévenues de ce plan infernal, la France et la Grande-Bretagne se croisent les bras, elles mériteront d'être accusées de complicité. On dira : la Biscaye est en flammes parce que des gouvernements ont eu la lâcheté d'être complices des incendiaires ; comme on a dit : Mussolini a vaincu à Addis-Abeba parce que la complicité de la France de Laval a appuyé l'action de l'ypérite.
Et la colère légitime des antifascistes se retournera, non point seulement contre ceux qui lancent des bombes, mais contre ceux qui ont toléré que les bombes parvinssent en Espagne.
Encore un coup ; le bombardement des villes ouvertes, le massacre d'un peuple, et ce qui revient au même, la tolérance de ces massacres, ce n'est pas la paix, c'est son contraire.
Les gouvernements qui se sont illustrés par ces pratiques n'ont jamais dans l'histoire mérité le titre de sauveurs de la paix : on les a traités de coupables et de complices et ils ont mérité de tout temps, et à juste raison, la réprobation publique.
Monsieur le ministre des Affaires étrangères doit être reçu tout à l'heure par la commission des affaires étrangères. Cette audition ne servirait à rien si elle ne nous fournissait pas une réponse aux questions suivantes :
- La France estime-t-elle que le bombardement d'une ville ouverte espagnole par 120 avions allemands, sur l'ordre de l'état-major allemand, est ou n'est pas un acte d'agression prévu et puni par le pacte de la SDN ?
- La France estime-t-elle que ce bombardement allemand, survenant le 27 avril, constitue ou non une violation de l'accord de non-intervention ?
- La France estime-t-elle que le contrôle naval, qui permet aux unités allemandes et italiennes de bombarder les côtes espagnoles, constitue ou non le plus grand danger pour la paix ?
Nous attendons la réponse. Nous attendons de savoir si le programme de paix du Rassemblement populaire, revu et corrigé par M. Yvon Delbos, s'énonce ainsi : " Complicité avec l'agresseur, dénonciation au profit des fauteurs de coups de force du droit international. Complaisance active envers les ennemis de la démocratie. Affamement des pays victimes d'une agression. Latitude donnée aux agresseurs de bombarder les côtes des pays attaqués. Application immédiate et automatique des sanctions des États victimes de l'agression ».
 

Gabriel Péri

 

 

 

15 décembre 1941: Gabriel Péri et Lucien Sampaix liquidés par les nazis avec la complicité du gouvernement de Vichy

Il y a 80 ans, le 26 avril 1937: le bombardement de Guernica. "De Guernica, il ne reste que 5 maisons" (Gabriel Peri)
Il y a 80 ans, le 26 avril 1937: le bombardement de Guernica. "De Guernica, il ne reste que 5 maisons" (Gabriel Peri)
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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 06:29
Germaine Tillon, une très grande dame, disparue il y a neuf ans, le 19 avril 2008 (hommage de Charles Silvestre dans l'Humanité en 2010)

Germaine Tillion, disparue le 19 avril 2008


Ethnologue, Germaine Tillion a participé à la création du réseau du musée de l’Homme, avant de mettre à nu les mécanismes de domination de Ravensbrück et de dénoncer la torture pendant la guerre d’Algérie.
Germaine Tillion : "Résistante instantanée le 17 juin 1940"

Par Charles Silvestre, journaliste, secrétaire des Amis de l’Humanité.

Article publié dans l’Humanité du 3 juillet 2010


Quand Pétain appelle à cesser le combat, le 17 juin 1940, Germaine Tillion vomit. C’est la capitulation qui lui donne la nausée. Durant l’hiver 1932-1933, elle a vu sur place, en Allemagne, ce qu’était le nazisme. La mécanique se met en place. Elle rendra visite à son maître, Marcel Mauss. Il l’a orientée vers son métier, l’ethnologie. Chez lui, elle prend de plein fouet l’ignominie : sur sa veste, il porte l’étoile jaune. Une seule image, touchant au plus fort du sensible, peut marquer un destin.
Germaine Tillion, à l’été 1940, ne sait plus très bien ce qu’est la France. La jeune femme, née le 30 mai 1907 à Allègre (Haute-Loire), est partie en 1934 dans les Aurès, étudier les systèmes de parenté chez les Chaouias. Seule, elle a planté sa tente dans le douar de Tadjemout, le plus pauvre et le plus éloigné, à quatorze heures de cheval d’un centre, Arris. L’Algérie des Chaouias deviendra sa thèse d’ethnologie. Et, plus qu’une thèse, ce sera sa méthode, qu’elle appliquera au camp de concentration de Ravensbrück, où elle est déportée le 31 janvier 1944.
Résistante instantanée, Germaine Tillion ne part pas à Londres. C’est à Paris, dans le nœud de vipères, qu’elle se met en route. Ou plutôt en chasse. Elle se retrouve avec Boris Vildé et Anatole Lewitsky, plus tard fusillés, eux aussi élèves de Marcel Mauss et qui constitueront le fameux réseau du musée de l’Homme. Le réseau est trahi. La lutte, à la vie à la mort, entre la collaboration et la Résistance, est une histoire d’héroïsmes, mais aussi de trahisons. Le 13 août 1942, Germaine Tillion est arrêtée. Elle a été donnée par un prêtre, l’abbé Alesch, qui recrutait des jeunes pour la Résistance pour mieux les livrer à la Gestapo ! Sa mère aussi, Émilie, au doux visage rayonnant, dont elle ne quittera jamais la photo des yeux dans son salon de Saint-Mandé, qui sera une gazée « cheveux blancs » dans le camp de sa fille.
À Ravensbrück, Germaine Tillion adopte une règle de résistance : « Survivre est notre ultime sabotage. » Et que fait-on pour survivre ? On s’entraide, on est caché au Revier (l’infirmerie), on prépare même, en douce, une opérette, le Verfügbar aux enfers, à l’ironie mordante pour les geôliers. Il faut imaginer ces déportées, dans la baraque, « répétant » les personnages de Titine, Lulu de Colmar, Bébé, imaginer Nénette chantant « J’irai dans un camp modèle, avec tout confort, eau, gaz, électricité… » et le chœur répondant : « Gaz surtout… ». Du camp, sortira surtout un maître ouvrage : Ravensbrück. Ni un récit, ni même un cri d’épouvante. Germaine Tillion met à nu, dans le régime concentrationnaire, le système économique – celui du profit, Himmler était le propriétaire du camp ! – les mécanismes psychologiques de la domination, de la détention. Elle en tirera des leçons pour toute la vie. Y compris quand elle aura affaire à un autre « système concentrationnaire », celui du goulag. En 1951, elle participe à une commission internationale pour auditionner les témoins des camps soviétiques. La controverse éclate alors avec des anciennes déportées communistes, notamment avec une amie tchèque qui lui a sauvé la vie. Et qui lui reprochera amèrement cette entorse à leur idéal, avant de se suicider… lors de l’entrée des troupes du pacte de Varsovie à Prague, en 1968. Germaine Tillion ne confondait pas, cependant, stalinisme et communisme, faisant l’éloge des résistantes communistes à Ravensbrück, d’une Jeannette jeune ouvrière du Nord.
Le 1er novembre 1954 éclatent les premiers coups de feu de la guerre d’Algérie. Dans les Aurès, et on est tenté de dire dans « ses » Aurès ! Années de déchirement pour l’ethnologue que Louis Massignon renvoie sur le « terrain ». Germaine Tillion va faire cette « traversée du mal », pour ainsi dire sans prendre parti, mais hostile à la guerre, jusqu’à l’indépendance de juillet 1962. Des Algériens, comme l’écrivain Jean Amrouche, lui reprocheront de ne pas être allée plus loin… Mais refuser de mettre en cause le principe même du fait colonial n’est pas s’abstenir de combattre ses crimes.
Elle découvre la « clochardisation » du peuple algérien. Elle crée des centres sociaux. La logique de la guerre coloniale broie cet idéalisme. Inspectant, avec d’autres, cette Algérie de la répression, des camps d’internement – encore des camps ! – les témoignages de sévices, les liquidations de ses propres éducateurs, l’incitent à tout faire pour arrêter « ça ». Elle rencontre même Yacef Saadi, le chef du FLN à Alger, pour proposer une trêve : arrêt des exécutions capitales de combattants FLN, d’un côté, suspension des attentats contre des civils, de l’autre. La trêve sera rompue par Paris : la guillotine reprend du « service » sous la pression de l’armée et des pieds-noirs ultras. Les deux camps aux prises ne s’y tromperont pas. Des Algériens témoigneront envers elle, le plus souvent, de leur gratitude. À l’inverse, les jusqu’au-boutistes de l’Algérie française ne lui pardonnèrent jamais : elle dut même, un jour, changer son numéro de téléphone…
Son dernier acte, si l’on peut dire, concernant la guerre d’Algérie, fut de signer, le 31 octobre 2000, un texte demandant aux autorités de la France de reconnaître et de condamner la torture pratiquée en son nom, ce qui devint l’Appel des douze. Et de se retrouver, ainsi, aux côtés d’Henri Alleg, deux personnages de l’histoire, elle l’humaniste et lui le communiste, que la guerre froide avait durement séparés, et qui avaient fait montre, chacun dans leur registre, dans les pires circonstances, d’un engagement exemplaire.
On ne peut évoquer Germaine Tillion sans parler de la complicité féminine qui a marqué sa vie. Deux d’entre elles en témoignent pour d’autres, innombrables : Anise Postel-Vinay à Ravensbrück et Nelly Forget en Algérie, arrêtée et torturée par les parachutistes français. Cette complicité qui semble indestructible, qui confère sa force à l’Association des amis de Germaine Tillion, a donné un bel ouvrage, réalisé sous la direction de Tzevan Todorov (1). Car l’enfant d’Allègre, disparue en 2007, a eu le « bon goût » de vivre cent ans et un peu plus… pour inspirer ce titre : le Siècle de Germaine Tillion. La marque, déposée, en vaut pas mal d’autres…

Germaine Tillon, une très grande dame, disparue il y a neuf ans, le 19 avril 2008 (hommage de Charles Silvestre dans l'Humanité en 2010)
Germaine Tillon, une très grande dame, disparue il y a neuf ans, le 19 avril 2008 (hommage de Charles Silvestre dans l'Humanité en 2010)
Germaine Tillon, une très grande dame, disparue il y a neuf ans, le 19 avril 2008 (hommage de Charles Silvestre dans l'Humanité en 2010)
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17 avril 2017 1 17 /04 /avril /2017 19:00

Dans les premières lignes du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx reprend à son compte cette heureuse formule de Hegel selon laquelle l'histoire se répète souvent deux fois, tout en précisant: « Il a oublié d'ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

En lisant la très belle biographie d'Engels de Tristam Hunt, on a le plaisir de retrouver la farce souvent sombre de deux vies entrecroisées dans les coulisses de l'Histoire qu'elles ont contribué à nourrir d'épopées et de tragédies.   

Nous connaissions les épopées et les tragédies posthumes dont les théories de Marx et d'Engels ont livré le scénario de base, interprété ensuite très librement dans l'adversité et suivant leurs bassesses ou leurs génies particuliers par les frères ennemis de la social-démocratie allemande ou de la tradition socialiste française, ou encore Lénine, Trostky, Staline, Mao, Hô Chi Minh, Che Guevara, Castro ou Tito... Nous connaissons l'imposante statue élevée à Marx et Engels par la IIIème Internationale et ses manuels d'édification comme par les intellectuels marxistes des années 60-70 qui pour certains entreprirent follement de faire des travaux évolutifs et non dénués de contradictions et de reniements des penseurs allemands les grilles de lecture ultime de la réalité historique, politique et économique et parfois même des dogmes religieux s'imposant en matière d'acceptation de la vérité scientifique et permettant de justifier dialectiquement tous les revirements stratégiques de l'URSS.

Nous préférions retrouver la verve polémiste, la mauvaise foi, le mélange d'esprit systématique et de curiosité universelle, l'inventivité conceptuelle et la rigueur d'argumentation, d'Engels et de Marx en lisant directement leur œuvre, témoignant d'esprits inquiets et exigeants au travail.

Nous ignorions la grande part du roman truculent mais souvent pathétique et cruel que fut la vie de ces deux bourgeois bon teint, fêtards d'humeur triste trouvant leur plaisir dans la satire et la polémique, donneurs de leçons jouisseurs et orgueilleux à l'extrême, chez qui la recherche sincère de vérité scientifique et philosophique n'exclut pas une lutte plus triviale pour le pouvoir intellectuel qui en fait souvent des doctrinaires dogmatiques sans état d'âme quand il s'agit de discréditer les théories concurrentes. Difficiles de leur en avoir d'être souvent, sinon géniaux, du moins lucides et révolutionnaires dans le domaine du savoir, et de le percevoir en toute clairvoyance...   

Ces deux là ont très tôt unis leurs destinées pour se faire les condottiere d'une théorie socialiste matérialiste qui refusait la tradition utopiste, libertaire et christianisante ou idéaliste du socialisme, mettait au premier plan le rôle de l'Etat et du parti représentant l'avant-garde consciente du prolétariat, dont la libération scellerait l'émancipation de l'humanité entière enfin affranchie du joug de ses servitudes sociales et religieuses multi-séculaires, comme le montrait l'analyse scientifique des évolutions économiques et sociales du rapport entre le travail et le capital, auxquelles sera subordonnée toute possibilité de révolution réussie. Car pour Marx et Engels le socialisme fut moins un idéal à atteindre par la force d'un volontarisme politique et d'un désintéressement philanthropique hérité des idéaux universalistes des Lumières et de la Révolution que le terme prochain du développement dialectique nécessaire de l'Histoire.

 

Engels, la biographie de Tristam Hunt

 

L'historien anglais Tristam Hunt, dans cette grande et passionnante biographie de 500 pages de Engels, Engels, Le gentleman révolutionnaire, publiée il y a deux ans, nous narre avec des talents d'écriture indéniables et au travers d'une extraordinaire reconstitution du contexte politique, social et intellectuel allemand, anglais et français du XIXème siècle, la vie souvent triste et vouée à l'échec de ces deux intellectuels rhénans aux caractères bien trempés mais aux vies fort différentes malgré leur goût commun pour la révolution, la polémique, la philosophie, la boisson et la fête, qui se sont connus lors de leurs études à Berlin.

Jeunesse de Engels.

Friedrich Engels est né en 1820 dans la ville industrielle et pieuse (qu'Engels surnommera la « Sion des obscurantistes ») de l'ouest de l'Allemagne de Barmen, au nord est de Cologne, passée de 16000 habitants en 1810 à 40000 en 1840 grâce à l'installation d'une centaine d'usines de blanchiment et de filage du coton le long de la rivière Wupper transformée en cloaque empoisonné par les agents des teintureries qui lui donnent une couleur rouge sanguinolente. Son père est un industriel du textile fortuné, piétiste sourcilleux et conservateur en matière de mœurs et de politique. Dès l'âge de raison, Friedrich Engels sera un révolté, se détournant de la religion et des principes politiques de son père avec lequel il sera brouillé à peu près toute sa vie, même s'il pourra très longtemps compter sur son argent et ses relations dans le monde des affaires. Jeune homme, Engels écrira dans une lettre: « Si ce n'était à cause de ma mère qui a un beau fond d'humanité (…) et que j'aime profondément, il ne me viendrait pas un seul instant l'idée de faire la plus minime concession à ce despote fanatique qu'est mon vieux ».Très doué pour les études littéraires, Engels fut néanmoins contraint d'interrompre ses études à 17 ans pour aller rejoindre une filiale de l'entreprise paternelle spécialisée dans l'import-export installée à Brême. Il y porte une longue moustache de dandy provocant, s'y s'initie à l'escrime et aux duels, à la musique de chambre et y rencontre des étudiants romantiques et nationalistes et républicains de gauche appartenant au mouvement Jeune-Allemagne bien implanté à Berlin. Se  croyant une vocation d'écrivain romantique, ses 19 ans à peine révolus, il publie déjà à Brême un poème orientalisant « Les Bédouins » qui passera inaperçu et entreprend l'écriture d'un drame épique inspiré de la vie du héros populaire allemand Siegfried. Il se tourne aussi sous un nom d'emprunt, Friedrich Oswald, vers le journalisme pour le Telegraph für Deutschland et écrit des reportages sur les divers aspects (culturels, culinaires, politiques, économiques) de la vie de province allemande. En 1839, il passe des semaines auprès des ouvriers et des pauvres de la Rhénanie industrielle fragilisée par les mutations industrielles et en tire un témoignage authentique sur le monde prolétaire, les « Lettres de Wuppertal », occupation étonnante pour un jeune héritier industriel de 19 ans. A cette époque, il devient tout à fait athée et commence à se passionner pour la philosophie hégélienne. S'ennuyant à Brême, il rentre provisoirement à Barnem en 1841 avant de s'engager pour un an dans la 12e compagnie de la garde royale de Prusse à Berlin. A Berlin, l'apprentissage du métier des armes l'occupe bien moins cependant que la philosophie et la vie étudiante festive et intellectuellement stimulante de cette époque. Il côtoie le futur théoricien anarchiste Bakounine et le philosophe Soren Kierkegaard sur les gradins de l'amphithéâtre n°6 où Schëlling, philosophe romantique conservateur de 70 ans partisan d'une interprétation religieuse de la philosophie de la nature et de l'histoire de Hegel, se fait souvent chahuter par ses étudiants mondains et impertinents, notamment les hégéliens athées et de gauche dont fait partie Engels. Celui-ci, qui commence à se passionner pour la réinterprétation humaniste et athée de l'hégélianisme qu'offre Feuerbach, est tout aussi provocateur et excentrique qu'à Brême. Laissons Tristam Hunt raconter dans une page savoureuse ses frasques et la vie de son petit monde de bourgeois intellectuels potaches et scandaleux appelés à un brillant avenir:

« Engels fit aussi l'acquisition d'un chien, un bel épagneul baptisé avec malice Namenloser (« Sans-Nom ») qui l'accompagnait à son restaurant rhénan favori, où il le gavait de porc et de choucroute. « Il a une certaine propension à boire; le soir, lorsque je dîne au restaurant, il est toujours à mes côtés et réclame sa part, puis il va faire le tour des autres tables. » Trop farouche pour être convenablement dressé, le chien n'avait réussi à retenir qu'un seul tour. « (…) quand je lui dis: « Namenloser, regarde là-bas, un aristocrate », il devient fou de rage et lâche d'effroyables grondements en direction de la personne que je lui montre »... En dehors de ces sorties avec son grognard d'épagneul, Engels passait son temps à refaire le monde philosophique en compagnie des jeunes hégéliens autour d'un verre de bière blanche fortement alcoolisée, spécialité berlinoise... Le cénacle accueillait à plusieurs reprises, entre autres, Bruno Bauer et son frère Edgar, le philosophe de l' « Unique », Max Stirner, ainsi que Karl Köppen, historien et spécialiste du bouddhisme...et Arnold Ruge, professeur dissident à l'université de Halle... Connue sous le nom de Die Freien (« les Affranchis ») - ou de « littérateurs à bière », selon le mot de Bauer-, cette bande d'intellectuels arrogants et provocateurs bravait ostensiblement la morale, la religion et la propriété bourgeoise. Dans ses Mémoires, Stephane Born, communiste avant la lettre et typographe apprenti, évoqua ce petit monde: « Bruno Bauer, Max Stirner et le cercle d'individus tapageurs qui les entouraient, et s'étaient fait remarquer en affichant leurs liaisons avec des femmes de mœurs légères »... (p. 82).

 

La rencontre avec Marx. 

C'est au cours de ces beuveries dans les brasseries bavaroises de Berlin ou au bar à vin de la Postrasse lors desquelles cette jeunesse dorée radicale écrit des écrits anti-religieux drôlatiques et rivalise d'audace politique et théorique, que Engels fait la connaissance d'un gars de Trèves au teint halé, à la chevelure ample et folle et au poil envahissant, à la carrure d'autant plus imposante que l'homme, sérieux et très cultivé, est sûr de lui et impérieux, Karl Marx, décrit ainsi à Engels par son ami, philosophe politique socialiste de famille juive également, Moses Hess: « c'est un phénomène qui a fait une très forte impression. Attendez-vous à découvrir le plus grand, peut-être le seul philosophe vivant aujourd'hui. Lorsqu'il apparaîtra en public, tous les regards d'Allemagne se porteront sur lui (…) il allie une rigueur philosophique extrême avec un esprit mordant. Pouvez-vous imaginer Rousseau, Voltaire, d'Holbach, Lessing, Heine et Hegel combinés -bien plutôt qu'empilés- en une seule personne? Et bien c'est le portrait du docteur Marx ».

 

photo Marx 2

 

Jeunesse de Marx. 

Quel était l'origine et le parcours de Marx jusqu'ici? Né en 1818, de deux ans plus vieux que Engels, il a grandi le long d'un autre affluent du Rhin, la Moselle. Son père, Heinrich Marx, issu d'une lignée de rabbins de Trèves, était un avocat et modeste propriétaire de vignoble imprégné des idéaux des Lumières et de rationalisme progressiste. Né Heschel, il avait changé de nom et abjuré sa foi juive pour être baptisé au sein de l'église luthérienne en 1817, en partie par opportunisme, car, une fois annexée par la Prusse en 1815 après avoir été pendant plusieurs années sous domination française et napoléonienne, les juifs de Trèves et de Rhénanie se virent à nouveau brimés par un arsenal juridique discriminatoire leur interdisant l'accès à un emploi public et aux professions juridiques. « Son père, nous dit Isaiah Berlin, professeur à l'université d'Oxford, dans son Karl Marx datant de 1939, s'était aperçu que Karl, enfant difficile et étrange, était différent de ses autres fils beaucoup moins remarquables; il joignait à une intelligence aiguë et lucide un tempérament volontaire et ovstiné, un amour truculent pour l'indépendance, une retenue émotive exceptionnelle, et par dessus tout, un appétit intellectuel colossal et insatiable. L'avocat craintif dont la vie s'était écoulée sous le signe des compromis personnels et sociaux était intrigué et effrayé par l'intransigeance de son fils... » (Idées NRF, p. 48). Toutefois, autant la mère de Marx, Henrietta Philipps, appartenant à une famille de juifs hongrois installés en Hollande et fille d'un rabbin, n'eut guère droit à l'affection et aux pensées de son fils, l'âge venant, et ne s'en préoccupa beaucoup elle-même, trop conventionnelle probablement pour comprendre ce jeune révolté, autant la correspondance très fournie entre Karl et son père restera toujours chaleureuse, témoignant de l'admiration et de la bienveillance du père comme de la tendresse sincère du fils.

Le jeune Marx, brillant sujet amoureux de Homère et de Shakespeare, fut vite le protégé d'un ami de son père, le fonctionnaire progressiste et aristocrate prussien Ludwig von Westphalen, qui lui fait découvrir et se passionner pour la littérature romantique de la génération de Schiller, Goethe et Hölderlin. Ce mentor et ami dont la fréquentation laissera toujours un souvenir ébloui à Marx, traité en égal par cet homme cultivé et séduisant à qui il dédiera plus tard sa thèse de doctorat, est le père de la « plus belle demoiselle de Trèves », Jenny von Westpalen, qui « tomba amoureuse du jeune juif au poil dru, à l'esprit vivace et au fringant panache. En 1836 (à 18 ans), elle rompit ses fiançailles avec un officier et se promit à l'homme qu'elle surnommerait plus tard son « sanglier noir », son « vilain fripon » ou-c'est le sobriquet qui lui est finalement resté – son Maure (Mohr en allemand).... » avec qui elle se maria en 1843, et ce fut un mariage heureux, les deux époux restant jusqu'au bout aimants et unis dans l'adversité. Marx entra en 1835 à la faculté de droit de Bonn, avant de gagner l'université de Berlin l'année suivante.   

Adhésion au communisme de Marx et Engels

 C'est le spinoziste Moses Hess, né à Bonn en 1812 et rhénan comme Marx et Engels, initié au communisme à Paris au début des années 30 au contact des Saint-Simoniens et fouriéristes, qui convertit Marx et Engels à l'égalitarisme, à l'anti-capitalisme et à l'idée de révolution sociale fondée sur la propriété collective. Pour Hess, « dans le grand mouvement historique du socialisme en gestation... la France, l'Angleterre et l'Allemagne avaient un rôle spécifique à jouer: l'Allemagne fournirait les fondements philosophiques du communisme, la France était déjà bien engagée dans l'activisme politique et l'Angleterre en voie d'industrialisation devait servir de poudrière sociale » (Hunt).

C'est donc en tant que néo-communiste que Friedrich Engels gagne Manchester en 1842, surnommée « Cottonopolis » du fait du développement extraordinaire (de 95000 habitants en 1800, elle est passée à 310000 habitants en 1840) qu'elle dût à l'essor de l'industrie textile, pour y travailler dans l'entreprise de son père et étudier le phénomène de l'industrialisation, ses stigmates dans l'urbanisme et les relations sociales, ainsi que ses ravages sur le plan humain.

Très vite, Engels envoie des articles sur les phénomènes de crises économiques dus à la dérégulation des marchés et sur les conditions de vie du prolétariat à Marx, qui fait partie des animateurs du journal progressiste rhénan, la Rheinische Zeitung. Engels s'appuiera sur ces études de terrain, facilitées par sa liaison amoureuse avec la fille d'ouvrier teinturier irlandais Mary Burns, pour écrire et publier à 24 ans l'alarmant et parfois excessivement misérabiliste et condescendant (surtout quand il s'agit de décrire les habitudes de vie du « lupen-prolétariat » irlandais) tableau de l'humanité de cauchemar produite par l'âge industriel, La situation des classes laborieuses en Angleterre, essai passionné rédigé à son retour d'Angleterre à Barnem en 1844 qui fit forte impression sur Marx à l'époque. Dans un article fondateur écrit pour les Annales franco-allemandes, « Esquisse d'une critique de l'économie politique », Engels avait déjà conçu ce que seront les idées centrales de la future théorie marxienne et marxiste: l'idée que le capitalisme est une puissance dévorante appelée à englober toutes les activités et les espaces des hommes et à détruire les classes moyennes pour mettre face à face quelques millionnaires et des millions d'indigents; l'idée que la propriété privée est un facteur d'aliénation, de dénaturation de l'homme transformé en marchandise, atomisé et délié de ses semblables par l'égoïsme des rapports marchands dissolvant les appartenances et les valeurs traditionnelles. Avant de rentrer en Allemagne, Engels avait retrouvé Marx à Paris et c'est là qu'il s'était vraiment lié d'amitié avec lui.

 

1843-1848: Paris-Bruxelles/ Bruxelles-Paris: la maturation philosophique du "matérialisme historique".

 

Karl Marx était arrivé à Paris avec sa femme Jenny, enceinte, en octobre 1843, après la fermeture brutale de son journal, la Rheinische Zeitung, interdit par les autorités prussiennes à cause de son parti-pris anti-russe. Dans un premier temps, il devint journaliste grâce à Arnold Ruge aux Annales franco-allemandes mais celui-ci, dépité par le manque de discipline de travail et la tendance à la procrastination de Marx qui allaient se confirmer par la suite, mit bientôt fin à cette collaboration: « il n'achève rien, interrompt à tout moment ce qu'il était en train de faire pour plonger dans une mer infinie de livres », se plaignit à un confident Arnold Ruge. Très vite, Marx se mêle au milieu des ouvriers qualifiés, aux activistes et communistes de Paris. Il écrit ainsi à Feuerbach en août 1844: « Il faudrait que vous ayez assisté à une des réunions d'ouvriers français pour croire à la fraîcheur juvénile, à la noblesse qui se manifestent chez ces ouvriers éreintés... l'Histoire secrète parmi les « barbares » de notre société civilisée l'élément pratique de l'émancipation de l'homme ».

A Paris, Marx étudie Saint-Simon, Fourier, Proudhon, qui ont déjà une influence dans le développement des idées socialistes et aideront Marx à fixer, en continuité ou en rupture, ses propres idées sur le sens de l'histoire et l'avenir politique possible et souhaitable. Saint-Simon appelle de ses vœux une planification de l'économique et du social plaçant la dignité du travail, l'intérêt collectif et le progrès des sciences et des techniques au centre des préoccupations d'une classe dirigeante qui devrait selon lui être constituée d'ingénieurs et d'industriels désintéressés. Sa vision de l'histoire inspirera beaucoup Marx car, comme le rappelle Isaiah Berlin, « Saint-Simon fut le premier écrivain à affirmer que le développement des relations économiques est le facteur déterminant dans l'histoire; cette affirmation qui, par son audace à l'époque, à elle seule justifie sa célébrité, s'accompagne d'une analyse du processus historique vu comme un conflit ininterrompu entre des « classes » économiques, entre ceux qui, à n'importe quelle époque donnée, sont en possession des principales ressources économiques et ceux qui en sont privés et dépendent des possédants pour leur subsistance ». De Saint-Simon, Marx héritera l'interprétation de l'évolution humaine comme une évolution conduite par les transformations techniques et économiques et marquée par la lutte des classes, mais aussi l'optimisme historique dans le refus du volontarisme politique idéaliste, le scientisme, la valorisation dans certaines limites de l'État organisateur, facteur de rationalisation du social. Toutefois, Marx ne donnait aucun crédit à la naïveté de son socialisme paradoxal et paternaliste qui plaçait tous les espoirs d'organisation harmonieuse du social sur la mise au pouvoir d'élites éclairées par la science et issues de la profession industrielle, les capitalistes devenant alors potentiellement les sauveurs de l'humanité.

La solution « utopique » et anti-centralisatrice de l'invention de micro-communautés idéales post-capitalistes permettant d'exprimer la plénitude des potentialités humaines préconisée par le rival de Saint-Simon, Charles Fourrier, ne convainc pas plus Marx. Marx n'approuve pas non plus chez Proudhon  le refus de la révolution violente et brutale par la prise de pouvoir du prolétariat et de l'aspect nécessaire de l'antagonisme de classe: ses solutions de passage progressif à une société de mutualisme et de coopératives décentralisées ne lui semblent pas crédibles et il y voit parfois la nostalgie petite-bourgeoise et réactionnaire d'une société révolue de la corporation et de l'artisanat. En ce sens, Marx se sent sans doute plus proche à cette époque des activistes communistes Barbès et Blanqui, disciples de Babeuf, qui préconisent dans leur journal, L'homme libre, la révolution par la violence et l'abolition de la propriété privée: « Marx, analyse Isaiah Berlin, fut surtout impressionné par les capacités d'organisateur d'Auguste Blanqui et par la violence et l'audace de ses convictions; mais il le croyait aussi dénué d'idées que ses notions, sur les mesures à prendre après l'éventuel succès du coup d'État, étaient vagues. Il constata la même attitude irresponsable chez les autres partisans de la violence, dont il connaissait bien les plus remarquables: le tailleur itinérant allemand Weitling et l'exilé russe Bakounine ».

L'aristocrate et hégélien « critique » Bakounine avait quitté la Russie à peu près au même moment que Marx avait quitté l'Allemagne. A Paris pendant deux ans, puis plus tard à Bruxelles, Marx côtoya cet homme « d'un caractère généreux, extravagant, et violemment impulsif, d'une imagination riche; passionné de violence, d'immensité, de sublime, qui nourrissait une haine pour toute discipline et tout institutionnalisme..., et était dominé par un désir sauvage et débordant d'écraser l'étroite société de son temps » (Isaiah Berlin, p. 156). Bakounine, que Marx, pourtant si porté au mépris condescendant, traitait en égal car il était un orateur génial et un pourfendeur de l'injustice incroyablement entraînant et passionné, ne pouvait toutefois accepter son refus de tout socialisme d'État centralisé, sa passion pour le mouvement subversif de l'individu valant en lui-même, pour lui-même. La rivalité et l'incompatibilité de caractère entre Bakounine le flamboyant, l'ami de Proudhon, et Marx l'ombrageux, se transforma bientôt en haine, haine qui, chez Bakounine, n'empêchait pas une certaine justice du jugement même si elle se colora d'une pointe de clichés antisémites qui commençaient à se répandre à l'époque. Ainsi, dans un de ses tracts, il fit le portrait moral de Marx en ces termes:

« M.Marx est d'origine juive. Il réunit en lui toutes les qualités et les défauts de cette race douée. Nerveux, selon certains, au point d'être lâche, il est immensément malicieux, vain, et querelleur; aussi intolérant et tyrannique que Jéhovah, le Dieu de ses ancêtres, et comme lui follement vindicatif. Il ne recule devant aucun mensonge, aucune calomnie pour attaquer ceux qui provoquent sa jalousie ou sa haine, et n'hésite devant aucune intrigue sordide, s'il pense qu'elle peut servir à raffermir sa position ou augmenter son influence et sa puissance. A part ses vices, il a aussi de nombreuses vertus. Il est très intelligent et érudit. En 1840, il fut l'âme d'un cercle très remarquable d'hégéliens radicaux allemands, qui dépassaient de loin en cynisme les nihilistes russes les plus extrémistes. Peu d'hommes ont autant lu que M. Marx, ni aussi intelligemment... Comme M. Louis Blanc, il est un adorateur fanatique de l'État, au triple titre de juif, d'allemand et d'hégélien. Mais tandis que le premier emploie la rhétorique déclamatoire à la place du raisonnement, le second, comme il sied à un Allemand pondéré et savant, embellit ce principe de tous les trucs et fantaisie de la dialectique hégélienne ». (cité par Isaiah Berlin, p. 159).  

A partir de 1844, date à laquelle il devient réellement ami avec Marx, Engels est en admiration devant le génie de Marx, qui n'avait pas pourtant encore débouché sur aucune œuvre ambitieuse, et il le charge plus ou moins de s'adonner tout entier à la fondation théorique de leur point de vue communiste commun à travers la construction d'une philosophie de l'histoire et d'une théorie économique matérialistes plaçant le travail productif et les relations sociales qu'il met en œuvre à l'origine de toutes choses. De son côté, Marx, comme beaucoup d'hommes intellectuellement créatifs, est habité par un sentiment d'insécurité et de vulnérabilité face au doute, à l'indifférence ou à l'hostilité des autres. La confiance et les encouragements d'Engels le rassurent, le poussent à continuer de travail et Engels a également un esprit pragmatique qui manque parfois à Marx et lui rend un certain sens des perspectives et des réalités factuelles.

En 1845, Marx et Engels se trouvent à Bruxelles avec leurs compagnes respectives, dans des appartements voisins. Autour d'eux gravite une constellation d'émigrés socialistes allemands avec lesquels ils ont des controverses témoignant déjà d'une extraordinaire intransigeance idéologique. Ils écrivent ensemble des essais philosophiques passant inaperçus (La Sainte Famille) ou non publiés de leur vivant (comme l'Idéologie allemande) où ils règlent des comptes avec l'idéalisme philosophique d'inspiration hégélienne.

Dans ce dernier essai, ils formulent pour la première fois la thèse centrale du « matérialisme historique »: les valeurs morales, juridiques, et culturelles d'une époque résultent de ses rapports de classe spécifiques et en dernier ressort, de l'évolution des forces productives et des techniques, cette dernière évolution étant en quelque sorte le primum movens de toute l'histoire culturelle et politique des sociétés humaines. Le progrès historique n'est pas lié à une émergence héroïque de la conscience grâce à l'apparition de grands esprits inventant de nouvelles valeurs. Les transformations des valeurs et des mentalités ne sont que des expressions et des effets de l'évolution des rapports de production: « La production des idées, des représentations et de la conscience est d'abord directement et intimement mêlée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes (…) Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience ». Le domaine du politique, de l'État, est décrit également comme n'ayant aucune forme d'autonomie par rapport aux contradictions d'intérêt de la société civile et aux dominations d'une classe sur d'autres: l'Etat n'est rien d'autre que « la forme par laquelle les individus d'une classe dominante font valoir leurs intérêts communs ». De Hegel, Marx rejette absolument cette conception mystique et théologique de l'histoire qui en fait la réalisation de l'esprit divin à travers les différentes mutations de la conscience humaine. En revanche, il garde l'idée que le réel est fondamentalement rationnel, qu'il est le lieu qui est à penser (et non son envers idéal, pure vue de l'esprit), qu'il est caractérisé par un mouvement dialectique de création et de destruction – ou encore de passage à la limite d'un phénomène dominant une époque jusqu'à produire un basculement vers son contraire (telle que la domination mondiale du capital produisant les conditions de son dépassement) - et qu'il est habité par une temporalité historique téléologique s'orientant de manière inéluctable vers un aboutissement idéal qui justifie toutes les tragédies des étapes antérieures de l'histoire.

C'est également en 1845 que Marx découvre l'Angleterre avec Engels qui le convie à Manchester où il reprend contact avec la belle irlandaise Mary Burns tandis que Marx s'enferme lui dans la bibliothèque publique pour y étudier les classiques de l'économie politique: Stuart Mill, Adam Smith, Ricardo, Malthus... A leur retour à Bruxelles, les deux compères ne se font pas que des amis à pontifier avec arrogance dans le petit cercle des émigrés socialistes.

A cette date, Mikhaïl Bakounine vitupère dans une lettre à son ami Georg Herwegh contre « ces esthètes allemands de Bornstedt, Marx et Engels – surtout Marx- qui complotent ici leurs vieilles blagues de potaches. Vanité, malveillance, prises de bec, intolérance théorique et lâcheté matérielle, ils passent leur temps à échafauder des théories sur la vie, l'activité et la simplicité, et en pratique la vie, l'action et la simplicité leur font complètement défaut (…). Le seul mot de « bourgeois » est devenu une épithète méprisante qu'ils ressassent ad nauseam, bien qu'eux mêmes soient d'incorrigibles bourgeois jusqu'au bout des ongles ».

A la fin 1845 et en 1846, Marx continuent à tenter de s'affirmer dans la galaxie de la gauche intellectuelle radicale en s'opposant à d'autres penseurs prestigieux, tels que l'anarchiste individualiste Stirner, le socialiste anarchiste Proudhon, ou le philosophe de l'athéisme Feuerbach, qu'ils attaquent de manière assez condescendante dans des pamphlets philosophiques sans beaucoup de lecteurs.

A l'été 1846, Engels gagne Paris pour tenter d'infiltrer le milieu des ouvriers qualifiés socialistes parisiens, notamment les 60000 émigrés allemands que comptaient les faubourgs de Paris à cette époque. Engels ne se conduit toutefois pas à Paris comme un vaillant petit soldat du socialisme puritain: il s'alcoolise dans les cafés, se rend au théâtre pour y voir des comédies burlesques, fréquente avec avidité les grisettes et les prostituées (selon son ami Stephan Born) alors que l'année suivante, il condamnera le sexe tarifé qui était à cette époque une pratique courante dans son milieu comme « l'exploitation la plus concrète- car elle s'en prend directement à l'intégrité physique- du prolétariat par la bourgeoisie » (Engels cité par Tristam Hunt, p. 193). A son retour en Allemagne, Engels séduit la femme de son ami et ancien maître à penser Moses Hess, surnommé le « rabbin communiste ».

 

Un prodigieux Manifeste du parti communiste  qui sort en même temps que les révolutions européennes de 1848.   

Ces aventures galantes n'empêchent pas Engels de continuer à faire de la politique avec Marx. Ils sont tous deux du congrès international de Londres où est créée en juin 1847 la Ligue des communistes, dont Engels rédige un projet de profession de foi impliquant l'adhésion du candidat à la Ligue à un certain nombre de propositions théoriques et, une fois rentré de Londres, il voyage en France, en Belgique et en Allemagne pour défendre son texte auprès des sections locales: on trouve déjà dans son projet de profession de foi l'idée que les ouvriers doivent se détourner du nationalisme, que la révolution devra être internationale et s'appuyer sur une évolution économique préalable dans les rapports de production, qu'elle ne pourra se faire à partir des seules expériences locales basées sur le volontariat et la prise de conscience promus par les « socialistes utopiques » tels que Owen, Fourier, ou Saint Simon, qu'elle devra abolir la propriété privée.

Ce texte d'Engels appelé « Les principes du communisme », qui se présente sous la forme de questions et de réponses portant sur la signification d'un engagement communiste, est le point de départ du Manifeste du parti communiste que Marx et Engels rédigèrent à Londres puis à Bruxelles en 1847 et qui sortira des presses londoniennes de l'Association allemande pour la formation des ouvriers en février 1848, se heurtant ensuite à une « conspiration du silence ».

Lisons le biographe de Marx, Isaiah Berlin, nous décrire de manière synthétique la puissance et le contenu de ce Manifeste du parti communiste, la plus grande oeuvre issue de la collaboration intellectuelle de Marx et d'Engels:

« Ce document est d'une force dramatique prodigieuse: il constitue un monument de généralisations historiques audacieuses et frappantes, qui s'élève jusqu'à la dénonciation de l'ordre existant au nom des puissances vengeresses de l'avenir. La prose, très souvent, a la qualité lyrique d'un grand hymne révolutionnaire, dont l'effet, puissant même aujourd'hui, l'était probablement plus encore à l'époque. Cela commence par une phrase menaçante, qui révèle le ton et le dessein du Manifeste: « Un spectre se promène aujourd'hui sur l'Europe- le spectre du communisme. Toutes les forces de l'Europe se sont unies pour l'exorciser: le Pape et le Tzar, Metternich et Guizot, les radicaux français et les policiers...C'est une force réelle, reconnue par toutes les puissances européennes... » Suit une série de thèses interdépendantes brillamment développées et élaborées. La première de ces thèses est contenu dans la première phrase du premier paragraphe: « L'histoire de toute la société qui nous précède est celle de la lutte des classes ». A toutes les époques, de mémoire d'homme, l'humanité a été divisée entre exploiteur et exploité, maître et esclave, patricien et plébéien et de nos jours, prolétarien et capitaliste. De gigantesques progrès dans la découverte et l'invention ont transformé le système économique de la société moderne... Chaque stade de cette expansion est accompagné de formes politiques et culturelles qui lui sont propres. La structure de l'État moderne reflète la domination de la bourgeoisie: l'État est, en réalité, un comité destiné à gérer les affaires de la classe bourgeoise dans son ensemble. La bourgeoisie a joué, dans son temps, un rôle éminemment révolutionnaire: elle a renversé la féodalité, supprimant ainsi les anciens rapports, pittoresques et patriarcaux, qui liaient l'homme à « ses maîtres naturels ». N'est resté que le seul rapport réel entre eux: le lien de l'argent, l'intérêt dans sa nudité. Ainsi, la bourgeoisie a transformé la dignité humaine en une marchandise négociable, achetable et vendable... L'ordre bourgeois a créé le prolétariat qui est à la fois son héritier et son fossoyeur. Il a réussi à saper le pouvoir de toutes les formes d'organisation rivales- l'aristocratie, les petits artisans- mais il ne peut détruire le prolétariat puisque celui-ci est nécessaire à sa propre existence, faisant partie intégrante de son système. Le prolétariat c'est la grande armée des dépossédés, que la bourgeoisie pousse inévitablement à s'organiser, à se discipliner, par le fait même qu'elle les exploite. Plus le capitalisme devient international – et il le devient à mesure qu'il se développe- plus il élargit, plus il internationalise automatiquement l'organisation des ouvriers dont l'unité, la solidarité se renverseront tôt ou tard. Ce mouvement dialectique est inexorable, aucune puissance ne pouvant l'enrayer ni le contrôler. Aussi est-il futile de vouloir ressusciter la vieille idylle médiévale, d'élaborer des schémas utopiques ayant pour base la nostalgie du passé, comme c'est le cas des idéologues qui se font les défenseurs des paysans, artisans et petits commerçants. Le passé est révolu, les classes qui lui appartenaient ont été vaincues une fois pour toutes par la marche en avant de l'histoire... Le Manifeste se termine par ces mots célèbres: « Les travailleurs n'ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »

Le gouvernement belge, qui avait jusque là fait preuve d'une tolérance considérable pour les exilés politiques, ne tarde pas, en apprenant la nouvelle importance de Marx, à l'expulser avec sa famille de Bruxelles. Le nouveau ministre radical Flocon invite alors Marx à Paris dans une lettre flatteuse.

Février 1848, c'est en effet le déclenchement d'une révolution démocratique à Paris, qui entraîne l'abdication immédiate de Louis-Philippe. Au printemps 48, en Autriche, en Sicile, en Bavière et dans une grande partie des États indépendants d'Allemagne, partout l'affirmation du sentiment national s'associe aux revendications démocratiques et sociales pour déstabiliser les pouvoirs monarchiques autoritaires à travers des manifestations et des batailles de rue.

La révolution vécue et organisée à partir de l'Allemagne.

De Paris, Marx apprend que Naples, Milan, Rome, Venise, Berlin, Vienne et Budapest prennent tour à tour les armes contre les forces de la réaction. « Chez les Allemands de Paris, raconte Isaiah Berlin, l'excitation devient fièvre. Pour soutenir les insurgés républicains une légion allemande fut formée. Le poète Georg Herwegh et un Prussien nommé Willich, ancien soldat et communiste, devaient la commander. Elle devait partir sans délai. Non mécontent, peut-être, de voir tant d'agitateurs étrangers quitter son sol, le gouvernement français les encouragea dans cette voie. Engels, qu'un tel projet séduisit beaucoup, se serait certainement enrôlé si Marx qui, lui, se montrait fort méfiant et hostile, ne l'en avait dissuadé. Marx ne voyait aucun signe de révolte généralisée dans les masses allemandes...Le débarquement soudain d'une légion d'émigrés inexpérimentés sur le sol allemand (lui) semblait un inutile gaspillage d'énergie révolutionnaire » (Karl Marx, Isaiah Berlin. p.222-223). Alors que la légion allemande va au devant de son écrasement par l'armée royale prussienne, Marx envoie ses agents de la Ligue Communiste faire de l'agitation dans les zones industrielles d'Allemagne et gagne Cologne pour participer à l'aventure d' une nouvelle Rheinische Zeintung fondée après l'interdiction du journal du même nom cinq ans auparavant par un groupe d'industriels libéraux et progressistes et de sympathisants communistes.

Marx et Engels tentent alors de ravir à Andreas Gottschalk, médecin socialiste, l'influence sur les groupes socialistes rhénans à Cologne, si déterminante en ces temps insurrectionnels. A cette époque, ils s'opposent aux projets de révolution sociale immédiate en mettant en avant le fait que l'ordre du jour est plutôt à l'alliance de classe pour l'instauration d'une vraie démocratie parlementaire, la révolution sociale réclamant pour être réussie des pré-requis économiques bien particuliers qui ne se trouvent pas encore réunis en Rhénanie.

Lors des journées de juin, c'est de Cologne que Marx et Engels s'indignent de la répression sanglante par Cavaignac et la nouvelle Assemblée Constituante à majorité conservatrice élue en avril 1848 de la révolte des faubourgs parisiens et des forces socialistes et républicaines avancées contre la fermeture des Ateliers Nationaux et le choix laissé aux « ouvriers chômeurs » de s'enrôler dans l'armée ou de regagner la province. La position de Marx et Engels à Cologne, dans une période de persécution des forces politique de gauche, est elle-même de plus en plus précaire, et ils vont être forcés de fuir, Engels d'abord le Paris nettoyé par Cavaignac. « Paris était mort, ce n'était plus Paris. Sur les boulevards, il n'y avait plus que des bourgeois et des espions de la police; les bals, les théâtres étaient désertés (…) c'était de nouveau le Paris de 1847, mais sans l'esprit, sans la vie, sans le feu et le ferment que les travailleurs apportaient alors partout » (Engels cité par Tristam Hunt, p.223)

Toutefois, Engels ne passe pas son temps en France à broyer du noir: il gagne la vallée de la Loire et multiplie les aventures galantes et les expériences culinaires et œnologiques. Quand la Rhénanie se révolte contre la Prusse début 1849, Engels est à Barnem avec ses compatriotes pour faire sa première expérience des barricades, puis il s'engage dans l'armée révolutionnaire de 13.000 hommes de l'officier prussien rebelle August von Willich, dont il devient vite l'aide de camp. Son armée est défaite par des troupes prussiennes monarchistes quatre fois plus nombreuses à Rastatt et Engels, une nouvelle fois, est contraint à nouveau de s'exiler, pour quelques mois en Suisse, avant de rejoindre l'Angleterre avec Marx, qui, résidant à Paris, était menacé par les autorités bonapartistes de bannissement « dans le Morbihan, les marais pontins (zones marécageuses du Latium, la région de Rome) de la Bretagne ». Les deux amis vivront désormais en Grande Bretagne les quatre décennies suivantes, jusqu'à leur mort.

L'exil anglais 

Interdit de séjour en Allemagne et cessant d'être entretenu par des parents qui se sentaient déshonorés par leur canaille de révolutionnaire de fils, Engels est contraint de mettre pendant 20 ans, de 1850 à 1870, en suspens ses activités de théoricien et de leader politique socialiste pour devenir, selon la formule de Jenny Marx, un « vrai seigneur du coton », un grand industriel bourgeois de Manchester, dirigeant associé de la firme « Ermen et Engels ». Il troque ainsi en surface l'habit de l'activiste aventurier contre celui du bourgeois victorien, appartenant à un club huppé, pratiquant la chasse à courre avec le gratin de l'aristocratie du nord de l'Angleterre, tout en continuant à vivre avec une authentique prolétaire, Mary Burns, et à aider financièrement les réfugiés socialistes désargentés et à entretenir l'ensemble de la famille Marx basée à Londres, avec leurs trois filles en bas âge, le dernier petit garçon, Guido, étant mort nourrisson.

« « Nous sommes tous deux associés d'une même entreprise, (où je suis celui qui) consacre son temps à la théorie et au parti », expliqua Marx pour réconforter Engels, qui avait quant à lui pour tâche d'assurer l'intendance grâce à ses revenus dans le monde des affaires » (Hunt. p.244). Marx était très mauvais gestionnaire et n'avait quasiment pas de source de revenu propre: Jenny von Westphalen était très souvent harcelée par les créanciers londoniens, boulangers, bouchers, laitiers de Soho, ainsi que par les huissiers et c'était toujours à ce que cher Friedrich, surnommé en cachette Monsieur Quittance, que l'on faisait appel en dernier ressort.

« Les deux hommes ne scellèrent jamais un accord explicite stipulant que l'activité ingrate d'Engels dans le commerce du coton financerait les travaux intellectuels de Marx, et s'en tinrent à une reconnaissance tacite que leur tandem fonctionnait ainsi... Le « cher monsieur Engels », comme Jenny l'appelait dans ses lettres, reversait une grosse moitié de ses revenus annuels à la famille Marx... pendant les vingt ans où il travailla. Mais ce n'était jamais assez. « Je t'assure que j'aurais mieux aimé me faire couper la main que de t'écrire cette lettre. Il est vraiment accablant de passer la moitié de sa vie à dépendre d'autrui » : voilà le genre de formule qu'on lit au début des lettres de Marx, qui poursuivait généralement en implorant un prêt d'urgence. Un autre courrier: « Vu les gros efforts que tu fais pour moi -en allant même au-delà de tes forces -, je répugne à t'ennuyer continuellement avec mes mauvaises nouvelles. Grâce au dernier envoi d'argent que tu m'as fait et en empruntant encore une livre, j'ai payé la facture de l'école, pour ne pas l'avoir double en janvier. Le boucher et l'épicier m'ont forcé à leur signer des traites respectivement de dix à douze livres pour le 9 janvier »... Ainsi que l'ont noté de nombreux biographes, Marx n'était pourtant pas sur la paille...Les sommes versées par Engels, jointes à ses revenus de journaliste, aux droits d'auteur de ses livres et à un reste d'héritage, lui assuraient environ deux cent livres par an: après les années de vaches maigres à Soho, sa situation financière était bien plus saine que celle de nombreuses familles de la classe moyenne. Mais Marx avait un rapport étrange à l'argent (« Je ne crois pas qu'on ait jamais écrit sur l' « Argent » en en manquant à ce point »); incorrigible, il passait de la bombance à la famine en un cycle de prodigalité et d'économies. A chaque embellie, la famille emménageait dans une nouvelle maison plus spacieuse – de Soho à Kentish Town puis Chalk Farm – avec à la clé, pour Engels, une avalanche de dépenses supplémentaires à régler. Après avoir élu domicile dans la rue coquette de Modena Villas, Marx écrivit à Engels: « Certes, j'ai un logement au-dessus de mes moyens... Mais c'est la seule solution pour que les enfants (…) puissent avoir des fréquentations et nouer des relations de nature à leur assurer un avenir (…); même si l'on se place du point de vue de la rentabilité, une installation purement prolétarienne ne serait pas de mise dans notre cas ». C'était tout le problème: Karl et Jenny Marx se souciaient davantage de présenter une façade honorable, de bien marier leurs filles et de tenir leur rang dans la société – bref, d'être bourgeois – qu'Engels, qui vivait en bohème. Jenny Marx expliqua: « Dans l'intérêt des enfants, nous avions déjà adopté une vie respectable et bien rangée. Tout s'est mis en place pour créer une existence bourgeoise, qui nous a pris au piège » (Engels, le gentleman révolutionnaire p.260-262).

Les prévenances et les services qu'Engels dispensait à Marx ne s'arrêtaient pas à des questions purement matérielles.

Marx et Engels étaient réellement des complices inséparables: ils s'écrivaient presque quotidiennement et quand Marx recevait des lettres de son ami, il pouvait lui faire des objections ou des réponses à voix haute en son absence, ainsi que l'ont raconté plus tard ses filles, comme si Friedrich était là à ses côtés. Leur amitié était si profonde qu'Engels accepta en 1851 de reconnaître l' « enfant honteux » dont Marx fit cadeau à Hélène « Lenchen » Demuth, dite « Nim », la gouvernante âgée de 28 ans de la maison, au service de la famille Von Westphalen depuis des années, que Marx séduisit lors de missions de collecte de fonds auprès de sa famille allemande de Jenny. Engels accepta de se faire passer pour le père car la réputation de sa maîtresse prolétarienne Mary Burns comptait probablement moins à leurs yeux que celle de la patricienne Jenny von Westphalen, et Marx aurait été l'objet de sarcasmes dans la communauté acariâtre et belliqueuse des réfugiés politiques de Londres qui raffolait déshonorer en éventant les scandales sexuels. Portant le même prénom que lui, le petit Freddy ne fut pas sans entacher la réputation d'Engels, et cette mauvaise réputation se doubla de celle d'être un père indigne car Engels, si généreux et aimants avec les filles de Marx et de Jenny, n'eût en revanche jamais de gestes d'affection pour ce fils adoptif qui était le « bâtard » de son ami. Freddy ne reçut pas d'éducation digne de ce nom et devint ouvrier mécanicien. Ce n'est qu'à la fin de sa vie et après la mort de Karl que Engels révéla à Tessy Marx la véritable identité de son demi-frère ignoré.

Affaires d'argent, affaires de coeur, la dépendance de Marx vis à vis d'Engels ne s'arrêtait pas là, puisque Karl passait son temps à sous-traiter l'écriture des articles qui le faisaient officiellement vivre de son travail au diligent Friedrich. Engels avait trouvé à Marx une collaboration avec la Nouvelle Encyclopédie américaine pour écrire quelques articles et un travail de commentateur politique des affaires européennes pour le journal américain de très bonne qualité New York Daily Tribune, fort de ses 200.000 lecteurs, mais comme Marx écrivait mal l'anglais, Engels, après ses journées de travail, lui traduisait ses articles de l'allemand à l'anglais ou corrigeait les lourdeurs de style et les excroissances littéraires des articles de Marx. Souvent, il faisait davantage encore et écrivait lui-même les articles signés par Marx, car son ami manifestait beaucoup de dédain et de désinvolture par rapport à la menue monnaie de l'activité journalistique, tout entier absorbé par la recherche de la pierre philosophale des lois de l'histoire et de l'économie: « Les saletés journalistiques continuelles me barbent. Cela prend un temps fou, disperse mes efforts et finalement ça ne rime à rien », écrivit un jour Marx à son ami.

Les années d'attente: de la révolution et de la parution du Kapital.

A partir du début des années 1850, Marx travaille déjà à rassembler sa documentation et à confronter ses intuitions au réel en vue de l'écriture du Capital mais le « maure » a tendance à se laisser aller à perdre des mois dans des recherches annexes et Engels, qui a une confiance absolue dans la vocation intellectuelle de son camarade mais sait qu'il a besoin d'être régulièrement remis en selle, est souvent contraint de le presser. Ainsi, en 1860, il écrit à Marx dans leur style d'arrogance caractéristique: « L'essentiel, c'est que le truc soit rédigé et paraisse; ces ânes ne remarquent sûrement pas les faiblesses qui te sautent aux yeux; et s'il survient une période agitée, quel bénéfice tireras-tu d'une interruption de ton travail avant d'avoir fini Le Capital? ».

Marx et Engels sont toujours dans une attente réelle de l'avènement d'une situation sociale réellement révolutionnaire et, d'une certaine manière, ils se désespèrent au début des années 1860 en observant la bonne santé de l'économie anglaise, liée au libre-échangisme et au nouvel essor de l'industrie textile, et l'embourgeoisement relatif des travailleurs britanniques et leur combativité déclinante. Pour eux, le renversement du capitalisme doit d'avoir venir d'un processus endogène d'auto-destruction passant par des crises continuelles et causé par la concentration du capital, l'absorption dans le circuit marchand de toutes les marges non soumises aux systèmes capitalistes (activités, populations) et l'intensification de l'exploitation réalisée pour maximiser les taux de profit sur un prolétariat d'importance numérique toujours plus grande. En attendant, toute tentative d'insurrection ou de putsch des socialistes est vouée à l'échec en l'absence de conditions socio-économiques favorables. Or, ces conditions, Marx et Engels ne les voient pas venir réellement, même si de temps en temps ils ont de faux espoirs...

Ainsi, en 1856, « la surproduction sur le marché du textile, combinée à la hausse imprévue du prix des matières premières, avait eu pour effet de ruiner la confiance dans l'industrie du coton, ce qui entraîna une ruée vers les guichets de banque et des faillites commerciales en rafales. Des États-Unis à l'Inde en passant par la Grande-Bretagne et l'Allemagne, l'économie mondiale chancelait, ébranlée par la dégringolade des cours du sucre, du café, du coton et de la soie. En octobre 1857, Engels jubilait: « Le krach américain est magnifique et il n'en est qu'au commencement (…) L'Angleterre semble aussi devoir subir le contrecoup... Tant mieux. Ça y est, le commerce est de nouveau foutu pour trois ou quatre ans, nous avons maintenant de la chance »... En dépit des pertes considérables de l'entreprise Ermen et Engels, le vétéran de la campagne de Bade (Engels) se souciait peu des difficultés commerciales, car il sentait un parfum d'insurrection dans l'air. « Cette pression chronique est nécessaire un temps pour chauffer les populations... Maintenant, notre heure arrive ». Or, au bout de deux mois de krach, le prolétariat tardait toujours à prendre conscience de sa vocation. « Pour le moment, encore peu de signes révolutionnaires: la longue période de prospérité a eu un effet terriblement démobilisateur », nota Engels d'une plume morose en décembre 1857 » (Hunt, p.265).   

L'absence de symptôme révolutionnaire véritable en Angleterre n'est pas forcément néanmoins ce qui déprime le plus  Marx, qui vit très replié sur lui-même et sur le cercle étroit de sa famille et de ces quelques intimes qu'il supporte et qui le supportent tels que Liebknecht, Wolff, Freiligrath et Engels. Alors que des patriotes romantiques comme Kossuth ou Garibaldi sont connus de tous dans les rues de Londres, Marx s'y promène incognito et si son prestige intellectuel est grand parmi les radicaux exilés, l'homme fait peur et son intransigeance comme son orgueil démesuré tendent à l'isoler grandement. « Sa dureté congénitale, écrit son biographe Isaiah Berlin, sa jalousie, son désir d'écraser tous ses rivaux augmentaient avec les années, ainsi que son antipathie pour la société dans laquelle il vivait. Ses contacts personnels avec les membres individuels de cette société devinrent plus difficiles. Porté à la querelle, il n'aimait pas les réconciliations ».

 

 

photo Marx 1Au milieu des années 1860, pendant que Marx, harcelé par les furoncles qui envahissent son entrejambe, souffre de démangeaisons terribles qui lui laissent fort peu de sérénité pour écrire Le Capital, Engels écrit des articles sur la stratégie militaire et les situations de conflits internationales dans la Pall Mall Gazette, y commençant à développer une pensée anti-colonialiste, défendant les droits à l'auto-détermination des polonais contre les Allemands, des Chinois et des Indiens contre les Britanniques, dénonçant les crimes des Français et des Belges en Algérie et au Congo. « Un peuple qui en oppresse d'autres, pouvait ainsi écrire Engels, ne peut s'émanciper lui-même. Le pouvoir dont il se sert pour opprimer les autres se retourne en définitive toujours contre lui ».

A l''hiver 1863, Engels est endeuillé par la mort de Mary Burns, sa compagne depuis 20 ans malgré son tempérament volage, victime d'une crise cardiaque ou d'une apoplexie. A la réception de la lettre affligée de son ami lui apprenant la mort de sa femme, « l'attitude de Marx à ce moment-là, raconte Tristam Hunt, fut proprement confondante. Il débuta sa lettre de condoléances par des mots convenus: « La nouvelle de la mort de Mary m'a surpris autant que consterné. Elle avait très bon cœur, beaucoup d'esprit et tenait beaucoup à toi ». Puis, après ces contorsions d'usage, il se lança dans une tirade d'un égoïsme inouï sur son propre malheur- la lourdeur des frais de scolarité, les relances de loyer - d'une plume mi-blageuse, mi-morose, totalement à côté de la plaque. « C'est effroyablement égoïste de ma part de te raconter toutes ces horreurs en un moment pareil. Mais c'est un remède homéopathique. Un clou chasse l'autre », poursuivit-il avant de terminer sa lettre par un « Salut! » enjoué. Si Marx faisait peu de cas de la mort de Mary, c'est sans doute parce que la famille Marx ne l'avait jamais acceptée comme une égale au plan social, ni une compagne digne du Général (autre surnom d'Engels). Cette indifférence dédaigneuse sidéra Engels, et l'épisode constitua le coup le plus dur porté à leur amitié. « Pour une fois, je ne t'ai pas répondu sur le champ, ce qui ne sera pas pour te surprendre: mon propre malheur et ta réaction glaciale m'en ont ôté toute envie », lâcha Engels après un silence de cinq jours. Même les « philistins de sa connaissance » - à qui il s'était employé pendant des années à dissimuler Mary – lui témoignèrent davantage de compassion et d'affection que son ami le plus cher. «  Tu as estimé, toi, le moment adéquat pour faire valoir la supériorité de ton flegme. Soit! ». Quelques jours après cependant, Engels accepta les excuses de Marx cherchant à se faire pardonner sa maladresse et son manque d'empathie et 18 mois après la mort de Mary Burns, sa jeune soeur Lizzy devint à son tour l'amante de Engels. Engels louait le « sang d'authentique prolétaire irlandaise » de cette femme bonne vivante qui aimait la bouteille, tout en expliquant non sans machisme cruel, en un hommage à son manque d'éducation, que « sa passion pour la classe dont elle était issue, passion qui était instinctive, avait pour moi une valeur sans commune mesure (…) avec tout ce dont pourraient être capables la rigidité morale et la pensée pléonastique des filles de la haute, « délicates » et « bien élevées » ».

Grâce à Lizzy, Engels, qui n'était pas par le passé dénué de préjugés racistes condescendants à l'égard des irlandais comme des slaves, se passionne désormais pour la cause nationaliste irlandaise et le sort de cette petite patrie pauvre exploitée à outrance par les anglais. On suppose même que lui et Lizzy abritèrent dans leur maison de Manchester des Féniens, indépendantistes irlandais qui commirent quelques attentats retentissants à cette époque contre des prisons et des policiers anglais. Seulement, cette montée des revendications nationalistes irlandaises, ajoutée à des rivalités et des dissensions communautaires déjà existantes, eurent pour effet de retourner une partie des ouvriers de Manchester et des grandes villes industrielles du Nord de l'Angleterre vers les tories, les conservateurs qui défendaient des intérêts de classe entièrement opposés aux leurs. Cette évolution du vote ouvrier, surdéterminé par le chauvinisme et la xénophobie, ne fut pas sans interpeller et désespérer Marx et Engels.

 

"Dans la douleur, un accouchement Capital "

Mais, « en 1868, après des années de tempête et d'orage, un port semblait en vue... Trois ans auparavant, Engels promettait à Marx: « Le jour où ton manuscrit partira à l'imprimerie, je me saoulerai à mort ». Certes, il fallut attendre encore quelques temps avant que Marx- à qui « cette merde d'économie », comme il disait, donnait tant de fil à retorde – n'ait achevé le le livre I du Capital. Mais, à sa parution, le soulagement était palpable. Le sacrifice, l'ennui et l'aride frustration des années à Manchester n'avaient pas été vains. Engels écrivait à Marx une lettre poignante: « Ce tournant que prennent les choses me fait énormément plaisir, premièrement en soi, deuxièmement pour toi personnellement et ta femme, et troisièmement parce qu'il est grand temps que tout cela s'améliore... Je n'aspire à rien d'autre qu'à me libérer de cette chiennerie de commerce qui, en gaspillant mon temps, me démoralise complètement. Tant que je suis dans ce business, je ne suis bon à rien » » (Hunt, p.315).

La contribution de Engels au livre I du Capital alla au-delà de l'aspect financier: Engels fournit à Marx les informations et la documentation sur les aspects les plus concrets du fonctionnement de l'entreprise et des affaires capitalistes et il « apporta un déluge de corrections, d'éclaircissements et de remaniements » sur les épreuves en allemand que lui envoyaient Marx. Trop de digressions, de scories littéraires, une documentation parfois défaillante, un style pamphlétaire fait de phrases rageuses et de sous-entendus acides nuisant parfois à la clarté de l'argumentation, autant de défauts que Engels signalait à son ami et tentait de corriger, lui envoyant des notes critiques parfois hallucinantes de drôlerie, comme celle-ci: « Le deuxième placard notamment porte l'empreinte assez marquée de tes furoncles »....

Surtout, après la parution du livre I du Capital, Engels utilisa « toute la panoplie moderne de manipulation médiatique et de marketing littéraire » pour envoyer des recensions flatteuses à la presse anglaise, américaine, et européenne, en mettant à chaque fois en avant les aspects du livre susceptibles d'intéresser, en fonction de leur sociologie spécifiques, les lecteurs des différents journaux.

A l'été 1869, Engels vendit ses parts dans l'entreprise à son associé, s'assurant ainsi une rente assez confortable pour la fin de ses jours, et retrouva avec une allégresse fantastique sa liberté pour s'installer à Londres et reprendre sa vie de leader politique révolutionnaire et d'intellectuel socialiste.

 

Engels prend des fonctions de direction dans la première Internationale.

 

photo Engels 2

 

« Aussitôt élu au conseil général de l'Association Internationale des travailleurs (plus connue sous le nom d'Internationale), Engels se mit au travail en coulisse pour imposer la doctrine du Capital et éliminer toute déviance idéologique. En tant que secrétaire correspondant de l'Internationale pour la Belgique, l'Italie, l'Espagne, le Portugal et le Danemark, Engels fut de facto chargé de coordonner la lutte prolétarienne en Europe... « Tous les jours, le courrier apportait chez lui des journaux et des lettres dans toutes les langues européennes, et il était stupéfiant de constater qu'avec sa charge de travail, il trouver encore le temps de les éplucher, de les classer, et d'en retenir l'essentiel », se souvint Paul Lafargue. Engels avait une connaissance phénoménale des langues – du russe au portugais, en passant par le roumain (sans compter un certain nombre de dialectes régionaux comme le provençal et le catalan) – et, dans le cadre de son travail de secrétaire de l'Internationale, il mettait un point d'honneur à répondre aux courriers dans la langue de ses interlocuteurs » (Hunt, p.324-325).

 

Créée en 1864 à Saint-Martin's Hall à Londres, l'Association internationale des travailleurs (dite Première Internationale) comptait à la fin des années 1860 autour de 800.000 membres réguliers. Cette initiative avait eu pour préhistoire la rencontre, en marge de la grande Exposition de l'industrie moderne à Londres, entre une délégation d'ouvriers français censés s'intéresser aux récents progrès de l'industrie britannique, et des syndicalistes britanniques. Un certain nombre de questions furent finalement soulevées, telles que la comparaison des horaires et des salaires français et anglais, la nécessité d'empêcher les employeurs d'importer de l'étranger des ouvriers « jaunes » destinés à briser les grèves. Une autre réunion fut alors projetée dans le dessein de former une association qui ne se bornerait plus à discuter et comparer les faits; son objectif serait, pour commencer, une coopération active, politique et économique, en vue peut-être de promouvoir une révolution démocratique universelle. « L'adresse inaugurale de l'Internationale, relate Isaiah Berlin, est, après le Manifeste communiste, le document le plus remarquable du mouvement socialiste. Il tient en un peu plus de douze pages in-octavo, et commence en déclarant « … que l'émancipation de la classe ouvrière elle-même...que la sujétion économique du travailleur aux monopolisateurs des moyens de production...est à l'origine de la servitude sous toutes ses formes: misère sociale, dégradation mentale et dépendance politique. Que l'émancipation économique de la classe ouvrière est donc la fin à laquelle tous les mouvements politiques doivent être subordonnés comme moyens. Que tous les efforts pour aboutir à cette fin ont échoué jusqu'à présent faute de solidarité entre les travailleurs divisés de mille façons, faute d'un lien fraternel unissant les classes ouvrières des différents pays... ». Au départ, cette association conserve une grande hétérogénéité idéologique, regroupant des proudhoniens, des syndicalistes révolutionnaires, des blanquistes, des « socialistes utopiques » de diverses obédiences et quelques sympathisants marxistes, sectes que rassemblaient néanmoins l'idée d'une importance centrale du combat de lutte de classes et de remise en cause de la propriété privée capitaliste.

 

A la fin des années 1860 et au début des années 1870, Marx et Engels y mènent une lutte d'influence pour affaiblir l'aura des idées de l'anarchiste russe Bakounine, puis du charismatique et flambeur Ferdinand Lassale, propagateur de la pensée socialiste en Allemagne qui pensait possible un passage progressif sans révolution brutale à une économie collectiviste émancipatrice sous la houlette d'un Etat modernisé et de la généralisation des coopératives ouvrières de type proudhonien.

Fondateur de la social démocratie allemande, cet avocat de formation accepte quasiment en bloc les idées de Marx (le déterminisme économique, la lutte des classes, l'exploitation inévitable dans la société capitaliste) et en fait la base de son parti socialiste: seulement, sur les questions pratiques, il a tendance à se mettre beaucoup en avant en tant que leader providentiel attendu par le monde ouvrier et il envisage une évolution progressive du socialisme à l'intérieur de l'État prussien que Marx considère lui comme un pur instrument d'oppression de la société, comme tout état bourgeois. Surtout, Marx goûte peu  l'intelligence légère, la vanité de Lassale, son goût de la dépense ostentatoire, son énergie d'homme d'action, son autorité sur les ouvriers allemands qu'il jalouse. Quand Lassale vint habiter quelques temps chez Marx à Londres, « il exaspéra son hôte orgueilleux et susceptible en devenant le témoin de sa misère et plus encore par son bavardage joyeux, son extravagance facile. Il dépensait en cigares et en boutonnières plus que toute la famille ne dépensait pour vivre pendant une semaine. Il y eut quelques difficultés à propos d'une somme que Marx lui avait empruntée... Marx n'oublia jamais cette humiliation et après la visite de Lassale leurs rapports dégénérèrent brusquement » (Isaiah Berlin, p.276).

 

Le rêve éveillé de la Commune de Paris déboucha sur un cauchemar.

Au fil des années, le prestige et l'influence de Marx et de Engels grandissent à tel point dans l'Internationale qu'après la Commune de Paris, sous l'effet également de la très large diffusion du pamphlet de Marx La Guerre civile en France (1871), beaucoup d'observateurs attribuèrent la responsabilité des évènements à l'influence occulte du marxisme et de l'Internationale, sa courroie de distribution. En réalité, même s'ils y avaient des membres de l'Internationale actifs avant et après la chute de Napoléon III, Marx et Engels ont été surtout enthousiasmés et surpris par l'extraordinaire destin révolutionnaire et authentiquement socialiste de la révolte nationale du peuple de Paris contre le consentement à la défaite devant Bismark du gouvernement provisoire de Défense Nationale constitué après la défaite de Sedan et la chute de l'empereur. Après la désobéissance, qui scelle le déclenchement du processus révolutionnaire de la Commune, d'une partie des troupes gouvernementales envoyées à Montmartre le 18 mars 1871 pour retirer ses canons à une garde nationale de plus en plus infiltrée par la propagande révolutionnaire, Marx s'exclame mi-avril dans une lettre à Ludwig Kugelmann: «  Quelle souplesse, quelle initiative historique, quelle capacité de sacrifice chez ces Parisiens! (…) Quoi qu'il en soit, l'actuel soulèvement de Paris, même s'il succombe sous l'assaut des loups, des porcs et des sales chiens de la vieille société- est l'exploit le plus glorieux de notre parti depuis l'insurrection parisienne de juin (1848) ».

« Le 19 avril, rappelle Tristam Hunt, la Commune promulgua sa Déclaration au peuple français, qui instaurait le droit pour les citoyens de s'impliquer en permanence dans les affaires de la collectivité, la responsabilité publique des officiers et des magistrats (dont les salaires furent plafonnés), le remplacement de l'armée et de la police par la garde nationale, la liberté de conscience et le transfert des ateliers et usines abandonnés par leurs propriétaires à « l'association coopérative des ouvriers qui y étaient employés » ». Ce projet remettant en cause la délégation de pouvoir dans l'économie et la sphère politique, valorisant l'auto-gestion et la liberté individuelle garantie concrètement par la solidarité du collectif, n'a guère pris de rides et pourrait aujourd'hui encore faire figure d'utopie mobilisatrice pour la gauche la plus audacieuse.

Marx et Engels l'approuvaient sur le coup, ainsi que le moyen: la suspension provisoire de la légalité républicaine par une avant-garde consciente de prolétaires décidés à installer à titre extrêmement provisoire, pour rendre possible la révolution sociale, une certaine forme de dictature du prolétariat. Cependant, l'échec de la contre-offensive des communards sur Versailles, les divergences tactiques et idéologiques de leurs dirigeants et leur hésitation à mettre la main sur les réserves d'or de la Banque de France allait donner des armes à la brutalité de répression de la bourgeoisie conservatrice et élitiste: la Semaine sanglante, qui commença le 21 mai 1871, se solda par le massacre systématique d'une dizaine de milliers de Communards.

 

Les paradoxes du socialiste capitaliste Engels.

Défenseur des ouvriers et artisans parisiens contre l'État de classe au service des patrons et des rentiers, Engels n'en tire pas moins ses revenus et donc aussi ceux qu'il verse à la famille Marx du placement financier du produit de la vente de son entreprise textile et de sa situation d'actionnaire non négligeable de plusieurs affaires britanniques, dont plusieurs tirent l'essentiel de leurs revenus de l'exploitation de la main d'œuvre et du pillage des ressources dans les colonies. Engels possédait à sa mort, selon Tristam Hunt, un « portefeuille juteux et bien garni »: 22600 livres de l'époque, soit quelque chose comme 2,75 millions d'euros aujourd'hui. « Par chance, poursuit malicieusement le biographe, investir à la Bourse n'était pas jugé contraire à l'orthodoxie du parti: « Tu as raison de qualifier le tollé contre la Bourse de petit-bourgeois. Elle ne fait qu'orchestrer la distribution de la plus-value déjà volée aux travailleurs » expliqua t-il à Bebel dans un langage digne d'une bulle pontificale. En fait, par sa tendance à centraliser et concentrer les capitaux, la Bourse était par essence au service de la révolution, car « même l'individu le plus stupide peut constater où l'économie actuelle les fait disparaître ». Il fallait regarder au-delà de l'évidente crapulerie boursière pour saisir qu'il n'y avait aucune honte à vivre de l'exploitation des autres: « On peut sans problème être tout à la fois un spéculateur boursier et un socialiste, et par conséquent détester et mépriser la classe des spéculateurs ». Le milliardaire américain Waren Buffet serait capable aujourd'hui de tels paradoxes ou pirouettes dialectiques qui témoignent bien que le socialisme de Engels se place, non sur le plan de l'éthique mais sur un plan utilitariste qui déduit ses préconisations du réel matériel existant - où l'action doit s'insérer dans des réseaux de causalité qui ont leur objectivité propre - et qui peut sanctifier potentiellement les moyens les plus impurs de parvenir à la révolution libératrice, programmée dans des lois inéluctables de l'économie que le marxisme permet de connaître.

 

Le testament de Marx.

Dans les années 1870, Marx ne parvient pas à achever lui-même les livre II et III du Capital. Ses ennuis de santé (furoncles, ennuis hépatiques), sa mauvaise humeur chronique et sa tendance à se laisser détourner de son but initial par des recherches périphériques qui le passionnaient (comme celle relative aux communautés primitives d'Asie, qui l'occupa pendant des années) expliquent son manque d'efficacité au travail. En 1881, Marx, qu'elle nommait affectueusement son « sanglier noir », son « maure » ou son « vilain fripon », a la douleur de perdre sa femme Jenny sans assister même à ses derniers moments, car il était depuis trois semaines en soin pour combattre une bronchite convulsive et une pleurésie. Marx chercha à se divertir de sa tristesse et de la politique en essayant en même temps de se soigner dans la ville d'eau de Carlsbad et sur l'île de Wight. « Il traîna ses valises d'Alger en Suisse en passant par Monte-Carlo et la France- mais il apporta partout le mauvais temps avec lui. La bronchite devint chronique. En janvier 1883, nouveau coup de massie: sa fille Jenny Longuet mourut d'un cancer de la vessie. Terrassé, Marx rentra chez lui y finir ses jours » (Tristam Hunt, p. 367). Marx s'éteint dans son lit sans beaucoup souffrir après une hémorragie fatale le 14 mars 1883, à l'âge de 64 ans. Le 17 mars 1883, Marx est enterré avec Jenny, dans le carré des reprouvés du cimetière londonien de Highgate. En présence de 10 autres personnes seulement- dont Tussy la fille de Karl Marx, de Paul Lafargue et Charles Longuet, ses gendres, de Wilhelm Libeknecht- Engels construit déjà dans son discours au cimetière un monument pour faire valoir l'œuvre de Marx: « La mort de cet homme est une perte incommensurable pour le prolétariat militant d'Europe et des Etats-Unis, et pour la science historique...De même que Darwin a découvert la loi de l'évolution de la nature organique, Marx a découvert la loi de l'évolution de l'histoire humaine »...

Ismaël Dupont.

 

 

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